SYLVANIRE

ou la MORTE VIVE

FABLE BOCAGÈRE

M. DC. XXVII.

De messire HONORÉ d'URFÉ, Marquis de Bagé et Verromé, Comte de Chasteau-neuf, Baron de Chasteau-Morand, et Chevalier de l'Ordre de Savoye, etc.

À Paris, chez Robert FOUET, rue Saint Jacques. Au Temps, et à l'Occasion.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 01/05/2017 à 20:24:33.


PERSONNAGES

FORTUNE, prologue.

AGLANTE, berger.

ALCIRON, berger.

HYLAS, berger.

TIRINTE, berger.

ADRASTE, berger fol.

SYLVANIRE, bergère.

FOSSINDE, bergère.

MÉNANDRE, père de Sylvanire.

LERICE, mère de Sylvanire.

UN MESSAGER.

SATYRE.

ÉCHO.

LE CHOEUR DE BERGERS.

La scène est à Lille.


PROLOGUE

FORTUNE en habit de Bergère

Peut-être dans ces lieux solitaires

Dans ces bois reculés

Du commerce des hommes,

Dans ces replis tortus

5   Des rochers caverneux,

Dans ces antres cachés,

Ainsi qu'on jugerait

Même aux yeux du soleil,

Je me déroberai

10   À l'importunité

De ces fâcheuses filles,

Électre, Ocyroé,

Melobasis, Yanthe,

Et Leucipe, et Phoenon,

15   Et mes autres compagnes,

Filles de l'Océan,

Et que l'on croit mes soeurs,

Me vont cherchant et demandant à tous

Aux marques ordinaires

20   Que je voulais porter,

Pour savoir où je suis,

Et pour me découvrir

Vont promettant des perles, des coquilles,

De branches de corail,

25   À qui leur voudra dire

Où je me suis cachée.

Voire elle sont bien fines,

Elles sont si plaisantes

De promettre des choses

30   À qui me montrera,

Comme si je ne puis

Donner comme je voudrai

Des perles bien plus belles,

Des nacres, des coquilles

35   Des branches de corail

À qui me cachera ?

Il en manque peut-être

À la Fortune, à qui tout l'Univers

En partage est donné :

40   Car vous ne vous trompez pas,

Encor que maintenant

Vous ne me voyez pas,

Comme je voulais être,

D'une grandeur extrême ;

45   Ni ne porter en l'une de mes mains

La corne d'Amalthée,

Ni dans l'autre un timon,

Si le fils de Vénus

N'est point à mon côté,

50   Si d'un bandeau mes yeux ne sont voilés,

Si sous mes pieds je ne presse une boule,

Si sur ma tête une sphère on ne voit,

Et si mon dos n'est chargé de deux ailes

Peintes de cent couleurs,

55   Si l'on ne voit ma voile

Au vent abandonnée

Ni que je me joue

À ma volage roue,

Comme c'est ma coutume ;

60   En bref je ne tiens

Entre mes bras le jeune enfant Plutus,

Qu'on dit dieu des richesses,

Lui donnant le tétin

Comme mère et nourrice.

65   Ce n'est pas pour cela

Que je ne sois Fortune,

Fortune qui commande

À tout ce qui s'enserre

Depuis la Lune au centre de la Terre.

70   Que je ne sois cette même déesse,

Par qui le grand Sénat

Dans la grandeur de Rome

Enferma tout le monde,

Sans que le monde entier

75   Peut enfermer Rome qu'en Rome même.

Mais ne vous étonnés

De me voir maintenant

Sous mes habits, la houlette en la main,

Au dos la panetière

80   Ainsi qu'une bergère,

Je me cache à ces nymphes

Filles de l'Océan

Qui me vont poursuivant ;

Et qui par leurs prières

85   Sans cesse m'importunent

De satisfaire à leur ambition.

Je ne saurais me plaire

De donner mes faveurs

À qui trop m'importune.

90   je suis semblable à l'ombre,

Je fuis qui me poursuis,

Et je suis qui me fuit.

Elle voudraient les fines,

Que je leur fisse part

95   De pouvoir absolu

Que j'ai sur l'Océan,

Quoiqu'à leur père il échut en partage.

Tiché, me disent-elles,

Car Tiché c'est son nom

100   Quand nous sommes ensemble,

Laisse nous avoir part

Au règne paternel,

Et nous soulageons

Avec notre peine

105   La peine qu'il te donne.

Il est vrai, je les aime,

Ces gentilles naïades,

J'aime bien leurs vertus,

J'aime leurs exercices ;

110   Mais je ne veux pourtant

Partager mon Empire,

Que de régner tout seul

Est une douce peine :

Je veux bien quelquefois

115   Leur donner le pouvoir

D'y commander, mis que ce soit moi sous moi,

Et tant qu'il me plaira.

Or pour fuir leur importunité,

Sous ces habits je me suis déguisée,

120   Et m'en viens dans ces bois

Me dérober aux yeux ambitieux

Des nymphes qui me cherchent

Parmi les plus grands rois,

Et les plus grands monarques,

125   Comme si je devais

Toujours rompre des sceptres,

Et fouler des couronnes,

Renverser des royaumes,

Bâtir des républiques,

130   Ou fonder des cités.

Folles qui s'imaginent

Que moi qui paye chacun

De cette ambition

Je doive de même m'en repaître

135   Elles ne savent pas

Que je me plais souvent

Avec ces bergers,

Et ces simples bergères,

Hôtesses innocentes

140   De ces bois innocents,

Plus que dedans les cours,

Où qui mieux se déguise

Vend mieux sa marchandise

Peut être du travail

145   Elles se lasseront,

Ces filles importunes,

Et cependant dessous ses doux ombrages

Je passerai le temps,

Et parmi ces rivages

150   J'irai folâtrement,

Tournant ma roue aux dépend des bergères

Et des bergers mignards :

Mais j'entends aux dépens

Seulement de leurs plaintes,

155   Seulement de leurs craintes

Seulement de leurs larmes,

Je ne veux qu'aujourd'hui

Sur mes autels du sang ou sacrifice.

Cupidon m'en pria

160   Quelques jours sont passés :

Je l'aime cet enfant,

Encore que bien souvent

Il dépende ses coups

Où le moins il devrait

165   Mais qu'importe cela,

Je l'en aime tant mieux,

Car c'est peut-être en quoi,

Comme disent les hommes,

Plus semblables nous sommes.

170   Il me dit, en Forez

Sur les bords de Lignon,  [ 1 Lignon : Rivière du Forez en France rendu célèbre par Honoré d'Urfé, dans sa pastorale L'Astrée.]

Aglante le berger

Adore Sylvanire,

Et Fossinte Tirinte

175   Il n'y faut qu'un seul tour de roue.

Voici bien le Forez

Ma plus chère contrée,

Où je fis naître Astrée

L'honneur de l'univers ;

180   Et voici bien Lignon,

Je le connais à ces belles prairies

Qui suivent son rivage.

Voici le bois d'Isoure,

Et voici Mont-Verdun,

185   Plus en là Marcilly,  [ 2 Marcilly le Pavé : Commune de la Loire dans le Forez, entre Thiers et Saint-Etienne, à l'ouest de Lyon.]

L'un semblable l'écueil

Dans le sein de la mer,

L'autre comme un roche

Le rempart du rivage.

190   Je me résous pour complaire à l'Amour

De lui donner ce jour,

Et qu'aujourd'hui ces forêts et ces plaines

Ressentent mon pouvoir.

Ici ma déité

195   Jointe à celle de l'Amour

Des deux n'en faisant qu'une,

Produira les effets

D'Amour et de Fortune.

Je me plais et me pais,

200   Aussi bien que l'amour,

Des larmes innocentes ;

Je veux donc ouïr

Les plaintes et le deuil

De ces bergers fidèles,

205   Et si le désespoir

Ne prévaut sur l'Amour,

Ils connaîtront en leur plus grand ennui

Qu'à la fin toute chose

Sagement je dispose.

210   Les voilà qui s'en viennent,

Entre eux je me mettrai,

Sans qu'ils me reconnaissent :

Mais les effets divers

Qui les agiteront,

215   Leur feront bien connaître

Que le Fortune et l'Amour sont ici :

Mais Amour fortuné

Et Fortune amoureuse.

ACTE I

SCÈNE I.
Aglante, Hylas.

AGLANTE

Le prix d'amour, c'est seulement amour,

220   Et sois certain Hylas,

Qu'on ne peut acheter

Si belle marchandise

Qu'avec cette monnaie ;

Il faut aimer si l'on veut être aimé.

HYLAS

225   Et qui peut accuser

Hylas de n'aimer point ?

Hylas de qui la vie

Fut toujours employée

Au service d'amour :

230   J'aime, mais j'aime, Aglante,

Non pas comme je vois

Ces ignorants d'amour,

Et ces jeunes novices,

Qui pensent n'aimer pas,

235   Si telle amour ne les porte au trépas,

Si quelquefois ces belles qu'ils adorent

Leur font la mine froide,

Ils perdent tout repos :

Si d'autrefois avec quelque dédain

240   Elles tournent la tête,

Ils sont désespérés ;

Et si par ruse elles leur font semblant

D'en mieux aimer quelqu'autre,

Ils ne veulent plus vivre ;

245   Et bref, ainsi qu'il plaît

À ces petites folles,

Ces constants amoureux

Sont contraints de geler,

De brûler, de transir,

250   De rire et de pleurer,

D'humeur et de visage

Changeant à tous les coups

Comme s'ils étaient fous :

Si bien que l'on peut dire

255   À voir leurs changements,

Ce sont des girouettes

Au faîte d'une tour

Où les attache Amour.

Ah ! Quant à moi, je les veux bien aimer

260   Ces gentilles bergères,

Mais avec raison,

Et non pas insensé

De sotte passion,

M'emporter tellement,

265   Que je sois un esclave,

Et non pas un amant.

Cent et cent fois ne m'a-t-on ouï dire

Parmi ces bois, et parmi ces campagnes ;

Si l'on me dédaigne, je laisse

270   La cruelle avec son dédain,

Sans que j'attende au lendemain

De faire nouvelle maîtresse.

C'est erreur de se consumer

À se faire par force aimer.

AGLANTE

275   Que je te plains, Hylas !

Et qu'avec raison

De ton erreur l'opinion j'abhorre ;

Puisque si les grands dieux

Ne donnent aux mortels

280   Rien, qui puisse approcher

Aux bonheurs dont amour

Rend l'homme bienheureux ;

N'est-ce avec raison

Que je crois misérable

285   Cet Hylas inconstant,

Qui ne sachant aimer,

De nul aussi ne saurait être aimé.

HYLAS

Aglante que dis tu ?

Qu'Hylas ne sait aimer ?

AGLANTE

290   Qu'Hylas ne sait aimer.

HYLAS

J'ai plus aimé tout seul

Que n'ont pas fait, mais je dis tous ensemble,

Vos bergers de Lignon,

Carlis, et Stiliane,

295   Aimée et Floriante,

Cloris, Circeine, et Florice et Dorinde,

Chryseide, Madonte,

Laonice, Phillis,

Alexis, et tant d'autres

300   Que pour la brièveté

Je ne veux pas nommer,

En rendront témoignage.

AGLANTE

Hylas tu n'aimes point,

Mais tu penses d'aimer ;

305   Car c'est chose certaine

Que personne ne peut

Se l'acheter cette amour que je dis,

Qu'avec une autre amour :

Ce n'est point au marché

310   Que telle marchandise

Se trouve avec argent :

Le prix et la monnaie

De l'amour c'est amour,

Et tu ne peux aimer,

315   Au moins si tu ne cesses

De n'être plus Hylas,

C'est à dire inconstant,

Ainsi que je l'entends.

HYLAS

C'est l'entendre bien mal,

320   Aglante ce me semble,

Et ton opinion

Aux plus sages contraire,

Pour fondement n'a qu'une vieille erreur,

Dont les femmes plus fines

325   Ont abusé les esprits des peu fins :

Jusqu'au trépas, nous vont elles disant,

Il n'en faut aimer qu'une,

Voire il ne faut donc point

Que l'univers par la diversité

330   Se change et s'embelisse.

Il ne faut que l'abeille

Suce donc qu'une fleur,

Que notre oeil ne se plaise

Qu'à voir un seul objet,

335   Que notre esprit jamais

Ne pense qu'une chose,

Et que tous nos jardins

Qu'une herbe ne produisent.

Ô la grande folie,

340   Pour ne dire sottise,

Qui ne dira que l'homme ainsi contraint

Est un vrai Promethée,  [ 3 Prométhée : Titan qui offrit le feu aux hommes et qui fut enchaîné au sommet du Caucase par Jupiter : un aigle dévorait son foie qui se régénérait sans cesse.]

Par l'exprès jugement

D'un cruel Radamante,  [ 4 Rhadamante : Fils de Jupiter et d'Europe et frère de Minos, est un des juges des Enfers. Il avait épousé Alcmène, veuve de d'Amphitryon. [B]]

345   Sur un même rocher

À jamais attaché ?

La nature se plaît

À la variété ;

La nature et l'amour

350   Sont une même chose.

AGLANTE

L'inconstance et l'amour

Sont deux fiers ennemis,

Qui ne peuvent jamais

Avoir trouve ni paix,

355   Et t'assure, berger,

Que lorsque tu pensais

D'aimer bien ces bergères,

Tu te moquais et d'elles et d'amour ;

Car nul ne peut aimer

360   Qu'il n'aime infiniment :

Mais l'amour infinie

Ne peut jamais finir.

HYLAS

Si nul ne peut acheter cet amour

Dont tu fais tant de cas

365   Qu'avec la constance,

Pour moi je m'en dispense,

Et je veux bien qu'on raconte partout,

Parlant d'Hylas, qu'il n'aime point du tout.

Mais à t'ouïr Aglante

370   L'on dirait que Tircis,

Ou le berger Sylvandre,

T'aient de leur erreur

Enseigné la folie :

Es-tu point leur disciple ?

AGLANTE

375   Et Sylvandre et Tyrcis

Sont remplis de raison ;

Si parlant de l'amour

Ils enseignent, Hylas,

Qu'amour et la constance

380   Doivent être en l'amant

Inséparablement.

Mais, ô berger ! J'ai bien eu ces leçons

D'un maître plus savant

Que Tircis ni Sylvandre.

HYLAS

385   Malaisément croirai-je

Qu'on puisse voir le long de ce rivage

Deux bergers, mais plutôt

Deux rêveurs plus semblables,

Et si tu continues,

390   Aglante mon ami,

Je te vois le troisième,

Et peut-être des trois,

Tant tu commences bien,

Te mettra-t-on bientôt

395   Par honneur le premier.

AGLANTE

Je reçois, ô berger !

Avec contentement

Le lieu que tu me donnes,

Si ce n'est qu'accepter

400   Ce rang trop honorable

Soit une outrecuidance :

Mais toutes fois ce ne sont pas, crois moi,

Ces bergers que tu dis,

Qui m'ont rendu savant

405   En l'école d'amour :

J'ai bien eu d'autres maîtres,

Et qui m'ont fait payer

Avec un plus cher gage

Un tel apprentissage.

410   Amour dedans le coeur

M'a ces leçons écrites,

Mais non pas, ô berger !

Comme aux autres amants

D'une plume ordinaire ;

415   Il a fait l'écriture

Qu'au coeur il m'a gravée

Du plus beau trait qui fut dedans sa trousse,

Et de cette écriture

J'ai les leçons apprises  [ 5 Le vers 418 est absent de l'édition Champion]

420   Que je vais t'enseignant.

HYLAS

Que ce soit le plus beau

De tous les traits d'amour,

Qui dans ton coeur a mis

Les leçons que tu dis :

425   Ajoute au moins que c'est,

Ainsi que tu le penses,

Et lors pour te complaire

Je le croirai, peut-être :

Car depuis que l'on aime

430   L'on a ce privilège

De jurer sans parjure

Contre la vérité,

Soutenant la beauté

De celle qu'on adore.

AGLANTE

435   Berger je ne crois pas,

Pour grande que puisse être

L'erreur qui te séduit,

Quand tu sauras celle qui m'a blessé,

Que vaincu tu ne dis,

440   Toute beauté suprême

Cède à celle qu'il aime.

HYLAS

Ce blasphème est trop grand.

AGLANTE

Jamais la vérité

Blasphème ne se rend.

HYLAS

445   Souvent l'opinion

En prend bien le visage.

AGLANTE

Celui qui s'y déçoit

Ne doit pas être sage.

HYLAS

Pour soi-même chacun

450   Est juge intéressé.

AGLANTE

Le jugement de tous

Doit être confessé.

HYLAS

De tous, tu te déçois,

Car le mien n'en est pas.

AGLANTE

455   Le tien même en serait

Si tu n'étais Hylas.

HYLAS

Ô le plaisant discours,

Si je n'étais Hylas,

Le jugement d'Hylas

460   Serait contraire au jugement d'Hylas.

Quel voudrais-tu que je fusse, berger,

Si je n'étais moi-même ?

AGLANTE

Constant.

HYLAS

Constant ?

Eh, ne le suis-je pas ?

465   Puisqu'en effet si j'aime

Je n'aime rien que la seule beauté,

Et partout où je voyais

Cette beauté suprême,

Aglante par ma foi

470   Je le confesse, incontinent je l'aime.

AGLANTE

S'il était vrai comme tu dis, Hylas,

Tu n'aimerais pas Stelle,

Mais celle que j'adore,

Comme la beauté seule

475   Qu'on peut dire beauté.

HYLAS

Aglante mon ami,

Ta passion trop forte

Te trompe de la sorte ;

Une amour violente

480   C'est un verre qui rend

Tout ce qu'on voit par lui

Beaucoup plus grand qu'il n'est pas en effet.

Cette beauté dont amour t'a blessé

Semble d'être plus grande

485   À tes yeux abusés,

Que toutes les beautés

Que la nature a faites,

Et moi de mon côté

Je te jure au contraire

490   Que rien n'est de plus beau

Que les beaux yeux de Stelle.

Comme accorderons-nous

Un si grand différent ?

Un seul moyen ce me semble nous reste,

495   C'est que d'Aglante Hylas prenne le coeur,

Et tout soudain ses yeux intéressés

Rapporteront avec même avantage,

Au jugement d'Hylas,

La beauté que tu dis.

500   Et celui-ci n'est pas

Du puissant dieu d'amour

L'un des moindres miracles,

Nous faisant voir, ainsi comme il lui plaît,

Différemment à tous un même objet.

AGLANTE

505   Je le sais bien, Hylas,

Qu'amour comme il lui plaît

Nous fait voir ce qu'il veut :

Mais je sais beaucoup mieux

Qu'amour ni tous les dieux

510   Ne sauraient jamais faire

Qu'une beauté parfaite,

Tant qu'elle sera telle,

Ne soit vraiment beauté,

Et celle que j'adore

515   Ayant atteint à la perfection,

Doit quoiqu'on puisse dire

Être telle estimée

Par tous les yeux dont elle sera vue,

Si toutefois leur raison n'est perdue.

520   Mais que sert-il d'en aller disputant ?

Je suis certain qu'aussitôt que son nom

Frappera tes oreilles,

Tu diras avec moi,

Je lui donne le prix

525   De toutes les plus belles.

HYLAS

J'attends d'ouïr ce nom

Avec impatience,

Pour te dire soudain

Ce que d'elle je pense.

AGLANTE

530   C'est, ô berger ! La belle, et plus que belle :

La belle. Mais voici

Et Ménandre et Lerice,

Retirons nous un peu,

Et puis nous reviendrons :

535   Je ne veux pas que ce vieillard me voit.

SCÈNE II.
Ménandre, Lerice.

MÉNANDRE

C'est un grand cas que je ne puis trouver,

En quelque lieu que j'aille,

Cette imprudente fille :

Si faut-il que le soir,

540   Quoiqu'elle sache faire,

Elle vienne au logis :

Qu'en pensez vous Lerice ?

LERICE

Je ne croirai jamais

Que Sylvanire fuit

545   De parler à son père ;

Elle est trop bien apprise,

Et soyez sûr, Ménandre,

Que quoiqu'elle soit jeune

Je ne connais bergère de son âge,

550   Qui puisse être plus sage.

MÉNANDRE

Vous l'aimez trop Lerice, croyez moi.

LERICE

Je l'aime, il est certain,

Mais c'est comme je dois.

MÉNANDRE

Vous l'aimez comme mère.

LERICE

555   Et ne l'aimez vous pas,

Ménandre, comme père ?

MÉNANDRE

Comme père il est vrai ;

Mais non pas tendre père.

LERICE

Moi je lui suis trop douce,

560   Vous un peu trop sévère.

MÉNANDRE

Croyez moi la jeunesse

Se perd par l'indulgence.

LERICE

Sylvanire a déjà

Beaucoup de connaissance.

MÉNANDRE

565   Elle en pense avoir trop,

C'est une suffisante.

LERICE

L'avez vous reconnue

Pour désobéissante ?

MÉNANDRE

Quand elle voit Théante,

570   Quelle mine fait-elle ?

LERICE

Elle est toujours fort belle.

MÉNANDRE

Il faut dire à vos yeux ;

Mais lorsque je lui dis :

« Sylvanire je veux

575   Que Théante t'épouse. »

Qu'est-ce qu'elle répond ?

LERICE

Il ne faut pas le trouver tant étrange,

C'est une jeune fille,

Qui ne sait point encore

580   Que c'est de mariage.

À ces petits enfants

Qui sortent du berceau

On leur fait peur du loup :

À ceux qui sont plus grands,

585   Des fantômes qu'on voit

En divers lieux paraître :

Mais à celles qui sont

D'âge de marier,

Que pensez-vous, Ménandre, qu'on leur dit,

590   Des extrêmes contraintes,

Des ennuis, des travaux,

Et des inquiétudes,

Qui sont inséparables

De tous les mariages ?

595   Le moins que l'on leur dit,

C'est qu'il ne leur faut plus

Avoir de volonté,

Qu'il se faut résigner

À celle d'un mari,

600   Qui peut-être sera

D'humeur insupportable :

Et trouvez-vous étrange,

Que Sylvanire ait peur de ce Théante ?

Qu'elle n'a jamais vu,

605   Sinon comme l'on voit

Un autre homme étranger ?

Je ne sais quant à moi,

Quoique vous soyez homme,

Si vous eussiez voulu,

610   Sans me connaître, autrefois m'épouser.

Mais je ne doute point

Que lui laissant du temps à se résoudre,

Elle ne fasse enfin

Tout ce qu'il vous plaira.

MÉNANDRE

615   Ainsi je le veux croire,

Et s'il advient qu'elle fasse autrement,

Je saurai bien la rendre obéissante ;

Car je suis résolu

Qu'elle l'épouse : et peut-elle avoir mieux ?

620   Mais allons la chercher,

Peut-être enfin la rencontrerons-nous.

SCÈNE III.
Aglante, Hylas.

AGLANTE

Ô dieux ! Qu'ai-je entendu,

Hylas je suis perdu ;

Car c'est de Sylvanire

625   Que je brûle d'amour :

Sylvanire l'honneur

Des rives de Lignon,

La plus belle bergère

Qui jamais ait conduit

630   Les troupeaux en forêts :

Forêts heureux, certes l'on te peut dire,

Mais seulement pour avoir Sylvanire.

HYLAS

Je la connais, Aglante,

Cette belle bergère,

635   Fille de ce Ménandre

Qui ne fait que partir,

De qui les gras troupeaux,

Et les beaux pâturages,

Ne sont point égalés

640   D'autres de la contrée.

Bien souvent je l'ai vue

Conduire ses brebis

Ensemble avec les autres :

Mais certes je te plains,

645   Car d'autant qu'elle est belle

C'est la plus orgueilleuse

De toute la contrée :

Il ne s'en peut trouver

Une autre qui l'égale.

AGLANTE

650   Non pas en sa beauté.

HYLAS

Je dis en cruauté ;

Car regarde, berger,

Combien déjà de bergers l'ont aimée,

Et nomme m'en un seul

655   Qui se puisse vanter

D'en avoir eu tant soit peu de faveur.

Il est vrai, je confesse

Que Sylvanire est belle,

Mais non pas plus que Stelle ;

660   Et tu m'avoueras,

Si tu veux dire vrai,

Que Stelle est moins cruelle,

Et par ainsi que Sylvanire cède

À la beauté dont mon amour procède.

AGLANTE

665   Il ne faut pas conclure de la sorte,

Quoiqu'elle soit cruelle

La belle que j'adore ;

Mais il faut dire avec la raison,

Stelle a moins de beauté,

670   Et Sylvanire a plus de cruauté,

HYLAS

Soit que ta Sylvanire

Puisse avoir quelques traits

Plus beaux que non pas Stelle,

Elle est plus jeune aussi :

675   Mais pour moi j'aime mieux

Qu'elle ait moins beaux les yeux,

Pourvu qu'elle ait le coeur

Plus rempli de douceur.

Mais cher ami dis-moi,

680   Puisqu'elle est si cruelle

Comment ton coeur s'en laissa-t-il surprendre ?

AGLANTE

Que puis-je dire à ce que tu demandes,

Il eût été beaucoup plus malaisé,

Voyant tant de beautés,

685   De n'en être surpris.

HYLAS

Je demande comment

Cet amour prit naissance ?

AGLANTE

Hylas ce fut d'enfance :

À peine avais-je atteint deux fois sept ans,

690   Et Sylvanire à peine six fois deux,

Lorsque l'amour, mais un amour enfant,

Nous retenait presque toujours ensemble :

Si nous sortions aux champs,

Nous y sortions tous deux :

695   Si nous y demeurions,

C'était l'un près de l'autre :

Si nous en revenions,

C'était de compagnie.

Mille petits plaisirs

700   Que prennent les enfants

N'étaient plaisirs pour nous,

Si nous n'étions ensemble,

Si quelquefois nous étions séparés,

Et c'était peu souvent,

705   Nous n'avions nul repos

Que nous ne revinssions

Nous trouver promptement :

Et quand nous-nous trouvions,

Te pourrais-je redire,

710   Ô cher ami ! Notre contentement ?

Tous ceux qui nous voyaient,

Jugeaient dès ce temps-la,

Que cette affection

Que ces tendres années

715   Produisaient entre nous,

Serait un jour le plus parfait miroir

Du plus parfait amour.

Ah ! Qu'ils dirent bien vrai :

Mais, ô berger ! Seulement pour Aglante ;

720   Car il est tout certain

Que sous le ciel amour ne vit jamais

Une amour plus parfaite

Que celle dont Aglante

Adore Sylvanire.

725   Mais que leur prophétie,

Ô grands dieux ! Fut bien fausse

Pour cette belle fille ;

Car dès le jour que je lui dis : « Bergère

Aglante vous adore. »

730   Écoute bien Hylas,

Jusqu'au moment que je parle avec toi,

Jamais Aglante, avec tous ses services,

N'a remarqué qu'un seul trait de pitié

Ait pu toucher le coeur de cette belle.

HYLAS

735   Et toutefois tu l'aimes,

Toutefois tu la sers ;

Toutefois Sylvanire

Est l'idole où ton coeur

Adresse tous ses voeux.

740   Ô misérable Aglante !

As-tu point de pitié

De ta condition ?

Te laisser dévorer

À ce tigre inhumain,

745   Qui ne se paît que des pleurs et du sang

De celui qui l'adore ;

Qu'appelles-tu cela

Qu'une pure folie ?

Or loue Aglante, or louée maintenant

750   Cette sainte constance,

Dresse lui des autels,

Charge les de tes voeux,

Et saoule si tu peux

De larmes et de sang

755   Ce farouche animal,

Qu'on nomme Sylvanire ;

Et puis sache moi dire,

Quel bien tu recevras,

Et quel contentement

760   De ta sotte constance.

AGLANTE

Amour dedans ma perte

A mis ma récompense.

SCÈNE IV.
Aglante Hylas Sylvanire

AGLANTE

Mais la voici, la belle Sylvanire,

Regarde Hylas, si les yeux l'ayant vue

765   Le coeur a le pouvoir

De ne la point aimer.

HYLAS

Elle est belle, il est vrai,

Mais telle est mon humeur,

Qu'enfin si l'on ne m'aime

770   Je ne saurais aimer.

AGLANTE

Ah ! Ce n'est rien que de voir sa beauté,

Il faut l'ouïr parler,

Son oeil appelle, et son esprit arrête

De liens si serrés,

775   Et d'étreinte si belle,

Que la prison n'en peut qu'être éternelle.

Approchons-nous, Hylas,

Si tu n'en crains toutefois le trépas.

HYLAS

Mes remèdes sont bons,

780   Je n'ai pas peur pour ce coup d'en mourir :

Si mes yeux font le mal,

Mes yeux me font guérir.

SYLVANIRE

Bergers, pourriez-vous point

Me donner des nouvelles

785   De mes chères compagnes ?

Tout aujourd'hui je cours par ces bocages

Sans les pouvoir trouver,

Et toutefois, à ce qu'elles m'ont dit,

Elles devaient m'attendre

790   Au carrefour qu'on nomme de Mercure,

Et de là nous devions

Aller toutes ensemble

Faire mourir un cerf.

AGLANTE

Nous ne vous dirons point

795   De plus fraîches nouvelles

De vos chères compagnes,

Ô belle Sylvanire !

Que celles que vous dites ;

Car nos yeux ne s'amusent

800   À voir d'autres beautés

Ne pouvant voir les vôtres.

HYLAS

Parle des tiens Aglante.

AGLANTE

Et toutefois nous trouvons bien étrange

Que vous que chacun cherche

805   Alliez cherchant quelque autre ;

Mais peut-être le ciel

De la sorte l'ordonne,

Pour vous faire sentir

Le mal que tous les coeurs

810   Ont pour vous d'ordinaire.

SYLVANIRE

Les coeurs n'ont rien à faire

Avec Sylvanire.

AGLANTE

Le mien sait bien qu'en dire.

SYLVANIRE

Ou Sylvanire au moins n'a rien à faire

815   Avec les coeurs.

AGLANTE

  Ah ! C'est trop de rigueur :

La mère est bien cruelle

Qui ne veut reconnaître

L'enfant qu'elle a fait naître.

SYLVANIRE

Toujours, berger, une même chanson :

820   Ne te suffit-il pas

Que cent fois de ta bouche

J'ai ouï ces propos ?

Tu t'en devrais lasser :

Laisse moi quelquefois

825   Je te supplie en paix.

AGLANTE

C'est à vous Sylvanire,

Non pas à moi, d'établir cette paix.

Si la vôtre de moi

Dépendait, ô bergère !

830   Combien serait heureux

Mon coeur qui ne l'est pas.

SYLVANIRE

J'aimerais mieux être toujours en guerre,

Que si ma paix d'un homme dépendait.

AGLANTE

Mais je ne suis pas homme.

SYLVANIRE

835   Et qu'es-tu donc pasteur ?

AGLANTE

Je ne suis rien que votre serviteur.

SYLVANIRE

Mon serviteur, berger,

Et n'es-tu pas Aglante ?

Aglante est-il pas homme ?

AGLANTE

840   Aglante homme eut été

S'il n'eût vu la beauté

De cette Sylvanire.

SYLVANIRE

Et comment la beauté

Saurait-elle empêcher

845   Qu'un homme ne soit homme ?

Ô la belle pensée !

AGLANTE

J'étais encore enfant

Alors que je la vis,

Cette beauté suprême :

850   Beauté qu'on ne peut voir

Qu'aussitôt on ne l'aime :

J'en fis la preuve alors,

Car la voir et l'aimer

Fut un même moment :

855   Mais d'autant qu'on ne peut

L'aimer qu'infiniment,

Infiniment aussitôt je l'aimai,

Et l'ai toujours aimée,

Et jusques au tombeau,

860   Et dans le tombeau même

Encor je l'aimerai

D'une amour infinie.

SYLVANIRE

Quand il serait ainsi,

Ce que je ne crois pas,

865   Je ne vois pas pourtant

Que tu ne sois Aglante ;

Qu'Aglante ne soit homme.

AGLANTE

J'étais encor enfant

Quand cet heurt m'arriva,

870   Et de voir et d'aimer

La belle Sylvanire.

HYLAS

Cette histoire te plaît,

Tu la redis souvent.

AGLANTE

J'abrégerai. Lorsque l'âge devait

875   D'Aglante faire un homme,

Amour plus fin, ô belle Sylvanire,

Amour pour vous en fit un serviteur.

SYLVANIRE

Mais plutôt un menteur,

Un menteur qu'il ne faut

880   Écouter ni ne croire,

Si l'on veut pour le moins

N'en être point trompée.

Mais cependant qu'en ce lieu je m'arrête

Mes compagnes iront,

885   Et forceront la bête.

AGLANTE

Ah ! Qu'allez vous cherchant

À travers ces forêts ?

Quelle plus belle chasse

Que celle de nos coeurs ?

890   Mais Dieu, votre oeil méprise,

Je le vois bien, la chasse qu'il a prise.

SCÈNE V.
Aglante Hylas

AGLANTE

Elle s'en va, la cruelle qu'elle est,

Sans souci de mes peines :

Amour jusques à quand

895   Ordonnes tu que dure

Cette extrême rigueur ?

HYLAS

Je te proteste Aglante,

Que de tous les ennuis,

Et de toutes les peines

900   Des bergers de Lignon,

Un seul Sylvandre en doit être taxé.

AGLANTE

Sylvandre ce berger,

Si rempli de vertu ?

HYLAS

C'est ce même Sylvandre ;

905   Car ce berger subtil en ses discours,

Pour obliger Diane

Qu'il aime et qu'il adore,

La va flattant, du côté qu'il connaît

Qu'elle est la plus sensible.

910   Or tient ceci de moi ;

Toute femme est altière :

Mais plus la femme est belle,

Plus glorieuse elle est ;

Car la présomption

915   Va suivant la beauté

Comme l'ombre le corps.

Sylvandre donc pour seconder l'humeur

De la belle Diane,

Va publiant partout

920   Qu'il les faut adorer,

Ces belles que l'on aime,

Et que comme on ne doit,

Pour quoi qui nous arrive,

N'adorer pas ce qu'on doit adorer,

925   De même il ne faut croire

Que quelque cruauté,

Que quelque ingratitude

De celle qu'on adore,

Puisse nous exempter

930   De honte ni de blâme,

Si nous cherchons ailleurs

Une beauté, qui nous soit moins cruelle,

Faisant ainsi d'un homme un dur rocher,

Qui pour fuir l'outrage

935   Des vents, et de l'orage,

Ne peut changer de lieu.

AGLANTE

N'en crois-tu pas de même ?

HYLAS

Folie trop extrême ;

Car ces bergères pensent

940   Qu'attachés de la sorte

Nous n'oserions d'un pas nous éloigner,

Pour quelque cruauté

Que nous trouvions en elles,

Sachant bien que la honte

945   Est un lien trop fort

En des coeurs généreux,

Pour être détaché ;

Et de là se produit

La sotte nonchalance,

950   Que nous voyons quand nous aimons ces belles,

Étant trop assurées

De notre patience,

Leur semblant qu'aussitôt

Que l'on se dit amant,

955   On perd tout sentiment,

Et qu'on est obligé

De souffrir, d'endurer,

Sans oser murmurer,

Voire comme en effet

960   Si les lois de Sylvandre

Avaient bien le pouvoir

D'insensibles nous rendre.

AGLANTE

Insensibles, non pas,

Mais fermes et constants.

HYLAS

965   Ou plutôt malcontents,

Aglante est-il pas vrai

Que si pleins de courage

Nous nous fâchions un jour

De ce honteux servage,

970   Nous les verrions, ces belles,

Nous combler à l'envi

De cent et cent faveurs,

Inventant tous les jours

Des caresses nouvelles

975   Pour nous pouvoir retenir auprès d'elles ?

Prends donc courage, Aglante,

Romps-moi tous ces liens,

Liens honteux qui te serrent les mains,

Ou bien le coeur plutôt

980   Dessous la tyrannie

D'une ingrate bergère,

Et crois moi cette fois,

J'ai plus d'expérience,

Ami, que tu n'as pas ;

985   L'âge que j'ai me permet de le dire,

Laisse là cette belle,

Laisse cette cruelle

Avec sa cruauté,

Et va chercher ailleurs

990   Quelqu'autre, qui te soit

Maîtresse, mais amante,

Et non pas un rocher,

Qui croit que sa beauté

Se rendrait beaucoup moindre,

995   Si de sa cruauté

Elle se démentait,

Et tu verras que par ce changement

Tu t'acquerras le bien que tu mérites.

AGLANTE

Ah ! Berger que dis-tu ?

HYLAS

1000   Je dis la vérité.

Il en manque peut être

Des femmes par le monde,

Pour une que j'en perds

Deux soudain j'en recouvre :

1005   Il en est plus épais

Que de mouches fâcheuses

Au plus chaud de l'automne :

Voire, c'est bien marchandise si rare,

Et crois moi pour ce coup,

1010   Il est ainsi des maîtresses nouvelles,

Que des valets nouveaux.

AGLANTE

Belle comparaison !

HYLAS

Elle n'est pas pour le moins sans raison,

Car ces nouveaux venus,

1015   Je parle des valets,

Sont toujours si soigneux

Les premiers jours de bien servir leurs maîtres,

Que le plus paresseux

Surpasse en ce temps-la

1020   Tous ceux d'une maison.

Tout ainsi font ces belles,

Les premiers jours que nous les enrôlons

Dans le nombre de celles

Que nous voulons aimer,

1025   Ce ne sont que douceurs,

Qu'oeillades, que faveurs,

Que toute courtoisie ;

Nous sommes écoutés,

Nous sommes préférés ;

1030   Mais sais-tu bien, Aglante,

Quelle en est la raison ?

C'est pour nous attraper,

C'est pour nous attacher

Avec des liens

1035   Plus forts et plus serrés ;

C'est pour faire allumer

Plus ardemment les flammes,

Qui déjà sont éprises

Dans nos coeurs innocents :

1040   Car aussitôt, hélas !

Aussitôt qu'elles pensent

De nous avoir bien pris,

Et que cette constance,

Que va prêchant Sylvandre,

1045   Ne permet plus sans blâme et déshonneur

Qu'on les puisse quitter,

Adieu faveurs, adieu trompeurs appas,

La cruauté commence de paraître,

Nous voilà mis dedans le rang des autres,

1050   Nous ne sommes plus rien,

Et faut qu'à notre tour

Nous souffrions pour quelque autre

Ce que déjà l'on a souffert pour nous.

AGLANTE

Cesse Hylas mon ami,

1055   Tu sèmes sur l'arène,

Tu parles aux rochers,

Personne ne t'écoute,

Vaines sont tes paroles,

Rien ne peut divertir

1060   Mon coeur de la servir,

Cette belle cruelle.

Lorsque je cesserai

D'adorer sa beauté,

Je veux cesser de vivre,

1065   Et qu'elle aille augmentant,

Autant en ses rigueurs

Sur toutes les cruelles,

Que sa beauté surpasse les plus belles :

Toujours, toujours, Aglante, l'on verra

1070   Adorer Sylvanire :

Et vois-tu bien, Hylas,

Si je suis éloigné

De ton avis, j'aimerais beaucoup mieux

Être privé des yeux,

1075   Que de les employer

À voir avec amour

Quelque beauté nouvelle.

HYLAS

Et telle est ton humeur.

AGLANTE

Je te l'ai dite, Hylas.

HYLAS

1080   Fais donc, si tu m'en crois,

De bonne heure, berger,

Bonne provision

De longue patience

Et de bonnes lunettes ;

1085   Je dis de patience,

Afin de supporter,

Sans plaindre ou murmurer,

Tous les tourments si longs et si fâcheux

Qui te sont préparés.

AGLANTE

1090   Et pourquoi des lunettes ?

HYLAS

Afin que s'il advient

Qu'après un long service,

Ce que je ne crois pas,

Elle et toi parvenus

1095   Aux vieux ans de Nestor

Par le cours d'un long âge,

Tu la puisses gagner,

Cette vieille cruelle,

Ces lunettes au moins

1100   Te puissent faire voir

De ces rances beautés

Les dépouilles ridées,

Car autrement tes yeux,

En un âge si vieux,

1105   Pourront malaisément

Te faire voir cette blanche toison,

De qui ta foi t'aura fait le Jason.

AGLANTE

Ah ! Berger tu te ris

Du malheur où je suis,

1110   Au lieu de plaindre en ami ma fortune.

HYLAS

Celui n'est pas à plaindre

Qui chérit son malheur.

AGLANTE

L'ami de son ami

Sent au moins la douleur.

HYLAS

1115   À quoi te peut servir

Que ton mal je ressente ?

AGLANTE

La bonne volonté

Pour le moins nous contente.

HYLAS

Mais s'il ne te plaît pas

1120   De sortir de ta peine,

La mienne y serait vaine :

À quoi sert au malade

Du médecin l'extrême vigilance,

S'il ne veut pas suivre son ordonnance ?

1125   Et pour te faire voir

Que je ne suis menteur,

Or sus dis moi, veux tu trouver remède

À ton malheur extrême ?

AGLANTE

N'en doute pas.

HYLAS

N'aime qu'autant qu'on t'aime.

AGLANTE

1130   Mais je ne puis.

HYLAS

  Si tu veux tu le peux.

AGLANTE

Mais je ne veux.

HYLAS

Va t'en donc dans Lignon.

AGLANTE

Que veux tu que j'y fasse.

HYLAS

Vas y noyer et ta vie et tes feux :

Ainsi fit Céladon

1135   Étant atteint d'un mal semblable au tien,

Céladon le berger,

Qui ne voulant changer, dans les eaux de Lignon

Chercha remède à son mal, ce dit-on.

AGLANTE

Tu te déçois, Hylas,

1140   Lignon malaisément

Peut éteindre d'amour

L'extrême embrasement,

Puisque tout l'océan

Des flammes de Neptune,

1145   Jamais, jamais, ne peut en éteindre une.

HYLAS

En quoi pourrais-je donc,

Aglante mon ami,

Te rendre du service,

Si mes conseils ne te semblent pas bons ?

AGLANTE

1150   Tu peux, si tu le veux,

Parler à cette belle ;

Je sais qu'elle te croit,

Et que le parentage

De Ménandre, et de Stelle,

1155   Te donne du crédit

Envers Ménandre, et Sylvanire encore,

Et parlant à Ménandre

Fais lui honte, berger,

De la sacrifier,

1160   La belle Sylvanire,

À ce veau d'or qui s'appelle Théante,

C'est ainsi que se nomme

Le bienheureux berger,

À qui l'on veut donner

1165   Cette belle bergère.

Qu'il ne manque pas d'hommes

Pour donner à sa fille,

Qui pourraient bien avoir

Peut-être moins de bien

1170   Que Théante n'a pas,

Mais qui d'autre côté

Seraient plus convenables

À l'âge de sa fille,

Et peut-être à l'humeur

1175   Encor plus agréables :

Dis lui que les richesses

Sont tellement aveugles,

Qu'aveugles elles rendent

Tous ceux qui les regardent :

1180   Dis lui que la fortune

Peut en un jour ôter quand elle veut

Les sceptres, les couronnes,

Les trésors les plus grands,

Et que jamais les sages,

1185   D'eux ni de leurs enfants,

Ne doivent assurer,

Sur de tels fondements,

Tous les contentements.

Et puis parlant à elle,

1190   Ne peux-tu pas, berger,

Lui dire que ses yeux

Brûlent de leurs beautés

Les hommes et les dieux,

Et que tous ceux qui voient Sylvanire,

1195   Ou meurent du plaisir,

Ou meurent du martyre.

Lui dire que je l'aime,

Ou plutôt je l'adore,

Et qu'elle ne doit pas

1200   Avec tant de douceur

Nous promettre la vie,

Et donner le trépas.

Et bref, lui remontrer

Si de quelque pitié

1205   Le secours je ne sens,

Que ma mort elle attende ;

Mais avec ma mort

Qu'elle attende de même

D'un juste amour la certaine vengeance :

1210   Car les dieux ne sont pas,

Ni fauteurs ni complices

De telles injustices.

Là tu peux ajouter

Tant et tant de raisons,

1215   Pour lui montrer qu'elle doit amollir

Ce coeur, mais ce rocher

Que pour coeur elle porte,

Que peut-être à la fin

Tu la pourras changer,

1220   Et la changeant, Hylas,

Éloigner mon trépas,

Me prolonger la vie,

Qu'Hylas je ne désire

Que pour servir plus longtemps Sylvanire.

1225   Hylas mon cher ami

Je te prie et supplie,

Je t'adjure et conjure,

Et par notre amitié,

Et par celle de Stelle,

1230   Voire encor si tu veux

Par toutes les plus belles

Que tu servis jamais,

Ou que tu serviras,

De m'assister en ce que tu pourras.

HYLAS

1235   Tends moi la main, Aglante,

Et reçois le serment

Que ton ami te fait :

Je te jure, berger,

Par le gui de l'an neuf,

1240   Et par la serpe d'or,

Dont ce présent des cieux

Détaché de son tronc

Tombe dedans le linge

Soutenu par les mains

1245   De nos sacrés druides,

Que tu ressentiras

Combien Hylas, et te chérit et t'aime,

Et combien de crédit

Il peut avoir envers ta Sylvanire :

1250   Espère, car enfin

Par raison il faut croire

Qu'elle se changera.

On dit que l'inconstance

Aux coeurs des femmes tient

1255   Le propre lieu de l'âme,

Et Sylvanire est femme.

AGLANTE

Que veux-tu que j'espère,

L'espoir et la raison

Doivent avoir quelque correspondance.

1260   Mais quand je me regarde

Et cette belle aussi,

Je me vois, ô berger,

Pauvre en mérite, et très riche en amour,

Et ma belle au contraire

1265   Pauvre en amour, et très riche en mérite.

HYLAS

Espère, Aglante, espère,

Et te souviens ami,

Que la femme et la mort

Ont quelque ressemblance,

1270   On les a bien souvent

Lorsque moins on le pense.

AGLANTE

Soit ainsi que tu dis ;

Veuille amour me donner

Bientôt ou l'une ou l'autre.

SCÈNE VI.

HYLAS

1275   Or va pauvre berger,

Va t'en et continue

Le chemin que tu tiens,

Et sois certain, que tu ne peux faillir

D'être bientôt exemple mémorable

1280   Des maux que la constance

Peut produire en amour :

L'opiniâtreté en ce qui ne se doit

Est chose autant blâmable,

Que la persévérance

1285   Au bien est estimable.

Nous avons vu deux puissants témoignages,

Depuis fort peu de temps,

Du mal que nous rapporte

La sotte loi que Sylvandre nous prêche :

1290   Celadon le berger

De toute la contrée

Le plus aimable, et le plus estimé,

Après avoir longuement adoré

Une jeune bergère,

1295   Une imprudente fille,

Ne voilà pas, quoique l'on nous déguise

De sa cruelle fin,

Ne voilà pas qu'un désespoir l'emporte

Dans le profond des ondes de Lignon ?

1300   Mais le gentil Adraste

Pour l'amour de Doris,

Qu'est-ce qu'enfin le pauvre est devenu ?

Après l'avoir aimée

Presque dans le berceau,

1305   Et qu'il voit Palemon

Le possesseur du bien qu'il désirait,

Que fait cette constance ?

Amour lui prend le coeur,

Mais elle lui dérobe

1310   L'usage de raison.

Le voila fol, comme jà dès longtemps

Il avait bien été :

Car vraiment je les crois,

Tous ces opiniâtres,

1315   Être aussi fols qu'Adraste :

Mais sa folie, alors autorisée

Par l'exemple de tous,

Hormis d'Hylas, de blâme l'exemptait.

Or je vois que bientôt

1320   Aglante pour troisième,

De ces deux insensés

Le nombre augmentera.

Ne vaudrait-il pas mieux

Changer et rechanger

1325   Mille fois tous les jours

D'amour et de maîtresse,

Que de perdre un moment

L'usage de raison

Pour aimer constamment ?

1330   Qu'elles viennent vers moi,

Ces belles rigoureuses,

Avec tous leurs dédains,

Et toutes leur rigueurs,

N'ayez peur que jamais

1335   Elles puissent réduire

Mon courage à ce point,

Qu'un désespoir soit mon dernier remède,

Ou qu'un regret d'y voir un autre amant

M'ôte l'entendement.

1340   Contre tous ces malheurs

J'ai des armes si bonnes,

Que leurs tranchants ne peuvent m'offenser.

Sont elles dédaigneuses ?

Je les dédaigne aussi.

1345   En aiment-elles d'autres ?

J'en fais bien autant qu'elles.

Me vont elles changeant ?

Croyez que sur ce point,

Si l'une d'entre toutes

1350   D'un seul moment a pu me devancer,

Il faut que pour certain

Elle s'y soit prise de bon matin.

Mais la voici,

La belle Sylvanire,

1355   Parlons lui pour Aglante.

SCÈNE VII.
Sylvanire Fossinde Hylas

SYLVANIRE

Ô dieux, qu'il me déplaît

Que ce matin j'ai été paresseuse

Plus que toutes les autres,

Ayant perdu le plaisir de ce cerf

1360   Que vous avez forcé :

Car dites-moi n'est-il pas vrai, Fossinde,

Qu'entre tous les plaisirs

Que nous pouvons avoir,

Rien ne peut égaler

1365   Le doux contentement

Que la chasse nous donne ?

Quel plus beau passe-temps

Saurait-on inventer

Pour s'éloigner du vice,

1370   Que ce bel exercice ?

FOSSINDE

Je le veux bien, puisque vous le voulez,

Je ne contredirai

Jamais à Sylvanire,

Encore que mon humeur

1375   Serait, je le confesse,

De passer une vie

Un peu plus reposée

Que celle de la chasse.

SYLVANIRE

Mais pouvions-nous

1380   Avoir plus de plaisir,

Que celui qu'avant-hier

Nous eûmes à la chasse,

Je jure quant à moi

Que je ne puis avec la pensée

1385   M'en figurer quelque autre de plus grand.

HYLAS

Maigres plaisirs, bergères,

Sont ceux que vous prenez,

Et vous laissez, croyez-moi, les plus grands :

Mais c'est ainsi qu'il en advient toujours,

1390   Lorsque l'élection

N'est point guidée avec l'expérience.

SYLVANIRE

Que voudrais-tu, berger,

En cet âge où nous sommes,

Après avoir conduit

1395   Nos troupeaux au matin

Paître sans nul danger,

Et le trèfle et le thym,

Que nous puissions mieux faire,

Que de passer le temps

1400   Ainsi que nous faisons,

À la pénible chasse ?

Pénible, mais plaisante,

Tantôt de mille oiseaux,

Par des filets cachés,

1405   Faisant un doux butin,

Tantôt par des gluaux,

Ou par un fin ramage,

En repeuplant nos cages ?

Et quelquefois, berger,

1410   Allant au bois dès le plus grand matin,

Le dard au poing, ou bien l'arc et la flèche,

La robe retroussée,

Telles comme les nymphes

Qui vont suivant Diane

1415   Poursuivre vivement

La bête mal menée

Jusqu'aux derniers abois ?

HYLAS

Ce sont maigres plaisirs,

Et m'en crois, Sylvanire,

1420   Que ceux que tu racontes,

Que s'ils te semblent tels,

Ô folle, c'est d'autant

Que tu n'as point goûté

Ceux qui sont en effet

1425   Les vrais plaisirs du monde.

Les glands jadis avec l'eau toute pure

D'une vive fontaine

Dedans la main puisée,

Furent de nos aïeuls

1430   La chère nourriture,

Et les chères délices :

Mais depuis que le grain

De Ceres retrouvé,

Et de Bacchus la vigne cultivée

1435   Vint à leur connaissance,

Les glands et l'eau furent tous deux laissés

Pour pâture au bétail,

Comme chose trop vile ;

De même en feras-tu,

1440   Et crois-le Sylvanire,

Lorsque l'expérience

T'aura des vrais plaisirs

Donné la connaissance.

FOSSINDE

Quant à moi je le crois

1445   Ainsi comme il le dit.

HYLAS

Tu n'as que trop longtemps

Déjà dedans les bois

Cette chasse suivie,

Où le travail surmonte le plaisir ;

1450   Il t'en faut maintenant

Un autre commencer,

Où le plaisir surmontera la peine.

À quoi dedans tes mains

Ces flèches et ces dards ?

1455   Puisque dedans tes yeux

Tu portes plus de flèches et de traits,

Que toutes les bergères

Des rives de Lignon :

Ni que toutes les nymphes,

1460   Qui vont suivant Diane dans ces bois,

N'en ont dans leur carquois.

Avec ces traits, ô belle Sylvanire,

Ces traits remplis d'amour,

Il faut que tu t'apprêtes

1465   À faire tes conquêtes

Dedans les coeurs qui méritent tes coups,

Et non pas vainement,

Suivant dedans les bois

Une bête sauvage,

1470   Passer ainsi ton âge.

FOSSINDE

Ce berger a raison.

HYLAS

Dedans les bois que les bêtes demeurent

Avec les autres bêtes,

Et qu'ensemble elles fassent,

1475   Ainsi qu'il leur plaira,

Ou la guerre ou la paix.

Mais nous que la raison

A séparés d'entre elles,

Vivons et nous plaisons

1480   Parmi les animaux

Que la nature a voulu rendre égaux.

Quel commerce faut-il

Que nous ayons, bergère,

Avec des ours et des bêtes sauvages ?

1485   Celui qui tout disposé,

S'il eut jugé qu'il le fallut ainsi,

Nous eut fait ou des ours,

Ou des bêtes sauvages,

Et au lieu de parler,

1490   Avec les loups il nous eut fait hurler.

SYLVANIRE

Et la chasse et les bois

Sont mes chères délices,

Et quant à moi, quoique tu saches dire,

Je ne changerais point

1495   La prise d'un chevreuil

À toutes les conquêtes

Des coeurs que tu me dis.

Et qu'ai-je affaire, Hylas,

De ces coeurs, qui me sont

1500   Plus cruels ennemis

Que ne sont pas les bêtes plus farouches ?

Ne sais-je point que ce fier animal

Que l'on nomme un amant,

Est le plus dangereux

1505   Qui nous puisse approcher.

Mais dis-moi je te prie,

Qu'est-ce que veut de nous

L'amant qui nous recherche ?

HYLAS

L'honneur de vous servir

SYLVANIRE

1510   Mais plutôt cet honneur

Il nous voudrait ravir.

Crois-tu que je ne sache

Que de tant de soupirs,

Que de tant de services,

1515   Et que de tant de voeux

Le dessein principal

Ne soit pour notre mal ?

Les ours, il est certain,

Sont privés de raison,

1520   Et quelquefois les loups

Se repaissent de nous :

Mais les loups ni les ours,

Pour grand nombre qu'ils soient,

Ne sont si dangereux

1525   Qu'un homme seul, qui sous titre d'amant

Nous hante finement.

FOSSINDE

Tous ne sont pas ainsi,

L'homme à l'homme est un loup :

L'homme à l'homme est un dieu.

SYLVANIRE

1530   Et c'est pourquoi nous fuyons par raison

Dedans les bois ces cruels ennemis,

Où nous trouvons, à la honte des hommes,

À notre honnêteté

Beaucoup plus de sûreté.

HYLAS

1535   S'il était vrai comme tu dis, bergère,

Que les amants fussent vos ennemis,

Hélas que d'ennemis

T'aurait acquis ta beauté, Sylvanire ;

Car je ne vois personne

1540   Qui ne meure d'amour

En voyant tes beaux yeux.

SYLVANIRE

Qu'il soit, ou ne soit pas,

Cela m'importe peu,

Car j'aime beaucoup mieux

1545   Qu'ils meurent par mes yeux,

Que si mon coeur devenait si peu sage

Qu'il crût à leur langage.

HYLAS

Ô farouche pensée

D'un esprit insensible,

1550   Le ciel te punira,

Si bientôt, Sylvanire,

Tu ne changes ce coeur

Que tu retiens d'une ourse bocagère

En celui de bergère.

1555   Orgueilleuse beauté

Pourquoi peux-tu penser

Que le ciel t'ait donné

Cette extrême beauté,

Qui te rend tant aimable,

1560   Et tant aimée aussi ?

Quoi ? Pour faire mourir,

Par des rigueurs extrêmes,

Tous ceux qui te verront,

Le ciel eût bien été

1565   Injuste autant que toi,

De te pourvoir au dommage de tous

D'une beauté si rare,

Et tous les yeux qui te verront jamais

Avec raison se plaindraient bien du ciel,

1570   Et du cruel destin.

Mais au rebours, bergère,

Ce puissant dieu qui t'a faite si belle,

Quand tu naquis prononça par tes yeux

Cet oracle infaillible :

1575   Cette beauté rendra

Les hommes plus heureux

Que ne sont pas les dieux,

Et dès lors le génie

Que le ciel a donné,

1580   Comme pour conducteur,

Au beau berger Aglante,

À t'aimer le poussa

De telle passion,

Que ta seule beauté

1585   Peut être égale à son affection.

SYLVANIRE

Parles-tu pas d'Aglante ?

Aglante le berger,

Le seul fils de Cléandre ?

HYLAS

C'est de lui, Sylvanire.

SYLVANIRE

1590   Ce n'est donc que de lui

Dont tu me veux parler ;

C'est assez, je t'entends,

C'est le berger Aglante,

C'est le fils de Cléandre :

1595   Mais ma chère Fossinde

N'est-il pas gracieux

De me parler d'Aglante ?

HYLAS

Mais voyez cet orgueil,

Voyez la dédaigneuse,

1600   On lui fait un grand tort

De lui parler d'Aglante.

SYLVANIRE

Mais c'est donc d'Aglante

Le seul fils de Cléandre,

Duquel tu veux parler.

1605   Ô je t'entends, ô je t'entends, Hylas,

C'est le berger Aglante,

Le seul fils de Cléandre,

Aglante le berger.

HYLAS

Va cruelle beauté,

1610   Va jeunesse peu sage,

Trop orgueilleux esprit,

Va courage indompté,

Si le ciel ne punit

Si grande cruauté,

1615   Il ne sera pas juste.

SYLVANIRE

Parles-tu pas d'Aglante,

D'Aglante le berger,

Le seul fils de Cléandre ?

Qu'Hylas est en colère,

1620   Il s'en va bien fâché.

SCÈNE VIII.
Fossinde Sylvanire

FOSSINDE

Vous plaît-il, Sylvanire,

Que le vrai je vous dise,

Je ne crois pas, que ce qu'Hylas vous dit

Soit tant hors de raison.

SYLVANIRE

1625   Soit tant hors de raison,

Comment l'entendez-vous ?

FOSSINDE

Ma soeur je l'entends bien :

Dites-moi je vous prie,

Quand nous aurions forcé

1630   Tous les cerfs de ces bois,

Pour cela que serait-ce,

Et quel grand avantage

Nous en reviendrait-il ?

Seulement de la peine,

1635   Et de la peine encore

Que je trouve bien vaine.

Aller parmi les bois

Se déchirer la chair

Avec les habits,

1640   Laisser contre une ronce

La toison attachée

De nos cheveux, comme font nos brebis,

Se planter quelquefois

Bien avant dans les pieds

1645   Une tranchante épine,

Suivre par les rochers,

À travers les montagnes,

Aux soleils plus ardents,

Et courre tout un jour

1650   La bête qui s'enfuit,

De la chasse, ô ma soeur,

N'est-ce pas tout le fruit ?

J'aime bien mieux, pour moi je le confesse,

Passer sans tant de peine

1655   Plus doucement la vie,

Entre les jeux mignards

Des bergers et bergères,

Les voir, ces beaux bergers,

Courre, sauter, lutter,

1660   Et les voir, ces bergères,

Filer, danser, chanter,

Les uns mourants d'amour

Essayer de fléchir

Avec milles prières

1665   Ces âmes trop altières ;

Les autres au rebours

Ne se souciant guère

D'eux ni de leurs prières :

De petites rigueurs,

1670   Qui tiennent lieu quelquefois de faveur ;

Se montrer plus cruelles

Qu'elles ne le sont pas,

Mais non pas toutefois

Autant qu'elles sont belles :

1675   Et lors entre eux par des douces disputes,

Par des petites guerres,

Par des petites paix,

Rompre, nouer, et dénouer encore,

Puis rattacher par des noeuds plus serrés

1680   Leurs amours innocentes.

Je me plais, il est vrai,

À voir ce que je dis,

Plus qu'aux durs exercices

D'une pénible chasse,

1685   Où l'on n'entend sinon

Que des chiens clabauder

Avec confusion,

Où tout ce que l'on voit

Sont des ronces sauvages,

1690   Ou des plaines brûlées,

Ou des âpres montagnes,

Ou des rochers rompus en précipices

Par où s'enfuit une bête suivie

De plusieurs autres bêtes.

1695   Dites moi Sylvanire,

À nous voir courre ainsi,

Qui ne nous jugerait

Des bacchantes plutôt,

Que non pas des bergères ?

SYLVANIRE

1700   L'oisiveté c'est la mère du vice ;

C'est pourquoi l'exercice

À celles de notre âge

Apporte, croyez-moi,

Un très grand avantage.

1705   Amour qui suit, et sans cesse poursuit

Une molle jeunesse,

Aisément dans ces jeux

Et dans ces passe-temps

En rencontre le temps,

1710   Au lieu qu'il ne peut pas,

Quoiqu'il soit fin, et quoiqu'il soit léger,

Nous atteindre si fort

Dans les durs exercices.

Et par ainsi, ce travail bien petit

1715   Nous exempte des coups,

Dont il blesse les coeurs

Qui sont oisifs avec tant de rigueurs.

SCÈNE IX.
Adraste fol, Sylvanire, Fossinde.

ADRASTE

Amour, gente fillette,

Ne va pas au marché,

1720   Il se tient mieux caché,

La fine bête,

Bête, non, mais un dieu

Qui naît dans le moyeu  [ 6 Moyeu : Jaune d'oeuf. [F]]

D'un oeuf d'autruche,

1725   Doris le fait éclore avec ses beaux yeux,

Et le malicieux

De la coque qui reste

Il en fait une cruche ;

Car il est bien subtil.

1730   Dites-moi qu'en fait-il ?

Il l'emplit de son fiel,

Et du miel d'une avette,  [ 7 Avette : ou apelle. Un des noms vulgaires de l'abeille domestique. [L]]

Le miel sur Palemon

Son mignon,

1735   Le fiel sur Adraste il jette.

SYLVANIRE

Fuyons ma soeur, c'est le berger Adraste,

À qui l'amour a fait perdre le sens.

FOSSINDE

Plusieurs sont comme lui

Qui ne s'en vantent pas,

1740   Et que l'on ne fuit pas :

Mais n'ayez point de peur,

Il n'est pas malfaisant,

Je l'ai vu, Sylvanire,

L'un des gentils bergers

1745   De toute la contrée,

Et n'est-ce pas pitié

Que l'amour l'ait réduit

À ce point déplorable ?

SYLVANIRE

Je l'ai vu tel, ma soeur, que vous le dites,

1750   Puis l'amour de Doris

L'a mis en cet état :

Mais à quoi pense-t-il ?

Voyez un peu la mine qu'il nous fait :

Ô dieux qu'il est affreux !

1755   Allons-nous en Fossinde,

Vous verrez qu'à la fin

Il nous fera du mal.

FOSSINDE

Ne fuyez point, il vous courrait après,

Mais tenons bonne mine,

1760   Quelque berger peut-être surviendra.

SYLVANIRE

Dieux ! Qu'est ce que l'amour ?

ADRASTE

Ce que c'est que l'amour,

Je m'en vais le vous dire.

Amour, fillette, est le jeu coquimbert,  [ 8 Jeu coquimbert : Jeu à qui perd gagne. Cité par Rabelais.]

1765   Qui gagne perd.

Amour est au contraire

D'une châtaigne en gousse

Piquante par dehors,

Et par dedans fort douce.

1770   Amour est la lanterne,

Mais lanterne allumée,

Au dedans est le feu,

Dehors quelque clarté,

Mais beaucoup de fumée.

SYLVANIRE

1775   Mon dieu qu'il est plaisant.

FOSSINDE

Je trouve qu'il dit bien :

Mais faisons le parler.

Berger qu'est-ce qu'amour ?

ADRASTE

Amour c'est un vieux singe

1780   Qui fait à tous la moue,

Et mord souvent celui qui trop s'y joue.

SYLVANIRE

Ah ! Sur ma foi ma soeur

À ce coup il dit vrai.

FOSSINDE

Or sus qu'est ce qu'amour ?

ADRASTE

1785   Qu'est-ce qu'amour, c'est un gros escargot.

FOSSINDE

Escargot, et pourquoi ?

ADRASTE

Ah c'est d'autant, que pour peu qu'il séjourne

Soudain il fait les cornes :

Mais croyez, belle fille,

1790   Que de cet escargot

Vous êtes la coquille.

FOSSINDE

N'est-il pas bien plaisant ?

Or sus qu'est-ce qu'amour ?

ADRASTE

Amour c'est la quenouille

1795   Que plus l'on veut filer,

Et que plus on embrouille.

FOSSINDE

Non, non, tu te déçois.

ADRASTE

C'est donc une marmite

Et du feu par dessous :

1800   Le feu, filles, c'est vous,

Et nous les pois que le bouillon agite.

SYLVANIRE

Mais n'en faut-il pas rire ?

FOSSINDE

Dis donc qu'est-ce qu'amour ?

ADRASTE

Amour c'est un pourceau,

1805   L'ordure il aime fort,

Et ne vaut jamais rien

Sinon quand il est mort.

SYLVANIRE

Je crois bien qu'il dit vrai.

ADRASTE

Et bref amour ressemble à la souris

1810   Qu'un chat poursuit,

Et qui s'enfuit

Deçà, delà ;

Enfin voila

Qu'elle rencontre un trou,

1815   Monsieur le chat trompé

En peut chercher une autre à son souper.

Adraste il est bien vrai,

Doris te fît ainsi,

Trop injuste Doris,

1820   Trop ingrate Doris,

Lorsque pour Palemon

Adraste elle laissa,

Adraste elle trompa,

Adraste elle trahit,

1825   La perfide qu'elle est.

FOSSINDE

Il entre en sa furie.

ADRASTE

Où s'en est-elle allée

Avec son Palemon ?

La trouverai-je point

1830   Pour me venger quelquefois en ma vie ?

Oui je l'étranglerai

Avec mes propres mains,

Et son petit mignon,

Son aimé Palemon :

1835   Mais la voici.

SYLVANIRE

Ma soeur je meurs de peur.

FOSSINDE

Non, non, ce n'est point elle.

SYLVANIRE

Vous vous riez Fossinde,

Je vous jure ma soeur

1840   Que je tremble de crainte.

ADRASTE

Ce n'est pas celle-ci ?

FOSSINDE

Non, non, ce ne l'est pas.

ADRASTE

Ne serait-ce point toi,

Qui pensant me tromper

1845   As changé de visage ?

FOSSINDE

Non, non, la veux-tu voir,

La voilà ta Doris,

La voilà qui s'en va

Avec son Palemon.

À Doris.

1850   Bonjour belle Doris

Où courez vous si vite ?

Venez vers nous Doris.

ADRASTE

Venez vers nous Doris,

Doris venez vers nous.

FOSSINDE

1855   Ô comme elle s'enfuit !

ADRASTE

Elle s'enfuit, je l'atteindrai bientôt

FOSSINDE

Je savais bien qu'avec cet artifice

Nous nous en déferions.

SYLVANIRE

Dieu soit loué Fossinde :

1860   Mais avant qu'il revienne

Allons-nous en aussi :

Mais ô dieux il revient,

Fuyons, ma soeur, fuyons.

LE CHOEUR

Ceux qui d'amour font la peinture,

1865   Enfant ailé nous le feignant,

Sans savoir quelle est sa figure

Vont à l'aventure peignant.

Car il n'est mâle ni femelle,

Homme ni Dieu, jeune ni vieux,

1870   Mais plusieurs choses pêle-mêle

Dont il nous abuse les yeux.

Des dieux il a bien la puissance,

Mais des mortels l'infirmité,

Des femmes il a l'inconstance,

1875   Et des hommes la fermeté.

Du jeune il a la hardiesse,

Du vieux déjà le sang glacé,

Du sage il retient la sagesse,

Et la fureur de l'insensé.

1880   Lion de force et de courage,

Brebis de faiblesse et de peur,

Ferme rocher, plume volage,

Autant trompé comme trompeur.

Et bref, amour c'est un mélange

1885   De toutes choses en un point,

Dont la nature est tant étrange,

Qu'enfin je ne la connais point.

Je sais toutefois qu'on appelle

Comme je dis ce grand démon,

1890   Mais sa nature quelle est elle ?

Pour moi je n'en sais que le nom.

ACTE II

SCÈNE I.

SATYRE

Injuste amour, pourquoi si rarement

Unis tu les desseins

Des fidèles amants ?

1895   Pourquoi perfide as-tu tant de plaisir

De voir dedans deux coeurs

Un différent désir ?

Je brûle et meurs d'amour

Pour Fossinde la belle,

1900   Fossinde aime Tirinte,

Tirinte Sylvanire :

Et Sylvanire, ô dieux !

Ne daigne voir Tirinte,

Ni Tirinte Fossinde,

1905   Ni Fossinde cruelle

Me regarder, et si je meurs pour elle.

L'abeille aime les fleurs,

Mais le cruel amour

Se repaît de nos pleurs.

1910   Il aime, le cruel,

De voir languir, souffrir,

Puis à la fin mourir

Noyé dedans les larmes,

Sans que nulle douleur

1915   Que l'amant puisse avoir

L'émeuve à la pitié

Qu'il doit avoir de lui.

Vraiment tu montres bien

Que ta mère naquit

1920   Dans les flots de la mer ;

Et qu'on te doit nommer,

Au lieu d'amour amer :

Amer vraiment amour,

Puisqu'à ceux qui te suivent

1925   Tu ne donnes jamais,

Et telle est ta coutume,

Sinon de l'amertume.

Amers sont nos espoirs,

Amers sont nos désirs,

1930   Et d'absinthes amers  [ 9 Abshtinthe : Plante aromatique et très amère. Espèce de liqueur faite avec l'absinthe. Fig. Amertume. [L]]

Sont mêlés nos plaisirs,

Si des plaisirs toutefois tu nous donnes.

Je sais bien que les dieux

Veulent que les mortels

1935   Cueillent toujours la rose

Au danger de l'épine,

Et que le miel si doux

Ne se prend dans la ruche

Sans courre le danger

1940   Des piquantes abeilles.

Mais ton rosier, amour,

Sans rose ne produit

Que des pointes tranchantes,

Et tes ruches sans miel

1945   Que des mouches piquantes ;

De sorte que la main

Qui veut cueillir tes fleurs,

Ou le miel que tu donnes,

Ne rencontre jamais

1950   Que des égratignures,

Ou bien, hélas ! Des cuisantes piqûres.

Tu sentis autrefois,

À ce que l'on nous dit,

Quelles sont de tes flèches

1955   Les blessures amères,

Quand pour une Psyché

Dessus toi même il te plut d'essayer

La force de tes coups ;

Et cela toutefois

1960   Ne t'a rendu plus doux

Envers ceux que tu blesses.

Mais je crois au contraire

Que cet essai t'a rendu plus cruel,

Comme si tu voulais

1965   Dessus autrui te venger de toi-même.

Et ne voyons-nous pas

La même cruauté

Dans le coeur de Fossinde ?

Car autrement, ô Fossinde cruelle,

1970   Qui pour Tirinte as ressenti le mal

Que tu me fais souffrir,

Comment ne changes-tu

Cette extrême rigueur,

Puisque tu sais quel tourment elle donne ?

1975   Ne vois-tu pas, bergère,

Qu'en cette cruauté

Que tu me fais sentir,

Très justement amour

Fait que Tirinte aussi

1980   Te dédaignant me venge ?

Mais faut-il que longtemps

Ce mépris je supporte ?

Moi, dis-je, qui ne cède

En noblesse de sang,

1985   Non pas même au dieu Pan :

Qui voit de mes troupeaux

Les campagnes couvertes ;

Troupeaux de qui le lait

Presque en toute saison

1990   Inonde ma maison :

Qui des biens de Cérès  [ 10 Cérès : Dans le polythéisme gréco-romain, déesse qui présidait aux moissons. [L]]

Et de ceux de Pommone  [ 11 Pomone : Nymphe et fausse divinité des Anciens, qu'ils croyaient présider aux jardins ; ils feignent qu'ils fut mariée à Vertumne, qu'ils avaient pour ce sujet en grande vénération. [F]]

Vois mes toits regorger,

Soit l'été, soit l'automne.

1995   Moi, dis-je, qui de force

Surpasse un Briarée,  [ 12 Briarée : personnage de la mythologie grecque, Géant, frère des Titans et des cyclopes, qui a cinquante têtes et cent bras]

Un Hercule en courage,

Et bref qui ne vois point

Un mortel qui m'égale,

2000   En tout ce qu'un mortel

Peut avoir d'estimable :

Supporterai-je encore longuement

Qu'une affectée, une imprudente fille,

Aille estimant un berger plus que moi ?

2005   Un berger qui n'a rien

Qui puisse être estimable,

Sinon qu'il a la peau tendre et douillette,

Le teint uni comme du lait caillé,

L'oeil affetté, le visage sans rides,  [ 13 Affeté : Qui a de l'affetterie [c'est à dire une] Recherche mignarde dans les manières ou dans le langage. [L]]

2010   Et les cheveux en ondes recrêpés,  [ 14 Recrêper : Crêper de nouveau. [c'est à dire] Friser en manière de crêpe. [L]]

Ressemblant mieux en somme

Une fille qu'un homme.

Ignorante bergère,

Si tu savais combien se doit fuir

2015   L'homme qui fait la femme,

Tu chérirais beaucoup plus mon visage,

Puisqu'étant homme

Un homme je ressemble,

Et non pas une fille

2020   Comme Tirinte fait.

Mais réponds-moi Fossinde,

Croirais-tu d'être aimable,

Si fille étant on voyait ton visage

Se revêtir de poil

2025   Comme celui des hommes ?

Comment trouves-tu beau

En ce tendre berger

De n'y remarquer rien

De l'homme que le nom ?

2030   Mais je prêche aux déserts,

Je parle aux vents, et je perds mes paroles :

Fossinde la cruelle

Ne m'entend point, et quand ma voix encore

Atteindrait ses oreilles,

2035   Je sais qu'en vain elle les entendrait,

Tant elle est affolée

De ce teint damoiseau,

De ces cheveux frisés,

De ces roses nouvelles

2040   Qu'un hiver flétrira,

Ou le moindre soleil

Dont il se hâtera :

Et c'est pourquoi je veux sans plus attendre

Lui montrer en effet

2045   Quel je suis, quel il est ;

Je ne veux plus recoure à ces prières,

Que jusqu'ici si vaines j'ai trouvées,

Je me veux désormais

Servir des avantages

2050   Que j'ai de la nature.

Tu m'enseignes, Tirinte,

Ce que je devrais faire,

Et jusqu'à ce moment

Je ne l'ai su connaître.

2055   Tu te prévaux des grâces que Nature

En ton visage a mises,

Et n'est-ce pas me dire,

Qu'il faut que je me serve

De ce que j'ai de même

2060   De plus avantageux ?

La force et le courage

Ont été mon partage ;

Donc par cette force,

Donc par courage

2065   Saisissons-nous de cette dédaigneuse,

Et montrons lui le courage et la force

Que nous avons, peut-être se voyant

Réduite à la merci

Que nous voudrons lui faire,

2070   Se repentira-t-elle

D'avoir été cruelle.

Qu'elle crie au secours,

Qu'elle appelle Tirinte,

Nous le verrons venir,

2075   Ce tendre jouvenceau,

Cette douce pucelle

Sous l'habit déguisée,

Et sous le nom d'un homme :

Si toutefois, ce que je ne crois pas,

2080   Il en a le courage,

Je jure Pan le grand dieu bocager,

Je jure de Lignon l'un et l'autre rivage,

Je jure par les bois

Dont Isoure s'honore ;  [ 15 Isoure : Il doit s'agir d'Issoire, ville au sud de Clermont-Ferrand en Auvergne.]

2085   Et bref je jure et je proteste ici

Par mon bras invincible,

Que s'il y vient au secours de la belle,

Je veux de cette masse

Ravir d'un coup vainqueur,

2090   Et l'âme de son corps,

Et l'amour de son coeur.

Je sais que bien souvent

Elle vient par ces bois,

Cette imprudente fille,

2095   Je m'en vais me cacher

Dans ce buisson touffu,

Attendant qu'elle vienne :

Si je puis l'attraper,

Elle aura beau crier

2100   Avant qu'elle m'échappe :

Aussi bien m'a-t-on dit

Que bien souvent ces belles

Veulent que leurs faveurs

On prenne en dépit d'elles,

2105   Et que par force on semble être vainqueur

D'un combat, où vaincues

Elles sont de bon coeur.

SCÈNE II.

SYLVANIRE

Le ciel jamais ne fait rien d'inutile,

À ce que l'on nous dit ?

2110   Mais pourquoi donne-t-il,

S'il est ainsi, la franche volonté

Au sexe dont je suis,

Puisque jamais on ne voit que la femme

Se puisse prévaloir

2115   De son propre vouloir :

Tant que nous sommes filles

Se peut-il voir esclave

Plus sujet que nous sommes

Aux volontés du père et de la mère ?

2120   Et si nous espérons

De rompre ces liens

Avec le mariage,

Que nous sommes déçues,

Puisque d'autres liens

2125   Mille fois plus serrés

Mettent en servitude

Encor nos volontés :

Car les maris (enfin ce sont les hommes

Qui firent cette loi)

2130   Les maris, dis-je, avec tyrannie

Vont s'usurpant toute l'autorité

Sur notre volonté.

Que si le ciel enfin,

Rompt encor ces liens

2135   Qu'un mariage étreint,

Nous séparant par la mort d'un mari,

Nous voila rattachées

Encore de nouveau

Par d'autres noeuds plus forts que les premiers.

2140   Le père s'il survit,

Ou bien à son défaut

Le plus proche parent,

Nous prive incontinent

De pouvoir disposer,

2145   Ainsi que nous voudrions,

Du reste de nos jours.

S'il est ainsi (comme il n'est que trop vrai)

Qu'on me dise en quel temps

Nous peut jamais servir

2150   La libre volonté

Que du ciel nous avons.

Ô misérable état !

Que celui de la femme,

De qui la volonté

2155   N'est jamais de saison,

Et de qui la raison

Est sans autorité :

Et toutefois il ne faut pas se plaindre

De ce grand dieu sous telle servitude ;

2160   Car ce n'est pas de lui

Dont procède ce mal,

Les hommes seuls, ah ! Ce sont les seuls hommes,

Qui par la force ont ces lois établies :

Lois injustes sans doute,

2165   Puisqu'à notre dommage

Elles ne sont qu'à leur seul avantage.

Ne voilà pas, dois-je dire mon père,

Ou Ménandre plutôt

Sans ce doux nom de père,

2170   Puisque le père à son enfant jamais

Ne doit ravir la vie,

Et qu'il ravit la mienne

Par la force qu'il fait,

Ou qu'au moins il veut faire

2175   Contre ma volonté.

Ne voila pas cet avare Ménandre,

Ainsi le nommerai-je ;

Ô dieu ne voilà pas

Qu'avec mille rigueurs

2180   Il veut sacrifier

La pauvre Sylvanire

À ce fâcheux Théante,

Qui m'est plus en horreur

Que l'horreur ne peut être.

2185   Ah ! J'aime mieux, j'aime bien mieux cent fois

Épouser un tombeau.

Fasse le ciel ce qu'il voudra de moi,

Jamais, quoiqu'on m'en die,

Je n'y consentirai.

2190   Et lorsque par la force

On m'y voudra contraindre,

La mort plus douce avec son secours

Abrégera mes jours :

Tout le regret qu'alors

2195   Dans le cercueil je pourrai ressentir,

Sera sans plus de te laisser, Aglante,

Avec l'opinion

Que Sylvanire est ingrate envers toi :

Car je confesse, et je l'avoue ici,

2200   Où pour témoins j'ai seulement ces arbres,

Que tes vertus, Aglante,

Que ta discrétion, que ton affection,

Et que tes longs services

Méritaient de trouver

2205   Quelque autre plus heureuse

Que Sylvanire à ton dam ne l'est pas.

Mais que saurais-je faire,

Puisque si je t'aimais

Il faudrait bien aussi

2210   (Ainsi le veut ma cruelle misère)

Et souffrir, et me taire.

Ménandre qui desseigne

De m'allier à ce riche berger,

Ô damnable avarice !

2215   Ne tourne pas les yeux

Sur ce qui vaut le mieux,

J'entends sur ta vertu,

Et dessus tes mérites :

Mais l'éclat seulement

2220   D'un métal qui reluit

À l'oeil avare, également nous nuit.

Ne trouve donc étrange,

Aglante que j'estime

Plus que tous les bergers

2225   Des rives de Lignon,

Si dedans les liens

Du devoir retenue

Connaître tu ne peux

Le bien que je te veux.

2230   J'aime mieux que la mort

Mette fin à ma vie,

Que si l'on pouvait dire,

Amour enfin a vaincu Sylvanire.

SCÈNE III.
Tirinte, Sylvanire.

TIRINTE

Quelle heureuse rencontre

2235   Est celle que je fais,

Vous trouvant Sylvanire.

SYLVANIRE

Tirinte je ne sais

Pourquoi tu veux nommer

Heureuse ma rencontre,

2240   Puisque si nul ne peut

Donner ce qu'il n'a pas,

Comment te donnerai-je

Ce bonheur que tu dis,

Si le bonheur jamais

2245   Avec moi n'habita ?

TIRINTE

Heureuse avec raison,

Ô belle Sylvanire !

Mon coeur vous peut bien dire,

Puisque non seulement

2250   On vous doit estimer

Pour vos perfections,

Et pour votre beauté,

Sur toutes bien heureuse ;

Mais plus encor pour pouvoir, s'il vous plaît

2255   Rendre heureux un amant

D'un clin d'oeil seulement.

SYLVANIRE

Malaisément celui

Peut rendre heureux autrui,

Dont le pouvoir en son malheur extrême

2260   Est faible pour soi-même.

TIRINTE

Ne dois-je pas heureux dire celui,

Qui (s'il le veut) peut rendre heureux autrui,

En chassant de soi même

Le mal qu'il croit extrême.

SYLVANIRE

2265   Ce sont discours dont Tirinte repaît

Ceux qui veulent le croire ;

Mais, ô berger, je sais pour mon malheur

Que ces propos ne sont que flatterie,

Et que mon mal est chose véritable.

TIRINTE

2270   Aimer et vous flatter

Sont deux choses contraires,

Si bien que quand vous dites

Que Tirinte vous flatte,

Vous lui dites de même

2275   Que son coeur ne vous aime.

SYLVANIRE

Si nous flatter et nous aimer ensemble

Sont tant incompatibles,

Il est certain, Tirinte,

Que toutes nous pouvons

2280   Jurer assurément,

Que nul homme jamais

Ne se peut dire amant.

TIRINTE

Blasphème insupportable !

SYLVANIRE

Toutefois véritable.

TIRINTE

2285   Mais la fausseté même.

SYLVANIRE

Que sans flatter quelqu'homme puisse aimer ?

Et réponds-moi Tirinte,

N'est-ce pas bien flatter

De dire une beauté

2290   Être toute parfaite,

Où d'autres yeux remarquent cent défauts ?

TIRINTE

Ce mystère d'amour,

Ô belle Sylvanire,

Se peut mieux ressentir

2295   Qu'il ne se peut pas dire ;

Et toutefois pour vous ôter d'erreur

Je vous dirai, qu'il est vrai que l'amant

Estime la beauté

Qu'il aime et qu'il adore,

2300   Plus parfaite et plus grande

Que toutes les beautés

Qui sont en l'univers ;

Et s'il l'estime telle

Vous êtes bien cruelle,

2305   Vous disant ce qu'il croit,

De l'estimer flatteur.

SYLVANIRE

Il est donc un menteur.

TIRINTE

Mentir, c'est quand on parle

Contre la vérité

2310   Qui nous est bien connue,

Et qu'en soi-même

On sait bien que l'on ment :

Mais l'amant n'est pas tel,

Parce qu'en vérité

2315   Il croit celle qu'il aime

Unique en sa beauté,

Et toutefois peut-être il se méprend.

SYLVANIRE

Il est donc ignorant.

TIRINTE

Ignorant, je l'avoue :

2320   Mais de cette ignorance

On ne le peut blâmer,

Ayant pour précepteur

Des dieux le dieu plus grand,

Le puissant dieu d'amour,

2325   Amour de qui les lois

Sans châtiment ne se peuvent enfreindre

Par le fidèle amant.

Car sachez, Sylvanire,

Qu'aussitôt que l'amour

2330   Se rend maître de nous,

Incontinent d'un art industrieux

Nos yeux il change avec ses propres yeux ;

De sorte qu'aussitôt

Que nous sommes amants

2335   Notre oeil ne nous sert plus,

Et nous ne voyons rien

Qu'autant qu'il plaît au sien :

Et cela c'est d'autant

Que nul ne peut aimer

2340   Que ce qu'il juge beau ;

Mais un tel jugement

Jamais ne se produit

Sinon par le rapport

Que les yeux nous en font.

2345   Or ce grand dieu d'amour

Qui veut que chacun aime,

Sans changer le visage,

Avec ses propres yeux

Trompe le jugement

2350   Que peut avoir l'amant :

Et de là vient qu'on dit

Par un commun discours,

Jamais laides amours.

SYLVANIRE

Et par ainsi Tirinte

2355   Sans offense on peut dire,

Qu'amour est un trompeur ;

Et que tous les amants

Font de faux jugements.

TIRINTE

Vous pourriez bien mieux dire,

2360   Bergère, s'il vous plaît.

SYLVANIRE

Et que pourrais-je dire ?

TIRINTE

Que tout amant adore

La personne qu'il aime,

Et que n'ayant des yeux

2365   Que pour voir ses beautés,

Il ne saurait juger

Rien qui soit plus aimable :

De là vient que son coeur

Est plein de passion,

2370   Quand l'ingrate beauté

Qu'il aime et qu'il adore,

Ne correspond à son affection.

Par là vous jugerez

Quel est le mal que supporte Tirinte

2375   Adorant Sylvanire,

Sylvanire la belle,

La belle, mais cruelle,

Cruelle, ô dieux, mais toutefois aimée

Plus encor mille fois

2380   Qu'elle n'est pas cruelle.

SYLVANIRE

De quelle cruauté

Tirinte te plains-tu ;

Et qu'est-ce que tu veux

Que Sylvanire fasse

2385   Avec la raison ?

TIRINTE

Avec la raison

Vous devez, Sylvanire,

Aimer celui qui n'adore que vous :

Amour l'amour demande,

2390   Et la moisson de l'amour c'est amour.

SYLVANIRE

Et cette loi dis-moi

Se doit-elle observer

Par les bergers comme par les bergères ?

TIRINTE

D'une loi générale

2395   Personne n'est exempt,

Et cette loi, bergère,

Aime celui qui t'aime,

Est une loi que la nature a faite,

Que la raison approuve,

2400   Que l'amour autorise,

Et que chacun observe,

Si ce n'est vous cruelle Sylvanire.

SYLVANIRE

Pour moi j'en suis exempte,

Parce que dans mon coeur,

2405   Et la nature, et la raison aussi,

Ont empreint une loi

D'un chaste caractère

À celle-ci contraire,

Qui dit ainsi : sage n'aime jamais

2410   Si tu veux vivre en paix.

Et quand aux ordonnances

De l'amour que tu dis,

Je fais gloire, Tirinte,

De ne rien observer

2415   De tout ce qu'il commande.

Mais toi, berger, pourquoi n'observes tu

La loi que tu confesses

Être si juste et bonne ?

TIRINTE

Je fais bien davantage

2420   Que d'observer la loi :

Car, Sylvanire, j'aime

Autrui plus que moi-même,

Et de plus j'aime, hélas !

Ce qui ne m'aime pas.

SYLVANIRE

2425   Non ce n'est pas cela,

Berger, que je veux dire,

Aime, aime seulement

La personne qui t'aime,

Observe bien la loi

2430   Sans y rien ajouter.

TIRINTE

Si je ne dois aimer

Sinon celui qui m'aime,

Qui puis-je aimer si Tirinte je n'aime ?

SYLVANIRE

Berger menteur que n'aimes-tu Fossinde,

2435   Fossinde qui t'estime,

Fossinde qui mérite

Pour ses vertus d'être de tous aimée,

Et qui par ses beautés,

Et ses perfections,

2440   Pourrait bien acquérir

Le plus parfait berger

De toute la contrée,

Si seulement son coeur y consentait.

Tu ne me réponds rien,

2445   Es-tu muet ? As-tu perdu la langue ?

TIRINTE

Cruelle Sylvanire,

Injuste Sylvanire,

Ingrate Sylvanire,

Il ne te suffit pas

2450   De tes dédains et de tes cruautés,

Pour tourmenter ce coeur

Dont ton oeil est vainqueur,

Si de plus tu n'ajoutes

À tant de cruautés,

2455   Quoiqu'elles soient extrêmes,

Encore ce tourment

D'une importune fille,

Que plutôt que d'aimer

Dedans Lignon je voudrais m'abîmer.

2460   Ah bergère ! Ah bergère !

Si toutefois bergère

Une cruelle, une injuste, une ingrate,

On peut nommer sans offenser ce nom :

Cruelle, injuste, ingrate,

2465   Si tu savais quelle est l'affection

Que Tirinte te porte,

Tu parlerais pour certain d'autre sorte.

Amour ne peut sur une vraie amour

Anter une autre amour,

2470   Il faut que l'une meure,

Et pour moi je te jure

Que mille morts je m'élirais plutôt

Que l'amour de Fossinde,

Fossinde l'importune,

2475   Fossinde que je hais,

Si ce que tu me dis

Est chose véritable,

Autant comme elle m'aime.

Dis-le lui, Sylvanire,

2480   Si pourtant il te reste,

Cruelle, injuste, ingrate,

Encor quelque pitié :

Dis-le lui seulement ;

Dis-le lui hardiment,

2485   Et que jamais, jamais

Elle n'espère en moi,

Ni plus d'amour,

Ni moins de haine aussi.

SYLVANIRE

Tirinte c'est à tort

2490   Que tu me vas blâmant,

Écoute mes raisons.

Mais dieu voici mon père

Je ne veux pas l'attendre.

SCÈNE IV.
Ménandre, Tirinte, Alciron

MÉNANDRE

Mais ne l'ai-je pas vue,

2495   Cette imprudente fille

Que je vais recherchant ?

Tirinte dis-le moi

N'est-ce pas Sylvanire

Celle-là qui s'enfuit ?

TIRINTE

2500   Tes yeux, ô bon Ménandre

Cette fois t'ont déçu.

ALCIRON

Que c'est bien Sylvanire.

Tyr parce que la bergère

Que tu prends pour ta fille

2505   C'est la jeune Almerine,

Almerine qui cherche

Par ces buissons touffus,

Et parmi ces rivages,

La brebis la plus chère

2510   Qu'elle ait dans son troupeau.

MÉNANDRE

Almerine dis-tu,

Et non pas Sylvanire ?

TIRINTE

Almerine, il est vrai.

MÉNANDRE

Je confesse, berger,

2515   Que mes yeux à ce coup

Ont été mensongers.

ALCIRON

Ou bien plutôt Tirinte.

MÉNANDRE

Mon dieu que la jeunesse

Tout à coup se fait grande ;

2520   Je la vis, cette fille,

Chez son père Andronire,

Si j'ai bonne mémoire,

Six lunes ne sont pas

Encore bien passées,

2525   Mais certes si petite,

Que c'est avec raison

Si mes yeux m'ont trompé

S'étant faite si grande

Depuis si peu de temps.

2530   Il est vrai que les filles,

Ainsi comme l'on dit,

Croissent en une nuit ;

Il faut bien qu'Andronire

Commence d'avoir soin

2535   De lui trouver mari,

Et surtout de l'argent :

Car aujourd'hui c'est l'argent qui fait tout.

Tant de beauté qu'on veut,

Tant d'attraits agréables,

2540   Tant de nobles aïeuls,

Tout cela ce n'est rien,

Si pour enseigne il ne pend au logis

Or et argent, personne ne la veut,

Cette extrême beauté,

2545   Ces attraits agréables,

Sinon peut-être un autre encor plus pauvre

Mais aussi n'est-ce pas

Une grande folie

Que de se marier,

2550   Si l'argent comme guide

Ne marche le premier ?

Personne ne se paît

Trois jours entiers de la seule beauté,

Depuis qu'il faut mettre couteaux sur table,

2555   Il faut bien d'autres choses

Que ces afféteries,

Que ces attraits aimables,

Ni que tant de beautés ;

Cent quintaux assemblés

2560   De telle marchandise,

Ne saouleraient le moindre de tous ceux

Qui sont dans un logis.

Ah ! Si ces jeunes filles,

Je parle pour la mienne,

2565   Savaient combien est grande

La peine que l'on a

Pour conduire un ménage,

Pour éviter la pauvreté honteuse,

Et combien peu se trouvent aujourd'hui

2570   De partis convenables,

Je sais bien pour certain

Qu'elles ne seraient pas

Si peu reconnaissantes,

Qu'elles ne les reçussent,

2575   Ces partis quand ils viennent.

Mais pour notre malheur

Cette inexperte et peu sage jeunesse

Ne reconnaît jamais

Son bien, que quand il est outrepassé :

2580   Mais lors il n'est plus temps,

Ô jeunesse imprudente,

Tu l'as beau rappeler

Par les regrets d'un trop tard repentir,

N'espère plus qu'il doive revenir.

2585   Le propre de ce point,

Qu'en toute affaire il faut savoir connaître,

Est de telle nature,

Que jamais plus, jamais il ne rappelle

Ces pas fuitifs pour retourner vers nous.  [ 16 Fuitif : Celui qui prend la fuite. Qui s'échappe, qui fuit.]

2590   Quand il nous vient trouver

Sachons le prendre, ou bien n'espérons plus

De le revoir une seconde fois :

Mais c'est grand cas de l'extrême imprudence

Qui suit cette jeunesse,

2595   Inexperte jeunesse,

Et jeunesse peu sage,

La mère très féconde

Des incommodités

Qu'en vieillesse on ressent.

2600   Encor serait-ce peu ;

On les pourrait conduire,

Ces ignorantes filles,

Pourvu qu'avec toute leur ignorance

Elles crussent à ceux

2605   Qui sont plus sages qu'elles.

Mais tant s'en faut elles ont un vouloir,

Et puis Dieu sait comme il est bien fondé,

Qu'à faute de raison

Elles vont soutenant

2610   D'opiniâtreté.

Ô de mon temps qu'une fille eut osé

Dire sa volonté,

Et celui-ci me plaît

Plus que non pas cet autre,

2615   Elle eut été tenue

Pour montre entre les filles,

Et chacun dans la rue,

En la voyant passer,

Vous l'eut montrée au doigt,

2620   Disant, c'est celle-la.

ALCIRON

Mais d'où viennent ces plaintes,

D'où viennent ces censures

Que tu fais, ô Ménandre ?

MÉNANDRE

Alciron elles viennent

2625   D'une juste douleur

Qui me presse et m'oppresse

En ma faible vieillesse.

ALCIRON

Ménandre bien souvent

Nous nous représentons

2630   Les maux plus grands qu'en effet ils ne sont.

MÉNANDRE

Qu'ils ne sont que trop grands

Ceux desquels je me plains,

Et je te les veux dire,

Et t'en faire le juge,

2635   Si je te dis que j'aime

Ma fille Sylvanire.

TIRINTE

Aussi fait bien quelque autre.

MÉNANDRE

Autant qu'on puisse aimer

L'enfant qu'on a fait naître,

2640   C'est chose superflue ;

Car outre les raisons

Que tous les pères ont,

Encor s'il m'est permis,

Quoiqu'elle soit ma fille,

2645   De le dire, berger,

Encore ses vertus

M'obligent à l'aimer.

TIRINTE

Et d'autres sa beauté.

MÉNANDRE

Car certes je puis dire

2650   De n'avoir jamais vu

En cette jeune fille

Une seule action

Qui ne soit à louer,

Sinon pour le sujet dont je te veux parler :

2655   Et c'est pourquoi chargé d'âge et de peine,

Ainsi que tu me vois,

Je vais toujours rêvant à son profit,

Sans pardonner à ces jambes tremblantes,

Et sans flatter ces bras

2660   À moitié décharnés ;

Je vais sans cesse, et sans cesse je cherche,

Et me travaille, afin de voir un jour

Qu'elle soit bien à son contentement.

Or j'ai tant fait avec mes amis

2665   Que le berger Théante,

Théante à qui le ciel

D'une main libérale

A donné tant de biens,

Veut contracter alliance avec elle.

TIRINTE

2670   J'en ferais bien autant.

MÉNANDRE

Dieu sait combien heureuse

Une fille sera parmi tant de richesses ;

Car rien ne défaut là

Qu'elle puisse vouloir.

TIRINTE

2675   Elle voudrait un homme,

Et non pas une bête.

MÉNANDRE

Et toutefois cette jeunesse folle,

Cette imprudente fille,

Quand je lui dis que Théante la veut.

TIRINTE

2680   Aussi feraient bien d'autres.

MÉNANDRE

Théante l'héritier

Du plus riche berger

De toute la contrée,

Elle tourne la tête,

2685   Comme si cette offense

Était insupportable,

Elle demeure muette

À ce que je lui dis,

Comme si ce parti

2690   Se devait dédaigner.

Que si lors je la presse

De me faire réponse,

Les soupirs la devancent

Suivis de tant de pleurs

2695   Qu'elle ne peut parler,

Et si je la contrains

Enfin de me répondre,

Parmi les pleurs et les sanglots menus,

Toujours un non s'échappe de sa bouche,

2700   Et puis après ce non,

Cent protestations

Qu'elle veut être ou vestale ou druide.

TIRINTE

Quelle dévotion !

MÉNANDRE

Dieux, que ferais-je là ?

2705   Je me vois vieux, et désormais plutôt

Je dois songer au départ qu'il faut faire,

Que de penser aux affaires d'autrui,

Que si je meurs, ah ! Que deviendra-t-elle ?

TIRINTE

Qu'elle vienne vers moi.

MÉNANDRE

2710   Ah, qui ne sait combien est misérable

Une jeune orpheline,

Entre les mains de ceux

Qui n'ont que le souci

De leurs propres enfants :

2715   Si dedans le cercueil

On a le souvenir

Des choses des vivants,

Dieu quel serait l'ennui,

Quel serait le regret

2720   De voir ce jeune enfant

Qui n'a point de malice,

Entre les mains de tel

Qui la dédaignerait,

Et la ferait servir

2725   Ainsi comme une esclave

Aux choses les plus viles.

ALCIRON

Ô Ménandre, ô Ménandre,

Je n'eusse jamais cru

Qu'il sortit de ta bouche

2730   De semblables paroles :

Toi dont le nom par réputation

Porte avec soi le titre de prudence.

TIRINTE

Voilà comme on se trompe.

ALCIRON

Comment ? Tu veux marier une fille

2735   Contre sa volonté ?

MÉNANDRE

Et quelle volonté

Doit avoir une fille ?

ALCIRON

Celle de sa raison.

Crois-tu qu'elle soit folle ?

2740   Que si cela n'est pas,

Pourquoi sa volonté

Ne se réglera-t-elle

Aux lois de la raison ?

Et pourquoi dois-tu croire

2745   Qu'aussi cette raison

Ne lui fasse vouloir

Ce qu'elle doit vouloir ?

Aux bêtes plus grossières,

Les voulant conserver,

2750   Ne suivons-nous, Ménandre, leur vouloir ?

Et nos brebis quand elles veulent boire

Les faisons-nous au contraire manger ?

MÉNANDRE

Nature leur apprend

D'une soigneuse cure.

ALCIRON

2755   Crois-tu que plus avare

Soit pour nous la nature ?

MÉNANDRE

Quoi donc l'expérience

Ne servira de rien ?

ALCIRON

L'expérience est bonne,

2760   Mais chacun sait son bien.

MÉNANDRE

Par ainsi les plus vieux

N'auront point d'avantage.

ALCIRON

Ils l'auront bien, Ménandre,

Mais qu'ils soient les plus sages.

MÉNANDRE

2765   Et leur expérience ?

ALCIRON

Jointe avec la prudence,

Autrement sois certain

Que cette expérience

Sert de si peu de chose,

2770   Que c'est grande imprudence

De mettre entièrement

Tout son bonheur sur chose si douteuse.

J'ai vu des mêmes causes

Produire bien souvent

2775   Des effets différents.

MÉNANDRE

Rien donc, berger, au monde n'est certain,

Puisque l'expérience est encore douteuse.

ALCIRON

Qu'il soit ainsi, Ménandre,

Que rien dedans le monde

2780   Ne puisse être certain,

Faut-il pourtant conclure

Que cette Sylvanire,

Ô dieux ! Qui n'en peut mais,

Soit pour cela malheureuse à jamais ?

MÉNANDRE

2785   Au contraire, berger,

Heureuse elle sera,

Pourvu qu'elle me croie :

Alciron mon ami

Qu'elle aura de troupeaux ?

TIRINTE

2790   Mais qu'elle aura de maux.

MÉNANDRE

Que de grands héritages ?

ALCIRON

Que de cruels servages.

MÉNANDRE

Que de belles maisons ?

TIRINTE

Que de tristes prisons.

MÉNANDRE

2795   Que de riches habits ?

ALCIRON

Que de mortels ennuis.

MÉNANDRE

Que lui défaudra-t-il

Ayant tant de richesses ?

ALCIRON

Sans le contentement

2800   Ce ne sont que tristesses.

MÉNANDRE

Avec la pauvreté

Toute chose déplaît.

ALCIRON

Riche est la pauvreté

Lorsque contente elle est.

MÉNANDRE

2805   D'être contente et riche

Qui l'en empêchera ?

ALCIRON

Le choix que tu feras.

MÉNANDRE

Théante l'aime tant :

ALCIRON

Elle le hait autant.

MÉNANDRE

2810   Enfin il la vaincra.

ALCIRON

Peut-être il la vaincra,

Mais elle est très certaine

Que maintenant elle ne l'aime point ;

De sorte que ton choix,

2815   Sous la faible espérance

De ce bien incertain,

Lui donne un mal certain.

MÉNANDRE

Il est beau sans mentir

Qu'une fille ait un choix.

ALCIRON

2820   Et sans choix n'est-ce pas

Une pièce de bois ?

MÉNANDRE

Quoi choisir un mari ?

ALCIRON

Et quoi donc un fuseau ?

Ô trop insupportable

2825   Des pères l'ignorance,

Ou plutôt cruauté

Qu'on peut avec raison

Appeler tyrannie.

Si pour filer une pauvre quenouille

2830   Leurs filles vont choisir

Entre cent un fuseau,

Ils ne l'empêchent pas,

Et leur laissent le choix

De celui qu'elles veulent :

2835   Mais s'il leur faut un mari pour jamais,

Non, non, il ne faut pas

Qu'elles le puissent faire,

Dit aussitôt le père.

Ô pauvres vieux rêveurs

2840   Qui pensez sous vos lois,

Étant dans le tombeau,

Retenir vos enfants,

Qui pensez imprudents

Qu'ils aient même goût

2845   En leurs tendres jeunesses,

Que vous avez en vos rances vieillesses :

Que vous êtes déçus,

Que vous êtes trompés ;

Ceux que vous leurs donnés

2850   Pour être leur maris,

Deviennent, croyez-moi,

Les plus fiers ennemis

Qu'elles puissent avoir :

Et faites par ainsi

2855   Qu'hélas ! Ces mariages,

Au lieu d'être en effet

Des champs élysiens,

Des paradis d'amour,

Ainsi qu'ils doivent être,

2860   Se trouvent des prisons,

Ou plutôt des enfers,

Pour tourmenter vos filles.

Car juge un peu quel plaisir leur doit être

De se voir à jamais

2865   Entre les bras des maris qu'elles ont

Plus mille fois en horreur que la mort :

Leurs baisers ne leur sont

Que des cruels supplices,

Leurs plus douces caresses

2870   Des absinthes mortels,

Leurs honneurs des mépris

Qui blessent leur courage,

Et leurs dons des outrages.

Et quelques uns s'étonnent

2875   Qu'on remarque si peu

De contents mariages,

C'est vous autres sans plus,

C'est votre cruauté,

C'est votre tyrannie,

2880   Qui cause ces désordres :

Si vous laissiez choisir

Aux filles leurs époux,

Chacune choisirait

Celui qu'elle aimerait :

2885   Mais votre autorité

Leur donne des maris

Qu'elles voudraient pleurer

Plutôt dans le tombeau

Un siècle entier, que non pas un moment

2890   Caresser en amant.

Que si comme tu dis

On a dans le cercueil

Des vivants la mémoire,

Quel regret auras tu,

2895   Étant chez Radhamanthe,

Réponds, réponds, Ménandre,

De savoir par ton choix

Ta fille misérable,

Par dessus la misère

2900   De tous les malheureux

Qui vivent dans le monde ?

De savoir qu'à toute heure,

Pour son bonheur plus grand

Elle ne requerra

2905   Qu'une hâtive mort ?

Les imprécations,

Les malédictions

Que tu peux bien prévoir,

Ne te font-elles point

2910   Et frémir et trembler ?

Quel repos auras-tu

Dans ce triste tombeau,

Où chaque jour cette pauvrette ira

Pour te maudire,

2915   Et tes cendres aussi,

Comme l'auteur de toutes ses misères ?

Ô vieillards abusés

Laissez à vos enfants,

Laissez, laissez choisir,

2920   Selon leur volonté,

Les maris qu'elles veulent,

Ou pour le moins nul de vous ne les force

Avec violence

D'épouser les personnes

2925   Qu'elles aiment, ainsi

Qu'on aime le trépas.

C'est la sage nature,

Qui vous ordonne avec moi cette loi,

Jamais elle ne fait

2930   Une union de deux choses contraires,

Sinon par un milieu

Qui sympathise aux deux.

MÉNANDRE

Pourquoi n'aimeront-elles

Des maris dignes d'elles ?

ALCIRON

2935   Ô vieillard peu savant,

Ne sais-tu pas que le mérite seul

Est le plus grand empêchement de tous

Pour obtenir le bien que l'on désire ?

Ne sais-tu pas que l'amour a pour soi

2940   D'autres raisons que n'ont pas tous les dieux ?

Sache, sache, Ménandre,

Que la raison d'amour,

Et je dis la meilleure,

C'est de dire, il me plaît,

2945   Ou bien ne me plaît pas,

Chercher dedans ces lois

Ou dans ces volontés

Quelque meilleur pourquoi,

C'est bien être ignorant

2950   Du pouvoir de l'amour.

MÉNANDRE

Alciron mon ami,

Coupons là ce discours,

C'est assez pour ce coup,

Lorsque tu seras père

2955   Fais comme tu voudras,

Et s'il te semble bon,

Permets non seulement

À ta fille de prendre

À son choix un mari,

2960   Mais trente si tu veux ;

Et si ce n'est assez,

Donne lui, mon ami,

Tous ceux qu'elle voudra,

Ou bien tous ceux encore

2965   Qui la voudront avoir ;

Ce n'est pas ce souci

Qui le plus me travaille,

Chacun fasse à son gré

Du sien comme il l'entend.

2970   Mais quant à Sylvanire

Je veux qu'elle l'épouse,

Ce berger que je dis,

Je sais mieux qu'elle même

Ce qu'il lui faut : mais avec toi, berger,

2975   Je n'en veux plus parler,

Tu causes trop pour moi :

Quel précepteur de filles,

Je t'en ferai donner

Par nos voisins afin de les instruire ;

2980   Prépare ton logis pour les bien recevoir.

Je vous laisse à penser

Le gentil discoureur que nous avons trouvé,

Et les belles leçons

Qu'il leur enseignerait.

ALCIRON

2985   Adieu, Ménandre, adieu,

Au moins ressouviens-toi

Qu'Alciron aujourd'hui

T'a dit la vérité :

Un jour, je le sais bien,

2990   Un jour il adviendra,

Que tu regretteras

De n'avoir pas suivi

Un si sage conseil.

SCÈNE V.
Alciron, Tirinte.

ALCIRON

Le voila bien fâché :

2995   Pourquoi n'a-t-il encore

Avec ses déplaisirs,

Tous ceux que la fortune

Me prépare à jamais.

TIRINTE

Ah ! Cher ami, les déplaisirs qu'il a,

3000   Ou tous ceux que quelque autre

Pourra jamais souffrir,

Ne sauraient égaler

Ceux que mon coeur endure.

ALCIRON

Chacun prétend tout de la même sorte,

3005   Qu'il n'est nul mal que le mal qu'il supporte.

TIRINTE

Ami, si tu savais

Quel est le mien, tu dirais avec moi

Qu'où la mort ne suffit

À plaindre des malheurs,

3010   Trop faibles sont les pleurs.

ALCIRON

Plus on redoute un mal,

Et plus aussi se fait-il ressentir :

Mais tiens ceci de moi

L'effet est toujours moindre,

3015   Et du bien et du mal,

Que n'est l'opinion.

Mais quel mal, ô Tirinte

Est celui qui t'afflige ?

TIRINTE

À quoi sert-il de découvrir la plaie,

3020   Que la grandeur a rendue incurable ?

ALCIRON

Un bon ami souvent

Nous donne des conseils

Contre nos déplaisirs,

Que de nous seuls nous n'eussions su choisir.

TIRINTE

3025   Il est vrai, je l'avoue,

Mais c'est aux maux qui se peuvent guérir,

Et non en ceux qui n'ont point de remède.

ALCIRON

L'essai n'en coûte rien.

TIRINTE

Ah ! Combien, Alciron,

3030   Est arrogant l'essai

Qui pense atteindre au dessus de l'espoir.

ALCIRON

Encor le faut-il voir,

Jamais d'un mal l'on ne sait la grandeur

Qu'on ne l'ait mesurée,

3035   Et faible est le courage

Qui ne se hausse avec l'espérance,

Autant que lui permettent

Les lois de la raison.

TIRINTE

C'est la raison, Alciron, qui m'empêche

3040   De pouvoir espérer quelque remède

Au mal qui me possède :

Et toutefois puisqu'ainsi tu le veux,

Je le veux bien de même ;

Je le veux bien te le dire, berger :

3045   Non pas pour soulager

Un mal que je connais

Sans nul soulagement ;

Mais seulement afin de satisfaire

Aux lois de l'amitié

3050   Entre nous contractée.

Saches donc, Alciron,

Que j'aime et que j'adore

Plus que je ne puis dire,

La belle Sylvanire.

3055   Cent fois elle m'a vu

Prêt à mourir pour elle,

Sans que ce coeur cruel,

Ce coeur de diamant,

Ait jamais fait paraître

3060   D'être sensible aux traits de la pitié.

Elle m'a vu sur l'excès de mon mal

Presque dissoudre en pleurs,

Noyer ces mains de larmes inutiles,

Sans que jamais elle ait fait action

3065   Qui peut faire juger

Que de mon mal elle eut compassion.

ALCIRON

Donc l'amour d'une bergère ingrate

Te tourmente si fort,

Et tu ne peux ravoir ta liberté

3070   Des mains de cette fille ?

Vois-tu Tirinte, et tiens cela de moi,

On ne se doit jamais

Tellement enfoncer

Aux bourbiers de l'amour,

3075   Que quand on le voudra

Les pieds l'on n'en retire.

TIRINTE

Aussi bien comme toi

Je sais ce qu'il faut faire :

Mais de le pouvoir faire,

3080   Ô cher ami, cela m'est défendu.

ALCIRON

Si sais-je bien que de ces passions,

Et que de ces transports,

Dont les amants remplissent les oreilles

De ces jeunes beautés,

3085   Qui les vont écoutant,

Il en reste toujours

Bien moins dedans leurs coeurs

Que dedans leurs discours,

Et je sais bien encore beaucoup mieux,

3090   Que l'amour n'a de vie

Qu'autant qu'il plaît au coeur qui veut aimer ;

Et que ce dieu, ce dieu que nous feignons

Vaincre avec des yeux

Les hommes et les dieux,

3095   N'a sur nous nul pouvoir

Que par notre vouloir :

Et de là je conclus,

Quoi que tu saches dire,

Que de ce mal ton âme guérira

3100   Alors qu'il lui plaira.

L'on dit qu'amour est un puissant désir

De sa perfection,

Par l'union du bien qui nous défaut :

Crois moi, Tirinte, amour est au contraire

3105   Un défaut de raison,

Un accès violent,

Qu'un désir mal réglé

Avec l'oisiveté

Conçoit dedans notre âme,

3110   Et qui n'est maintenu

Que par l'espoir véritable ou menteur

D'un plaisir prétendu.

Donc, berger, pour guérir de ce mal

Le plus certain remède

3115   C'est de vouloir guérir ;

Car tout le mal que l'amour nous peut faire

Git en la volonté :

Mais rien n'est de si libre

Que cette volonté :

3120   Car tous les fers et toutes les prisons,

Toutes les dures chaînes

Des plus cruels tyrans,

Ne sauraient asservir

La liberté du moindre des humains,

3125   Au moins s'il ne le veut.

TIRINTE

Alciron mon ami,

Savoir que c'est que le mal qui me blesse,

À ma douleur ne sert pas de remède,

Que ce soit un désir,

3130   Ou le défaut d'une raison malsaine,

Ou l'accès violent

D'un espoir prétendu,

Cela me sert de peu :

Tant y a qu'il est vrai,

3135   Quoi que ce mal puisse être,

Qu'enfin, ami, c'est le plus violent,

C'est le plus incurable,

Que jamais un amant

Ait souffert en aimant.

3140   Incurable, ô berger,

D'autant que ma blessure

N'espère guérison

Que du fer qui l'a faite,

Et l'inhumaine et sauvage beauté

3145   De ma bergère à tel point est venue,

Que l'insensible et cruelle qu'elle est

Ne daigne voir le mal qu'elle m'a fait,

Ou le voyant les coups en désavoue,

Encore que chacun

3150   Connaisse bien, que sans plus de ses mains

Peuvent venir de si profondes plaies,

Et que nul ne saurait

Tant de flammes produire

Que l'oeil de Sylvanire.

ALCIRON

3155   Et qu'est-ce qu'elle dit

Quand ton mal tu lui contes ?

TIRINTE

Mais en fait-elle conte ?

ALCIRON

Elle ne répond rien ?

TIRINTE

Si fait, mais jamais bien.

ALCIRON

3160   Peut-être un autre elle aime ?

TIRINTE

Ce n'est donc qu'elle-même.

ALCIRON

Mais comment se peut-il

Que l'amour ne la touche ?

TIRINTE

Non plus que si c'était

3165   Une insensible souche.

ALCIRON

Prends courage, Tirinte,

Puisque nul jusqu'ici

Ne possède son âme,

L'on prend plus aisément

3170   La place qui n'est point

Par un autre occupée.

TIRINTE

Tout au rebours ce point me désespère,

Car si son coeur avait été blessé

Je le croirais sensible,

3175   Et pourrais espérer

En la servant d'en pouvoir autant faire :

Mais quel espoir puis-je avoir, Alciron,

D'aimer cette sauvage,

Qu'amour jamais ne peut apprivoiser ?

3180   Aussi de telle sorte

Ce penser me travaille,

Qu'il faut, ami, que je prenne à la fin

La résolution

Qu'aux plus irrésolus

3185   Le désespoir apporte.

Je me résous, puisque le ciel le veut,

Non seulement d'éloigner la cruelle

Par un lointain voyage,

Mais d'un courage d'homme

3190   Sortir enfin, oui sortir à la fin

De ce honteux servage,

Rompre les noeuds, éteindre tous les feux

D'amour et d'elle.

ALCIRON

Ah ! Résolution

3195   Vraiment digne de toi.

TIRINTE

Oui pour certain je veux enfin sortir

Des mains de la cruelle,

J'ai de ma patience

Rompu toutes les chaînes,

3200   Je veux ravoir ma chère liberté :

Mais sais-tu bien, Alciron mon ami,

Comment ? Et quel chemin

Je me résous de prendre ?

Des cendres du tombeau

3205   Je veux les feux éteindre

D'une telle chimère,

Et par le seul trépas

Je me veux éloigner

De cette servitude,

3210   Et je crois bien qu'aujourd'hui le destin

N'a tes pas adressés

Par où les miens devaient prendre leur route,

Qu'avec prévoyance,

Parce qu'il ne veut pas,

3215   Ce très juste destin, que par ma mort

Meure aussi la mémoire

Du beau feu qui me brûle,

Sachant bien que jamais

Pour un plus beau sujet

3220   Une plus belle flamme

Ne s'éprit dans une âme :

Il nous a fait rencontrer en ce lieu,

Afin, berger, qu'en ton sein je remisse

L'histoire pitoyable

3225   De mes tristes amours,

Et que toi, cher ami,

Fidèle secrétaire,

Lorsque je serai mort,

Pour mémoire éternelle,

3230   Tu mettes sur ma tombe ;

Voila l'effet des plus beaux yeux du monde :

Peut-être un jour ces mêmes yeux lisant

En ton écrit leurs dédains et ma peine,

Quelque pitié, quoique tardive et vaine,

3235   Leur ira dérobant

Des soupirs et des larmes :

Que si dedans le sein

De cette belle il en tombe une seule,

Ou bien parmi mes cendres,

3240   Je tiens déjà les peines que j'endure

Pour ma plus belle gloire,

Et ma mort pour victoire.

ALCIRON

Que parles-tu de larmes,

De cercueil et de mort ?

3245   Amour donne la vie

À tout cet univers,

Et tu penses, Tirinte,

Que pour un seul Tirinte

Il cesse d'être amour :

3250   Non, non, ce ne sont pas

Effets d'amour ceux desquels tu te plains,

Tous ces désirs de mort,

Et tous ces désespoirs

Ne viennent pas d'amour,

3255   Mais d'un démon contraire

Qui le veut contrefaire.

Lorsque tu seras mort

Quel bien recevras-tu,

Et quel allègement

3260   Dans la tombe relente  [ 17 Relent : Qui a une odeur de renfermé. [L]]

Au mal qui te tourmente ?

Il faut chasser de toi

Cette vaine folie,

Et te ressouvenir

3265   Que tout amant est obligé de vivre,

Pour ne priver celle qu'il aime tant,

Quoiqu'elle soit cruelle,

D'un serviteur fidèle.

TIRINTE

Mais Alciron, ne faut-il pas mourir

3270   Ayant perdu tout espoir de guérir ?

ALCIRON

L'homme vivant peut toujours espérer.

TIRINTE

Sans espoir espérer

N'est pas d'homme d'esprit.

ALCIRON

C'est d'homme de courage.

TIRINTE

3275   Non pas prudent ni sage.

ALCIRON

Le désespoir nous témoigne bien mieux

Un esprit imprudent.

TIRINTE

Mais la raison quelquefois nous l'apprend,

Et puis du mal l'extrême violence

3280   De la raison bien souvent nous dispense ;

Enfin quoi que ç'en soit,

Vois-tu bien, Alciron,

Ma résolution

Est telle que je dis,

3285   Car je veux à ce coup avec sa cruauté

Mettre fin à ma peine.

ALCIRON

Arrête, attends un peu,

Tirinte écoute moi.

TIRINTE

Ô le cruel ami !

ALCIRON

3290   Attends un peu Tirinte,

Et tu verras peut être

Que cette cruauté

Que tu blâmes en moi

Te donnera la vie.

3295   Vois-tu, berger, j'eusse bien désiré

De voir ton coeur libre des passions

Dont amour te tourmente :

Mais puisqu'il ne se peut,

Et que je vois que ta raison trop faible

3300   Cède à la violence

Dont cet amour t'offense :

Je te promets par le gui de l'an neuf,

Pourvu que tu me crois,

De mettre entre tes mains

3305   Cette belle cruelle

Avant qu'il soit demain.

TIRINTE

Avant qu'il soit demain

Cette belle cruelle

Tu mettras en mes mains ?

3310   Ô cher ami ! Qu'est-ce que tu promets ?

ALCIRON

Je ne te promets rien

Qu'en effet je ne fasse.

TIRINTE

Puis-je espérer une si grande grâce ?

ALCIRON

Espère si tu crois,

3315   Tirinte, que je t'aime.

TIRINTE

Mon malheur est trop grand,

Et ce bien trop extrême.

ALCIRON

Plus grande est l'amitié

Que te porte Alciron.

TIRINTE

3320   Je le crois ; mais...

ALCIRON

  Mais qu'est-ce que ce mais ?

TIRINTE

Mais, ô berger, tu prends un pesant faix,

Quand tu prétends supporter mon malheur.

ALCIRON

Non, je ne prétends rien

Que je ne parachève,

3325   Je te la remettrai

Dans demain, cette belle,

Si bien en ta puissance,

Que nul que nous n'en aura connaissance,

Et seulement, Tirinte, résous-toi

3330   De ne point perdre alors

L'occasion qui se présentera.

TIRINTE

Mais Alciron, et pour qui te tiendrai-je,

Si de tes mains je reçois ce bonheur.

ALCIRON

Tiens moi pour ton ami,

3335   Et pour ton serviteur.

TIRINTE

Mais plutôt pour mon dieu,

Pour mon dieu puis-je dire,

Puisque tu me rendras

Une seconde vie,

3340   Que je suis obligé

D'employer à jamais

Pour te faire service.

ALCIRON

Ces beaux discours ne conviennent pas bien

À notre affection :

3345   Aime moi seulement

Autant comme je t'aime,

Et je m'estimerai

Mieux que récompensé :

Mais sans plus retarder,

3350   Allons, berger, mettre la main à l'oeuvre.

SCÈNE VI.
Sylvanire, Fossinde.

SYLVANIRE

Ne croyez pas, Fossinde,

Que je sois oublieuse

De ce que j'ai promis,

Pour le souffrir l'amour que je vous porte,

3355   Ô ma soeur, est trop forte.

J'ai fait envers Tirinte

L'office que j'ai dû :

Mais...

FOSSINDE

J'entends ce langage,

N'en dites davantage :

3360   Mais le cruel berger,

N'est-il pas vrai, bergère,

Ne s'en soucie guère ?

Je l'avais toujours cru

Que cette âme insensible

3365   En userait ainsi,

Je ne suis point trompée,

Et contre mon espoir

Rien ne m'est advenu.

Que pouvais-je prétendre

3370   De ce coeur de rocher,

Sinon toute dureté ?

J'ai honte seulement

Que Sylvanire ait su de ma folie

L'accès trop véhément :

3375   Mais, ma soeur, excusez

En votre chère soeur

Ce mal qui ne pardonne,

Ce dit-on, à personne,

Et ne laissez d'aimer

3380   Cette triste Fossinde

Autant que vous faisiez.

SYLVANIRE

Je plains, Fossinde, et ne le puis nier,

Le mal qui vous tourmente :

Mais je le plains, d'autant

3385   Que je le vois sans espoir de remède :

Et croyez moi que si je connaissais

Que ce coeur arrogant

Peut être surmonté,

Je ne vous dirais pas

3390   Ce que je vous en dis :

Mais soyez sûre, et n'en doutez jamais,

Entre tous les bergers

Des rives de Lignon,

Tirinte est le moins digne

3395   D'avoir votre amitié.

Si vous saviez avec quelles paroles

L'indiscret m'en parla,

Vous diriez avec moi,

Que de tous les humains

3400   Il mérite le moins

Que vous le regardiez.

Et c'est pourquoi, si vous m'en voulez croire,

Laissez-le là, ma soeur,

L'impertinent qu'il est,

3405   Et faites lui paraître

Qu'il ne méritait pas

L'honneur qu'on lui faisait.

Pour moi, je le confesse,

Si ce malheur m'arrivait comme à vous,

3410   Je veux dire d'aimer

Ainsi comme vous faites,

Je pourrais supporter

Tout, sinon le dédain :

Mais du mépris les coups sont si sensibles,

3415   Que je ne puis penser

Que les liens d'amour,

Pour forts qu'ils puissent être,

Un seul moment me sussent arrêter.

Considérez, Fossinde,

3420   Ce que Fossinde vaut,

Et ce que peut valoir

L'ingrat Tirinte avec son arrogance.

Considérez, ma soeur,

Que ce jeune berger

3425   Fera toute sa gloire

De votre déshonneur ;

Et comment pouvez-vous,

Ayant tant de mérite,

Aimer qui ne vous aime ?

3430   Mais quel berger encore ?

Le plus méconnaissant,

Le plus ingrat berger,

Et le plus insolent

Qui jamais eut la houlette en la main.

3435   Laissons-le là, Fossinde,

Laissons-le, et m'en croyez,

Il ne manquera pas

D'autres bergers au monde

Mieux faits encor que lui,

3440   Qui sauront reconnaître

L'honneur que celui-ci

Imprudemment dédaigne.

FOSSINDE

Ah Sylvanire ! Ah dieu qu'il est aisé

De parler sagement,

3445   Quand on n'est pas amant.

SCÈNE VII.
Fossinde, Echo.

FOSSINDE

À qui faut-il que mon mal je raconte,

Puisque déjà de moi-même j'ai honte,

Et qu'il ne faut jamais plus espérer

Ce que l'amour m'a tant fait désirer.

3450   Nymphe des bois qui te plais à redire

Le triste accent de celui qui soupire,

C'est à toi seule à qui je veux conter

Le mal cruel qui me fait lamenter.

Réponds-moi donc pour soulager ma peine :

3455   Que m'acquerra cet amour inhumaine ?

ECHO

  Haine.

FOSSINDE

Que deviendra cet espoir décevant

Qui m'a promis tant de bien ci-devant ?

ECHO

De vent.

FOSSINDE

Et que faut-il que fasse de bonne heure

L'ardente amour qui dans mon coeur demeure ?

ECHO

Meure.

FOSSINDE

3460   Et quels seront, si l'amour ne vit plus,

Les beaux desseins que j'avais faits dessus ?

ECHO

Déçus.

FOSSINDE

Que dois-je croire en ma peine présente ?

Que fait l'espoir qui quelquefois augmente ?

ECHO

Mente.

FOSSINDE

Et quel loyer dois-je donc présumer

3465   D'avoir, de l'oeil qui me vient enflammer ?

ECHO

  Amer.

FOSSINDE

Amour cruel sont-ce donc là tes charmes ?

Que deviendront à la fin tant d'alarmes ?

ECHO

Larmes.

FOSSINDE

Ô vous amants qui lui gardez la foi,

Voyez à quoi m'a réduit cet émoi.

ECHO

Et moi ?

FOSSINDE

3470   Malheureuse fortune,

Impitoyable amour,

Ô destin rigoureux !

Que sera-ce de moi ?

Et quelle fin mettrez vous à mes peines ?

3475   Insensible berger,

Dénaturé berger,

Ô berger imprudent,

Cesseras-tu jamais

De suivre qui te fuit,

3480   Et fuir qui te suit ?

Mais comment puis-je croire

Que ce destin, ce destin tant injuste

Dans le ciel soit écrit ?

Dans le ciel où jamais

3485   L'injustice ne fut ?

Peut-être Écho de mon tourment se moque :

Retentons de nouveau

L'oracle de la nymphe.

Ma voix encore un coup à parler te semond :  [ 18 Semondre : convier à une cérémonie, à un acte public, à une réunion, à un rendez-vous. Réprimander. [L]]

3490   Que ferons-nous Écho contre ce grand démon ?

ECHO

  Aimons.

FOSSINDE

Aimer, mais qui pourrait aimer quand on ne l'aime ?

Echo c'est ce me semble une folie extrême :

ECHO

Aime.

FOSSINDE

De ce conseil nouveau nymphe je m'ébahis :

Mais le suivant mon coeur sera-t-il réjoui ?

ECHO

Oui.

FOSSINDE

3495   Est-il vrai que le ciel à mon désir consente,

Et que je puisse enfin obtenir mon attente ?

ECHO

Tente.

FOSSINDE

Et ce coeur de rocher cause de mon tourment,

Quel le verrai-je enfin si j'aime constamment ?

ECHO

Amant.

FOSSINDE

Ne te moques-tu point du tourment que j'endure ?

3500   Et quelle guérison aurai-je à ma blessure ?

ECHO

  Sûre.

FOSSINDE

Heureux trois fois mon coeur tu te peux estimer :

Mais pour cueillir ce fruit comment faut il semer ?

ECHO

Aimer.

FOSSINDE

En cet art je ne suis, nymphe, que trop savante :

Mais quelle récompense à l'amour violente ?

ECHO

Lente.

FOSSINDE

3505   Lente il n'importe pas,

Pourvu que d'un moment

Elle devance au moins

L'heure de mon trépas.

SCÈNE VIII.
Satyre, Fossinde.

SATYRE

Elle s'en veut aller,

3510   Gardons qu'elle n'échappe,

Jamais occasion

Ne se trouva plus belle,

Personne n'est ici :

Amour à mes desseins

3515   Sois ce coup favorable.

FOSSINDE

Dieu voici le satyre,

Sois Diane à mon aide.

SATYRE

Avant qu'user avec elle de force

Il nous faut essayer

3520   Celle de la prière,

Les faveurs sont plus douces

Que ces belles nous donnent

De leur bon gré, que celles qu'on ravit

Contre leur volonté.

FOSSINDE

3525   Il s'approche de moi,

Dois-je fuir, ou dois-je demeurer ?

Fuir, il est plus vite :

De demeurer aussi,

Le séjour en ce lieu

3530   N'est pas peu dangereux :

Ah fâcheuse rencontre !

SATYRE

Quel bon démon conduit ici mes pas

Où je te vois Fossinde,

Fossinde que j'adore,

3535   Fossinde de mon coeur

Le plus ardent désir ?

Il faut bien que ce jour

Marqué de blanc me soit saint et sacré,

Et que le souvenir à jamais m'en demeure.

FOSSINDE

3540   Il parle doucement,

Il faut que je m'essaye

Avec la douceur

De tromper ses desseins :

Car tromper le trompeur

3545   Avec son artifice,

C'est un effet propre de la justice.

SATYRE

Tu parles seule, et tu ne réponds point

À cet amant qui n'aime que tes yeux,

Qui consumé par eux,

3550   Comme au soleil ardent

L'on voit fondre la neige,

Et tu ne l'aimes point ?

Mais comment se peut-il

Que tu brûles mon coeur,

3555   Et gèles de froideur ?

Car si, comme l'on dit,

Nul ne saurait donner

Ce qu'il n'a pas, ô dieu ! Comment, Fossinde,

Me peux-tu bien donner

3560   Une si grande amour,

Puisque tu n'en as point ?

FOSSINDE

Ah ! Je n'en ai que trop.

SATYRE

Sont-ce pas des miracles

Et d'amour et de toi ?

3565   D'amour qui m'a pu vaincre,

Moi qui suis invincible,

Et de toi belle à qui j'offre mon coeur,

Et de qui l'oeil cruel

Étant vainqueur ne daigne être vainqueur ?

3570   Je ne suis pas, ô nymphe impitoyable,

À dédaigner comme tu peux penser,

Et quelquefois si tu tournes les yeux

Sur mon affection,

Et sur ce que je vaux,

3575   Je ne crois pas qu'enfin ton jugement

Ne soit en ma faveur.

FOSSINDE

Ô le beau serviteur !

Jamais de ton mérite,

Gentil Satyre, et crois qu'il est ainsi,

3580   Je n'ai douté, ni de l'affection

Que tu m'as fait paraître ;

Mais seulement, vois-tu, je le confesse,

L'erreur commune où mes compagnes sont

De fuir les satyres,

3585   Est cause que comme elles

Aussi je t'ai fui.

SATYRE

Tes compagnes, Fossinde,

Sont des petites folles,

Qui ne savent connaître

3590   Ceux qui valent le mieux,

Qui ne vont estimant

Le prix de toute chose

Qu'à leur opinion.

Mais si comme elles doivent,

3595   Sans s'arrêter à quelques apparences

De ces délicatesses

Qui ne sont plus en nous,

Elles voulaient juger de nos mérites ;

Crois moi, Fossinde, elles nous aimeraient

3600   Autant qu'elles nous fuient,

Ces délicates filles,

Ces jeunes affectées,

Qui ne savent encore

Que c'est que vivre, et se vont figurant

3605   D'être les plus prudentes

Et les plus entendues,

De toute la contrée.

Mais toi, Fossinde, en qui le ciel a mis

Non seulement la beauté du visage,

3610   Mais de l'esprit les qualités plus belles,

Sois juge de ma cause,

Et vois si j'ai raison

De les dire ignorantes,

Alors qu'elles choisissent

3615   Ces petits pastoureaux,

Qui semblent à des filles

En garçons revêtues,

Et s'en vont nous fuyant,

Non pour autre raison,

3620   Tu le sais bien, bergère,

Sinon d'autant qu'on nous voit au visage

Les signes très certains

D'un généreux courage,

Parce que nous avons

3625   Des bras forts et nerveux,

Des rides sur le front,

Du poil partout le corps,

Et que dessous nos pas

On voit trembler la terre,

3630   Ces petites fillettes,

Que vous nommez bergers,

Vous font entendre, ô dieu quelle folie !

Que nous sommes grossiers,

Incapables d'amour,

3635   Ou pour le moins de ses délicatesses.

Que nous n'entendons pas

Comme il vous faut servir,

Et disent que l'amour

Étant enfant n'aime rien que l'enfance,

3640   Étant petit n'aime que la douceur,

Et qu'on ne voit en nous

Que des choses contraires

Aux humeurs de l'amour.

Mais dites-moi, sont-ce des jeux d'enfants,

3645   Ah petites follettes !

Que les jeux dont amour

Enseigne les leçons ?

Ce sont des jeux d'enfants

Ceux que l'on voit que la nourrice fait

3650   Avec le petit,

Qu'elle tient attaché

Au bout de son tétin.  [ 19 Tétin : Le bout de la mamelle des femmes par où sort le lait, et que les enfants sucent pour se nourrir. Il se dit aussi pour téton, mais dans le style bas et comique. [F].]

Ce sont des jeux d'enfants

De jouer aux épingles,

3655   De jouer aux noisettes

Au jeu de la fossette :

Mais croyez-moi, mes filles croyez-moi

Ce n'est pas jeu d'enfant

Que celui de l'amour.

3660   Amour enseigne bien

Un plus beau jeu que celui des enfants,

Ne vous y trompez pas ;

Et si vous le saviez

Vous diriez avec moi

3665   Que ces jeunes puceaux,

Ces tendres jouvenceaux,

Ces petites fillettes,

Et j'entends vos bergers

Enjolivés comme des jeunes filles,

3670   S'ils se veulent jouer

Qu'ils aillent au tétin,

Qu'ils caressent, s'ils veulent,

Comme au berceau les nourrices qu'ils ont,

Qu'ils jouent aux épingles,

3675   Qu'ils jouent aux noisettes

Au jeu de la fossette,

Et qu'ils laissent aux hommes,

Aux hommes courageux,

Et tels comme nous sommes,

3680   Le propre jeu des hommes.

FOSSINDE

Je vois que tu dis vrai,

Gentil Satyre, et que par tes raisons  [ 20 Satyre : C'était chez les païens une Demi-Dieu fabuleux, qui présidait aux forêts avec les faunes et les sylvains. Il les peignaient moitié homme, et moitié boucs. Hommes par en haut avec des cornes sur la tête ; et en bas une queue, des pieds de boucs et tout velus par le corps. [L]]

Mes compagnes ont tort :

Mais réponds-moi, n'est-il pas vrai qu'amour

3685   Se plaît en la beauté ?

À part.

Je veux de cette sorte

L'entretenant pousser toujours le temps,

Qui sait, quelqu'un viendra

Qui m'ôtera des mains de cette bête.

SATYRE

3690   En la beauté, dis-tu,

Je ne le nie pas ;

Mais que voit-on en nous

Où la beauté ne soit très apparente ?

FOSSINDE

La belle opinion !

SATYRE

3695   La taille droite et de belle hauteur,

Les jambes bien plantées,

L'estomac relevé,

La carrure bien faite ;

Que nous faut-il que doit avoir un homme ?

FOSSINDE

3700   Il est certain, mais que répondrons-nous

À ceux qui nous diront,

Tout ainsi que des chèvres

Ils ont les pieds fendus.

SATYRE

Et la belle Vénus

3705   N'a-t'elle pas choisi

Pour son mari ce boiteux de Vulcain ?  [ 21 Vulcain : le nom romains du dieu grec Héphaïstos, dieu du feu, de la forge et des volcans.]

FOSSINDE

Mais si l'on te reproche

Que l'estomac que tu portes velu

Ressemble au bois touffu,

3710   Où l'on ne voit que des ronces piquantes,

Que leur répondras-tu ?

SATYRE

Je leur dirai que Mars

L'avait fait tout de même,

Et toutefois que la belle Cypris  [ 22 Cypris : Qui signifie proprement une femme de Cypre, mais qui ne se dit que de Vénus, à qui cette île était consacrée. [T]]

3715   Ne l'eut point à mépris.

FOSSINDE

Et cette barbe encore tant épaisse ?

SATYRE

Telle l'avait cet invincible Hercule,

Hercule le dompteur

Des monstres de la terre,

3720   Et toutefois Déjanire l'aima.  [ 23 Déjanire : Fille d'OEnée, roi de Calydon, en Étolie, fut épousée par Hercule qui en eu Hyllus. [B]]

FOSSINDE

Et ces petites cornes ?

SATYRE

Ah folâtre bergère,

Et vous et vos compagnes

Les devez bien aimer,

3725   Si chacun pour le moins

Aime bien ce qu'il fait.

FOSSINDE

Jamais, jamais, au moins que je le sache,

Des cornes je ne fis.

SATYRE

Ce que par le passé

3730   Tu n'as pas fait encore,

À l'avenir tu les feras peut-être,

Ne les dédaigne pas,

C'est quelquefois le meuble plus certain

Qui soit au mariage.

3735   Mais outre tout cela

Il ne faut pas, Fossinde,

Les cornes dédaigner,

La lune est bien cornue,

Et le mont de Lathmie

3740   Est bien témoin qu'un jeune Endymion  [ 24 Endymion : Berger de Carie ou d'Elide (Grèce antique) d'une grande beauté, avait été, selon la Fable, placé dans le ciel par Jupiter, qui l'en chassa parce qu'il avait voulu attenter à l'honneur de Junon, et le condamna à un sommeil perpétuel. Diane s'éprit d'une vive passion pendant qu'il dormait. pour lui et le transporta dans une caverne [B]]

Ne l'a pas dédaignée.

Bacchus eut bien des cornes,

Et toutefois la belle Cadienne

Ne fut-elle pas sienne ?

FOSSINDE

3745   Il est vrai, je l'avoue,

Jusques ici mes compagnes et moi

Avons eu tort de ne vous aimer pas,

Puisque tant de beauté

Se voit en vos visages.

3750   Et pour ce à l'avenir,

Satyre, je le veux,

Je veux que tu te nommes

Serviteur de Fossinde.

SATYRE

Ah dès longtemps déjà je le suis bien.

FOSSINDE

3755   Mais je dis serviteur

Que Fossinde aimera

Autant comme il mérite.

SATYRE

Mais dis que je désire.

FOSSINDE

Autant que tu désires.

SATYRE

3760   Ô bienheureux Satyre !

FOSSINDE

Mais sois modeste, et ne me touche point.

SATYRE

Donc de ton amour

Donne moi quelque gage.

FOSSINDE

Et qu'est-ce que tu veux,

3765   Regarde bien ce que tu me demandes,

Car un amant se doit sur toute chose

Toujours montrer discret.

SATYRE

Permets, belle bergère,

Qu'en te baisant je touche

3770   Ton beau sein et ta bouche.

FOSSINDE

Le délicat baiser ;

Cela ne se peut pas.

SATYRE

Il se peut si tu veux,

Et rien que ton vouloir

3775   Ne me peut retarder

Le bien que je désire.

FOSSINDE

Non, Satyre, non, non,

Cela ne se peut pas,

Nous sommes ignorantes,

3780   Nous autres jeunes filles,

Nous ne savons comment il faut baiser.

SATYRE

Je te le veux apprendre,

Et si je ne veux rien

Pour ton apprentissage.

FOSSINDE

3785   Retire-toi Satyre,

Ou bien je m'en irai :

Dieu ! Nul ne viendra-t-il

Pour m'ôter de ses mains ?

SATYRE

Je prends bien à la course

3790   Les chevreuils et les daims,

Ne t'atteindrai-je pas ?

FOSSINDE

Satyre laisse-moi,

Ou de ce fer bientôt je punirai

Ta lâcheté.

SATYRE

Ce serait bien plutôt

3795   Extrême lâcheté,

Pour crainte de la mort ;

De perdre le profit

D'une telle rencontre.

FOSSINDE

Puisque la force est inutile ici

3800   Recourons à l'astuce.

SATYRE

Qu'est-ce que tu me dis ?

FOSSINDE

J'ai dit, Satyre, et je le dis encore

Que je veux bien faire l'apprentissage

De ce que tu me dis :

3805   Mais connaissant l'extrême affection

Qui te transporte, et la très grande force

Que la nature a voulu mettre en toi,

Je l'avoue, il est vrai,

Je crains.

SATYRE

Et que crains-tu ?

FOSSINDE

3810   Je crains que transporté

De cette amour trop grande,

Me tenant en tes bras,

Tu n'étreignes si fort

Ces liens amoureux,

3815   Sans penser de le faire,

Que j'en étouffe.

SATYRE

Ah petite folâtre,  [ 25 Folâtre : Qui aime à faire gaiement de petites folies. [L]]

Non, non, ne le crains pas.

FOSSINDE

J'en ai peur toutefois.

SATYRE

Il est bien vrai, bergère, que je t'aime,

3820   Et d'une amour extrême.

FOSSINDE

Et que ta force est grande.

SATYRE

Elle l'est, il est vrai,

Plus qu'on ne saurait dire.

FOSSINDE

N'ai-je donc pas raison

3825   D'en avoir peur ?

SATYRE

  Ne crains point, ma mignonne.

FOSSINDE

Et quand je serai morte

Te fâchera-t-il pas ?

SATYRE

J'aimerais mieux la mort :

Mais pour si sotte crainte

3830   Je ne veux pas aussi

Que nous perdions si belle occasion.

FOSSINDE

Ni moi non plus, je te veux bien complaire :

Mais sais-tu bien pour m'ôter toute crainte

Ce qu'il nous faudrait faire ?

SATYRE

3835   Dis-le Fossinde.

FOSSINDE

  Il faudrait attacher

Tes fortes mains de sorte

Qu'en ce transport où tu te trouveras

Tu ne me puisses nuire.

SATYRE

Vois-tu, Fossinde, afin de t'assurer

3840   Je le veux bien, tiens, mes bras sont à toi,

Attache les ainsi qu'il te plaira.

FOSSINDE

Je vois bien que tu m'aimes,

Aussi te veux-je aimer,

Gentil Satyre, ainsi qu'il te plaira,

3845   Et pour plus de faveur,

Je veux que de mon arc

La corde nous prenions

Pour servir de liens.

SATYRE

Ô doux liens combien vous tiens-je chers,

3850   Étant nouées de la plus belle main

Qui fut jamais au monde.

Nouez, serrez autant qu'il vous plaira,

Déjà d'autres liens

Bien plus forts que ceux-ci

3855   M'étreignent beaucoup mieux.

FOSSINDE

Ces noeuds ne rompront pas,

Quelque force qu'il ait.

SATYRE

Encor que ces liens

Fussent beaucoup plus faibles,

3860   Je ne les romprais pas :

Car jamais, ô Fossinde,

De ton vouloir je ne m'éloignerai :

Mais qu'est-ce que tu fais ?

FOSSINDE

Je veux lier, Satyre,

3865   Comme tes mains, tes jambes trop légères ;

Car je crains que l'ardeur

De ton affection

Encor avec les jambes

Ne me fît quelque outrage.

SATYRE

3870   Qui le coeur m'a lié

Peut bien comme il voudra

Me lier tout le corps :

Fais donc ce que tu veux,

Et prends ce témoignage

3875   De ton pouvoir sur moi,

Afin qu'à l'avenir

Tu ne redoutes plus

De ma force trop grande

L'extrême violence.

3880   Or sus voilà le satyre lié

Ainsi comme il t'a plu.

Or ma belle bergère

Il ne reste donc plus

Sinon que tu t'approches,

3885   Pour prendre les leçons

Que je t'avais promises.

FOSSINDE

Il n'est pas beau, Satyre, ce me semble,

De voir qu'une bergère,

Pour baiser son amant

3890   S'en aille le chercher ;

C'est pourquoi je te prie

De t'en venir ici.

SATYRE

Je le veux bien ; mais tu t'enfuis de moi.

FOSSINDE

Non, non, je ne fuis pas,

3895   Je me promène un peu ;

Et puis je te confesse

Que je me plais de te voir si léger.

Ô comme il saute bien,

Tu sembles à ces pies

3900   Qui vont de branche en branche

Sautant comme tu fais.

Or saute donc, Satyre,

Saute encore plus haut,

Un peu plus haut encore.

SATYRE

3905   Mais où vas-tu ?

FOSSINDE

Je reviens, attends-moi.

SATYRE

Elle s'en est allée,

Elle ne revient plus,

Ô trompeuse Fossinde,

3910   Ô Fossinde perfide ;

Tu t'en vas donc, ô bergère cruelle,

Et te moques de moi,

Après avoir connu

L'extrême affection

3915   Que je te porte ; et bien je suis appris

Je suis appris à jamais plus ne croire

Les feintes apparences

De ces trompeurs visages,

Qui ne portent aux yeux

3920   Sinon toute douceur,

Et n'ont dedans le coeur

Que toute cruauté.

Soyez appris, amants qui vous fiez

Aux discours de ces belles.

3925   Dessous la belle fleur

Le serpent est caché,

Et sous ces beaux visages

Des perfides courages.

LE CHOEUR

Heureux hommes qui fûtes

3930   En ce temps où vous eûtes

La nature pour loi, non pas pour tant de fruits

De la terre produits,

Mais seulement heureux pour n'avoir eu le vice

D'exécrable avarice.

3935   En saison tant heureuse

La bergère amoureuse

Au berger amoureux, sans nul déguisement,

Donnait contentement ;

Et lors à toute amour, amour était rendue,

3940   Non comme ores vendue.

Ce fut toi vaine idole

Qui fis dans ton école

Ce qui fut don d'amour, et faveur de Cypris,

Vendre pour certain prix,

3945   Et qu'en ces paiements l'amoureuse monnaie

Sans mise se renvoie.

C'est toi vice exécrable

Qui rends insatiable

En l'avare faim d'or le coeur de ce berger,

3950   Et qu'il ne veut changer

Ni permettre qu'Aglante épouse Sylvanire,

Quoi qu'elle le désire.

Mais si les sacrifices

Rendent les dieux propices,

3955   Et si près du destin la raison fait séjour,

Nous verrons vaincre amour :

Il vaincra, cet amour, et de si belles âmes

Il unira les flammes.

ACTE III

SCÈNE I.
Hylas, Aglante.

HYLAS

Enfin berger que te saurais-je dire ?

3960   Ta Sylvanire est bien la plus ingrate

De toutes les bergères ;

C'est la plus arrogante,

La plus méconnaissante

Qui fut jamais, ni qui jamais sera.

3965   Vois-tu, berger, ne te figure point

Que quand toutes les femmes,

Mais je te dis les femmes, les plus femmes,

Ensemble seraient mises,

L'on en peut faire une femme plus femme

3970   Que cette Sylvanire.

AGLANTE

Ô dieu que me dis-tu ?

HYLAS

Je te dis, mon ami,

La pure vérité.

Si je voulais avec des flatteries

3975   Te retenir toujours en ton erreur,

Je te dirais que tu peux espérer

Qu'elle se changera :

Mais je ne veux qu'un Aglante que j'aime,

Et que je tiens pour un autre moi-même,

3980   Se paisse d'espérance,

D'espérance trompeuse,

Et d'espérance enfin,

Qui ne sera jamais

Qu'à son désavantage.

AGLANTE

3985   La rude main que la tienne, berger,

Pour penser une plaie

Si sensible et cuisante.

HYLAS

La main trop pitoyable,

Le mal qu'on peut guérir

3990   Rend souvent incurable.

Mais quoi ! Berger, veux-tu que je te flatte ?

Je le veux comme toi,

Mais appris ne te plains

Si tu te vois déçu :

3995   Il m'est aisé de te feindre des fables,

Et de te les donner

Pour choses véritables.

Il m'est aisé de dire

Que j'ai vu Sylvanire

4000   Tressaillir d'aise et de contentement

Oyant le nom d'Aglante,

Que j'ai vu son bel oeil

Comme un soleil découvert de nuage,

Qu'un doux souris a mignardé sa bouche,

4005   Et que son coeur a rendu témoignage

Par des soupirs qu'il n'a peu retenir

De son amour trop forte.

AGLANTE

Ah trop heureux ! Ah trop heureux berger.

HYLAS

Je te puis dire, Aglante,

4010   Qu'après tant de soupirs

D'une voix douce et tremblante d'amour

Elle m'a dit, Hylas

Assure mon Aglante

Que je suis son amante.

AGLANTE

4015   Quelle douce parole !

HYLAS

Qu'après étant parti

Elle accourut en me disant, Hylas,

Hylas, Hylas, écoute encor, Hylas ;

Et qu'étant près de moi

4020   Elle me dit avec un doux sourire,

Dis-lui que Sylvanire

N'aime qu'Aglante, et qu'Aglante sera

Celui que Sylvanire

À jamais aimera.

AGLANTE

4025   Ô dieux ! ô dieux !

HYLAS

  Et pour lui rendre preuve

De ce que de ma part

Tu lui diras, porte lui, me dit-elle,

Ce noeud que je te donne,

Qu'il le prenne pour gage

4030   De ce noeud gordien

Qui retient mon courage

Avec le sien.

AGLANTE

Ah berger mon ami,

Que ne me donnes-tu

Ce cher présent que ma belle m'envoie ?

4035   Pourquoi retardes-tu

Un tel contentement

À ce berger qui t'aime ?

HYLAS

Comment, Aglante, es-tu sorti du sens ?

Penses-tu que je l'aie,

4040   Ce noeud que je te dis ;

Ni que cette cruelle

M'ait tenu les discours,

Que je te fais ? Ah désabuse toi,

Jamais elle n'en eut

4045   La moindre intention.

Voyez, ô dieux ! Comme on croit aisément

Tout ce que l'on désire :

Je t'ai dit, ô berger,

Que si je le voulais,

4050   Afin de te complaire,

Pour choses véritables

Je te dirais des fables.

AGLANTE

Il n'est donc pas vrai ?

HYLAS

Mais comment vrai, berger ?

4055   Ah tant s'en faut qu'elle ait eu quelque envie

D'user de ces paroles,

Qu'au contraire, vois-tu,

D'un propos dédaigneux,

Quand j'ai pensé lui dire

4060   L'amour que tu lui portes,

Elle en a fait risée,

Elle s'en est moquée,

Comme si ton service

Et ton affection,

4065   L'orgueilleuse qu'elle est,

Étaient trop peu de chose.

Le cruel animal,

Le superbe animal,

Qu'une femme qui sait

4070   Qu'à quelqu'un elle plaît.

AGLANTE

Il n'est donc pas vrai ?

HYLAS

Il est certain, berger, qu'il n'est pas vrayi,

Et si certain, te dis-je,

Que jamais, mais jamais

4075   Tu ne dois espérer

Que ce coeur glorieux,

Cette âme outrecuidée,

Pour toi puisse changer.

AGLANTE

Ah pauvre et triste Aglante !

4080   Que sera-ce de toi ?

HYLAS

Laisse, laisse les plaintes,

Et te souviens, berger,

Qu'il est honteux à l'homme de courage

De pleurer pour un mal

4085   Auquel, s'il veut, il peut donner remède.

AGLANTE

Et quel remède, Hylas, y trouves-tu ?

HYLAS

Celui de ta vertu.

Ressouviens-toi, berger,

Qu'Aglante est homme, et Sylvanire femme,

4090   Et qu'homme, c'est à dire

Celui qui doit la terre dominer,

Et que femme au contraire,

C'est à dire l'esclave

Des volontés de l'homme,

4095   Et que cette vertu

Qu'au coeur de l'homme a mise la nature,

Ne se doit pas soumettre,

En renversant les lois,

Au pouvoir de la femme.

AGLANTE

4100   Ah berger ! Ah berger !

Si pour ma guérison

Tu n'as autre raison,

Je vois mon mal d'éternelle durée :

Car tant s'en faut

4105   Que l'homme soit au monde

Pour commander, qu'au contraire tout homme

Qui se veut acquitter

Du nom d'homme qu'il porte,

Ne doit jamais penser,

4110   Sinon qu'à la servir,

Sinon qu'à l'adorer,

La femme que tu dis,

Et pour qui nous devons,

Pour dignement la pouvoir bien nommer,

4115   Inventer quelque nom

Digne de ses mérites,

Celui de femme étant peu digne d'elle,

Et qu'au défaut de quelqu'autre meilleur,

On peut dire déesse,

4120   Déesse vraiment

En ses perfections,

Déesse en ses beautés,

Déesse en ses vertus,

Déesse en fin que seulement aimer

4125   Ce serait profaner

D'irrévérence une chose sacrée.

Mais que plutôt on doit pour ne faillir

Adorer et servir,

Comme la vraie idée

4130   Où toutes les vertus,

Où toutes les beautés,

Et les perfections

De la nature humaine

Sont en perfection.

HYLAS

4135   Et telle est ta créance.

AGLANTE

Et telle est ma créance,

Et telle aussi doit être

Celle de tous les hommes,

Sur lesquels la raison

4140   Encore a quelque force.

HYLAS

L'homme que la nature

A rendu si puissant,

Ne doit-il avoir honte

De se soumettre à quelqu'autre plus faible ?

AGLANTE

4145   Si l'homme est le plus fort,

C'est pour lui faire entendre

Qu'il a la force afin de la servir,

Cette femme plus faible :

Et ne vois-tu, berger,

4150   Cette même ordonnance

En toute la nature ?

Le cheval n'est-il pas

Beaucoup plus fort que l'homme ?

Et voudrais-tu que l'homme se soumît

4155   À porter le cheval ?

Et le boeuf n'est-il pas

Plus fort encor que l'homme ?

Et voudrais-tu que le boeuf pour cela

Mit l'homme à la charrue ?

4160   Non, non, berger, crois-moi,

Si l'homme a cette force,

C'est pour le servir mieux,

Ainsi que je t'ai dit,

Ce cher présent des cieux,

4165   Cette femme admirable,

Cette femme adorable,

Si parmi les mortels

Quelque chose admirable,

Quelque chose adorable

4170   Est digne des autels.

HYLAS

Que je te plains, Aglante,

D'avoir cette pensée.

AGLANTE

Mais que je me plaindrais

Si j'avais eu jamais autre pensée.

HYLAS

4175   Qu'il les faille adorer ?

AGLANTE

Qu'il les faille adorer.

HYLAS

Ces femmes imparfaites ?

AGLANTE

Ces femmes si bien faites.

HYLAS

Et nous soumettre à elles ?

AGLANTE

4180   Et nous soumettre à elles.

HYLAS

Quoi qu'elles soient cruelles ?

AGLANTE

Cruelles comme belles.

HYLAS

Ô pauvre Aglante, ou plutôt pauvre Adraste,

Adraste le plus fol

4185   D'entre les plus grands fous !

Apprends de moi ceci,

La femme plus modeste

Est un fier animal,

Qui tant plus est aimé

4190   Et tant plus fait de mal.

AGLANTE

Au contraire la femme

Est un bien si parfait,

Que plus on l'aime et plus aimable elle est.

HYLAS

Tu la veux donc aimer

4195   Quoi que j'en sache dire.

AGLANTE

Mon vouloir n'est-il pas

Du tout à Sylvanire ?

HYLAS

Mais elle ne veut pas

Que tu l'aimes, berger.

AGLANTE

4200   Mon coeur est immuable,

Il ne saurait changer.

HYLAS

Tu ne veux donc point

Faire ce qu'elle veut.

AGLANTE

Voudrait-elle d'Aglante

4205   Plus qu'Aglante ne peut ?

Tu perds le temps, tu travailles en vain,

Hylas, assure-toi

Qu'amour n'est pas semblable à la chemise

Qu'on peut laisser pour en vêtir un autre,

4210   Et toutefois semblable à la chemise

Peut-être est-elle bien ;

Mais à celle, berger,

Dont la dernière fois

Hercule se vêtit,

4215   Et de qui sans mourir

Il ne put se défaire.

Amour dedans un coeur

Vient volontairement,

Mais par la volonté

4220   D'un coeur fidèle il ne sort nullement.

HYLAS

Ah misérable Aglante !

AGLANTE

Mais bienheureux Aglante !

HYLAS

N'est-tu pas malheureux

D'aimer sans être aimé ?

AGLANTE

4225   Mais bienheureux Phoenix

Aux rayons d'un soleil

Je me vois consumé.

HYLAS

Et quand tu seras mort

Que servira ta flamme ?

AGLANTE

4230   Je la conserverai

Toujours dedans mon âme.

HYLAS

Te voila bien, tiens-toi bien chaud, Aglante.

AGLANTE

J'aurai l'âme contente.

HYLAS

S'il est ainsi de peu tu te contentes :

4235   Comment, berger, perdre l'âge et la peine,

Tant de soupirs, tant de pleurs épandus,

Tant de soins employés,

Et vainement pour une fille ingrate ?

Et puis, ô dieux ! Pour toute récompense

4240   Il te suffit d'en avoir au cercueil

La vaine souvenance :

J'aimerais mieux en perdre tellement

Tous les ressouvenirs,

Que je n'eusse mémoire,

4245   Non seulement d'elle ou de ses rigueurs,

Mais de personne encore

Qui l'eût jamais connue.

AGLANTE

J'aimerais mieux, Hylas,

Et cela te suffise,

4250   N'avoir jamais été

Du nombre des vivants,

Que si j'avais vécu

Sans avoir vu la belle Sylvanire.

Et j'élirais plutôt

4255   N'avoir jamais rien vu,

Que si dès la même heure

Que mes yeux l'aperçurent

Mon coeur ne l'eût aimée.

Et je voudrais plutôt

4260   N'avoir jamais aimé,

Et si je tiens l'amour

Tout le bonheur du monde,

Que si l'ayant aimée,

Cette belle cruelle,

4265   Mon amour à jamais

Ne vivait éternelle.

HYLAS

Qu'est-ce que tu prétends ?

AGLANTE

De la servir.

HYLAS

Mais servir sans loyer

C'est ce me semble une grande imprudence.

AGLANTE

4270   Ce m'est un heurt si grand

D'aimer cette bergère,

Qu'amour m'a surpayé

Me la faisant aimer :

Il ne la faut aimer, cette belle cruelle,

4275   Sinon que pour l'aimer,

Et pour payer le tribut que tout homme

Est obligé de rendre

À ses perfections,

Et non pour les faveurs

4280   Qu'un amant comme toi

En pourrait désirer.

Trop vile, Hylas, est cette récompense

Pour mon affection,

À des amours vulgaires

4285   Les faveurs ordinaires :

Mais à la mienne il faut

Quelque chose de plus,

Et ce plus, ô berger,

C'est aimer pour aimer.

4290   L'amour est de l'amour

La seule récompense :

Et par ainsi, pour me la faire aimer,

Il me suffit qu'elle soit elle-même.

HYLAS

Or va berger,

4295   Pour moi je te le quitte,

Je n'en dispute plus,

Je n'eusse jamais cru

Dedans l'esprit d'un homme

Une folie telle :

4300   Aime à ton gré, mais le tout sans envie,

Et ne crains point que ce loyer d'amour

Que tu prises si fort

Te soit jamais ôté,

Sinon que la folie

4305   Qui te tient abusé

Finisse par ta mort.

SCÈNE II.
Hylas, Sylvanire, Fossinde, Aglante.

HYLAS

Mais la voici

La belle Sylvanire,

La voici ta déesse,

4310   Si tu n'as cru, berger, à mes paroles

Tu sauras de sa bouche,

S'il n'est pas vrai qu'elle soit une souche.

SYLVANIRE

Mon dieu, ma soeur, tournons nos pas ailleurs.

FOSSINDE

Est-ce un serpent que vous avez trouvé ?

4315   Venez, venez, il n'est pas venimeux.

AGLANTE

Ô courtoise Fossinde,

Serpent se peut bien dire

Ce malheureux berger,

Si le serpent est haï de la femme.

4320   Mais au rebours, serpent je ne suis pas,

Si le serpent est de nature froide,

Car je suis tout de feu :

Et s'il est vrai qu'à certaine saison

Il dépouille sa peau,

4325   Car je n'ai jamais peu

Me dépouiller de l'amour que je porte

À cette belle et cruelle bergère,

Qui pour ne me voir pas

Ailleurs tourne ses pas.

4330   Mais, belle Sylvanire,

Quelle raison vous peut faire en aller,

Si c'est pour me fuir

Vous ne le sauriez faire,

Car vous êtes toujours

4335   Au milieu de mon coeur,

Et si vous ne pouvez

Fuir si vitement,

Qu'Aglante ne vous suive

Encor plus promptement ;

4340   Que si ce n'est du corps

Au moins de la pensée.

Arrêtez donc puisqu'il est impossible

Vous éloigner de moi :

Arrêtez Sylvanire,

4345   Pour voir au moins dans ce coeur que je porte

Les coups plus glorieux

Qui soient jamais procédés de vos yeux :

Quelquefois le vainqueur

Se plaît d'ouïr redire

4350   L'histoire de ses faits,

Se plaît de voir les coups

Qu'en la chaleur du combat il donna.

Et pourquoi mon vainqueur

Vous plaît-il pas de voir,

4355   Puisque c'est votre gloire

En moi votre victoire ?

FOSSINDE

Vraiment il sait aimer.

HYLAS

Voyez la dédaigneuse,

Elle ne daigne pas

4360   Tourner les yeux vers lui.

AGLANTE

Vous détournez ailleurs

Vos beaux yeux que j'adore,

Cruelle je vois bien,

Je le vois bien que vos yeux ne sont pas

4365   Égaux en cruauté

Au coeur que vous portez :

Car ils ne peuvent voir

Les profondes blessures

Dont votre âme cruelle,

4370   Ni votre coeur aussi dur qu'un rocher

N'ont jamais eu pitié.

Serez-vous jamais lasse

De me voir tant souffrir ?

HYLAS

Le voilà le bonheur

4375   De ces amants fidèles.

FOSSINDE

Mais toutes ne sont pas

D'une humeur si cruelle.

AGLANTE

Au moins avant ma mort

Faites-moi cette grâce,

4380   Qu'hélas je puisse dire,

Je les vis sans rigueur

Un moment, ces beaux yeux,

Ces yeux de Sylvanire.

HYLAS

Ô belle récompense.

AGLANTE

4385   Vous ne répondez point,

Ô ma belle bergère !

Dieu voulut que celui

Qui m'a lié le coeur

Vous eût lié la langue.

SYLVANIRE

4390   Que cherches-tu de moi ?

Aglante que veux-tu ?

AGLANTE

Amour ! Amour !

SYLVANIRE

Amour, il ne se peut,

Amour et mon honneur ne peuvent être ensemble.

FOSSINDE

Amour et votre honneur

4395   Ne peuvent être ensemble ;

Car l'amour et l'honneur

Ne sont pas ennemis

Sinon dans votre coeur.

SYLVANIRE

Je veux bien que l'on croit

4400   Que dans mon coeur l'amour

Ne peut faire séjour,

Pourvu que de l'honneur

L'on n'en soit point en doute.

HYLAS

Honneur vraiment humeur

4405   Et pure opinion,

Un idole impuissant

Qui jamais ne se sent,

Une feinte chimère,

Dont aujourd'hui les filles

4410   Se laissent abuser

Par leurs mères plus fines.

SYLVANIRE

Soit ainsi que tu dis,

Ce que je ne crois pas,

Qu'en puis-je-mais, Hylas ?

4415   Je ne veux tant y a

Me faire d'autres lois,

Que les lois ordinaires

Que nous donnent nos mères.

HYLAS

Ta mère quelquefois,

4420   Et n'en sois point en doute,

Fut jeune comme toi.

AGLANTE

Mais non pas aussi belle.

HYLAS

Peut-être moins cruelle.

SYLVANIRE

Et qu'est-ce pour cela ?

HYLAS

4425   Pour cela je veux dire

Que maintenant ta mère

Te porte envie, ô folle,

Et qu'elle ne veut pas

Que tu goûtes les biens

4430   Que l'âge lui dénie.

Elle s'en ressouvient,

De ces biens que je dis,

Et sans cesse ils reviennent

Devant ses yeux, en te voyant si belle,

4435   Et de chacun aimée,

Et l'envieuse en sa fille elle blâme

Ce qu'elle eut autrefois

De plus cher en son âme.

FOSSINDE

Hylas toujours est Hylas en effet.

AGLANTE

4440   Non, non, belle bergère,

Et sage autant que belle,

N'écoutez point Hylas,

Votre beauté fait que chacun vous aime,

Votre vertu doit en faire de même.

4445   Je vous aime, il est vrai,

Plus que jamais amant

Autre beauté n'aima :

Mais croyez-moi, j'aimerais mieux la mort

Que de voir, Sylvanire,

4450   La moindre tache en vous,

L'amour que je vous porte

Parfaite en toute sorte

Ne demande sinon

Ce que l'honneur justement vous commande :

4455   Mais cet honneur dont vous êtes soigneuse

Comme vous le devez,

Ne vous y trompez pas,

N'est pas d'être cruelle,

N'est pas d'être insensible,

4460   N'est pas d'être une tigre,

N'est pas d'être un rocher ;

Car autrement l'honneur et la nature

Se diraient ennemis.

Nature qui commande

4465   D'aimer, non pas peut-être

Comme l'on va disant,

Tous ceux belle bergère

Dont nous sommes aimés,

Mais tous ceux qui nous aiment

4470   Comme l'on doit aimer,

Et cet honneur, ô sage Sylvanire,

Gît à ne faire rien

Qui puisse être contraire

À la vertu dont cet honneur procède.

4475   Et par ainsi l'amour,

J'entends l'amour que le berger Aglante

A pour vous dans le coeur,

Naissant de la vertu,

Aussi bien que l'honneur

4480   N'est pas son ennemi,

Mais son frère plutôt.

HYLAS

Belle philosophie.

AGLANTE

Et pour montrer que cet amour est né,

Et cet honneur tous deux de même mère,

4485   Avez-vous jamais vu

En moi quelque action

De l'amour que je dis

Qui soit contraire aux lois de cet honneur ?

SYLVANIRE

Aglante il est bien vrai,

4490   Mais l'amour que tu dis

Est si semblable à l'autre,

Que bien souvent ils sont pris l'un pour l'autre.

AGLANTE

L'oeil qui s'y trompe a bien mauvaise vue.

SYLVANIRE

Je le veux croire ainsi

4495   Pour ton contentement :  [ 26 Le vers 4494 est absent de l'édition Honoré Champion.]

Ne sais tu pas, Aglante,

Qu'entre nous il y a

De ces mauvaises vues

Plus grande quantité,

4500   Que non pas de bien bonnes ?

Ne sais-tu pas que l'oeil

De ces choses cachées

N'en voit qu'autant que le soupçon le veut ?

Retiens ceci de moi,

4505   Puisque l'honneur gît en l'opinion,

Il ne faut pas donner occasion

De soupçonner chose que l'on ne voie :

Donc n'en parlons plus,

N'en parlons plus, je ne veux point d'amour,

4510   Je ne veux point de commerce avec lui,

Et quand ce ne serait

Que ces amours ont un semblable nom,

Je ne veux point d'amour.

HYLAS

Le voila bien payé.

AGLANTE

4515   Ô quelle cruauté,

Parce qu'on nomme amour du nom d'amour

Elle rejette amour.

FOSSINDE

Puisque le nom vous fait haïr la chose,

Changeons ce nom d'amour,

4520   Nommons le d'autre sorte.

SYLVANIRE

Non ma soeur je ne veux

Ni l'effet ni le nom

De l'amour que vous dites ;

Au contraire je veux

4525   Le fuir, le haïr,

Et tous ceux qui le suivent

Comme fiers ennemis.

AGLANTE

Ennemi, Sylvanire,

Pouvez-vous bien nommer

4530   Celui qui vous honore,

Celui qui vous révère,

Celui qui vous adore :

Et quels seront ceux-là

Que vous honorerez

4535   Du nom de vos amis,

Et de vos serviteurs ?

SYLVANIRE

Je donnerai ce nom

De cruel ennemi

À tous les ennemis

4540   De mon honnêteté.

Crois-tu que je ne sache

Que le miel est toujours

Dans la bouche au trompeur,

Et le fiel dans le coeur ?

4545   N'en parlons plus, Aglante,

Mets ton coeur en repos,

Jamais je n'aimerai

Que qui j'épouserai.

J'ai de ma mère appris

4550   Qu'il faut vaincre en fuyant

Cet enfant de Cypris :

Fuyons le donc, berger,

Pour vaincre ce vainqueur.

Et si tu ne veux pas

4555   Le fuir avec moi,

Ne trouve point étrange

Qu'avec toi je ne le veuille suivre.

AGLANTE

Ô cruelle bergère !

Est-ce donc là toute ma récompense ?

HYLAS

4560   Tantôt, ce disait-il,

Il n'en demandait point.

AGLANTE

Devais-je point attendre

D'une amour si fidèle

Une fin moins cruelle ?

4565   Le ciel m'en vengera,

Le ciel qui n'aime pas

La cruauté, ni l'injustice aussi.

Mais va, cruelle, va,

Va de toutes les âmes

4570   L'âme la plus sauvage,

Va la plus insensible

Qui fut jamais au monde,

Augmente ta rigueur,

Si tu le peux, par dessus ta beauté,

4575   Tu ne feras jamais

Que cette amour que dans le coeur je porte,

Jamais, jamais en sorte.

HYLAS

Nyi toi tu ne feras

Par ta sotte constance,

4580   Que jamais, que jamais

À te plaire elle pense.

Il est hors de lui même :

Mais pour dire le vrai

Sylvanire est cruelle.

4585   Nous n'avions qu'un Adraste,

J'ai peur s'il continue,

Comme j'ai déjà dit,

Que bientôt ils soient deux.

Mais je m'en vais le suivre

4590   Pour essayer s'il se peut consoler.

SYLVANIRE

Ô quelle force il faut que je me fasse,

Nul ne le sait que mon coeur seulement.

SCÈNE III.
Ménandre, Lerice, Sylvanire, Fossinde.

SYLVANIRE

Mais dieu voicI mon père,

Quelle importune et fâcheuse rencontre,

4595   Je ne m'en puis aller

Sans qu'il s'en aperçoive.

MÉNANDRE

Enfin, enfin peut-être en quelque lieu

Elle se trouvera,

Cette coureuse.

LERICE

4600   Il le faut pour certain,

Car nous l'avons cherchée

Partout où par raison

Nous la pouvions trouver :

Mais la voilà, Ménandre.

MÉNANDRE

4605   Dieu soit loué, je ne veux plus, Lerice,

Remettre cette affaire,

Ni l'aller dilayant,  [ 27 Dilayer : Renvoyer à un temps plus éloigné. User de remise. [L]]

Je veux avoir sa résolution,

Et qu'elle parle clair,

4610   Il faut qu'elle l'épouse,

Quoi qu'elle sache dire.

LERICE

Je crois bien que jamais

Elle ne sortira

De vos commandements.

MÉNANDRE

4615   Je l'entends bien ainsi,

Ou bientôt, ou bientôt,

Elle ressentira

La puissance d'un père

Justement courroucé.

4620   Il faut parler à elle :

Écoute Sylvanire ?

SYLVANIRE

Que vous plaît-il mon père ?

MÉNANDRE

Je veux que tu sois sage.

FOSSINDE

Sage, Ménandre, et ne l'est-elle pas ?

MÉNANDRE

4625   Je veux qu'à mon vouloir

Ton vouloir tu réduises,

Si tu fais autrement

Je te ferai sentir

D'un père le pouvoir.

FOSSINDE

4630   Jamais, sage Ménandre,

La charge n'est bien faite

De qui le faix penche tout d'un côté.

Il faut que Sylvanire,

Et c'est bien la raison,

4635   Obéisse à Ménandre,

De son côté commande comme il faut.

MÉNANDRE

Je veux, et je le veux,

Qu'elle épouse Théante,

Et de plus qu'elle l'aime.

FOSSINDE

4640   Ménandre tu peux bien

La donner à Théante,

Parce qu'elle est ta fille,

Mais faire qu'elle l'aime

Tu ne saurais, et ne t'y trompe pas,

4645   La volonté dont amour prend naissance

N'est point sujette à quelque autre puissance,

Même les dieux, et prends exemple d'eux,

Laissent libre à chacun

Sa propre volonté.

MÉNANDRE

4650   Je ne crois pas, Fossinde,

Quoi que tu saches dire,

Que si ton père Alcas,

Et ta mère Alderine,

Te proposaient Théante,

4655   Ta résolution fut de le refuser :

Une fille bien née,

Une fille bien sage,

Comme tu sais, doit toujours se remettre

Au vouloir de son père.

4660   Il est, crois-moi, presque plus excusable

À son sexe, bergère,

De faillir, et de suivre

Le conseil de son père,

Qu'il n'est pas honorable

4665   De faire bien, et suivre seulement

Sa propre opinion.

FOSSINDE

Ménandre, il est bien vrai

Que j'élirais plutôt

De n'être pas, que de désobéir

4670   Mon père ni ma mère,

Mais je sais bien aussi

Qu'ils ne m'ordonneront

Jamais chose qu'ils sachent

Que j'aie à contrecoeur.

MÉNANDRE

4675   Chacun fait comme il veut

Des choses qui le touchent :

Pour moi je veux que Sylvanire épouse

Ce berger que je dis.

Mais tu ne réponds point,

4680   Peut-être es-tu muette ;

Parle un peu Sylvanire ?

SYLVANIRE

Je ne suis pas muette,

Pardonnez-moi mon père,

Mais comment répondrai-je ?

4685   Vous ne me dites rien.

MÉNANDRE

Celui, comme l'on dit,

Est le plus sourd, qui ne veut pas entendre :

Je te dis, Sylvanire,

Que Théante te veut,

4690   Théante le plus riche

Des bergers de Lignon,

Que son père déjà

M'en a fait la demande,

Que ta mère y consent,

4695   Que je te le commande,

Et qu'il ne tient qu'à toi

Que les liens d'un heureux hyménée

Tous deux ne vous étreignent

D'indissolubles noeuds :

4700   Qu'est-ce que tu réponds ?

N'as-tu point de parole ?

Tu te caches les yeux :

Et d'où vient cette honte ?

Ne veux-tu point parler ?

LERICE

4705   Est-ce ainsi, Sylvanire,

Quand quelqu'un parle à toi,

Même quand c'est ton père,

Qu'il faut être muette :

T'ai-je enseigné cette civilité ?

SYLVANIRE

4710   Pardonnez-moi, mon père,

Et vous ma mère aussi,

Si je ne vous réponds

Comme vous le voulez,

L'affection que je porte à tous deux,

4715   Ainsi que la nature

Et mon devoir me tiennent obligée,

M'empêche la parole,

Et la voix me dérobe.

MÉNANDRE

Pourquoi l'affection

4720   Et le devoir, font-ils un tel effet ?

SYLVANIRE

Parce que je sais bien

Que cette servitude,

Qu'on nomme mariage,

Loin de tous deux à jamais me tiendra.

FOSSINDE

4725   Elle a raison.

MÉNANDRE

  Elle a raison, bergère ;

Mais tant s'en faut, si Théante la prend :

Des deux maisons je n'en veux faire qu'une.

LERICE

Non, non, mon cher enfant

Efface cette doute,

4730   C'est la première chose

Qu'on leur a protestée.

FOSSINDE

L'amant promet, et promet ce qu'on veut

Pour obtenir la chose désirée,

Mais l'ayant obtenue,

4735   De toutes ses promesses

Il n'en tient qu'une seule,

Et c'est d'être mari,

C'est à dire le maître

Au langage commun

4740   Des hommes de ce temps,

De tout le reste il n'en fait point de compte.

SYLVANIRE

Ô dieux ! Mon père, et qu'est-ce que j'ai fait,

Que vous veuillez, et vous ma mère aussi,

Vous défaire de moi ?

4745   Me chasser de chez vous ?

Me bannir de chez vous ?

Et me priver de l'heur de votre vue ?

Si je ne suis pas digne

De vivre auprès de vous

4750   Avec le nom de fille,

Ah donnez-moi celui

De servante et d'esclave,

Tous noms me seront doux,

Toutes conditions

4755   Me seront agréables,

Pourvu, mon père, hélas ! Pourvu ma mère

Que je sois près de vous,

Et que je puisse, ainsi que je le dois,

Jusqu'à ma mort vous servir l'un et l'autre.

LERICE

4760   Elle me fend le coeur

Voyez le naturel

De cette pauvre fille.

Mais penses-tu m'amie,

Penses-tu que ton père,

4765   Ni que ta mère aussi

Puissent t'aimer si peu,

Qu'ils veulent consentir

À ton éloignement ?

Perds cette opinion,

4770   Et sois très assurée

Qu'à jamais près de nous

Sylvanire vivra.

Et lorsque du destin

Les parques éternelles

4775   Finiront de nos jours

La dernière fusée :

Ce sera toi, ma fille,

Ainsi les dieux le veuillent,

Qui nous rendras ce pitoyable office

4780   De nous clore les yeux.

Mais résous-toi d'obéir à ton père,

Il te veut voir bientôt mère d'enfants,

Le support agréable

De nos vieilles années.

4785   Il veut revivre en eux

D'une seconde vie,

Comme en toi, Sylvanire,

Déjà nous revivons.

Oui, oui, Ménandre, il n'en faut point douter,

4790   Sylvanire est trop sage,

Elle le veut, puisqu'il vous plaît ainsi.

SYLVANIRE

Ah ! Ma mère pour dieu

Ne me procurez point

Un désastre si grand.

4795   J'ai promis à Diane

De suivre dans les bois

Ses chastes exercices :

Et de fuir d'hymen

Les impures délices.

4800   Je serai, s'il vous plaît,

Et s'il plaît à mon père,

Ou vestale ou druide,

Ou si mieux vous l'aimez,

Je suivrai dans les bois,

4805   Avec le choeur des nymphes,

Cette chaste Diane,

Comme je suis par mes voeux obligée,

Vous savez bien comme saints et sacrés

Doivent être les voeux.

MÉNANDRE

4810   Belle dévotion,

Pour ne point obéir

À ce que je commande :

Ne sais-tu point encore

Que par les lois les enfants ne sauraient

4815   Disposer d'eux sans le consentement

Du père et de la mère ?

FOSSINDE

Ces lois sont lois des hommes,

Les voeux sont faits aux dieux,

Où les lois des mortels

4820   Ne peuvent arriver.

MÉNANDRE

Ces lois dont je lui parle,

Quoi que faites des hommes,

Sont aussi lois des dieux ;

Ce sont lois de nature,

4825   Et la nature et Dieu

Sont une même chose.

Mais je vois bien d'où procèdent ces voeux :

Tu prétends, Sylvanire,

Dessous le voile feint

4830   De cette piété

Couvrir tes beaux desseins,

Et d'abuser les miens,

Pensant ainsi de rompre par souplesse,

Ou par longueur de temps

4835   L'hymen que je désire :

Mais tu te trompes fort,

Je suis plus fin que toi,

Je vois jusqu'en ton coeur.

SYLVANIRE

Plut à dieu !

MÉNANDRE

4840   Les desseins que tu fais.

Que défaut-il à ce gentil Théante,

Que puisse avoir un berger accompli ?

Et toutefois, fille malavisée,

Théante te déplaît,

4845   En voudrais-tu quelque autre

Ou plus noble, ou plus riche ?

Mais je vois bien que c'est ;

Ces petits affettés

Qui te vont muguettant,  [ 28 Muguetter : Courtiser, comme fait le muguet. Fig. Rechercher, désirer d'obtenir. [L]]

4850   De ta beauté t'ont conté des merveilles.

T'ont-ils pas dit que rien n'est de si beau

Que Sylvanire est belle ?

Que c'est un grand dommage

De la mettre si tôt

4855   Dans le tombeau d'hymen :

Car c'est ainsi qu'ils vont nommant entre eux,

Ces têtes éventées,

Les saints liens du sacré mariage ;

Qu'il faut que tes beautés

4860   Longtemps soient admirées,

Longuement soient servies,

Et de tous adorées,

Avant que se soumettre

À la sévérité

4865   Des tyranniques lois

De quelque mariage,

Qu'il sera toujours temps

D'entrer en servitude,

Que cependant il faut,

4870   Puisque le ciel t'a voulu faire belle,

User de ta beauté,

Te faisant désirer

Par tous les coeurs

De ceux qui te verront.

4875   Voilà sans doute, ô folle, de tes voeux

La source et l'origine,

Tu veux être servie,

Tu veux être admirée

Par ces jeunes garçons,

4880   Qui te vont abusant

De vaine flatterie :

Car tu sais qu'un mari

Ne le souffrirait pas.

Mais imprudente, imprudente et peu sage,

4885   Si tu savais combien cette beauté

Est peu de chose, et combien aisément

Elle se change en extrême laideur,

Tu dirais avec moi

Que c'est une folie,

4890   Que celle qui t'abuse.

La beauté c'est un verre

Qui reluit au soleil ;

Mais aussi qui se casse

Au moindre coup qu'il a.

4895   Au soleil des beaux ans,

Et les beaux ans j'appelle

Les ans de la jeunesse :

Il est vrai, la beauté

Jette bien quelque fleur ;

4900   Et cette fleur sans doute

S'admire en son printemps :

Mais combien aisément

Se flétrit-elle aussi ?

On voit souvent que le même soleil

4905   Qui l'adorait au point de son réveil

À son coucher la pleure.

Ces beaux cheveux qui recrépés et longs

Font par leurs filets d'or

Honte à l'or même, ô jeunesse imprudente,

4910   Bientôt, bientôt, changeront en argent ;

Et tous ces rets où les coeurs sont surpris

Seront filets d'araigne

Sans force et sans puissance.

Ce front poli qui semble un lait caillé,

4915   Dont la blancheur dispute avec le lys,

Bientôt perdant l'éclat de cette neige

Se ridera par autant de sillons

Que nos riches campagnes,

Lorsque du coultre aigu

4920   L'outrage elles ressentent :

Et ces yeux où l'amour

Semble prendre les feux

Pour allumer ses flambeaux plus ardents,

Bientôt changés par le cours des années,

4925   Au lieu de feux n'auront plus que la cire

De ces mêmes flambeaux.

Ô dieu quel changement !

Car alors, Sylvanire,

Au lieu de ces ardeurs

4930   Dont ces beaux yeux sont pleins,

Si beaux on les peut dire,

Faits chassieux par l'usage du temps,

Ils ne produiront plus

Que de l'eau pour éteindre

4935   L'embrasement qu'ils auront allumé.

Mais cette belle bouche

Où de rougeur, ainsi que l'on te dit,

Le corail est vaincu,

Où le désir quoique l'on puisse faire,

4940   Par les baisers n'est jamais contenté,

Bientôt sera ternie,

Et bientôt par les ans

Les ris mignards en seront déchassés,

Les baisers s'enfuiront,

4945   Et les désirs même s'étonneront

De l'avoir désiré.

Quelle crois-tu que deviendra ta joue

Des roses et des lys

La beauté ternissant ?

4950   Et ce beau teint l'honneur de ton visage ?

L'hiver bientôt par les ans redoublé

De cette fleur la beauté flétrira,

N'en doute point, et lors au lieu de fleur

Il ne t'en restera

4955   Seulement que l'épine.

Cette taille si droite

En arc se voûtera,

Et la tête arrogante

Que tu vas élevant

4960   Altière et glorieuse,

Bientôt, bientôt, contre terre abaissée

Semblera de chercher

Cette beauté perdue

Parmi la terre, et dès lors montrera

4965   Que toutes tes beautés

N'ont rien été que poussière et que terre,

Et que tu vas aussi

En terre les cherchant.

Dis-moi, dis-moi, peu prudente jeunesse,

4970   Lorsque tu seras telle,

Que te vaudra l'orgueilleuse beauté,

Qui te fait dédaigner,

Et mes commandements,

Et le berger Théante

4975   Avec tant d'avantages ?

Réponds, où t'en vas-tu ?

Où vas-tu Sylvanire ?

Voyez être arrogante,

Voyez cette imprudente,

4980   Voyez l'outrecuidée,

Elle s'en va sans répondre un seul mot.

SCÈNE IV.
Fossinde, Ménandre, Lerice.

FOSSINDE

Jamais de tous les pères

Il n'en fut un plus cruel que le tien,

Ô pauvre Sylvanire.

MÉNANDRE

4985   Il est bon là, le battu cette fois

L'amende payera :

Encore ai-je le tort.

Ô siècle dépravé !

Ô siècle monstrueux !

4990   Ô siècle où la vertu

A perdu son crédit !

Ou bien siècle plutôt

Qui ne la connais plus,

Cette vertu que les enfants jadis

4995   Estimaient tant, et qui faisaient aussi

Qu'ils étaient estimés

De ceux qui les voyaient

Observateurs des lois d'obéissance.

Qu'un enfant eut osé

5000   Désobéir, je ne dis pas au père,

Mais au moindre de ceux

Sous qui l'âge et le sang

Les soumettait ; ô dieu combien étrange

Chacun l'eut-il trouvé.

5005   Je crois, oui je le crois

Que par décret commun

De toute la contrée,

Il eut été puni,

Il eut été banni

5010   Du commerce des hommes :

Et maintenant ce n'est que l'ordinaire

Désobéir et son père et sa mère,

C'est avoir de l'esprit,

C'est avoir du courage,

5015   C'est, ce dit-on, avoir du sentiment :

Ô ciel ! Ô terre ! Ô dieux je vous appelle,

Venez, voyez, jugez, et punissez,

Punissez-la, grands dieux,

Cette malavisée,

5020   D'une si grande faute.

On dit que les enfants,

Ainsi du ciel l'ordonne la justice,

Punissent bien souvent

Les désobéissances

5025   Que leurs pères ont faites

À leurs aïeuls, par des autres semblables.

Mais de moi je sais bien

Qu'il ne m'advint jamais

D'avoir fait cette faute,

5030   Même de la pensée.

Et toutefois vous l'ordonnez ainsi,

Vous l'ordonnez, ô grands dieux ! Que je sache

Combien telle blessure

Est cuisante et sensible

5035   Au père qui l'endure ;

Que votre volonté

Soit en tout accomplie :

Seulement je requiers

Avoir assez de force

5040   Pour la bien supporter.

Mais bien, mais bien, et qu'elle s'en assure,

Elle n'en rira pas,

Cette peu sage fille,

Je lui ferai sentir,

5045   Et bientôt, et bientôt,

D'un père le courroux :

Je dis d'un père à qui toute raison

Donne l'autorité

De châtier une fille insolente.

5050   Tu ne l'eusses pas cru,

N'est-il pas vrai, Lerice ?

Si tu ne l'eusses vu :

Tu me disais toujours,

Pour certain notre fille

5055   Ne sortira jamais

Du respect qu'un enfant

Doit à son père. Or dis-le maintenant,

Et sois sa caution

Comme tu voulais être.

LERICE

5060   Je la blâme à cette heure

Aussi bien comme toi,

Cette inconsidérée,

Je le confesse, elle m'a bien deçue.

FOSSINDE

Et moi je crois qu'elle n'a point de tort,

5065   Et que c'est vous, vous Ménandre et Lerice

Qui l'avez tout entier,

Et qu'elle seule en fait la pénitence.

LERICE

Que nous avons le tort ?

FOSSINDE

Que vous avez le tort.

MÉNANDRE

5070   Que Ménandre a le tort ?

FOSSINDE

Oui toi plus que Lerice.

Et qu'a dit Sylvanire

Qu'avec raison quelqu'un puisse blâmer ?

MÉNANDRE

Que n'a-t-elle pas dit ?

5075   Que n'a-t-elle pas fait ?

FOSSINDE

Elle a dit des paroles

Pour émouvoir des rochers insensibles :

Elle a pleuré, mais des pleurs qui pouvaient

Faire pleurer par la compassion

5080   Et des ours et des tigres.

MÉNANDRE

Elle s'en est allée ?

FOSSINDE

Elle s'en est allée :

Mais pleine de respect

Elle a fait à tous deux

5085   Une humble révérence

Avant que de partir.

MÉNANDRE

Donc, Fossinde, à ton opinion

On peut payer un père et une mère

Par une révérence ?

5090   Il faut qu'en ton pays

Il en soit cette année

Une grande cherté

De telles révérences,

Puisque l'on paye ainsi

5095   Les devoirs qui sont dûs

Au père et à la mère.

FOSSINDE

Je vois bien qu'il est vrai,

Quoi que jusques ici

J'aie eu peine à le croire.

MÉNANDRE

5100   Qu'est-ce que tu veux dire ?

FOSSINDE

Je veux dire, Ménandre,

Que le gentil Sylvandre,

Sylvandre ce berger

Qui de tous les bergers

5105   Est estimé le plus sage et prudent,

Peu de jours sont passés

Disait avec raison,

Qu'il s'estimait le plus heureux berger

De toute la contrée,

5110   En ce que tous l'estimaient malheureux.

Car chacun, disait-il,

Me croit infortuné

De ne connaître point

Mon père ni ma mère.

5115   Et certes il est vrai

Que j'eusse bien voulu

Les connaître tous deux,

Afin de les servir

Comme les dieux m'obligent.

5120   Mais que mon heur est grand,

Quand je vois au rebours

Des pères et des mères

L'humeur insupportable,

Qui traitent leurs enfants,

5125   Non comme leurs enfants,

Mais comme leurs esclaves,

Ne leur demandant pas

Des devoirs, des respects,

Mais bien des servitudes.

5130   Telles se peuvent dire

Les dures tyrannies,

Que souffrent les enfants

Sous le titre menteur

De cette obéissance

5135   Que les pères demandent.

Car réponds-moi, Ménandre, je te prie.

Qu'a commis Sylvanire,

Qui puisse ainsi te faire plaindre d'elle ?

T'a-t-elle répondu,

5140   Avec peu de respect ?

N'a-t-elle pas avec patience

Enduré les injures

Qu'il t'a plu de lui dire !

MÉNANDRE

Que voulais-tu qu'elle fît davantage ?

5145   Ne m'a-t'elle pas dit

Qu'elle ne voulait point

De ce riche Théante ?

FOSSINDE

Peut-être qu'en son âme

Elle l'a bien pensé :

5150   Mais de te l'avoir dit,

Ménandre, tu te trompes,

Elle a bien dit vouloir suivre Diane,

Ou bien être druide,

Ou vestale sacrée.

MÉNANDRE

5155   Mais je ne le veux pas.

FOSSINDE

Et si les dieux le veulent ?

MÉNANDRE

Les dieux ne veulent rien

Contre raison de nous.

FOSSINDE

C'est raison qu'elle soit

5160   À qui nous sommes tous.

MÉNANDRE

Et toi voudrais-tu bien

Suivre Diane aussi ?

FOSSINDE

Si pour père j'avais

Un Ménandre, je pense,

5165   Je le dirais ainsi.

MÉNANDRE

Que je t'estime au moins,

Fossinde, de le dire.

FOSSINDE

Et pourquoi le disant,

Blâmes-tu Sylvanire ?

MÉNANDRE

5170   Sylvanire est ma fille,

En toi qu'ai-je à connaître ?

FOSSINDE

Dieu me garde de l'être,

Puisque par force il se faut marier

À celui qu'à ton gré

5175   Il te plaît de choisir.

MÉNANDRE

Tu te choisiras donc

Toute seule un mari ?

FOSSINDE

Mon père comme toi

N'en sera pas marri.

MÉNANDRE

5180   Je ne saurais penser

Qu'Alcas le trouve bon,

Ni qu'il le doive faire :

Mais chacun toutefois

Fasse ce qu'il lui plaît.

FOSSINDE

5185   Quoi ? Que pour moi mon père

En choisit un si laid ?

MÉNANDRE

Pourvu qu'il eût du bien.

FOSSINDE

Jamais, jamais, un mari pour le bien

Ne sera mien.

MÉNANDRE

5190   Que faut-il davantage ?

FOSSINDE

Qu'il ait un beau visage,

Et qu'il soit honnête homme.

MÉNANDRE

L'homme jamais ne se peut dire laid,

Pourvu qu'il le soit moins

5195   Qu'un démon ne l'est pas.

FOSSINDE

Proverbe remarquable :

Pour moi je le veux beau,

Ou bien je n'en veux point,

Si je rencontre au milieu de la rue

5200   De ces visages faits

En dépit des visages,

Et d'horreur et de peur

Ils me font tressaillir,

Et que ferais-je, ô dieux,

5205   Si je les rencontrais

Dans un lit toute seule ?

Qu'on ne m'en parle point,

Pour moi j'aime les beaux,

Et je vois que les hommes

5210   Aiment aussi les belles.

LERICE

Et bien, Fossinde, étant ton humeur telle,

Quand on voudra te donner un mari,

Nous te le ferons faire

Expressément ; car comme tu le veux

5215   Il ne s'en trouve point

Si l'on ne les commande.

SCÈNE V.
Tirinte, Alciron.

TIRINTE

Mais est-il bien possible

Que ce miroir ait si grande vertu ?

ALCIRON

N'en doute point, Tirinte,

5220   Fais seulement qu'elle y jette les yeux,

Et tu verras un effet admirable.

TIRINTE

Quel effet fera-t-il ?

ALCIRON

Contente toi, berger,

Que tel sera l'effet

5225   Que ton coeur le désire.

TIRINTE

Crois-tu qu'il puisse faire

Que Sylvanire m'aime ?

ALCIRON

Que vas-tu recherchant ?

Contente toi que je la remettrai

5230   Entre tes mains, cette belle cruelle.

TIRINTE

Du consentement d'elle.

ALCIRON

Ô la plaisante humeur !

Tirinte je te dis

Que si dans ce miroir

5235   Sylvanire regarde,

Rien ne peut empêcher

Qu'elle ne soit à toi :

Et n'es-tu pas content

Si tienne elle peut être ?

TIRINTE

5240   Je le suis pour certain.

ALCIRON

Mais écoute berger

Garde-toi bien toi-même

D'y regarder dedans.

TIRINTE

Est-ce un enchantement ?

ALCIRON

5245   Je ne suis pas, Tirinte,

De ceux qui par leurs vers

Ensanglantent la lune,

Ou qui de leurs regards

Les troupeaux ensorcellent :

5250   Mais ce miroir de sorte est composé

De choses naturelles,

Que dès que Sylvanire

Les yeux y jettera,

Assure-toi que tienne elle sera :

5255   Mais vois-tu bien de crainte qu'en quelque autre

Même effet il ne fasse

Ressouviens-toi, berger,

De l'ôter de ses mains,

Sans qu'elle prenne garde,

5260   Que ce soit à dessein :

Que si tu ne peux mieux

Fais semblant de le rompre,

Ou le romps en effet,

Quoi qu'il vaille beaucoup,

5265   J'aime mieux toutefois

Qu'il te serve à ce coup,

Ainsi que tu désires,

Et qu'il se rompe après t'avoir servi.

Que s'il t'advient, écoute bien, berger,

5270   D'y regarder peut-être par mégarde :

Ne sois point paresseux

De me venir trouver,

Afin que je te donne

Le remède qu'il faut

5275   Contre le mal qui t'en arriverait.

TIRINTE

Que ne devrai-je point

À mon cher Alciron,

Si par un tel moyen

J'obtiens le bien que mon âme désire ?

ALCIRON

5280   Aime-moi seulement.

TIRINTE

Je t'aimerai, mais éternellement.

ALCIRON

Surtout ressouviens-toi

De ne point t'étonner,

Pour chose que tu vois :

5285   Car je t'assure, et cela sur ma vie

Que tout réussira

À ton contentement.

SCÈNE VI.

TIRINTE

Or cessez mes soupirs,

Tarissez-vous mes pleurs,

5290   Adieu tristes pensées,

Désespoirs qui vouliez

Toujours m'accompagner,

Je vous bannis de moi,

Votre temps est passé,

5295   Vous n'avez plus de commerce en mon âme,

Ni mon âme avec vous,

Trop longuement mon coeur vous a permis

De loger avec lui,

Le bonheur maintenant

5300   Occupe votre place,

Et le destin se plaît même de voir

Que ma fidélité

Surmonte son pouvoir.

Des grands dieux je n'envie,

5305   Ni le nectar, ni la douce ambrosie,  [ 29 Ambrosie : ou ambroisie. Mets des divinités de l'Olympe. [L]]

Ni de tous les humains

Le bonheur le plus grand :

Rien de mortel ne saurait égaler,

Ni même la pensée,

5310   L'heur que j'attends de cet heureux miroir.

Ô cher miroir sois ministre fidèle,

Ne déçois point l'espoir que j'ai de toi ;

Et si les dieux dans les cieux ont bien mis

Une balance, un navire, un autel,

5315   Un dard, une couronne ;

Pourquoi miroir plus digne mille fois

D'être mis dans les cieux

Ne t'y mettront-ils pas ?

Dès ici je consacre,

5320   Si tu me fais ce bien,

Un saint autel à ta divinité,

Et par raison ne te devrai-je pas

Estimer comme un dieu,

Si tu me fais le bien

5325   Que tous les dieux tant de fois invoqués,

Mais invoqués en vain,

Jamais ne m'ont pu faire ?

Mais dieu quelle fortune !

Tout rit à mon dessein,

5330   Voici venir la belle Sylvanire.

Ô déité qu'en ce miroir j'adore

Sois propice à mes voeux,

Dénoue en moi la langue

Et lui serre le coeur.

SCÈNE VII.
Sylvanire, Fossinde, Tirinte.

SYLVANIRE

5335   Faut-il toujours que quelqu'un je rencontre

Qui trouble mon repos ?

FOSSINDE

Cette rencontre est peu désagreéable,

Elle se peut souffrir

Sans danger de mourir.

SYLVANIRE

5340   Je sais fort bien, Fossinde,

Que ce n'est pas celle d'un basilic,

Pour le moins que sa vue

Ne blesse ni ne tue.

FOSSINDE

Elle blesse, elle tue,

5345   Sylvanire, sa vue,

Les coeurs le savent bien,

Et si ce n'est le tien

Pour cela ne crois pas

Qu'un autre ne l'épreuve.

5350   Mais berger Dieu te garde.

TIRINTE

Dieu garde Sylvanire.

SYLVANIRE

Et toi gentil berger.

FOSSINDE

Et moi, Tirinte, ô dieux,

Ne dois-je point avoir

5355   De part en ton salut ?

TIRINTE

Malaisément t'en puis-je faire part,

Puisque moi-même, hélas,

Pour moi je ne l'ai pas.

FOSSINDE

Si tu voulais, Tirinte,

5360   Aimer celle qui t'aime,

En me rendant heureuse

Ton heur serait extrême.

TIRINTE

Vous belle Sylvanire,

Si vous vouliez aussi

5365   Bien aimer qui vous aime,

En me rendant heureux

Votre heur serait extrême.

SYLVANIRE

Tirinte je t'ai dit

Et mille et mille fois,

5370   Mets fin à tes ennuis,

Car t'aimer je ne puis.

TIRINTE

Fossinde je t'ai dit

Et mille et mille fois,

Mets fin à tes ennuis,

5375   Car t'aimer je ne puis.

FOSSINDE

Tu ne me peux aimer,

Ô Tirinte cruel !

TIRINTE

Vous ne pouvez m'aimer,

Cruelle Sylvanire.

SYLVANIRE

5380   Ce que j'ai dit, berger, te doit suffire.

TIRINTE

Ce que j'ai dit ne doit-il te suffire ?

FOSSINDE

Mais quoi mon amitié ?

TIRINTE

Mais quoi mon amitié ?

SYLVANIRE

Quelqu'autre en ait pitié.

TIRINTE

5385   Quelqu'autre en ait pitié.

FOSSINDE

Ô cruelle parole !

TIRINTE

Ô cruelle parole !

SYLVANIRE

Que le ciel te console.

TIRINTE

Que le ciel te console.

FOSSINDE

5390   D'autre salut, berger,

N'en dois-je espérer point ?

TIRINTE

D'autre salut, bergère,

N'en dois-je espérer point ?

SYLVANIRE

Point.

TIRINTE

Point.

FOSSINDE

Ô cruauté !

TIRINTE

5395   Ô cruauté !

SYLVANIRE

  Que veux-tu que j'y fasse,

Si telle est la disgrâce

De ton cruel destin ?

TIRINTE

Que veux-tu que j'y fasse,

Si telle est la disgrâce

5400   De ton cruel destin ?

FOSSINDE

Ce n'est pas le destin,

Mais c'est ta volonté

Qui t'endurcit en cette cruauté.

TIRINTE

Ce n'est pas le destin,

5405   Mais c'est ta cruauté

Qui t'endurcit en cette cruauté.

SYLVANIRE

Non, non, crois-moi, Tirinte,

Ce n'est point cruauté

Qui me contraint d'en user de la sorte.

TIRINTE

5410   C'est donc dédain.

SYLVANIRE

Ce n'est dédain non plus,

Je ne vois en Tirinte

Chose dont puisse naître

Ni dédain ni mépris.

FOSSINDE

5415   Que ne me réponds-tu

Pour le moins ces paroles,

Malicieuse Echo ?

TIRINTE

Laisse-moi je te prie,

J'ai bien la tête ailleurs :

5420   Mais, belle Sylvanire,

Est-il bien vrai que dédain ni mépris

Pour mon sujet ne soit dans votre coeur ?

Rendez m'en témoignage.

SYLVANIRE

Et quel le voudrais-tu ?

TIRINTE

5425   Recevez, Sylvanire,

Mon coeur que je vous donne.

FOSSINDE

Je le reçois.

TIRINTE

Ô l'importune fille !

SYLVANIRE

Donne le lui, Tirinte.

FOSSINDE

5430   Elle dit bien, Tirinte,

Fais ce qu'elle te dit.

TIRINTE

Eh laisse-moi, Fossinde,

Quelle mouche importune ?

Mais vous, belle bergère,

5435   Voulez-vous recevoir

Le coeur que je vous offre ?

SYLVANIRE

Tirinte je ne puis :

Une fille bien sage,

Au moins de mon humeur,

5440   Se contente d'avoir

Puissance sur son coeur.

FOSSINDE

Et bien, bien, Sylvanire,

Un jour, un jour, vous saurez que m'en dire.

SYLVANIRE

Lors comme alors, mais maintenant je suis

5445   De l'humeur que je dis.

TIRINTE

Aussi je vous confesse

Que vainement je vous faisais cette offre :

Car dès longtemps

Je ne l'ai plus ce coeur,

5450   Je le vous ai donné

Dès que je vous ai vue ;

Et toutefois, s'il est vrai qu'un mépris

Ne soit point le sujet

Du refus que vous faites,

5455   Recevez pour le moins

Ce fidèle miroir

Que je vous offre, il vous dira pour moi

De mon affection

La cause légitime,

5460   En vous représentant

Par une vraie image

La beauté qu'il verra,

Lorsque vous le verrez.

Dieux ! Vous le refusez.

SYLVANIRE

5465   Je ne refuse pas

Ce que tu me présentes :

Mais je consulte en moi

Si je le puis sans blâme recevoir.

TIRINTE

Et pourquoi, Sylvanire,

5470   Le refuseriez vous ?

SYLVANIRE

Les dons des ennemis

Sont suspects en tout temps.

TIRINTE

Je suis votre ennemi ?

Je suis donc le mien même.

SYLVANIRE

5475   L'amant est ennemi,

Si sans raison il aime.

TIRINTE

Est-ce aimer sans raison

Qu'aimer votre beauté ?

SYLVANIRE

Quel amant n'aime point

5480   Contre l'honnêteté ?

TIRINTE

Tirinte pour le moins.

SYLVANIRE

Ils disent tous ainsi :

Qui m'en sera témoin ?

TIRINTE

J'en demande du ciel,

5485   Qui contient et voit tout,

L'assuré témoignage.

J'appelle du soleil

La lumière éternelle,

Qui ne voit seulement

5490   L'univers tout entier ;

Mais sans qui l'on ne peut

Rien voir en l'univers.

Je l'appelle à témoin,

Et tous les dieux ensemble,

5495   Ceux du ciel, ceux de l'air,

De la terre et de l'onde,

Et des abîmes creux

Où commande Pluton,

Qu'ils reprochent en moi

5500   L'amour que je vous porte,

Et punissent mon coeur,

Si mon affection

Ne s'est toujours tenue

Dedans les lois du plus étroit honneur.

SYLVANIRE

5505   Oh ! Les dieux ne punissent,

Comme on dit, les serments

Des parjures amants :

Mais toutefois je crois ce que tu dis,

Et sous cette assurance

5510   Tirinte je reçois

Ce que tu me présentes :

Mais à condition

De ne le retenir

Qu'autant qu'il me plaira.

TIRINTE

5515   Et moi, bergère, et tout ce qui de moi

Sera jamais, de votre volonté

Recevra l'ordonnance,

Sans s'y point opposer,

Hormis mon coeur : mais celui-là jamais

5520   Ne vous éloignera,

Quoi que vous puissiez dire.

Heureux miroir, heureux je te puis dire,

Et plus heureux que celui qui te donne

Au mystère d'amour,

5525   Élu par l'amour même :

Souviens-toi que je l'aime,

Et l'en fais souvenir

Jusqu'à ce qu'elle sente

En sa propre personne,

5530   Qu'amour jamais l'aimer

À l'aimé ne pardonne.

SYLVANIRE

Sans mentir il est beau,

Et je le crois plus fidèle peut-être

Que n'était pas son maître.

5535   Mais qu'est-ce que je sens,

Je suis toute étourdie.

TIRINTE

Ô bon commencement !

FOSSINDE

Je le veux voir aussi,

Donnez-le moi ma soeur.

TIRINTE

5540   Non, belle Sylvanire,

Ne le lui donnez pas ;

Ce qu'aux dieux on consacre,

D'une main si profane

Ne doit être touché.

FOSSINDE

5545   Voyez le dédaigneux :

Ce qu'aux dieux on consacre,

D'une main si profane

Ne doit être touché :

Mais, discourtois berger,

5550   Je le verrai, quoi que tu saches faire.

TIRINTE

Tu ne le verras pas,

Quand je le devrais rompre.

SYLVANIRE

Tiens, berger, ton miroir,

Je suis tant hors de moi

5555   Que presque je ne sais

En quel monde je suis.

FOSSINDE

Donne le moi, berger,

Me veux-tu refuser

Le refus de quelque autre ?

TIRINTE

5560   Importune bergère,

Cesseras-tu jamais ?

En cent pièces plutôt,

Que de te le donner,

Sous les pieds je le foule.

5565   Voyez cette importune !

SCÈNE VIII.

FOSSINDE

Donc sera-t-il vrai

Que je prie et supplie

Celui qui me dédaigne,

Et qui plein de mépris,

5570   Plus je le vais suivant,

Et plus s'enfuit de moi ?

Sera-t-il vrai que par des vaines plaintes

De ce cruel j'aiguise la rigueur ?

Et pourrai-je souffrir

5575   De me voir dédaignée

De celui qu'on dédaigne ?

De ce double mépris

Tirons, Fossinde, ah ! Tirons un remède

Qui nous puisse guérir,

5580   C'est honte de souffrir

Pour un amant qui souffre pour un autre,

Et qui quand il voudrait

Ne saurait être notre.

Rompons-les donc, ces chaînes trop honteuses,

5585   Rompons-les ces liens

Dont mon coeur fut étreint,

Et d'un libre courage

Sortons de ce servage :

Et disons en sortant,

5590   Inutile constance,

Honteuse patience,

Mon coeur est allégé.

Adieu triste pensée

D'une amour insensée,

5595   Je vous donne congé.

Mais dieu qu'il est aisé

D'avoir un tel dessein,

Et qu'il est malaisé

De le mettre en effet.

5600   Je pourrai donc n'être plus à Tirinte,

J'en dénouerai les noeuds,

Ou bien je les romprai :

Mais comment peut-il être,

Que sans être à Tirinte

5605   Fossinde je puisse être ?

SCÈNE IX.
Fossinde, Satyre.

FOSSINDE

Mais qu'est-ce qui me tient

Ô dieux ! C'est le satyre.

À l'aide, à l'aide, accourez mes compagnes :

Bergers à l'aide, hélas secourez-moi !

SATYRE

5610   Crie et crie à ton gré,

Nous les verrons venir,

Ces filles déguisées

En tendres jouvenceaux :

Nous verrons leur courage,

5615   Leur force et leur adresse :

Que s'ils te peuvent mettre

Hors de mes mains, aime-les plus que moi,

Tu n'auras point de tort.

FOSSINDE

Gentil Satyre, honneur de ces forêts ?

SATYRE

5620   Me suis-je pas en peu d'heure rendu

Gentil Satyre honneur de ces forêts ?

Mais ce n'est que depuis

Que je te tiens liée.

FOSSINDE

Détache-moi, Satyre.

SATYRE

5625   Non, non, trompeuse, il faut que plus longtemps

Je sois gentil Satyre,

Honneur de ces forêts.

FOSSINDE

Détache-moi, Satyre,

Et crois qu'en liberté Je te ferai paraître

5630   L'amour que je te porte.

SATYRE

Je ne veux pas, je ne veux pas, finette,

De l'amour que tu dis

Avoir plus d'assurance

Que celle que j'en ai,

5635   Je sais bien que tu m'aimes

Comme l'agneau le loup,

Je n'en suis point en doute.

FOSSINDE

Satyre tu te trompes,

Je t'aime, il est certain,

5640   Pourquoi ne t'aimerais-je ?

Que peut-on voir en toi

Qui ne se doive aimer ?

Mais tu sais que les filles

N'osent le plus souvent

5645   Déclarer leur amour.

SATYRE

Puisqu'il est vrai, Fossinde,

Que tu m'aimes si fort,

Et comme je le crois,

Tu dois être bien aise

5650   De venir avec moi

Dans l'antre où je demeure.

FOSSINDE

Je le veux bien : mais détache ces noeuds.

SATYRE

Les dénouer, ô folle, il ne faut pas,

Car ton amour dépend

5655   De cet enchantement.

Je veux dire, Fossinde,

Qu'aussitôt que ces noeuds

Se verront détachés,

Encore plus soudain

5660   Se dénouera l'amour que tu me portes.

Mais c'est assez parler,

Allons, Fossinde, allons,

Si tu ne viens de bonne volonté

J'userai de la force,

5665   Tu sais bien si j'en ai.

FOSSINDE

Moi te suivre brutal

Honte de la nature,

Qui ne tiens rien de l'homme

Qu'un peu de la figure ?

5670   Ah j'aime mieux la mort !

Ô bergers, au secours,

Au secours mes compagnes,

Ô dieux secourez-moi !

SATYRE

Vains sont tous tes efforts

5675   Et tes injures vaines,

Enfin il faut venir.

SCÈNE X.
Adraste, Fossinde, Satyre.

ADRASTE

La femme, il est certain,

Ressemble au médecin,

Elle en fait plus mourir

5680   Par ses trompeurs appas

Qu'elle n'en guérit pas.

FOSSINDE

Adraste, Adraste, Adraste ?

ADRASTE

Adraste, et qui l'appelle ?

SATYRE

Appelle Adraste autant qu'il te plaira ;

5685   Appelle encor Tirinte,

Pour t'ôter de mes mains :

Autant vaut l'un que l'autre :

Allons, allons, te dis-je.

FOSSINDE

Au secours, au secours,

5690   Adraste vois Doris

Que Palemon emmène.

ADRASTE

Que Palemon emmène ?

Laisse-la Palemon,

Laisse-la ma Doris,

5695   Tu l'as assez gardée :

En dépit de l'amour,

Je la veux à mon tour :

Laisse-la ma Doris,

Elle est à moi, c'est mon chien qui l'a pris.

SATYRE

5700   Adraste vois-tu pas

Que ce n'est pas Doris ?

FOSSINDE

C'est Doris, vois-tu pas

Que Palemon l'emmène ?

ADRASTE

Ô que c'est bien Doris ;

5705   Tu me voudrais tromper,

Je la veux à mon tour,

Tu l'as assez gardée,

En dépit de l'amour.

SATYRE

Non, tu ne l'auras pas.

ADRASTE

5710   Donc je ne l'aurai pas ?

Tu la veux, je la veux,

Nous verrons qui des deux

Sera le maître.

FOSSINDE

Sois Hesus à mon aide !

SATYRE

5715   Ô dieux, ô dieux, comme elle m'a surpris !

Ô la malicieuse,

Comme elle a pris son temps

Pour me croiser la jambe.

FOSSINDE

Ô que dieu soit loué,

5720   Me voila démêlée

Des mains de cette bête.

SATYRE

Ah je suis tout froissé !

Le méchant animal

Qu'une femme en effet,

5725   Qui ne fait jamais mal,

Quand le dépit l'émeut,

Sinon quand elle peut.

FOSSINDE

Tu mens, vilain Satyre,

Fils de cornu, cornard,

5730   Et père d'encorné.  [ 30 Encorné : Qui porte des cornes.]

Ô le bel amoureux !

N'en a-t-il pas la mine ?

Il t'en faut donc des Nymphes ;

Il te faut des Fossindes ;

5735   Il te faut une hart

Pour t'attacher au sommet de cet arbre.

SATYRE

Va que jamais puisses-tu revenir.

Ô dieu les bras ! ô dieu la tête ! ô dieu

La hanche, et tout le corps !

ADRASTE

5740   Ô pauvre Palemon

L'amour te coûte cher.

Il est tombé il le faut secourir :

Mais ô grands dieux le vilain Palemon !

Dieux ! Il est tout velu.

5745   Dieux ! Qu'est-il devenu ?

Ne sont-ce pas des cornes

Qu'il porte sur la tête ?

Ô ce sont bien des cornes,

Mais de parfaites cornes.

5750   Ô Palemon, et qui l'eût jamais cru ?

Aussitôt marié

Tout aussitôt cornu ?

Mais dieux ! Quels sont tes pieds ?

Ce n'est donc pas assez

5755   D'avoir au front des cornes bien plantées ;

Tu veux encor de plus

Avoir les pieds cornus,

Sont-ce du mariage

Les plus beaux avantages ?

5760   Si tous ceux qui s'épousent

En ont autant que toi,

Fi, fi, du mariage

Et de ses avantages,

Garde les Palemon

5765   Je n'en veux point pour moi :

Ô dieu le mariage

A fait d'un Palemon

Une bête sauvage.

SATYRE

Le grand saut que j'ai pris,

5770   Je ne puis plus marcher :

Que maudit soit la femme !

Que maudit soit l'amour !

Maudit qui l'engendra,

Maudit qui l'allaita,

5775   Et maudit soit qui jamais le suivra.

LE CHOEUR

Les mortels sont toujours en guerre,

Nul n'a repos dessus la terre :

Si la fortune est dans la cour,

Dedans nos bois aussi nous trouble amour.

5780   Dans les grandes cours la fortune

Fait sa demeure plus commune,

Comme le foudre tournoyant

Les hautes tours va plutôt foudroyant.

Nous dans l'épais de nos bocages,

5785   Bien qu'exempts de si grands orages,

D'amour nous ressentons les coups

Non moins cruels, quoi qu'ils semblent plus doux.

Mais bien qu'autrement on le pense,

Amour plus aigrement offense

5790   Ceux desquels il est le vainqueur ;

Car tous ses coups ne s'adressent qu'au coeur.

Ainsi d'une guerre ordinaire

Ce que fortune ne peut faire,

Amour le fait plus finement,

5795   Afin que nul ne vive sans tourment.

ACTE IV

SCÈNE I.
Aglante, Tirinte, Hylas.

AGLANTE

Tirinte il est certain

Que j'aime et que j'adore

Une beauté, que rien du tout n'égale

En son extrémité

5800   Que ma fidélité.

TIRINTE

Celle de qui mon coeur

Honore le mérite,

Aglante, est un soleil,

Et je suis le phoenix

5805   En ma fidélité,

Qui brûle à son bel oeil.

HYLAS

Et moi j'en adore une

Faite comme la lune,

C'est à dire inconstante,

5810   Et si je m'en contente.

AGLANTE

Celle de qui les beaux yeux m'ont surpris,

Tirinte, en sa beauté

Est vraiment un soleil :

Mais un soleil, ô dieux,

5815   Si glorieux qu'il ne veut pas permettre

Que son phoenix en mourant je puisse être.

TIRINTE

Et celle que j'adore

Est si bien sans égale,

Qu'encore que ma foi

5820   Et mon affection

Soient enfin parvenues

À toute extrémité,

Si sont-elles, Aglante,

Moindres que sa beauté.

HYLAS

5825   La mienne est toute telle

Que la tienne, Tirinte,

Quoi qu'elle ne soit pas

Des plus belles du monde,

Parce que sa beauté

5830   Est plus grande beaucoup

Que ma fidélité.

Et telle que tu dis,

Aglante, qu'est la tienne,

Toute telle est la mienne ;

5835   Car je ne puis, quoi que je sache faire,

Être son seul phoenix,

Parce que la folâtre

En veut toujours pour le moins trois ou quatre.

Mais, Aglante, dis-moi,

5840   Et dis-le aussi, Tirinte,

Dites-le moi tous deux

Quelles sont ces deux belles ?

AGLANTE, TIRINTE

Belles.

HYLAS

Belles aux yeux

Qui comme vous les voient.

AGLANTE

5845   Qui la voit autrement,

Celle pour qui mon coeur

Est tout rempli de flamme,

Est bien aveugle, Hylas,

Et s'il ne le sait pas.

TIRINTE

5850   Qui dirait le soleil

N'avoir point de lumière,

On dirait par raison

Que son oeil n'y voit guère ;

Mais de celle que j'aime

5855   Qui ne voit la beauté

Extrême comme elle est,

On peut assurément

Dire qu'extrême est son aveuglement.

HYLAS

Soit ainsi que vous dites,

5860   Je m'en remets à vous,

Si tous deux vous croyez

À vos mêmes paroles :

Mais ce que je demande,

C'est de savoir enfin

5865   Quel fut le trait

Dont amour se servit

Pour faire vos conquêtes.

AGLANTE, TIRINTE

Beau.

HYLAS

Beau vous l'avez dit,

Je ne demande pas

5870   Si vous le trouvez beau :

Mais qui sont ces beaux yeux ?

AGLANTE

Hylas, c'est l'oeil qui d'un clin de paupière,

La haussant ou baissant,

Peut, s'il lui plaît, enflammer tous les coeurs

5875   D'amour et de désir,

Quoi qu'ils eussent en eux

Tous les glaçons et les neiges plus froides,

Dont en tout temps blanchissent du mont d'or

Les sommets plus chenus,

5880   Et les rochers plus nus.

HYLAS

Dis-le plus clairement.

TIRINTE

C'est l'oeil qui désarmant

Pour un moment sa beauté de dédain,

Peut désarmer l'âme la plus barbare,

5885   Contre sa volonté,

De toute liberté.

HYLAS

Ce n'est encor assez.

AGLANTE

C'est l'oeil, Hylas, c'est le bel oeil qui peut,

Toutes les fois qu'il veut,

5890   Écrire d'un seul trait

Dans le coeur des humains

Les lois plus rigoureuses,

Qui se puissent trouver

Dans le règne d'amour,

5895   Sans qu'un seul coeur

Ose ou puisse espérer

De ravoir sa franchise

À telles lois soumise.

HYLAS

Dis-le moi d'autre sorte.

TIRINTE

5900   C'est l'oeil, Hylas, c'est l'oeil qui doucement

Brûlant d'amour tout autre,

N'élance dans mon coeur

Que foudre et que rigueur.

HYLAS

Ni même encor ne le connais-je pas,

5905   Cet oeil dont vous parlez.

AGLANTE

Si quand on dit, que la terre, ô berger,

De ce germe fécond

Qu'elle reçoit du ciel,

D'agréable parure

5910   S'embellit de nouveau :

Si quand on dit, qu'amour va rallumant

Au coeur de la nature

Ses flambeaux à moitié

Sous la neige assoupis

5915   D'un rigoureux hiver :

Si quand on dit, que mille fleurs nouvelles

Émaillent à l'envi

Le beau sein de nos prés,

Et qu'on voit par les champs

5920   La douce tourterelle,

La simple colombelle,  [ 31 Colombelle : Petite colombe, au propre et au figuré. [L]]

Avec leurs compagnes

Redoubler leurs baisers,

Et montrer le transport

5925   Qu'amour fait naître en elles

D'un trémoussement d'ailes ;

Et que tout amoureux

Le rossignol mignard

Vole de branche en branche,

5930   De bocage en bocage,

Invitant sa compagne

Par sa douce harmonie

À l'amour qui le lie,

Nous entendons sans doute le printemps :

5935   Pourquoi de même aux effets que je dis,

Ne reconnais-tu l'oeil

Qui cause mon trépas ?

HYLAS

Je ne le connais pas.

TIRINTE

Si quand on dit, que la terre altérée

5940   Béante en mille lieux

D'extrême sécheresse,

Désire l'eau pour alléger l'ardeur

Qui la sèche et la cuit :

Si quand on dit, que le dieu de Lignon

5945   Découvre de son lit

En divers lieux les humides cachettes,

Faute de l'eau qu'un soleil trop ardent

Lui sèche et lui consume ;

Nous entendons incontinent l'été :

5950   Pourquoi de même aux effets que je dis,

Ne reconnais-tu pas

Le bel oeil que j'adore ?

HYLAS

Je ne le puis encore.

AGLANTE

Si quand on dit, que les fruits sur la branche

5955   Vont jaunissant

Des feuilles dépouillés,

Que nos fertiles champs

Où Cerès ondoyait

Sur des épis dorés,

5960   Veufs des riches moissons

Qu'ils avaient autrefois,

N'ont pour toute parure

De leurs sillons, que le chaume resté

Témoin des doux larcins

5965   Du courbé moissonneur :

Si quand on dit, que les dons de Bacchus

Rougissent sous le pampre,

Retortillé de cent plis l'un sur l'autre ;

L'on sait que c'est l'automne :

5970   Pourquoi de même aux effets que je dis,

Ne reconnais-tu l'oeil

Dont la beauté me poingt ?

HYLAS

Je ne la connais point.

TIRINTE

Si quand on dit, que les vents courroucés

5975   L'un contre l'autre

Animent la fureur

D'un dangereux orage :

Si quand on dit, que nos plaisants ruisseaux

Vont arrêtant leur pas

5980   Sous la croûte endurcie

De leur cristal, pour avoir vu peut-être,

Non pas d'une méduse,

Mais des froideurs le visage effroyable ;

Nous entendons l'hiver :

5985   Pourquoi de même aux effets que je dis,

Ne reconnais-tu l'oeil

Qui me met au cercueil ?

HYLAS

Or sus je le connais,

Je le connais enfin

5990   Cet oeil dont vous parlez,

C'est le bel oeil de Stelle,

De Stelle la bergère,

De toutes les bergères

Celle que j'aime mieux.

AGLANTE

5995   Nous amoureux de Stelle ?

TIRINTE

Elle n'est pas, ce me semble, assez belle.

HYLAS

C'est elle toutefois,

Qui peut d'un seul clin d'oeil

Me surprendre le coeur

6000   Qu'elle retient encore.

Et c'est elle qui peut

M'écrire avec cet oeil

Les pures lois d'amour

Dans le plus sain de l'âme ;

6005   Ainsi faisant en moi

Les effets que vous dites,

N'ai-je raison de dire que c'est elle ?

AGLANTE

Tu te trompes, berger,

Non, non, ce n'est pas elle,

6010   Stelle est belle, il est vrai :

Mais combien s'en faut-il

Qu'elle n'arrive à la beauté de celle

Que j'adore en mon coeur ?

Figure toi que toutes les beautés

6015   Que la nature a faites,

Étant jointes ensemble,

Pour embellir un sujet de tout point,

Auprès de celle-ci

Resteraient imparfaites.

TIRINTE

6020   Figure toi, berger,

Que celle que j'adore,

Comme un soleil surpasse

Toutes autres clartés,

Elle surpasse aussi toutes beautés.

HYLAS

6025   Vous le dites ainsi :

Mais voyez vous, bergers,

J'en jurerais de même

De celle aussi que j'aime :

Mais je dis tout autant

6030   Que vous sauriez tous deux

Jurer et rejurer,

Et parjurer encore :

Je sais bien toutefois

Que vous n'en croyez rien,

6035   Aussi ne fais-je pas

De ce que vous me dites.

Donc pour savoir qui de nous a raison

Prenons un juge, et ce qu'il en dira,

Soit banni de l'amour

6040   Qui ne l'avouera.

SCÈNE II.
Hylas, Aglante, Tirinte, Fossinde.

HYLAS

Tout à propos, bergers,

Ne voici pas le juge qu'il nous faut ?

AGLANTE

Je la veux bien pour telle.

HYLAS

Et moi je la veux bien

6045   Pour juge et pour maîtresse,

Je n'en refuse point

Qui soient faites comme elle.

FOSSINDE

Tirinte, et toi pour quelle veux-tu ?

TIRINTE

Je ne te veux pour rien

6050   Que pour une importune.

AGLANTE

Il semble que Tirinte,

Pour ne sortir du devoir de berger

Envers si belle fille,

Soit obligé de parler d'autre sorte.

TIRINTE

6055   Aglante, te plaît-elle ?

AGLANTE

Elle me plaît comme elle me doit plaire.

Je veux dire, Tirinte,

Que sa beauté, sa vertu, son mérite

Obligent tout berger

6060   À l'honorer, à l'aimer et servir.

TIRINTE

Or s'il est vrai qu'elle te plaise tant,

Prends-la, je te la donne,

Et ne m'en parle plus.

HYLAS

Oui-da je la prendrai,

6065   Et de bon coeur encore.

FOSSINDE

Laisse, Hylas, laisse-moi,

Tu n'es pas pour Fossinde,

Ni Fossinde pour toi,

Stelle en appellerait.

6070   Mais voyez je vous prie,

Voyez le dédaigneux,

Je suis son importune :

Aglante, ce dit-il,

Prends-la, je te la donne,

6075   Et ne m'en parle plus.

Oui, oui, je te la donne :

Comme si tu pouvais

Me donner à quelqu'un :

Et quel pouvoir crois-tu d'avoir, Tirinte,

6080   Dessus Fossinde afin de la donner ?

Impertinent berger,

Penses-tu bien, peut-être,

Que Fossinde soit tienne,

Ou qu'elle la veuille être ?

6085   Non désabuse-toi,

Personne n'eut jamais

Du pouvoir sur Fossinde,

Ni nul jamais l'aura

Qui ressemble à Tirinte.

6090   Malgracieux berger,

Vraiment il est joli

En cette opinion :

Je suis son importune :

Prends-la, je te la donne :

6095   Le libéral berger,

N'est-il pas bien plaisant

De donner de la sorte

Ce qui n'est pas à lui ?

Attends, attends, Tirinte,

6100   Attends à me donner

Lorsque je serai tienne,

Et si jusques alors

Tu veux attendre à faire tes présents

Tu n'en feras jamais.

6105   Mais, Aglante, sais-tu,

Sais-tu point la raison,

Pourquoi Tirinte est si fort libéral

Envers Aglante, il faut que tu le saches,

C'est qu'il voudrait, le cauteleux qu'il est,

6110   Le change te donner,

Pour être seul à suivre Sylvanire :

Car il en meurt d'amour.

Mais sois certain, Aglante,

Qu'elle ne l'aime point,

6115   Et que si quelque chose

Elle a jamais aimée,

C'est Aglante sans plus.

Or va, Tirinte, aime bien Sylvanire,

Elle me vengera

6120   De tes impertinences.

SCÈNE III.
Le messager, Aglante, Tirinte, Hylas.

LE MESSAGER

Ô dieu quelle pitié !

Quelle compassion !

AGLANTE

Qu'est-ce qu'a ce berger ?

LE MESSAGER

Voir cette belle fille

6125   En cet état ; car c'est bien la plus belle,

La plus discrète,

Et pleine de mérite

Qui soit en la contrée.

AGLANTE

Qu'est-ce qu'il dit de belle ?

LE MESSAGER

6130   Mais voir son père et sa mère affligés

Comme je les ai vus,

Je confesse pour moi

Que je n'en ai ni le coeur ni la force.

Ô dieux ! ô dieux quelle extrême pitié !

TIRINTE

6135   Mais de qui parle-t-il ?

AGLANTE

De Sylvanire, il n'en faut point douter,

Et le coeur me le dit :

Hylas saches-le un peu,

Je n'ai pas le courage

6140   De le lui demander.

HYLAS

S'il ne parlait de père et de mère,

J'aurais opinion

Que ce serait de Stelle,

Comme étant la plus belle.

LE MESSAGER

6145   Mais ils ont bien raison,

Ce père et cette mère,

De plaindre et de pleurer.

TIRINTE

Gentil berger, Pan te soit favorable.

D'où procèdent tes plaintes ?

LE MESSAGER

6150   Quand mes plaintes seraient

Plus grandes mille fois

Qu'elles ne le sont pas,

Encor ne sauraient-elles

Atteindre à la grandeur

6155   Du sujet que j'en ai,

Ou bien pour dire mieux

Que nous en avons tous.

AGLANTE

Que nous en avons tous ?

LE MESSAGER

Que nous en avons tous :

6160   Car la perte est commune

À toute la contrée ;

Et par ainsi la plainte

En doit être commune :

Car sachez, ô berger !

6165   Sachez que Sylvanire.

AGLANTE

Ah ne l'ai-je pas dit ?

LE MESSAGER

L'honneur de ces forêts,

Où la beauté s'admire,

Où la vertu s'estime,

6170   Où la perfection

Est en perfection,

Est proche du trépas,

Si morte elle n'est pas.

AGLANTE

Ah ! Sylvanire est morte,

6175   Et toi tu vis encore,

Ô misérable Aglante ?

LE MESSAGER

Elle n'était pas morte

Quand la compassion

M'a contraint de partir :

6180   Mais je crois qu'à cette heure

Elle est morte sans doute :

Ces roses et ces lys,

La beauté de sa joue,

Étaient déjà tous pâles et ternis,

6185   Et le corail vivant

De cette belle bouche

En neige était changé.

Les feux qu'en ses beaux yeux

Elle voulait avoir,

6190   Comme un soleil couvert d'épaisse nue,

Avaient déjà leur lumière perdue,

Et partout le visage

On ne voyait qu'une pâleur mortelle :

Encor elle était belle.

TIRINTE

6195   D'où procède son mal ?

LE MESSAGER

Personne ne le sait :

Mais on croit toutefois

Qu'elle est empoisonnée.

TIRINTE

Qu'elle est empoisonnée ?

LE MESSAGER

6200   Chacun le dit ainsi.

AGLANTE

Or va, berger, et raconte partout

Qu'Aglante ne vit plus,

Et qu'en sa mort, tout son plus grand martyre

C'est n'avoir d'un moment

6205   Devancé Sylvanire.

LE MESSAGER

Secourez-le, bergers, car il évanouit.

Il aimait Sylvanire :

Quelle force d'amour !

Et puis elles n'ont point

6210   De pitié des amants,

Ces cruelles beautés ;

S'il n'a secours il est perdu sans doute,

Je vais quérir de l'eau,

Criez lui cependant,

6215   Mais criez fort, qu'elle est encore en vie,

Et que son père et que sa mère aussi

La vont conduire au temple d'Esculape

Pour ravoir sa santé.

Eh ! Laissez que je courre

6220   Pour apporter de l'eau.

TIRINTE

Mais avant que partir,

Dis-moi je te supplie

Où Sylvanire était.

LE MESSAGER

Auprès du carrefour

6225   Qu'on nomme de Mercure.

HYLAS

Laisse l'aller, Tirinte,

Le mal nous presse.

TIRINTE

Ô malheureux Tirinte !

Ô faux et déloyal !

6230   Il en mourra le traître,

Et mon coeur trop crédule.

SCÈNE IV.

HYLAS

L'homme n'a point de bien

Du tout exempt du mal,

Et quant à moi,

6235   De tous les animaux,

Je crois qu'il est le plus infortuné,

Et je le crois de sorte,

Que si des dieux le plus puissant de tous

Me venait dire, Hylas

6240   Choisis des animaux,

Dont par l'expérience

Tu connais la nature,

Lequel de tous plutôt tu voudrais être,

Et par Styx je te jure  [ 32 Styx : Fleuve qui, selon la mythologie, coulait aux enfers ; les dieux juraient par le Styx, et ce serment ne pouvait être violé. [L]]

6245   De te donner à ton élection

L'être que tu voudras,

Je choisirais tous les autres plutôt

Que celui d'homme, estimant que de tous

C'est le plus misérable :

6250   Car si nous voulons prendre

Celui qui de chacun

Est nommé malheureux,

N'en cherchons point que l'âne,

La pauvre bête a le plus dur destin,

6255   À ce qu'on dit, de tous les animaux,

Et semble n'être né

Que pour la peine et que pour le bâton ;

Et toutefois il n'a que les seuls maux

Qu'il a de sa nature :

6260   Nous au contraire, outre ceux qu'en naissant

La nature nous donne,

De bien plus grands avec notre imprudence

Nous-nous en imposons.

Si quelqu'un parle mal

6265   Nous sommes en colère :

Si quelque chien hurle à l'entour de nous,

Si le sel tombe alors que nous soupons,

Si nous éternuons

À de certaines heures,

6270   Si nous voyons à gauche le croissant,

Si nous choppons au sortir d'une porte,

C'est un mauvais présage,

Et commençons dès lors

À ressentir le mal

6275   Dont nous vont menaçant

Ces mal fondés augures.

Mais ces opinions,

Mais ces ambitions,

Mais ces ardents désirs

6280   Dont amour nous consume,

Dieux ! Que sont-ce autre chose

Que des maux ajoutés

Aux maux de la nature ?

Et c'est pourquoi nul entre tous les hommes

6285   N'a vécu, qui ne vit,

Ni ne vivra jamais,

Pour heureux qu'il puisse être,

Du tout exempt du mal ;

Si bien que l'on peut dire

6290   Avec verité,

Qu'être homme, c'est à dire,

N'être jamais sans mal.

Que ce pauvre berger

Que je tiens en mes bras

6295   En saurait bien que dire.

Pauvre berger, qui dés l'heure qu'il vit

L'ingrate Sylvanire,

N'a jamais eu que peine et que martyre.

Ô folle et des humains

6300   Inhumaine constance,

Quelle erreur insensée

Dedans le coeur de l'homme t'a produite,

Pour le combler entièrement de maux ?

N'était-ce pas assez

6305   Qu'Aglante eut de l'amour,

Les espoirs impossibles,

Les desseins mal fondés,

Les désirs insensés,

Les tourments inhumains,

6310   Les passions ardentes ?

N'était-ce pas assez

Qu'il ressentit ensemble

Les feux d'amour, les glaces du dédain,

Les coups de la beauté

6315   De cette Sylvanire,

Et ceux de son empire ?

Sans que cette folie,

Qu'on appelle constance,

Par des noeuds tyranniques

6320   L'attachât à jamais

À cette servitude,

Comme un Sysiphe au tourment de la roue ?

Or le voici surpayé de ses peines,

Le voici presque mort,

6325   Et cet erreur est tellement encore

Dedans son coeur ancrée,

Que s'il revit sans doute il choisira

De remourir cent fois,

Cent et cent fois plutôt,

6330   Que de rompre les noeuds

Qui le font malheureux.

SCÈNE V.
Ménandre, Lerice, Hylas, Sylvanire, Le messager, Aglante.

MÉNANDRE

Prends courage ma fille,

Allons jusques au temple

De ce grand Esculape.  [ 33 Esculape : dieu romain de la médecine (Asclepios en grec). Selon le mythe grec, il est le fils d'Apollon et de Coronis.]

SYLVANIRE

6335   Ah ! Mon père je meurs.

LERICE

Soutenez-la, Ménandre,

Pour moi je n'en puis plus.

SYLVANIRE

Hélas ! Je meurs, ma mère.

MÉNANDRE

Or sus efforce-toi,

6340   Esculape sans doute

Te donnera ta première santé :

Allons au temple, allons.

SYLVANIRE

Ô dieux ! Je n'en puis plus.

LE MESSAGER

Enfin j'en ai trouvé,

6345   Voici de l'eau, berger,

Mais je ne sais si ce n'est point trop tard.

HYLAS

Apporte, apporte vite,

Le coeur lui bat encore.

SYLVANIRE

Mais qu'est-ce que je vois ?

6350   Eh ! N'est-ce point Aglante ?

C'est lui sans doute : ô le pauvre berger,

Qui l'a mis en ce point ?

HYLAS

C'est Sylvanire. Et toi, berger, apporte,

Donne moi l'eau, pour voir si nous pourrons

6355   Rappeler ses esprits.

SYLVANIRE

C'est Sylvanire. Et comment ce peut-il,

Que sans le vouloir faire

Je l'aie ainsi traité ?

HYLAS

C'est le bruit de ta mort :

6360   Mais, berger, je te prie

Jette lui bien de l'eau,

Cependant à l'oreille

Je m'en vais l'appeler.

Aglante, Aglante, ah prends courage Aglante,

6365   Aglante, Aglante.

SYLVANIRE

Il est mort pour certain,

Hélas c'est grand dommage !

Mon père, s'il vous plaît,

Laissez que je me baisse

6370   Auprès de son oreille,

Ma voix peut-être

Aura plus de vertu.

MÉNANDRE

Je le veux bien, ma fille.

LERICE

Dieu qu'elle est charitable,

6375   À moitié morte encore elle a pitié

Du mal d'autrui.

HYLAS

Mais voyez la finesse

Elle le baise : ingénieux amour.

SYLVANIRE

Aglante, Aglante. Écoute Sylvanire,

6380   Sylvanire t'appelle,

Réponds à Sylvanire.

HYLAS

Ô puissance d'amour,

Au nom de Sylvanire

Voyez comme il revient.

SYLVANIRE

6385   Courage, Aglante, ouvre les yeux, et vois

Que voici Sylvanire.

AGLANTE

Quel Mercure puissant

Mon âme a rappelée

Des Champs Élysiens ?

HYLAS

6390   Ce n'est pas un Mercure,

Regarde bien, Aglante,

C'est Sylvanire.

AGLANTE

Ô dieux ! C'est Sylvanire,

Et je n'adore point

Encor cette beauté

6395   Qui m'a donné la vie ?

LE MESSAGER

Quel miracle d'amour !

À sa voix seulement

Il a repris la vie :

Si je ne l'eusse vu,

6400   J'avoue et je confesse,

Que je ne l'eusse cru.

Je m'en vais le conter

Aux bergers d'alentour,

Afin que plus encore

6405   Chacun l'amour honore.

HYLAS

J'en veux faire de même,

Avec toi je m'en vais,

Pour à chacun redire,

Toi la force d'amour,

6410   Et moi de Sylvanire.

SCÈNE VI.
Aglante, Sylvanire, Ménandre, Lerice.

AGLANTE

Dieux ! Que ne dois-je pas

À cette belle, et très belle bergère,

Pour m'avoir rappelé

De la mort à la vie ?

SYLVANIRE

6415   Je n'ai rien fait pour toi

Que je ne dusse faire,

Chacun est obligé

De servir ton mérite.

Mais ne vous plaît-il pas

6420   Que nous allions, mon père,

Rendre nos voeux au temple d'Esculape ?

MÉNANDRE

Allons ma fille, il est bien raisonnable

De le remercier

Du bien qu'il nous a fait,

6425   Te redonnant ta première santé.

SYLVANIRE

Dieux ! Qu'est-ceci, dieu qu'est-ce que je sens ?

Quel mal nouveau, et quelle défaillance

Me prend encore un coup ?

Ah ! Ma mère je meurs.

LERICE

6430   Mais que sera-ce enfin ?

Nous pensions que ton mal

Fut un peu soulagé,

Tout au contraire, au lieu d'allègement,

C'est un rengrégement.  [ 34 Rengrégement : Augmentation. [L]]

6435   Mais, Aglante, aide-nous :

Elle se meurt, ô dieux !

Elle n'a plus de force.

AGLANTE

Quel étrange accident ?

MÉNANDRE

Il ne faut plus espérer en sa vie.

LERICE

6440   Ah mère désolée !

MÉNANDRE

Ah père, non plus père,

Ou père sans enfant !

AGLANTE

Mais fallait-il, hélas !

Eh ! Fallait-il qu'Aglante

6445   Revint en vie, afin de voir mourir

Celle qui fut sa vie,

Pour remourir encore

D'une seconde et plus sensible mort ?

LERICE

Destin qui me ravis

6450   Ce que jadis le ciel m'avait donné,

Combien en me l'ôtant

Me fais-tu plus de mal,

Qu'en l'octroyant on ne me fit de bien ?

AGLANTE

Il fallait donc qu'avec les mêmes yeux

6455   Que j'avais vu tant de rares merveilles,

J'en visse, et j'en pleurasse

La déplorable perte.

À quoi destins me réservez-vous plus ?

À quels malheurs m'ordonnez vous encore,

6460   Pour rendre cet Aglante,

Des malheureux en somme,

Le plus malheureux homme ?

MÉNANDRE

Ah chère fille ! Ah fille que je n'ose

Appeler plus ma fille !

6465   Ah chère Sylvanire !

Est-ce ainsi que le ciel

Trompe nos espérances ?

Est-ce ainsi qu'il lui plaît

Se moquer des desseins

6470   Des hommes malheureux ?

Hélas j'avais pensé,

Et non point sans raison

Je l'avais esperé,

Puisqu'aux lois de nature

6475   Cet espoir se fondait,

Qu'après avoir été

De mes faibles années

Le support charitable,

Lorsque la mort finirait ma journée

6480   Tu me clorais les yeux

Avec tes propres mains,

Et dedans le cercueil,

M'arrosant de tes larmes,

D'un doux baiser de fille,

6485   Tu me dirais enfin,

Va t'en, va t'en, mon père,

Va t'en en paix pour la dernière fois.

Combien hélas ! Combien sont-ils changés,

Par un destin contraire,

6490   Tous ces justes desseins,

Puisqu'il faut que ton père

Te rende les devoirs

Qu'il espérait de recevoir de toi.

AGLANTE

Ô ciel ! Que la douleur

6495   Me contraint de nommer

Injuste, ou bien aveugle :

Injuste en m'éloignant

De celle à qui le destin m'a donné ;

Aveugle en me voyant,

6500   Qu'aussi bien je ne puis

Vivre éloigné de celle

Pour qui je vis, et pour qui je veux vivre ;

Que penses-tu de faire ?

Quoi ? Me tenir en vie

6505   Et lui donner la mort ?

Ah ! Nul vivre ne peut,

Lorsqu'il n'a point de coeur,

Et tu me le ravis

Ravissant Sylvanire.

LERICE

6510   Sera-t-il donc vrai,

Ô mon très cher enfant,

Que tu nous sois ôtée,

Sans avoir le loisir

De nous dire un adieu ?

6515   Ah ! Ne le souffrez pas,

Destins rendez-la moi,

Rendez-la moi, ma chère Sylvanire.

AGLANTE

Que si le ciel veut avoir pour rançon

De quelque autre la vie,

6520   Reçois, destin, la mienne, je te prie.

MÉNANDRE

Mais la mienne plutôt,

La mienne surannée.

AGLANTE

Mais la mienne déjà

Parvenue à tel point,

6525   Que quoi qu'à l'avenir

S'avance mon trépas,

Je ne puis perdre, au malheur où je suis,

Pour chaque jour que des siècles d'ennuis.

LERICE

Ô Sylvanire ?

AGLANTE

Ô belle Sylvanire ?

MÉNANDRE

6530   Sylvanire, ma fille ?

AGLANTE

Ah Sylvanire ! Hélas n'oyez-vous point ?

Oyez Lerice, oyez Ménandre aussi,

Oyez, oyez Aglante,

Aglante oyez, Aglante.

MÉNANDRE

6535   Ô dieux ! Elle revient.

AGLANTE

Elle revient, ô dieux !

LERICE

Sois à notre aide, ô puissant Esculape.

AGLANTE

Courage, Sylvanire,

Ouvrez les yeux, et voyez qu'en vivant

6540   Vous donnez vie à quatre.

MÉNANDRE

Prends courage, ma fille.

LERICE

Vois la douleur amère

Que pour toi souffre, et ton père et ta mère.

SYLVANIRE

Ô puissants dieux, qui tenez en vos mains

6545   Les jours comptez de notre frêle vie,

Permettez m'en autant

Qu'il m'en faut seulement

Pour décharger mon coeur

D'un blâme qui l'oppresse.

6550   Séchez vos pleurs, mon père, je vous prie,

Et vous ma mère aussi,

Souvenez-vous que les dieux ne font rien

Sinon pour notre bien,

Et s'il leur plaît de mes tendres années

6555   Achever ma journée,

Ils le font pour mon mieux,

Pour éviter, peut-être,

Ou pour vous, ou pour moi,

Quelque plus grand malheur.

LERICE

6560   Mais quel malheur plus grand ?

MÉNANDRE

Où s'en peut-il trouver ?

AGLANTE

Ah le ciel n'en a point !

SYLVANIRE

Le ciel, Aglante, a tout ce qu'il lui plaît,

Et souviens-toi qu'il peut tout dessus nous,

6565   Car il est tout puissant,

Et qu'il fait toujours bien,

Parce qu'il est tout bon :

Je vous conjure donc

Que je ne sois point cause

6570   Qu'il jette dessus vous

Les traits de son courroux,

Ô mon père et ma mère :

Que s'il vous ôte à cette heure une fille,

Il peut, s'il veut, égaler vos enfants

6575   Au nombre des cheveux

Qui sont sur votre tête,

Encor qu'il semble bien

Que vos vieilles années

Y puissent contredire :

6580   Mais au grand dieu tout est facile à faire.

Séchez donc vos pleurs,

Je vous supplie encore,

Et croyez que je pars

Du nombre des vivants,

6585   Sans emporter nul regret de ma vie.

Deux choses seulement

Me pressent, je l'avoue :

L'une de n'avoir pu

Jusqu'ici satisfaire

6590   À ce que je vous dois,

Ô mon père et ma mère :

Mais recevez ma bonne volonté.

LERICE

Dieu quel bon naturel !

MÉNANDRE

Ta volonté, ma fille,

6595   Nous est tant agréable,

Que nous la recevons

Pour plus encor que tu ne nous dois pas.

SYLVANIRE

Le ciel en soit loué,

Et cette amour de père

6600   Qu'outre tous mes mérites

Le ciel a mise en vous :

Mais oserai-je à la fin de ma vie,

Car je sens bien qu'elle me va laisser,

Oserai-je mon père,

6605   Oserai-je ma mère,

Avec votre congé,

Avant que de partir,

Me décharger de cet autre fardeau

Qui me presse et m'oppresse ?

LERICE

6610   Ton père le veut bien.

SYLVANIRE

Le voulez-vous mon père ?

MÉNANDRE

Je le veux, Sylvanire,

Et dis et fais tout ce que tu voudras,

Je t'en remets tout le pouvoir que j'ai.

SYLVANIRE

6615   Le ciel vous rende à tous deux le loyer

D'une telle bonté,

Puisqu'il ne m'est permis.

L'ingratitude, à ce que bien souvent

Vous m'avez dit, mon père,

6620   Est un faix si pesant,

Que la terre sur qui

Tout l'univers s'appuie,

Sans se lasser ne la peut supporter,

Et c'est pourquoi surchargée en mon âme

6625   D'un faix tant malaisé,

Puisque tous deux vous me le permettez,

Je m'en déchargerai.

Voyez vous ce berger,

Dont le visage est tout couvert de pleurs,

6630   Sachez mon père, et vous ma mère aussi,

Que quatre ans sont passés

Qu'il aime Sylvanire,

Mais d'une telle amour

Que je puis dire en quatre ans qu'elle dure

6635   N'avoir jamais remarqué chose en lui,

Ni dans ses actions,

Ni parmi ses paroles,

Dont une honnête fille

Se peut croire offensée.

6640   Or les dieux soient témoins,

Il le sait bien lui-même,

Si durant ces quatre ans

Jamais mes actions,

Ni jamais mes paroles,

6645   Ont rendu connaissance,

Ni que je reconnusse,

Ni que j'eusse agréable,

Cette amour estimable.

Mais ne crois pas, Aglante,

6650   Que nul mépris en ait été la cause,

Je sais que tu vaux mieux

Que ce que tu recherches :

Le seul devoir d'une fille bien née

Me contraignait d'en user de la sorte :

6655   N'en doute point, Aglante,

Car encor que je sois

Dans ces bois d'ordinaire,

Je ne suis pas pourtant

Insensible comme eux :

6660   Ta vertu, ton amour,

Et ta discrétion

Firent sur moi le coup que tu voulais.

Ô mort ! Attends, attends encor un peu,

Que je puisse finir

6665   Avant que tu finisses.

Mais sachant bien que mon père et ma mère

Faisaient dessein de m'allier ailleurs,

Je fis dessein aussi

De faire à cette amour

6670   Un tombeau de silence,

Voulant plutôt mourir

Que de contrevenir

Au respect que je dois

À ceux qui m'ont fait naître.

6675   Mais maintenant que les dieux ont voulu,

Les dieux tous bons et sages,

Par ma fin avancée,

Tous les noeuds dénouer,

Avant qu'être nouées,

6680   Du futur mariage,

Et que ceux qui sur moi

Ont tout pouvoir m'en donnent le congé :

Saches, ami, qu'amour jamais plus grande

Ne s'éprit dans un coeur,

6685   Que celle que pour toi

Sylvanire a conçu,

Et pour enfin partir

Du tout exempte et du tout déchargée

De cette ingratitude,

6690   Le voulez-vous tous deux ?

MÉNANDRE

Nous le voulons ma fille.

SYLVANIRE

Hélas, je n'en puis plus !

Tends-moi la main, Aglante,

Et la mienne reçois :

6695   Si je n'ai pu vivre femme d'Aglante,

Je meurs femme d'Aglante :

Le veux-tu bien berger ?

AGLANTE

Ô dieux ! Si je le veux ?

SYLVANIRE

Et vous mon père, et vous ma mère aussi,

6700   Ne le voulez vous pas ?

MÉNANDRE

Nous le voulons, ma fille.

À quoi sert-il de le lui refuser ;

Aussi bien elle est morte.

Voici le dieu, Lerice,

6705   Dont jadis Sylvanire

Voulait être druide,

Et servir les autels.

SYLVANIRE

Ô dieu je meurs ! Mais je meurs bien contente

De mourir tienne, Aglante.

AGLANTE

6710   Dieux ! Elle est morte.

LERICE

  Hélas ! Hélas ! Ma fille.

MÉNANDRE

Elle est morte à ce coup.

AGLANTE

Elle est donc morte, ô dieux !

Et moi je vis encore ?

Je vis encore, et j'ai devant mes yeux

6715   La belle qui m'appelle,

Sans que j'aille après elle ?

LERICE

Ô dieux ! Elle est bien morte.

AGLANTE

Ah Sylvanire ! Hélas est-il possible

Que tu me sois ravie,

6720   Sans qu'on m'ôte la vie ?

Faut-il que le moment

Que mienne il te plût d'être,

Ait été le moment

Que mienne, hélas ! Tu ne puisses plus être ?

6725   Injuste ciel ! Injuste destinée !

Injuste amour ! Injuste mort, hélas !

Hélas qui ne dira,

Que dans le ciel il n'est point de justice ;

Que le destin injustement ordonne ;

6730   Que sans justice amour conduit les siens,

Et que la mort est injuste envers moi ?

Puisque le ciel, et l'inique destin,

Et l'amour, et la mort,

Consentent que je perde,

6735   Sans toutefois mourir,

Celle que sans mourir

Mon coeur jamais, jamais ne devait perdre.

Ô ciel rendez-la moi,

Rendez-la moi destins ;

6740   Amour, si toutefois

Sylvanire étant morte

Quelque amour reste encore,

Rends-la moi, cette belle

Que la mort m'a ravie :

6745   Et toi mort rends-la moi,

Ou me reçois pour elle.

Ah Sylvanire ! Écoute ton berger,

Et reviens-t-en vers moi,

Ma chère Sylvanire,

6750   Ou m'emmène avec toi.

MÉNANDRE

Ô dieux ! Elle revient,

Les dieux auraient-ils bien

Ta juste voix ouïe ?

LERICE

Elle revient sans doute.

AGLANTE

6755   Finissez, ô grands dieux !

La grâce commencée.

MÉNANDRE

Cessons les pleurs, et puisqu'il plaît au ciel

Lui redonner quelque signe de vie,

Emportons-la dedans notre cabane,

6760   Plus aisément nous pourrons soulager

La grandeur de son mal :

Aglante donne moi

Tes mains, et les attache,

Je te supplie, aux miennes,

6765   Nous en ferons un siège

Afin de l'emporter,

Cependant que Lerice,

Accompagnant nos pas,

Gardera par hasard

6770   Qu'elle ne tombe pas.

SYLVANIRE

Hélas mon père ! Hélas mon cher Aglante,

Que de peine je donne

À qui je dois rendre tant de service.

AGLANTE

Ô douce peine ! Ô glorieux travail !

6775   Ô cher fardeau, qui rends Aglante heureux !

Heureux trois fois Aglante,

Qu'amour a destiné

À ce mystère saint,

De porter en ces bras

6780   Tout ce que le flambeau

Du soleil vit jamais

De plus rare et plus beau.

SCÈNE VII.

FOSSINDE

Vraiment grand est son mal,

Je crois qu'elle en mourra :

6785   Combien elle est changée,

Que la beauté dont on fait tant de cas

Enfin est peu de chose,

Un bouton le matin

Qui s'éclot au midi,

6790   Et qui le soir se fane,

Et c'est bien pour cela

Que j'estime peu sages

Celles à qui le ciel

A fait un tel présent,

6795   Et qui le laissent perdre,

Puisqu'il dure si peu,

Sans s'en vouloir servir.

Voyez vous Sylvanire,

C'est de Lignon la plus belle bergère,

6800   Mais la plus insensible

Aux traits d'amour de toutes les bergères,

Elle n'aima jamais,

À ce que chacun dit ;

Et n'est-ce pas dommage

6805   Qu'elle ait eu ce visage,

N'ayant su, l'imprudente,

Ou n'ayant pas voulu

S'en servir à l'usage

Pour lequel il est fait ?

6810   Or la voilà maintenant bien payée,

Elle a vécu, mais telle que l'avare,

Qui pour ne s'en servir

Aux entrailles profondes

Des lieux moins fréquentés,

6815   Idolâtre de l'or

Va cachant son trésor :

Idolâtre de même

De ta beauté, cache-la maintenant

Dans la tombe relante,

6820   Garde-la pour Pluton,

Ou pour ces vains fantômes

Qui courent toute nuit

À l'entour des tombeaux.

Ô folle ! Les grands dieux

6825   Ont la beauté faite pour les vivants,

Et les os pour les morts :

Et c'est pourquoi leur justice est très grande

De te l'ôter, comme ils font maintenant,

Ne voulant pas en user comme il faut.

6830   Ô ! Si les dieux d'une main libérale

M'avaient rendue aussi belle que toi,

Et que Tirinte eut de l'amour pour moi,

Je jure qu'aujourd'hui,

S'il était tout à moi,

6835   Je serais toute à lui.

SCÈNE VIII.
Tirinte, Fossinde.

TIRINTE

Mais où le trouverai-je ?

Ce traître, ce perfide,

Où le rencontrerai-je ?

Il a beau se cacher :

6840   Quand les profonds abîmes

Du centre de la terre

L'auraient couvert, je le découvrirai,

Et je le punirai,

Sans que l'enfer, ni le ciel, ni la terre

6845   Le sauve de mes mains.

FOSSINDE

Il est bien en colère.

TIRINTE

Ah ! Le cruel qu'il est

D'un même coup il en fait mourir deux,

Deux innocents qui ne crurent jamais

6850   Lui faire déplaisir :

Mais qu'il s'assure, et je le lui promets,

Qu'avec ces deux, que traître il fait mourir,

Il sera le troisième,

Si Tirinte le trouve,

6855   Ou ce fer ne voudra,

Du sang abominable

Ayant horreur, se teindre par mes mains.

FOSSINDE

Il est tout vrayi que sa colère est grande,

Il le faut divertir,

6860   Je ne puis m'empêcher,

Quoi qu'il me sache faire,

De le chérir toujours.

Ô qu'il est difficile

De se désembrouiller

6865   De ce brouillon d'amour !

Holà Tirinte, et d'où vient ce courroux ?

D'où vient cette furie ?

Veux-tu mal à quelqu'un ?

Dis-le moi, tu verras

6870   Si je suis prête à faire tes vengeances.

TIRINTE

Eh laisse moi ! Te voici revenue.

FOSSINDE

Oui je suis revenue,

Mais c'est pour te servir.

TIRINTE

Va si loin que jamais

6875   Tu ne puisses venir.

FOSSINDE

Long serait le voyage :

Mais je vois bien que le courroux t'emporte ;

Quelqu'un t'a-t-il fâché ?

Dis-le moi, je te prie.

TIRINTE

6880   Oui quelqu'un m'a fâché,

Me fâche, et fâchera,

Tant que Fossinde ici demeurera.

FOSSINDE

Est-ce donc Fossinde

Qui te fâche si fort ?

TIRINTE

6885   Plus cent fois que la mort.

FOSSINDE

Ô qu'elle est malheureuse !

TIRINTE

Malheureuse à son dam,

Mais au mien très fâcheuse.

FOSSINDE

Tu ne l'aime donc pas ?

TIRINTE

6890   Ainsi que le trépas.

FOSSINDE

Et cette inimitié

Toujours durera-t-elle ?

TIRINTE

Je la tiens immortelle.

FOSSINDE

Et cela, mais pourquoi ?

TIRINTE

6895   C'est pour l'amour de toi.

FOSSINDE

Ah Tirinte !

TIRINTE

Ah Fossinde !

FOSSINDE

Tu ne m'aimeras point ?

TIRINTE

Point.

FOSSINDE

Point, mais du tout point ?

TIRINTE

Point, point, et du tout point,

6900   Et crois-le si tu veux.

FOSSINDE

Qui telle inimitié

A mise entre nous deux ?

Entre nous deux, je faux,

Tu sais bien que je t'aime.

6905   Mais qui te peut tant éloigner de moi ?

TIRINTE

Toi.

FOSSINDE

Moi, comment ?

TIRINTE

Qui le peut, sinon toi ?

Toi de toutes les filles

La fille plus fâcheuse,

6910   Et la plus importune ?

Ne vois-tu pas, Fossinde,

Que j'ai l'esprit ailleurs,

Que j'ai d'autres desseins,

Laisse-moi je te prie.

6915   Dieux ! Faut-il que le ciel,

Avec tous mes ennuis,

Encore me surcharge

D'un faix insupportable.

Va-t-en, je te supplie,

6920   Va-t-en, je te conjure

Par la plus importune

Qui fût jamais, et ce sera par toi.

FOSSINDE

Et bien je m'en irai,

Insensible berger,

6925   Oui, oui, je m'en irai,

Et peut-être de sorte

Qu'avant que je revienne

Amour m'aura vengée.

Va cruel, va sauvage,

6930   Va barbare, va tigre,

Va-t-en âme de fer,

Va coeur de diamant :

Aime, aime, qui ne t'aime,

La haine enfin, puisque l'amour ne veut,

6935   Me vengera de toi :

Mais très juste est la loi,

Qui venge l'innocent

Sur la coupable tête,

Avec le même fer

6940   Duquel l'offense est faite.

SCÈNE IX.

TIRINTE

Que les dieux soient loués !

Enfin elle s'en va,

Peut-être qu'à ce coup

J'en serai déchargé,

6945   De cette babillarde,

Ce n'est pas sans raison

Qu'on dit heureux celui

Qui rencontre pour femme

Une cigale. On dit que la femelle

6950   De nature est muette :

Que plût à Dieu que Fossinde fut telle :

Ô l'importune fille !

Et puis encor par force

Elle veut être aimée.

6955   Mais à quoi pensons-nous ?

Que faisons nous ici ?

Que n'allons-nous chercher

Ce traître et ce perfide,

Qui sous le nom d'ami

6960   M'a fait dedans le coeur

La plus cruelle et profonde blessure,

Qu'ennemi saurait faire ?

À quoi retardons-nous ?

Allons sacrifier

6965   Son sang à la vengeance.

SCÈNE X.
Le messager, Tirinte.

LE MESSAGER

C'en est fait, je l'ai vue

Avec mes propres yeux

Mettre dans le tombeau.

TIRINTE

Dans le tombeau, dit-il,

6970   De Sylvanire il parle ;

Puisqu'elle est morte, ô dieux ! Il faut mourir :

Mais avant que mourir

Il nous la faut venger,

Cette belle innocente,

6975   Et porter aux enfers

Le sang de ce perfide,

Pour apaiser ses mânes offensées.  [ 35 Mânes : terme poétique qui signifie l'ombre ou l'âme des morts. [F]]

LE MESSAGER

Elle est morte, il est vrai,

Cette belle bergère :

6980   Qui jamais eut pensé

Qu'une beauté si grande

Se fut si tôt perdue ?

TIRINTE

Avant ma mort encore veux-je entendre

La cause de ma mort,

6985   Et savoir misérable,

Puisque j'ai fait le mal,

Comment il s'est passé.

Ce sera rengréger  [ 36 Rengréger : Augmenter, en parlant du mal des maladies. [L]]

Ma douleur davantage :

6990   Or sus prenons courage,

Apprenons de sa mort,

Ou bien plutôt de notre propre mort

L'accident déplorable.

Berger, dis-moi, de qui plains-tu la perte ?

LE MESSAGER

6995   De Sylvanire, et cela te suffise.

TIRINTE

Donc Sylvanire est morte ?

LE MESSAGER

Au tombeau on l'emporte,

N'en doute nullement.

TIRINTE

Hélas ! Berger, raconte-moi comment.

LE MESSAGER

7000   Je le ferai : mais si d'un dur rocher,

Ami, tu n'as le coeur,

De bonne heure prépare

Tes yeux aux pleurs, ta poitrine aux sanglots,

Et ta voix à la plainte.

7005   Soudain qu'au lit cette fille fut mise,

Belle comme un soleil,

Mais un soleil dont les rays affaiblis

Passent à peine à travers de la nue,

Son mal lui redoubla.

7010   Autour du lit à grands ruisseaux de larmes

Et Ménandre et Lerice

Accompagnaient son mal :

Mais un berger qu'Aglante l'on appelle.

TIRINTE

Ah ! Je le connais bien.

LE MESSAGER

7015   Toujours au plus près d'elle,

Ne jetait pas une source de pleurs

Comme faisaient les autres,

Mais bien plutôt un océan de larmes,

Dont il noyait les mains de Sylvanire :

7020   Mais si ses yeux à tous faisaient pitié,

Ses regrets et ses plaintes

Doublement arrachaient

Des regrets et des plaintes

De la bouche et du coeur

7025   De ceux qui l'écoutaient ;

Hélas ! Ce disait-il,

Ô parques inhumaines

Pourquoi m'épargnez-vous

La faveur de vos coups ?

7030   Qu'est-ce parques, hélas !

Qu'est-ce que j'ai commis,

Et ma foi si fidèle,

Que votre ardent courroux

Ne me prenne avec elle ?

7035   Hélas ! Vous savez bien

Que nous sommes unis,

Et pourquoi désunir

Ce qu'un vouloir assemble ?

Ah ! Prenez-nous ensemble,

7040   La victoire en sera

Plus belle et plus entière,

Et vous ferez qu'avec un coup si beau,

Ce que ne peut la vie

L'aura pu le tombeau.

7045   Que si vous ne le faites,

Aussi bien cette main

M'octroiera cette juste requête.

Ainsi disait le désolé berger,

Et d'un oeil égaré,

7050   Jetant autour sa vue,

Semblait déjà de regarder la mort.

Elle de qui la main

Était entre les siennes,

Faisant effort un peu la releva,

7055   Et la posant dessus les yeux d'Aglante,

Comme ne voulant voir

Ces yeux pleins de fureur,

Qui jadis voulaient être

Si remplis de douceur,

7060   À toute force ouvrit sa belle bouche.

"Vis, ami, lui dit-elle,

Le ciel l'ordonne ainsi ;

Ainsi le veut aussi

Ta chère Sylvanire :

7065   Que si mourant encore auprès de toi

Du crédit il me reste,

Je te commande, Aglante,

De ne jamais attenter sur ta vie,

Car ta vie est aux dieux,

7070   Aux dieux tu la dois rendre

Alors qu'ils la voudront,

Et non à ta douleur.

Contente toi, que Sylvanire est tienne,

Et que jamais autre elle ne sera :

7075   Conserve toi l'amour que je te porte,

Et je conserverai

La tienne dans mon âme.

Ainsi dedans ton coeur

Je vivrai sur la terre,

7080   Et dans le mien tu vivras dans les cieux.

Avec ce penser

Ami console-toi,

Et surtout aime-moi,

Car je meurs tienne, Aglante."

TIRINTE

7085   Ah fortuné berger,

Heureux en ton malheur !

LE MESSAGER

En ce point un soupir

Qui lui ravit la voix

Avec le nom d'Aglante,

7090   Ravit aussi sa vie.

TIRINTE

Sylvanire est donc morte ?

LE MESSAGER

Elle est morte, berger.

TIRINTE

C'est honte que de vivre

Après un tel malheur :

7095   Allons, allons mourir :

Mais avant que mourir

Faisons-en la vengeance.

LE MESSAGER

Ô dieux ! Que fera-t-il ?

Il s'en va transporté

7100   Où la rage l'emmène.

Conduisez-le grands dieux.

Il aimait cette fille,

Mais qui ne l'aimait pas ?

Quant à moi je m'en vais

7105   Son deuil accompagner,

Chacun lui doit ce pitoyable office.

Combien de jeunes coeurs

Iront suivant ce deuil,

Puis avec elle entreront au cercueil.

LE CHOEUR

7110   Plus je cherche en moi-même

Que c'est qu'amour, et moins je le connais :

Qu'il soit dieu je le crois,

Sa force est trop extrême :

Mais s'il est dieu, comment

7115   Souffre-t-il que l'amant

Dont l'âme est sa sujette

À l'honneur se soumette ?

Non, il est sans puissance,

Ou pour le moins sans nul ressentiment :

7120   Mais s'il est vrai, comment

Sous son obéissance

Voit-on les plus grands dieux

Se rendre, pour les yeux

De nos simples bergères,

7125   Déités bocagères ?

Comment peut-il produire,

S'il n'est pas dieu, des miracles si grands,

Que tous les jours j'apprends ?

Il fait ce qu'il désire,

7130   D'un changement divers,

Dans tout cet univers,

En dépit de nature,

Et faut qu'elle l'endure.

Il va changeant les âges

7135   Comme il lui plaît, les vieux il rajeunit,

Des jeunes il ternit

Et ride les visages :

S'il veut tout ce qu'il peut

Il peut tout ce qu'il veut,

7140   Et nulle résistance

N'égale sa puissance.

Que s'il semble au contraire,

Mais rarement, que l'amant quelquefois

Observe d'autres lois

7145   Que la sienne ordinaire ;

C'est pour faire mieux voir

Un plus entier pouvoir :

Car quoi qu'il en puisse être

Il est enfin le maître.

ACTE V

SCÈNE I.

AGLANTE

7150   Pleurer, mais que sert-il

De pleurer un malheur

Qui n'a point de remède,

Et dont la guérison

En la mort est remise ?

7155   Car telle est la grandeur

Du mal qui me travaille,

Que quand tout l'océan

Se changerait en larmes,

Et que j'aurais au front

7160   Autant d'yeux, que le ciel

A de feux qui l'éclairent,

Mes larmes ne sauraient

Égaler ma douleur,

Ni ma douleur encore

7165   Égaler mon malheur.

On dit que la nature

Produit de certains fruits,

Dont qui goûte une fois

Ne voit jamais tarir

7170   La source de ses pleurs :

Hélas ! Puisque le ciel

Et mon cruel destin

L'ordonnent de la sorte,

Et qu'il faut que je pleure

7175   Jusques dans le cercueil

La perte que j'ai faite :

Plut-il au ciel, plut-il à mon destin,

Que j'eusse de ces fruits,

Pour ne manquer non plus

7180   De larmes et de pleurs

Tout le temps de ma vie,

Que tant que je vivrai

Jamais ne manquera

Le sujet misérable,

7185   Que mes yeux ont de sans cesse pleurer.

L'impitoyable Parque

A donc fermé tes yeux,

Et tes beautés n'ont peu

Empêcher le destin

7190   De finir ta journée

Dès son plus beau matin ?

Est-il donc, bien vrai,

Que celle qui donnait

À mille coeurs la vie

7195   Soit morte, ou pour le moins

Ne vive plus, si ce n'est en mon coeur ?

Je ne l'eusse pas cru ;

La raison au contraire

Hélas ! M'eût fait jurer,

7200   Que toi vivant en moi,

Et moi vivant en toi,

Pour te faire mourir

Il me fallait tuer,

Et te ravir la vie

7205   Pour me donner la mort.

Mais hélas ! Je vois bien

Que seulement les forces de l'amour

J'allais considérant,

Non celles de la mort,

7210   De la mort qui toujours

À désunir les choses plus unies

Se plaît et s'étudie.

Mais fatale Atropos,

Puisque tu desseignais  [ 37 Deseignier : Dépouiller d'un signe, d'une marque [CNRTL]]

7215   La mort de Sylvanire,

D'où vient, hélas ! Que seulement son corps

Soit mis dans le tombeau,

Et qu'en mon coeur vive encore son âme ?

Hélas ! pourquoi dans un même cercueil

7220   N'enfermes-tu le corps

D'Aglante qui t'en prie,

Puisqu'elle vit en lui,

Pour en avoir une victoire entière ?

Ah ! Je vois bien pourquoi tu ne le fais ;

7225   C'est, Atropos, que de m'ôter la vie

Serait, hélas ! Une oeuvre pitoyable,

Et que nulle pitié

Ne peut trouver place dedans ton âme.

Mais, fière Parque, à qui veut le trépas

7230   Il est bien malaisé

De le lui refuser,

Je ferai bien paraître

Que si les dieux sans que nous le sachions,

Nous font venir au monde,

7235   Et nous donnent la vie,

Que nous pouvons, lorsque nous le voulons,

La quitter cette vie,

Et que pour en sortir

On peut trouver toujours quelque passage,

7240   En ayant le courage.

Mais avant que mourir,

Allons voir le tombeau

Riche de nos dépouilles :

Noyons-le de nos pleurs,

7245   Afin que comme il a

Nos flammes par dedans,

Par le dehors il ait aussi nos larmes :

Larmes qu'hélas ! Mes yeux ne finiront

Qu'en finissant ma vie.

7250   Ô bienheureux tombeau !

De qui la froide pierre

Tant de flammes enserre,

Tu n'es pas le séjour

Comme les autres sont

7255   De cendres amorties,

Mais de cendres de feu,

Mais de cendres si vives,

Qu'amour encore y brûle tout d'amour.

Oui, je les sens, hélas ! Ces mêmes flammes,

7260   Dont autrefois mon coeur voulait brûler ;

Moins douces, il est vrai,

Mais non pas moins ardentes ;

Beaucoup moins supportables,

Mais non pas moins aimables.

7265   Rends-moi, tombeau, si ma pitié te touche,

Ce que tu me retiens,

Ou si tu ne le veux,

Au moins prends nous tous deux,

Et renferme mon corps

7270   Où tu retiens mon coeur,

Et qu'ainsi je sois mis

Dessous la même pierre,

Imitant le lierre

À son ormeau serré,

7275   Qui par la mort de l'arbre

N'en est point séparé.

Et cependant reçois,

Pierre sainte et sacrée,

Mes soupirs et mes larmes,

7280   Et reçois les baisers

Qu'ensemble je te donne :

Donne les ces baisers

À ces cendres d'amour

Qui reposent en toi,

7285   Présente les ces larmes

À celle que jamais

Mon coeur ne cessera

D'aimer et d'adorer,

Ni mes yeux de pleurer :

7290   Mais à qui mes discours,

Ô dieu ! Vais-je adressant ?

À l'insensible pierre,

À l'insensible mort,

Au destin insensible,

7295   Qui n'écoutent jamais

Nos cris, ni nos regrets ?

Mais si Pygmalion

Obtint jadis qu'un marbre

Reçut le sentiment,

7300   Aglante aimes-tu moins

Que ce Pygmalion,

Pour animer encor ce monument ?

Et si jadis Orphée

Pût de la mort retirer Eurydice

7305   Par son chant pitoyable,

Ton malheur déplorable,

Ô malheureux Aglante !

Te fournira-t-il moins

De soupirs et de larmes,

7310   De regrets et de plaintes,

Pour retirer aussi

De la mort à la vie

Celle qu'on t'a ravie ?

Hélas ! Ce sont discours,

7315   Ce sont des vaines fables

Tout ce qu'on va disant,

Et de Pygmalion,

Et du congé qu'Orfée

Eut de revoir encor sa bien aimée :

7320   Jamais, jamais, deux fois,

Pour passer l'Acheron,

L'on ne paye à Charon.

Que la descente aux enfers est aisée,

Mais rappeler ses pas

7325   Et remonter en haut,

C'est là l'oeuvre et la peine.

Et quand tous les humains

Cent et cent fois encore

Pourraient bien revenir

7330   Et reprendre leur corps,

Le malheur est si grand

Qui te poursuit, Aglante,

Qu'il ne faut espérer

Qu'il soit permis pour ton contentement

7335   À celle que tu plains,

Et contente toi d'être

Phoenix en ton malheur

Ainsi qu'en ton amour.

Donc puisqu'il est ainsi,

7340   Dieux ! Qu'il ne l'est que trop,

Qu'est-ce que tu veux faire

De conserver plus longtemps cette vie,

Qui ne te reste plus

Sinon pour prolonger,

7345   Sans aucune allégeance,

La douleur qui t'offense.

Ah ! Meurs, ah ! Meurs, Aglante,

Sylvanire t'appelle,

Ne veux-tu pas la suivre,

7350   Et cesser de languir

Cessant aussi de vivre ?

Si fais, tu le veux bien,

Aussi l'amour avec le courage

T'oblige à ce voyage.

7355   Allons donc, ô mon coeur,

Non point avec transport,

Mais résolus de rencontrer la mort,

Elle nous sera douce,

Puisque déjà Sylvanire la belle

7360   Mourant l'a faite telle.

Et vous, ô chères cendres,

Qui dedans ce cercueil

Maintenant reposés,

Et vous qui m'écoutez

7365   Du plus profond des cieux,

Ô de ma Sylvanire

Âme sainte et sacrée

Recevez de mes larmes,

Et de mon sang le dernier sacrifice :

7370   Jamais larmes ni sang,

Et des yeux et du coeur

D'un plus fidèle amant.

Amour ne tirera,

Que les pleurs et le sang

7375   Que maintenant le mien vous offrira.

SCÈNE II.
Aglante, Echo.

AGLANTE

Mourons, mourons, Aglante :

Hâtons-nous, hâtons-nous :

Quoi que nous puissions faire,

Pour devancer un désastre si grand

7380   Nous ne mourrons jamais assez à temps.

ECHO

  Attends.

AGLANTE

Attends, et qui me dit

Maintenant que j'attende,

Maintenant que je vois

Au dernier point mes malheurs parvenus ?

ECHO

Venus.

AGLANTE

7385   Vénus mère d'amour,

Amour qui ne se plaît

En tout ce qu'il promet

Sinon d'être infidèle ?

ECHO

Elle.

AGLANTE

Elle, ne dis-tu pas ?

7390   Et qui se fierait

À la mère infidèle

D'un enfant si trompeur ?

Que dois-je plus attendre,

Et quoi plus espérer ;

7395   Si seulement je ne puis plus la voir ?

ECHO

  L'avoir.

AGLANTE

Comment l'avoir si la mort l'a ravie ?

Il est éteint le soleil de nos yeux,

Il est dans le tombeau,

Et son aurore à nos yeux plus ne point.

ECHO

N'est point.

AGLANTE

7400   Menteuse voix, maudit qui te croira :

Ces yeux dont je la pleure

L'ont vue, hélas ! Dedans la sépulture :

Et tu me dis que morte elle n'est point ?

Trompeuses espérances,

7405   Promesses infidèles,

Ce sont les paiements

Qu'amour donne aux amants :

Mais ne l'écoutons plus,

Le perfide qu'il est,

7410   À la mort, à la mort,

Allons, Aglante, allons,

Sans qu'autre espoir nous vienne plus flattant.

ECHO

Attends.

SCÈNE III.
Tirinte, Alciron.

TIRINTE

Peut-être de mes mains

Tu penses d'échapper

7415   Par ces belles promesses,

Berger tu te déçois,

Tu n'éviteras pas

La justice du ciel,

Ni celle qu'en la terre

7420   Les hommes en feront.

ALCIRON

Comme le ciel tourne quand il lui plaît

Nos desseins à rebours,

Pour te complaire et te rendre une preuve

De mon affection,

7425   Je t'ai donné, Tirinte,

Un trésor que j'avais ;

Mais un trésor si grand et précieux

Que peut-être la terre

N'en a point un plus grand :

7430   Et je vois au contraire

Qu'au lieu de t'obliger

À me vouloir du bien,

Ce don est cause, ô dieu qui le croira !

Que le plus grand ami

7435   Que j'avais en ce monde

Se soit rendu mon plus grand ennemi.

TIRINTE

Mais comment peut-il être

Que ce miroir soit tel que tu le dis ?

Que s'il est vrai qu'il ait cette puissance,

7440   Pourquoi, berger, quand tu me l'as donné

Me l'aurais-tu cachée ?

Non pour certain ce ne sont que paroles,

Dont tu penses encore

Ma créance abuser.

ALCIRON

7445   Je ne suis point abuseur ni trompeur,  [ 38 Abuseur : Celui qui abuse, qui trompe. [L]]

L'effet bientôt te le fera connaître ;

Car celle que tu pleures

N'est pas, berger, morte comme tu crois,

Ce miroir précieux

7450   D'une vertu secrète

L'a de sorte assoupie,

Que chacun la croit morte.

TIRINTE

Mais est-il bien possible ?

ALCIRON

Écoutes-en, berger,

7455   L'histoire véritable.

J'eus ce miroir de l'homme le plus fin

Qui fut dessus la terre,

Il se nommait Climanthe,

Grand artisan d'erreur et de mensonge :

7460   Ce berger amoureux

D'une jeune bergère,

Mais qui ne l'aimait guère,

Me donna ce miroir,

De peur que je ne dise

7465   À chacun sa malice :

Après que j'eus reconnu par l'effet

Quelle était sa vertu :

Car cette jeune fille,

Et je dis vrai, Tirinte,

7470   Quoi qu'il semble incroyable :

Cette fille, te dis-je,

N'eut pas plutôt cette glace aperçue,

Qu'un poison aussitôt

Occupant son cerveau

7475   Je la vis assoupir

D'un si profond sommeil,

Que quant à moi je la crus être morte :

Mais lui qui se moqua

De mon étonnement,

7480   Soudain qu'il le voulut,

Soudain elle revint,

Et puis soudain encore

Le lui faisant revoir

Elle se rendormit.

TIRINTE

7485   Étrange effet que celui que tu dis !

ALCIRON

Et tant de fois il la fit éveiller,

Puis rendormir, puis réveiller encore,

Qu'à la fin elle crut,

Ne sachant l'artifice,

7490   Que le vouloir des dieux

Étoit qu'elle l'aimât,

Ou qu'il fallait mourir,

Et cette opinion

La contraignit, quoi qu'elle y resistat,

7495   De se donner à lui,

Tant le désir de vivre

Est puissant dessus tous.

Admirant la vertu

De ce divin miroir

7500   Je le voulus avoir,

Et je l'eus à la fin.

Mais bien à contre-coeur

De qui me le donnait,

Et n'eut été la crainte de la perdre,

7505   Cette jeune bergère

Qu'il avait abusée,

Et d'être encor puni

D'une telle malice,

Si les sages druides

7510   En eussent eu la plainte,

Il est certain, je ne l'eusse pas eu.

Mais s'y voyant contraint :

Or écoute, Alciron,

Ce présent, me dit-il,

7515   Est peut-être plus grand

Que tu ne penses pas :

Tiens-le bien cher, et crois qu'en l'univers

On ne saurait en trouver un semblable.

La glace du miroir

7520   Est faite d'une pierre

Qu'on nomme memphitique,  [ 39 Mémenphitique : Qui appartient à Memphis. [ville d'Egypte.][L]]

Elle assoupit les sens

Aussitôt qu'on la touche,

Et du poisson, que torpille on appelle,  [ 40 Torpille : Genre de poissons cartilagineux plagiostomes voisins des raies, ayant un appareil électrique sur les côtés de la queue et donnant une commotion à ceux qui les touchent. [L]]

7525   La quintessence extraite par le feu

Mêlée à cette pierre,

A tellement la glace empoisonnée,

Qu'aussitôt qu'on la voit

On perd le sentiment

7530   Tout ainsi qu'au trépas.

Car la torpille est de telle nature,

Que qui la touche avec une baguette,

Voire avec l'hameçon,

Ressent soudain un assoupissement

7535   Par tout le bras, et puis du bras au corps,

Va serpentant d'une veine en une autre

Le poison endormi.

Mais lorsqu'on veut on rappelle les sens

Par cette eau composée,

7540   Dit-il me la donnant,

De celle du citron,

Et de simples divers,

Dont par expérience

La vertu j'ai connue.

7545   Or maintenant, Tirinte, réponds-moi,

Si je t'ai fait présent

De ce miroir si rare,

As-tu raison de me traiter ainsi ;

Puisque l'amour que vraiment je te porte

7550   M'a dépouillé de ce riche trésor ?

Ô des ingratitudes

La mère ingratitude !

TIRINTE

S'il est ainsi, n'as-tu pas tort, Berger,

De ne me l'avoir dit ?

ALCIRON

7555   En ceci même encor mon amitié

Se voit plus clairement :

Je ne te l'ai pas dit,

Parce que je craignais

Qu'il te manquât la résolution

7560   De l'oser entreprendre.

Penses-tu bien, Tirinte,

Que je ne sache pas

Jusques où vont les forces

D'une puissante amour ?

7565   Que si je t'eusse dit,

Soudain que Sylvanire

Aura vu ce miroir,

Avec mille douleurs

Elle tombera morte,

7570   Ou pour le moins elle semblera telle,

On la mettra dans le fond d'un cercueil,

Sonde bien ton courage,

Et puis me dis, Tirinte,

Si ton affection

7575   Eut permis à ton coeur

De l'oser entreprendre,

Et cela n'étant pas

Dis-moi, dis-moi, Tirinte,

Par quel moyen eusses-tu pu l'avoir,

7580   Ta chère Sylvanire ?

Car de son gré tu n'y dois point prétendre,

Tu ne le sais que trop,

Et toutefois tu ne voulais plus vivre

Si tu ne l'obtenais.

TIRINTE

7585   Mais comment prétends-tu,

Quand tout ce que tu dis

Serait bien véritable,

Qu'elle peut être mienne ?

ALCIRON

Qu'elle peut être tienne,

7590   Qui te la peut ôter ?

Chacun ne croit-il pas

Que Sylvanire est morte ?

Qui saura qu'elle soit

Maintenant en tes mains ?

7595   Vois-tu, Tirinte, il n'en faut point douter,

Sylvanire est à toi,

Alciron te la donne,

Sache-toi bien servir

Du présent qu'il te fait.

TIRINTE

7600   Il est donc bien vrai

Que morte elle n'est pas ?

ALCIRON

Tu ne crois pas encore

Ce que dit ton ami ?

Quelle incrédulité !

TIRINTE

7605   S'il est ainsi, que retardons nous plus ?

Allons, ô cher ami,

Allons d'entre les morts

Retirer promptement

Celle dont la beauté

7610   Ne doit jamais mourir.

ALCIRON

Nous n'irons pas fort loin,

Car c'est ici le lieu

Où l'on l'a mise.

TIRINTE

Et comment le sais-tu ?

ALCIRON

7615   Eh ! Je le sais, parce que je l'ai vue ;

Et lorsqu'on l'y mettait

J'y voulus assister,

Pour voir si de fortune

On ne lui faisait point

7620   Du mal en l'enterrant,

Car je l'eusse empêché :

J'ai plus de soin de ton contentement

Que tu ne penses pas.

TIRINTE

En quel état est elle ?

ALCIRON

7625   Tu la verras bientôt :

Mais sache cependant

Que Ménandre et Lerice

L'aiment de telle sorte,

Qu'ils ne purent souffrir

7630   Que l'on la dépouillât :

Mais toute ainsi vêtue

Qu'elle s'était trouvée,

Toute telle ils voulurent

Qu'on la mit au cercueil,

7635   Un linge seulement

Lui couvre le visage,

Et ce fut moi qui lui fis cet office,

De peur que la poussière

Ne lui fit quelque mal.

TIRINTE

7640   Quelle obligation

En tout ceci, berger, ne t'ai-je point ?

ALCIRON

Quand tu verras la belle Sylvanire

Être du tout à toi,

Tu pourras dire alors

7645   Que tu m'es obligé :

Mais maintenant allons, Tirinte, allons,

Ne perdons plus de temps,

Le temps en tout affaire

Doit être cher, mais plus en celui-ci

7650   Que peut-être en tout autre :

Mais approche, voici

L'endroit où l'on l'a mise.

TIRINTE

Heureux tombeau ! Mais non,

Plutôt heureux séjour

7655   Où l'amour a remis

Tout ce qu'il eut de beau,

Où ses trésors pour plaisir il enserre,

Où mille coeurs ensemble renfermés,

Et bref où tout mon bien

7660   Ou tout mon mal demeure.

Gardien glorieux  [ 41 L'édition Honoré Champion ne fait qu'un vers : 'Et bref où tout mon mal demeure' au lieu des deux vers précédents]

De tout ce que la terre

A de plus précieux,

Rends-le moi ce trésor,

7665   Sans qui je ne puis vivre,

Et montre toi fidèle à me le rendre,

Comme tu fus heureux

Lorsqu'on te le fit prendre.

ALCIRON

Tirinte ces discours

7670   Sont hors de temps, à loisir tu pourras

Les raconter quand l'oeuvre sera faite :

Si quelqu'un survenait,

Encore que ce fut

Le moindre des bergers,

7675   Il rendrait notre peine

Toute inutile et vaine.

TIRINTE

Que veux-tu que je fasse ?

ALCIRON

Ôtons d'ici la pierre.

TIRINTE

Ô dieux qu'elle est pesante !

7680   J'ai grand peur, Alciron,

Que cette pesanteur

Ne l'ait bien offensée.

ALCIRON

L'amour craint tout, car il est un enfant :

Ne vois-tu que la pierre

7685   Repose sur les quatre

Qui lui sont au dessous ?

Or sus relevons-la,

La morte-vive, et moquons nous de ceux

Dont les ruisseaux de pleurs

7690   Cette pierre ont noyée.

Mais aide-moi, Tirinte,

Qu'est-ce que tu fais là

Planté dessus tes pieds

Comme un terme insensible ?

7695   Aide-moi si tu veux.

TIRINTE

Ah ! Trompeur elle est morte.

ALCIRON

Je te dis qu'elle dort.

TIRINTE

Oui d'un sommeil de mort.

ALCIRON

Si morte tu la crois,

7700   Tu diras que bientôt

Elle est la morte-vive :

Mais ne perds point le temps,

Approche je te prie,

Car je ne puis la soutenir ensemble

7705   Et l'arroser, comme il faut que je fasse.

TIRINTE

Ô dieux qu'elle est bien morte !

ALCIRON

Soutiens-la seulement,

Et tu verras bientôt,

Qu'ainsi que je t'ai dit,

7710   Elle est la morte-vive.

TIRINTE

La morte-vive hélas ! Fut Sylvanire,

Et que Tirinte en sa place fut mort.

ALCIRON

Tirinte et Sylvanire

Vivront, si bon leur semble,

7715   Bientôt tous deux ensemble.

TIRINTE

Ah garde que cette eau

Ne gâte son beau teint.

ALCIRON

Tu crois qu'elle soit morte,

Et tu crains toutefois

7720   Qu'on lui gâte le teint :

Ô de l'amour enfant

Crainte et peur enfantine !

Laisse-la peur, Tirinte,

Tu l'auras toute belle,

7725   J'aimerais mieux la mort,

Qu'à sa beauté faire le moindre tort.

TIRINTE

Ô dieux ! Elle revient.

ALCIRON

Ne te l'ai-je pas dit ?

Une autre fois, peut-être,

7730   Tu croiras Alciron.

TIRINTE

Ô dieux ! Elle respire.

ALCIRON

Diras-tu pas aussi bien comme moi,

Qu'elle est la morte-vive ?

TIRINTE

La morte-vive est-elle,

7735   Et des heureux bergers

Le berger plus heureux,

Par ton moyen, se peut dire Tirinte.

Elle entr'ouvre les yeux.

ALCIRON

J'ai satisfait à ce que j'ai promis,

7740   Voilà ta Sylvanire,

Voilà la morte-vive

Qu'en tes mains je remets :

Saches-toi prévaloir

D'une telle fortune :

7745   Que si tu ne le fais

Ne te plains jamais plus

D'autre que de Tirinte.

Souviens-toi de trois choses,

Ne perds le temps, ne crois à ses paroles,

7750   Ni moins de la fléchir :

Car si tu ne me crois,

Tu diras avec moi,

Ta faute regrettant,

L'occasion est chauve,

7755   Et des belles bergères

Les douces flatteries

Sont toutes mensongères :

Et pour conclusion

Te voyant rejeté,

7760   Et quelqu'autre obtenir

Avec moins de mérite

Le bien que tu désires,

Tu diras, mais trop tard,

La femme la mieux faite

7765   A le soleil aux yeux

Et la lune en la tête.

SCÈNE IV.
Sylvanire, Tirinte.

SYLVANIRE

D'où viens-je, ô dieux ! Et de quelle lumière

Vois-je encor la clarté,

Qui me rappelle au monde

7770   Une seconde fois

Outre mon espérance ?

Ou bien dans le cercueil

Voit-on un autre jour,

Voit-on un autre ciel,

7775   D'autres ruisseaux, d'autres prés, d'autres arbres,

D'autres bergers, et bref un autre monde ?

Où suis-je, ô dieux ! Que suis-je, vive ou morte ?

Vive, non, je mourus,

Et l'on ne revit plus :

7780   Morte, non, car je vois,

Et je parle, et je marche :

Dieux ! Qu'est-ce que ceci ?

Serait-ce point peut-être

Cette seconde vie

7785   Dont parlent nos druides ?

Ah ! Non, ce ne l'est pas,

Car nous laissons le corps

Avec le trépas

Dedans la sépulture :

7790   Et voici bien le corps

Que je voulais avoir,

Voici mes mains, voici mes pieds encore,

Voici mon même habit,

Et bref me voici toute

7795   Comme je coulais être

Avant que je mourusse.

Qu'est-ce donc que de moi ?

Quel air, quel ciel, quel monde,

Quelle terre, et quels lieux

7800   Sont ceux où je me trouve ?

Mais quel est ce berger ?

Je vois bien là Tirinte.

TIRINTE

Tirinte, tu te trompes.

SYLVANIRE

Et qu'es-tu donc pasteur ?

TIRINTE

7805   Je suis ton serviteur.

SYLVANIRE

Ainsi disait Aglante

Lorsque j'étais au monde.

TIRINTE

Ô dieux ! Encore Aglante

Est parmi ses pensées.

SYLVANIRE

7810   Mais dis-moi, je te prie,

En quel lieu maintenant

Se trouve Sylvanire ?

TIRINTE

Dans le coeur de Tirinte.

SYLVANIRE

Tirinte le berger,

7815   Qui vivait en forêts

Lorsqu'aussi j'y vivais ?

TIRINTE

C'est celui que tu vois.

SYLVANIRE

Est-il mort comme moi ?

TIRINTE

Il mourut en ta mort,

7820   Et revit avec toi.

SYLVANIRE

Revivre avec moi,

Et ne suis-je pas morte ?

TIRINTE

La mort fléchit à mon amour trop forte.

SYLVANIRE

Explique-moi ce que tu dis, berger,

7825   Car je ne t'entends pas.

TIRINTE

À ce coup mon amour

A vaincu le trépas ;

Et vois-tu, Sylvanire,

Combien elle surpasse

7830   Toute autre affection ;

Lorsque la mort pensa t'avoir acquise,

Et qu'au cercueil elle crut t'avoir mise,

Je fis changer cette mort en sommeil,

Et ton trépas en gracieux réveil,

7835   De sorte Sylvanire

Que chacun te peut dire

La morte-vive, étant plus que certain

Que tu mourus, sans toutefois mourir,

Et qu'on me peut nommer

7840   Au contraire de toi

Le vivant mort. Ô miracle d'amour !

Car vivant je mourus

D'un trop extrême deuil,

Dès que je sus qu'on te mit au cercueil.

SYLVANIRE

7845   Ô dieux ! Berger avec tes paroles

Tu m'embrouilles l'esprit

Plus qu'il n'était encore :

Comment ton amitié

A-t-elle pu cette mort surmonter,

7850   Qui remporte sur tous

L'infaillible victoire ?

Et comment as-tu pu

Faire changer cette mort en sommeil ?

Pour moi je te confesse

7855   Que je ne l'entends pas,

Si tu ne me le dis

Avec d'autres paroles.

TIRINTE

Écoute donc, bergère trop aimable,

Et trop aimée aussi ;

7860   Écoute, et tu sauras

Jusqu'où peut arriver

L'amitié de Tirinte.

Après avoir diverses fois tenté

Tous les moyens, qu'une amour trop extrême

7865   Peut faire retrouver

Au coeur qui sait aimer,

Pour vaincre ton courage :

Et les ayant trouvés

Inutiles et vains,

7870   Enfin je recourus,

Pardonne, Sylvanire,

À la ruse et malice

D'un plaisant artifice :

Te souviens-tu, bergère, du miroir

7875   Que je te présentai ?

SYLVANIRE

Oui, je m'en ressouviens.

TIRINTE

Tel était ce miroir,

Que ceux qui s'y voyaient

De telle léthargie

7880   Ils étaient assoupis,

Que chacun eut pensé,

Les voyant en ce point,

Qu'ils eussent été morts,

Telle tu fus jugée,

7885   Et pour telle remise

Dans ce tombeau voisin.

SYLVANIRE

Et quel fut ton dessein ?

TIRINTE

Mon dessein, Sylvanire,

Je ne te le puis dire.

SYLVANIRE

7890   Mais je le veux savoir.

TIRINTE

Amour bientôt te le fera bien voir.

SYLVANIRE

De toi, berger, je désire l'entendre,

Et non pas de l'amour.

TIRINTE

Si l'amour te le dit,

7895   C'est Tirinte toujours :

Et si je te le dis,

Aussi bien est ce amour.

Sache donc, bergère,

Que j'eus dessein de faire croire à tous,

7900   Que vraiment Sylvanire fut morte.

SYLVANIRE

Et quel profit de cette tromperie ?

TIRINTE

Tu veux enfin, tu veux que je la dise.

SYLVANIRE

Dis-la moi hardiment.

TIRINTE

Hardiment, non, mais plutôt en amant.

7905   Je pensai, Sylvanire,

Qu'étant mise au tombeau,

Et faisant croire à tous

Qu'ayant laissé la vie

Tu n'étais plus que cendre,

7910   Comme j'ai fait, je te pourrais reprendre.

SYLVANIRE

Et puis.

TIRINTE

Et puis en tel lieu te conduire

Où pussent vivre ensemble

Tirinte et Sylvanire

Sans être reconnus.

SYLVANIRE

7915   Et de ma volonté

Tu n'en faisais nul compte ?

TIRINTE

Un long service enfin

Toute chose surmonte.

SYLVANIRE

C'est donc toi, berger,

7920   Dont l'extrême malice

M'a mise entre les morts ?

TIRINTE

Amour l'a fait, à lui soit tout le tort :

Tirinte seulement

T'a fait sortir hors de ce monument.

SYLVANIRE

7925   Amour jamais ne commit trahison,

Et pour te faire voir

Que l'amour en ceci

Ne prétend point de part,

Au lieu de me gagner

7930   Avec cette malice,

Tu m'as, berger, au contraire perdue,

Et perdue à jamais.

Très juste amour, certes l'on te peut dire,

Le traître punissant

7935   Avec tant de raison,

Et par sa trahison.

TIRINTE

Que je t'ai, ô bergère,

Comme tu dis perdue,

Je ne vois pas comme cela soit vrai :

7940   Car n'es-tu pas au pouvoir de Tirinte ?

Tirinte qui tout seul

Sait qu'entre les vivants

Est encor Sylvanire ?

Non, non, tu te déçois

7945   De t'aller figurant

Que je ne sache en cette occasion

Me prévaloir de l'heur qui m'est offert.  [ 42 Heur : rencontre avantageuse. (...) [F] [antonyme de malheur]]

SYLVANIRE

Toi-même tu te trompes,

Ô perfide berger,

7950   Et de ton propre fer

Tu t'es fait cette plaie.

TIRINTE

S'il est vrai sois certaine,

Que qui fit la blessure

En fera bien la cure.

SYLVANIRE

7955   Il ne peut être, encor que Sylvanire,

Ce qui ne sera pas,

Y voulut consentir ;

Car elle n'est plus sienne.

TIRINTE

Sienne n'est plus la belle Sylvanire

7960   Et de qui peut-elle être ?

SYLVANIRE

Autrefois, il est vrai,

Et Ménandre et Lerice,

Et peut-être elle encore

Y pouvaient avoir part :

7965   Mais maintenant Ménandre ni Lerice

Ni même Sylvanire,

N'y peuvent rien prétendre.

Tirinte l'a donnée.

TIRINTE

Tirinte l'a donnée ?

SYLVANIRE

7970   Tirinte l'a donnée,

Et par sa trahison

En a fait possesseur

Aglante le berger.

TIRINTE

Aglante possesseur

7975   De celle que j'adore ?

SYLVANIRE

Aglante possesseur

De celle que je dis ;

Ne t'en tourmente plus,

La pierre en est jetée.

TIRINTE

7980   Il ne sera pas vrai.

SYLVANIRE

N'en accuse que toi,

Et m'écoute, berger,

Ménandre ni Lerice

Ne voulaient consentir

7985   Que j'épousasse Aglante,

Ayant dessein de me loger ailleurs :

Et quant à moi la mort m'eust été douce

Plutôt que d'épouser

Autre qu'Aglante, et toutefois je jure

7990   Que mille morts plutôt j'eusse endurées

Que d'épouser Aglante

Contre leur volonté.

Or vois-tu bien comme ton artifice

A fait ce que sans lui

7995   Nous ne pouvions pas faire.

Quand le poison de ton heureux miroir,

Car heureux je l'appelle,

M'eust réduite à tel point,

Que mon père et ma mère

8000   Crurent que j'étais morte,

Ce qu'en vivant je n'avais osé faire,

Amour me conseilla

De le faire en mourant :

Je priai donc ma mère,

8005   Je suppliai mon père,

Qu'avant que de mourir,

Pour satisfaction

Des services d'Aglante,

Par leur consentement

8010   Je le pusse épouser.

Eux qui me crurent morte,

Quoi que d'autres desseins

Ils eussent bien dans l'âme,

Voulurent pitoyables

8015   À mon trépas ce plaisir me donner.

Lors vers Aglante à peine me tournant

Je lui tendis la main,

Pour un gage fidèle

Que lui donnait mon âme

8020   Que je mourais sa femme.

Il me reçut pour telle,

Pour telle il me pleura,

Et pour telle il m'aura :

N'y penses plus Tirinte.

TIRINTE

8025   N'y penses plus toi-même.

Aglante te croit morte,

Et ton père et ta mère

Pour morte t'ont pleurée,

Et t'ont enclose ici

8030   Pour eux tu l'es aussi.

Tu ne vis plus, bergère,

Pour personne du monde,

Si ce n'est pour Tirinte :

La mort qui résout tout,

8035   La mort te désoblige

De ces vaines promesses

Que tu peux avoir faites.

Mais quoi que le trépas

Ne le fit pas, amour, amour l'ordonne,

8040   Amour qui Sylvanire

À son Tirinte donne,

Maintenant leur commande,

De vivre ensemble, et de mourir ensemble.

Allons donc, ô bergère,

8045   Allons et résous toi

De vivre toute à moi,

Et je vivrai de même

À toi seule que j'aime.

SYLVANIRE

Ne me touche, Tirinte,

8050   Aglante seul est né pour Sylvanire,

Et Sylvanire est seule pour Aglante,

Et perds en toute attente.

TIRINTE

Mais perds toi-même,

Et perde Aglante aussi,

8055   Toi l'espoir de l'avoir,

Lui l'espoir de te voir.

Allons ; car je le veux,

L'amour te le commande,

Et mon affection

8060   T'oblige à le vouloir :

Que si tu ne le veux

Saches que résister

Aussi bien tu ne peux.

Il ne faut point maintenant des paroles :

8065   Allons, allons.

SYLVANIRE

  Tirinte laisse-moi.

TIRINTE

Allons, allons.

SYLVANIRE

Fais-moi mourir plutôt.

TIRINTE

Allons, allons, je te veux toute en vie.

SYLVANIRE

Non je mourrai plutôt,

Berger tu te déçois.

TIRINTE

8070   Tu te déçois toi-même.

SYLVANIRE

Au secours, ô bergers,

Ô dieux ! Secourez-moi.

SCÈNE V.
Aglante, Sylvanire, Tirinte.

AGLANTE

Je reviens, car il faut

Que de mon sang je souille

8075   Ce tombeau glorieux

De ma riche dépouille.

SYLVANIRE

Aglante secours-moi :

Aglante ne vois-tu,

Ne vois-tu pas, Aglante,

8080   Vois-tu pas que Tirinte,

Tirinte l'infidèle

M'emmène et me ravit ?

AGLANTE

Dieu ! Qu'est-ce que je vois ?

Dieu ! Qu'est-ce que j'entends ?

8085   Est-ce bien Sylvanire ?

SYLVANIRE

Aglante, que fais-tu ?

Que ne me secours-tu ?

Ne me connais-tu pas ?

AGLANTE

C'est bien elle, mais non,

8090   Car Sylvanire est morte,

C'est une vision.

SYLVANIRE

Devant tes yeux, Aglante,

Il m'emmène, ô mon dieu !

TIRINTE

Je serai le plus fort.

AGLANTE

8095   Ô c'est bien là sa voix,

Ce n'est point un fantôme :

Ah Tirinte, Tirinte,

Traître Tirinte, il faut

Qu'Aglante meure,

8100   Avant que Sylvanire

À quelque autre demeure.

SCÈNE VI.
Le choeur des bergers, Aglante, Tirinte, Sylvanire.

LE CHOEUR

Quelle rumeur entend-on par ces bois ?

Quels cris, quelles alarmes ?

AGLANTE

Ah perfide berger,

8105   Tu ne raviras pas

Une si belle prise.

TIRINTE

La victoire ou la mort

Clora mon entreprise.

SYLVANIRE

Au secours, ô bergers,

8110   Ô bergers, au secours :

Secourez-nous, bergers.

LE CHOEUR

Quelle dispute est cette-ci, bergers ?

D'où vient l'outrecuidance

De faire force aux filles ?

8115   Laissez cette bergère.

TIRINTE

Ô dieux ! Je veux mourir.

SYLVANIRE

Meurs, si d'une autre sorte

Tu ne peux pas guérir,

Fusses-tu déjà mort,

8120   Trop insolent berger.

AGLANTE

Monstre de nos forêts

Qui te peut émouvoir

D'outrager une fille

Que tous doivent servir ?

TIRINTE

8125   Monstre suis-je vraiment,

Mais un monstre d'amour,

D'aimer tant qui ne m'aime :

Mais je m'en vengerai,

Oui je m'en vengerai,

8130   Et ce sera sur qui la faute a faite,

J'entends dessus mon coeur.

SYLVANIRE

Les hommes et les dieux

Ensemble me la doivent

Cette vengeance, et je la leur demande.

LE CHOEUR

8135   N'est-ce pas Sylvanire

Celle que nous voyons ?

Mais n'est-elle pas morte ?

Dieux ! Comme est-elle ici ?

SYLVANIRE

Vous voyez une fille,

8140   Que ce berger, monstre entre les bergers,

A fait mettre au cercueil

Par la plus grande ruse

Qui fut jamais d'un méchant inventée.

TIRINTE

Dis plutôt d'un amant.

SYLVANIRE

8145   Mais bien d'un ennemi

Plus cruel et méchant.

TIRINTE

Ô coeur ingrat !

SYLVANIRE

Ô coeur faux et perfide !

TIRINTE

Âme sans amitié.

SYLVANIRE

Mais bien âme sans âme.

SCÈNE VII.
Lerice, Ménandre, Fossinde, Aglante, Tirinte, Hylas, Sylvanire, Le choeur des bergers.

LERICE

8150   Allons, voyons que c'est.

MÉNANDRE

Quel bruit ? Quelles clameurs ?

Voilà pas Sylvanire ?

LERICE

Eh ! Qu'est-ce que je vois ?

SYLVANIRE

C'est Sylvanire.

MÉNANDRE

Ô dieux !

LERICE

8155   Ô dieux ! Ô dieux !

SYLVANIRE

  Me craignez-vous ma mère ?

Avez-vous peur mon père ?

Me connaissez-vous pas ?

LERICE

Va-t-en, va-t-en fantôme.

AGLANTE

N'ayez peur, et croyez

8160   Que c'est vraiment la belle Sylvanire.

MÉNANDRE

Sylvanire ma fille ?

LERICE

Ma fille Sylvanire ?

SYLVANIRE

Je suis celle-la même.

MÉNANDRE

Et n'étais-tu pas morte ?

FOSSINDE

8165   Ô dieu ! C'est Sylvanire,

Et c'est bien elle-même

Qui retourne en ce monde.

Recule-toi fantôme,

Ne t'approche de moi,

8170   Retourne avec tes os,

Et me laisse en repos.

SYLVANIRE

Tu me fuis donc, Fossinde ?

FOSSINDE

Et qui ne s'enfuirait ?

Ô dieu comme elle parle !

HYLAS

8175   L'âme de Sylvanire

Ô dieux ! Que cherche-t-elle ?

Va-t-en, va-t-en fantôme.

SYLVANIRE

Je ne suis pas son âme seulement,

Touche, voici le corps

8180   De cette Sylvanire.

HYLAS

Dieu ! C'est bien elle : ô c'est elle sans doute :

En quel pays, hélas ! Suis-je venu

Où les morts sont en vie ?

SYLVANIRE

N'en doutez point, je suis bien Sylvanire.

HYLAS

8185   J'avais bien ouï dire

Que les femmes avaient

L'âme au corps de travers,

Et qu'avec grande peine

Elle en pouvait sortir :

8190   Mais c'est bien plus ceci,

Puisqu'ayant vu de mes yeux Sylvanire

Morte dans le tombeau,

Je la revois en vie,

Car c'est elle en effet.

MÉNANDRE

8195   Mais es-tu bien ma fille ?

SYLVANIRE

Je la suis, ô Ménandre.

LERICE

Sylvanire ma fille ?

SYLVANIRE

Oui je suis Sylvanire,

Que ce traître berger

8200   Que Tirinte on appelle

Avait mise au tombeau,

Et que le ciel plus juste,

À sa confusion,

A fait sortir ainsi que vous voyez.

MÉNANDRE

8205   Que je t'embrasse, ô mon enfant aimé !

LERICE

Que je te baise, ô soutien de ma vie !

MÉNANDRE

Eh ! Soient les dieux loués

De la grâce qu'ils font

À mes vieilles années,

8210   De te voir, mon enfant,

Encor un coup avant que de mourir.

FOSSINDE

Eh ! Ma chère compagne,

N'aurai-je pas quelque part à la joie,

Puisque notre amitié

8215   M'a fait si bien ta perte ressentir,

Que je ne sais comment

Dans le cercueil je ne t'ai point suivie.

LE CHOEUR

Et nous aussi, puisque tous nous avons

À ton départ pleuré

8220   Devons-nous pas nous réjouir aussi

À ton heureux retour ?

SYLVANIRE

Aglante, et toi pourquoi comme les autres

Ne te réjouis-tu

Que je sois retournée ?

AGLANTE

8225   À ton départ je reçus tant d'ennuis,

À ton retour tant de contentement,

Que n'étant mort, ni pour l'un ni pour l'autre,

Il ne faut plus penser

Que l'on puisse mourir

8230   D'ennui ni de plaisir.

MÉNANDRE

Mais, ma fille, comment

Les dieux t'ont-ils permis

De nous revoir encore ?

SYLVANIRE

Ce perfide berger

8235   Que vous voyez si loin de tous les autres

Vous le pourra mieux dire.

TIRINTE

Oui je le pourrai dire,

Des ingrates bergères

La plus ingrate et plus méconnaissante :

8240   Oui-dà je le dirai,

Je ne veux pas cacher

Jusqu'où l'affection

Que pour toi j'ai conçue

M'a transporté ; car aussi bien sois sûre,

8245   Puisque mon entreprise

A trompé mon espoir,

Qu'à vivre davantage

Je n'ai plus le courage.

Sachez donc, ô bergers,

8250   Qu'esprits de la beauté

De cette belle, et trop ingrate fille,

Après avoir trouvé

Toute chose inutile

À mon contentement,

8255   Peines et soins, affections extrêmes,

Services et prières ;

Enfin j'ai recouru,

Ne sachant plus que faire,

À la ruse et finesse.

8260   Donc avec artifice

Je la fis endormir,

Mais d'une telle sorte

Que chacun la crut morte.

MÉNANDRE

Ô quelle trahison !

8265   Et quel fut ton dessein ?

TIRINTE

Mon dessein, ô Ménandre,

Fut de la retirer,

Comme j'ai fait, du creux de ce tombeau,

Sans que nul s'en prît garde,

8270   Et la mener dans quelque antre sauvage

Y passer avec elle

Le reste de mon âge,

Sans souci des parents,

Sans souci des amis,

8275   Sans souci des troupeaux

Que je laissais ici :

Car la perte de tous,

Voire encore de ma vie,

M'est agréable et douce,

8280   Pour obtenir ce que j'estimais tant.

LE CHOEUR

Mais à quelle rumeur

Sommes-nous accourus ?

Appelles-tu, Tirinte,

Services et prières,

8285   Affections et soins,

La force et violence

Dont tu voulais user,

Quand nous sommes venus ?

MÉNANDRE

De la force à ma fille ?

TIRINTE

8290   De la force, il est vrai,

Berger, je ne le nie,

J'étais désespéré.

LERICE

De la force, ô pasteurs,

J'en demande justice.

FOSSINDE

8295   Comment, pasteurs, pourriez-vous bien souffrir

Que cet audacieux,

Sans ressentir la peine

D'une telle insolence,

Sortit d'entre vos mains ?

8300   Avoir, traître et perfide,

Enclose en un tombeau

Cette belle bergère ;

Avoir mis en danger,

Et Ménandre et Lerice

8305   De mourir de douleur,

Perdant leur chère fille,

Même en l'âge où ils sont ?

Et puis outre cela

User encor de force,

8310   Et contre son désir

La vouloir emmener ?

Quelle sûreté pouvons-nous plus avoir

Avec les bergers,

Si telles trahisons,

8315   Et si tels attentats,

Ne sont punis ainsi qu'ils le méritent ?

Ô vous pasteurs, qui savez de nos lois

L'ordonnance sacrée,

Faites que nos druides,

8320   Par votre bouche même,

Soient informés, et nous fassent justice.

MÉNANDRE

Je la demande, ô pasteurs, à vous tous.

LERICE

Comment user de force ?

LE CHOEUR

Assure-toi, Ménandre,

8325   Que tu l'auras bientôt,

Le cas mérite un supplice exemplaire.

FOSSINDE

Attachez-le, bergers,

De peur qu'il ne s'échappe.

TIRINTE

Non, ne m'attachez point,

8330   Je suivrai librement

Où vous voudrez aller :

En un lieu seulement

Je ne vous suivrai pas,

C'est par où l'on s'éloigne

8335   Du chemin du trépas.

HYLAS

Je veux le suivre, et voir quel jugement

Donneront les druides.

FOSSINDE

Enfin il est tombé

Dedans son propre piège,

8340   Je le tiens à ce coup,

Il ne peut m'échapper,

Le ciel en soit loué :

Mais je m'en vais le suivre,

Pour être à temps lorsqu'il sera jugé.

SCÈNE VIII.
Lerice, Aglante, Sylvanire, Ménandre.

LERICE

8345   Ô des bontés de Dieu

Inépuisable source !

Ô de ses jugemenTs

Océan infini !

Quelles grâces jamais,

8350   Telles que nous devons,

Te pouvons-nous rendre Ménandre et moi ?

AGLANTE

Ajoutez avec vous,

Lerice, s'il vous plaît,

Aglante le berger

8355   Le plus heureux du monde :

Car de tous les bonheurs

Où peut atteindre un homme,

Nul ne peut s'égaler

À celui que je sens.

8360   Mais, ô sage Ménandre,

Puisque le ciel tant de grâces m'a faites,

Ne perdons point le temps,

Tous les dilayements

Qui se font sans propos,

8365   Ne sont rien d'ordinaire

Que la ruine et perte d'une affaire :

Vous plaÏt-il pas accomplir le bonheur

De notre mariage ?

MÉNANDRE

À nouveau fait il faut nouveau conseil :

8370   J'avais promis à d'autres,

Avant qu'à toi, ma fille Sylvanire :

Chacun le sait assez,

Tu le peux demander

À tous ceux du hameau.

AGLANTE

8375   À nouveau fait il faut nouveau conseil ?

Par ainsi ta parole

N'aura non plus d'arrêt

Que la plume qui vole ?

MÉNANDRE

Ma parole est certaine,

8380   Et c'est bien pour cela

Qu'ayant donné ma parole à Théante

Je la veux observer.

AGLANTE

Ô dieux ! ô foi trompée !

Ô parjure Ménandre !

8385   Ô malheureux Aglante !

L'on vous d2çoit ainsi :

Et vous souffrez, ô dieux,

Si grande perfidie ?

Ôte-la moi, Ménandre,

8390   Ôte-la moi, la vie,  [ 43 Le vers 8381 n'est pas dans l'édition Honoré Champion]

Avant que me ravir

Celle qu'amour, celle que le destin,

Celle que toi, que Lerice sa mère,

Et qu'elle aussi d'accord m'avez donnée :

8395   Car rien que le trépas

Ne m'en saurait priver :

Elle est mienne, elle est mienne,

Il faut qu'elle le soit,

Ou que je ne sois plus.

MÉNANDRE

8400   Et pour quelle raison

Prétends-tu Sylvanire ?

AGLANTE

Par la raison des gens,

T'en saurais-tu dédire ?

Par la corne on attache

8405   Les boeufs et les taureaux,

L'homme par sa parole.

MÉNANDRE

Théante en dit autant,

Et par cette raison

Tu n'as pas plus de droit

8410   Qu'il en peut bien prétendre,

Et tant s'en faut il en a davantage ;

Car il est le premier

À qui je l'ai promise,

Et si tu ne veux croire

8415   Ce que je dis, berger,

Voila Lerice, et voilà Sylvanire,

Demande leur si je ne dis pas vrai.

LERICE

Il est certain.

MÉNANDRE

Qu'en dis-tu Sylvanire ?

SYLVANIRE

Je l'ai bien ouï dire :

8420   Mais.

MÉNANDRE

  Qu'est-ce à dire ce mais ?

SYLVANIRE

Mais je n'y fus jamais.

AGLANTE

Écoute bien, Ménandre,

Toute excuse cessante,

Nul autre que le ciel

8425   Ne me saurait ôter

Celle qui m'est acquise :

Je m'en vais aux druides,

Ils me feront justice,

Et s'ils ne me la font,

8430   Et mon bras, et les dieux

Me vengeront d'un parjure odieux.

Quand je perds le respect

Je sais faire observer

La parole promise.

SCÈNE IX.
Ménandre, Lerice, Sylvanire.

MÉNANDRE

8435   Je l'ai bien ouï dire,

Mais je n'y fus jamais ;

La petite affétée,

Elle n'y fut jamais :

Or je t'assure, et m'en crois, Sylvanire,

8440   Qu'une autrefois, si je ne suis d2çu,

Tu ne le diras plus :

Car en propre personne

Je t'y ferai bien être.

Je l'ai bien ouï dire,

8445   Mais je n'y fus jamais :

Quoi ? Tu voudrais plutôt

Celui-ci que Théante ;

Il est plus à ton goût :

Ô je t'en ferai faire

8450   Des maris à ton gré,

Laisse m'en le souci.

Tu pouvais bien, Lerice, m'assurer

Que ta fille ferait

Tout ce qu'il me plairait :

8455   Oui, pourvu que je veuille

Tout ce qu'elle voudra :

Autrement sois certaine

Qu'elle te saura dire

Aussi bien comme à moi,

8460   Je l'ai bien ouï dire,

Mais je n'y fus jamais.

Tu l'as bien ouï dire,

Mais tu n'y fus jamais ;

C'est, et n'en doute point,

8465   C'est là la prophétie

Du futur mariage,

Et d'Aglante, et de toi ;

Car tu l'as ouï dire :

Mais crois moi, Sylvanire,

8470   Tu n'y seras jamais.

Mais viens ça, réponds-moi,

Que peut avoir Aglante

Que Théante n'ait pas ?

Tu ne me réponds point.

LERICE

8475   Que voulez-vous qu'elle puisse répondre

À son père en courroux ?

MÉNANDRE

Je répondrai pour elle :

Aglante a plus que lui

De jeunesse et d'erreur,

8480   Il a plus d'imprudence,

Plus d'inexpérience,

Plus de présomption,

Un peu plus de beauté,

Mais plus de pauvreté :

8485   Et faut-il pour cela

Le préférer, ainsi comme elle fait,

À ce sage Théante ?

À ce riche Théante ?

À ce noble Théante ?

8490   À ce Théante enfin

Qui n'a rien qui ne soit

Plus qu'Aglante estimable ?

Figure-toi, l'homme plus accompli

Qui soit dessus la terre,

8495   Qu'il sache bien chanter,

Qu'il sache bien danser,

Qu'il sache bien parler,

Qu'il soit la beauté même :

Que chacun à le voir

8500   Par la place s'arrête ;

S'il n'est bien riche, ô folle,

Ce n'est rien qu'une bête :

Si tu savais, ô peu prudente fille,

Si tu savais quel monstre épouvantable

8505   Est la nécessité,

Tu fremirais au nom de pauvreté :

Mais avec l'or qu'est-ce qu'on ne fait pas ?

Non seulement les hommes on surmonte,

Mais l'on fléchit les dieux,

8510   Les dieux par les présents

Nous sont rendus propices,

Et le rameau, ce dit-on, que porta

Le grand troyen, quand il vit les enfers,

Parce qu'il était d'or,

8515   Lui fit passer et repasser encor

Le fleuve de Charon.

Quelques uns vont disant,

Que le ciel, que la terre,

Que l'air, le feu, la mer,

8520   Le soleil, les étoiles,

Sont les dieux d'ici bas :

Mais je ne le crois pas.

Car les vrais dieux visibles

En la terre où nous sommes,

8525   Pour le moins pour les hommes,

Ne sont que deux ; mais sais-tu bien lesquels ?

L'or et l'argent, aies ces dieux chez toi

Et n'aies peur de rien,

Tout te sera propice,

8530   Et ce que tu voudras

Soudain tu l'obtiendras :

Mais au contraire

Avec la pauvreté

Toute chose déplaît,

8535   Les incommodités,

Les mépris, l'impuissance,

Sont accidents inséparables d'elle :

Et toutefois Aglante te plaît mieux

Que ce riche Théante :

8540   Es-tu toujours en cette même erreur ?

Quoi, tu ne parles point ?

SYLVANIRE

Pardonnez-moi, mon père,

Vous êtes en colère.

MÉNANDRE

Reviens, où t'en vas-tu ?

8545   Elle nous paye encore,

Ainsi que l'autre fois,

Par une révérence.

Ô grands dieux ! Qui peut être

Plus malheureux qu'un père,

8550   Sinon qu'un autre père

Ayant encor davantage d'enfants.

Qu'est-ce que d'en avoir

Comme j'en ai, sinon

Peine, crainte et souci,

8555   Et rien outre cela.

Et bien elle s'en va,

Qu'elle s'en ressouvienne,

Nul ne voit pour certain

La grandeur de la faute

8560   Cependant qu'il la fait ;

Mais il la voit après,

Lorsque la pénitence

Remet devant ses yeux

Un trop tard repentir :

8565   De même adviendra-t-il

À l'imprudente fille

Qui ne veut m'écouter.

Mais je vois bien qu'ils s'en iront tous deux

Vers les sages druides,

8570   Et diront leurs raisons

Sans leur parler des miennes,

Je m'en vais les trouver,

Et qu'ils s'assurent bien

Qu'ils s'en repentiront.

LERICE

8575   Encor faut-il excuser la jeunesse.

MÉNANDRE

Excuser, c'est ainsi

Que tu me l'as gâtée ;

Mais j'y mettrai bien ordre.

LERICE

Vous la voulez perdre encor une fois.

MÉNANDRE

8580   Ô fut-elle perdue

Plutôt que d'être sotte.

LERICE

Ô cruauté d'un père !

Hélas ! Ma pauvre fille.

SCÈNE X.

AGLANTE

Non, non, il faut, Aglante,

8585   Ou l'avoir, ou mourir ;

Que si l'on se résout

De te l'ôter encore,

Il faut que cette histoire

Finisse en tragédie :

8590   Car rien sinon la mort

Ne saurait séparer

Aglante et Sylvanire.

Mais, ô grands dieux !

Quel fut l'astre cruel

8595   Qui dominait au point de ma naissance,

Puisque pour parvenir

Au bonheur qui me fuit,

Et la mort et la vie

Également me nuit ?

8600   Sylvanire était mienne

Hélas ! Si le tombeau

Ne me l'eut pas ravie :

Mienne dans le tombeau

Encore serait-elle,

8605   Si pour n'être plus mienne

Du profond du tombeau

Elle n'était sortie.

Que faut-il donc désormais que j'espère,

Si tout m'est si contraire ?

8610   Sa mort m'ôta le bien que je désire,

Sa vie encore, ô dieux, me le ravit :

Il ne faut donc penser

Que sa vie et sa mort

À mon contentement

8615   Puisse être favorable :

Voyons de moi ce qui le pourrait être.

Mais si ma vie inutile à mon bien

J'ai toujours retrouvée,

Que me reste-t-il plus

8620   Que d'essayer la mort,

Résolus en nous-même,

Qu'il nous faut l'un des deux,

Vivre avec plaisir,

Ou bien mourir pour n'être malheureux ?

8625   Il faut donc en la mort,

La fin de tous les maux,

Rechercher le salut.

Que jusqu'ici nous n'avons pu trouver :

Car saurais-je espérer

8630   De rencontrer plus de compassion

Dedans le coeur sévère

Des rigoureux druides,

À qui ma plainte, hélas ! Je viens de faire,

Que dans celui d'un père et d'une mère ?

8635   Il ne faut plus, il ne faut plus flatter

D'une vaine espérance

Le mal qui nous offense :

À l'arrêt du destin

Rien ne peut résister ;

8640   Inutiles et vains,

Contre l'effort du ciel,

Sont les efforts humains.

SCÈNE XI.
Sylvanire, Aglante.

SYLVANIRE

Hélas ! Ô dieux ! Où le rencontrerai-je,

Celui que mon coeur aime

8645   Cent fois plus que soi-même ?

Mais ne le voilà pas ?

Ô l'heureuse rencontre

Pour sujet malheureux !

AGLANTE

Bienheureuse rencontre,

8650   Quoi que puisse avenir,

Sera toujours la vôtre.

SYLVANIRE

Aglante mon berger,

Écoute je te prie,

Ce que je te viens dire.

8655   J'ai trouvé les druides

Assemblés pour juger

Le malheureux Tirinte,

Et j'y suis arrivée

Qu'à peine en sortais-tu.

8660   Je leur ai fait ma plainte,

Je leur ai remontré

Que j'étais tienne, et qu'Aglante était mien ;

Qu'avec permission

Et de mon père et de ma mère aussi,

8665   En leur même présence,

J'avais reçu de toi,

Et toi de moi, le serment réciproque

D'un sacré mariage,

Qui nous liait tous deux

8670   D'indissolubles noeuds,

Non pas par des paroles

Qu'à l'avenir on dût effectuer ;

Mais que dès lors nous nous étions donnés,

Et nous étions reçus

8675   Pour femme et pour mari,

Et tels aussi nous voulions vivre ensemble.

À peine ai-je pu dire

Ces dernières paroles,

Que Ménandre est entré,

8680   Et Lerice avec lui,

Mais comment ? En colère,

Les yeux ardents, comme de nuit on voit

Un charbon allumé,

Le visage enflammé,

8685   Les jambes et les mains

Tremblantes de courroux :

À grand'peine a-t-il dit,

Recommençant cent fois

Le nom de Sylvanire,

8690   Tant il était de passion extrême

Presque hors de soi même,

Le voyant tel, et ne pouvant souffrir

Sa présence irritée

Je me suis dérobée

8695   Pour te venir chercher,

Et t'assurer, Aglante,

Que mon affection

Jamais ne changera,

Quoi qu'ordonne au contraire,

8700   Ni l'arrêt des druides,

Ni celui de mon père,

Tienne je suis, et tienne je serai

Autant que je vivrai.

AGLANTE

Ô belle Sylvanire,

8705   Que mienne, mon malheur

M'empêche d'oser dire.

SYLVANIRE

Dis-le berger en dépit du malheur,

Tienne je suis, et tienne de bon coeur.

AGLANTE

Ô belle Sylvanire,

8710   Que puisque vous voulez,

En dépit du malheur

Mienne j'oserai dire,

Quelle grâce jamais

Faut-il que je vous rende

8715   D'une faveur si grande ?

Puisque non seulement

Il vous a plu d'aimer

Un berger sans mérite,

Mais dédaigner encore

8720   Un si gentil berger

Que peut être Théante,

Mépriser ses richesses,

Et ses commodités,

Pour vivre avec Aglante ?

8725   Aglante qui n'a rien

Qui puisse être estimable,

Sinon qu'il aime bien.

Mais en cela je proteste et je jure,

Que si de tous les coeurs

8730   Qui sont en l'univers

Un coeur se pouvait faire

Pour seulement aimer

Autant comme je fais,

Tous ses efforts resteraient imparfaits.

8735   Je veux que cette amour

Par son extrémité

Supplée à toutes choses

Qui défaillent en moi :

Je veux que chacun dise,

8740   Considérant votre perfection,

Et mon affection,

L'une sans l'autre eut été sans égale.

Recevez donc la foi,

La foi que je vous jure

8745   Si parfaite et si pure,

Pour gage qu'à jamais

Aglante sera vôtre ;

Mais de telle façon,

Que le ciel peut encor

8750   Se brouiller en la terre,

Et tous les éléments

Dans la confusion

De l'antique chaos :

Mais jamais, mais jamais

8755   Aglante on ne verra,

Sans que de Sylvanire

Les beautés il n'adore,

Plus s'il se peut qu'il ne fait pas encore.

Et quoi que la rigueur

8760   D'un père impitoyable,

Ou bien l'inique arrêt

D'un juge inexorable

Me puisse retarder

L'heur que nous désirons ;

8765   Ne croyez, Sylvanire,

Que mon affection

Puisse diminuer.

Ma passion peut bien

Augmenter à l'extrême,

8770   Mais non pas m'empêcher

Qu'à jamais je vous aime.

Je ne mériterais

De respirer cet air,

Ni de voir la clarté

8775   Que le soleil nous donne,

Ni d'être entre les hommes,

Si je manquais à l'obligation

Où m'a mis Sylvanire.

SYLVANIRE

Point, point, Aglante, point d'obligation,

8780   Quoi que je puisse faire,

Ne saurait satisfaire

À celle en qui l'amour

Envers toi m'a liée,

Et tous ces témoignages

8785   De bonne volonté,

Reçois les pour tribut

De mon affection :

Je paye ainsi les devoirs qui sont deux

À l'amour réciproque,

8790   Dont amour me lia,

Alors que Sylvanire

Pour femme il te donna.

SCÈNE XII.
Alciron, Sylvanire, Aglante.

ALCIRON

Mais si veux je bien être

Le premier à leur dire

8795   Les nouvelles que j'ai :

Où les rencontrerai-je ?

SYLVANIRE

Quelles sont tes nouvelles,

Et qui vas-tu cherchant ?

AGLANTE

Berger fais-nous en part.

ALCIRON

8800   C'est vous deux que je cherche.

AGLANTE

Moi, berger ?

ALCIRON

Vous et vous.

SYLVANIRE

Et moi j'en suis aussi ?

ALCIRON

Vous en êtes tous deux.

Celui soit malheureux

8805   Qui vous séparera.

AGLANTE

Et que me veux-tu dire ?

ALCIRON

Que tienne est Sylvanire,

Et que tien est Aglante.

SYLVANIRE

Ô que Dieu te contente.

AGLANTE

8810   Mais te moques-tu point ?

ALCIRON

Comment ? Si je me moque,

Pourquoi voudrais-je, Aglante,

User de moquerie

Avec des personnes

8815   Que j'honore si fort ?

SYLVANIRE

Mais comment le sais-tu ?

ALCIRON

Je le dirai, je me suis rencontré

Lorsque Ménandre, outré de la colère

S'est présenté devant le grand druide

8820   Pour rompre cette affaire :

Quelles raisons n'a-t-il point rapportées ?

Une fille jamais,

Disait-il, ne se peut

Lier en mariage

8825   Sans le vouloir du père :

Mais (lui répond Hylas,

Parlant pour vous) Sylvanire a reçu

Aglante pour mari

Avec le congé

8830   De Lerice et de toi.

SYLVANIRE

Hylas disait bien vrai.

ALCIRON

Alors Ménandre, il est vrai, je confesse

Que pensant que ma fille

Était prête à mourir,

8835   Je lui permis tout ce qu'elle voulut :

Mais mon intention

Fut seulement de lui donner pour lors

Quelque contentement,

Étant bien résolu,

8840   Que si du mal elle pouvait guérir,

Je la redonnerais

Encore à Théante.

SYLVANIRE

Ô le trompeur qu'il est !

ALCIRON

Soudain Hylas répond :

8845   Si telle ruse était autorisée,

Adieu tout le commerce

Qu'on voit entre les hommes,

Et qui dorénavant

Se pourrait assurer

8850   De chose qu'on promette ?

Nul ne saurait entrer

Dans le secret du coeur,

L'on ne contracte pas

Avec la pensée,

8855   C'est avec la parole

Que tout homme s'oblige,

Et ta fille eut congé.

Ce congé ne vaut rien,

Reprend soudain Ménandre,

8860   Parce qu'auparavant

Nous avions Sylvanire

À Théante promise.

AGLANTE

Cette promesse est nulle,

Elle n'y consentant.

ALCIRON

8865   Hylas en dit autant.

Mais qui la rendrait nulle,

Dit Ménandre en colère,

Le père n'est-il pas seigneur de son enfant ?

N'en peut-il pas disposer comme il veut ?

8870   Tu te trompes, pasteur,

Dit froidement Hylas,

Les enfants parmi nous

Naissent enfants, et non pas des esclaves,

Ce serait autrement

8875   Honte que d'être père,

Et la terre où nous sommes

Serait bien diffamée,

Si la seule en la Gaule

Elle ne produisait

8880   Des hommes francs et libres,

Mais seulement des serfs et des esclaves.

Hylas voulait continuer encore,

Lorsque Ménandre enflammé de colère

Voulut répondre aux raisons du berger :

8885   Mais les sages druides

Leur imposant silence :

C'est assez, ont-ils dit,

Car vos raisons nous sont assez connues :

Si bien que le respect

8890   A fait taire Ménandre,

Attendant quel arrêt

Les sages donneraient :

Même qu'alors Tirinte

Conduit par devant eux

8895   Attendant la sentence

Ou de vie ou de mort,

Impatient au pied du tribunal :

Qui m'accuse, dit-il ?

Et pourquoi suis-je ici ?

SYLVANIRE

8900   Mais qu'est-ce qu'ont jugé

Les druides de nous ?

ALCIRON

Donne-moi le loisir

De te le pouvoir dire :

Fossinde alors se faisant faire place :

8905   Misérable berger,

Dit-elle en soupirant,

Demandes-tu qui te peut accuser ?

Les rives de Lignon,

Les prés, et les bocages,

8910   Les antres, les forêts,

Les sources, les ruisseaux,

Les hommes, et les dieux,

Tous t'accusent, berger,

Tous demandent vengeance ;

8915   Même ta conscience

De ton méfait et de ta trahison

Te juge et te condamne.

SYLVANIRE

Et Fossinde a parlé

Ainsi contre Tirinte.

ALCIRON

8920   Chacun l'ayant ouïe

Comme toi s'étonna,

Parce que presque tous

Savaient bien son amour.

Mais lui sans s'émouvoir,

8925   Parle aux juges, dit-il,

Accuse ce Tirinte

En ce qu'il a forfait,

C'est d'eux, et non de moi

De qui tu dois attendre

8930   Le juste châtiment

De ses fautes commises :

Penses-tu que je manque

De coeur pour supporter

Les supplices qui peuvent

8935   Ton âme contenter,

Ou ma faute effacer ?

AGLANTE

Son courage était grand,

Et chacun le doit plaindre.

ALCIRON

Elle alors rougissant,

8940   Et se tournant vers les sages druides :

Ce berger inhumain

Que vous voyez à votre tribunal,

C'est le berger, dit-elle,

Le plus digne de mort

8945   Qui fut jamais accusé devant vous.

Il aima Sylvanire,

À ce qu'il va disant :

Mais qui le pourrait croire ?

Jamais il ne connut

8950   Les forces de l'amour,

Quoi qu'à l'amour ses fautes il rejette :

Fait-on mourir la personne qu'on aime ?

Et toutefois il n'a pas seulement

Présenté le poison

8955   À cette belle fille,

Mais le cruel l'a-t-il pas vu mourir

Avec tant de douleurs,

Qu'il faut bien n'avoir point

Ni d'amour ni de coeur,

8960   Pour avoir le courage

De faire à ces beautés

Un si cruel outrage :

Mais de sa mort s'est-il encor saoulé ?

Non, non, sages druides,

8965   Il la va déterrer,

Il veut paître ses yeux

D'un forfait qu'une tigre

N'aurait pas perpétré ;

N'est-ce pas là le comble plus extrême

8970   De l'inhumanité ?

Mais oyez des grands dieux

La clémence infinie :

Ce perfide retrouve,

Contre son espérance,

8975   La morte-vive, un miracle si grand

Devait-il pas lui ramollir le coeur,

Et touché dedans l'âme

D'un puissant repentir

Lui faire détester

8980   L'erreur qu'il avait faite ?

Au contraire il s'obstine,

Ajoute crime à crime,

Et montre bien être vrai ce qu'on dit,

Qu'enfin l'abîme appelle un autre abîme.

8985   L'ayant donc trouvée

Vive dans le cercueil,

Peut-être qu'à ses pieds

Pardon il lui demande ;

Tout au contraire il la veut dérober,

8990   Et par force emmener

Dans des antres sauvages,

À quel dessein ? Vous le pouvez penser,

Et croit que ce forfait,

Aux hommes bien caché,

8995   Aux dieux aussi de même le sera.

Mais seulement il en eut le vouloir,

Sans toutefois mettre la main à l'oeuvre :

Non, non, sages druides,

Il a mis en effet

9000   La résolution

D'une telle pensée,

Ou pour le moins il s'en mit en devoir,

Et n'eût été qu'aux cris de Sylvanire

Ces bergers accoururent,

9005   Qui la force à la force

Vaillamment opposèrent,

Dieu sait que ce félon  [ 44 Les deux vers du dessus sont dans l'édition Champion un seul vers : 'Que la force à la force posèrent,']

N'eût entrepris contre une faible fille.

SYLVANIRE

Fossinde a bien dit vrai.

ALCIRON

9010   Je vous ai dit le crime,

Continua Fossinde,

Vous savez mieux que nous

Ce que les lois ordonnent,

On demande justice,

9015   C'est à vous de la faire,

Et l'attendre des dieux

Comme vous la rendrez.

AGLANTE

Que répondit Tirinte ?

ALCIRON

Elle a raison, ô très sages druides,

9020   Répond Tirinte alors,

Disant que j'ai failli,

Mais elle a tort aussi

De m'accuser d'un crime auquel mon âme

N'a jamais consenti.

9025   Je ne refuse pas

Les tourments ni la mort,

Je suis assez coupable,

Je le confesse, et n'ai point de raison,

Ni n'en veux point avoir

9030   Pour m'excuser du moindre des supplices

Qui me sont préparés :

Mais que sert-il d'ajouter sans raison

Des crimes faux aux crimes véritables ?

Je l'aime trop, et l'ai toujours aimée

9035   De trop d'affection,

La belle Sylvanire,

Pour avoir le courage

De lui faire du mal ;

Je ne dis pas seulement par l'effet,

9040   Mais avec la pensée.

Il est vrai, mais déçu,

J'ai donné le poison :

Que je sois seulement

Déchargé de ce crime,

9045   Tous les autres j'avoue,

Ne me souciant guère

Des plus cruels supplices

Dont je suis menacé,

Pourvu que nette et pure

9050   J'emporte mon amour

Dedans ma sépulture.

À ce mot il se tut.

AGLANTE

Courage résolu

D'un généreux berger.

ALCIRON

9055   Et parce qu'au grand bruit

J'étais comme plusieurs

Accouru sur le lieu,

Ne pouvant supporter

De voir sa cause ainsi mal défendue,

9060   Je me mis en avant

Pour répondre à Fossinde.

Mais lui soudain mon dessein connaissant :

Cesse ami, me dit-il,

Je veux mourir enfin,

9065   Heureux qui meurt ne pouvant vivre heureux.

Mon amour toutefois

Encore un coup me fit ouvrir la bouche :

Mais lui pour m'interrompre,

Ô très sages druides,

9070   S'écria-t-il, c'est la compassion,

Et non la vérité

Qui fait que ce berger

Veut défendre ma faute,

Vous ne le croyez pas,

9075   Car je le désavoue.

SYLVANIRE

Que faisait lors Fossinde ?

ALCIRON

Elle se souriait :

Mais vois, berger, lorsque le ciel ordonne

Que quelque chose en la terre se fasse

9080   Comme il va disposant,

Tout ce qui peut telle chose parfaire,

Lorsque peut-être en plus d'incertitude

Tes affaires, Aglante,

S'en allaient balançant.

AGLANTE

9085   Ô qu'il est dangereux

D'être soumis au jugement des hommes !

ALCIRON

Voilà pas que Théante

Suivi de plusieurs autres

Accourt au tribunal :

9090   Chacun à foule auprès de lui se presse

Pour ouïr les raisons

Qu'on croyait qu'il peut dire

Pour avoir Sylvanire.

Pères, dit-il, je viens vous déclarer

9095   Que Sylvanire à quelque autre peut être,

Mais non pas à Théante.

Si l'amour est folie,

Il faut dire manie,

Encore plus extrême,

9100   D'aimer qui ne nous aime,

Et comme que ce soit

Grande est la servitude

Du mariage, et mille fois plus grande

Celle dont les liens

9105   Des noeuds d'amour ne sont point attachés.

Il partit à ce mot,

Quoi que lui dit Ménandre.

Alors le grand druide

Prononça ces paroles.

9110   Libre est la volonté,

Et d'un libre vouloir

Sont faits les mariages :

Que Sylvanire épouse donc Aglante,

Et que Ménandre en cela se contente.

AGLANTE

9115   Ô très juste décret !

SYLVANIRE

Ô très justes druides !

C'est bien avec raison

Que pères l'on vous nomme.

ALCIRON

Mais écoutez qu'il advint de Tirinte :

9120   Tel fut le jugement.

Amour permet, et nous le permettons,

Dit alors le druide,

Que tout amant essaye

Avec tout artifice

9125   D'obtenir ses désirs

De celle qu'il adore.

Dans le règne d'amour

Le larcin est permis,

Les ruses, les finesses

9130   S'appellent des sagesses.

Mais qu'on se garde bien

De force et violence,

L'amour est volontaire,

Et qui fait au contraire,

9135   Par cette déité

Est criminel de lèse-majesté :

Pour ce Tirinte en vertu de la loi

Absous est déclaré

De toutes ses finesses ;

9140   Car amour les avoue :

Mais pour la violence

Dont il est convaincu,

Nous ordonnons pour juste châtiment

D'un si grand démérite,

9145   Du rocher malheureux

Que l'on le précipite.

AGLANTE

Ô dur arrêt ! ô cruelle sentence !

SYLVANIRE

Donc Tirinte mourra.

ALCIRON

Donnez-vous patience.

9150   En même temps Tirinte est attaché,

Chacun le pleure, et tous blâment Fossinde

De l'animosité

Qu'elle a montrée envers ce beau berger.

Elle au rebours d'un visage joyeux,

9155   D'un oeil riant, Tirinte je confesse,

Lui dit-elle tout haut,

Que je te vois réduit au même point

Que dès longtemps j'avais tant souhaité :

Et bien, lui répond-il,

9160   Tu dois être contente :

Quant à moi je le suis,

Saoule-toi de mon sang.

Non, non, dit-elle, insensible berger,

Ce n'est pas de la sorte

9165   Que je l'entends : si je t'ai souhaité

En cet état, c'est pour faire paraître

Qu'amour en moi surpasse ta rigueur.

Lors se tournant vers les sévères juges :

Puisque vous condamnez

9170   Selon la loi, dit-elle, ce berger,

Selon la loi de même je demande

Que vous me le donniez

Pour mon mari, puisque la loi le veut.

SYLVANIRE

Vraiment elle fit bien.

AGLANTE

9175   Mais voyez quelle ruse,

L'accuser pour l'avoir.

ALCIRON

Mais écoutez d'une amour insensée

Le conseil insensé :

Tirinte condamné

9180   Au rocher malheureux,

Et rappelé de la mort à la vie

Par l'amour de Fossinde,

Aime mieux du rocher

L'horrible précipice,

9185   Que de cette Fossinde

L'amour ni les faveurs.

Donc, ce disait-il,

Je la rachèterai,

Cette vie odieuse,

9190   D'une vie à jamais

Odieuse pour moi

Mille fois davantage ?

Donc pour ne mourir

Une fois seulement,

9195   Tous les jours je mourrai ?

Quoi ? Tous les jours, mais à tous les moments

Mille fois je mourrai ?

Vaut-il pas mieux achever tout d'un coup

Le destin malheureux

9200   Que le ciel nous ordonne,

Et de tant de malheurs

Tromper la tyrannie,

Que vivre encor pour ne vivre jamais,

Puisque ce n'est pas vivre

9205   Que vivre malheureux ?

Ainsi disait Tirinte,

Et pressé du regret

De perdre Sylvanire

S'allait mettre à genoux,

9210   Pour déclarer que la mort à l'amour

Il voulait préférer :

De quel aveuglement

Est occupé l'amant !

Et déjà les genoux

9215   Il fléchissait devant le tribunal,

Joignait les mains ensemble :

Pères, voulut-il dire,

Quand j'accourus, de la main lui fermant

Déjà la bouche ouverte,

9220   Sur lui je m'abouchai :

Je veux donc mourir,

Lui dis-je, comme toi,

Si tu ne veux pas vivre ;

À mon exemple alors

9225   Les parents, les amis

De ce gentil berger,

Dont le nombre était grand,

M'aidant à cet office,

Pour lors nous arrêtâmes

9230   Le cours précipité

De ce mauvais conseil.

SYLVANIRE

En cet instant, mais que faisait Fossinde ?

ALCIRON

Toute étonnée elle pâlit dabord,

D'un oeil chargé d'effroi

9235   Le va considérant,

Reste immobile, et d'un pas se recule :

Puis tout à coup, donc c'est moi, Tirinte,

Qui suis ton homicide :

C'est donc, dit-elle, moi

9240   Qui t'ai conduit au rocher malheureux :

Il ne sera pas vrai,

J'aime mieux que ma mort

Témoigne ma pensée,

Que si jamais Tirinte pouvait croire,

9245   Ou quelque autre après lui,

Que Fossinde, ô grands dieux !

Eut sa mort consentie.

Écoute donc, berger,

Reçois cette Fossinde,

9250   Si tu ne veux pour femme,

Dis-la seulement telle,

Pour fuir la rigueur

Des lois qui te condamnent,

Et puis tiens-la pour ce que tu voudras,

9255   Tiens-la pour ton esclave,

Telle je veux bien être

Et moindre s'il se peut,

Pourvu que de Tirinte

Le destin je déçoive.

AGLANTE

9260   Elle me fait pitié.

ALCIRON

Tout de même en fit-elle

À tous ceux qui l'ouïrent :

Et parce que les pleurs,

Et les sanglots lui refusaient la voix,

9265   Ce silence contraint

Parlait sans doute à ce berger cruel

Avec plus d'éloquence.

Quelque temps sans parler

Il la considéra

9270   En l'état où je dis,

Et cependant l'amour

Qui, comme on dit, ne pardonne jamais

À la personne aimée

Les cruautés qu'elle fait à qui l'aime,

9275   De sorte à ce Tirinte

Représenta l'entière affection

De cette honnête fille,

Qui pouvait être dite

Opiniâtreté

9280   Plutôt qu'affection,

Qu'enfin vaincu, je mets à bas les armes,

Et je me rends, dit-il,

Fossinde ton amour

A surmonté ma résolution,

9285   Et lui tendant la main,

Soit donc pour jamais

Tirinte à sa Fossinde,

Fossinde à son Tirinte.

Un battement de mains

9290   Remplit soudain le lieu

De bruit et d'allégresse,

Et Ménandre et Lerice

Ensemble avec Alcas

Par les mains se prenants,

9295   D'un visage joyeux,

C'est aujourd'hui, dirent-ils d'une voix,

Le jour heureux que le ciel établit

Pour le contentement

Des bergers de Lignon.

9300   Soit Io redoublé,

Soit Hymen appelé,

Soient les dieux invoqués,

Les pans, les égipans,  [ 45 Égipan : Terme de mythologie. Sorte de divinité champêtre, satyre. [L]]

Les nymphes, les dryades,

9305   Tout se doit réjouir,

Et vous très justes pères

Concédez à Fossinde

Sa trop juste demande.

Nous pardonnons Tirinte

9310   Et Sylvanire aussi,

Veuillez que tous ensemble

Au temple nous allions

Remercier les dieux,

Et finir, puis qu'ainsi

9315   Ils montrent qu'ils le veulent,

D'Aglante et Sylvanire,

De Tirinte et Fossinde,

Les heureux mariages.

SYLVANIRE

Ô c'est bien à ce coup,

9320   Que mon coeur est content,

Puisque mon père et que ma mère aussi

À la fin y consentent.

ALCIRON

Les druides alors

Pleins de contentement,

9325   En vertu de la loi

Et du consentement

D'Alcas le bon pasteur,

Accordèrent Tirinte

À la fine Fossinde,

9330   Et ton père embrassèrent

D'extrême joie, et moi pour te le dire

Je suis venu courant,

Afin d'être premier

À ces bonnes nouvelles,

9335   Pour satisfaire au mal que je t'ai fait ;

Car ce fut moi qui donnai le miroir,

Comme ami de Tirinte,

Qui te mit au cercueil :

Et je voudrais bien être

9340   Pour le moins à ce coup

Ministre de ta joie,

Comme j'avais été

Ministre de ton deuil.

SYLVANIRE

Ministre vraiment

9345   Es-tu bien de ma joie,

Puisque ton artifice

Fut cause que j'obtins

Cet Aglante que j'aime :

Alciron à jamais

9350   Soit heureux et content,

Duquel la sage ruse

Non seulement j'excuse,

Mais j'estime et bénis.

Ô que tardons-nous plus

9355   Allons-nous en, Aglante,

Nous prosterner aux pieds

De Ménandre et Lerice,

Et de nos justes juges.

AGLANTE

Allons, nous le devons :

9360   Ô jour trois fois heureux !

ALCIRON

Il vous cherchent partout,

Pour vous conduire au temple :

Mais les voici qui viennent.

SYLVANIRE

Je les vois, les voici,

9365   Allons, mon cher Aglante.

SCÈNE DERNIÈRE.
Sylvanire, Aglante, Ménandre, Lerice, Fossinde, Alciron, Tirinte, Hylas.

SYLVANIRE

Si je vous ai déplu

Votre grâce j'implore,

Pardonnez ma jeunesse.

AGLANTE

Et mon affection.

MÉNANDRE

9370   Mes enfants ; car tous deux

Je vous reçois pour tels,

Oublions le passé,

Et l'effaçons du tout :

Faisons un autre livre

9375   Où je mettrai tous les contentements

Que je dois recevoir

Et de l'un et de l'autre,

Et vous les témoignages

De mon affection,

9380   Et pour bien commencer,

À toi, mon fils Aglante,

Je donne Sylvanire,

Tu mérites bien mieux :

Mais à toi, Sylvanire,

9385   Aglante je te donne,

Et je sais bien que tu ne veux pas mieux.

Les dieux vous soient propices et bénins,

Et prolongent vos jours,

Avec contentement,

9390   Au nombre de l'arène.

AGLANTE

Quand les bienfaits peuvent être égalés

Par les remerciements,

Ou bien par les services,

Il faut user d'effet et de paroles

9395   Pour n'être point ingrat :

Mais lorsque leur grandeur

Surpasse la puissance,

Et des remerciements,

Et de tous les services,

9400   Il faut recoure aux voeux,

Et prier les grands dieux

Par leur bonté, de vouloir satisfaire

À de si grandes dettes.

Et c'est ainsi qu'en cette occasion

9405   Je suis contraint de faire,

Étant si grand le bien que je reçois

Que je ne le puis dire

Ni satisfaire aussi,

Qu'en suppliant les dieux,

9410   Les dieux tous bons qu'ils veuillent reconnaître

Tout ce que je vous dois,

Et cependant donnez-moi votre main,

Et vous aussi ma mère,

Afin que je les baise,

9415   Pour un sûr témoignage

De mon fidèle hommage.

SYLVANIRE

J'en dis autant, ma mère.

LERICE

Mes chers enfants, je vous reçois tous deux

Pour mes propres enfants,

9420   Et comme tels je veux que vous m'aimiez,

Et vivez bienheureux.

FOSSINDE

Et nous n'aurons-nous pas

Quelque reconnaissance

De bonne volonté ?

9425   Notre vieille amitié

Ne fera-t-elle pas

Que tous les déplaisirs

Que vous avez reçus

De l'amour de Tirinte ?

ALCIRON

9430   Et de mes artifices ?

FOSSINDE

Soient oubliés dans vos contentements ?

SYLVANIRE

Tout, tout, Fossinde, il n'en faut plus parler.

FOSSINDE

Aglante et toi ?

AGLANTE

Je n'ai jamais haï

9435   Personne qui voulût

La belle Sylvanire,

J'eusse été trop injuste

De blâmer en autrui

Ce qu'en moi j'estimais,

9440   Et crois-le ainsi, Tirinte.

TIRINTE

J'ai désiré plus que moi Sylvanire,

Et tout ce que j'ai pu

Pour la gagner je l'ai fait, je l'avoue,

Les dieux te l'ont donnée,

9445   Garde-la bien, Aglante,

Pour moi je me contente,

Puisque les dieux ainsi l'ont ordonné,

De l'amour de Fossinde.

MÉNANDRE

Or allons mes enfants

9450   De l'amour triomphants,

Allons au temple, allons ;

Un bienfait reconnu

Doit espérer des dieux

D'avoir encore mieux.

HYLAS

9455   Heureux amants, voilà de votre peine

Le loyer mérité,

Votre constance à ce coup n'est point vaine,

Ni votre loyauté :

Que si toujours semblable récompense

9460   Un coeur fidèle attend,

À votre exemple ? Ah ! Quant à moi je pense

Que je serai constant.

LE CHOEUR

Amour pour passe-temps

D'une même racine,

9465   Produit en même temps

Et la rose et l'épine.

Si la fleur on en veut,

Qu'en soi-même on propose,

Que l'épine se peut

9470   Rencontrer pour la rose.

Mais qui retirera

La main pour la piqûre,

Jamais il n'en aura

Que la seule blessure.

9475   Qui veut donc cette fleur,

Qu'il n'en craigne la plaie ;

Car il doit être sûr

Qu'enfin l'amour nous paye.

 


Notes

[1] Lignon : Rivière du Forez en France rendu célèbre par Honoré d'Urfé, dans sa pastorale L'Astrée.

[2] Marcilly le Pavé : Commune de la Loire dans le Forez, entre Thiers et Saint-Etienne, à l'ouest de Lyon.

[3] Prométhée : Titan qui offrit le feu aux hommes et qui fut enchaîné au sommet du Caucase par Jupiter : un aigle dévorait son foie qui se régénérait sans cesse.

[4] Rhadamante : Fils de Jupiter et d'Europe et frère de Minos, est un des juges des Enfers. Il avait épousé Alcmène, veuve de d'Amphitryon. [B]

[5] Le vers 418 est absent de l'édition Champion

[6] Moyeu : Jaune d'oeuf. [F]

[7] Avette : ou apelle. Un des noms vulgaires de l'abeille domestique. [L]

[8] Jeu coquimbert : Jeu à qui perd gagne. Cité par Rabelais.

[9] Abshtinthe : Plante aromatique et très amère. Espèce de liqueur faite avec l'absinthe. Fig. Amertume. [L]

[10] Cérès : Dans le polythéisme gréco-romain, déesse qui présidait aux moissons. [L]

[11] Pomone : Nymphe et fausse divinité des Anciens, qu'ils croyaient présider aux jardins ; ils feignent qu'ils fut mariée à Vertumne, qu'ils avaient pour ce sujet en grande vénération. [F]

[12] Briarée : personnage de la mythologie grecque, Géant, frère des Titans et des cyclopes, qui a cinquante têtes et cent bras

[13] Affeté : Qui a de l'affetterie [c'est à dire une] Recherche mignarde dans les manières ou dans le langage. [L]

[14] Recrêper : Crêper de nouveau. [c'est à dire] Friser en manière de crêpe. [L]

[15] Isoure : Il doit s'agir d'Issoire, ville au sud de Clermont-Ferrand en Auvergne.

[16] Fuitif : Celui qui prend la fuite. Qui s'échappe, qui fuit.

[17] Relent : Qui a une odeur de renfermé. [L]

[18] Semondre : convier à une cérémonie, à un acte public, à une réunion, à un rendez-vous. Réprimander. [L]

[19] Tétin : Le bout de la mamelle des femmes par où sort le lait, et que les enfants sucent pour se nourrir. Il se dit aussi pour téton, mais dans le style bas et comique. [F].

[20] Satyre : C'était chez les païens une Demi-Dieu fabuleux, qui présidait aux forêts avec les faunes et les sylvains. Il les peignaient moitié homme, et moitié boucs. Hommes par en haut avec des cornes sur la tête ; et en bas une queue, des pieds de boucs et tout velus par le corps. [L]

[21] Vulcain : le nom romains du dieu grec Héphaïstos, dieu du feu, de la forge et des volcans.

[22] Cypris : Qui signifie proprement une femme de Cypre, mais qui ne se dit que de Vénus, à qui cette île était consacrée. [T]

[23] Déjanire : Fille d'OEnée, roi de Calydon, en Étolie, fut épousée par Hercule qui en eu Hyllus. [B]

[24] Endymion : Berger de Carie ou d'Elide (Grèce antique) d'une grande beauté, avait été, selon la Fable, placé dans le ciel par Jupiter, qui l'en chassa parce qu'il avait voulu attenter à l'honneur de Junon, et le condamna à un sommeil perpétuel. Diane s'éprit d'une vive passion pendant qu'il dormait. pour lui et le transporta dans une caverne [B]

[25] Folâtre : Qui aime à faire gaiement de petites folies. [L]

[26] Le vers 4494 est absent de l'édition Honoré Champion.

[27] Dilayer : Renvoyer à un temps plus éloigné. User de remise. [L]

[28] Muguetter : Courtiser, comme fait le muguet. Fig. Rechercher, désirer d'obtenir. [L]

[29] Ambrosie : ou ambroisie. Mets des divinités de l'Olympe. [L]

[30] Encorné : Qui porte des cornes.

[31] Colombelle : Petite colombe, au propre et au figuré. [L]

[32] Styx : Fleuve qui, selon la mythologie, coulait aux enfers ; les dieux juraient par le Styx, et ce serment ne pouvait être violé. [L]

[33] Esculape : dieu romain de la médecine (Asclepios en grec). Selon le mythe grec, il est le fils d'Apollon et de Coronis.

[34] Rengrégement : Augmentation. [L]

[35] Mânes : terme poétique qui signifie l'ombre ou l'âme des morts. [F]

[36] Rengréger : Augmenter, en parlant du mal des maladies. [L]

[37] Deseignier : Dépouiller d'un signe, d'une marque [CNRTL]

[38] Abuseur : Celui qui abuse, qui trompe. [L]

[39] Mémenphitique : Qui appartient à Memphis. [ville d'Egypte.][L]

[40] Torpille : Genre de poissons cartilagineux plagiostomes voisins des raies, ayant un appareil électrique sur les côtés de la queue et donnant une commotion à ceux qui les touchent. [L]

[41] L'édition Honoré Champion ne fait qu'un vers : 'Et bref où tout mon mal demeure' au lieu des deux vers précédents

[42] Heur : rencontre avantageuse. (...) [F] [antonyme de malheur]

[43] Le vers 8381 n'est pas dans l'édition Honoré Champion

[44] Les deux vers du dessus sont dans l'édition Champion un seul vers : 'Que la force à la force posèrent,'

[45] Égipan : Terme de mythologie. Sorte de divinité champêtre, satyre. [L]

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