DIALOGUE

Par M. de Saint Roman, de Montpellier.

Publié dans le Mercure de France en décembre 1750, pp 20-28.


Texte établi par Paul FIEVRE à partir de la revue du Mercure de France de décembre 1750.

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 27/08/2019 à 11:18:37.


ACTEURS

PLUTUS.

LE LUXE.

LA VANITÉ.


DIALOGUE

PLUTUS.

Je n'y puis plus tenir ; sa fureur est extrême ;

Madame, votre fils que vous avez gâté,

S'il n'abandonne son système,

Détruira ma Divinité,

5   Et s'anéantira lui-même.

LA VANITÉ.

On blâme avec facilité

Des goûts que l'on n'a plus, c'est le ton d'un vieux père ;

Défaites-vous, Plutus, de cette austérité,

Ce ton déplaît toujours et ne corrige guère.

LE LUXE.

10   Oubliez-vous que par mes goûts divers

Je fais honneur au Dieu dont je tiens la naissance ?

Vous voyez par mes soins tous vos trésors ouverts,

Si l'on m'aime, l'on vous encense,

Et vous devez, mon père, à ma magnificence

15   Les hommages de l'Univers.

LA VANITÉ.

Il a raison ; le Luxe est l'idole adorée,

Il avait dans tous les lieux sa faveur implorée ;

Sa gloire est l'ouvrage d'un jour ;

Roi de tous les esprits, charme de tous les âges,

20   Amusement des fols et le faible des sages,

Il en triomphe tour-à-tour,

Et servant la beauté qui vole sur ses traces,

Près d'elle quelquefois il ramène les grâces ,

Et fournit des traits à l'Amour.

PLUTUS.

25   C'est ainsi que la complaisance

De vos éloges séducteurs

Entretient son extravagance ;

Vous lui vantez en vain l'encens et les honneurs

Dont il jouit par tout ; funeste récompense,

30   S'il renonce pour eux à la gloire des moeurs !

Dans les jours de son premier âge,

Que mon fils était loin de ce libertinage,

Dont il est aujourd'hui follement entêté !

D'une noble simplicité

35   Il sentait le prix et l'usage ;

La raison réglait ses désirs.

Quand on sait les borner, on peut les satisfaire ;

Sûr d'être heureux et de me plaire,

Au sein de la sagesse il trouvait des plaisirs.

40   Mais grâce à vos belles maximes,

La conduite qu'il tient m'inspire un juste effroi ;

Les erreurs bien souvent sont la source des crimes ;

Le caprice est son guide et la mode est sa loi ;

Occupé tour à tour de mille bagatelles,

45   Je le vois courir après elles.

L'art de fixer leur prix fait son unique emploi.

À peine en jouit-il, que semblable à l'abeille,

Il désire un nouveau butin ;

La seule nouveauté le flatte et le réveille,

50   Il renverse le soir l'idole du matin,

Et j'ai vu rarement le bijou de la veille,

Être celui du lendemain.

Encor si son goût légitime,

Oubliant quelquefois le frivole agrément,

55   Laissait aux Beaux-Arts qu'il anime,

Le choix de l'utile ou du grand ;

Mais esclaves de sa manie,

Forcés de se soumettre à sa bizarrerie ,

Les Arts, pour amuser sa puérilité,

60   Bornent l'effort de leur génie

À ces fragiles riens dont la futilité -

Dégrade les dons d'Uranie.

LE LUXE.

Cette leçon sent le courroux ;

Mon père ; épargnez-moi ce rigoureux langage.

LA VANITÉ.

65   Console toi, mon fils, tu serais bien plus sage,

Que Plutus en serait jaloux.

C'est par toi seul que fleurit un Empire ;

Ta présence y fait naître et ranime les Arts.

Des bouts de l'Univers ta voix puissante attire

70   Ces mortels que la gloire inspire,

Et qui flattés de tes regards,

Font ces chef-d'oeuvres qu'on admire.

Du règne des premiers Césars

Rappelle-toi, mon fils, le bonheur et la gloire ;

Ces favoris de la victoire

75   Régnaient sur l'Univers, et tu régnais sur eux ;

De leurs fêtes et de leurs jeux

La pompe, la magnificence,

Ces hardis monuments élevés en tous lieux,

Dont les vastes débris frappent encor nos yeux,

80   Furent l'effet de ta puissance ;

Mars en fit des Héros, toi seul en fis des Dieux !

LE LUXE.

Madame, si j'ai fait de si rares merveilles,

Je les dois plus à vos conseils,

Qu'à mes travaux et qu'à mes veilles,

85   Et vous seule avez l'art d'animer mes pareils.

PLUTUS.

Et voilà le malheur que ma raison déplore ;

Tant que la Vanité sera votre Mentor ;  [ 1 Mentor : Nom propre d'un noble habitant d'Ithaque, ami d'Ulysse, dont Minerve prit la figure, d'après Homère, pour accompagner Télémaque à Pylos et à Lacédémone. Par extension, gouverneur, guide, conseil de quelqu'un. [L]]

Les mortels verront-ils éclore

Les jours heureux de l'âge d'or ?

90   Du sort de ces Romains quelle fut la constance ;

Quand ils souffrirent que chez eux

Le Luxe vint souffler l'abus de l'opulence !

Bientôt son excès monstrueux

Précipita leur décadence,

95   Et les rendit plus malheureux.

Tel que l'Astre brillant qui sort du sein de l'onde ?

Pour enrichir chaque saison,

Tel le Luxe embellit le monde,

Quand il est dirigé par lu saine raison ;

100   Mais si la mode, la folie,

Le caprice et la vanité

Gouvernent son Empire au gré de leur manie,

Son éclat imposteur devient un incendie

Dont la funeste activité

105   S'étend jusqu'aux trésors utiles à la vie,

Et ne laisse, en cessant, à l'homme épouvanté,

Que le travail et l'industrie,

Pour combattre sa pauvreté.

LA VANITÉ.

Où prenez-vous, Plutus, ces principes sublimes ?

110   Ils ont dans votre bouche un agrément nouveau ;

Apprend-on les belles maximes

À calculer sur un bureau ?

Juge des vins et de la bonne chère ;

Je croyais que Plutus bornait là ses talents ;

115   Mais j'étais dans l'erreur ; c'est un docteur sévère,

Dont les sermons sont excellents ;

lPeut-être que les miens sont bien moins éloquents ;

Mais n'ont-ils pas le don de plaire ?

LE LUXE.

Je ne décide point entre vous et mon père ;

120   Faisant le bien, le mal, sans penchant, sans effort,

C'est à qui me guide et m'éclaire,

Qu'il faut s'en prendre si j'ai tort.

PLUTUS.

Affreuse vérité, mais qu'il vous faut entendre !

LA VANITÉ.

Je la trouve fort à propos.

125   En lui rien n'étant à reprendre ,

C'est mon éloge en peu de mots.

N'est ce pas, dites-moi, par son secours utile

Que Paris des Beaux Arts est devenu l'asile,

Que le goût dans son sein a repris son éclat ?

PLUTUS.

130   Et moi dans l'Univers je ne vois point de Ville

Où du bons sens on fasse moins d'état.

LA VANITÉ.

Du bon sens ! Que ce mot est dur à mon oreille !

Vous serez déclaré l'ennemi du bon ton,

Si vous ressuscitez cette triste merveille,

135   Le bon sens n'est plus de saison.

Ce siècle est le siècle des grâces,

De l'enjouement, de la gaîté.

On ne veut que bons mots, que riantes surfaces

Où brillent l'agrément, l'esprit, la nouveauté ;

140   L'énergie au ton mâle et la froide clarté,

Avec l'ordre à l'air concerté,

Ont pris leur essor vers les Classes.

Du grand même on est rebuté,

On fuit en le voyant monté sur ses échasses,

145   Tandis qu'on vole sur les traces

De l'aimable légèreté.

PLUTUS.

Et vous applaudissez à ce siècle volage,

Créateur des pantins, auteur du persiflage,

Que la frivolité conduit dans ses projets ;

150   Follement curieux de clinquant, d'affiquets,  [ 2 Affiquets : Petit objet d'ajustement. Ce mot dans ce sens s'emploie presque toujours au pluriel. [L]]

De cent diverses porcelaines,

De leurs frivoles marmousets,  [ 3 Marmouset : Petite figure grotesque. [L]]

Dont toutes les maisons sont pleines,

Et qui rendent Paris, n'en déplaise aux Français,

155   Le Temple des colifichets !  [ 4 Colifichet : Anciennement petit morceau de papier, de carte, de parchemin, coupé proprement avec des ciseaux et représentant diverses figures, que l'on colle ensuite sur du bois, du velours, etc. Babiole, bagatelle, petit objet de fantaisie. [L]]

LA VANITÉ.

Prétendez-vous ainsi réformer la Nature ?

Laissez le monde comme il est ;

On révolte par la censure,

C'est par le plaisir seul qu'on plaît.

PLUTUS.

160   La vanité jamais ne cède ;

J'attendrais vainement que mon fils plus heureux

Reçût de votre main l'efficace remède

Qui fait tout l'objet de mes voeux ;

Mais cependant le mal empire ;

165   Les Français tous les jours du luxe plus épris :

Se livrent sans réserve à ses goûts inouïs ;

Si la raison enfin n'arrête leur délire,

qui sera le garant qº leur brillant empire,

Le modèle et l'effroi de tous ses ennemis,

170   Ne verra pas ternir la splendeur de ses lis ?

LA VANITÉ.

Moi. Vous riez.

PLUTUS.

Sans doute, à ce garant aimable

Qui voudrait ne pas se fier ?

J'en pourrais pourtant essayer,

175   Si vous étiez plus raisonnable.

Ne vous méprenez point sur ma sévérité,

Elle n'est point le fruit des dégoûts de mon âge ;

Dans les limites d'un goût sage,

180   Si le luxe pouvait fixer sa liberté,

Vous me verriez moi-même admirer son ouvrage ;

Il ornerait les Arts sans flétrir les vertus ;

Mais par malheur l'excès fut toujours son partage,

Et si j'en applaudis l'usage,

185   Je dois en blâmer les abus.

De la dépense qui l'accable,

Supprimez le faux goût, la superfluité,  [ 5 Superfluité : Ce qui est superflu. [L]]

Retranchez de son être, et ce trait admirable

Donnant à ses attraits de la solidité,

190   Son r-gne sera plus durable,

Et vos plaisirs en sûreté.

Pourquoi ces chars tout brillants de dorure,

Où tant d'arts à la fois se disputent le prix,

Pour rendre hommage à la figure

195   De la plupart de mes commis ?

Pourquoi tous ces festins où l'art de la cuisine,

Fécond en mets délicieux,

Se fait un jeu d'y présenter aux yeux

Mille énigmes divers qu'avec peine on devine,

200   Mais dont l'élégance assassine,

Immolant à l'opinion

Les goûts de la Nature et ceux de la raison,

Altère les présents que leur main nous destine,

Et change sans effroi l'aliment en poison ?

205   Pourquoi ces parures de Fées,

Ce spectacle changeant et d'atours et de goûts,

De l'enfant de Paphos ingénieux trophées,

La ruine ou la honte, hélas ! de tant d'époux !

Pourquoi ces valets inutiles,

210   De leur maître, qu'ils n'aiment pas,

Espions dangereux ou complices serviles,

Souvent traîtres, toujours ingrats ?

Pourquoi tant de secrets asiles,

Tant de Temples honteux où le vice adoré

215   Sous les traits imposteurs des beautés les plus viles,

Se nourrit de l'encens d'un mortel enivré ?

Pourquoi... mais je le vois, vous souffrez à m'entendre ;

Malgré vous dans vos yeux éclate le dépit,

J'en gémis, je connais ce que l'on peut attendre

220   De la vanité qui rougit.

Raison, viens éclairer et le fils et la mère,

De ton flambeau fais briller à leurs yeux

La plus éclatante lumière ;

Que tes sages conseils les rendent vertueux,

225   JDu moins de ces mortels qu'entraîne leur faiblesse,

Que ta voix dissipe l'erreur !

Les ramener à la sagesse,

C'est les rapprocher du bonheur.

 


Notes

[1] Mentor : Nom propre d'un noble habitant d'Ithaque, ami d'Ulysse, dont Minerve prit la figure, d'après Homère, pour accompagner Télémaque à Pylos et à Lacédémone. Par extension, gouverneur, guide, conseil de quelqu'un. [L]

[2] Affiquets : Petit objet d'ajustement. Ce mot dans ce sens s'emploie presque toujours au pluriel. [L]

[3] Marmouset : Petite figure grotesque. [L]

[4] Colifichet : Anciennement petit morceau de papier, de carte, de parchemin, coupé proprement avec des ciseaux et représentant diverses figures, que l'on colle ensuite sur du bois, du velours, etc. Babiole, bagatelle, petit objet de fantaisie. [L]

[5] Superfluité : Ce qui est superflu. [L]

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