LES HOMMES

COMEDIE-BALLET EN UN ACTE,

Représentée par les Comédiens Français ordinaires, le 27 Juin 1753.

Le prix est de 24 sols.

M. DCC. LIII. Avec Approbation et Privilège du Roi.

Par Mr. DE SAINT-FOIX.

À PARIS, Chez DUCHESNE, Libraire, rue Saint JAcques au-dessous de la Fontaine Saint-Benoît, au Temple du Goût.

De l'Imprimerie de BALLARD, seul Imprimeur du Roi pour la Musique, et Noteur de la Chapelle de Sa Majesté, rue Saint Jean-de-Beauvais, à Ste Cécile.


Texte établi par Paul FIEVRE mars 2018.

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 01/06/2018 à 06:47:54.


APPROBATION.

J'ai lu par Ordre de Monseigneur le Chancelier, une Comédie qui a pour titre Les Hommes, et je crois que l'on peut en permettre l'impression. À Paris, ce 2 Juillet 1753. CREBILLON.

Le Privilège et l'enregistrement se trouvent à la fin du Recueil des Pièces de Théâtre.


ACTEURS.

MERCURE.

PROMETHÉE.

LA FOLIE.

ACTEURS DANSANTS de différents caractères..

La scène est sur la Terre.


LES HOMMES.

Le fond du Théâtre représente une Forêt ; on voit plusieurs Statues au milieu d'un rond d'arbres ; Prométhée descend du Ciel un flambeau à la main, Mercure le suit.

MERCURE.

Je t'ai vu dérober le feu du Ciel, et descendre sur la terre ; je t'ai suivi, quel est ton dessein ?

PROMÉTHÉE.

Tu le sauras.

MERCURE.

Je veux le savoir à l'instant, ou je remonte à FOlympe pour avertir Jupiter...

PROMÉTHÉE.

Je t'ai cru de mes amis ?

MERCURE.

Si tu m'as crû de tes amis, pourquoi donc ne me pas confier ce que tu veux faire ?

PROMÉTHÉE.

Mercure aime bien les confidences ! Allons, il faut satisfaire ta curiosité, et te conter mon aventure : je suis devenu amoureux de Minerve ; je n'osais me déclarer ; je m'avisai hier, sachant qu'elle devait venir se promener dans cette forêt, de prendre de l'argile, d'en détremper et de former un groupe où j'étais représenté travaillant à sa statue : de petits amours m'entouraient ; l'un avec son flambeau m'éclairait sur mon ouvrage, tandis que les autres me présentaient les instruments qui m'étaient nécessaires. Elle arriva comme j'achevais.

MERCURE.

Que dit-elle à la vue de ce galant chef d'oeuvre ?

PROMÉTHÉE.

Elle le considéra avec beaucoup d'attention ; la joie brillait dans ses regards ; je me crus au comble de mes voeux ; je me jetai à ses genoux...

MERCURE.

Eh bien ?

PROMÉTHÉE.

Eh bîen ? Prométhée, me dit-elle, je ne dois pas être moins surprise qu'offensée de votre audace ; je voudrai bien l'oublier à condition qu'à la place de ces statues que je vous ordonne de briser à l'instant, vous en ferez d'autres ; vous les animerez du feu du Ciel ; les temps font venus où l'homme doit naître.

MERCURE.

Que veux-tu dire l'Homme ?

PROMÉTHÉE.

Oui l'homme et la femme, c'est ainsi qu'elle m'a dit de nommer, lorsque je les aurai animées, ces statues que tu vois, et que j'ai faites pour lui obéir.

MERCURE.

Mais songe donc que ce serait repeupler la terre.

PROMÉTHÉE.

Eh quel mal y aura-t-il qu'elle soit repeuplée ?

MERCURE.

Quoi, lorsque Jupiter vient de détruire les Titans ?

PROMÉTHÉE.

Il a détruit les Titans, qui se confiaient sur leur force, bravaient les Dieux, et même osèrent leur déclarer la guerre : mais des Êtres aussi faibles que le seront ceux-ci..

MERCURE.

On peut être faible et insolent.

PROMÉTHÉE.

Oh j'assurerais qu'à peine entendront-ils gronder son tonnerre que nous les verrons tremblants, saisis d'effroi, nous bâtir des Temples, nous élever des Autels...

MERCURE.

C'est-à-dire, qu'ils nous honoreront par crainte.

PROMÉTHÉE.

Et par amour, ayant la raison en partage.

MERCURE.

La raison !

PROMÉTHÉE.

Sans doute.

MERCURE.

Crois-moi, borne-les à l'instinct, ils en seront plus raisonnables.

PROMÉTHÉE.

Tu plaisantes, mais si je te prouvais que leur existence nous fera très utile.

MERCURE.

Eh à quoi ?

PROMÉTHÉE.

Écoute, soit dit entre nous, on s'ennuie souvent dans l'Olympe.

MERCURE.

Oh souvent.

PROMÉTHÉE.

Pourquoi nous ennuyons-nous ?

MERCURE.

Ma foi je ne sais, car il me semble qu'étant des Dieux...

PROMÉTHÉE.

Nous sommes des Dieux, il est vrai ; mais soumis au Destin qui se plaît sans doute à nous faire sentir que nous ne sommes pas faits uniquement pour nous, et que dans le rang suprême on doit s'occuper du plaisir de faire des heureux ; or ces petits êtres qui seront répandus sur la terre, nous en procureront à chaque instant les occasions d'innocence de leurs moeurs, la candeur de leur caractère, leur vertu, leur bonne foi, leur douceur, et la tendre amitié qu'ils auront les uns pour les autres, les rendront de dignes objets de notre bienveillance.

MERCURE.

J'en doute.

PROMÉTHÉE.

Pourquoi te prévenir contre eux ?

MERCURE.

Pourquoi t'aveugler en leur faveur ?

PROMÉTHÉE.

Tu n'en peux pas juger, puisqu'ils n'existent pas encore.

MERCURE.

Je crains que tu n'en juges trop tard lorsqu'ils existeront.

PROMÉTHÉE, d'un ton d'impatience en avançant vers une des statues, et l'animant.

En tout cas j'aurai obéi à Minerve.

MERCURE.

Et tu te feras attiré la colère de Jupiter... Qu'est-ce que cette harmonie ?

PROMÉTHÉE.

Elle est sans doute occasionnée par les efforts que fait la flamme céleste pour pénétrer, s'étendre, et s'insinuer dans les différentes parties de cette figure... Vois comme elle commence à se mouvoir... Elle ouvre les yeux... Le feu divin y brille... Ne juges-tu pas à propos que nous nous rendions invisibles, et que nous ne paraissions qu'après avoir joui de sa surprise à la vue du Ciel, de la Terre, de ces gazons émaillés de fleurs...

MERCURE.

Comme tu voudras.

Tandis que cette première statue par ses attitudes et ses pas, marque sa surprise et son admiration, Prométhée par ses gestes marque combien il est satisfait de son ouvrage, et tâche de faire entrer Mercure dans sa joie. II anime une seconde Statue qui est encore celle d'un homme, et qui exprime à la vue du Ciel et de la Terre les mêmes mouvements de surprise que la première ; ensuite ils s'aperçoivent, courent l'un à l'autre, s'embrassent et se donnent tous les témoignages de l'amitié la plus vive.

PROMETHÉE, à Mercure qui regarde froidement.

Quoi tu parois insensible à ce spectacle, à cette sympathie, à cette tendre amitié qui les a d'abord unis ?

Il anime une troisième statue ; c'est celle d'une femme ; elle ne considère qu'un moment le Ciel et la verdure ; ses regards tombent Gr s'arrêtent bientôt uniquement sur elle. Elle examine avec une secrète complaisance, ses mains, ses bras... Elle va se mirer dans un bassin qui forme une chute d'eau au bord de la coulisse ; celui des deux hommes qui l'aperçoit le premier, court à élis-s charmée àsa vue, elle lui fait d'innocentes caresses. L'autre qui est resté au bord du Théâtre, après les avoir regardés pendant quelque temps, s'approche. Elle lui fait les mêmes caresses qu'au premier ; la jalouse naît entre eux ; la coquetterie de la femme l'augmente ; ils deviennent furieux, et se menacent. Tandis que l'un avec une branche d'arbre qu'il a arrachée, poursuit l'autre hors de la vue du spectateur, la femme continue de se mirer ; ils reparaissent avec des massues ; elle tâche de les adoucir. Après différents mouvements qui peignent également l'amour, la jalouse, la coquetterie, et la fureur, ils sortent tous les trois du théâtre.

MERCURE.

Est-ce là leur douceur, et la tendre amitié qu'ils auront les uns pour les autres ? Tu ne parais pas content de tes enfants ?

PROMÉTHÉE.

Mes enfants ? Ah je les renie.

MERCURE.

Peut-être les autres te donneront-ils plus de satisfaction ?

PROMÉTHÉE.

Les autres ? Quoi tu me crois assez fou pour animer le reste de ces statues ?

MERCURE.

Il ne faut pas te rebuter.

PROMÉTHÉE.

Eh ne plaisante point, lorsque tu me vois dans l'embarras ; je crains que Jupiter justement indigné de l'ouvrage, ne veuille m'en punir.

MERCURE.

Je suis ton ami, et je vais te le prouver par un bon conseil. Pour te mettre à l'abri de sa colère, il faut tacher d'intéresser les Déesses et quelques-Uns des Dieux à la sottise que tu viens de faire.

PROMÉTHÉE.

Eh comment veux-tu que je les y intéresse ?

MERCURE.

Écoute ; avant que Jupiter en lançant ses foudres, eût détruit tout ce qui respirait sur la terre, tu sais qu'il n'y avait pas une Déesse qui n'eût autour d'elle deux ou trois animaux qu'elle paraissait aimer à la folie, qu'elle caressait sans cesse, et quelle trouvait les plus jolis du monde malgré tous leurs défauts. Ces animaux si chéris ne font plus ; ils ont péri avec les Titans ; il faudra dire à nos Déesses que tu as voulu les en dédommager, en leur consacrant des humains dignes de remplacer les bêtes qu'elles regrettent.

PROMÉTHÉE.

Ton idée me plaît assez, et pourrait, je crois, réussir.

MERCURE.

Je te réponds du succès ; je dois connaître la Cour céleste, et les effets que ne manquent jamais d'y produire, la curiosité, la nouveauté, les goûts de caprice, et les fantaisies de mode. Fournis-moi seulement des humains bien ridicules, et ne t[']embarasse pas, je leur promets des protecteurs. Voyons, examinons, choisissons parmi ces statues ; à la physionomie je devinerai aisément et sans craindre de me tromper, quel fera le caractère de chacune. Commençons par celle-ci qui est la plus proche et dont le corps est assez noblement mal fait... Que dis-tu de cet air, de ces traits ?

PROMÉTHÉE.

Ma foi, je t'avoue que je ne sais qu'en dire, tant ils me paraissent équivoques, confus, enveloppés ; je n'y vois rien de net ; il me semble que j'y démêle tout à la fois de la présomption et de faisabilité ; de la bassesse et de la hauteur ; de l'orgueil et de la souplesse ; un sourire perfide à travers un accueil caressant... Faudra-t-il l'animer ?

MERCURE.

Sans doute, et la consacrer à Janus à deux visages.

PROMÉTHÉE.

J'entends, ce sera un homme de Cour.

Il s'approche d'une autre Statue.

Voilà une assez jolie tête ?

MERCURE.

Je t'assure que ce n'en fera pas une bonne. Il faudra présenter celui-ci comme une bagatelle, un petit rien assez genti[l], qui aura du babil, et qui sera très propre à la toilette des femmes, soit pour entrer dans toutes les minuties de leurs ajustements, ou pour conter la nouvelle du jour.

PROMÉTHÉE.

À qui te destines-tu ?

MERCURE.

Sa taille mince et flûtée, sa tête qu'il tient si droite, ses longs cheveux, et un certain petit air précieux, sémillant et minaudier me décident... à Themis, ce sera un de ses jeunes élèves.   [ 1 Minaudier : Celui, celle qui use de la minauderie. Mines et manières de galanterie par lesquelles on cherche à plaire. [L]]

Examinant une troisième Statue

Oh regarde cette figure !

PROMÉTHÉE.

Elle n'est pas prévenante.

MERCURE.

Vois ce front étroit et ce large visage, ces sourcils épais, cet air brusque et trivial, cette taille courte, ces grosses jambes et ces petits bras... Le beau présent à faire !

PROMÉTHÉE.

À qui ?

MERCURE.

À Plutus.

PROMÉTHÉE.

Tu es heureux en dédicaces ; mais je crains que la flamme céleste n'ait de la peine à pénétrer dans cette masse-là.

MERCURE.

Qu'importe : il suffira de quelques étincelles qui lui donneront le mouvement des mains.

Prométhée anime ces trois statues ; l'homme de Cour danse d'un air fastueux, et l'élève de Thémis, en minaudant. Au son de l'or que le favori de Plutus qui s'est animé lentement, remue dans son chapeau, l'un et l'autre viennent le flatter et le caresser avec bassesse ; Il se débarrasse d'eux d'un air brusque ; ils le suivent, et tous les trois sortent de dessus la scène.

MERCURE, regardant une quatrième statue qui paraît celle d'un petit homme vêtu à la Mauresque.

Dis-moi, je te prie, pourquoi cette figure au teint le plus rembruni ?

PROMÉTHÉE.

Ma foi je ne sais ; je ne me rappelle pas même l'avoir faite ; je travaillais de caprice ; je voulais varier les physionomies, et sur la fin de l'ouvrage j'avais la tête si fatiguée...

MERCURE.

Anime-la ; je crois qu'elle nous divertira.

Prométhée la touche de son flambeau ; c'est la Folie qui s'élance aussitôt en dansant avec un tambour de basque.

MERCURE.

Je n'y connais rien ; rendons-nous visibles ; la flamme céleste, et surtout communiquée par des Dieux, doit lui donner assez d'idées et de connaissances pour comprendre aisément tout ce que nous lui dirons.

LA FOLIE, feignant de la surprise en les voyant.

Ah !... Dites-moi, je vous prie, qui fuis-je, qu'étais-je et qu'âtes-vous ?

MERCURE.

Tu étais il n'y a qu'un instant au nombre de ces statues ; tu es un homme à présent ; nous sommes des Dieux qui t'avons donné la vie.

LA FOLIE.

Je vous suis bien obligé ; apparemment que vous allez aussi la donner à toutes ces autres figures-là.

MERCURE.

Non. La tienne nous a paru plaisante ; nous l'avons animée de préférence.

LA FOLIE.

Comment donc je serai seul ?

MERCURE.

Oui.

LA FOLIE.

Eh que ferai-je seul ?

MERCURE.

Tu admireras les merveilles de la nature.

LA FOLIE.

Admirer... toujours admirer... J'aimerais mieux rire.

PROMÉTHÉE.

Eh bien tu riras avec nous.

LA FOLIE.

Avec vous ? Il me semble que vous êtes trop grands pour n'être pas tristes... de grâce donnez-moi des camarades.

MERCURE.

Tu te repentirais bientôt de nous les avoir demandés.

LA FOLIE.

Eh pourquoi ?

MERCURE.

Parce que les animaux de ton espèce, ont le coeur si méchant qu'au lieu de vivre en paix les uns avec les autres, ils ne chercheraient qu'à se nuire, à se tromper, à s'opprimer, à se détruire.

LA FOLIE, réfléchissant.

Si je suis seul, je m'ennuierai... Si j'ai des camarades, j'aurai beaucoup à souffrir... Eh mais, la vie n'est pas un si beau présent que je croyais.

MERCURE, s'approchant d'elle.

Eh bien il n'y a qu'à te l'ôter.

LA FOLIE.

Doucement, doucement ; raisonnons.

MERCURE.

Raisonnons ? Tu es bien insolent !

LA FOLIE.

Je suis comme vous m'avez fait.

PROMÉTHÉE.

Jouis des faveurs des Dieux, et ne raisonne jamais.

LA FOLIE.

Eh bien, qans raisonner, permettez-moi de vous demander si vous ne pourriez pas empêcher que le coeur des camarades que vous me donneriez, ne fût aussi méchant que vous le dites ?

MERCURE.

Il faudrait y détruire l'amour propre, l'amour de soi-même, et cela n'est pas possible.

LA FOLIE.

Eh mais, l'amour de soi-même doit rendre honnêtes gens ?

MERCURE.

Il les rendrait au contraire injustes, envieux, médisants, hautains, orgueilleux...

LA FOLIE.

Orgueilleux ! Eh de quoi entre animaux de même espèce ?

MERCURE.

Oh de quoi ? Ma statue, dirait l'un, a été animée des premières ; la mienne, dirait un autre, est d'une terre rare et choisie...

LA FOLIE.

Parlez-vous, sérieusement ?

PROMÉTHÉE.

Très sérieusement ; et si nous, voulions te détailler toutes les extravagances qui entreraient dans leurs têtes, nous n'aurions jamais fait.

LA FOLIE.

Que toutes ces extravagances de mes chers camarades me feront rire. Tenez, je ne sais si c'est une opération de votre divine présence ; mais je sens que tout à coup mes idées se développent au point de me faire imaginer un moyen de me divertir, de bien vivre avec eux, et de m'en faire aimer.

MERCURE.

Eh quel est ce moyen ?

LA FOLIE.

Je les assemblerai de temps en temps dans quelqu'endroit, et là je copierai, je contreferai leurs airs, leurs façons, leurs défauts, leurs ridicules.

MERCURE.

Tu espères t'en faire aimer en te moquaní d'eux ?

LA FOLIE.

Sans doute ; leur malignité sera flattée, amusée de mes portraits ; chacun les appliquera à ses voisins, et l'amour propre empêchera qu'aucun ne s'y reconnaisse.

PROMÉTHÉE.

Mercure, voilà un raisonneur... Je commence à soupçonner...

Ils l'examinent déplus près ; elle âte son masque, et* leur rit au ne%.

Ah !... Eh c'est la Folie !

LA FOLIE.

Elle-même.

PROMÉTHÉE.

Pourquoi ce déguisement ?

LA FOLIE.

Eh mais, pour me moquer de toi et me divertir un moment avant de t'apprendre ce qui vient de se passer dans l'Olympe.

PROMÉTHÉE.

Jupiter est-il bien irrité f

LA FOLIE.

Il l'était, te menaçait ; j'ai eu la générosité de prendre ton parti : cela a paru d'abord le trait d'une folle, n'étant pas d'usage, comme tu sais, à la Cour céleste de parler pour, quelqu'un qui tombe en disgrâce. Prométhée, ai-je dit, a-t-il animé ces statues dans le dessein de nous offenser ? Non, il n'a voulu que plaire à Minerve, à la Déesse de la Sagesse qui avait imaginé ces nouveaux êtres pour avoir le plaisir de les gouverner ; si leur existence est un mal c'est donc à elle seule qu'il faut s'en prendre, et pour la mortifier et la punir, il n'y a qu'à ordonner que ce sera moi qui les gouvernerai : voilà mon discours. Jupiter m'a sourit, et tout de suite a déclaré qu'il me donnait dès à présent et à jamais la direction générale de toutes les têtes de ce monde sublunaire.

À Mercure.

Tu me regardes ? Serais-tu un Dieu : assez bête pour ne pas sentir toute la sagesse de ce décret ? Songe donc que si Minerve avait gouverné les hommes, elle leur aurait inspiré de la douceur, de la modération, les aurait fait vivre tous dans une égale abondance ; qu'alors n'ayant pas besoin les uns des autres, chacun serait demeuré enseveli dans un stérile repos, et que par conséquent l'univers ne se ser it pas embelli ; au lieu que guidé, échauffé par mon génie, leur amour propre rendra toutes leurs passions vives et agissantes ; l'ambitieux dépouillera son voisin, et fera dépouillé par un autre ; il faudra des lois, des honneurs, des emplois ; il y aura des riches, des pauvres ; de l'indigence naîtra l'industrie, et l'industrie sera la mère des arts, des sciences, du commerce ; on bâtira des villes ; dans ces villes de superbes palais ; la mer se couvrira de vaisseaux...

MERCURE.

Je crois ma foi, que la folle a raison.

PROMÉTHÉE.

Je le crois aussi, et je ne serais plus si fâché contre mon ouvrage, si j'étais sûr que Jupiter me pardonnât.

LA FOLIE.

Eh ne crains rien. Tous les Dieux ne sont ils pas intéressés à parler en ta saveur ? Vénus, Mars, l'Amour, Apollon, Momus, et notre ami Mercure. L'heureux événement pour lui ! Parmi les mortelles, il y en aura sans doute de jolies ; il a l'esprit souple, adroit, insinuant ; Jupiter le députera...

MERCURE, d'un ton dédaigneux.

Je te remercie de l'emploi.

LA FOLIE.

Ah, mon ami, je te vois dans peu plus en crédit, plus brillant à la Cour céleste, que ceux même qui se sont le plus signalés dans la guerre des Titans.

MERCURE.

On est dispensé de répondre aux discours de la Folie.

À Prométhée.

Allons, donne-lui ce flambeau, et remontons à l'Olympe.

Ils partent.

LA FOLIE.

Jusqu'au revoir, Mercure.

Seule.

Avant que d'animer ces statues, refléchissons un peu. Il est de mon honneur et de celui de mon sexe que les hommes soient subordonnés aux femmes ; mais comme cela pourrait d'abord exciter de la zizanie, voyons, cherchons quelque moyen... Je pense... Oui... Fort bien... À merveilles, et je m'admire ! Jupiter tient quelquefois conseil pendant trois heures avec toutes les grosses têtes de l'Olympe fans pouvoir prendre un parti ; moi tout d'un coup, dans la minute, je viens de trouver un arrangement dont les deux sexes seront également satisfaits. Hommes, naissez et que votre premier hommage à la Folie soit de vous regarder comme des êtres merveilleux et bien supérieurs aux femmes. Emparez-vous des honneurs, des dignités, des emplois et de toutes les apparences de la puissance. Mes chères compagnes, naissez pour paraître soumises, mais en effet pour commandera ces prétendus chefs de la société. Je vois le guerrier vous consacrer ses trophées, le Financier apporter à vos pieds ses trésors, et le Magistrat y déposer sa gravité, sa morgue et la balance de Thémis. Comme les Dieux, vous disposerez des coeurs et serez avec moi les divinités de la terre.

Elle secoue le flambeau, les hommes s'animent, et forment une marche grave et lente.

LA FOLIE.

Voilà donc les hommes sortant des mains de la nature ! Qu'ils ont l'air pesant, et grossier ! Il faut espérer que mon sexe les polira et leur communiquera un peu de sa vivacité.

Elle anime les Femmes sur une musique plus douce et plus légère. Les Hommes dont les sens sont aussitôt frappés à la vue des femmes, courent à elles avec tout le feu des désirs. Elles se défendent de leurs caresses et les repoussent avec modestie et fierté. On voit arriver quatre petits amours qu'on reconnaît à leurs ailes ; le premier a le casque et la cuirasse ; le second la perruque carrèe et la robe de magistrat ; le troisième est doré comme Plutus, et le quatrième n'a qu'une petite perruque ronde avec un petit manteau noir sur l'habit couleur de chair des amours. Ils s'approchent des femmes et leur présentent des guirlandes de fleurs d'un air soumis et respectueux. Ils reprochent ensuite aux hommes, par leurs gestes et leur danse pittoresque, leurs manières vives et brusques, et finissent par leur enseigner la façon dont ils doivent s'y prendre pour plaire et se faire aimer. Les hommes instruits par les amours se mettent aux genoux des femmes qui les enchaînent avec les guirlandes.

DIVERTISSEMENT.

[CHANTEUR DU DIVERTISSEMENT].

ARIETTE.

Heureux Mortels, nés pour nous obéir,

L'empire de vos souveraines

Est fondé sur les Lois que dicte le plaisir :

Venez, empressez-vous de recevoir des chaînes,

5   Heureux Mortels, nés pour nous obéir.

Air Leger.

Le joug que l'on vous impose

Est si léger et si doux

Que votre vainqueur s'expose

À le partager avec vous.

10   Venez, empressez-vous de recevoir des chaînes.

Heureux Mortels, nés pour nous obéir.

ARIETTE légère.

Chantons, célébrons la Folie,

La gaieté vole sur ses pas,

La volupté naît dans ses bras,

15   Et le plaisir lui doit la vie.

Chantons, célébrons la Folie, etc.

Chaque femme danse avec l'homme sur lequel elle a jetté les yeux, avec un air de dignité qui annonce qu'elle voudra bien en faire un mari.

À jeune fillette une mère

Défend toujours d'aller au bois :

Mais on se rit de sa colère

20   Et l'on s'échappe en tapinois.

L'amour fait le guet à la ronde,

LEs Sylvains sont vifs et charmants,

Si l'on écoutait les mamans,

Que deviendrait le monde ?

MADEMOISELLE HUS.

25   À mon âge il est difficile

De satisfaire votre goût :

Mais pour devenir plus habile

J'essaye à faire un peu de tout :

Regardez-moi d'un oeil propice

30   Pour encourager mes talents

Si, vous n'étiez pas indulgents,

Que deviendrait l'actrice ?

     

Pauvres maris que l'on offense

Et dont on rit encore après ;

35   Sur les autres prenez vengeance,

Mais n'en vivez pas moins en paix ;

Qu'on vous chansonne, qu'on vous fronde,

Ne vous mettez point en courroux ;

Messieurs, si vous vous fachiez tous

40   Que deviendrait le monde ?

     

Content du coeur de ma Bergère

Le mien ne désire plus rien ;

Je l'adore, j'ai su lui plaire,

Je jouis du souverain bien.

45   Notre félicité se sonde

Jusqu'au trépas sur ce beau feu :

Après nous, il importe peu

Ce que devient le monde.

     

On ne me veut voir occupée

50   Que de joujous et de pompons ;

On me renvoye à ma poupée

Dès que je fais des questions ;

Mais c'est à tort que l'on me gronde :

Si certain désir curieux

55   Aux fillettes n'ouvrait les yeux,

Que deviendrait le monde .

     

AU PARTERRE.

Messieurs, quand la Muse comique

A fait pour vous d'heureux efforts,

Votre goût satisfait s'explique

60   Par le plus charmant des accords.

Vous plaire est notre unique envie,

Vous décidez de nos destins ;

Sans ce doux concert de vos mains

Que deviendrait Thalie !

 


Notes

[1] Minaudier : Celui, celle qui use de la minauderie. Mines et manières de galanterie par lesquelles on cherche à plaire. [L]

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