LES PRÉCIEUSES RIDICULES

COMÉDIE.

REPRÉSENTÉE au petit Bourbon. MISE EN VERS.

M. DC LXII.

PAR Mr SOMAIZE.


Texte établi par David Chataignier pour le site Molière 21 - Université de la Sorbonne Paris IV sous la direction de Georges Forestier.

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 29/12/2016 à 19:36:35.


À MADEMOISELLE MARIE DE MANCINI.

Mademoiselle,

Encore que je sache avec toute la France, que vous n'êtes née que pour les grandes choses, et qu'il n'appartient qu'à ceux du Sang dont vous sortez de mettre la dernière main à tout ce qui paraît impossible ; Et qu'ainsi, soit pour vous divertir, soit pour vous louer, on est toujours téméraire quoi qu'on ose entreprendre. Je ne laisse pas MADEMOISELLE, de vous faire un présent vulgaire en vous offrant cette Comédie, qui quelque réputation qu'elle ait eue en prose, m'a semblé n'avoir pas tous les agréments qu'on lui pouvait donner, et c'est ce qui m'a fait résoudre à la tourner en vers pour la mettre en état de mériter avec un peu plus de justice les applaudissements qu'elle a reçus de tout le monde, plutôt par bonheur que par mérite. Je sais bien qu'il doit sembler étrange de me voir abaisser une chose que j'ose vous offrir, mais je ne prétends pas qu'elle me doive ni sa gloire, ni son abaissement, et je ne réglerai l'estime que j'en dois faire qu'au jugement que vous en ferez : que si je lui laisse maintenant quelques avantages des acclamations publiques qu'elle a reçues, et en Italien et en Français, ce n'est que parce qu'ils me fournissent l'occasion de vous donner une preuve de mon respect en mettant cette version que j'en ai fait sous votre protection. Je ne suis pas assez vain pour m'imaginer que ce faible hommage m'acquitte de ce que je vous dois, ou qu'il ait rien de proportionné à ce mérite qui vous met autant au-dessus du commun par son éclat que vous l'êtes déjà par celui du rang que vous donne votre naissance. Je sais trop comme vous savez juger de tout ce que peuvent produire les plus beaux génies, pour vous offrir comme un ouvrage considérable une Satire qui doit sa plus grande réussite à ce certain courant des choses qui les fait recevoir de quelque nature qu'elles soient et que nous appelons la mode ; et lorsque je vous l'offre, je ne fais qu'imiter les Romains, qui présentaient autrefois des lauriers aux vainqueurs, non pas pour payer leurs victoires ; mais seulement pour témoigner qu'ils connaissaient ce qui leur était dû et pour servir comme de préludes à la pompe des Triomphes qui leur étaient destinés. Je ne me permets MADEMOISELLE, que ce que ces Maîtres du monde accordaient à leurs moindres Citoyens, et je vous présente une bagatelle comme le dernier Romain avait la liberté d'offrir des branches de Laurier : Je laisse dis-je à des plumes plus savantes et plus hardies à disposer des ornements dont on peut composer votre Panégyrique, de même que le peuple laissait au Sénat le pouvoir et le soin de décerner des triomphes à ceux dont les grandes actions le méritaient. Je ne me sens pas assez fort pour une si haute entreprise, et je borne mes plus vastes projets à celui d'obtenir de vous la permission de me dire,

Mademoiselle, Votre très humble et très obéissant serviteur.

SOMAIZE.


PRÉFACE.

L'usage des Préfaces m'a semblé si utile à ceux qui mettent quelque chose en public qu'encore que je sache qu'il n'est pas généralement approuvé, je n'ai pourtant pu m'empêcher de le suivre, résolu quoi qu'il arrive de prendre pour garant de ce que je fais la coutume qui les a jusques ici autorisées.

Ce n'est pas que je veuille suivre celle de ces Auteurs avides de Louanges qui craignant qu'on ne leur rende pas tout l'honneur qu'ils croient mériter ; y insèrent eux-mêmes leurs Panégyriques, et font souvent leurs Apologies avant qu'on les accuse. Mon but est de divertir le Lecteur, et de me divertir moi-même : Toutefois comme il s'en peut trouver d'assez scrupuleux pour croire que c'est trop hasarder d'exposer aux yeux de tout le monde un ouvrage aussi rempli de défauts que celui-ci, sans leur donner du moins quelques apparentes excuses ; Je veux bien à cet endroit dire quelque chose pour le contenter.

Je dirai d'abord qu'il semblera extraordinaire qu'après avoir loué Mascarille, comme j'ai fait dans les Véritables Précieuses, je me sois donné la peine de mettre en Vers un ouvrage dont il se dit Auteur et qui sans doute lui doit quelque chose, si ce n'est parce qu'il y a ajouté de son étoffe au vol qu'il en a fait aux Italiens, à qui Monsieur l'Abbé de Pure les avait données ; du moins pour y avoir ajouté beaucoup par son jeu, qui plut à assez de gens pour lui donner la vanité d'être le premier Farceur de France. C'est toujours quelque chose d'exceller en quelque métier que ce soit, et pour parler selon le vulgaire, il vaut mieux être le premier d'un village, que le dernier d'une ville, bon Farceur, que méchant Comédien ; mais quittons la parenthèse et retournons aux Précieuses. Elles ont été trop généralement reçues et approuvées pour ne pas avouer que j'y ai pris plaisir, et qu'elles n'ont rien perdu en Français de ce qui les fit suivre en Italien ; et ce serait faire le modeste à contretemps, de ne pas dire que je crois ne leur avoir rien dérobé de leurs agréments en les mettant en Vers : même si j'en voulais croire ceux qui les ont vues, je me vanterais d'y avoir beaucoup ajouté ; mais quand je le dirais l'on ne serait pas obligé de s'en rapporter à moi, et quand mon Lecteur me donnerait un démenti, il serait de ceux qui se souffrent sans peine et qui ne coûtent jamais de sang. Aussi ne veux-je pas les louer, et bien loin de le faire, je dis ingénieusement que ce n'est en bien des endroits, que de la prose rimée, qu'on y trouvera plusieurs vers sans repos et dont la cadence est fort rude ; mais le Lecteur verra aisément que ce n'est qu'aux endroits où j'ai voulu conserver mot à mot le sens de la prose, et lorsque je les ai trouvés tous faits. L'on y verra encore des vers dont le sens est lié et qui sont enchaînés les uns avec les autres comme de pauvres forçats, et d'autres enfin dont les rimes n'ont pas toujours la richesse qu'on leur pourrait donner, je n'en donnerai pourtant point d'excuse ; ne voyant pas être obligé de suivre dans une Comédie comme celle-ci, une règle que les meilleures plumes n'observent pas dans leurs ouvrages les plus sérieux : enfin je ne dirai rien des Précieuses en Vers qui puisse exiger de ceux qui les verront une bonté forcée ; je ne veux rien que le plaisir du Lecteur, et serais bien fâché d'ôter le moyen de Critiquer ceux qui se plaisent à le faire. Ainsi quoi qu'il me fût aisé de dire bien des choses pour justifier mes défauts et que je n'eusse qu'à m'étendre sur la difficulté qu'il y a de mettre en Vers mot à mot une prose aussi bizarre que celle que j'ai eu à tourner, que je pense facilement faire voir que tout le plaisant des Précieuses consistait presque, en des mots aussi contraires à la douceur des Vers que nécessaires aux agréments de cette Comédie : je laisse pourtant toutes ces choses pour laisser le Lecteur en liberté, et je proteste ici que la Critique ne m'épouvante point et que je serais fort marri de dire le moindre mot pour l'éviter, et non seulement je la souffre pour cette version ; mais je consens que l'on s'en serve encore à l'égard du Procès des Précieuses qui est de mon invention pure, et qui si tout le monde est de mon sentiment divertira fort, au moins ne l'ai-je fait que dans cette pensée.

Cette Préface aurait à peu près la longueur qu'elle devrait avoir, et je la finirais volontiers en cet endroit s'il ne me restait encore un peu de papier qu'il faut remplir de quoi que ce puisse être quand ce ne serait que pour grossir le Livre ; Toutefois pour ne me pas éloigner de mon sujet ; je dirai quoi que sans dessein de me défendre ; que j'aurais eu bien plus de facilité de traduire une pièce de toute autre langue en vers Français, que d'y mettre une prose faite en ma propre langue ; dans toute autre j'aurais assez fait de rendre les pensées de mon Auteur. Les termes auraient été à ma discrétion et tout aurait presque descendu de mon choix ; mais ici pour rendre la chose fidèlement, je n'ai pas seulement été contraint de mettre les pensées, m'a fallu mettre aussi les mêmes termes ; que si j'ai ajouté ou diminué selon que les rimes m'y ont obligé, je n'ai rien à répondre à cela, sinon que pour les rendre comme elles seraient, il fallait les laisser en prose ; peut-être qu'au sentiment de plusieurs j'aurais mieux fait que de les mettre en rimes, peut-être aussi qu'au jugement de ceux qui aiment les vers j'aurais fort bien réussi. Tout cela est douteux ; mais il est certain que ce n'est pas là mon plus grand chagrin, que si ceux pour qui je les ai faites les trouvent à leur gré, il m'est bien indifférent que les autres les condamnent ou les approuvent, en tout cas que ceux qui ne s'y divertiraient pas aient recours au Dictionnaire des Précieuses ou à la Satire. Comme tout dépend de ce caprice, peut-être qu'ils y trouveront mieux leur compte. Pour moi je serai content, pourvu qu'ils se divertissent de quelque manière que ce soit.


À MADEMOISELLE MARIE DE MANCINI.

Esprit, charmé, rempli de la plus belle idée

Dont une âme jamais puisse être possédée

Je me laisse emporter à ces nobles ardeurs

Qui détruisent la crainte, et rassurent les coeurs.

Je conçois un dessein qui m'étonne moi-même,

Mais comme le danger la gloire en est extrême,

Quand j'y succomberais je serais glorieux,

C'est périr noblement que périr à vos yeux ;

On ne se repent point d'une belle entreprise

Et de quelque terreur qu'une âme soit surprise

Pour en venir à bout on la voit tout oser

Aux plus fâcheux revers on la voit s'exposer,

Pour moi dans le projet que je viens de me faire

On ne peut m'accuser que d'être téméraire ;

Mais qui peut ignorer que la témérité

Surpasse bien souvent la générosité

Parlons mieux et disons qu'il n'est pas ordinaire

De voir un généreux n'être point téméraire,

Qu'on ne peut que par elle affronter les hasards,

Qu'elle a seule formé les premiers des Césars

Et que les conquérants que nous vante l'Histoire

Sans leurs témérités n'auraient pas tant de gloire.

Cette vertu propice aux belles passions

Peut seule nous conduire aux grandes actions,

Rien que l'événement ne la rend criminel ;

Mais lorsqu'on réussit elle n'est jamais telle :

Osons donc dans l'ardeur qui nous brûle le sein

Incertain du succès suivre notre dessein

Vous illustre MARIE, à qui mes vers s'adressent

Souffrez qu'en votre nom tous mes voeux s'intéressent.

Que je chante sa gloire et fasse voir à tous

Les belles qualités qui se trouvent en vous ;

Que peuvent toutefois mes faibles témoignages

Vos yeux parlent assez de tous vos avantages

Il n'importe achevons en un dessein si beau

Les yeux nous serviront d'objet et de flambeau.

En effet si les yeux sont les miroirs de l'âme

Que ne verrai-je pas au travers de leur flamme.

Je trouverai d'abord d'une suite d'aïeux

La grandeur exprimée en ces aimables yeux

Et de leur majesté la vénérable image

Avec des traits plus doux peinte sur ce visage

J'y connaîtrai ce droit naturel aux Romains

D'étendre leur pouvoir dessus tous les humains

Et que ce qu'ils faisaient par l'effort de leurs armes

Vous savez l'achever par celui de vos charmes ;

Mais vous faites bien plus que ces premiers vainqueurs

Ils triomphaient des corps, vous triomphez des coeurs

On évitait leurs fers, on adore vos chaînes

Si l'on en sent le poids l'on en chérit les peines

Et votre Empire est tel dessus les libertés

Que même vous forcez jusques aux volontés :

Oui tel est de vos yeux, la douceur et l'Empire

Qu'ils peuvent beaucoup plus que je ne saurais dire ;

Mais si voyant vos yeux j'y trouve tant d'appas

Consultant votre Esprit que ne verrai-je pas ?

Et si poussant plus loin, ce dessein qui m'étonne

Je voulais regarder toute votre personne

En voir séparément les aimables trésors

De votre âme à loisir consulter les accords

En tracer une idée et vous y peindre entière

Combien de vous louer verrai-je de matière

Je le laisse à juger, et borne tous mes voeux

À montrer dans mes vers, ce qu'on voit dans vos yeux.

Mais après que ces yeux m'ont su faire connaître

La noblesse du sang dont on vous a vu naître

Et que par leur éclat instruit de leur pouvoir

J'ai tâché d'exprimer ce qu'ils m'en ont fait voir

Souffrez sans vous lasser que mes faibles paupières

En empruntent encor de nouvelles lumières

Et que par vos regards instruit de mieux en mieux

Je puisse peindre au vif ce qu'on lit dans vos yeux ;

Mais je m'y perds moi-même et vois mon impuissance

Il faudrait pour le faire avoir leur éloquence

Ou du moins que mes vers eussent les agréments

Que l'on peut remarquer dedans leurs mouvements

Qu'on y vît cette ardeur qui brille en vos prunelles

Qu'à leur force on connût que je veux parler d'elles

Et qu'enfin mes accents plus coulants et plus doux

Méritassent l'honneur d'être estimés de vous.

Alors par ce penser ma veine ranimée

Tracerait ces vertus dont mon âme est charmée

Et suivant de vos yeux l'éclat et les rayons

J'en ferais à plaisir les illustres crayons ;

Dans ce vaste tableau chacune aurait sa place

On y verrait d'abord une divine audace

Et sous divers habits on verrait tour à tour

Les grâces et l'honneur, qui vous feraient la cour,

Plus loin l'on y verrait la discrète prudence

Régler vos actions d'une juste balance

En soutenir partout le poids et la grandeur

Pour compagne elle aurait une fière pudeur,

Outre cette pudeur, on y verrait encore

Toutes ces qualités qui font qu'on vous adore

Et surtout on verrait la libéralité

Parler de vos excès de générosité,

Je ferais mes efforts pour y pouvoir dépeindre

Cette grande vertu qu'autre part il faut feindre

Et pour n'y perdre pas et ma peine et mes soins

J'en peindrais à vos pieds cent illustres témoins

Et saurais faire voir par tant d'illustres marques

Que vous devez régner sur les coeurs des monarques

Que tout le monde entier reconnaissant vos droits

Tiendrait à grand bonheur de recevoir vos lois.

Mais attendant l'aveu d'une telle entreprise

De grâce laissez-moi jouir de ma surprise

Par mon étonnement montrez votre pouvoir

Il en marquera plus que je n'en ai fait voir.

Quand pour louer quelqu'un l'on manque d'éloquence

C'est en dire beaucoup que garder le silence

Ainsi je ne crains pas que le mien soit suspect

Puisqu'en ne disant rien je prouve mon Respect.

SOMAIZE.


AU LECTEUR.

Quoi que dans un si petit Ouvrage, l'on n'ait pas coutume de marquer les fautes d'impression, quelques-unes de celles qui se sont passées dans celui-ci, m'ont semblé assez considérables pour les mettre en ce lieu ; c'est pourquoi page 4 vers 12 au lieu de : à ne plus s'élever, lisez : à ne se plus louer, page 10 au lieu des vers 5 et 6 lisez :

Ces pendardes enfin, faut que je le confesse

Me veulent ruiner en pommadant sans cesse.

Page 14 au 3e vers, ajoutez au commencement : Et. Page 15 vers 2 au lieu de : vous devriez, lisez : il vous faudrait un peu. Page 47 vers 9 après bien, ajoutez tôt. Page 55 au lieu du vers quatre, lisez :

Qui seront reliés mieux que ceux du commun.

Je ne marquerai point plusieurs autres vers qui ont plus ou moins de syllabes qu'il ne leur en faut parce que se trouvant peu de copies dans lesquelles il s'en soit coulé, et les ayant corrigées de bonne heure, je te pourrais montrer des fautes que tu ne trouverais pas s'il tombait entre tes mains de celles qui sont corrigées.

Par exemple, il y en a dans la page 59 devant le 5e vers, où le nom de Mascarille, est oublié. Il faut que les procès plaisent merveilleusement aux Libraires du Palais, puisqu'à peine le Dictionnaire des Précieuses est en vente, et cette Comédie achevée d'imprimer, que de Luynes, Sercy et Barbin, malgré le Privilège que Monseigneur le Chancelier m'en a donné, avec toute la connaissance possible, ne laissent pas de faire signifier une opposition à mon Libraire : comme si jusqu'ici les Versions avaient été défendues, et qu'il ne fût pas permis de mettre le Pater noster Français, en vers.


LES PERSONNAGES.

LA GRANGE, Amant rebuté.

DU CROISY, Amant rebuté.

GORGIBUS, Bon Bourgeois.

MADELON, Fille de Gorgibus, Précieuse Ridicule.

CATHOS, Nièce de Gorgibus, Précieuse Ridicule.

MAROTTE, Servante des Précieuses Ridicules.

ALMANZOR, Laquais des Précieuses Ridicules.

LE MARQUIS DE MASCARILLE, Valet de la Grange.

LE VICOMTE DE JODELET, Valet de du Croisy.

DEUX PORTEURS de chaise.

VOISINES.

VIOLONS.

La scène est à Paris.


SCÈNE I.
La Grange, Du Croisy.

DU CROISY.

Seigneur, la Grange.

LA GRANGE.

Hé bien ?

DU CROISY.

Regardez-moi sans rire.

LA GRANGE.

Parlez, je vous entends. Qu'avez-vous à me dire ?

Quoi.

DU CROISY.

De notre visite êtes vous satisfait ?

LA GRANGE.

Pas trop à dire vrai, mais vous ?

DU CROISY.

Pas tout à fait.

LA GRANGE.

5   J'en suis scandalisé, pour moi je le confesse

Un procédé semblable, et me choque et me blesse,

Deux pecques de Province, ont-elles dites-moi ?  [ 1 Pecque : Terme d'injure. Femme sotte et impertinente qui fait l'entendue. [L] id. MOL. PREC. RIDIC.]

Jamais plus fièrement, tenu leur quant à moi

Et deux hommes jamais, en pareille occurrence

10   Ont-ils été reçus avec plus d'arrogance :

Pendant que nous avons demeuré pour les voir

À peine elles nous ont prié de nous asseoir,

Je suis encor surpris, d'une chose pareille

On n'a jamais tant vu, se parler à l'oreille,

15   Tant se frotter les yeux, tant bailler, tant moucher,

Tant s'enquérir de l'heure, et si souvent cracher.

Nous ont-elles jamais dit, quatre mots de suite,

Oui, ou non, ont-ils pas payé notre visite,

Et quand nous aurions même été de vrais gredins  [ 2 Gredins : Gueux, misérable, qui est de la lie du peuple. [F]]

20   Nous auraient-elles pu montrer plus de dédains.

DU CROISY.

À vous ouïr parler, de cet accueil farouche

Il semble tout de bon, que la chose vous touche.

LA GRANGE.

Sans doute elle me touche, et de telle façon

Que devant qu'il soit peu, j'en veux tirer raison ;

25   Je connais ce que c'est, l'air précieux dans doute

Dans la campagne aussi, vient de prendre sa route,

Et de Paris enfin courant, de part en part

Nos donzelles en ont, humé leur bonne part ;  [ 3 Donzelle : Terme burlesque qui se dit pour demoiselle ; mais il est odieux et offensant ; et se prend ordinairement en mauvaise part. [F]]

On connaît aisément, en voyant leur personne

30   Que c'est la vérité que ce que j'en soupçonne,

On y voit certain air coquet et précieux

Et qui n'est en un mot, qu'un ambigu des deux :

Pour en être reçu, je vois ce qu'il faut être,

Je vois ce qu'à leurs yeux, il faut enfin paraître,

35   Et si vous me croyez, nous leur devons jouer

Un tour, pour leur apprendre à ne pas s'élever,

La pièce assurément paraîtra sans faconde  [ 4 Faconde : Faclité à parler d'abondance. Peu usité en ce sens qui est le sens propre et qui a veilli. [F]]

Et leur montrera bien à connaître le monde.

DU CROISY.

Comment ?

LA GRANGE.

J'ai Mascarille, un certain grand laquais  [ 5 Laquais : Valet roturier qui suit à pied son maître, et qui porte ses livrées. [F]]

40   Qui passe au sentiment d'esprits assez mal faits,

Pour être un bel esprit, car au siècle où nous sommes

Il est à bon marché, chez la plupart des hommes.

C'est un extravagant, qui par ambition

Tâche d'être partout cru de condition,

45   Il se pique d'esprit, de vers, de raillerie,

Croit fort bien réussir, dans la galanterie

Fait le maître partout dédaigne ses égaux

Jusques à les traiter, d'ignorants de brutaux.

DU CROISY.

Hé bien ! De ce valet que prétendez-vous faire :

LA GRANGE.

50   Mon dessein n'a jamais été de vous le taire

Il nous faut... Mais sortons, car tout n'irait pas bien

Si Gorgibus, qui vient savait notre entretien.

SCÈNE II.
Gorgibus, Du Croisy, La Grange.

GORGIBUS.

Hé bien ? Vous avez vu ma nièce avec ma fille

Avez-vous résolu d'entrer ; dans ma famille,

55   D'une pareille affaire, encor que dites-vous ?

LA GRANGE.

Vous le saurez Monsieur, mieux d'elles, que de nous,

Tout ce que nous pouvons à présent vous apprendre

C'est, que nous avons trop de grâces à vous rendre,

De toutes vos bontés, de toutes vos faveurs

60   Et que nous demeurons vos humbles serviteurs.

GORGIBUS.

Ouais ? Ils sont mal contents, que cela veut-il dire.

Faisons venir quelqu'un qui nous puisse instruire.

Je veux m'en enquérir, et savoir promptement

D'où leur pourrait venir, ce mécontentement :

65   Ces coquines, toujours me causent mille angoisses

Holà ?

SCÈNE III.
Marotte, Gorgibus.

MAROTTE.

Plaît-il Monsieur ?

GORGIBUS.

Où sont donc vos maîtresses ?  [ 6 Le vers 66 ne rime pas avec le vers 65.]

Qu'on les fasse venir.

MAROTTE.

Je pense qu'elles sont

Dedans leur cabinet.  [ 7 Cabinet : Le lieu le plus retiré dans le plus bel appartement des Palais, des grandes maisons. Signifie aussi une pièce d'appartement, où l'on étudie, où l'on se séquestre du reste du monde, et où l'on serre ce qu'on a de plus précieux. [F]]

GORGIBUS.

Qu'est-ce qu'elles y font ?

MAROTTE.

Pour les lèvres Monsieur.

GORGIBUS.

Et quoi ?

MAROTTE.

De la pommade

GORGIBUS.

70   Nous avons tous les jours une semblable aubade.  [ 8 Aubade : Concert qu'on donne dès le matin à la porte ou sous les fenêtres de quelqu'un pour l'honorer, ou pour se réjouir. [F]]

Tout cela me déplaît, et c'est trop pommader

Qu'on les fasse descendre, allez et sans tarder.

Il le faut avouer, je crois que ces pendardes

Me veulent ruiner, avecque leurs pommades ;

75   Mais je me fâcherai si l'on me pousse à bout ;

Je ne vois que blancs d'oeufs, lait virginal partout,

Partout, dans le logis, je ne vois que paraître

Mille brimborions, que je ne puis connaître :  [ 9 Brimborions : Terme de mépris qui sert à exprimer des curiosités légères et de peu de valeur. [F]]

Elles ont employé, le lard de dix cochons

80   Et je puis assurer que des pieds de moutons

Dont ici chaque jour, elles font la dépense

Six valets en auraient plus que leur suffisance.

SCÈNE IV.
Madelon, Cathos, Gorgibus.

GORGIBUS.

Cela n'est par ma foi du tout, ni bien, ni beau

Et c'est trop dépenser ; pour graisser son museau,

85   Dites ? Qu'ont ces Messieurs, qu'avez-vous pu leur faire ?

Ils sortent froidement, et se semble en colère

Puisque je l'avais dit, que ne les traitiez vous,

Comme gens destinés, pour être vos époux.

MADELON.

Ah ! Que dites-vous là, quelle estime mon père

90   Pourrions-nous toutes deux, et devrions nous faire,

(Quand bien vous nous l'auriez vous même commandé)

De ces sortes de gens de qui le procédé

Est irrégulier.

CATHOS.

Des filles raisonnables

Ne peuvent accepter des personnes semblables.

95   Mon oncle, quel moyen de s'en accommoder ?

GORGIBUS.

Que trouvez-vous en eux ?

MADELON.

Qu'osez-vous demander

Ils n'ont fait leur début que par le mariage.

GORGIBUS.

Devaient-ils débuter par le concubinage ?  [ 10 Concubinage : Habitation d'une garçon et d'une fille, qui vivent ensemble comme s'il étaient mariés. Le concubinage e été autrefois toléré ; mais chez les chrétiens il est défendu et scandaleux. [F]]

Était-ce le moyen de gagner votre coeur ?

100   Ne devriez-vous pas estimer leur ardeur,

Quoi ? Pouvaient-il tous deux, parler d'une manière

Qui fût plus obligeante, et dût plus satisfaire,

Et ce lien sacré qu'ils prétendent tous deux

Ne marque-t-il pas bien, la vertu de leurs voeux.

MADELON.

105   Mon père, songez mieux, à tout ce que vous dites,

Ces fautes tout de bon, ne sont pas trop petites ;

Mais faites-vous de grâce, instruire une autre fois,

Ce que vous avez dit, est du dernier bourgeois,

Je ne vous puis ouïr, et la honte m'accable.

110   Lorsque je vous entends faire un discours semblable.

J'en suis encore surprise et confuse. Bon Dieu !

Pour vous désabrutir, vous devriez un peu

Apprendre ce que c'est, que le bel air des choses.

GORGIBUS.

Quel discours est-ce là ? quelles métamorphoses.

115   Je n'ai que faire ici, ni d'air, ni de chanson

Ce discours me déplaît, et paraît sans raison,

Et je te dis encor, que c'est être très sage

Que de parler ainsi , puisque le mariage,

De chacun aujourd'hui doit être révéré

120   Et qu'il n'a rien du tout, que de saint et sacré.

MADELON.

Dieux ! Si chacun était de votre humeur mon père,

Que la fin d'un roman, serait facile à faire,

Que cela serait beau, si Cyrus dans l'abord  [ 11 Cyrus, Mandane, et Aronce sont des personnages des romans précieux de Madeleine de Scudery [1607-1701] : "Artamène ou le Grand Cyrus" (1650) et "Clélie, histoire romaine" (1656).]

Sans éprouver du tout, les caprices du sort

125   Avait Mandane, et si sans hasarder sa vie

Aronce, de plein pied, épousait sa Clélie.

GORGIBUS.

Qu'est-ce que celle-là me vient ici conter,

À la fin je serai bientôt las d'écouter.

MADELON.

Si vous vouliez mon père, un moment nous entendre ?

130   Et ma cousine et moi, nous pourrions vous apprendre

Que jamais un hymen ne se doit accorder

Qu'après les accidents qui doivent précéder.

Il faut que dans l'abord, un amant véritable

Afin qu'à sa maîtresse il se rende agréable,

135   Exprime adroitement ses plus cruels tourments,

Il sache débiter tous les beaux sentiments,

Et que sans se lasser, pour pouvoir la surprendre

Il sache bien pousser, et le doux et le tendre,

Que pour montrer combien son coeur est enchaîné

140   Il fasse tout cela d'un air passionné,

Et s'il prétend enfin, avancer ses affaires

Que sa procédure ait les formes ordinaires.

Il doit dedans le temple, ou dedans d'autres lieux.

Voir l'aimable beauté, qui cause tous ses voeux,

145   Ou bien être conduit, fatalement chez elle

Par un des bons amis, ou parent de la belle.

Il sort après cela, tout chagrin tout rêveur,

À l'objet de ses voeux, cache un temps son ardeur,

Cependant il lui rend de fréquentes visites

150   Et puis le plus souvent, après bien des redites,

On voit sur le tapis, mettre une question

Qui fait adroitement savoir sa passion,

Et qui quoi que la belle, en paraisse troublée

Exerce les esprits de toute l'assemblée

155   De déclarer son feu, le jour arrive enfin,

Ce qui se fait souvent dedans quelque jardin

Lorsque par un bonheur, que le hasard amène

La compagnie [se] quitte, ou plus loin se promène,

D'abord à cet aveu, succède un prompt courroux

160   Qui bannit quelque temps l'amant d'auprès de nous.

Il trouve après moyen, de rassurer notre âme

De nous accoutumer, aux discours de sa flamme,

Et de tirer de nous, cet important aveu

Qui nous fait tant de peine, et lui coûte si peu.

165   Viennent après cela toutes les aventures

Les jaloux désespoirs, les craintes les murmures,

Les plaintes sans sujet, les cris et les rivaux

Qui d'un parfait amour, sont les plus cruels maux

Quand par une soudaine, et fâcheuse saillie

170   Ils viennent traverser, une flamme établie.

On voit venir encor, les persécutions

D'un père, qui combat de fortes passions,

Qui s'obstine à les vaincre. On voit la jalousie ;

Qui sur de faux soupçons trouble la fantaisie,

175   On voit enfin les pleurs et les emportements,

Les fureurs d'un amant, et les enlèvements,

Et tout ce qui s'ensuit. Dans les belles manières,

C'est ainsi que chacun doit traiter ses affaires,

Ce sont règles enfin, dont il faut confesser

180   Que quiconque est galant ne peut se dispenser ;

Mais peut-on jamais voir recherche plus brutale,

Parler de but en blanc, d'union conjugale,

Venir rendre visite, et dès le même jour

Vouloir passer contrat, pour montrer leur amour

185   Et prendre justement (sans voir ce qu'il faut faire)

Le Roman par la queue. Encore un coup mon père,

Vous pourriez bientôt voir, si vous preniez conseil,

Qu'il n'est rien plus marchand, qu'un procédé pareil.

Pour moi, j'ai mal au coeur, et me sens inquiète

190   De la vision seule, où leur discours me jette.

GORGIBUS.

Voici bien du haut style : Hé ! Que vient celle-ci

Avecque son jargon, de me conter ici.

CATHOS.

Ah ! Mon oncle en effet, je vous dirai si j'ose

Qu'elle vient de donner dans le vrai de la chose ;

195   Et quel moyen aussi de recevoir des gens,

Qu'à faire leur devoir, on voit si négligents,

Qui n'ont de dire un mot, pas même l'industrie,

Et qui sont incongrus dans la galanterie,  [ 12 Galanterie : Manière polie, enjouée, et agrable de faire, ou de dire les choses ; fleurettes, douceurs amoureuses. [F]]

Pour moi sans croire ici, follement m'engager

200   Contre qui le voudra, j'oserai bien gager

Que leur esprit jamais ne fut né pour apprendre

Ce que c'est que l'amour, et la carte du tendre,  [ 13 Carte du Tendre : Carte illustrant le parcours galant. Il y a le lac d'infifférence et les villes comme probité et générosité.]

Qu'ils ont le jugement tout à fait de travers,

Et que billets galants, petits soins, jolis vers,  [ 14 v. 204-205, liste de villages de la Carte du Tendre.]

205   Billet doux, sont pour eux des terres inconnues,

Comme si maintenant ils descendaient des nues.

Je puis vous dire encor, sans en demeurer là,

Que tout leur procédé marque assez bien cela,

Et qu'on ne trouve point dans toute leur personne

210   Ce je ne sais quel charme, et qui dès l'abord donne

Par un air attirant, et de condition

De quantité de gens, fort bonne opinion.

Vit-on jamais encor, chose plus merveilleuse

Oser venir tous deux en visite amoureuse

215   Avecque des chapeaux de plumes désarmés,

Ne paraître tous deux nullement enflammés,

Avoir avec cela, la jambe toute unie,

La tête de cheveux, tout à fait dégarnie,

Toute irrégulière, et des habits enfin,

220   Qui ressemblent à ceux de quelque vrai gredin,

Et souffrent de rubans une extrême indigence.

Ah ! Mon Dieu, quels amants, j'en rougis quand j'y pense,

Quelle frugalité d'ajustement, bon Dieu

Est-ce ainsi que l'on doit venir offrir ses voeux,

225   Que d'indigence en tout, et quelle sècheresse

De conversation, ah ! Tout cela me blesse,

Toujours on y languit, on n'y tient point, hélas !

J'ai remarqué de plus encor, que leurs rabats  [ 15 Rabat : Pièce de toile que les hommes mettent autour du collet de leur pourpoint, tant pour l'ornement que pour la propreté. [L]]

Par l'excès surprenant d'une avarice honteuse,

230   N'ont jamais été faits, par la bonne faiseuse ;

Qu'il s'en faut demi-pied (je le dis sans erreur)

Que leurs chausses enfin, n'aient assez de largeur.  [ 16 Chausses : Signifie la partie inférieure de l'habit d'un homme, qui lui couvre les fesses, le ventre et le cuisses. [F]]

GORGIBUS.

Voilà de grands discours que je ne puis entendre

À tout ce baragouin, qui pourrait rien comprendre,  [ 17 Baragouin : Langage corrompu ; ou inconnu, qu'on n'entend pas; jargon composé de mots barbares, ou si mal pronocés qu'on ne les entend pas. [F]]

235   Elles sont folles. Vous Cathos et Madelon,

Apprenez aujourd'hui que je veux tout de bon,

Que vous vous prépariez...

MADELON.

Hé ! de grâce, mon père,

De ces étranges noms, tâchez de vous défaire,

Et si vous le pouvez, nommez-nous autrement.

GORGIBUS.

240   Ô Dieux ! Qu'entends-je dire ? Étranges noms, comment ?

Et ne sont-ce pas là vos vrais noms de baptême ?

MADELON.

Votre stupidité va jusques à l'extrême

Que vous êtes vulgaire, avec ces sentiments,

Ah ! Pour moi, le plus grand de mes étonnements

245   Est que vous ayez fait une fille si sage,

Et si pleine d'esprit. Dedans le beau langage,

Ouït-on jamais nommer ? Madelon et Cathos,

Et n'avouerez-vous pas, qu'enfin des noms si sots

Pourraient par leur rudesse affreuse et sans seconde

250   Décrier le Roman, le plus charmant du monde.

CATHOS.

Mon oncle, il est très vrai, que ces sortes de noms

Ont un je ne sais quoi de bas dedans leurs sons,

Qui n'a rien d'attirant, qui n'a rien qui ne blesse,

Et pour peu qu'une oreille, ait de délicatesse,

255   On voit qu'elle pâtit, très furieusement

Entendant prononcer ces mots-là seulement.

D'Aminte le beau nom, celui de Polixène,  [ 19 Polyxène : héroïne de l'Iliade, aimant et aimée d'Achille.]  [ 18 Aminte : drame pastoral en vers du Tasse, créé en 1573.]

Que ma cousine et moi nous avons pris sans peine,

Ont des attraits en eux, dont vous devez d'abord

260   Sans aucun contredit être avec moi d'accord.

GORGIBUS.

Écoutez toutes deux, il n'est qu'un mot qui serve,

Quand je dis une chose, il faut que l'on l'observe,

Et je ne prétends pas tomber jamais d'accord,

De ces noms, que je vois qui vous plaisent si fort ;

265   Quittez-les, car je veux que vous gardiez les vôtres :

Je ne saurais souffrir, que vous en ayez d'autres,

Que ceux que vos parrains vous ont jadis donnés.

Pour ces Messieurs aussi, lesquels vous dédaignez :

Je sais quels sont leurs biens, je connais leurs familles,

270   Et comme je suis las de tant garder deux filles,

Je veux qu'absolument vous songiez toutes deux

À recevoir bientôt leur main avec leurs voeux.

De deux filles la garde est une rude charge,

Et ne peine que trop un homme de mon âge.

CATHOS.

275   Ce que je vous puis dire ici, mon oncle hélas !

C'est que le mariage est pour moi sans appas,

Que je trouve que c'est une chose choquante,

Et qu'enfin le penser, seulement m'épouvante

D'être couchée auprès d'un homme vraiment nu.

MADELON.

280   Mon père, notre nom, sera bientôt connu,

C'est pourquoi vous devez, nous permettre sans peine,

Qu'avec les beaux esprits, nous reprenions haleine.

Et comme dans Paris, nous venons d'arriver,

Vous devez s'il vous plaît nous laisser achever

285   De notre beau Roman, le tissu sans exemple,

Et n'en pas tant presser, par un pouvoir trop ample

La conclusion.

GORGIBUS.

Dieux ! Qu'entends-je ici conter ?

Leur folie est visible, il n'en faut plus douter.

Encor un coup, sachez, que je ne puis comprendre

290   Ces balivernes-ci, que je veux sans attendre,  [ 20 Balivernes : Discours inutiles qui n'ont ni raisons ni solidité ; sornettes, contes faits à plaisir. [F]]

Et sans qu'on me réponde, être maître absolu,

Et que l'on fasse enfin, ce que j'ai résolu

C'est pourquoi ces Messieurs, seront dans ma famille,

Où chacune de vous restera toujours fille,

295   Ou sera par ma foi, mise dorénavant

Puisque je l'ai juré, dedans un bon Couvent.

SCÈNE V.
Cathos, Madelon.

CATHOS.

Quelle stupidité, que vois-je ah ! Dieu ma chère !

Que ton père a la forme avant dans la matière.

Qu'il a l'intelligence épaisse, qu'il est dur,

300   Et qu'il fait dans son âme, étrangement obscur.

MADELON.

Ma chère que veux-tu ? Pour lui j'en suis confuse,

Rien ne m'étonne tant, que de le voir si buse ;

Mais je me persuade, et fort malaisément

Que je puisse être aussi sa fille assurément,

305   Et je crois qu'il viendra quelque journée heureuse,

Qui par quelque aventure, et nouvelle, et fameuse

Me développera, sans doute avec raison

Un père plus illustre, et d'une autre maison.

CATHOS.

Je le croirais bien oui ; car enfin sans médire

310   J'y vois grande apparence, et je ne sais qu'en dire

Pour moi quand je me vois aussi...

SCÈNE VI.
Madelon, Cathos, Marotte.

MAROTTE.

Madame...

MADELON.

Quoi ?

Qu'est-ce, que voulez-vous ? Veut-on parler à moi ?

MAROTTE.

Un laquais, que voilà, souhaite qu'on lui dise

Si vous êtes céans, afin qu'il en instruise

315   Son maître, qui l'envoie ici, pour le savoir,

Parce, dit-il, qu'il veut bientôt vous venir voir.

MADELON.

Et vous apprenez sotte, à moins parler vulgaire,

Et dites pour vous mieux énoncer d'ordinaire.

Un nécessaire est là, qui demande instamment

320   Si vous ne pourriez pas être présentement

En commodité d'être visibles.

MAROTTE.

Ah ! Dame !

Je n'entends point ma foi, tout ce Latin, Madame,

Et l'on ne m'a jamais, enseigné comme à vous

La filofie, dedans le grand Cyre.

MADELON.

À nous

325   Tenir de tels propos, voyez l'impertinente

Le moyen de souffrir, toujours cette insolente ;

Mais encor quel est-il ? Le Maître à ce laquais.

MAROTTE.

Il me l'a nommé, le... le Marquis de de... Ouais,

Le Marquis de Mascarille.

MADELON.

Un Marquis, ah ! Ma chère,

330   Oui, retournez lui dire, et ne demeurez guère

Qu'on nous voit à présent, c'est quelque bel esprit,

Que notre renommée a jusqu'ici conduit.

CATHOS.

Assurément ma chère.

MADELON.

En cette salle basse

Il faut le recevoir, nous aurons plus de grâce

335   Que dedans notre chambre ; ajustons nos cheveux

Au moins, et soutenons en ce jour bienheureux

La réputation que nous avons acquise.

CATHOS.

La visite me plaît, bien que j'en sois surprise.

MADELON.

Vite, venez nous tendre ici, le conseiller

340   Des grâces.

MAROTTE.

  Que ce mot vient mal pour m'embrouiller ;

Ma foi, je ne sais point si c'est là quelque bête,

Il faut parler chrétien pour mettre dans ma tête

Ce que vous voulez dire.

CATHOS.

Apportez le miroir

Pécore, et gardez bien en vous y faisant voir  [ 21 Pécore : Ce mot au propre signifie un animal, une bête ; mais il est bas et burlesque. Se dit aussi figurémment et burlesquement pour signifier une personne sotte, stupide, et qui a de la peine à concevoir quelque chose. [F]]

345   D'en obscurcir la glace, et de lui faire outrage

En lui communiquant de trop près votre image.

SCÈNE VI.
.
Mascarille, Deux Porteurs.

MASCARILLE, dans sa chaise, faisant arrêter ses Porteurs.

Là, là porteurs, holà, là, là, là, là, holà,

Je crois que ces marauds, me veulent briser là  [ 22 Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]]

À force de heurter, les pavés, la muraille.

PREMIER PORTEUR.

350   Dame, c'est que la porte est étroite ; d'entrailles.

Vous avez commandé, que l'on entrât ici,

Nous avons obéi.

MASCARILLE, sortant de sa chaise.

Je le crois bien aussi,

Voudriez-vous faquins ? que pour vous j'exposasse  [ 23 Faquin : se dit aussi en quelque sorte figuré, pour un homme sans mérite, sans honneur, sans coeur, digne de toute sorte de mépris. [F]]

Ou mes plumes à l'air, ou bien que je laissasse

355   Perdre leur embonpoint ; et n'ai-je pas raison ?

De les en garantir, durant cette saison

Pluvieuse, incommode, ou bien que j'imprimasse

Mes souliers en la boue. Ah ! De vous je me lasse,

Ôtez-moi votre chaise.

DEUXIÈME PORTEUR.

Et bien donc, payez-nous ?

MASCARILLE.

360   Hem ?

DEUXIÈME PORTEUR.

Je vous dis, Monsieur ?

MASCARILLE.

Que me dis-tu ?

DEUXIÈME PORTEUR.

  Que vous

Nous donniez de l'argent.

MASCARILLE, lui donnant un soufflet.

Quelle insolence ?

Demander de l'argent, à ceux de ma naissance.

DEUXIÈME PORTEUR.

N'avez-vous que cela, Monsieur, à nous donner ?

Et votre qualité, nous fait-elle dîner ?

MASCARILLE.

365   Ah ! Je vous apprendrai coquins, à vous connaître,

Vous ôtez-vous marauds ? Jouer à votre maître.

PREMIER PORTEUR, prenant un des bâtons de sa chaise.

Ça vite, payez-nous ?

MASCARILLE.

Quoi ?

PREMIER PORTEUR.

Je dis que je veux

De l'argent tout à l'heure.

MASCARILLE.

On ne peut dire mieux,

Il est très raisonnable.

PREMIER PORTEUR.

Eh ! Bien vite, vous dis-je !

MASCARILLE.

370   Tu parles comme il faut, vois là comme on m'oblige

Mais l'autre est un coquin qui ne sait ce qu'il dit.

Là tiens, es-tu content ?

PREMIER PORTEUR.

Nany, j'ai du dépit

Et ne saurais souffrir votre rodomontade,  [ 24 Rodomontade : Venterie, ou menace vaine et san fondement. [F]]

Vous avez devant moi battu mon camarade,

375   Et si...

MASCARILLE.

  Doucement, tiens, voilà pour le soufflet ;

On obtient tout de moi, je suis comme un poulet.

Dès lors que l'on s'y prend, de la bonne manière

Je me laisse fléchir, à la moindre prière.

Allez vite sortez, et venez me chercher

380   Tantôt, pour aller au Louvre au petit coucher.

SCÈNE VIII.
Marotte, Mascarille.

MAROTTE.

Mes Maîtresses Monsieur, vont venir tout à l'heure.

MASCARILLE.

Je ne suis pas pressé, je vous jure ou je meure :

Je suis dedans ce lieu, posté commodément

Et je puis à loisir, les attendre aisément.

MAROTTE.

385   Elles viennent Monsieur.

SCÈNE IX.
Madelon, Cathos, Mascarille, Almanzor.

MASCARILLE, après avoir salué.

  Mesdames mon audace

Pourra vous étonner ; mais cette aimable grâce

Que l'on admire en vous, vous cause ce malheur :

La réputation qui parle, à votre honneur

M'a forcé ce jourd'hui, de vous rendre visite

390   Et pour moi je poursuis en tous lieux le mérite.

MADELON.

Si vous le poursuivez ce n'est pas dans ces lieux

Que vous devez chasser.

CATHOS.

Pour le voir à nos yeux

Il a fallu Monsieur, qu'il vînt sous votre auspice.

MASCARILLE.

Ah ! Je m'inscris en faux contre cette injustice.

395   Le renom parle juste, en contant vos vertus

Par là, les plus galants, seront bientôt battus,

Vous allez faire pic, repic, et capot même,

Tout ce que dans Paris, l'on chérit et l'on aime.

MADELON.

Nous n'attendions pas moins, d'un homme tel que vous ;

400   Mais votre complaisance est trop grande envers nous.

Et vous poussez si loin votre injuste louange

Que ma cousine, et moi, pour éviter le change,

Nous ne donnerons pas, de notre sérieux

Dedans un compliment, qu'on ne peut faire mieux ;

405   Car enfin nous craignons de tomber dans le piège.

CATHOS.

Mais ma chère, il faudrait faire apporter un siège.

MADELON, A Almanzor.

Voiturez-nous ici, vite, petit garçon,  [ 25 Voiturer : Transporter par des voitures une chose d'un lieu à une autre. [F]]

Les commodités de la conversation.

MASCARILLE.

Mais aurai-je du moins, sûreté de personne ?

CATHOS.

410   Que craignez-vous de nous ? Que rien ne vous étonne.

MASCARILLE.

J'ai tout à redouter, tout me doit faire peur ;

Je crains premièrement, quelque vol de mon coeur,

Ou quelque assassinat, de ma pauvre franchise

Je vois ici des yeux, dont mon âme est surprise

415   Ils ont mine surtout, d'être mauvais garçons

De faire insulte aux gens, et les ôter d'arçons.

Ravir les libertés, faire qu'on les adore

Et même de traiter, un coeur de Turc à More.

Comment diable ! D'abord que l'on s'approche d'eux

420   Ils se mettent en garde, ah ! Qu'ils sont dangereux ;

Ma foi je m'en défie, et vais prendre la fuite

Ou je veux caution de leur bonne conduite.

MADELON.

Ma chère, ce qu'il dit est tout plein d'enjouement.

CATHOS.

Il efface Amilcar, tant il a d'agrément.  [ 26 Amilcar : ou Hamilcar, nom de plusieurs généraux Catharginois, synonyme d'homme courageux. Hamilcar Barca était le père d'Hannibal.]

MADELON.

425   Ne craignez rien, nos yeux sont exempts de malice,

Leurs desseins innocents, et sans nul artifice ;

Votre coeur peut dormir en toute sûreté

Dessus leur prudhommie, et dessus leur bonté.

CATHOS.

Mais de grâce Monsieur rendez-vous exorable.

430   Aux voeux de ce fauteuil, dont le soin équitable

Lui fait ouvrir les bras, contentez son dessein

Depuis près d'un quart d'heure, il vous ouvre son sein,

Souffrez qu'il vous embrasse.

MASCARILLE, après s'être peigné, et avoir ajusté ses canons.

Et bien dites Mesdames,

Que vous semble Paris ? Car c'est aux belles âmes

435   D'en porter jugement.

MADELON.

  Qu'en dirions-nous hélas

Tout le monde est d'accord, qu'il est rempli d'appas,

Que c'est le grand Bureau, de toutes les merveilles,

Le centre du bon goût, le charme des oreilles,

Le plaisir des esprits, le lieu des agréments,

440   Et le refuge enfin, des plus nobles amants.

MASCARILLE.

Je tiens qu'hors de Paris, pour les hommes illustres,

Il n'est point de salut, les campagnes sont rustres.

CATHOS.

On ne dispute point de cette vérité.

MASCARILLE.

Ce qu'il a de fâcheux, c'est qu'il y fait crotté ;

445   Mais nous avons la chaise.

MADELON.

  Il est vrai que la chaise

Est un retranchement, où l'on est à son aise,

Un propice instrument, pour les honnêtes gens,

Un merveilleux abri, contre le mauvais temps.

MASCARILLE.

Vous recevez beaucoup, et de belles visites ?

450   Car tous les beaux esprits, cherchent les grands mérites ;

Mais encor qui sont ceux qu'attirent vos appas,

Dites ?

MADELON.

Hélas ! Monsieur, l'on ne nous connaît pas ;

Mais peut-être bien, qu'on nous pourra connaître,

Nous sommes en état, de nous faire paraître,

455   Nous avons une amie, et qui nous a promis

Qu'elle nous ferait voir, des gens de ses amis,

Qui sont dans les recueils des belles poésies,

Ces Messieurs, des romans, et des pièces choisies.

CATHOS.

Et de certains encor, connus et renommés,

460   (Que comme gens savants elle nous a nommés,)

Qui décident aussi, de ces sortes de choses,

Et qui savent l'Histoire, et les Métamorphoses.  [ 27 Métamorphoses : Oeuvre du poète latin Ovide.]

MASCARILLE.

Je ferai votre affaire, ils me visitent tous

Et je puis aisément, les amener chez vous

465   J'en ai tous les matins, une demi-douzaine.

MADELON.

Eh ! Mon Dieu, voudriez-vous, vous donner cette peine ;

Nous vous aurons, la dernière obligation,

Si vous nous procurez leur conversation ;

Car enfin vous savez, que sans leur connaissance,

470   On n'est point du beau monde, et voilà l'importance :

D'eux dépend dans Paris, la réputation,

Ainsi l'on doit chercher leur fréquentation ;

Une femme par là, peut devenir heureuse,

Et même s'acquérir, le bruit de connaisseuse

475   Et j'en connais beaucoup, qui l'ont acquis par là,

Quoi que l'on n'y trouvât rien du tout que cela.

Et principalement, ce que je considère,

Ce qu'à tout autre bien, aisément je préfère,

C'est que par ce moyen des choses l'on s'instruit,

480   Qu'il faut qu'on sache enfin pour être bel esprit.

Puis l'on sait chaque jour, les petites nouvelles,

Tout ce que les galants, écrivent à leurs belles.

Les commerces de Prose, aussi bien que de Vers,

Tout ce que l'on écrit, sur cent sujets divers.

485   On sait à point nommer, tel a fait une pièce

Jolie autant qu'on peut, unique en son espèce,

Tout le monde l'estime à cause du sujet

Une telle personne a fait un beau portrait.

Sur un tel air nouveau, telle a fait des paroles

490   L'Anagramme d'un tel est pleine d'hyperboles.

Un tel Auteur Gascon, a fait un madrigal  [ 28 Madrigal : petite poésie amoureuse composée d'un petit nombre de vers libres inégaux, qui n'a ni la gêne d'un sonnet, ni la subtilité d'une épigramme, mais qui se contente d'une pensée tendre et agréable. [F]]

Sur une jouissance. Un tel donne le Bal

Cet autre a composé, des Sonnets et des Stances

Sur des yeux, sur un teint et sur des inconstances.

495   Un tel hier au soir, écrivit un sizain

Pour une Damoiselle ; elle par un dixain

Le lendemain matin, en envoya réponse.

On poursuit le Roman, de Clélie et d'Aronce.

Tel Poète fort illustre, a fait un tel dessein.

500   ........

Un tel fait un Roman, parce que l'on l'en presse.

Les ouvrages d'un tel, se mettent sous la presse.

C'est là sans contredit, ce que l'on doit savoir

Pour se faire connaître, et se faire valoir

505   Dedans les lieux connus ; et j'ose dire encore

Que quelque esprit qu'on ait, alors qu'on les ignore

Il ne vaut pas un clou.

CATHOS.

Je trouve qu'en effet,

Sans cela l'on ne peut avoir l'esprit bien fait :

Je l'avouerai pour moi, c'est là tout mon scrupule

510   Je crois qu'on enchérit dessus le ridicule

De se piquer d'esprit, et de ne savoir pas

Jusqu'au moindre quatrain ; pour moi j'en fais amas,

Et si l'on me venait, demander quelque chose

Que je n'aurais pas vu, soit de vers, soit de prose

515   J'en aurais de la honte.

MASCARILLE.

  On n'estime point ceux

Qui n'ont pas des premiers, tous leurs vers amoureux

Et même ce qu'on fait, d'une plus longue haleine ;

Mais fiez-vous sur moi, n'en soyez point en peine.

J'assemblerai chez vous, nombre de beaux esprits.

520   Vos mains de leurs travaux, leurs donneront le prix,

Et je veux qu'à Paris, pas un vers ne se fasse

Que dans votre mémoire, il n'occupe une place

Avant qu'aucun l'ait vu. Tel que vous me voyez

Je m'en escrime un peu, je veux que vous sachiez

525   Que vous verrez courir, dans les belles ruelles

Plus de deux cents chansons, presque toujours nouvelles,

Des Sonnets tout autant, sur de divers sujets,

Bien mille Madrigaux, pour différents objets,

Et même sans compter plus de cent Élégies  [ 29 Elégie : Espèce de Poésie qui s'employe dans les sujets tristes, et plaintifs.]

530   Faites, sur des dédains ; sans les Apologies,

Énigmes, et Portraits

MADELON.

Ah ! Furieusement

Je suis pour les portraits ; rien n'est de plus charmant,

Ni rien de plus galant.

MASCARILLE.

Ils sont bien difficiles,

Ils veulent des esprits profonds, savants, habiles.

535   Vous en verrez de moi, qui ne déplaisent pas.

CATHOS.

Une Énigme a pour moi, terriblement d'appas.

MASCARILLE.

Par là l'esprit s'exerce, et j'en ai tracé quatre

Encore ce matin, qu'afin de vous ébattre

Vous pourrez deviner.

MADELON.

J'aime les Madrigaux,

540   Quand il sont bien tournés, ils sont tout à fait beaux.

MASCARILLE.

Ah ! C'est là mon talent, et je donne mes peines

À mettre en Madrigaux les annales Romaines.

MADELON.

Ce dessein est illustre, autant qu'il est nouveau,

Cet ouvrage, Monsieur, sera du dernier beau,

545   Et si vous l'imprimez, j'en veux un exemplaire.

MASCARILLE.

Je sais trop mon devoir, pour n'y pas satisfaire,

Et je vous en promets au moins à chacune un,

Qui seront mieux reliés que tous ceux du commun ;

Pour ma condition, c'est un bas exercice

550   Je le fais seulement pour rendre un bon office

Au Libraire, importun qui m'en vient accabler

Et ce matin encor, m'en est venu parler.

MADELON.

Le plaisir est bien grand d'être mis sous la presse.

MASCARILLE.

Sans doute il est bien doux, que notre nom paraisse

555   Et les noms imprimés, ont une autre vertu ;

Mais à propos, il faut vous dire un impromptu  [ 30 Impromptu : Il se dit particulièrement de quelque petite pièce de poésie faite sur le champ, madrigal, chanson et même pièce de théâtre. [L] Voir "L'Impromptu de Versailles" de Molière.]

Que je fis avant-hier, cher certaine Duchesse

Que je fus visiter, il est plein de tendresse

Tous les plus fiers esprits, s'en verraient combattus

560   Car je suis diablement fort sur les impromptus.

CATHOS.

L'impromptu justement, est la pierre de touche

De l'esprit, il nous plaît, il nous charme, il nous touche.

MASCARILLE.

Écoutez.

MADELON.

Ce sera, Monsieur, avec plaisir,

Et vous pouvez parler avecque tout loisir,

565   Dans le juste désir d'ouïr tant de merveilles,

Nous y sommes déjà de toutes nos oreilles.

MASCARILLE.

Oh, oh, je n'y prenais pas garde,

Tandis que sans songer à mal, je vous regarde.

Votre oeil en tapinois, me dérobe mon coeur,  [ 31 Tapinois : Qui ne dit que dans le burlesque. Il est venu en tapinois ; c'est à dire, secrètement, sourdement, et san faire bruit. [F]]

570   Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur.

CATHOS.

Ah ! Mon Dieu, que ces vers ont des attraits puissants,

Par leur délicatesse, ils enchantent les sens,

Ces vers-là sont poussés sans nulle flatterie

Jusques au dernier point de la galanterie.

MASCARILLE.

575   Je ne fais rien du tout, qui n'ait l'air cavalier.

Je n'ai rien de Pédant encor moins d'Écolier.  [ 32 le vers 576 peut etre compris aussi comme une références à "Le Pédant Joué" comédie de Cyrano de Bergerac (1654), "L'Ecolier de Salamanque" comédie de Scarron (1655).]

CATHOS.

Il en est éloigné, tout autant qu'on peut l'être

Et vous avez bien l'art, de vous faire paraître.

MASCARILLE.

Avez-vous remarqué ? Dans ce commencement

580   Oh, oh, ce n'est pas là parler vulgairement ,

Oh, oh, en s'étonnant, un homme qui s'avise,

Tout d'un coup, oh, oh, oh, voyez-vous la surprise ?

Oh, oh !

MADELON.

Oui ce oh, oh ne peut pas être mieux.

MASCARILLE.

Cela ne semble rien.

CATHOS.

Il est miraculeux

585   Et ce sont là Monsieur, de ces choses si belles

Qu'on ne les peut payer.

MADELON.

Sans doute elles sont telles

Et j'aimerais bien mieux, avoir fait ce oh, oh,

Que tout un poème épique.

MASCARILLE.

En effet il est beau,  [ 33 Tudieu : Sorte de jurement burlesque. [F]]

Vous avez le goût bon, tudieu, vous êtes fine.

MADELON.

590   Je ne l'ai pas mauvais, et souvent je rafine.

MASCARILLE.

Je m'en aperçois bien. Mais admirez vous pas !

Je n'y prenais pas garde. On en voit rien de bas

Dedans cette façon, je n'y prenais pas garde

Elle est fort naturelle, et de plus fort mignarde  [ 34 Mignard : qui a une beauté fine et délicate ; qui a les traits doux et agréables. Est aussi une épithète qu'on donne aux enfants pour les flatter et les caresser. [F]]

595   Tandis que sans songer à mal qu'innocemment

Comme un pauvre mouton, tandis que bonnement

Je vous regarde, moi c'est justement à dire

Que je vous considère, et que je vous admire

Ou bien que je m'amuse, à contempler vos yeux.

600   Votre oeil en tapinois ; peut-on s'énoncer mieux

Tapinois ? De ce mot encor que vous en semble ?

N'est-il pas bien choisi ?

CATHOS.

Dieux ? Qu'ils sont bien ensemble.

MASCARILLE.

Tapinois, en cachette, il semble qu'un bon chat

Ait pris une souris, ou bien quelque gros rat :

605   Tapinois.

MADELON.

  Il est vrai cette pensée est forte.

MASCARILLE.

Me dérobe mon coeur, me l'ôte me l'emporte,

Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur,

N'est-ce pas peindre au vif, la perte de son coeur,

Et ne diriez-vous pas ? Qu'on crie à pleine tête

610   Après quelque voleur, arrête, arrête, arrête,

Comme en le poursuivant, tout saisi de frayeur,

Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur.

MADELON.

J'avouerai que cela, sans qu'ici je vous flatte,

Délecte, et plaît, au goût de la plus délicate.

615   Tant le tour est galant, spirituel et beau.

MASCARILLE.

L'air que j'ai fait dessus, me semble assez nouveau,

Faut que je vous le die.

CATHOS.

À quoi bon ne pas dire,

Que vous avez appris la musique, Ah ! sans rire

Vous ne faites pas bien.

MASCARILLE.

Quoi moi, j'aurais appris

620   La Musique, Ah ! Jamais.

CATHOS.

  Mes sens, en sont surpris

Car comment donc Monsieur, cela se peut-il faire ?

MASCARILLE.

Les gens de qualité, n'ont rien qui soit vulgaire,

Sans avoir rien appris, ils savent toujours tout.

MADELON.

Ma chère, assurément.

MASCARILLE.

Voyons si votre goût

625   En trouvera l'air bon, écoutez, je commence.

Hem, hem, la, la, la, la. J'ai fort peu d'éloquence,

Ouais, la brutalité, de la saison qu'il fait

Est furieusement contraire, à mon projet,

Elle a gâté ma voix ; mais certes il n'importe,

630   C'est à la cavalière.  [ 35 À la cavalière : En cavalier. C'est à dire, en parlant de l'air, de smanières, aisé, dégagé ; et aussi brusque, inconvenant, trop leste. [L]]

Il chante.

Oh, oh, je n'y prenais pas...

CATHOS.

  Ah ! Dieux, cela m'emporte ;

Que je trouve cet air pressant, passionné,

Est-ce qu'on n'en meurt point ?

MADELON.

Il est assaisonné

De la bonne façon ; mais dans cette musique

L'on voit bien qu'on a mis, beaucoup de Chromatique.  [ 36 Chromatique : terme de musique, qui est le second de ses trois gens qui abondent en demi-tons. Il a été appelé de ce nom parce que les grecs le marquaient avec des caractères de couleurs, qu'ils appellent chroma. [F]]

CATHOS.

635   Cet air assurément est tout rempli d'appas.

MASCARILLE.

Dites-moi donc un peu si vous ne trouvez pas

La pensée assez bien dans le chant exprimée ?

Au voleur. Et comme une personne animée,

Qui pleine de transport, se mettant en chaleur,

640   Bien fort crie, au, au, au, au, au, au, au voleur,

Et tout d'un coup après tout comme une personne

Essoufflée, au voleur. Quoi cela vous étonne ?

MADELON.

C'est là savoir le fin des choses, le grand fin,

Le fin du fin, tout brille, et tout y charme enfin,

645   Je vous promets, car j'ai de l'air et des paroles

L'âme enthousiasmée.

CATHOS.

Et moi sans hyperbole  [ 37 Hyperbole : Figure de Rhétorique qui augmente, ou qui diminue excessivement la vérité des choses dont elle parle. [L]]

Je n'ai jamais rien vu, de cette force-là

MASCARILLE.

Ah ! Tout ce que je fais me vient comme cela

Fort naturellement, et sans aucune étude.

MADELON.

650   C'est pour ne pas avoir beaucoup d'inquiétude,

Et nous persuader, que la nature aussi

Vous a vraiment traité, Monsieur, jusques ici,

Comme une vraie mère, un peu passionnée,

Et ce génie ardent, dont je suis étonnée,

655   Vous fait bien remarquer, pour son enfant gâté.

MASCARILLE.

À quoi donc passez-vous le temps ?

CATHOS.

En vérité,

Monsieur, à rien du tout.

MADELON.

Par un sort incroyable

Nous avons demeuré dans un jeûne effroyable

De divertissement...

MASCARILLE.

Je m'offre à vous mener

660   Le jour qu'il vous plaira, Mesdames, destiner

Voir quelque comédie, on en doit jouer une,

Dont je connais l'auteur, et qui n'est pas commune,

Que je serai bien aise, au moins que nous puissions

S'il se peut voir ensemble.

MADELON.

Ah ! Telles pactions  [ 38 Pactions : Ce mot se dit aujourd'hui [XVIIème] qu'en parlant d'affaires, et signifie accord ; convention ; clause qu'on met dans quelque contrat, ou traité. [F]]

665   Ne sont pas de refus.

MASCARILLE.

  Aussi je vous demande

Lorsque nous serons là, que toute notre bande

Admire, approuve tout, applaudisse bien fort,

Pour qu'on trouve tout beau, fasse tout son effort,

Je veux vous engager, comme on m'y sollicite,

670   De faire que la pièce ait grande réussite

Car pour m'en conjurer, je vous jure ma foi,

Que l'Auteur ce matin, m'est venu voir chez moi,

Qu'à toute heure, en tous lieux il m'en prie et m'en presse,

Et fait que mes amis me le disent sans cesse.

675   C'est la coutume ici, qu'à des gens comme nous,

Pour tous les vers qu'ils font, les poètes viennent tous

Implorer nos bontés, et des pièces nouvelles

Faire lecture, afin que nous les trouvions belles,

Et qu'ils puissent aussi, par là nous engager

680   À leur donner grand bruit. Je vous laisse à juger

Si d'une pièce enfin, quoi que nous puissions dire,

Le parterre jamais, ose nous contredire.

Pour moi j'y suis exact, et dès que quelque auteur

M'est venu conjurer d'être son protecteur,

685   Je crie avant qu'on ait allumé les chandelles,

Que ses vers sont pompeux, sa pièce des plus belles.

MADELON.

Non, ne m'en parlez point, Paris, est bien charmant,

Tous les jours il s'y passe, et fort évidemment

Cent choses que toujours en province on ignore,

690   Quelque spirituelle, et quelque soin encore

Que l'on puisse apporter...

CATHOS.

C'est assez il suffit,

Personne à tout cela, n'a jamais contredit ;

Mais, Monsieur, puisque enfin nous en sommes instruites

Nous ferons sûrement, tout ce que vous nous dites,

695   Et nous nous récrirons, aussi comme il faudra

Sur tout ce que d'esprit, et de beau l'on dira.

MASCARILLE.

Je ne vous dirai pas du tout, si je devine

Mais je me trompe fort, ou vous avez la mine,

De quelque comédie, avoir fait le tissu.

MADELON.

700   Eh ! Il pourrait bien être, et sans que l'on l'ait su

De cela quelque chose.

MASCARILLE.

Eh ! Bien si bon vous semble

Ma foi, nous la verrons, quand vous voudrez ensemble ;

Mais puisqu'il est ainsi, je veux sans différer,

Un secret important ici vous déclarer.

705   Entre nous, j'en ai faite une, je vous l'avoue,

Que je veux dedans peu, faire en sorte qu'on joue.

CATHOS.

Et quels comédiens la représenteront ?

MASCARILLE.

Ah ! La belle demande, et ma foi ce seront

Les grands comédiens, ils en sont seuls capables,

710   Leur récit a toujours, des grâces admirables

Dans leurs bouches les vers, sont beaucoup apparents ;

Pour les autres on sait, qu'ils sont des ignorants ;

Tous leurs gestes n'ont rien qui ne soit du vulgaire,

Et comme on parle enfin, récitent d'ordinaire ;

715   Les vers ne ronflent point, qu'articule leur voix,

Ils ne s'arrêtent point, du tout, aux beaux endroits,

Et quel moyen a-t-on ? De les pouvoir connaître,

Si le comédien, ne les fait pas paraître

S'il n'y fait une pose, et n'avertit par là

720   À quels endroits, il faut faire le brouhaha.  [ 39 Brouhaha : Acclamation, bruit sourd et confus, qu'on entend dans les assemblées où on fait des dscours publics, et où on donne des spectacles, lequel témoigne l'admiration, et l'applaudissement des assistants, quand il s'y trouve quelque chose d'éclatant, et qui touche l'esprit. Ce treme est surtout en usage parmis les comédiens, lorqu'on se récrie sur les beaux enroits de la pièce. [F]]

CATHOS.

Il est une manière en effet, qui fait même

Sentir à ses auteurs, tous les attraits d'un poème,

Et les choses souvent, ne valent du tout rien,

S'ils ne sont dans leur jour, et ne se disent bien.

MASCARILLE, montrant le ruban de ses chausses.

725   Ma petite-oie est-elle a l'habit congruante ?  [ 41 Congruant : Qui convient à. [L]]  [ 40 Petite-oie : On appelle figurément Petite-oie, Les bas, le chapeau, les rubans, les gants, et les autres ajustements nécessaires pour rendre un habillement complet. [Ac. 1762]]

CATHOS.

Tout à fait.

MASCARILLE.

Le ruban est d'une main savante,

N'est-il pas bien choisi ?

MADELON.

Furieusement bien

C'est Perdrigeon tout pur.  [ 42 Perdrigeon : nom propre d'un commerçant d'accessoires vestimentaires ou mercier du XVIIème.]

MASCARILLE, étalant ses canons.

Ne me direz-vous rien

Aussi de mes canons ? Ont-ils l'heur de vous plaire  [ 43 Canon : Signifie encore un demis-bas qui s'étend depuis la moitié des cuisses jusqu'à la moitié des jambes. Est aussi un ornement de rond fort large et souvent orné de dentelle qu'on attache au dessous du genou, qui pend jusqu'à la moitié de la jambe pour le couvrir : ce qui était il y aquelque temps fort à la mode ; c'est dont Molière se raille. [F]]

730   Dites, que vous en semble ?

MADELON.

  Ah ! je ne m'en puis taire,

Je confesse qu'ils ont un tout à fait bon air.

MASCARILLE.

Par ma foi je me plais, à vous ouïr parler.

Je trouve que leur air, n'a rien que d'admirable,

Et je puis me vanter, qu'il n'est rien de semblable,

735   Qu'avec raison, j'en suis tout à fait satisfait,

Puisqu'ils ont un quartier, plus que tout ceux qu'on fait.

MADELON.

Je dois bien l'avouer ; car je n'ai que je pense

Jamais d'ajustement vu porter l'élégance,

Dedans un si haut point. Que vous donnez d'éclat

740   À ce que vous avez.

MASCARILLE, lui donnant ses gants à sentir.

  Mais de votre odorat

Que la réflexion dessus ces gants s'attache.

MADELON.

Je n'eus jamais d'odeur plus douce que je sache,

Et je puis confesser, sans doute avec raison,

Qu'ils sentent en effet, et terriblement bon.

CATHOS.

745   Je n'ai point respiré, depuis que je suis née,

Une odeur, qui me parût mieux conditionnée.

MASCARILLE, lui faisant sentir ses cheveux.

Et celle-là ?

MADELON.

Je dis avecque vérité

Que je la trouve aussi de bonne qualité,

Je sens qu'elle me plaît, et sens que je l'estime,

750   À cause qu'elle est bonne, et qu'enfin le sublime

En est certes, touché délicieusement.

MASCARILLE, montrant ses plumes.

Vous ne me dites rien de mes plumes, comment

Les trouvez-vous, enfin ?

CATHOS.

On peut bien dire d'elles

Qu'elles sont en effet, effroyablement belles.

MASCARILLE.

755   Vous vous y connaissez, je le vois ; mais encor

Savez-vous que le brin me coûte un Louis d'or ?  [ 44 v. 756, il y aun point d'interrogation après "brin" dans l'édition originale et non en fin de vers.]

Pour moi sans me vanter, il faut que je vous die,

Que depuis bien longtemps, j'ai pris cette manie

De donner par ma foi, trop généralement

760   Sur tout ce que l'on voit, de rare et de charmant.

MADELON.

Nous sympathisons fort ensemble, je vous jure,

Et c'est sans vous mentir, qu'ici je vous assure

Que je suis délicate, et furieusement

Pour tout ce qui me sert, en mon habillement,

765   Et jusqu'à des chaussons, je n'en puis d'ordinaire

Souffrir, s'ils ne sont faits, de la bonne ouvrière.

MASCARILLE, s'écriant brusquement.

Mesdames, ahy, ahy, ahy, de grâce doucement,

Ce n'est pas Dieu me damne, en user prudemment,

De votre procédé, j'aurais lieu de me plaindre,

770   Cela n'est pas honnête, et vous me faites craindre...

CATHOS.

Qu'est-ce que donc ? Qu'avez-vous ? Qui vous trouble, Monsieur.

MASCARILLE.

Toutes deux à la fois, s'attaquer à mon coeur,

Me prendre à droit, à gauche, ah certes la partie,

N'est pas du tout égale, et je veux garantie,

775   Ou puisque vous allez, contre le droit des gens,

Je vais crier au meurtre ; et sortir de céans.

CATHOS.

Il ne dit rien du tout qu'avec une manière

Tout à fait agréable, et qui n'est pas vulgaire.

MADELON.

Il a dedans l'esprit un tour ; mais sans égal.

CATHOS.

780   Vous avez bien, Monsieur, plus de peur que de mal,

Et votre coeur craintif, crie avant qu'on l'écorche.

MASCARILLE.

J'ai sujet toutefois, de faire ce reproche :

Comment diable, je sens que quoi que vous disiez

Il est depuis la tête écorché jusqu'aux pieds.

SCÈNE X.
Marotte, Mascarille, Cathos, Madelon.

MAROTTE.

785   On demande à vous voir.

MADELON.

Et qui ?

MAROTTE.

  C'est le Vicomte :

De Jodelet, qui veut...

MADELON.

Cette visite est prompte.

MASCARILLE.

Quoi ! Le Vicomte de...

MAROTTE.

C'est lui, Monsieur, vrai m'y.

MADELON.

Et le connaissez-vous ?

MASCARILLE.

C'est mon meilleur ami.

MADELON.

Vite, faites entrer.

MASCARILLE.

Certes cette aventure

790   Me charme, et me ravit ; car ma foi je vous jure

Que depuis fort longtemps, nous ne nous sommes vus.

SCÈNE XI.
Jodelet, Mascarille, Cathos, Madelon, Marotte.

MASCARILLE.

Ah ! Vicomte.

JODELET, s'embrassant l'un l'autre.

Ah ! Marquis,

MASCARILLE.

Que tous mes sens émus

Marquent bien le plaisir, que j'ai de te rencontre.

JODELET.

Et la joie que j'ai, mon visage la montre.

MASCARILLE.

795   Baise-moi donc encor, Vicomte, baise-moi,

Je t'en conjure.

JODELET, l'ayant baisé.

Il t'en faut de plus doux ma foi.

MADELON.

Nous commençons ma bonne, enfin d'être connues,

Du beau monde chez nous, nous allons être vues,

Puisqu'il prend le chemin de nous y visiter.

MASCARILLE.

800   Mesdames, s'il vous plaît, de ma part d'accepter

Ce Gentilhomme-ci ; sans que je le cajole,

Il est assurément, digne (sur ma parole)

D'être connu de vous.

JODELET.

Il est juste, et de droit

De vous venir chez vous, rendre ce qu'on vous doit ;

805   Car enfin, vos attraits exigent sur les hommes

Leurs droits seigneuriaux.

MADELON.

Nous savons qui nous sommes,

Monsieur, et c'est pousser pour nos esprits peu fins

Votre civilité, jusqu'aux derniers confins

De la galanterie.

CATHOS.

Ah ! Dieux, cette journée

810   Doit être comme grande, ensemble et fortunée,

Marquée dans notre almanach.

MADELON, à Almanzor.

Petit garçon,

Quoi vous faut-il toujours, faire votre leçon,

Ne voyez-vous pas bien ? Surcroît de compagnie,

Et qu'il faut un fauteuil.

JODELET, s'assoit.

C'est sans cérémonie.

MASCARILLE.

815   Ne vous étonnez pas, s'il est si déconfit,

Il ne fait que sortir, d'un mal qui l'a bouffi,

Comme vous le voyez, c'est pourquoi son visage

Est si maigre, et si pâle.

JODELET.

Et c'est tout l'avantage,

Et les fruits qu'on reçoit des veilles de la Cour,

820   Des travaux de la guerre, et des soins de l'amour.

MASCARILLE.

Mais dites cependant, savez-vous bien Mesdames ?

Qu'on place le Vicomte, au rang des belles âmes,

Qu'il est de ces vaillants, à qui le fer sied bien,

C'est un brave à trois poils.  [ 45 À trois poils : Figuré et familièrement, et par une plaisanterie tirée du velours à trois poils, à quatre poils, qui est le meilleur. Un brave à trois, à quatre poils, un homme qui se pique d'une très grande bravoure. [L]]

JODELET.

Vous ne m'en devez rien,

825   Marquis, et nous savons ce que vous savez faire.

MASCARILLE.

Ah ! Ma foi, ma science, auprès vous doit se taire,

Il est vrai que tous deux, nous nous sommes souvent

Vus dans l'occasion.

JODELET.

Quelque fois trop avant

Et même en des endroits, où l'on aura sans doute

830   Bien du chaud à souffrir.

MASCARILLE.

  Oui ; mais Vicomte, écoute,

Pas tant de chaud qu'ici, hay, hay, hay.

JODELET.

Nous avons

Fait notre connaissance à l'armée, et vivons

Depuis en amitié. Le jour que nous nous vîmes

Pour la première fois, ma foi tous deux nous fîmes

835   Ce pacte d'être amis. Il commandait alors

Un fort beau régiment de cavaliers très forts,

Sur, si je m'en souviens, les galères de Malte.

MASCARILLE.

Il est vrai ; mais Vicomte, ici trop l'on m'exalte.

Vous étiez toutefois, dans l'emploi devant moi,

840   Et je me souviens bien à présent sur ma foi,

Que je n'avais encor qu'une charge assez basse,

Que vous étiez déjà dans une belle passe,

Et que vous commandiez les deux mille chevaux.

JODELET.

La guerre est belle ; mais on a trop de travaux,

845   Et la Cour aujourd'hui pour des gens de services

Vous récompense mal.

MASCARILLE.

Ce ne sont qu'injustices :

C'est pourquoi, je veux prendre aussi l'épée au croc,  [ 46 Pendre l'épée au croc : raccrocher ses armes, y renoncer.]

Et ne plus m'exposer du tout à pas un choc.

CATHOS.

J'ai pour les gens d'épée, un très sérieux tendre.

MADELON.

850   Ils me plaisent aussi ; mais il faut pour me prendre,

Assaisonner d'Esprit, la bravoure et le coeur.

MASCARILLE.

Te souvient-il Vicomte, avec quelle vigueur

Nous prîmes, toutefois suivis de la fortune

Dessus nos ennemis, dis, cette demi-lune,

855   Étant devant Arras ?  [ 47 Le siège d'Arrras est une bataille gagnée par les Français le 9 août 1640.]

JODELET.

  Que veux-tu dire toi ?

Avec ta demi-lune, et tu rêves, je crois  [ 48 Demi-lune : en termes de guerre, se dit d'un dehors qui n'a que deux faces, qui forment ensemble un angle saillant. (...) On la mettait autrefois à la pointe du bastion, où le fossé étant arrondi a été cause qu'on lui a donné ce nom. [F]]

Penses-y, c'était bien, toute une lune entière.

MASCARILLE.

Il a parbleu raison.

JODELET.

J'y crus mon Cimetière,

Je m'en souviens ma fois, car j'y fus fort blessé

860   D'un grand coup de grenade, à la jambe, et je sais

Que j'en porte la marque encore ; mais de grâce

Faisant tâter à sa jambe.

Tâtez vous sentirez le coup, voilà la place.

CATHOS, ayant porté la main.

La cicatrice est grande.

MASCARILLE.

Apportez donc aussi

Votre main, et tâtez justement celui-ci

865   Là, là le trouvez-vous ? Là derrière la tête.

MADELON, Ayant la main derrière la tête de Mascarille.

Oui je sens quelque chose. Un tel coup vous apprête

Aussi force lauriers.

MASCARILLE.

Je reçus ce coup-là

Ma dernière campagne.

JODELET, à Cathos.

Ah ! Tâtez donc voilà

Encore un autre coup, je l'eus à Gravelines  [ 49 Gravelines : assiégée en 1644 par Louis XIII, reprise en 1652 par l'archiduc Léopold. Enfin, reprise par Vauban en 1658, quatre ans après une explosion de la poudrière qui détruisit la presque le totalité de la ville.]

870   Et depuis j'ai souffert d'une fièvre maligne

De fort âpres douleurs.

MASCARILLE, mettant la main sur le bouton de son haut de chausse.

Moi je vais vous montrer

Une effroyable plaie.

MADELON.

Ah ! C'est trop folâtrer,

Sans y voir on vous croit, et vos faits admirables.

MASCARILLE.

Ce sont à dire vrai, des marques honorables

875   Qui font voir ce qu'on est.

CATHOS.

  Ah ! Monsieur, sans cela

Nous vous connaissons bien.

MASCARILLE.

Dis Vicomte, as-tu là

Ton carrosse ?

JODELET.

Pourquoi ?

MASCARILLE.

Nous mènerions ces Dames,

Prendre hors des portes l'air, pour délecter leurs âmes,

Et puis leur donnerions, par après un cadeau,

880   Le temps nous y convie, il est tout à fait beau.

MADELON.

Nous ne saurions sortir d'aujourd'hui.

MASCARILLE.

Faut remettre

À quelques jours d'ici la partie, et promettre

Aussi que vous viendrez.

CATHOS.

Hé ! Bien nous le voulons.

MASCARILLE.

Ayons donc pour danser ici les violons.

JODELET.

885   C'est fort bien avisé.

MADELON.

  Pour cela, c'est sans peine

Que nous y consentons ; mais faut qu'on nous amène

Surcroît de Compagnie.

MASCARILLE.

Holà, ho Poitevin,

Bourguignon, Provençal, Champagne, Langevin,

La Verdure, Lorrain, Basque, la Violette,

890   La Ramée, Picart, Cascaret, la Valette,

Au Diable les laquais, pour moi je ne crois pas,

Que je ne rompe à tous les jambes, et les bras,

Non je ne trouve point, de Gentilhomme en France

Plus mal servi que moi, de ces races je pense ;

895   Car ces canailles-là, ne m'entendent jamais.

MADELON.

Allez vite, Almanzor, là-bas dire aux laquais

De Monsieur, qu'à présent ici l'on nous amène

Des violons ; à Marotte et vous prenez aussi la peine ;

De nous faire venir ces Dames, et Messieurs

900   D'ici près, pour peupler aveque tous les leurs

De notre bal si prompt la triste solitude.

MASCARILLE.

Ces yeux n'auraient-ils point détruit ta quiétude.

Vicomte, qu'en dis-tu ?

JODELET.

Mais toi-même Marquis,

Qu'en pourrais-tu penser ?

MASCARILLE.

Moi, par ma fois je dis

905   Qu'ici nos libertés, sont à demi sujettes,

Qu'à peine elles pourront sortir les braies nettes,  [ 50 Braie : Linge qui couvre le sparties honteuses, comme caleçons, haut de chausses. [F]]

Au moins pour moi, je sens qu'en mon coeur je reçois

Une étrange secousse, et même aussi je crois

Qu'il n'est plus retenu, que par fort peu de chose ;

910   Mais quand je le perdrais j'en chérirais la cause.

MADELON.

Dieux que tout ce qu'il dit, est fort et naturel

Qu'on voit bien qu'il n'a rien, qui soit matériel

Et qu'il tourne à miracle une douceur ma chère.

CATHOS.

Il est vrai qu'il est seul, je crois qui puisse faire

915   Une telle dépense, en esprit et savoir.

MASCARILLE.

Mesdames, toutefois pour vous mieux faire voir

Que je ne vous ments point, je prétends ou je meure

Vous faire un impromptu, là-dessus tout à l'heure.

CATHOS.

Eh ! Je vous en conjure, avec toute l'ardeur

920   Et la dévotion, ensemble de mon coeur

Que nous ayons au moins quelque chose, qu'on sache

Que l'on ait fait pour nous.

JODELET.

Peste cela me fâche

J'aurais envie aussi d'en faire tout autant ;

Mais faut que vous sachiez et teniez pour constant

925   Que je suis aujourd'hui, s'il faut que je m'explique,

Beaucoup incommodé de la veine poétique

Pour lui trop avoir fait de saignées ma foi,

Ces jours passés.

CATHOS.

Monsieur, sans cela je vous crois.

MASCARILLE.

Que diable est donc cela ? Je fais toujours sans peine,

930   Fort bien le premier vers ; mais je suis à la géhenne  [ 51 Géhenne : Proprement, vallée près de Jérusalem où les juifs brûlaient leurs fils et leurs filles en l'honneur des idoles. Fig. L'Enfer en style de l'Ecriture.]

Pour poursuivre. Ma foi ceci presse trop fort :

À loisir, je ferai pour vous sans nul effort

En vers un impromptu, qui sans doute je gage

Ne vous déplaira pas.

JODELET.

Il a pour son partage

935   À mon sens, de l'esprit en démon.

MADELON.

  Mais du grand,

Du bien tourné, du fin, même du plus galant.

MASCARILLE.

Vicomte, depuis quand as-tu vu la Comtesse ?

JODELET.

Elle aurait bien raison d'accuser ma paresse ;

Car il s'est écoulé trois semaines et plus

940   Depuis que je l'ai vue.

MASCARILLE.

  Ah Dieu ! J'en suis confus,

Quoi l'aller voir si peu ? Mais faut que je te conte

Que le Duc ce matin m'est venu voir Vicomte,

Et m'a voulu mener courir avecque lui

Le Cerf à la campagne.

JODELET.

Et tu l'as éconduit ?

MASCARILLE.

945   Quoi donc ?

MADELON.

  Messieurs, voici nos amies qui viennent.

MASCARILLE.

Nous sommes obligés aux peines qu'elles prennent.

SCÈNE XII.
Jodelet, Mascarille, Cathos, Madelon, Marotte, Lucile.

MADELON.

Mon Dieu, vous nous devez mes chères pardonner.

Ces Messieurs ayant eu dessein de nous donner

Chez nous l'âme des pieds, nous vous avons choisies

950   Pour pouvoir mieux répondre à telles fantaisies,

Et pour remplir aussi les vides incongrus,

Qui sont dans notre bal.

LUCILE.

Ah ! Ne nous tenez plus

De semblables discours. Nous sommes obligées

À votre souvenir, et serions affligées

955   Si vous ne vouliez pas toujours agir ainsi.

MASCARILLE.

Ce n'est qu'un bal pressé que nous faisons ici ;

Mais quelqu'un de ces jours nous avons bien envie

De vous en donner un, au péril de la vie,

Dans les formes : Mais quoi les violons enfin,

960   Sont-ils là ?

ALMANZOR.

Oui, Monsieur.

CATHOS.

  C'est trop d'être à la fin

Sur ses pieds. Allons donc, mes chères, prenez place.

MASCARILLE, dansant lui seul comme par prélude.

La la la la la la.

MADELON.

Dieux ! Qu'il a bonne grâce,

Et la taille élégante.

CATHOS.

Et la mine je crois

De danser proprement.

MASCARILLE, ayant pris Madelon.

Ma franchise avec moi,

965   Aussi bien que mes pieds va danser la courante.

Violons en cadence, ah ! Cadence pesante.

Oh ! Qu'ils sont ignorants ? Ma foi l'on ne peut pas

Rien danser avec eux, quel étrange fracas,

L'on ne sait ce qu'on fait. Le Diable vous emporte,

970   Quoi donc, ne sauriez-vous jouer d'une autre sorte,

Et de mesure la, la, la, la, la, la, la.

La ferme, ô violons de village.

JODELET, dansant ensuite.

Oh ! hola ?

Messieurs, ne pressez pas si fort votre cadence ?

Je ne fais que sortir de maladie.

MASCARILLE.

Et danse,

975   Vicomte.

SCÈNE XIII.
DU CROISY, LA GRANGE, MASCARILLE.

LA GRANGE.

  Ah, ah ! coquins, que faites-vous céans ?

MASCARILLE, se sentant battre.

Ahy, ahy, ahy, je n'ai point ouï Monsieur, que je sache

Que les coups en seraient.

JODELET.

Ahy, ahy.

LA GRANGE.

C'est bien à vous,

Infâme, à vouloir faire en ce lieu les yeux doux,

Et l'homme d'importance.

DU CROISY.

Ah ! vous voulez paraître,

980   Cela vous apprendra certes, à vous connaître.

Ils sortent.

SCÈNE XIV.
Mascarille, Jodelet, Cathos, Madelon.

MADELON.

Que viens-je donc de voir ?

MASCARILLE.

Une gageure.

MADELON.

Non,

Ou vous vous plaisez fort à sentir le bâton.

CATHOS.

Vous laisser devant nous battre de cette sorte.

MASCARILLE.

Mon Dieu, facilement je sais que je m'emporte,

985   Et je n'ai pas voulu faire semblant de rien.

MADELON.

Pour votre honneur pourtant cela ne va pas bien.

Quoi ? Tous deux ? Qui l'eût cru ? Même en votre présence

Endurer un affront, et de cette importance.

MASCARILLE.

N'importe, toutefois achevons, ce n'est rien.

990   Depuis longtemps déjà nous nous connaissons bien :

Vous savez qu'entre amis, quoi qu'on fasse et qu'on ose,

On ne se pique pas pour si petite chose.

SCÈNE XV.
Du Croisy, La Grange, Mascarille, Jodelet, Madelon, Cathos.

Les violons se tournent vers Jodelet.

LA GRANGE.

Ma foi, c'est trop marauds, vous divertir de nous,

Et vous n'en rirez plus, je vous jure entre vous.

MADELON.

995   Quoi ? Dans notre logis votre audace redouble.

Et qui vous y fait donc venir mettre le trouble ?

DU CROISY.

Hé ! Mesdames, comment devons nous endurer

Que nos laquais, ici se fassent révérer.

Que par des lâchetés que l'on peut dire extrêmes,

1000   Ils soient ici de vous, mieux reçus que nous-mêmes,

Qu'à nos propres dépends, par un trait sans égal

Ils vous montrent leur flamme ; et vous donnent le bal.

MADELON.

Vos laquais ?

LA GRANGE.

Nos laquais, ces tours sont malhonnêtes,

De nous les débaucher de même que vous faites.

MADELON.

1005   Quelle haute insolence ? ô Ciel !

LA GRANGE.

  Ils n'auront pas

Le bien que nos habits leurs donnent des appas ?

Pour vous pouvoir par eux donner dedans la vue,

Si vous aimez leur peau, ce sera toute nue,

Et quand vous les verrez sans vêtements, et gueux,

1010   Vous les estimerez ma foi, pour leurs beaux yeux.

Vite ! Qu'on se dépouille, ou bien dans ma furie...

JODELET.

Je ne suis plus rien, adieu la braverie.  [ 52 Braverie : Dépense en habits. [F]]

MASCARILLE.

Adieu, le Marquisat, adieu la Vicomté.

DU CROISY.

Qu'est-ce ? Qui vit jamais rien de plus effronté ?

1015   Vos victoires coquins, seront plus mal aisées.

Et vous ne pourrez plus aller sur nos brisées,  [ 53 Brisées : On dit figurément, Marcher sur les brisées de quelqu'un pour dire, Suivre ses traces, imiter son exemple. On le dit aussi de ceux qui entreprennent le même dessein, qui écrivent sur le même sujet, quoi qu'ils le traitent diversement. [F]]

Ou vous irez ma foi chercher en d'autres lieux

De quoi paraître beaux, et contenter les yeux

De ces rares beautés, et je vous en assure.

LA GRANGE.

1020   Aurait-on pu prévoir une telle aventure,

Et qui plus justement dût jamais s'emporter.

Ah ! C'était trop faquins, que de nous supplanter

Avecque nos habits ?

MASCARILLE.

Ta fureur est extrême,

Ô sort !

DU CROISY.

Que l'on leur ôte, et jusque aux choses même

1025   Qui sont peu d'importance.

MASCARILLE.

Hé...

LA GRANGE.

  Sans raisonnement,

Que tous ces habits-là, soient ôtés promptement.

Dedans l'état qu'ils sont, dès à présent, Mesdames,

Vous pouvez avec eux continuer vos flammes :

Ici nous vous laissons en pleine liberté,

1030   Et nous vous protestons tous deux en vérité,

Que nous n'aurons jamais aucune jalousie.

CATHOS.

Quelle confusion.

MADELON.

J'en suis toute saisie !

LES VIOLONS, au Marquis.

Donnez-nous de l'argent, je n'entends point ceci,

Lequel donc de vous deux nous doit payer ici ?

MASCARILLE, le premier vers à part.

1035   Quand je vois ce revers, pour moi, je meurs de honte,

Demandez s'il vous plaît à Monsieur le Vicomte.

JODELET, le premier vers à part.

D'un semblable revers mes sens sont ébahis.

Demandez si vous plaît à Monsieur le Marquis.

SCÈNE XVI.
Gorgibus, Jodelet, Mascarille, Madelon.

GORGIBUS.

Coquines, qu'ai-je ouï ? Vous nous venez de mettre

1040   Dedans de beaux draps blancs. On m'a sans rien omettre

Dit toute votre affaire, et ces Messieurs aussi

Me l'ont trop fait savoir, en s'en allant d'ici.

MADELON.

Mon père on nous a fait cette sanglante pièce.

GORGIBUS.

Je sais qu'elle est sanglante et marque leur adresse ;

1045   Mais votre impertinence en est le fondement,

Ils se sont ressentis du mauvais traitement

Que vous leur avez fait, infâmes, que vous êtes,

Et leurs flammes ont droit d'être mal satisfaites :

Il faut que cependant malheureux que je suis

1050   Je boive cet affront pour croître mes ennuis.

MADELON.

Ne nous dites plus rien, je vous donne assurance

Que de ce procédé nous tirerons vengeance,

Que contre nous aucun ne les peut secourir,

Ou qu'en la peine enfin, l'on nous verra périr.

1055   Et vous marauds, encor vous avez l'assurance

De rester dans ces lieux, après votre insolence.

MASCARILLE.

[Un] Marquis comme moi, se voir ainsi traité,

Certes, un tel affront ne peut être goûté.

Ah ! Par cette froideur injuste et sans seconde

1060   Je ne connais que trop ce que c'est que le monde,

À la moindre disgrâce, on vous méprise tous,

Qui vous aimait le plus, s'ose railler de vous.

Puis donc qu'il est ainsi, souffrons cette injustice,

D'un sort commun à tous, endurons le caprice,

1065   Allons cher camarade, allons nous-en ailleurs,

La fortune pour nous aura plus de douceurs,

La vertu sans grandeurs n'est point ici connue

Et l'on l'en fait sortir, quand elle est toute nue.

SCÈNE XVII.
Gorgibus, Madelon, Cathos, Violons.

LES VIOLONS.

Nous attendons ici, Monsieur, à leur défaut

1070   De recevoir enfin de vous, ce qu'il nous faut :

Car puisque tout travail mérite son salaire

Il faut payer celui que nous venons de faire.

GORGIBUS, en les battant.

Je m'en vais maintenant tous deux vous contenter

Et c'est ici l'argent que je vous veux compter.

1075   Et vous qui tous les jours faites tant d'incartades.  [ 54 Incartade : Insulte, ou affront qu'on fait à quelqu'un en public, et par bravade. Il est du style simple et familier. [F]]

Qui consommez le temps à faire des pommades.

Je ne sais qui m'empêche et me retient ici

Que dedans ma fureur je ne vous frotte aussi :

Par tout notre maison se verra méprisée,

1080   Nous servirons par tout de fable et de risée

Chacun dira son mot pour nous déshonorer,

Voilà ce que sur nous vient enfin d'attirer

Et votre impertinence, et vos humeurs hautaines.

Allez donc vous cacher, allez grandes vilaines,

1085   Et vous des gens oisifs, lâches amusements,

Vers, sonnets et chansons, sonnettes et romans,

Livres pernicieux, folles et vaines fables

Puissiez-vous pour jamais aller à tous les diables.

 


Extrait du Privilège du Roi.

Par grâce et Privilège du Roi, il est permis au sieur de Somaize de faire imprimer par tel Imprimeur et Libraire qu'il voudra, Les Précieuses Ridicules mises en vers, représentées au Petit Bourbon, pendant l'espace de cinq ans et défenses à tous autres de le contrefaire, comme il est porté par ledit Privilège. Donné à Paris, le troisième jour de Mars mille six cent soixante. Par le Roi en son Conseil COUPEAU.

Et ledit Somaize a cédé et transporté son Privilège à Jean Ribou Marchand Libraire à Paris, selon l'accord fait entre eux.

Registré sur le Livre de la Communauté le 8 Avril 1660 suivant l'Arrêt du Parlement en date du 9 Avril 1653.

Signé JOSSE.

Les Exemplaires ont été fournis.

Achevé d'imprimer le 12 Avril 1660.

Notes

[1] Pecque : Terme d'injure. Femme sotte et impertinente qui fait l'entendue. [L] id. MOL. PREC. RIDIC.

[2] Gredins : Gueux, misérable, qui est de la lie du peuple. [F]

[3] Donzelle : Terme burlesque qui se dit pour demoiselle ; mais il est odieux et offensant ; et se prend ordinairement en mauvaise part. [F]

[4] Faconde : Faclité à parler d'abondance. Peu usité en ce sens qui est le sens propre et qui a veilli. [F]

[5] Laquais : Valet roturier qui suit à pied son maître, et qui porte ses livrées. [F]

[6] Le vers 66 ne rime pas avec le vers 65.

[7] Cabinet : Le lieu le plus retiré dans le plus bel appartement des Palais, des grandes maisons. Signifie aussi une pièce d'appartement, où l'on étudie, où l'on se séquestre du reste du monde, et où l'on serre ce qu'on a de plus précieux. [F]

[8] Aubade : Concert qu'on donne dès le matin à la porte ou sous les fenêtres de quelqu'un pour l'honorer, ou pour se réjouir. [F]

[9] Brimborions : Terme de mépris qui sert à exprimer des curiosités légères et de peu de valeur. [F]

[10] Concubinage : Habitation d'une garçon et d'une fille, qui vivent ensemble comme s'il étaient mariés. Le concubinage e été autrefois toléré ; mais chez les chrétiens il est défendu et scandaleux. [F]

[11] Cyrus, Mandane, et Aronce sont des personnages des romans précieux de Madeleine de Scudery [1607-1701] : "Artamène ou le Grand Cyrus" (1650) et "Clélie, histoire romaine" (1656).

[12] Galanterie : Manière polie, enjouée, et agrable de faire, ou de dire les choses ; fleurettes, douceurs amoureuses. [F]

[13] Carte du Tendre : Carte illustrant le parcours galant. Il y a le lac d'infifférence et les villes comme probité et générosité.

[14] v. 204-205, liste de villages de la Carte du Tendre.

[15] Rabat : Pièce de toile que les hommes mettent autour du collet de leur pourpoint, tant pour l'ornement que pour la propreté. [L]

[16] Chausses : Signifie la partie inférieure de l'habit d'un homme, qui lui couvre les fesses, le ventre et le cuisses. [F]

[17] Baragouin : Langage corrompu ; ou inconnu, qu'on n'entend pas; jargon composé de mots barbares, ou si mal pronocés qu'on ne les entend pas. [F]

[18] Aminte : drame pastoral en vers du Tasse, créé en 1573.

[19] Polyxène : héroïne de l'Iliade, aimant et aimée d'Achille.

[20] Balivernes : Discours inutiles qui n'ont ni raisons ni solidité ; sornettes, contes faits à plaisir. [F]

[21] Pécore : Ce mot au propre signifie un animal, une bête ; mais il est bas et burlesque. Se dit aussi figurémment et burlesquement pour signifier une personne sotte, stupide, et qui a de la peine à concevoir quelque chose. [F]

[22] Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]

[23] Faquin : se dit aussi en quelque sorte figuré, pour un homme sans mérite, sans honneur, sans coeur, digne de toute sorte de mépris. [F]

[24] Rodomontade : Venterie, ou menace vaine et san fondement. [F]

[25] Voiturer : Transporter par des voitures une chose d'un lieu à une autre. [F]

[26] Amilcar : ou Hamilcar, nom de plusieurs généraux Catharginois, synonyme d'homme courageux. Hamilcar Barca était le père d'Hannibal.

[27] Métamorphoses : Oeuvre du poète latin Ovide.

[28] Madrigal : petite poésie amoureuse composée d'un petit nombre de vers libres inégaux, qui n'a ni la gêne d'un sonnet, ni la subtilité d'une épigramme, mais qui se contente d'une pensée tendre et agréable. [F]

[29] Elégie : Espèce de Poésie qui s'employe dans les sujets tristes, et plaintifs.

[30] Impromptu : Il se dit particulièrement de quelque petite pièce de poésie faite sur le champ, madrigal, chanson et même pièce de théâtre. [L] Voir "L'Impromptu de Versailles" de Molière.

[31] Tapinois : Qui ne dit que dans le burlesque. Il est venu en tapinois ; c'est à dire, secrètement, sourdement, et san faire bruit. [F]

[32] le vers 576 peut etre compris aussi comme une références à "Le Pédant Joué" comédie de Cyrano de Bergerac (1654), "L'Ecolier de Salamanque" comédie de Scarron (1655).

[33] Tudieu : Sorte de jurement burlesque. [F]

[34] Mignard : qui a une beauté fine et délicate ; qui a les traits doux et agréables. Est aussi une épithète qu'on donne aux enfants pour les flatter et les caresser. [F]

[35] À la cavalière : En cavalier. C'est à dire, en parlant de l'air, de smanières, aisé, dégagé ; et aussi brusque, inconvenant, trop leste. [L]

[36] Chromatique : terme de musique, qui est le second de ses trois gens qui abondent en demi-tons. Il a été appelé de ce nom parce que les grecs le marquaient avec des caractères de couleurs, qu'ils appellent chroma. [F]

[37] Hyperbole : Figure de Rhétorique qui augmente, ou qui diminue excessivement la vérité des choses dont elle parle. [L]

[38] Pactions : Ce mot se dit aujourd'hui [XVIIème] qu'en parlant d'affaires, et signifie accord ; convention ; clause qu'on met dans quelque contrat, ou traité. [F]

[39] Brouhaha : Acclamation, bruit sourd et confus, qu'on entend dans les assemblées où on fait des dscours publics, et où on donne des spectacles, lequel témoigne l'admiration, et l'applaudissement des assistants, quand il s'y trouve quelque chose d'éclatant, et qui touche l'esprit. Ce treme est surtout en usage parmis les comédiens, lorqu'on se récrie sur les beaux enroits de la pièce. [F]

[40] Petite-oie : On appelle figurément Petite-oie, Les bas, le chapeau, les rubans, les gants, et les autres ajustements nécessaires pour rendre un habillement complet. [Ac. 1762]

[41] Congruant : Qui convient à. [L]

[42] Perdrigeon : nom propre d'un commerçant d'accessoires vestimentaires ou mercier du XVIIème.

[43] Canon : Signifie encore un demis-bas qui s'étend depuis la moitié des cuisses jusqu'à la moitié des jambes. Est aussi un ornement de rond fort large et souvent orné de dentelle qu'on attache au dessous du genou, qui pend jusqu'à la moitié de la jambe pour le couvrir : ce qui était il y aquelque temps fort à la mode ; c'est dont Molière se raille. [F]

[44] v. 756, il y aun point d'interrogation après "brin" dans l'édition originale et non en fin de vers.

[45] À trois poils : Figuré et familièrement, et par une plaisanterie tirée du velours à trois poils, à quatre poils, qui est le meilleur. Un brave à trois, à quatre poils, un homme qui se pique d'une très grande bravoure. [L]

[46] Pendre l'épée au croc : raccrocher ses armes, y renoncer.

[47] Le siège d'Arrras est une bataille gagnée par les Français le 9 août 1640.

[48] Demi-lune : en termes de guerre, se dit d'un dehors qui n'a que deux faces, qui forment ensemble un angle saillant. (...) On la mettait autrefois à la pointe du bastion, où le fossé étant arrondi a été cause qu'on lui a donné ce nom. [F]

[49] Gravelines : assiégée en 1644 par Louis XIII, reprise en 1652 par l'archiduc Léopold. Enfin, reprise par Vauban en 1658, quatre ans après une explosion de la poudrière qui détruisit la presque le totalité de la ville.

[50] Braie : Linge qui couvre le sparties honteuses, comme caleçons, haut de chausses. [F]

[51] Géhenne : Proprement, vallée près de Jérusalem où les juifs brûlaient leurs fils et leurs filles en l'honneur des idoles. Fig. L'Enfer en style de l'Ecriture.

[52] Braverie : Dépense en habits. [F]

[53] Brisées : On dit figurément, Marcher sur les brisées de quelqu'un pour dire, Suivre ses traces, imiter son exemple. On le dit aussi de ceux qui entreprennent le même dessein, qui écrivent sur le même sujet, quoi qu'ils le traitent diversement. [F]

[54] Incartade : Insulte, ou affront qu'on fait à quelqu'un en public, et par bravade. Il est du style simple et familier. [F]

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