LE BÉNÉFICE

OU LE TOUR DE PAGE

OPUSCULE DRAMATIQUE

Charité, bien ordonnée, commence par soi-même.

M. DCC LXXVIII. Avec Approbation et Privilège du Roi.

De SACY, Claude-Louis-Michel de

À PARIS, Chez DEMONVILLE. Imprimeur-Librairie de l'Académie Française, rue Saint-Severin, aux Armes de Dombes.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 07/04/2017 à 09:58:13.


PERSONNAGES

LE DUC.

UN PAGE.

L'ABBÉ COURANT.

L'ABBÉ DE MALENCONTRE.

La scène se passe dans l'Hôtel du Duc.

Édition tirée de Claude-Louis-Michel de Sacy, La Bénéfice ou le Tour du page, opuscule dramatique, dans Opuscules dramatiques, ou Nouveaux amusements de campagne, tome premier, Paris, Chez Demonville, Imprimeur-Libraire de l'Académie française, 1778, p. 91-110.


SCÈNE PREMIÈRE.

LEPAGE, seul, tenant une lettre à la main.

En vérité, mon frère l'Abbé me désole avec ses demandes. Il s'imagine que je dispose de la confiance de Monsieur le Duc, et qu'un bénéfice n'est pas plus difficile à escamoter qu'une bonbonnière. Croit-il que l'on consulte un enfant de quatorze ans sur le choix d'un abbé ou d'un prieur ? Au reste, si l'occasion se présente, je ne manque ni d'adresse ni d'audace pour la saisir... J'entends ouvrir la porte de l'hôtel, cela m'étonne. Monsieur le Duc est revenu du bal, nous n'attendons plus personne ; il est cinq heures du matin. Mais on vient : quelle peut être cette visite ?

SCÈNE II.
Le Page, L'Abbé Courant.

LE PAGE.

Que demandez-vous, Monsieur l'Abbé ?

L'ABBÉ COURANT.

C'est à vous-même que j'en veux, Monsieur le Chevalier.

LE PAGE.

Eh ! Qui peut vous amener ici de si grand matin ?

L'ABBÉ COURANT.

J'arrive en poste ; j'ai crevé six chevaux, mon postillon est presque mort, et moi, je n'en puis plus.   [ 1 Postillon : Homme attaché au service de la poste, et qui conduit les voyageurs. [L]]

LE PAGE.

À ce récit, je juge aisément que vous venez demander un bénéfice.   [ 2 Bénéfice : Charge spirituelle, accompagnée d'un certain revenu, que l'Église donne à un homme qui est tonsuré ou dans les ordres, afin de servir Dieu et l'Église. Les évêchés, abbayes, cures, chanoinies, chapelles, prieurés, sont les divers genres de bénéfices. [L]]

L'ABBÉ COURANT.

Je voulais vous en faire un secret ; mais puisque vous l'avez pénétré, je vous ferai une confidence entière. Pendant deux ans j'ai fait ma cour à Monsieur le Duc ; l'Abbé de Malencontre la lui a faite avec la même assiduité. Je lui ai dédié un livre ; mon concurrent s'est hâté de lui en dédier un aussi. Monsieur le Duc nous a fait à tous deux les plus riches promesses ; nous sommes tous deux au même degré de faveur. J'étais retourné dans ma province, où je faisais ma Cour au beau sexe.

LE PAGE.

Avec plus de succès qu'aux Grands, sans doute ?

L'ABBÉ COURANT.

Oui. J'apprends que le Prieur de Grosbois est à toute extrémité.

LE PAGE.

Et vous laissez-là les Belles pour courir après la fortune ?

L'ABBÉ COURANT.

Sans doute. Je vole au Prieuré pour m'assurer de cette nouvelle ; j'y trouve l'Abbé de Malencontre qui tenait une chaise de poste prête à partir dès que le Prieur aurait rendu l'âme : car cet Abbé est l'homme le plus avide, le plus intéressé ; ... Vous le connaissez.

LE PAGE.

Comme je vous connais.

L'ABBÉ COURANT.

Le Prieur expire, nous partons. Nos voitures marchent de front pendant quelque temps. J'avais gagné secrètement le carrossier de mon concurrent, et bientôt un accident arrête sa voiture. Mais par un malheur qui n'a point d'égal, cet échec arrive au milieu d'une bourgade où il aura reçu de prompts secours. Il sera peut-être ici dans une heure. Le premier de nous deux qui parlera à Monsieur le Duc obtiendra le bénéfice. Je sais que Monsieur le Duc n'est point encore couché ; tâchez de m'obtenir un moment d'audience, et ma fortune est faite. Mais tout est perdu, si ce maudit abbé peut se présenter avant moi.   [ 3 Carrossier : cocher.]

LE PAGE.

Eh ! Combien vaut ce Prieuré de Grosbois ?

L'ABBÉ COURANT.

Vingt-cinq mille livres de rente. Ajoutez à cela un château superbe, un parc des plus élégants, un étang poissonneux, une chasse bien conservée, un village bien situé, et des paysannes d'une fraîcheur, d'une beauté...

LE PAGE.

Et les paysannes font-elles partie du bénéfice ?

L'ABBÉ COURANT.

Jadis le Prieur avait certains droits lorsqu'elles se mariaient. Mais ces droits sont abolis. Tous les bons usages se perdent. Le siècle est si corrompu ! Ô temps ! Ô moeurs !

LE PAGE.

Pour vous en consoler, quelqu'aimable nièce vous suivra dans votre solitude ?

L'ABBÉ COURANT.

Comment aurais-je des nièces ? Je n'ai ni frères ni soeurs.

LE PAGE.

J'en connais bien d'autres, qui comme vous n'ont ni soeurs ni frères, et qui cependant ont des nièces charmantes.

L'ABBÉ COURANT.

Hâtez-vous donc, je vous prie, d'annoncer ma visite à Monsieur le Duc ; prévenez-le sur la demande que je vais lui faire, et appuyez-la de tout votre crédit.

LE PAGE.

Vous pouvez y compter.

L'ABBÉ COURANT.

Tâchez que cet abbé de Malencontre n'emporte pas un si beau bénéfice.

LE PAGE.

J'espère qu'il ne l'aura pas.

L'ABBÉ COURANT.

Hâtez-vous, il peut arriver à l'instant où je vous parle.

LE PAGE.

Oh ! Le bénéfice sera donné avant qu'il arrive ; j'y prends autant d'intérêt, que s'il s'agissait de mon frère.

L'ABBÉ COURANT, vivement.

Ah ! Mon bienfaiteur, mon ange tutélaire, avec quel plaisir je vous recevrai dans mon prieuré !

LE PAGE.

Retirez-vous dans la piece voisine. Quand il en sera temps, je vous appellerai. Monsieur le Duc, avant de se coucher, fait d'ordinaire un tour dans cette galerie.

L'ABBÉ COURANT.

Si je l'y attendais, et si je me présentais à lui au moment où il sortira de sa chambre !...

LE PAGE.

Eh ! Non, vous dis-je, eh ! Non : il vaut mieux que je le prépare...

L'ABBÉ COURANT.

Mais si l'Abbé de Malencontre !...

LE PAGE.

Ne craignez rien, vous dis-je ; l'Abbé de Malencontre n'aura pas le Prieuré de Grosbois.

SCÈNE III.
Le Duc, Le Page.

LE DUC, à part.

Le joli masque qui m'a tant fait enrager au bal, me revient toujours dans l'esprit ; j'ai beau chercher, je ne devine pas qui ce peut-être... Mais à quoi bon me tourmenter ? N'y pensons plus, et pour nous distraire, regardons ces tableaux. Ce portrait de Rigaud est divin. Comme cette taille est svelte ! Que ce bras est bien arrondi !... Ce masque avait encore la taille plus légère, la main plus belle... Eh ! Quoi, toujours ce masque ! Je ne pourrai le bannir de ma pensée !... Jetons la vue sur d'autres objets. Vatau m'égaiera davantage. Voilà une danse bien animée ! Quelle attitude ! Quelles grâces... Mais ce masque dansait avec plus d'âme, plus de... Encore ce masque !...   [ 4 Masque : Terme familier d'injure dont on se sert quelquefois pour qualifier une jeune fille, une femme, et lui reprocher sa laideur ou sa malice. [L]]

Apercevant le page.

Faites-vous ici, Chevalier ?

À part.

Est-ce que le petit fripon aurait aussi quelque masque qui lui troublerait le cerveau ?

LE PAGE.

Monsieur le Duc, je sais que dans vos insomnies cette galerie est votre promenade ordinaire, et je vous y attendais pour vous de mander une grâce qui peut mettre le comble à vos bienfaits et à mon bonheur.

LE DUC.

Parlez, Chevalier, parlez avec confiance. Je ne vous refuserai rien. À quelques espiègleries près, je suis très content de vous. Voyons, de quoi s'agit-il ?

LE PAGE.

Monsieur le Duc, vous savez que j'ai un frère dans l'état ecclésiastique ; il n'est point encore pourvu ; le Prieuré de Grosbois est vacant...

LE DUC.

Peste ! Le Prieuré de Grosbois ! Savez-vous bien que ce prieuré-là vaut un évêché ?

LE PAGE.

Plus le bienfait sera grand, plus il sera digne de vous.

LE DUC.

Mais comment pouvez-vous être informé avant moi de la vacance de ce prieuré ?

LE PAGE.

Monsieur le Duc, si je vous trompe, vous me ferez punir.

LE DUC.

Allons, j'y consens, votre frère est prieur de Grosbois.

LE PAGE.

J'ai votre parole, Monsieur le Duc !

LE DUC.

Oui, je vous la donne, je ne la rétracterai point ; allez vous coucher, dormez tranquille, je vais tâcher d'en faire autant... J'oubliais de vous faire deux mots de reproche. On vient tous les jours se plaindre de vos espiègleries ; hier encore...

LE PAGE.

Moi ! Espiègle, Monsieur le Duc ! Avez-vous pu le croire !

LE DUC.

Vous êtes le plus malin page qu'il y ait dans Paris.

LE PAGE.

Quelle calomnie, Monsieur le Duc ! Je suis l'ingénuité même !

LE DUC.

Ne vous justifiez point, allez dormir... Ah ! Ce masque... Oui, ce masque était charmant... Toujours ce masque ! Allons, c'est un parti pris, je n'y songe plus... Chevalier, à votre lever allez trouver le Marquis de Bon-OEil, et demandez-lui s'il ne connaît pas ce masque qui m'a tant... Mais non, ne lui demandez rien : adieu.

SCÈNE IV.

L'ABBÉ COURANT, seul.

Monsieur le Chevalier !... Monsieur le Chevalier !... Il ne répond point. Il est sans doute dans la chambre de Monsieur le Duc ; il sollicite pour moi ; il le presse ; il obtiendra tout pour moi ; il est charmant, ce petit Chevalier ; il a un air de bonhommie, bien rare à quatorze ans, et plus rare encore dans un page... Mais il ne revient point... C'est qu'il déploie pour moi toute son éloquence ; il me semble que je le vois aux genoux de Monsieur le Duc, lui dire : Monseigneur, accordez ce prieuré à cet abbé Courant, c'est le plus digne ecclésiastique !... Mais j'entends du bruit à cette porte... Ah ! Je suis perdu, c'est l'Abbé de Malencontre... Monsieur le Chevalier... Rassurons-nous ; le Chevalier aura prévenu Monsieur le Duc en ma faveur, l'Abbé de Malencontre n'obtiendra rien ; il sera éconduit, et ce fera pour moi un triomphe de plus.

SCÈNE V.
L'Abbé Courant, L'Abbé de Malencontre.

L'ABBÉ COURANT.

Vous voici déjà à Paris, Monsieur l'Abbé ?

L'ABBÉ DE MALENCONTRE.

Si je n'y suis pas arrivé plus tard, ce n'est pas votre faute.

L'ABBÉ COURANT.

Pourquoi donc, s'il vous plaît ?

L'ABBÉ DE MALENCONTRE.

Pensez-vous que j'ignore que vous vous étiez entendu avec mon carrossier, pour ?...

L'ABBÉ COURANT.

Moi ! C'est une calomnie : vous m'accusez d'une ruse dont vous seul étiez capable ; vous qui courez les bénéfices avec une ardeur, une avidité qui n'ont point d'égales ; vous qui voudriez dévorer à vous seul tous les revenus de l'Église ; vous ....

L'ABBÉ DE MALENCONTRE.

Voudriez- vous bien me dire quel est le dessein qui vous amène ici ?

L'ABBÉ COURANT.

Celui d'enlever un bénéfice à un homme qui en serait un mauvais usage. C'est le seul intérêt qui me touche.

L'ABBÉ DE MALENCONTRE.

Voyez l'homme scrupuleux ! Au reste ; Monsieur le Duc va prononcer entre nous.

L'ABBÉ COURANT.

Oh ! Je crois qu'il a déjà prononcé.

L'ABBÉ DE MALENCONTRE.

Quoi ! Vous avez sa parole !

L'ABBÉ COURANT.

À l'instant où je vous parle, un puissant protecteur sollicite pour moi, et vous allez le voir paraître mes provisions à la main.

L'ABBÉ DE MALENCONTRE.

Ah ! Contre-temps fâcheux !

L'ABBÉ COURANT.

Croyez-moi, mon cher abbé, épargnez-vous une scène désagréable. Je ne veux pas jouir de votre confusion ; remontez dans votre voiture, et partez.

L'ABBÉ DE MALENCONTRE, à part.

C'est sans doute un stratagème pour m'écarter.

L'ABBÉ COURANT.

Me voilà Prieur de Grosbois ; je n'en demande pas davantage, ce bénéfice suffit à mes désirs. Soyez persuadé désormais que je ferai ma cour pour vous à Monsieur le Duc ; et que vous aurez le premier bénéfice qui vaquera sur sa feuille ; je me charge de vous y faire inscrire.

SCÈNE VI.
Le Duc, L'Abbé Courant, L'Abbé de Malencontre.

LE DUC.

Qui donc fait tant de bruit dans cette galerie ? Est-ce que mes pages ne sont pas encore couchés ?

Apercevant les Abbés.

Que faites-vous ici, Messieurs, est-ce l'heure de l'audience pour le Clergé ?

L'ABBÉ COURANT.

Pardonnez, Monseigneur, si dans la chaleur de la dispute j'ai parlé trop haut ; mais quand j'entends dire du mal de votre Grandeur, je ne puis retenir ma colère.

L'ABBÉ DE MALENCONTRE.

Qui ! Moi, j'aurais oser calomnier Monseigneur ! Voilà le mensonge le plus atroce...

LE DUC.

Eh ! Messieurs, calomniez-moi tant qu'il vous plaira, mais laissez-moi dormir ; je suis fatigué, j'ai passé la nuit au bal, et j'y ai vu le plus joli masque ! Oh ! C'est une taille, des grâces, et un esprit !

L'ABBÉ COURANT.

Monseigneur, deux mots encore, si vous daignez le permettre.

LE DUC.

Parlez, mais soyez bref.

TOUS DEUX ENSEMBLE.

Monseigneur, je viens vous annoncer que le prieuré de Grosbois est vacant.

LE DUC.

Vous vous trompez, il ne l'est plus.

L'ABBÉ COURANT.

Est-ce que ce prieur ne serait pas bien mort ! En effet, quand je suis parti, il lui restait encore un souffle de vie ; c'est vous l'abbé, qui êtes cause que je suis parti trop tôt.

LE DUC.

Rassurez-vous, le prieur est mort.

TOUS DEUX ENSEMBLE.

Hé bien, Monseigneur, daignez me nommer à sa place.

LE DUC.

Cela est impossible.

TOUS DEUX ENSEMBLE.

Cependant, Monseigneur, vous m'aviez promis vos bontés.

LE DUC.

Je vous le répète, le Prieur de Grosbois est nommé. C'est le frère de mon Page.

L'ABBÉ COURANT.

Ah ! Monseigneur, c'est une perfidie, c'est un abus de confiance ; c'est moi qui lui ai annoncé la mort du prieur, c'est moi qui l'ai prié de vous parler en ma faveur.

LE DUC.

Monsieur l'Abbé, ne confiez jamais votre secret, ni à un page, ni à une femme ; une femme ne fait que le révéler, un page sait en faire usage. Cette leçon ne vaut pas un bénéfice, mais elle vaut son prix. Adieu.

SCÈNE VII.
L'Abbé Courant, L'Abbé de Malencontre.

L'ABBÉ DE MALENCONTRE.

Eh bien ! Êtes-vous content ? Vous voyez le fruit de votre étourderie. Moi, je suis tout consolé ; je n'ai point le bénéfice, mais vous ne l'avez pas non plus. Ma conscience ne me fait aucun reproche, j'avais fait toutes mes diligences.

L'ABBÉ COURANT.

Ah ! Je suis accablé ! Je suis mort !

L'ABBÉ DE MALENCONTRE.

Souvenez-vous désormais de faire ma Cour, et de me faire inscrire sur la feuille.

L'ABBÉ COURANT.

La plaisanterie sied bien dans un pareil moment.

L'ABBÉ DE MALENCONTRE.

Moi, j'ai un fond de philosophie qui m'élève au-dessus de tous les revers de fortune.

SCÈNE VIII.
L'Abbé Courant, L'Abbé de Malencontre, Le Page.

LE PAGE.

Messieurs, voulez-vous entrer chez Monsieur le Duc ? Je pense qu'il fera visible à présent.

L'ABBÉ COURANT.

Ah ! Vous êtes un perfide, un... Je ne puis parler, la rage me suffoque.

LE PAGE.

Messieurs, si j'avais fait obtenir ce bénéfice à l'un de vous, en faisant un heureux j'aurais fait un jaloux. J'ai voulu éviter cet embarras. D'ailleurs, les intérêts de mon frère me sont aussi chers que les miens, et je crois que charité, bien ordonnée, commence par soi-même.

 


Notes

[1] Postillon : Homme attaché au service de la poste, et qui conduit les voyageurs. [L]

[2] Bénéfice : Charge spirituelle, accompagnée d'un certain revenu, que l'Église donne à un homme qui est tonsuré ou dans les ordres, afin de servir Dieu et l'Église. Les évêchés, abbayes, cures, chanoinies, chapelles, prieurés, sont les divers genres de bénéfices. [L]

[3] Carrossier : cocher.

[4] Masque : Terme familier d'injure dont on se sert quelquefois pour qualifier une jeune fille, une femme, et lui reprocher sa laideur ou sa malice. [L]

 Version PDF 

 Répliques par acte

 Caractères par acte

 Répliques par scène

 Vocabulaire du texte

 Primo-locuteur

 Didascalies