PANDOSTE [II]

ou LA PRINCESSE MALHEUREUSE

TRAGÉDIE EN PROSE

DEUXIÈME JOURNÉE

[PAR PUGET DE LA. SERRE. 16.. ]


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 30/05/2017 à 16:34:57.


À URANIE

Je vous dédie cet ouvrage, chaste Uranie, sous ce beau nom emprunté ; afin qu'après avoir publié vos perfections, tout le monde vous adresse ses voeux, comme à la déesse inconnue. Mais que dirai-je pour vous louer. Vos cheveux noirs, portant toujours le deuil de la mort de leurs esclaves, sont autant de liens qui enchaînent ma plume, aussi bien que ma franchise, toutes les fois que je veux dépeindre le sombre éclat de leurs merveilles animées. Votre front où la Jeunesse tient sa Cour pour le défendre des rides, a tant de Majesté que mon imagination n'en saurait retenir les idées ; comme beaucoup plus parfaites que sa puissance. Vos yeux sont des Cieux ouverts, d'où sortent mille charmes, et autant d'esprits amoureux, qui ravissent le mien d'amour, après l'avoir ébloui de leurs brillants appas. Je n'ose jamais penser à la grande perfection de petitesse de votre bouche ; de peur que la Justice et la Raison, qui prononcent leurs arrêts sur son trône de Perles à deux sièges, ne condamnent ma témérité. Les mignardises de votre menton fourchu sont d'une nature si délicate, qu'elles ne sauraient souffrir les louanges d'elles-mêmes. D'admirer seulement les Lys, et les Roses de votre teint, j'appréhende que mes regards, comme trop profanes, ne hâlent sa beauté, de même que les rayons du Soleil. Pour votre sein que je suis contraint de comparer à deux petites montagnes de neige ; parce qu'elles couvrent un coeur de glace, je n'en ai jamais vu que la moitié au travers des grilles d'une prison de toile transparente, où il soupirait à intervalle de sa captivité. Je vous laisse à penser maintenant, si pour l'avoir vu à demi, j'en ai été charmé tout à fait ; en quel degré de ravissement je serais élevé le voyant tout entier sans obstacle. Le reste de votre corps est une huitième merveille, dont on ne parle point ; parce qu'elle n'a point de nom propre. Votre bel esprit n'a que ce seul défaut de ne pouvoir connaître sa perfection. Et toutefois cette impuissance le rend si parfait, qu'on est forcé de croire que ses mérites sont sans nombre, aussi bien que sans limites. Je veux louer encore vos vertus, quoiqu'elles soient ennemies de mes passions en publiant par tout le monde qu'il est rempli du bruit de votre gloire. Comme étant la plus chaste de votre sexe, la plus belle de notre siècle, et la plus généreuse qui fut jamais. Voilà toutes vos qualités, chère Uranie, et voici tous mes titres.

Votre très humble, très obéissant

et très fidèle serviteur,

P. D.


AU LECTEUR.

Il y a certains esprits follets qui en veulent à mon ombre, n'osant regarder mon corps qu'en relief, ou qu'en peinture. Et quoique ces Ixions n'embrassent jamais que des nues, je suis jaloux que ma gloire leur serve de Junon ; d'autant que leur puissance servile n'a nulle sorte de rapport avec un objet si relevé. Ce n'est pas que je sois amoureux de moi-même. Mon miroir ne flatte point. Mais je suis fort aise qu'on me paye si peu qu'on me doit ; que si par envie mes créanciers font banqueroute, je suis assez satisfait de ce qu'ils me demeurent redevables. La tyrannie du siècle a beau assujettir la réputation des hommes sous l'Empire de l'opinion, la mienne ne relève que de la vérité ; et comme j'attends d'elle seule ma récompense, mes plaisirs naissent de mes travaux. D'ailleurs les louanges sont si communes aujourd'hui en la bouche des hommes que l'intérêt et la flatterie les distribue prodigalement à tout le monde. Et de moi je suis si délicat, que si la raison ne me les donne j'en refuse les présents. Adieu, je conjure pourtant ton bon Génie de m'être favorable.


ARGUMENT DE LA PREMIÈRE JOURNÉE.

Agatocles, Roi de Sicile, étant venu visiter le Roi Pandoste, nouvellement marié, pour renouveler les protestations de leur ancienne amitié. Son bel esprit et sa bonne mine, également admirables rendent son hôte si jaloux, qu'il se résout de le faire empoisonner le croyant convaincu en effet, comme il l'était dans son imagination, du crime d'adultère avec la Reine Belaire son épouse. Celui à qui il avait communiqué son pernicieux dessein en décèle le secret au Roi Agatocles, et tous deux ensemble cherchent leur abri dans leur fuite. Pandoste fortifié dans sa jalouse opinion, par leur départ inespéré fait emprisonner la Reine, quoiqu'elle fut enceinte, et dès lors qu'elle fut accouchée d'une fille, il la fait exposer à la merci des ondes dans un petit esquif, sans voile et sans pilote. Toutefois le Ciel en voulut faire l'office ; car cet esquif aborde heureusement le rivage, et un Paysan prend à protection cette jeune Princesse richement emmaillotée, et portant pendu au col une bague de grand prix. Le Roi Pandoste cependant étant contraint, par maxime d'État, de faire consulter l'Oracle sur une affaire de telle importance. Par sa réponse, la Reine Belaire est déclarée innocente. Et à même temps les nouvelles de la mort de son fils unique, donnent fin également, et à ses malheurs, et à sa vie. Vous lire les adieux qu'elle fait en mourant à son époux, et les regrets dont il est atteint, pour une si grande perte.


ARGUMENT DE LA SECONDE JOURNÉE.

Doraste fils unique du Roi Agatocles devient amoureux de Fauvye fille du Roi Pandoste, faisant toutefois la profession de Bergère, comme nourrie et élevée sous la protection du Berger qui l'avait trouvée sur le rivage de la mer. L'amour de ce Prince devient si extrême, qu'il se résout de l'enlever ; et du dessein, venant aux effets, après s'être promis réciproquement mariage, ils s'embarquent sur mer et font voile, du côté que le vent de leur fortune les pousse. Ils amenaient avec eux le Père nourricier de Fauvye ; de peur qu'il ne décelât par ses plaintes, le sujet de leur fuite. L'orage et la tempête, dont ils sont accueillis les jettent au port de la principale ville du Royaume de Pandoste, et comme la beauté de Fauvye attirait les regards en foule de tout le monde. Les nouvelles de leur arrivée viennent jusques aux oreilles du Roi, qui fut curieux de voir cette belle étrangère. Sa curiosité lui coûte cher : car il devient passionné jusques au point d'employer tous les efforts de son esprit et tous les charmes de sa grandeur, pour tenter sa pudicité, mais ses soins sont inutiles. Ce qui le porte à rechercher un autre moyen, faisant emprisonner son époux et condamner à mort, pour obliger Fauvye en lui demandant sa grâce, de lui accorder celle qu'il désire. Il était en attente de ce contentement ; quand les Ambassadeurs du Roi Agatocles lui demandent de sa part, l'élargissement de Doraste son fils, et la punition de Fauvye bergère, comme complice de sa fuite. Doraste sort de prison, et Fauvye est reconnue pour fille du Roi Pandoste, par la déclaration de son père nourricier, qui pour sauver sa vie décèle la vérité, dont la bague qu'il présente au Roi sert de preuve. Vous verrez le mariage de Doraste avec Fauvye, et la réjouissance publique et réciproque de leurs parents.


NOM DES ACTEURS.

DORASTE, fils d'Agatocles.

PANOPPE, confident de Doraste.

FAUVYE, fille de Pandoste. Déguisée en Bergère, et maîtresse de Doraste.

UN PAYSAN, père nourricier de Fauvye.

UNE PAYSANNE, mère nourricière de Fauvye.

CONSEILLER D'AGATOCLES.

MESSAGER.

PILOTE.

PRÉVOT.

AMBASSADEUR DU ROI AGATOCLES.


ACTE I

[SCÈNE I.
] Doraste fils d'Agatocles, Panope, son confident.

DORASTE.

Il faut que je te confesse, Panoppe, que je suis parfaitement amoureux de Fauvye, cette jeune Bergère dont tu m'as ouï parler si souvent. Ses beautés et ses grâces servent d'objet à mes désirs, et d'entretien à mes pensées. Mon coeur lui fait hommage à toute heure de mille soupirs ; n'es-tu pas envieux de ma bonne fortune.

PANOPPE.

Cette félicité ne tentera jamais mon envie. Et je m'étonne que votre coeur généreux s'attache à des objets si bas et si vils.

DORASTE.

Je m'étonne bien davantage de ton aveuglement, et de ton ignorance, n'ayant point d'yeux pour admirer ce chef-d'oeuvre de la nature, ni d'esprit pour en connaître les perfections.

PANOPPE.

Je veux qu'elle soit la plus parfaite du monde ; quelle gloire, et quel avantage peut tirer votre amour de ses mérites, dans la condition où vous êtes élevé, et elle rabaissée.

DORASTE.

À ce que je vois tu mets les dons du Ciel, et les faveurs de la Nature au rang des choses que tu méprises le plus. Il y a quelque rapport d'elle à moi : car si je suis Roi des Épirotes, elle est Reine des vertus, et la moindre de ses grâces vaut plus que tous les trésors que je possède.

PANOPPE.

La vertu est toujours à estimer ; mais ne pouvez-vous pas lui dresser des Autels, et lui rendre des sacrifices en un sujet plus digne. Acquittez-vous de ces devoirs envers une Princesse qui possède les mêmes qualités.

DORASTE.

La perfection est unique, elle n'a point de soeur. Ma peine serait inutile de chercher sa pareille, soit en vertu, soit en beauté, et pour sa naissance, je porte le bandeau.

PANOPPE.

Les aveugles ont besoin de guide. Permettez que mon conseil en fasse l'office, pour vous éloigner du précipice où vous vous aller jeter.

DORASTE.

J'en aime le danger, j'en veux courir le hasard. Tu blâmes un effet, dont tu ne connais point la cause.

PANOPPE.

Ne m'avouerez-vous pas qu'un homme sans passion, voit de plus loin qu'un autre qui en est atteint.

DORASTE.

Il y en a qui ont l'esprit si louche, que les plus aveugles y voient aussi clair qu'eux, et j'ai du regret que tu sois de ce nombre.

PANOPPE.

Je serai tel qu'il vous plaira, mais dans mon aveuglement je prévois les malheurs qui vous arriveront, si vous ne changez et d'humeur et de pensée.

DORASTE.

Ah ! Que c'est être heureux d'encourir cette sorte d'infortunes. Si tu savais ce que c'est que d'aimer tu en envierais la gloire.

PANOPPE.

Les plus parfaites affections naissent d'une ressemblance réciproque.

DORASTE.

Il me suffit qu'elle me ressemble et en amour et en fidélité.

PANOPPE.

Son amour et sa constance ne changeront point sa condition, elle sera toujours bergère.

DORASTE.

Sa Houlette est de même bois que mon Sceptre ; et si j'ai une Couronne par-dessus elle, elle en mérite un nombre infini. Ne profane plus de tes discours un sujet admirable : adore, ou te tais.

[SCÈNE II].
Le Paysan, la Paysanne.

LE PAYSAN.

Il est temps de pourvoir notre chère Fauvye de quelque bon mari. L'Amour fait toujours la guerre à celles de son âge, mettons-la de bonne heure à l'abri de ses coups.

LA PAYSANNE.

C'est bien avisé, le fils de notre Roi la vient visiter tous les jours dans la prairie, et j'ai remarqué qu'elle lui fait bonne mine ; mais il lui faut couper l'herbe sous le pied, et donner un mari à Fauvye, avant que ce Prince s'engage plus avant. Les hommes de ce temps sont trop déniaisés, le prétexte de mariage en fait choir beaucoup à la renverse.

LE PAYSAN.

J'épierai de si près leurs actions que j'en éviterai les reproches.

LA PAYSANNE.

Les plus fins y sont pris, l'Amour est plus rusé que vous. Ce n'est point avec des Lunettes qu'on découvre les intrigues des amants. En évitant le mal que nous prévoyons, nous n'avons que faire du remède.

LE PAYSAN.

Un bon mari est si rare, qu'il faudrait rallumer la chandelle du Philosophe pour le chercher.

LA PAYSANNE.

Je suis donc plus heureuse que les autres, vous ayant trouvé sans beaucoup de peine.

LE PAYSAN.

Il faut bien que je sois bon, puisque tu m'as rongé jusques aux os, et n'ayant plus de chair, tu voudrais encore te désaltérer de mon sang.

LA PAYSANNE.

Vous êtes un rieur, revenons à nos moutons, et prenez bien garde que le loup ne les mange.

LE PAYSAN.

Laissez-m'en le soin, je ne m'endormirai pas.

[SCÈNE III.
]

FAUVYE, seule.

Que je suis heureuse, et malheureuse tout ensemble. Mes félicités dans leur excès, ne se peuvent égaler qu'à mes infortunes. Quel contentement d'être aimée d'un grand Prince, mais quel déplaisir de n'oser l'aimer comme Bergère. Ce n'est pas que mon coeur ne soupire pour lui, malgré moi ; mais je suis honteuse d'y penser, et toutefois je ne sais comment faire pour le lui défendre. Ah ! Que c'est une sensible douleur d'aimer parfaitement, et de ne l'oser dire. Je vois tous les jours ce doux objet de ma vie. Je lui parle, il m'entretient, et parmi tant d'occasions si favorables, je n'ai rien de plus secret que ma peine ; comme si je me plaisais également et à souffrir, et à me plaindre, sans chercher d'autre remède. J'appréhende même que mes yeux, retenant quelque chose de l'ardeur dont mon âme est embrasée, ne décèlent ma passion. Ce qui fait que mes regards toujours vagabonds en sa présence, cherchent un objet indifférent pour s'arrêter. Je ne sais plus à qui me fier, puisque mes sens, et ma raison tiennent déjà le parti de l'amour qui me possède. Mais pourtant je suis résolue de perdre la vie plutôt que l'honneur, et de m'arracher moi-même le coeur du sein, au dernier soupir d'une affection impudique.

[SCÈNE IV].
Doraste, Fauvye.

DORASTE.

D'où me vient ce bonheur inespéré, de vous rencontrer seule aujourd'hui dans la prairie. Quelque belle pensée entretient votre esprit.

FAUVYE.

Le bonheur de ma rencontre n'est pas grand, ma condition de bergère vous le doit rendre méprisable, et en cette qualité, le soin de garder mes troupeaux, sert d'entretien à mon esprit.

DORASTE.

Le Ciel a joint tant de rares qualités à celle de bergère que la Nature vous a donnée ; que je ne suis capable de mépris que pour moi-même, ne me jugeant pas digne seulement de vous offrir, et mes voeux et mes respects : car sans mentir le bruit de vos beautés résonne déjà si puissamment par toute la terre, que si vous ne changez de condition, les Rois à l'envi quitteront et leurs sceptres et leurs couronnes, pour porter la houlette avec vous.

FAUVYE.

Il vous serait bien malaisé de me donner de la vanité dans la profession que je fais, parce que mes parents, mes habits, mes moutons, et l'objet sensible de mes propres défauts, sont autant de témoins qui vous accusent de flatterie, et qui vous en convaincront à la fin, si vous ne changer de discours.

DORASTE.

L'amour et la flatterie ne peuvent subsister ensemble ; comment voulez-vous que j'aie la liberté de feindre dans la servitude où vous m'avez réduit. Je ne suis capable que de vous aimer, et si vous en doutez, mon obéissance vous défie d'en tirer des preuves.

FAUVYE.

L'amour des hommes ne consiste qu'en paroles. Vous voudriez rendre en moi véritable votre passion imaginaire, par la force de vos discours. Mais en cela vos mérites trahissent vos desseins.

DORASTE.

Comme les passions sont différentes, les coeurs où elles s'attachent, diffèrent aussi, et d'humeur et d'inclination. Je vous fais serment que je ne sais que c'est d'inconstance ; puisque je n'ai jamais aimé que vous, aussi ne prétends-je point d'autre mérite que celui de l'affection que je vous ai vouée.

FAUVYE.

Vos visites seulement, me font rougir de honte dans ma bassesse : car mes compagnes s'imaginent que vous n'en voulez qu'à mon honneur. Changez de condition, et je changerai de croyance.

DORASTE.

Quel personnage voulez-vous que je fasse pour vous représenter la vérité de mon amour.

FAUVYE.

Celui de berger.

DORASTE.

Je le suis déjà : car depuis le jour que je vous vis, mes désirs et mes pensées ont gardé les moutons avec vous. Et s'il ne tient qu'en porter l'habit, je vous jure la foi que je vous ai donnée que demain vous serez satisfaite.

FAUVYE.

Je vous permets le change, et si je vous défends d'être inconstant.

DORASTE.

Je n'aurai point beaucoup d'honneur à vous obéir en cela n'y ayant pas beaucoup de peine ; car la fidélité et mon inclination ne diffèrent que de nom. À demain les effets de mes promesses.

FAUVYE.

Apercevant le Paysan qu'elle tenait pour son Père, s'étonne, et continue à parler à mesure qu'il s'approche d'elle.

Je crains que mon Père n'aie écouté les discours de notre entretien, il me faut changer d'action et de visage.

[SCÈNE V].
Le Paysan, Fauvye.

LE PAYSAN.

Fauvye je loue ta vertu. C'est de la sorte qu'il faut résister à ces courtisans, toutefois ils sont si rusés qu'il vaut mieux les fuir, que les combattre. L'entretien de ce jeune Prince, t'apportera plus de honte que de gloire, puisqu'il n'en veut qu'à ton honneur.

FAUVYE.

Je ne saurais me défendre de ses visites ; mais je suis fort aise que vous en soyez témoin, pour faire taire la médisance.

LE PAYSAN.

Tu parles bien, mais il faut faire encore mieux, et c'est le moyen de lui imposer silence.

ACTE II

[SCÈNE I.
]

FAUVYE, seule.

Ô qu'il est malaisé de feindre quand on aime parfaitement, je ne sais plus qu'elle mine tenir. Mon visage pâle, et mon humeur rêveuse décèlent le secret de ma passion. Et quoique mon coeur, mes yeux, et mes pensées soient également muets ; l'un publie mon amour par ses soupirs, les autres par leurs regards, et celles-ci par mes rêveries continuelles. De sorte que mon corps trahit mon âme, et de mon âme encore les puissances en sont si contraires, qu'elles ne s'accordent jamais ensemble. Et ce divorce me contraint de vivre hors de moi-même pour trouver le repos que je cherche. Ô douce vie ! Puisque mon cher Doraste en est l'âme. Ô douce vie ! Puisque ne respirant que d'amour, et ne soupirant encore que de cette passion, je trouve dans son objet le comble de toute sorte de délices. Ah ! Doraste, Doraste, que tes mérites sont Tyrans. Ils m'ont ravi le coeur, avant que j'aie eu le moyen de te l'offrir, et non constants encore ils mènent ma raison en triomphe pour m'ôter l'espérance de recouvrer ma liberté. Mais je consens à toutes ces violences, je ne t'aime que comme mon vainqueur ; car ma défaite est si glorieuse, que je ne saurais être tentée d'encourir un sort plus heureux. Voici cependant l'heure, et le lieu, où je dois recevoir des preuves réciproques de son amour, j'attendrai son arrivée à l'ombre de cet arbre, laissant charmer mes ennuis, au doux murmure de cette fontaine. Ô Dieux ! Que les moments d'une impatience amoureuse sont de longue durée. Mais ne le vois-je pas qui vient m'accoster en habit de berger, c'est lui-même.

[SCÈNE II.
] Fauvye, Doraste.

DORASTE.

Et bien ma belle, douterez-vous encore de la vérité de ma passion.

FAUVYE.

Mes yeux n'en doutent plus ; mais mon esprit est toujours dans sa méfiance.

DORASTE.

N'ai-je pas accompli mes promesses.

FAUVYE.

Oui, mais je crains qu'en changeant d'habit ; vous ne changiez d'amour.

DORASTE.

Mon obéissance est attachée à mon habit, et non pas mon affection. Il me faudrait changer d'âme et de coeur, avant qu'être capable d'inconstance.

FAUVYE.

Quelle assurance m'en voulez-vous donner.

DORASTE.

Celle qui vous plaira.

FAUVYE.

Mon honneur cherche l'abri du mariage.

DORASTE.

Je vous en offre le port entre mes bras.

FAUVYE.

Ce seraient les écueils de ma pudicité, et la mort m'est plus agréable.

DORASTE.

Croyez-vous que je voulusse ravir par tyrannie, ce que je puis conquérir par amour, gardez ma foi pour assurance.

FAUVYE.

La foi d'un amant est sujette à caution.

DORASTE.

Mais si je vous aime que pouvez-vous craindre ?

FAUVYE.

La violence de ce même amour.

DORASTE.

Le respect et l'amour ne se fausse jamais compagnie.

FAUVYE.

Je le veux croire, mais non pas l'expérimenter.

DORASTE.

Si est-ce que dans la servitude où vous m'avez réduit, je n'ai que ma parole à vous donner pour gage.

FAUVYE.

Comme les paroles se forment de vent, le vent les emporte. J'aime mieux les effets.

DORASTE.

Que voulez-vous que je fasse.

FAUVYE.

Faites-moi votre moitié, puisque vous êtes mon tout.

DORASTE.

Je n'attendais que l'honneur de vos commandements pour prétendre à cette gloire. Je me résous à vous enlever, et à vous épouser, si vous l'avez agréable.

FAUVYE.

Vous pouvez bien enlever le corps, dont vous avez ravi, et l'âme et le coeur. Je suis trop heureuse de courir votre fortune.

DORASTE.

Une barque nous attendra sur le rivage à dix heures du soir, mais cependant servons-nous de l'occasion, que L'Amour et le Temps nous présentent, et goûtons les douceurs de ce beau lieu solitaire, l'ombrage et la fraîcheur nous invitent à ce contentement.

FAUVYE.

Je le veux ; aussi bien ai-je résolu de vous faire présent d'un bouquet de fleurs ; n'ayant rien de plus digne à vous offrir.

DORASTE.

Laissez ce soin à ma bouche, elle en veut choisir les fleurs sur vos lèvres.

Il la baise.

Ô Dieux ! Qu'elles sentent bon, les appas de leur odeur me font pâmer de joie. Mais le trépas en est trop délicieux pour le craindre, je veux mourir tout à fait.

FAUVYE.

Ne parlez point de mort, quand vous mourriez de joie, je ne laisserais pas de mourir de tristesse.

DORASTE.

Mourons donc tous deux d'amour. Mais il me semble que votre sein soupire de colère, ou de jalousie, de ce que je ne cueille pas des fleurs de son jardin.

Il baise son sein.

J'en veux faire un nouveau bouquet.

Il continue toujours à parler.

Les épines de ses roses m'ont piqué, mais je crois qu'elles ont la vertu des armes de Télèphe, après m'avoir causé le mal, elles m'en donneront le remède.

Il rebaise son sein.

Me voilà guéri, mais je me plains de ma guérison, j'aime mieux ma blessure.

FAUVYE.

Vous ne prenez pas garde que le Soleil jaloux de nos félicités, se va cacher dans l'onde.

DORASTE.

Il s'est échauffé au feu de nos caresses. Ce qui lui fait hâter sa course pour éteindre l'ardeur dont il est embrasé. Vos commandements me pressent plus que lui. Adieu, je vous laisse mon coeur, mon âme, mes pensées, et n'emporte rien que mon corps animé de votre amour.

FAUVYE.

Qu'avez-vous fait de mon coeur.

DORASTE.

Ne savez-vous pas qu'il est dans le mien, et que de la sorte vous les possédez tous deux ensemble.

FAUVYE.

Si j'emporte votre coeur, vous emportez mon âme, puisque vous êtes ma vie, adieu.

DORASTE.

Je ne saurais vous dire adieu. La voix et le courage me manquent également.

[SCÈNE III].

PANOPPE, seul.

On dit que l'Amour est tout-puissant, mais je me moque de sa force, il a beau porter des traits, mon coeur est à l'épreuve, et le feu de son flambeau ne saurait faire fondre la glace de mon humeur. Je veux que ses ailes le fassent voler partout, il n'est point d'entrée dans mon âme, et quoiqu'il cache ses ruses sous son bandeau, j'ai l'esprit assez clair pour en percer les ténèbres. Tellement que ma liberté donne des limites à son Empire. Ce n'est pas que je n'aie aimé autrefois, mais mon amour allant toujours de pair avec mon espérance, le plaisir et l'utilité animaient également ma passion, et dans mon intérêt, la raison lui servait de guide. Je voudrais que le Prince Doraste, eût les mêmes sentiments. Mais il s'est laissé surprendre avec tant d'avantage, de cet ancien ennemi de notre repos, que quand il aurait le courage de lui résister, il n'a plus le pouvoir de le vaincre. Toutefois s'il est vrai que les délices de la jouissance assouvissent l'appétit de nos amoureuses passions, il peut tirer son remède de la cause de son mal, et mener en triomphe celle, qui lui fait la loi. Le voici qui vient m'accoster, je voudrais être assez hardi pour lui donner ce conseil.

[SCÈNE IV].
Panoppe, Doraste.

DORASTE.

Cher ami, l'occasion de m'obliger se présente. Il est temps de me rendre les effets du service que tu m'as voué, je te somme de ta promesse.

PANOPPE.

Si vous désirez quelque chose de moi, mon Prince, adressez-vous à vous-même, puisque je suis tout à vous ; ne savez-vous pas que vos désirs font mes volontés ; et que je ne suis point capable d'obéissance que pour vos seuls commandements.

DORASTE.

Je ne saurais douter de ton affection en mon endroit, si tu m'en tends les preuves que je désire. Prête-moi ton secours pour faire réussir le dessein que j'ai d'enlever Fauvye, et de l'épouser à la première occasion qui se présentera.

PANOPPE.

Au lieu de tirer des preuves du service que je vous ai voué, vous voulez exiger de moi des témoignages de ma perfidie. La même affection qui me rend vôtre, me donne le courage, et la force de résister à la passion qui vous domine, comme inséparable de votre malheur.

DORASTE.

Tu veux donc sous un faux prétexte d'amitié, troubler le repos de ma vie. Je vois bien que tu ne connais pas le pouvoir de la belle passion qui me possède, ton courage et ta force me serviront de nouvelles armes dans ta résistance, pour t'immoler à ma fureur. Mon esprit résolu n'a que faire de ton conseil, et mon autorité absolue, me fournira le secours que tu me refuses.

PANOPPE.

La partie est mal faite d'un sujet contre son Prince, et d'ailleurs votre amour et votre colère sont si redoutables, dans votre puissance souveraine, que je ne saurais vous résister, et quoique j'en aie la volonté, j'en perds le courage. Commandez-moi ce qui vous plaira, je vous obéirai, et si mon obéissance est criminelle, j'en effacerai la tache avec mon sang.

DORASTE.

Ne t'est-ce pas toujours de l'avantage de partager avec moi, et la gloire, et la honte qui pourraient accompagner mes entreprises. Tu dois attendre ta fortune de mon destin puisque c'est lui seul qui peut ourdir la trame des beaux jours de ta vie. Dispose donc toutes choses à l'accomplissement de mon dessein. L'heure du départ s'approche.

PANOPPE.

J'y apporterai autant de soin que de diligence.

[SCÈNE V].

FAUVYE, [seule].

Que j'ai peu de courage pour avoir tant d'amour. Je suis tout à fait résolue de courir la fortune de mon amant, et toutefois je demande encore conseil à ma pudeur ; comme si j'appréhendais la jouissance du bien que je désire. Je fais ce qui m'est possible pour chasser la crainte qui me poursuit, mais c'est en vain, tout m'épouvante. Le murmure d'une fontaine, le gazouillis d'un ruisseau, le branle d'une feuille d'arbre, le ramage des oiseaux, et le Zéphyr même tiennent également mon esprit en alarmes ; et si est-ce qu'au plus fort de ma crainte je ne saurais dire de quoi j'ai peur. Mais quoi ce sont des accidents affectés à ma passion, le chemin est trop beau pour m'arrêter, il faut fouler aux pieds toutes ces épines.

[SCÈNE VI].
Doraste, Fauvye.

DORASTE.

Voici le ravisseur qui vient chercher le corps de son âme.

FAUVYE.

Vous faites bien de le venir chercher : car il était en chemin de s'aller joindre à elle. Mais avant que partir, donnez-moi cette satisfaction de renouveler les promesses que vous m'avez faites.

DORASTE.

Je voudrais maintenant que mon coeur se peut métamorphoser en langue pour vous confirmer les assurances de fidélité que vous désirez. Mais dans mon impuissance je prends les Dieux à témoin que je changerai plutôt de vie que d'amour, et si je suis parjure, je destine ma tête à leur vengeance.

FAUVYE.

Il faut nécessairement que je vous croie ; car toutes les puissances de mon âme tiennent déjà votre parti. Les Dieux me donnent à vous, et j'y consens sous l'autorité de votre loi royale. Fuyons loin d'ici.

[SCÈNE VII.
] Le Paysan, la Paysanne.

LE PAYSAN.

Il me semble que j'ai ouï du bruit à la chambre de Fauvye. Je suis toujours en méfiance depuis que notre Prince contrefaisant le Berger, vint garder les moutons avec elle. J'appréhende fort que ce chat ne mange notre fromage.

LA PAYSANNE.

Vous savez bien ce que je vous en ai dit, il n'est point de fumée ans feu.

LE PAYSAN.

Peut-être que de mal je n'en aurai que la crainte ; Fauvye, Fauvye, elle ne répond point. Ouvre la porte Fauvye. Je n'entends que le vain raisonnement de mes cris. Notre Prince l'a enlevée sans doute, mais le Roi m'en fera raison, sa justice ne saurait souffrir les reproches d'une telle violence, je m'en vais de ce pas me jeter à ses pieds.

LA PAYSANNE.

Si vous eussiez suivi mon conseil, vous ne seriez pas en cette peine.

[SCÈNE VIII].
Panoppe, un Page.

PANOPPE.

C'est être bien malheureux de porter la peine du crime d'autrui. Nous ne contribuons que par force au dessein de notre Prince. Et toutefois nous courons le hasard d'être punis du mal qu'il a fait. Ma foi si je n'étais engagé si avant je changerais de condition ou de maître.

LE PAGE.

Vous avez raison, mais on doit toujours prendre le temps, comme il vient. Il faut courir de grands hasards pour faire une grande fortune.

[SCÈNE IX].
Paysan, Panoppe, un Page.

Le Paysan sort.

PANOPPE.

Où vas-tu ? Arrête.

PAYSAN.

Messieurs je vous crie merci, sauvez-moi la vie, voilà ma bourse. Je m'en allais trouver le Roi pour me faire rendre ma fille, que le Prince Doraste son fils a enlevée.

[PANOPPE].

Suis-nous, et remercie les Dieux du bonheur de notre rencontre.

ACTE III

[SCÈNE I].
Agatocles, un de ses Conseillers.

AGATOCLES.

Ah ! Que les Dieux me vendent cher les félicités de mon Hyménée. Je me pouvais vanter d'avoir un jeune Hercule, qui en son enfance avait déjà écrasé les serpents des guerres civiles. C'était la consolation de ma vieillesse, l'espérance de mon peuple, l'appui de mon Royaume, l'ornement de ma Cour, et la terreur, et l'effroi de mes ennemis. Mais de ce bien les Dieux ne m'en ont donné la jouissance que pour m'en faire ressentir la privation. Perte si sensible, que comme je n'ai rien plus à espérer, aussi n'ai-je rien plus à craindre.

CONSEILLER.

Sire, votre Majesté se plaint d'un malheur dont elle n'aura que les menaces. L'absence de monseigneur le Prince, Monseigneur votre Fils, nous présage plutôt une fuite volontaire qu'une perte infaillible. Et son départ précipité fait croire que l'Amour lui tient compagnie.

AGATOCLES.

Les éclairs devancent les foudres. L'absence de mon Fils est l'avant-courrière de sa mort. Mon âme est trop affligée pour être capable de consolation.

CONSEILLER.

Sire, les grands malheurs sont réservés pour les grands esprits ; afin que la force de leur courage, soit proportionnée à la pesanteur de leur fardeau. De sorte que votre magnanimité peut supporter aisément cette infortune, quand les nouvelles en seraient aussi véritables qu'incertaines.

AGATOCLES.

C'est manquer de courage de vouloir résister à une douleur dont la plaie est incurable. En prolongeant mes jours j'accrois le nombre de mes peines.

[SCÈNE II].
Androcle député, Agatocles, un de ses Conseillers.

ANDROCLE.

Sire, mes soins et ma diligence ont été inutiles. Je n'ai jamais su apprendre des nouvelles de Monseigneur le Prince, Monseigneur votre Fils en tous les divers lieux où j'ai été. Un Matelot toutefois m'a assuré que hier au soir une barque pleine de gens déguisés, abandonna le port au plus fort de la tempête, mais non pas sans courir le danger du naufrage.

AGATOCLES.

Ô funeste nouvelle ! Grands Dieux ne m'avez-vous fait présent d'un sceptre, et d'une couronne qu'à condition de me rendre le plus misérable du monde ? Que voulez-vous que je fasse de mes grandeurs et de mes richesses, en l'âge où je suis, si vous engloutissez dans l'onde le seul héritier de mon Empire ? Quel prodige de cruauté, de m'arracher le coeur du sein sans me faire mourir, ou plutôt après m'avoir ôté la vie, de rendre ma mort vivante pour éterniser mes douleurs ? Me voilà donc maintenant à l'abri de vos foudres, puisque vous m'aurez réduit en cendres ; car en effet que suis-je autre chose qu'un peu de cendre, et de poussière détrempées dans l'eau de mes pleurs, ma constance rend ses derniers efforts.

CONSEILLER.

Que votre Majesté réserve ses soupirs et ses plaintes pour la vérité de ce malheur, il semble qu'elle veuille célébrer les funérailles d'un homme vivant, il y a plus de sujet d'espérer, que de craindre.

AGATOCLES.

L'espérance ne vit plus en moi, et l'appréhension mortelle dont je suis atteint, est un funeste présage de mon infortune. Puisque Doraste est privé de la lumière du jour, celui-ci sera le dernier de ma vie.

[SCÈNE III].
Doraste, Fauvye, Panoppe, Paysan, Pilote.

DORASTE.

Que ne te puis-je ôter le sentiment de tes maux, de même que j'en souffre la douleur, ma chère vie. Je n'endure que pour toi, et toutefois tes peines n'en sont point diminuées.

FAUVYE.

Tous ces nouveaux témoignages de votre amour, sont autant de nouvelles plaies que vous faites dans mon âme. Car comme vous ne souffrez que pour moi, je n'endure que pour vous.

DORASTE.

Je ne dirai donc plus que je t'aime, puisqu'aussi bien mes paroles ne sauraient exprimer la vérité de mon amour ; mais comment pourrai-je cacher le ressentiment que j'ai de tes peines.

PANOPPE.

Il faut changer de discours. Ce n'est pas tout d'avoir évité les écueils de la mer, on doit songer maintenant aux dangers que nous pouvons encourir sur la terre.

DORASTE.

J'approuve votre conseil, mais à quoi se peut-on résoudre, parmi tant de malheurs qui nous assaillent de tous côtés.

FAUVYE.

Nous sommes sous la protection des Dieux, que pouvons-nous craindre.

DORASTE.

En effet l'espérance de leur secours, et les appas de votre chère compagnie sont de puissants charmes pour soulager mes ennuis.

PANOPPE.

Les Dieux ne font plus de miracles, il faut agir avec eux pour mériter leur assistance. Et à cet effet le conseil du Pilote nous servira de guide.

PILOTE.

Nous ne pouvons prendre port que sur les terres du Roi Pandoste, il n'est point d'abri ni plus proche, ni plus assuré.

DORASTE.

J'aime mieux me fier à l'inconstance de la mer, et à la légèreté des vents, qu'à cet ancien ennemi de ma race. Sa cruauté et sa perfidie sont plus redoutables que les tempêtes.

FAUVYE.

Les vents et les flots n'ont point d'yeux ni d'oreilles ; peut-être que l'objet de nos misères ou la triste harmonie de nos cris pourront émouvoir ce Tyran.

PANOPPE.

Puisque la fortune nous donne le choix de ces divers dangers, cherchons la pitié parmi les hommes, plutôt que parmi les ondes ; que si nos peines sont inutiles, cette consolation nous demeurera, d'avoir manqué de bonheur, plutôt que de prudence.

PAYSAN.

Il faut s'éloigner des dangers apparents, comme des écueils, et des Sirènes. Pour moi j'aimerais mieux être mangé des vers, que des poissons.

PILOTE.

Notre perte est infaillible sur la mer ; que si elle est incertaine sur la terre, il n'y a point de conseil à prendre.

DORASTE.

Changeons donc de nom et de qualité, et disons-nous habitants de Candie, pour donner moins de jour à la vérité, de peur que ce perfide Pandoste ne nous dresse quelque embûche.

FAUVYE.

Je ne saurais changer de nom, ni de qualité en quelque lieu que je sois. Je veux toujours porter le nom de votre coeur, et la qualité de votre servante.

DORASTE.

Vous pouvez bien porter le nom de mon coeur, puisque vous l'êtes en effet, mais pour la qualité de servante, vos perfections nous trahiraient, celle de Maîtresse vous sera plus convenable, et à vous plus utile.

PANOPPE.

Ne changeons donc point d'opinion, le temps s'échappe peu à peu de nous : et comme les astres versent sans cesse sur nos têtes leurs influences : peut-être qu'en ce moment les bonnes se répandent inutilement.

PAYSAN.

L'occasion s'ensuit aussi bien que le temps, et tous deux courent si vite, qu'il est bien malaisé de les atteindre.

PILOTE.

Prenons toujours les Dieux pour protecteurs, puisque dans le port nous courons danger de naufrage.

DORASTE.

C'est le seul appui qui nous reste, en l'extrémité où nous sommes réduits.

ACTE IV

[SCÈNE I.
] Le Roi Pandoste, Le Prévôt.

PANDOSTE.

J'ai appris qu'une jeune Dame étrangère était arrivée hier au soir. Le récit qu'on m'a fait de sa beauté, me donne l'envie de la voir, et j'en meurs d'impatience, sans savoir pourquoi.

LE PREVOT.

Votre Majesté peut recevoir ce contentement à toute heure. Sa puissance absolue change tous ses désirs en effets. Mais la voici sans doute, son habit étranger m'en donne la créance.

[SCÈNE II].
Doraste, Fauvye, Panoppe, Paysan.

DORASTE.

Sire, nous venons rendre l'hommage de nos devoirs à votre Majesté, et en lui demandant sa protection, lui offrir en passant nos très humbles services.

PANDOSTE.

Vous êtes arrivés sans y penser en votre pays, ou plutôt en votre maison : car ce Royaume vous servira d'abri contre toute sorte d'incommodités ; mais quelle est votre nation, et de quel côté se termine votre voyage ?

DORASTE.

Nous sommes de Candie, et allons vers la côte visiter un de nos parents. Cette jeune Damoiselle est ma compagne de lit et de fortune, comme ayant été marié avec elle depuis peu.

PANDOSTE.

Je me réjouis grandement de votre arrivée, et vous offre avec ma protection tout ce qui sera nécessaire pour votre voyage. Allez vois les raretés de mon Palais, tandis que je m'entretiendrai avec votre chère Épouse. Sa chasteté, et mon âge vous défendent d'en être jaloux.

DORASTE.

Que pourrais-je craindre dans votre Palais, si c'est un temple où l'on ne sacrifie qu'à la vertu.

[SCÈNE III.
] Le Roi Pandoste, Fauvye.

PANDOSTE.

Il faut que je confesse, que je n'ai rien vu de si beau que vous. Vos appas sont si doux, et vos grâces si charmantes, qu'en l'âge où je suis, je n'en puis parler qu'en soupirant. Vos yeux ont allumé la glace de mon coeur, et je ne m'étonne pas de cette merveille, puisque votre teint est tout de feu, quoiqu'il soit tout de neige.

FAUVYE.

Comme je ne suis belle qu'aux yeux de mon époux, je n'ose le croire que quand lui-même m'en assure. Et de me vouloir persuader que mes yeux vous aient rendu amoureux, il n'y a pas beaucoup d'apparence. Parce qu'ils ont donné tout l'amour qu'ils avaient à celui qui me possède : et hors de lui, tous les objets du monde leur sont indifférents.

PANDOSTE.

Ce n'est pas pour vous tenter de vanité que je parle de vos perfections, j'en publie la grandeur, parce que j'en ressens la force. Et quoique vos yeux aient donné tout l'amour qu'ils avaient, leur nature aimable les fait toujours aimer, et cette vérité m'est si sensible, que je ne la puis taire.

FAUVYE.

Je n'ai point d'autre perfection que celle de savoir aimer uniquement mon époux. Et mes yeux présagent plutôt la pluie que le beau temps, en l'absence de leur Soleil.

PANDOSTE.

Ne me sera-t-il point permis de vous demander la guérison du mal que vous m'avez fait ; que si vos yeux me menacent de la pluie mon sort n'en sera pas moins glorieux. J'aime autant encourir le naufrage dans l'eau de leurs larmes, que l'embrasement dans le feu de leurs regards.

FAUVYE.

Si votre mal est véritable, demandez-en le remède à la raison ; s'il est imaginaire, votre imagination vous guérira.

PANDOSTE.

Si la raison me pouvait guérir, je n'implorerais pas votre pitié ; que faut-il que je fasse ? Que voulez-vous que je devienne ? Rendez-moi la liberté que vous m'avez ôtée, ou agréez ma servitude ?

FAUVYE.

Votre Majesté m'accuse d'un crime dont mes pensées sont innocentes ; comment pourrais-je vous avoir ravi sa liberté dans la servitude où je suis réduite ?

PANDOSTE.

Je veux croire que vos pensées sont innocentes de ce ravissement puisque vous l'avez fait sans y penser, mais vos beautés en sont coupables ; et comme vous devez répondre d'elles, je vous demande le remède du mal qu'elles me font.

FAUVYE.

Si votre Majesté ne meurt que des blessures que je lui ai faites, elle se peut vanter d'être immortelle.

PANDOSTE.

Les douleurs d'un mal incurable sont plus insupportables que la mort, et le mien est de cette nature, si vous m'en refusez la guérison.

FAUVYE.

Votre Majesté prêche un rocher : car j'ai le coeur de roche contre toutes ces atteintes. Mon honneur et ma vie ne sont qu'une même chose, qui aspire à l'un, conspire contre l'autre.

PANDOSTE.

Je rends les armes à votre chasteté, elle mérite les couronnes du triomphe. Et je suis fort aise d'être témoin de sa gloire, aussi bien qu'admirateur. Mais sans mentir je ne saurais dire quel des deux emporte l'avantage, ou de votre esprit, ou de votre corps : car le Ciel a comblé l'un de tant de vertus, et la nature l'autre de tant de beautés, que j'en demeure également ravi, sans savoir à qui donner le prix.

FAUVYE.

Je ne mérite point de louanges pour ma chasteté. Parce que c'est une vertu qui est propre et affectée à celle de notre sexe. La seule gloire que je prétends, c'est de pouvoir témoigner à votre Majesté que je suis sa très humble servante.

PANDOSTE.

Je crois que votre époux vit en impatience de vous revoir, allons soulager ses inquiétudes.

[SCÈNE IV.
] Le Roi Agatocles, avec des Ambassadeurs qu'il envoie en divers Royaumes pour apprendre des nouvelles de son fils.

AGATOCLES.

Parcourez tout le monde en la recherche de mon repos. Et ne revenez pas sans ramener mon fils, que pour célébrer mes funérailles. Mes jours et les siens sont ourdis d'une même trame et par une même main, et mon sort est inséparable de sa destinée.

LES AMBASSADEURS.

Sire, nous emploierons tout le temps de notre vie à la recherche de ce précieux trésor. Votre Majesté peut dormir en repos, tandis que nous veillerons pour l'établir avec toute sorte de diligence.

AGATOCLES.

Vous pouvez déjà savoir le prix de la récompense que je vous prépare, par l'importance du service que vous me rendez, j'attends l'heure de votre départ avec impatience.

LES AMBASSADEURS.

Sire, puisque l'honneur et la gloire sont inséparables des services qu'on rend à votre Majesté, nous ne prétendons point d'autre récompense. Quel plus grand avantage saurions-nous espérer, que celui de lui témoigner notre obéissance, et notre affection, et notre fidélité.

AGATOCLES.

L'emploi que je vous donne, vous doit faire connaître en quelle considération je vous tiens. Et si votre fortune dépend de ma puissance, mes faveurs surpasseront votre ambition.

[SCÈNE V.
] Le Roi Pandoste, avec son Prévôt.

PANDOSTE.

Ô que l'amour est redoutable ! Que son bandeau est obscur, puisqu'il aveugle également, et mes sens et ma raison ! Que son flambeau est ardent, puisque mon sang tout gelé dans mes veines s'enflamme d'une nouvelle vigueur ! Que ses traits sont acérés, puisqu'ils ont blessé mon coeur, que l'âge rendait aussi dur que la pierre ! Et que ses coups sont inévitables, puisque par un seul regard mon âme a été réduite en servitude. Cette jeune étrangère est la belle cause de tous ces maux, et la douce ennemie de mon repos. Et pour un dernier malheur, sa vertu veut que je meure de la blessure que sa beauté m'a faite.

LE PREVOT.

Sire, votre puissance absolue, est l'unique remède de votre mal.

PANDOSTE.

Comment puis-je faire la loi à mon vainqueur. Le règne de ma puissance absolue est expiré. L'amour est assis sur le trône de mon Empire.

LE PREVOT.

Les âmes les plus passionnées trouvent souvent le remède de leur mal dans le désespoir de sa guérison. Votre Majesté doit tenter toute sorte de périls, pour sortir du danger où elle se trouve.

PANDOSTE.

Sers-moi de guide dans mon aveuglement. Une mort soudaine est préférable à une vie languissante.

LE PREVOT.

Si votre Majesté agrée mon Conseil, je ferai prisonnier par son commandement le mari cette jeune étrangère, sur le prétexte apparent que c'est un espion, et avec la moindre preuve, l'ayant convaincu de ce crime, et condamné à mort, votre Majesté lui pourra faire grâce, en recevant celle qu'il désire.

PANDOSTE.

Je veux suivre ton avis. De quelque façon que tu me rendes heureux, j'en louerai toujours l'entreprise.

[SCÈNE VI.
] Doraste, Fauvye, Panoppe, Paysan.

DORASTE.

J'ai bien reconnu que cette âme toute noire de vices était déjà embrasée du feu de sa lubricité. Il faut songer à la retraite : nos vies, et mon honneur courent un même danger.

FAUVYE.

Le plutôt est trop tard pour notre assurance : mais encor que ce Tyran en veuille à mon honneur, plutôt qu'à ma vie, j'éteindrai de mon sang ses flammes criminelles, pour me sauver en me perdant.

PANOPPE.

Il faut tenter une seconde fois le péril de la mer. La Fortune se lassera à la fin de nous poursuivre.

PAYSAN.

C'est mourir continuellement que de vivre toujours en alarme. Suivons notre destin sans contrainte.

[SCÈNE VII.
] Doraste, Fauvye, Panoppe, Paysan, Le Prévôt avec ses gens.

LE PREVOT.

Je vous fais prisonnier de la part du Roi. Rendez les armes.

DORASTE.

De quel crime nous accuse-t-on.

LE PREVOT.

Vous en saurez trop tôt la vérité.

FAUVYE.

Ô quelle injustice ! Ma vie ne t'affliges pas, les Dieux sont protecteurs de l'innocence.

DORASTE.

J'ai du regret qu'en traînant mon corps en prison, on n'y amène aussi ton coeur, que je porte dans le sein, mais mon courage soulagera ses inquiétudes. Adieu, tire ta consolation de ma constance.

ACTE V

[SCÈNE I.
] Le Roi Pandoste, Fauvye.

PANDOSTE.

Il n'y a plus de feinte en ma passion, je vous aime parfaitement.

FAUVYE.

Comment puis-je croire que vous m'aimez, ayant fait emprisonner mon âme ?

PANDOSTE.

De quoi vous pouvez-vous plaindre ? Vous tenez mon coeur en captivité.

FAUVYE.

Je n'ai jamais eu d'esclave déloyal.

PANDOSTE.

De quelle perfidie me pouvez-vous convaincre ?

FAUVYE.

De celle d'avoir accusé de trahison un innocent ?

PANDOSTE.

Si mon amour l'a accusé, mon amour le peut absoudre.

FAUVYE.

Quelle justice puis-je attendre d'un juge si coupable ?

PANDOSTE.

Est-ce un crime de vous aimer ?

FAUVYE.

Ce n'est pas un crime à la vertu. Mais bien à une âme vicieuse comme la vôtre.

PANDOSTE.

Si ma passion est criminelle, vos beautés doivent porter la peine de leur crime.

FAUVYE.

Mes beautés ne vous ont jamais prêché que la chasteté, dont elles ont sucé le lait dès leur enfance.

PANDOSTE.

La cruauté vous sied bien, parmi tant de douceurs, et de grâces, dont la nature vous a comblée. Mais souffrez que je vous dise, que si vous mettez à prix vos bonnes grâces, je les achèterai de ma vie.

FAUVYE.

J'en accepte la condition pour vous obliger. Mourez donc du regret de ne les mériter pas ; et je vous promets d'honorer votre mémoire, et de chérir vos cendres.

PANDOSTE.

Si mon ombre pouvait posséder votre corps, après mon trépas, je vous rendrais bientôt contente. Mais Charon ne repasse jamais deux fois une ombre dans sa barque.

FAUVYE.

Vous êtes jaloux de votre ombre. Vous n'aurez pourtant que la mienne pour objet de votre passion. Car si j'avais mille vies, je souffrirais mille morts, avant que servir de proie à votre lubricité.

PANDOSTE.

Vos rigueurs continuelles présagent la mort de votre Époux.

FAUVYE.

Mon époux n'est point immortel. Si son destin veut qu'il meure ; que votre tyrannie en soit le bourreau, je n'en espère point d'autre grâce.

PANDOSTE.

Quelle raison pouvez-vous espérer d'un homme à qui vous l'avez ôtée. Votre cruauté me fait porter le nom de Tyran, et le désespoir où vous m'avez réduit, m'en fera faire l'office.

FAUVYE.

Soyez plus Tigre que les Tigres. J'ai plus de courage que vous n'avez de force. Car dans ma faiblesse, je me moque de votre pouvoir.

PANDOSTE.

Ne savez-vous pas que la vie de votre époux est entre mes mains.

FAUVYE.

Et les foudres aussi en celles des Dieux.

PANDOSTE.

Puisque mon trépas est inévitable, j'aime autant être réduit en cendres par leurs foudres, que par celui de vos yeux. Mais vous pouvez modérer la rigueur de mon sort, et me faire courir une plus douce fortune. Une seule de vos faveurs peut racheter la vie de votre époux.

FAUVYE.

Toute la faveur que vous pouvez attendre de moi, c'est de vous assurer que je ne vous en ferai jamais ; afin que vous ne perdiez plus votre temps, et que vous employiez ailleurs votre peine. L'honneur est plus cher que la vie.

PANDOSTE.

Je vois bien que ma soumission anime votre arrogance. Je déchargerai le fardeau de ma colère sur la tête de votre époux.

FAUVYE.

C'est une lâche vengeance ; mais s'il faut mourir. Un trépas glorieux est toujours préférable à une vie infâme.

[SCÈNE II].
Pandoste, Fauvye, Les Ambassadeurs du Roi Agatocles.

LES AMBASSADEURS.

Sire, le Roi de Sicile, notre souverain Seigneur, nous a envoyés en ambassade vers votre Majesté, pour lui demander l'élargissement de Monseigneur son fils, détenu captif dans vos prisons. Et à même temps la punition d'une certaine Bergère, sa compagne, comme seule cause de sa fuite.

PANDOSTE.

Que le Prince de Sicile soit devenu captif dans mes prisons ! L'apparence en est trop faible ; êtes-vous bien informés de la vérité.

LES AMBASSADEURS.

Sire, nous avons de si fortes assurances, que nous n'en pouvons plus douter.

PANDOSTE.

Qu'on élargisse cet étranger, nous saurons ce qui en est. Je conjure les Dieux de favoriser en cela, et mes désirs et mes espérances.

LES AMBASSADEURS.

Sire nos voeux sont accomplis. C'est lui-même. Nous demandons maintenant justice à votre Majesté, pour faire punir cette bergère.

[SCÈNE III].
Pandoste et ses gens, Fauvye, Les Ambassadeurs du Roi Agatocles, Doraste et le Paysan.

DORASTE.

Elle est compagne de ma fortune. Sa vie et la mienne n'ont qu'un même sort.

PANDOSTE.

Son âge la rend excusable, il vaut mieux punir ce vieillard en qualité de Père, pour apprendre à ses semblables d'instruire mieux leurs enfants.

LE PAYSAN, à genoux.

Sire, ce n'est point ma fille. Il y a tantôt quinze ans que je la trouvai dans une petite nacelle sur le rivage de la mer, où le vent de sa bonne fortune l'avait faite surgir. Et voici une bague qu'elle avait pendue au col.

PANDOSTE.

Quel prodige de bonheur, cette bague déchire le bandeau de mon aveuglement, pour me faire reconnaître ma fille ; que je t'embrasse, cher objet de mes félicités. Je n'ose me dire ton père, si tu ne me pardonnes le crime qui m'en a fait perdre la qualité. Mais tu ne me refuseras pas ta grâce, puisque les Dieux m'accordent la leur. Je consens que tu sois toujours bergère ; mes Royaumes seront tes moutons : mon Sceptre te servira de houlette : et ma couronne de guirlande de fleurs. Et ce Prince sera ton berger et ton époux.

FAUVYE.

Sire, je porterai toujours la qualité de votre servante, avec celle de votre fille, dont vous m'honorez aujourd'hui ; et comme je tire mon bonheur de vos félicités, je ne me réjouirai jamais que de votre contentement, et votre seule volonté sera ma destinée.

PANDOSTE.

Il faut rendre grâce aux Dieux de notre commune allégresse. Mais je vous demande mon Prince, du mauvais traitement que vous avez reçu en cette Cour, oubliez le passé en faveur de l'avenir.

DORASTE.

Le souvenir en est déjà effacé de ma mémoire, et en sa place j'y ai gravé celui de la faveur signalée, dont votre Majesté m'honore, en m'acceptant pour son gendre. Faveur qui m'est si chère, et en si forte considération, que je n'aurai jamais pensée ni désir, que pour en méditer la reconnaissance par toute sorte de services.

PANDOSTE.

Le présent que je vous fais de ma fille, n'est pas une faveur, puisque vous la méritez. Je vous rends en cela ce que je vous dois. Vivez heureux et contents, toutes mes joies se terminent dans vos prospérités. Messieurs les Ambassadeurs, vous contracterez de ma part, cette alliance avec le Roi de Sicile, votre Maître sous la foi de la parole que je vous donne.

LES AMBASSADEURS.

Nous exécuterons fidèlement les commandements de votre Majesté.

PANDOSTE.

Allons cependant célébrer dans mon Palais, la fête d'une joie si publique.

 


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