ZÉNOBIE REINE D'ARMÉNIE

TRAGÉDIE

M. DC. LIII. AVEC PRIVILÈGE DU ROI.

Par Mr DE MONTAUBAN.

À PARIS, Chez GUILLAUME DE LUYNE, au Palais, en la Salle des Merciers, sous la montée de la Cour des Aides.


Texte établie par Paul FIEVRE, juin 2018

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 19/09/2018 à 19:22:31.


À MADEMOISELLE D'ARPAJON.

MADEMOISELLE,

Je n'ai pas assez de présomption pour croire que je vous fais un présent digne de vous, en vous offrant ZÉNOBIE Reine d'Arménie. Je vous demande seulement une protection que Monseigneur je Duc votre Père m'a fait l'honneur de me dire que vous m'accorderiez. Il a vu ZÉNOBIE sur un superbe Théâtre, et ce qu'il n'a pas cru indigne de ses yeux, il m'a assuré qu'il ne déplairait pas aux vôtres : c'est sur la foi de sa parole inviolable, que cette Reine ose paraître devant vous ; elle a autrefois rencontré son Asile, dans la générosité des Romains qui l'ont vengée de ses deux maris qui furent ses persécuteurs, et ses tyrans : elle vous demande la même grâce pour se justifier à la postérité de la poursuite de sa vengeance : ZÉNOBIE, sans ce secours que j'implore pour elle passerait pour cruelle ; quoiqu'elle ne soit que généreuse et ce qui n'est en elle qu'une vertu, deviendrait une passion ; sa colère qui est légitime et que les crimes de ses époux ont fait naître, passerait pour un autre crime, et que l'ardeur qu'elle a de se faire rendre Justice, pour un dérèglement de sa volonté. Enfin MADEMOISELLE si vous ne lui tendez la main, on la condamnera de trop de sévérité, et on lui souhaitera peut-être la mort après celle de ses maris : mais vous aurez de la bonté pour elle, et votre illustre nom révéré de toute la terre la garantira de ce reproche : sous cet appui elle ne craindra point de sinistre jugement de son Siècle ni de la postérité, et je n'ai pas de peine à me persuader que tout le monde aura du respect pour un ouvrage que ma plume vous consacre, et qui portera vos livrées : si ZÉNOBIE est généreuse, la Princesse sa fille ne l'est pas moins, et je m'assure que vous l'aimerez encore plus que la mère : elle combat de vertu et de générosité avec elle : mais quelque grande que soit cette vertu, elle n'est que l'ombre de la vôtre qui est aussi illustre que votre naissance : vous la posséder héréditairement comme le bien de vos Pères : c'est dans votre maison une grâce infuse, et une heureuse nécessité de naître vertueux : vous n'aurez besoin pour la former, ou pour la cultiver ni d'expérience, ni d'exemples étrangers : vous n'avez qu'à vous souvenir de l'histoire de votre Maison, et pour tout dire qu'à jeter les yeux sur celle de Monseigneur le Duc votre Père, dont toute la vie est un tissu en grandeur et généreuses actions qui répandent des lumières qui éclaireront tous les siècles : souffrez-moi donc à l'ombre de cette vertu, et faites grâce à ma témérité si j'ose prendre le titre qui m'est si glorieux de,

MADEMOISELLE,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

DE MONTAUBAN.


À ZÉNOBIE DE MONSIEUR DE MONTAUBAN.

SONNET.

De deux Maris vivants femme ingrate et fidèle

À qui l'amour t'unit pour te persécuter,

Puisque tes deux Tyrans inhumaine et cruelle,

Qui sans blesser ta gloire as pu les imiter.

Reine trop de fureur te rendrait criminelle,

Ne ressusciter pas pour la ressusciter :

Et puisque MONTAUBAN te veut rendre immortelle,

En la faisant mourir, tu dois le mériter.

Je sais que leur ardeur par le crime allumée,

Est un lâche attentat dessus ta renommée

Mais en cessant de vivre ils sont dignes d'amour.

Car si tu dois haïr ceux qui t'ont outragée

Comme leurs propres mains leur ôtèrent le jour,

Ne dois-tu pas aimer ceux qui t'en ont vengée ?

DE S. GILLES.


QUATRAIN.

Faire des Vers comme un Homère,

Et comme un Cicéron régner par le discours :

C'est ce que MONTAUBAN sait faire,

Et dont on n'a point vu d'exemple de nos jours.

G. B.


ACTEURS.

ZÉNOBIE, Reine d'Arménie.

PERSIDE, Fille de Zénobie et de Rhadamiste.

BÉRÉNICE, Fille d'honneur de Zénobie.

RHADAMISTE, Roi d'Ibérie.

TIRIDATE, Roi des Parthes.

PHRAARTE, Fils de Tiridate.

HELVIDIUS, Consul et Général des Romains.

CORBULON, Consul et député des Romains.

LÉONTIN, Seigneur Arménien.

GARDES, Romains et Arméniens.

La Scène est dans le Palais Royal d'Artaxate, Capitale des Parthes.


ACTE I

SCÈNE I.
Zénobie, Bérénice.

ZÉNOBIE.

Ardente passion qui règne sur mon âme,

Qui contre deux Maris fais agir une femme,

Arme des malheureux, espoir des affligés,

Tison toujours fumant au coeur des outragés,

5   Doux poison de mes sens, agréable supplice,

Esprit du désespoir, ma dernière justice,

Vengeance, c'est de toi que j'attends mon secours ;

Toi, que sans rencontrer je cherchais tous les jours ;

Toi, qu'ici réclamait mon âme infortunée,

10   Et par les mains de Rome enfin qui m'es donnée,

Mon coeur pour ces tyrans dignes de cet aveu

N'est plus qu'un ciel d'orage et qu'un trône de feu,

Qu'un siège empoisonné de haine et de divorce,

Qu'un soleil sans chaleur, et qu'un astre sans force :

15   Le Consul est vainqueur, ils sont entre ses mains.

Il venge ma querelle, et celle des Romains,

Et son bras généreux répare par les armes

Et l'honneur du Sénat, et celui de mes larmes,

Rome me fait leur Juge en ce double intérêt,

20   Et déjà de leur mort j'ai prononcé l'Arrêt.

BÉRÉNICE.

Mais, Madame, après tout, vous seriez inhumaine

D'en faire également l'objet de votre haine ;

Je veux que tous les deux soient indignes du jour,

Mais de l'un vous avez un cher gage d'amour ;

25   Et la Princesse enfin de qui vous êtes Mère

Doit faire moins haïr Tiridate son Père,

Et faire en sa faveur produire quelque effort

Pour réveiller en vous une pitié qui dort :

Rhadamiste n'a pas cette faveur présente,

30   Et vous n'avez de lui rien qui le représente

Votre haine agissant dans ces tempéraments,

Doit suivant ses degrés régler ses mouvements.

ZÉNOBIE.

Tu le crois, et le Peuple a sujet de le croire,

Mais tu n'as jamais su ma véritable histoire,

35   Et je veux maintenant te lever le rideau

Qui de leurs attentats t'a caché le tableau ;

Aussi bien ce récit anime mon courage ;

Plus je vois mes malheurs, plus j'excite ma rage ;

Et de mes deux tyrans j'aime à me souvenir,

40   Et pour mieux me venger, et pour mieux les punir.

Écoute donc. Le Roi dont j'ai reçu la vie

Mithridate soutint le sceptre d'Arménie ;

Le Prince Aronce, et moi, fûmes le double fruit

Que pour revivre en nous sa couche avait produit :

45   Rhadamiste, en ce temps, fils du Roi d'Ibérie   [ 1 Ibérie : On a donné anciennement ce nom à deux différents pays. Le premier était une contrée de l'Asie, séparé vers le nord de la Sarmatie Européenne par le mont Caucase ; elle avait au couchant la Colchide, au levant l'Albanie, et au midi la grande Arménie. Ce pays est celui qu'on nomme aujourd'hui la Géorgie propre, et qui comprend les Principautés de Carduel et de Kacheti. [T]]

Par le fer et le feu désolait ma Patrie,

Il était pour son Père armé contre le mien ;

Notre hymen, de la Paix fut l'unique lien ;

Mais hélas ! Cet hymen qui semblait nécessaire

50   Fut le crime du Fils, fut le crime du Père,

Et le piège fatal où par un même sort

Et mon Père, et mon Frère, ont rencontré la mort :

Ce Roi, d'un jour de joie, en fit un d'injustice,

Et d'un festin Royal un sanglant sacrifice :

55   Tous deux par le poison y perdirent le jour

Sous la foi d'un fantôme, et de Paix, et d'amour :

Ainsi je fus réduite à ce point de misère

D'avoir pour mon Époux l'assassin de mon Père,

À qui ce parricide avec peu d'effort

60   Soumettait l'Arménie après mon Frère mort.

À peine y règne-t-il que le peuple s'anime,

Se souvient de ses Rois étouffés par son crime,

Et brisant ses liens par un commun accord

L'assiège en son Palais et demande sa mort :

65   Rhadamiste pressé s'échappe à leur poursuite,

Et ne trouva pour lui de salut qu'en la fuite ;

Lors, grosse que j'étais, et prête d'accoucher

Je le suivais à pied, tachant de l'approcher ;

Mais le traître porté d'une jalouse envie,

70   S'imaginant ce jour le dernier de sa vie,

De la crainte qu'il eut que les Arméniens

Me portassent au trône, où régnèrent les miens,

Pour voir en même temps achever notre trame

De trois coups de poignard attenta sur sa femme,

75   Et son bras criminel loin d'être mon soutien,

Par le sang paternel vit la route du mien.

BÉRÉNICE.

Ô ciel ! Qui l'eût pensé ? Que de crimes ensemble !

Madame, je frémis.

ZÉNOBIE.

Tu trembles, et je tremble

Mais par ce grand récit qui fait notre entretien

80   Je m'accoutume au sang pour répandre le sien.

Phocide, qui suivait l'Époux qui m'assassine,

De mon corps tout blessé recueillit la ruine

Et m'ayant d'un Pêcheur procuré les secours

Du reste de mon de mon sang fit arrêter le cours.

85   Alors je m'aperçus tout proche d'Artaxate,

Le siège de l'Empire où règne Tiridate,

Du nôtre divisé par un petit trajet

Qui sépare en ce lieu l'un et l'autre sujet :

Chez ce pauvre pêcheur, seule, avecque Phocide,

90   Au jour de ma douleur j'accouchai de Perside,

Qu'après tant d'accidents qui forment mes malheurs

Je puis bien appeler la fille de mes pleurs.

BÉRÉNICE.

Tiridate se trompe, et n'est donc pas son père

Et le bruit qui courut n'est pas imaginaire,

95   Qui nous entretenait de cet événement,

Mais sans rien assurer, et fort confusément ?

ZÉNOBIE.

Écoute : ce Pêcheur qui connut mon visage,

Garda bien le secret, et cacha bien mon gage,

Et toujours éleva ma Fille en sa maison

100   Comme un de ses enfants, et sans titre, et sans nom.

On ne la connut point, mais pour ce qui me touche

Mes tristes accidents passaient de bouche en bouche.

Tiridate le sût, et me mande en sa Cour ;

Je pensais, Bérénice, y voir mon dernier jour,

105   C'était notre ennemi, mais je fus étonnée

Que ce Prince adouci me parlait d'Hyménée,

Et me persuadait pour de nouveaux liens

Que mon Époux atteint par les Arméniens

Me laissait par sa mort dans le droit légitime

110   De faire désormais un second choix sans crime.

Je me rendis facile à croire ces discours,

Et de ce Roi de Parthe écoutai les amours.

Que te dirai-je enfin ? Je l'épousai ce traître,

Mais ma condition ne changea que de maître,

115   Et je ne changeai point dans ce jour de malheur

De persécutions, mais de Persécuteur ;

Il crut que lui portant les droits de l'Arménie

Ce Trône incontinent suivrait sa tyrannie ;

Mais ce peuple lassé ne voulut plus de Rois,

120   Et pour se gouverner lui-même fit ses lois :

Ce sensible refus échauffa son courage,

Je devins un objet de reproche, et d'outrage ;

Par son commandement conduite en une Tour

Où je ne vis jamais ni lumière ni jour,

125   Où mon seul désespoir me présentait des armes,

Je ne vécu longtemps que de l'eau de mes larmes ;

Mais comme j'étais grosse, il eut le sentiment

De m'en faire sortir, pour mon accouchement :

D'une fille, en ce temps, le Ciel qui me fit Mère

130   Fit éloigner d'ici Tiridate son Père,

Il partit pour la guerre, et les armes en main

Contre un Peuple allié de l'Empire Romain ;

Il fut trois ans absent, et pendant cette absence

Cette fille mourut avec mon espérance,

135   Puisqu'il ne me restait plus rien pour opposer

À mon cruel tyran et pour me l'apaiser :

À mon propre repos cet intérêt sensible

Pour me le procurer me rendit tout possible.

Ma Fille me restait encor dans mon malheur,

140   Élevée et nourrie au logis du Pêcheur

Avecque confidence, et sans que rien n'éclate

Ma ruse lui donna pour Père Tiridate ;

Elle fut supposée, et le Roi de retour

Embrassa ce mensonge avec beaucoup d'amour.

145   Cette ruse, en effet si bien exécutée

M'empêcha quelque temps d'en être maltraitée :

Mais le coeur d'un méchant quoiqu'il parle de Paix

Retourne à sa nature, et ne change jamais :

Ce Prince vicieux l'ouvrit à tous les crimes,

150   Sa cruauté me mit au rang de ses victimes,

Trois fois il m'a voulu perdre par le poison,

Trois fois j'ai découvert sa lâche trahison :

Quelquefois sa fureur s'attachant à Perside

D'un faux Père en voulait faire un vrai parricide,

155   Il voulait l'immoler, et le fer à la main

Pour me faire trembler en menaçait son sein :

Dans le funeste état de ces tristes journées

Toujours prête à mourir j'ai passé vingt années.

Tu sais qu'à Tiridate, en ce point trop heureux,

160   Est né d'un premier lit un Prince généreux ;

Ce fils digne en effet d'une source plus pure ;

Par ce Pêcheur mourant instruit de l'imposture,

Eut alors pour Perside un autre sentiment,

Et n'étant plus son Frère il devint son Amant

165   Mais il jugea pour moi ce crime nécessaire

Et malgré son amour son respect l'a su taire,

Perside n'en sait rien, et jusques à ce jour

Impute à l'amitié les termes de l'amour.

BÉRÉNICE.

Que devint Rhadamiste ?

ZÉNOBIE.

Enfin Roi d'Ibérie

170   Par la mort de son Père, il marche en Arménie ;

J'en conserve les droits, il se dit mon Époux,

Dans le même moment il députe vers Nous,

Et par lui Tiridate est sommé de se rendre.

Tiridate au contraire, au point de se défendre,

175   Joint à moi par l'hymen dont je souffre les lois

Dit qu'il en a le titre, et qu'il est en mes droits :

Il part au même temps, il y porte ses armes ;

Lors les Arméniens dans ces fortes alarmes,

Députent aux Romains, leur demandent secours

180   Contre ces deux tyrans qui menacent leurs jours :

Je demande comme eux un bras pour ma vengeance :

Ce Peuple vertueux embrasse ma défense,

Court où l'on voit paraître, et crime et le mal.

BÉRÉNICE.

Je sais qu'Helvidius en est le Général,

185   Qu'à peine son armée arrive en Arménie

Que de vos deux Époux la haine se rallie,

Et que pour la combattre ils joignent leurs efforts,

Que ces Rois assemblés paraissent les plus forts ;

Mais qu'enfin ce Consul en ce jour plein de gloire,

190   Après un grand combat remporte la victoire ;

Et pour comble d'honneur que ces Rois, en ses mains

Marquent avec éclat les armes des Romains.

ZÉNOBIE.

Je veux par leur trépas, et juste, et nécessaire

À la postérité consacrer ma colère :

195   Le Consul va venir pour apprendre de moi

De leur arrêt de mort la Justice, et la Loi ;

Par l'ordre du Sénat il vient chargé de gloire

Me faire triompher de sa propre victoire.

BÉRÉNICE.

N'en espérez pas tant, et craignez un peu plus.

200   La Princesse...

ZÉNOBIE.

  Je sais qu'elle aime Helvidius :

Au coeur de ce Consul elle jette une amorce

Pour dérober son Père à ma haine, par force,

Je sais pour cet effet leur secret entretien,

Mais j'ai feint jusqu'ici de n'en connaître rien,

205   Outre qu'Helvidius se faisant sa conquête

Au courroux du Sénat irait porter sa tête,

Quelque brillant espoir qu'il voie en ses appas

Il y va de la vie à ne m'obéir pas :

Je ne doute donc point, quoi qu'elle me dispute,

210   Que l'ordre du Sénat ici ne s'exécute ;

Perside et le Consul, en vain veulent s'unir,

Par mon commandement vous la voyez venir,

Afin que ce Romain qui fait cesser nos larmes

Voie en nous, et l'honneur, et l'objet de ses armes.

SCÈNE II.
Perside, Zénobie, Bérénice.

ZÉNOBIE.

215   Enfin voici ma fille, et ton jour, et le mien,

De nos deux ennemis ne redoutons plus rien :

Ces Tyrans ne sont plus en état de nous nuire ;

Prenons à notre tour plaisir à les détruire,

Ma haine en a déjà mesuré le tombeau,

220   Le Sacrifice est prêt, et je tiens le couteau ;

Ma colère est le feu sans attendre la foudre

Qui va tout embraser, et tout réduire en poudre.

Je sais que quelque bruit s'en élève en ton coeur,

Mais pour ton intérêt chasse cette vapeur,

225   Qui se vient opposer au feu de ma colère,

Et fait ombre à l'amour que tu dois à ta Mère :

Tu sais leurs trahisons, tu sais leurs attentats,

Voudrais-tu pour me perdre empêcher leur trépas ?

Et tes souhaits pour eux seraient-ils légitimes

230   Pour les faire remplir la terre de leurs crimes ?

Ton Père est l'un des deux que je perds aujourd'hui ;

Mais, ma Fille, après tout ; tu me dois plus qu'à lui.

Comme à lui tu me dois le jour que tu respires,

Mais tu dois à lui seul les maux que tu soupires ;

235   Comme à lui tu me dois, et l'honneur et le rang,

Mais tu me dois l'amour qu'il n'eut pas pour son sang ;

Tu me dois mes soupirs, mes larmes et mes craintes,

Et de mon coeur pour toi les sensibles atteintes

Ne fais donc pas pour lui de souhaits superflus,

240   Tu recouvres en moi quelque chose de plus,

PERSIDE.

Quoi que dans votre coeur la haine en délibère,

S'il est votre ennemi, Madame, il est mon Père ;

Mon amour en ce point m'ôte à votre pouvoir,

Ne vous obéir pas, c'est faire mon devoir,

245   Contre un Roi, contre un Père, à travers votre haine

Je ne reconnais point de Mère, ni de Reine,

Ainsi que contre vous par cette même Loi

Je ne reconnaîtrais de Père, ni de Roi,

ZÉNOBIE.

Quitte ces sentiments, prends ceux de ma colère,

250   Et quoique l'un des deux, ma fille soit ton père

Sache pour empêcher le cours de ton amour

Qu'à peine tu lui dois l'avantage du jour ;

Et que la cruauté du Barbare et du Traître

T'avait presque étouffé avant qu'on te vit naître.

PERSIDE.

255   Tiridate, Madame, aurait-il attenté...

ZÉNOBIE.

Sans t'en plus découvrir tu vois ma volonté,

C'est à toi d'obéir, c'est à toi de la suivre,

Et de remercier le bras qui nous délivre :

Le Consul va venir, change de sentiments,

260   Donne-lui, comme moi, tes applaudissements.

Le voici qui s'approche ; arme-toi, ma vengeance.

SCÈNE III.
Helvidius, Zénobie, Perside.

HELVIDIUS.

Enfin vos ennemis sont en votre puissance,

Madame, et les Romains nous vengent par mon bras

Et de leurs cruautés, et de leurs attentats

265   Ces deux Rois vous sont joints par le même hyménée

Au gré de vos souhaits faites leur destinée,

Par eux sensiblement le Sénat offensé

Comme vous dans leur mort se voit intéressé :

N'ont-ils pas des Consuls fait abattre l'Image ?

270   À tous ses alliés n'ont-ils pas fait outrage ?

Cependant il vous fait l'arbitre de leur sort,

Et vous donne sur eux droit de vie et de mort ;

Mais si vous me croyez, il est de votre gloire

De bien user ici du fruit de ma Victoire,

275   Et la foudre à la main qui porte le trépas

D'en étonner ces Rois, et ne les frapper pas.

Rome où votre douleur a trouvé son refuge

A cru leur pardonner en vous faisant leur Juge.

ZÉNOBIE.

Oui, Seigneur le Sénat ce Souverain des Rois

280   Soumet par votre bras deux Tyrans à mes Lois,

Et pour exterminer les monstres de la terre

À Rome comme au Ciel est le lieu du tonnerre ;

C'est là qu'on fait justice aux soupirs des humains,

Là, qu'on peut accuser sans peur les Souverains,

285   Et que ces demi-Dieux que rien ne peut atteindre

Se trouvent en état de répondre et de craindre ;

Dans cet asile heureux de tous les affligés,

J'ai porté mes soupirs, et je les vois vengés

Je vous croirai, Seigneur, il y va de ma gloire

290   De savoir bien user du fruit de la Victoire ;

J'en veux rendre l'éclat à mon autorité

Sur la mort des Tyrans fonder ma sûreté,

Et faire un tel exemple, à vos peuples, aux nôtres

Que la cendre des miens fera trembler les autres :

295   Je ne fais point de choix, tous deux également

Sont le puissant objet de mon ressentiment ;

Oui, Seigneur, l'ennemi des Romains est le nôtre,

Ils veulent une tête, et je demande l'autre,

Par le même intérêt et par la même Loi

300   Que l'un meurt pou eux, l'autre mourra pour moi.

HELVIDIUS.

Possédez comme nous la vertu toute pure,

Perdez le souvenir du crime, et de l'injure,

Et puisque le Sénat pardonne à vos Époux

Que l'un vive pour lui comme l'autre pour vous.

PERSIDE.

305   N'exercez pas contre eux toute votre puissance,

Et de Rome, Madame, apprenez la clémence,

Dont les sages leçons vous peuvent enseigner

Et l'Art de pardonner, et celui de régner.

ZÉNOBIE.

Votre devoir, ma fille, est dans l'obéissance,

310   Et mon commandement vous impose silence.

Rome est juste, Seigneur, et contre mes Époux

Ses armes en vos mains soutiennent mon courroux ;

Par elles le Sénat fait justice à mes plaintes

Et du sang des Tyrans leur gloire est d'être teintes

315   Perdez-en à mes yeux nos communs ennemis,

Pour recevoir mes lois Rome vous a commis

N'examinez donc rien, et suivez ma colère,

Vous savez mon arrêt que rien ne le diffère ;

De ce plaisir si doux à mon ressentiment

320   J'attendrai le succès en mon appartement.

ACTE II

SCÈNE I.
Zénobie, Phraarte.

ZÉNOBIE.

Pour empêcher d'agir ma puissance absolue,

En vain vous m'en parlez, la chose est résolue ;

Et l'amour de Perside, et tout votre secours

Ne sauraient d'un moment faire durer ses jours.

PHRAARTE.

325   Quoi ! Vous perdrez mon Père, et la reconnaissance

N'aura sur votre esprit, ni force, ni puissance ?

Car enfin j'ai bien su que vous aviez osé

Donner au Roi mon Père un enfant supposé :

Quand ce Pêcheur mourut il versa dans mon âme

330   Ce secret important dont il savait la trame ;

Vous le savez, Madame, et que depuis ce jour

Pour Perside en secret mon coeur brûle d'amour :

Oui, quoique cet amour fit mon impatience

Jusqu'ici du secret j'ai gardé le silence

335   Et cachant votre crime ainsi que mon dessein

La glace est sur ma bouche, et le feu dans mon sein :

Perside ne sait point qu'elle est son aventure,

Et quoiqu'un bruit confus, quoique un léger murmure,

Que de quelque indiscret le rapport a produit

340   En aie dit quelque chose, il ne l'a pas instruit :

Mais aujourd'hui mon âme est encor plus timide.

Je craignais tout d'un Père, et crains tout de Perside ;

J'aime, malgré mon feu renfermé sous ma voix

Et l'erreur de son sang, et celle de son choix.

345   J'aime à voir aujourd'hui que son dessein éclate,

Qu'elle aime Helvidius pour sauver Tiridate,

Et que de son parti le faisant le soutien,

Elle prenne toujours mon Père pour le sien ;

Car enfin si pour plaire à l'amour qui me touche

350   Pour mon propre intérêt j'osais ouvrir la bouche,

Que puis-je remporter de ce cher entretien

Que l'éclaircissement de son Père, et du mien ?

De cette vérité jugez la conséquence ;

Je vois mon Père mort si je romps le silence ;

355   D'autre part ce secret demeurant en mon sein

Je la vois qui s'engage à ce Consul Romain,

Et dois à son amour qu'elle croit nécessaire

Dans son aveuglement le salut de mon Père :

À quelle extrémité me trouvai-je réduit ?

360   Dans le camp des Romains j'ai travaillé sans fruit,

J'ai voulu pour mon Père exciter des tempêtes,

Armer pour son salut, et des bras, et des têtes ;

Pour voir votre intérêt par eux abandonné

J'ai flatté, j'ai prié, j'ai promis, j'ai donné ;

365   Mais rien n'a réussi, ce Corps inébranlable

A pour Rome une foi Romaine, inviolable :

Maintenant, malgré moi, je renonce à mes droits,

J'approuve de Perside et l'amour, et le choix,

Je me joins au Consul, mais mon coeur qui soupire

370   Vous dit par ce soupir qu'un Père le déchire :

Donnez quelque remède à ces extrémités,

Madame, mon amour implore vos bontés,

Laissez vivre deux Rois, que votre haine cesse,

Et me donnez enfin la mort, ou la Princesse !

ZÉNOBIE.

375   Que ne suis-je en état de pouvoir accorder

Ce qu'avec tant d'ardeur je vous vois demander ?

Oui, Prince, vous savez que dans votre famille

J'ai trompé Tiridate et supposé ma fille,

Et par quelle raison j'ai porté dans sa Cour

380   Ce gage précieux de mon premier amour ;

Le vôtre est un effet de cette connaissance

Dont le feu s'entretient depuis sous le silence :

Je vous ai trouvé seul sensible, et je vous dois

Que votre coeur a craint, et pour vous, et pour moi ;

385   Pour de si grands bienfaits dont je sais le mérite

Sans obstacle aujourd'hui la Princesse m'acquitte ;

Je lui donne la loi d'aimer ou de haïr,

Laissez-moi commander, elle sait obéir ;

Je veux par votre hymen en dépit de l'envie

390   Qu'elle joigne le Parthe avecque l'Arménie ;

Mais pour ce grand bonheur par vous si souhaité

Laissez agir ma haine en pleine liberté,

Souffrez que ma fureur passe en votre famille

Puisque je vous promets, et mon Trône, et ma Fille,

395   Et voulant désormais relever de vos lois

Que je commande ici pour la dernière fois.

PHRAARTE.

Ah ! Madame, épargnez un discours qui m'outrage,

Je sais ce que le sang demande à mon courage ;

Pour désarmer mon coeur, et souffrir son trépas

400   Et le trône, et Perside ont de faibles appas :

Je quitte mon amour, je saurai m'en déprendre,

Et de tout ce grand feu j'en ferai de la cendre ;

Je veux, je veux pousser mon devoir jusqu'au bout,

Perside ne m'est rien, et mon Père m'est tout.

ZÉNOBIE.

405   Et bien, vous n'aurez donc ni Perside ni Père,

Votre consentement ne m'est pas nécessaire,

Mais j'aperçois ma Fille.

PHRAARTE.

Ô Ciel ! Vois mon tourment.

ZÉNOBIE.

Elle se rend ici par mon commandement.

SCÈNE II.
Perside, Zénobie, Phraarte.

ZÉNOBIE.

Quoi ! Pour vous opposer à ma juste vengeance

410   Helvidius, et vous, êtes d'intelligence ?

Vous vous faites le prix de ce Consul Romain

S'il me veut arracher les armes de la main ?

Ainsi contre les droits du sang, de la nature,

Perside, vous osez me faire cette injure ?

415   Mais qui pensez-vous être ? Et dépend-il de vous

De faire par vos mains le choix de votre Époux ?

Le Consul sait-il bien qu'à suivre votre envie

Et ne m'obéir pas il y va de la vie ?

Et qu'il n'est pas en lui quand Rome l'a voulu

420   De changer d'un seul point un ordre résolu ?

Rome a mis en ma main le destin de ses traîtres

Je veux me délivrer de ces superbes maîtres ;

C'est à vous, c'est à lui de recevoir mes lois,

De souffrir ma colère ou d'attendre mon choix.

PERSIDE.

425   Si j'ai blessé vos droits, j'ai dans cette aventure

Pour me justifier la voix de la nature ;

Je vous vois condamner vos Époux à mourir,

Mon Père est l'un des deux, je le dois secourir ;

De tout ce que je puis mon coeur se fait des armes,

430   Je me sers de mes pleurs, je me sers de mes charmes,

Pour aimer le Consul je n'ai point combattu

Et de ma passion j'en ai fait ma vertu ;

C'est la puissante main qui dans ce grand orage

Retire en ce moment mon Père du naufrage ;

435   C'est l'unique secours que je dois à mon Roi,

C'est le juste retour qu'un Père attend de moi.

De mon nom de mon sang, c'est l'appui nécessaire

Et l'amour de la Fille est la rançon du Père :

Mon frère n'a-t-il pas les mêmes sentiments ?

PHRAARTE.

440   La Reine de mon coeur connaît les mouvements ;

De tout ce que je pense elle vient d'être instruite,

J'approuve votre choix, et vois votre conduite ;

Mais voici le Consul.

SCÈNE III.
Helvidius, Zénobie, Phraarte, Perside.

HELVIDIUS.

Prince, je viens savoir

Si la Princesse, et vous avez quelque pouvoir

445   Et si vos voeux communs persuadent la Reine ?

PHRAARTE.

Nous l'espérons, Seigneur.

ZÉNOBIE.

Leur espérance est vaine,

La prière pour eux aigrit mon souvenir,

Et de mes deux Tyrans je le veux devenir :

Je veux partout, Seigneur, déplacer leurs images,

450   Renverser cette idole, et purgeant mes hommages,

De ces Dieux qui se font adorer des humains,

Ne donner ni d'Autels, ni d'encens qu'aux Romains :

Oui, j'espère leur mort, c'est ce qui me console,

Rome me l'a promise, acquittez sa parole.

HELVIDIUS.

455   Madame, encore un coup voyez tout à loisir,

Et vous faites du moins la grâce de choisir :

Que si laissant à part la fierté Consulaire

Je puis m'intéresser, et faire une prière,

Pour sauver Tiridate, à ce Prince, à sa soeur,

460   Je voudrais rappeler l'amour en votre coeur :

Perside, avec raison l'espère d'une Mère,

Et le Prince, et sa soeur vous demandent un Père.

ZÉNOBIE.

Seigneur, à dire vrai, ce discours me surprend,

Vous ne paraissez pas si fort indifférent,

465   Pourquoi dissimuler ? Quelque intérêt vous touche :

Qui vous presse le coeur, et vous ouvre la bouche,

Et Perside, Seigneur...

HELVIDIUS.

Puisque vous le savez,

Oui, je l'aime, Madame, Et si vous l'approuvez,

Si je puis l'espérer, je veux que l'on me nomme

470   Le plus heureux Consul qui soit sorti de Rome ;

Tous les droits souverains me quittent en un jour,

Ils sont entre les mains de Perside, et d'amour,

Et beaucoup plus d'honneur me vient de ma blessure

Que du jour que sur moi répand la Dictature.

ZÉNOBIE.

475   Donc, Perside vous aime, et brave mon pouvoir ?

HELVIDIUS.

Elle ne fera rien qui blesse son devoir.

ZÉNOBIE.

Quel est de cette amour le prix et le salaire ?

Que lui promettez-vous ?

PERSIDE.

Il me promet mon Père,

Je vous l'ai dit, Madame, et vous le dis encor ;

480   Et mon amour enfin me garde ce trésor !

PHRAARTE.

Plût au Ciel que votre âme à ce point disposée

Sans l'amour de ma soeur rendit la chose aisée;

Peut-être le Consul a ce respect pour vous,

Qu'il sera sans amour s'il vous voit sans courroux.

ZÉNOBIE.

485   Prince, je vous entends, et je plains votre peine,

Je vous aime, mais j'aime encore plus ma haine ;

Oui, je me veux venger, et ce n'est que de moi,

Que le Consul et vous devez prendre la loi.

PHRAARTE.

Je vous entends, Madame, et vois votre colère

490   J'aime beaucoup ma Soeur, mais j'aime mieux mon Père,

Oui, je le veux sauver, et ce n'est que de nous

Que le Consul prendra des armes contre vous.

HELVIDIUS.

Calmez votre courroux, apaisez votre haine,

Et de vos passions soyez la souveraine,

495   Vous changerez peut-être en voyant ces deux Rois,

Et vous ne laisserez rien faire à notre choix ;

Je viens de commander qu'ici l'on les amène ;

Les voici.

ZÉNOBIE.

Vous pouviez m'épargner cette peine.

SCÈNE IV.
Zénobie, Rhadamiste, Tiridate, Perside, Phraarte, Helvidius.

ZÉNOBIE.

Que voulez-vous de moi ?

RHADAMISTE.

Si tu me vois ici

500   J'obéis au Consul qui le commande ainsi ;

Oui femme sans honneur ta présence me tue,

J'en voulais épargner la douleur à ma vue,

Puisqu'enfin je ne vois, pour aigrir mon courroux

Que ton crime vivant dans ce Roi ton Époux :

505   J'étais mort, il est vrai, j'ai tort de m'en défendre,

Ton coeur fut mon tombeau, je n'y suis plus que cendre,

Je n'y suis qu'un objet, et de haine, et d'oubli,

Et dans ton souvenir j'étais enseveli :

Ce Roi n'en est pas mieux qui se voit en ma place ;

510   Il a part en ta couche, et part en sa disgrâce ;

Ton lit est un présent funeste, empoisonné

Qui fait périr tous ceux à qui tu l'as donné :

Tu souhaites ma mort, contente ton envie,

Elle me plaira plus qu'une honteuse vie ;

515   Ton coeur par cet hymen qui me blesse si fort

Triomphe du vivant, qu'il triomphe du mort ;

Mais souviens-toi toujours, que tant que je respire

Rien ne peut t'affranchir du joug de mon Empire,

Je suis ton Souverain.

ZÉNOBIE.

Je le puis bien savoir,

520   Et je soupire encor du souverain pouvoir ;

Oui ton pouvoir encor est marqué par tes crimes

Et mon Père, et mon Frère ont été tes victimes,

Dans le sein de la joie, au milieu du festin,

Cruel, par le poison tu fus leur assassin :

525   La foi de notre hymen n'eût point de privilège,

Et ce dépôt sacré trouva son sacrilège :

L'Échanson qui fut pris, sauvé par ton moyen,

Ne découvrit-il pas, et son crime, et le tien ?

RHADAMISTE.

Je ne lui donnai pas les ordres de le faire,

530   Mais je ne pleurai point le trépas de ton Père,

Il voulait attenter sur moi, sur mes États.

ZÉNOBIE.

Cherche un autre prétexte à tes assassinats ;

Et ne sais-t-on pas bien quoi que tu puisses dire

Que c'est l'ardente soif d'usurper son Empire ?

535   Et qu'en un même jour tu te vis sans effroi

De crime, en crime, et Gendre et Parricide, et Roi ?

Mais la couronne est mienne, et malgré ton atteinte

Je vais faire régner le sang dont tu l'as teinte,

Puisqu'enfin pour punir ton tyrannique effort

540   Si souverainement je prononce ta mort,

Que c'est moi qui commande, et qu'ici ton supplice

Va marquer mon pouvoir autant que ma justice :

Mais Tyran, qu'en courroux le Ciel me fait souffrir,

Crois-tu me voir encor, toi qui m'as fait mourir ?

545   De trois coups de poignard tu vis finir ma trame,

Et tu n'entends parler que l'ombre de ta Femme,

Qui de son froid tombeau ne vient d'ouvrir le sein,

Que pour te reprocher l'outrage de ta main.

RHADAMISTE.

Ce coup ne marque point un pouvoir tyrannique,

550   Impute à mon amour un effet si tragique ;

Me voyant presque atteint par les Arméniens,

Les maîtres absolus de mes jours et des tiens,

La vertu m'inspira la généreuse envie

Pour sauver ton honneur de t'arracher la vie :

555   Ce sentiment est noble, et digne d'un grand coeur,

C'est ainsi qu'un vaincu peut vaincre son vainqueur,

Et tu devrais toujours garder en ta mémoire

Que ce jour de ta mort fut celui de ta gloire,

Que mon amour parut dans un crime si beau

560   Que tu me dois un temple et non pas un tombeau,

Et qu'à chaque moment malgré tes impostures

Ton oeil voit ton triomphe en voyant tes blessures :

Mais j'ai su que depuis ce bienheureux malheur

Le Ciel te fit guérir par la main d'un Pêcheur,

565   Et que dans sa maison une Fille était née

Le seul fruit couronné qu'ait eu notre Hyménée.

Si proche de la mort, avant mon dernier jour

Fais-moi voit cet objet, par haine, ou par amour.

ZÉNOBIE.

Quoi ! Ta Fille ?

RHADAMISTE.

Vit-elle encore ?

ZÉNOBIE.

Que t'importe ?

570   Peut-être qu'elle vit, peut-être qu'elle est morte ;

Pour comble de ta peine, incertain de son sort

Ou doute de sa vie, ou doute de sa mort.

PHRAARTE.

Hélas !

ZÉNOBIE, à Tiridate.

Silence, Prince, au soupir qui t'échappe,

Et toi, coupable Roi, que le même coup frappe,

575   Pourquoi dans mes malheurs me persuadais-tu

La mort de mon Époux pour souiller ma vertu ?

Cause de mon péché, pourquoi par cette feinte

À l'honneur de mon lit vins-tu donner atteinte ?

N'avais-je pas assez d'un tyran rigoureux ?

580   Pourquoi par cet hymen m'en as-tu donné deux ?

TIRIDATE.

Rends grâce à mon amour qui t'as si bien traitée,

Et reçu dans ses bras une Persécutée :

Par la loi de la guerre, il m'eût été permis

D'agir d'une autre sorte avec mes ennemis ;

585   Mais loin de son conseil qui m'a semblé farouche,

Je t'ai fait partager, et mon trône, et ma couche :

Cependant tu te plains de mes séductions,

Tu m'imputes l'erreur de tes affections :

Sans ce mensonge heureux dont le crime t'étonne

590   Tu serais fugitive, et Reine sans couronne ;

Sans ce second hymen dont tu plains l'attentat

Tu serais en ma Cour prisonnière d'État.

ZÉNOBIE.

Quoi ! Ces augustes noms et de femme et de Reine

Ont-ils pu jusqu'ici faire cesser ma peine ?

595   Jointe à toi par l'hymen n'ai-je pas éprouvé

Tout ce que ta rigueur pour me perdre a trouvé ?

Interroge les murs de cette Tour obscure

Qui fut six mous entiers ma vive sépulture,

Ils parleront encor de mes grandes douleurs,

600   Et tu les trouveras humides de mes pleurs.

TIRIDATE.

J'étais bien informé de ta funeste envie,

Je sus que tu voulais attenter à ma vie,

Et que la nuit ta haine allumant le flambeau

Tu devais de mon lit en faire mon tombeau ;

605   Plût au Ciel que ta mort eut réparé ce crime,

Je ne me verrais pas aujourd'hui ta victime.

ZÉNOBIE.

Tyran, ton coeur dément ce que ta bouche dit ;

Le refus de mon trône a causé ton dépit ;

Quand malgré mon hymen qui t'en portait les marques,

610   Le peuple te chassa lassé de ses Monarques,

De là vint ta fureur, de là vint ma prison,

De là tes attentats, le fer et le poison.

TIRIDATE.

Je fis ta liberté.

ZÉNOBIE.

Ta rigueur fut moins ferme,

Quand mon accouchement fut proche de son terme.

615   Alors malgré ta haine, un cher gage d'amour

Le fruit de notre hymen, Perside vint au jour.

TIRIDATE.

Puisque contre mes jours ta fureur est mortelle,

Viens prononcer ma mort ; je vais revivre en elle ?

ZÉNOBIE.

Tu vas revivre en elle ! Était-ce ton dessein

620   Quand tu levais le bras armé contre son sein ?

Quand ce siège d'amour tremblait sous ta colère ?

Quand tu faisais frémir et la Fille et la Mère !

Tu vas revivre en elle ! Et t'imagines-tu

Que ton crime s'accorde avecques sa vertu ?

625   Tu serais trop heureux, suspends tes espérances,

Et tout ce que tu vois n'est pas ce que tu penses.

TIRIDATE.

Sont-ils de ton parti ?

PHRAARTE.

Seigneur, que dites-vous ?

Connaissez votre sang, et pensez mieux de nous.

PERSIDE.

Pour conserver vos jours il n'est rien que je n'ose,

630   Et contre son courroux que mon amour n'oppose.

ZÉNOBIE.

Seigneur, n'affligez plus ni mon coeur ni mes yeux,

Qu'on les remène au camp, qu'ils sortent de ces lieux.

RHADAMISTE.

Mourons, si par ton choix on m'oblige de vivre.

TIRIDATE.

C'est là mon sentiment.

ZÉNOBIE.

Et bien, je le vais suivre,

635   Seigneur, encor un coup faite-les retirer.

HELVIDIUS.

Qu'on remène ces Rois.

Ils sortent.

ZÉNOBIE.

Cessez de différer,

C'est à vous maintenant d'accomplir ma vengeance.

Vous savez ce que Rome a mis en ma puissance

Et que quand une fois le Sénat a parlé

640   Son ordre impunément n'est jamais violé,

Je veux la mort des deux, faites qu'on m'obéisse.

PHRAARTE.

Ah ! Madame, écoutez.

ZÉNOBIE, sortant.

Qu'on hâte leur supplice.

PHRAARTE.

Suivons, allons Princesse, embrasser ses genoux.

PERSIDE.

Seigneur !

HELVIDIUS.

Ne craignez rien, je ferai tout pour vous.

ACTE III

SCÈNE I.
Zénobie, Bérénice.

BÉRÉNICE.

645   Et que pouvez-vous faire après ces grands efforts ?

Perside, et le Consul sont ici les plus forts,

J'ai peine à concevoir le secours qui nous reste.

ZÉNOBIE.

Ce jour à mes Tyrans peut-être encor funeste,

Et malgré ce Romain qui fait mal son devoir

650   Rome encor une fois me rendra son pouvoir :

Quand, Général d'armés il vint pour ma défense

Me faire ici savoir son ordre, et ma puissance ;

Il vit auprès de moi, Perside, et ses appas,

Et son coeur ne fut pas armé comme son bras :

655   Perside, qui craignait le succès de ses armes

Tendit à sa valeur ce piège par ses charmes ;

De leurs desseins depuis le commerce secret

M'en a fait dès ce temps appréhender l'effet,

Et craignant que ce feu s'allumant davantage

660   Après tant de travaux renversa mon ouvrage,

À Rome encor un coup exprès j'ai député ;

J'ai fait voir du Consul le peu de fermeté,

Et j'attends Corbulon, dont l'âme inaccessible

À l'intérêt de Rome est seulement sensible,

665   Dont le coeur généreux ne peut jamais trahir

Qui ne sait point aimer, et sait bien obéir :

De ce brave Romain j'espère ma vengeance,

On m'en a fait certaine, et je sais qu'il avance ;

Pour rompre leurs desseins en attendant ce jour

670   Ma haine va s'armer du nom de mon amour ;

Je m'en vais les flatter d'une fausse clémence,

Et d'un calme trompeur faire voir l'apparence ;

J'en veux parler au Prince, il se doit rendre ici.

Exprès je l'ai mandé.

BÉRÉNICE.

Madame le voici.

SCÈNE II.
Phraarte, Zénobie.

ZÉNOBIE.

675   Je ne résiste plus, Prince, et votre prière

A sur mes sentiments une puissance entière :

Je me souviens toujours que tous mes déplaisirs

Qui me coûtaient des pleurs, vous coûtaient des soupirs,

Et comme ces deux Rois par le même hyménée

680   Se trouvent engagés en même destinée,

Je veux qu'également ils partagent le fruit

Que la pitié pour eux dans mon coeur a produit :

Je ne demande plus leur mort, ni ma vengeance,

C'est assez d'en avoir témoigné la puissance,

685   Que Rome s'intéresse, et que par son secours

Je me voie aujourd'hui maîtresse de leurs jours :

Je veux quand mon courroux ne trouve plus d'obstacle

Dompter ma propre haine, et faire ce miracle ;

Oui vous avez tant fait que mon coeur s'y résout,

690   Et c'est votre prière à qui je donne tout.

PHRAARTE.

Cette faveur n'est pas du rang des ordinaires,

Et les paroles sont pour les grâces vulgaires ;

Mais puisque de leurs jours vous prononcez l'arrêt,

Comment décidez-vous leur commun intérêt ?

ZÉNOBIE.

695   Le trône d'Arménie est mon propre héritage,

Rhadamiste y doit seoir par l'hymen qui m'engage,

Je vivrai sous ses lois, et je lui rends ma foi,

La Princesse est le fruit de ce Prince et de moi ;

Je quitte ce séjour, mon devoir me l'ordonne,

700   Et laisse à Tiridate à remplir sa couronne

PHRAARTE.

Ainsi donc vous rendez par une juste loi,

La femme à son Époux et le trône à son Roi !

Mais de ce grand bonheur ce que je considère,

Est qu'en rendant par vous la Princesse à son Père,

705   La crainte qui glaça ma voix jusqu'à ce jour

Ne m'empêchera pas d'expliquer mon amour.

Et que la bouche au coeur peut prêter des paroles,

Puisque votre bonté rend mes craintes frivoles.

ZÉNOBIE.

Oui, Prince, cet hymen qui va vous faire Roi,

710   Est-ce qui peut rejoindre, et Tiridate, et moi ;

Perside seule en est le lien nécessaire,

À ces conditions je sauve votre Père :

Comme elle ne sait rien du sort de mes Époux,

Je veux qu'elle n'en soit instruite que par vous,

715   Afin que votre amour ainsi que sur des ailes

Se porte dans son coeur sur ces bonnes nouvelles :

Vous ne manquerez pas dans ces commencements,

Afin que votre amour ait de bons fondements,

De la bien éclaircir du point de sa naissance :

720   Déjà par quelque bruit elle en a connaissance :

Vous lui révèlerez ce secret important ;

Je vais vous l'envoyer, et dans le même instant,

Afin qu'avec honneur toute chose se fasse,

Avertir le Consul de tout ce qui se passe.

PHRAARTE.

725   Je l'attendrai, Madame, ah ! Sensible bonheur

À quel ravissement élèves-tu mon coeur ?

Enfin je vois le port où tend mon espérance,

Je ne couvrirai plus mon amour du silence,

Mon feu voir pour agir l'empêchement ouvert

730   Il va percer sa cendre et luire à découvert ;

Cet éclaircissement n'a plus rien que je craigne,

Mon Père désormais n'a rien qui me contraigne ;

Ô Ciel ! Qu'avec plaisir mon coeur s'en entretient !

Que de bonheur pour moi ! Mais la Princesse vient.

SCÈNE III.
Perside, Phraarte.

PERSIDE.

735   Mon Frère quels secrets me devez-vous apprendre ?

Mon coeur impatient brûle de les entendre.

PHRAARTE.

Enfin, c'est à ce coup que nous sommes en Paix,

Et que l'événement répond à nos souhaits,

Et pour vous dire tout, apprenez que la Reine

740   N'a plus pour ses Époux de courroux ni de haine :

Ces deux Rois aujourd'hui doivent à sa bonté

Le rétablissement de leur autorité ;

Nous ne demandons rien désormais pour un Père,

Et le Consul pour nous n'a plus de choix à faire.

PERSIDE.

745   Ah ! Mon Frère ; est-il rien d'égal à ce bonheur ?

De quel excès de joie accablez-vous mon coeur ?

Ô moment bien heureux, où j'apprends que la Reine

Allume de l'amour sur des cendres de haine !

Nous lui devons beaucoup, puisque ce même amour

750   Nous rend, comme à mon Père, et le trône, et le jour

Mais je lui dois encor autant que la lumière

D'un coeur qu'elle affranchit la liberté première ;

Car l'inclination que l'âme doit avoir

Ne fit pas mon amour, ce fut mon seul devoir :

755   Pour un Père, il n'est rien que ce devoir ne brave,

J'aimais Helvidius, j'eusse été son esclave

J'eusse suivi son char, et perdu par amour :

L'honneur de ma naissance, et le trône, et le jour ;

Je me fis cet effort, et dans cette contrainte

760   Toutes mes passions relevaient de ma crainte,

Mon Frère, en cet État, je vous laisse à juger

Avecques quel plaisir je me vais dégager.

PHRAARTE.

J'approuve ce dessein, et je vous en convie,

Princesse, c'est un point important à ma vie,

765   Par force comme vous je me souffrais ce mal,

Et jamais le Consul ne fût que mon rival.

PERSIDE.

Ton Rival ?

PHRAARTE.

Ce discours a droit de vous surprendre,

Mais c'est un des secrets que je dois vous apprendre ;

Tiridate n'est point la source de ce sang

770   Qui rend illustre en vous, et le nom, et le rang,

Il n'est point votre Père.

PERSIDE.

Et qui donc ?

PHRAARTE.

Rhadamiste ;

En cette vérité tout mon bonheur consiste.

PERSIDE.

Ce discours me surprend et surpasse ma foi :

Quoi, Prince ! Me donner pour Père un autre Roi ?

775   Est-ce haine, est-ce amour, que venez-vous m'apprendre ?

Est-ce qu'un bruit confus m'avait pu faire entendre ?

Dans votre esprit crédule a-t-il fait quelque fruit ?

PHRAARTE.

Oui ma bouche aujourd'hui vous confirme ce bruit :

C'est une vérité dont je vous fais certaine ;

780   Je sais votre naissance aussi bien que la Reine ;

Je sais que vos beaux yeux, ces deux sources d'amour

Chez un pauvre Pêcheur ont salué le jour :

Ce pêcheur en mourant m'a fait dépositaire

De ces autres secrets que depuis j'ai su taire :

785   Ce silence incommode a bien couvert des feux,

Et vous a dérobé mes encens et mes voeux ;

Mais il fut nécessaire, et j'en souffris la peine,

Puisqu'il fallait cacher le crime de la Reine,

Qui voyant que ma soeur était dans le tombeau

790   Osa vous supposer encor dans le berceau :

L'absence de mon Père où l'appelait la gloire,

Donna lieu de tout faire, et de tout faire croire ;

Peut-être ce Pêcheur à quelque autre l'a dit,

Et c'est de là que vient ce bruit qu'on entendit,

795   Cet entretien du Peuple, et ce léger murmure

Qui fort confusément conte cette aventure ;

De là vous la savez ; mais après tout, ce bruit

Des raisons de ce crime amplement vous instruit,

Apprenez donc de moi qu'elle est votre naissance,

800   Princesse, dans mon coeur je porte ma créance,

Si j'aimais une soeur, et d'horreur, et d'effroi

Ne se serait-il pas élevé contre moi ?

Toute la voix du sang qu'un tel crime inquiète

Pour défendre ses droits serait-elle muette ?

805   Non, Princesse, ce sang n'est point intéressé,

Puisqu'il ne se plaint pas, c'est qu'il n'est point blessé :

Combien de fois ma bouche en peine de se taire

Faisait parler l'Amant en la place du Frère !

Trop heureux, si Perside eut été sans erreur,

810   Si la Maîtresse eût dit ce que disait la soeur,

Si cette erreur n'eût fait vos réponses frivoles,

Et si l'amour enfin eût formé vos paroles.

PERSIDE.

De votre procédé je ne sais que penser,

Et mon coeur en murmure, et s'en veut offenser.

PHRAARTE.

815   C'est ce coeur qui combat et souffre violence,

Il reçoit Rhadamiste avecque résistance,

Tiridate l'empêche, et tient encor le rang

Que lui donna toujours l'erreur de votre sang,

Tous deux font un parti qui trouble la nature,

820   Princesse, c'est le moins que le ce coeur en murmure.

PERSIDE.

Oui, Prince, puisqu'enfin j'ai pu vous écouter,

La Reine ne veut plus que j'en puisse douter,

Je le veux avouer, encor que ce langage

Jette l'émotion du coeur sur le visage :

825   De mes jours les plus beaux voici le plus beau jour,

Sur les pas d'amitié j'appellerai l'amour,

Je ne vois rien en vous qui ne charme mon âme,

Rien que plus noblement puisse embrasser ma flamme,

L'habitude que j'ai de vous aimer en soeur

830   Désormais en nature a passé dans mon coeur :

Je vous aime donc, Prince, et j'y suis engagée,

Et c'est la même amour de son erreur purgée,

Qui ne change pour vous de siège ni d'objet,

Mais qui n'est plus aveugle, et voit ce qu'elle fait ;

835   Seulement je lui donne un autre caractère,

Et je dis, mon Amant, sans plus dire mon Frère.

PHRAARTE.

Princesse, que de joie ! Et qui peut l'exprimer

Ne sait assurément ce que c'est que d'aimer.

PERSIDE.

Mais il nous faut encor l'aveu de votre Père.

PHRAARTE.

840   À ces conditions je sauve votre Mère,

Et comme elle s'en doit séparer aujourd'hui,

L'hymen qui nous joindra la doit rejoindre à lui.

Mais voici le Consul.

PERSIDE.

Son espérance est vaine ;

SCÈNE IV.
Helvidius, Perside, Phraarte.

HELVIDIUS.

Ne redoutez plus rien du courroux de la Reine,

845   J'abandonne ses droits, et c'est en ce moment

Que je vous obéis, Princesse, aveuglément !

Vous me le commandez, mon amour me l'ordonne,

Et quoique l'ordre seul que le Sénat me donne,

Soit d'écouter la Reine, et de suivre ses lois,

850   Quand je devrais périr je suivrai votre choix :

Que le Sénat se fâche, et pour me mettre en poudre

Qu'il arme contre moi ses Aigles et sa foudre,

Que cet Acte par lui soit traité d'attentat,

De désobéissance, et de crime d'État,

855   Que sa sévérité m'immole à sa colère,

Je mourrai trop heureux quand j'aurai pu vous plaire ;

Toute l'autorité de Rome est en vos mains,

Commandez en ma place aux armes des Romains,

Dites, pour qui des deux vous voulez qu'ils vous servent,

860   Dites, qui des deux Rois vous voulez qu'ils conservent,

Et dedans mon armée ainsi qu'en votre État,

Soyez et le Consul, et Rome, et le Sénat.

PERSIDE.

Je vous suis obligée, et pour cette assistance

Je ne puis témoigner trop de reconnaissance ;

865   Quand pour mon intérêt vous n'aurez apporté

Que le seul mouvement de votre volonté ;

Quand tous vos bons désirs auraient été stériles,

Je sais ce que je dois à vos offres civiles,

Et ne mesure pas pour mes ressentiments

870   Les obligations par les événements ;

L'offre du coeur n'est pas une grâce commune,

Le reste désormais dépend de la fortune,

Dont la mobilité ne s'arrête jamais,

Et qui le plus souvent vient tromper nos souhaits ;

875   Grâces au Ciel, Seigneur, je ne suis plus en peine

D'opposer vos efforts au courroux de la Reine ;

Son coeur facilement a trouvé le retour

Pour les Rois ses Époux, de la haine à l'amour ;

Sa bonté garantit, et l'une et l'autre tête,   [ 2 vers 879, l'original porte "et l'autre et l'autre tête".]

880   Le calme maintenant est où fut la tempête,

L'amour rentre en son coeur d'où on le vit chassé,

Nous n'avons plus de crainte, et l'orage est passé.

HELVIDIUS.

Je ne sais rien encor des ordres de la Reine,

Je ne suis pas fâché qu'elle n'ait plus de haine,

885   Et qu'à ses deux Époux sa pitié de retour

Et conserve le trône, er redonne le jour :

Je voudrais seulement qu'un d'eux me dût la vie ;

Princesse, et qu'en ce point je vous eusse servie,

Qu'un Père, de vos voeux si longtemps attendu

890   Eut été par mes mains à votre amour rendu ;

De cet événement la gloire m'était due

Et toute ma douleur est de l'avoir perdue ;

Je voudrais que la Reine encor l'eût condamné,

Qu'elle eût de haine encor le coeur empoisonné,

895   Pour dérober ce Père à sa fureur extrême

Et vous prouver, Princesse, à quel point je vous aime.

Mais ce que j'ai d'espoir le venez-vous ravir ?

Ai-je part en un coeur que je n'ai pu servir ?

J'ai tort, et votre amour fondé sur d'autres causes

900   De dépend point du sort qui dérègle les choses,

Et les événements que forme le hasard

De vos affections ne font aucune part.

PERSIDE.

Vous le savez, Seigneur, mon amour eut sa cause.

Le péril de mon Père a fait tout ce que j'ose ;

905   Sans cela mon devoir n'eut jamais entrepris

De promettre ce coeur, et le mettre à ce prix,

Et si je vous l'offris en cette conjoncture

C'est un présent forcé que faisait la nature :

Rendez-le-moi, Seigneur, il n'est plus votre bien

910   Par la loi du dépôt vous n'y prétendez rien ;

Si j'en ai fait le prix du salut de mon Père,

Par cet événement je le dois à ma Mère.

HELVIDIUS.

Le Prince votre Frère a t-il ce sentiment ?

PHRAARTE.

La Princesse, Seigneur, doit agir librement,

915   La passion dont lors son âme fut atteinte,

N'est-ce pas la plus juste, et la plus forte crainte ?

Pour aveugler son coeur est-il rien plus puissant ?

Pour faire tout promettre est-il rien plus pressant ?

Que put-elle engager en ce désordre extrême ?

920   Eut-elle de cet état quelque chose à soi-même ?

Et son coeur en son Père, et vivant, et confus,

Ne promit-elle pas ce qu'elle n'avait plus ?

Outre que votre bras n'a point sauvé son Père,

HELVIDIUS.

Et qui donc l'a sauvé si je ne l'ai pu faire ?

925   La Reine a bien connu quel était mon pouvoir,

Que je pouvais tout faire armé de mon espoir,

Que les armes en main j'irais forcer sa haine,

Que je déroberais votre Père à sa peine ;

Voyant de ses desseins l'impossibilité,

930   Elle se fait vertu d'une nécessité,

Et d'un pardon forcé comme d'une victoire,

S'en impute la grâce, et s'en donne la gloire :

C'est à moi, cependant, que votre Père est dû,

C'est moi qui le couronne et qui vous l'ai rendu,

935   C'est mon puissant secours que craignait votre Mère,

Et de ce grand service on m'ôte le salaire ?

Vous reprenez un coeur que vous m'avez donné,

Princesse, et vous voulez un Époux couronné ?

Mais sachez qu'un Consul en rejette les marques,

940   Qu'il regarde à ses pieds les superbes monarques,

Qu'il est le souverain ; et dispense à son choix,

Pour relever de lui, les Trônes et les Rois :

Le nom de Roi n'a rien que le Sénat révère,

Il les donne souvent au jour de sa colère,

945   Et quand il veut punir les Peuples mutinés

Se sert, pour se venger, de sujets couronnés.

Voilà quel est le point de la grandeur Romaine.

Elle est entre mes mains l'objet de votre haine ;

Et quand vous n'avez plus de Père à soutenir

950   Vous n'avez plus aussi de parole à tenir.

Cependant c'est un feu que vous avez fait naître,

Princesse ; pensez-y, je suis encor le maître ;

Et deux Rois prisonniers laissent entre mes mains

De quoi venger encor un Consul des Romains.

Il sort.

PERSIDE.

955   Hélas ! C'est à ce coup que nous reprend l'orage,

Nous pensions être au port et voici le naufrage,

Le Consul irrité renverse notre espoir.

PHRAARTE.

Il n'oserait passer la loi de son pouvoir,

N'en appréhendons rien qui fasse notre peine,

960   Mais allons de ce pas rendre grâce à la Reine.

ACTE IV

SCÈNE I.
Zénobie, Perside, Phraarte.

PERSIDE.

Oui, Madame, j'apprends ces secrets importants

Qu'un silence forcé m'a caché si longtemps,

Que l'un de vos Époux, Rhadamiste est mon Père,

Et que ce Prince enfin ne fut jamais mon Frère :

965   Mais comme ces secrets cachés à vos Époux

Ne sont qu'en votre sein, et connus que de vous,

Quoique je donne au Prince une entière croyance,

J'en attends toutefois, votre reconnaissance.

ZÉNOBIE.

Ne me demande point cet éclaircissement,

970   Perside, comme toi j'ai de l'aveuglement,

Moi-même je ne sais ce que j'en devrais croire,

Et mes malheurs passés ont troublé ma mémoire.

PHRAARTE.

Ah ! Madame, cessez, et votre Majesté

Ne dois pas faire un jeu de cette vérité,

PERSIDE.

975   Madame, si le Roi Tiridate est mon Père,

Je suis ce que j'étais, et ce Prince est mon Frère ;

Mais aussi s'il n'en a que le nom seulement,

Rhadamiste est mon Père, et voici mon amant :

Vous savez ce secret, dites-le moi, Madame,

980   Et ne me souffrez pas un crime de ma flamme

ZÉNOBIE.

Quelque doute, aujourd'hui, que puisse être le tien,

Ton Oracle est muet, et ne te répond rien ;

Oui, ce Prince pour qui ton amour délibère,

Peut-être ne t'est rien, et peut-être est ton Frère :

985   Si cet amour est crime, ou vertu dans ton sein,

Si tu dois arrêter, ou pousser ton dessein,

Si tu dois te nommer sa soeur ou sa Maîtresse,

Pour démêler ce noeud je connais ma faiblesse :

Que ton amour est vague et tes feux incertains !

990   Et quoi ! N'aimes-tu plus le Consul des Romains ?

Ne te promet-il plus de conserver ton Père ?

PERSIDE.

Et quoi ! N'avez-vous pas perdu votre colère ?

N'avez-vous pas banni cette haine du coeur ?

Et vous, Amant, ou Frère, êtes-vous imposteur ?

PHRAARTE.

995   L'espoir de leur salut est-ce un espoir frivole ?

Et serez-vous sans foi, Madame, et sans parole ?

ZÉNOBIE.

Crédule, à mes discours ton esprit s'est rendu !

Et tu te vois tomber dans le piège tendu !

Enfin malgré vos soins je serai Souveraine,

1000   Et jamais votre amour n'arrêtera ma haine ;

J'ai pour moi le Consul, et vous n'avez en lui

Qu'un Amant irrité qui n'est plus votre appui.

PHRAARTE.

Où sommes-nous, Madame, et pour quoi ce silence ?

Est-ce ainsi que du mien je vois la récompense ?

1005   Si le Roi Tiridate eût su votre attentat

N'auriez-vous pas servi d'exemple à son État ?

Et ce sang dont le feu forme votre colère,

N'aurait-il pas mouillé le trône de mon Père ?

Cependant pour payer ce service rendu,

1010   Vous me tendez un piège où mon Père est perdu.

À Perside.

Retournons au Consul, et reprenons nos armes.

Il a le même coeur, et vous les mêmes charmes,

Et contre son parti par un second effort

Rendez par votre amour le nôtre le plus fort ;

1015   C'est l'unique moyen de sauver notre Père.

PERSIDE.

Montrez-moi quel il est, et je le pourrai faire.

PHRAARTE.

C'est ma soeur...

PERSIDE.

Achevez.

PHRAARTE.

C'est Tiridate.

PERSIDE.

Hélas !

Ne m'avez-vous pas dit que ce Roi ne l'est pas ?

À vos premiers discours ce dernier est contraire,

1020   Seriez-vous mon amant s'il était notre Père ?

PHRAARTE.

Mon amour fut un crime, et mon sang perverti

Vous donnait un faux Père, et je vous ai menti :

Pour épouser ma soeur je fis cette imposture,

Et tâchais de donner ce voile à la nature :

1025   La Reine, à qui mon coeur coupable, et peu discret,

Parmi d'autres discours s'ouvrit de ce secret,

Feignit d'être aussitôt de mon intelligence,

Et promit d'appuyer cette fausse croyance ;

Mais elle eût ses desseins, et ce doute forcé

1030   Est l'effet malheureux de ce qu'elle a pensé.

PERSIDE.

Me dit-il vrai, Madame, et puis-je enfin le croire ?

ZÉNOBIE.

Je vous l'ai déjà dit, je n'ai point de mémoire.

PHRAARTE.

Ma soeur c'est Tiridate, et vous n'avez douté

Que par le triste effet d'un crime concerté ;

1035   Mon amour avait mis ce poison dans ma flamme,

Ce trouble en ma famille, et ce doute en votre âme ;

Mais voici le Consul, tentez votre pouvoir,

C'est ce que nous avons de secours et d'espoir.

SCÈNE II.
Helvidius, Zénobie, Perside, Phraarte.

HELVIDIUS.

Madame, s'il est vrai que votre courroux cesse,

1040   Comme me l'ont appris le Prince et la Princesse,

Pour en être éclairci je viens savoir de vous

Ce que vous ordonnez de ces Rois vos Époux ;

Prêt de vous obéir, et vous faire connaître

Que n'ayant plus d'amour le Sénat est mon maître :

1045   Vous cherchez un Romain, et vous l'avez trouvé ;

Corbulon pour le moins verra tout achevé ;

Je sais que ce Consul vient à votre prière

Pour faire ici ma charge, et moi je la veux faire.

ZÉNOBIE.

Faites-la donc, Seigneur, et perdez ces deux Rois.

HELVIDIUS.

1050   Je vais sans différer obéir à vos lois.

PERSIDE.

Ah ? Seigneur, arrêtez, et vaincu par mes larmes,

À cette cruauté ne prêtez point des armes :

Je sais que contre nous vous êtes irrité ;

Je reconnais ma faute et ma témérité,

1055   D'une Mère en courroux il me fallait tout craindre,

Le feu dont je brûlais ne devait point s'éteindre ;

Mais si ce même feu vous pouvait enflammer,

Sa cendre fume encor, je le puis rallumer.

La Reine avait surpris mon âme trop crédule,

1060   Je saurai pénétrer son coeur qui dissimule,

Et quand elle pourrait apaiser son courroux

Je ne tiendrai jamais mon Père que de vous :

N'obéissez donc point aux ordres de la Reine,

Dérober notre Père à l'arrêt de sa peine ;

1065   Nous vous en conjurons, Seigneur, ce Prince et moi,

Par ce doux nom de Père, et par celui de Roi,

Par ce sang généreux qui coule dans nos veines,

Par ce sacré respect que l'on doit à nos peines,

Par tout ce qui de moi vous fut aimable et doux ;

1070   Allons, mon Frère, allons embrassons ses genoux.

PHRAARTE, à genoux.

Soyez touché, Seigneur, de pitié, de tendresse.

HELVIDIUS, les relevant.

Prince, que faites-vous ? Que faites-vous Princesse ?

Vous triompher d'un coeur que je venais d'armer

De tout l'orgueil Romain pour ne jamais aimer ;

1075   La Reine était au point d'obtenir sa vengeance,

Mais mon amour devient le frein de sa puissance :

À Zénobie.

Mon intérêt, Madame, arrête vos desseins,

Mon prix est à mes yeux, je le veux en mes mains,

Je le veux mériter, et lui rendre son Père,

1080   Et de votre courroux affaiblir la matière.

ZÉNOBIE.

Seigneur, que de faiblesse en un Consul Romain !

Pourquoi devenez-vous sujet du Souverain ?

Perside, de l'hymen vous donne l'espérance ;

Mais outre qu'il vous faut craindre son inconstance,

1085   Lorsque de quelque espoir elle vous entretient,

Peut-elle se promettre, elle qui m'appartient ?

Et qui sans son aveu, qui est seul légitime,

Jamais de son amour ne peut faire qu'un crime ?

Sans mon consentement qu'a-t-elle de pouvoir ?

1090   Ne l'écoutez donc point, faites votre devoir,

Étouffer cet amour qui ternit votre gloire,

Dessus vos passions gagnez cette victoire,

Contez ce premier jour de votre Consulat,

Et soyez digne enfin de Rome, et du Sénat.

HELVIDIUS.

1095   Madame, je ne puis écouter vos prières,

Je viens de rallumer mes feux à ses lumières ;

Et quoi que puisse dire, et Rome, et le Sénat

Je veux par mon amour marquer mon Consulat ;

Oui, Princesse, aujourd'hui vous êtes Souveraine,

1100   Mais je veux que de vous votre Père l'apprenne ;

Qu'il sache qu'en vos mains j'ai mis son intérêt,

Et que vous prononciez vous-même son arrêt.

Qu'on amène ces Rois.

ZÉNOBIE.

Ah Seigneur ! Quelle honte,

Que la faiblesse même aujourd'hui vous surmonte !

1105   Qu'une Fille triomphe ! Et d'un coeur enchaîné

Fasse suivre son char d'un Consul couronné !

De la gloire du nom mauvais dépositaire,

Quand Rome le saura redoutez sa colère.

HELVIDIUS.

Je ne redoute rien en l'état où je suis,

1110   Et les armes en main je sais ce que je puis.

SCÈNE III.
Rhadamiste, Tiridate, Zénobie, Perside, Helvidius, Phraarte, Gardes.

RHADAMISTE.

Seigneur, c'est mal user du pouvoir qu'on vous donne,

Et blesser un peu l'honneur de la couronne,

Que de nous appeler, loin de nous écouter

Pour plaire à votre haine et pour nous insulter,

1115   Pour voir deux souverains pleurer votre victoire,

Pour faire dans leur honte éclater votre gloire ;

Pour fouler à vos pieds la Majesté des Rois

Qui sont indépendants de vous et de vos lois,

Et pour nous voir au gré des caprices d'un homme

1120   Les divertissements d'une Femme et de Rome.

HELVIDIUS.

Ne le présumez pas, et je suis plus humain.

TIRIDATE.

Vous maltraitez les Rois et vous êtes Romain ;

À quelques grands effets que votre haine aspire

Nous ne saurions, ni voir, ni souffrir rien de pire,

1125   Nous mourrons sans pâlir, notre coeur est trop haut :

Mais cachez cette femme, et montrez l'échafaud,

Allons au lieu fatal d'où tombent les couronnes,

Mais de plus d'un supplice épargnez nos personnes :

Et quoi ! Relevons-nous de si sévères lois,

1130   Qu'il nous faille, Seigneur, mourir plus d'une fois !

ZÉNOBIE.

Ne craignez rien de moi, le Consul par envie

M'ôte le droit sur vous, et de mort, et de vie.

HELVIDIUS.

Princesse, commandez, exercez en ce jour

La souveraineté que vous fait mon amour ;

1135   Ordonnez, prononcez, et sauvez votre Père.

PERSIDE.

À ce coup me reprend mon doute, et ma misère ;

Le trouble est dans mon coeur, je crains en cet état

Que mon amour trompé fasse un assassinat ;

J'ai peur en choisissant de faire un parricide,

1140   Je suis en cette nuit sans lumière, et sans guide,

À qui je dois le port je puis être l'écueil,

À qui je dois le jour je puis faire un cercueil

Et plus j'y pense, et plus je trouble ma mémoire.

PHRAARTE.

Tiridate est ton Père.

PERSIDE.

Hélas ! Te puis-je croire,

1145   Toi qui pour me jeter dans cet aveuglement,

Tantôt te dis mon Frère, et tantôt mon Amant ?

TIRIDATE.

Ne vois-tu pas en moi celui qui t'a fait naître

Ma Fille ? Et qui me fait aujourd'hui méconnaître :

Ce n'est pas que par là je veuille rien de toi,

1150   Mais je mourrai du moins, et ton Père, et ton Roi.

RHADAMISTE.

Peut-être est-ce de moi qu'elle a reçu la vie,

D'elle chez un Pêcheur accoucha Zénobie :

Ce secret important sans doute m'est ouvert,

Et déjà quelque bruit me l'avait découvert ;

1155   Cette Fille, après tout, Madame, est-ce la nôtre ?

ZÉNOBIE.

Vous n'en serez jamais instruits ni l'un ni l'autre,

Jamais rien de certain ne vous en fera foi :

Peut-être, elle est à toi ; peut-être, elle à toi.

RHADAMISTE.

Viens nous en assurer, inhumaine, cruelle.

ZÉNOBIE.

1160   De quoi vous plaignez-vous ? Êtes-vous dignes d'elle ?

À Rhadamiste.

Et toi, de qui le bras me vint assassiner.

Si tu ne la vois point peux-tu t'en étonner ?

De trois coups de poignard dont tu fis ma blessure

Peut-être dans mes flancs elle eut sa sépulture,

1165   Et par cet inhumain et tyrannique effort

Dans sa source de vie elle a trouvé la mort,

À Tiridate.

Mais peut-être est-ce à toi que je l'ai supposée

Qu'elle passe pour tienne à ton âme abusée,

Et que pour m'apaiser mon Tyran par ce don

1170   Elle a pris de ta Fille, et le rang, et le nom.

TIRIDATE.

Madame...

ZÉNOBIE.

Par ce doute où vous jette ma haine,

Commencez mes Tyrans, commencez votre peine,

En attendant le jour que le Ciel en courroux

L'achève par sa foudre, et me venge de vous :

1175   Au refus du Consul c'est le bras que j'espère.

HELVIDIUS.

Qu'ai-entendu ? Bons Dieux !

PERSIDE.

Qui de vous est mon Père ?

Me l'enseignerez-vous, Mère, Prince, et vous Rois ?

Me viendrez-vous tirer de la peine du choix ?

M'en éclaircirez-vous, Seigneur, amour, nature ?

1180   Voix du coeur, voix du sang êtes-vous sans murmure ?

Si pour sortir d'erreur je ne vois point de jour,

Prince, c'est ce qu'a fait l'aveu de votre amour :

Si ma crédulité renouvelle ma peine

Madame, c'est le coup qu'a frappé votre haine ;

1185   Vous me perdez tous deux, et mon coeur en courroux

Se plaint également, et de vous, et de nous.

HELVIDIUS.

Ma Princesse...

PERSIDE.

Seigneur, accordez ma prière ;

Donnez-moi ces deux rois, l'un des deux est mon Père,

Quoique toujours en doute ainsi qu'auparavant,

1190   Je dirai pour le moins que mon Père est vivant.

ZÉNOBIE.

Je l'empêche, Seigneur, et votre ordre est contraire.

HELVIDIUS.

Ce que vous demandez je ne le saurais faire,

Princesse, si la Reine en quittant son courroux

De ce point important n'est d'accord avec vous :

1195   Mais si toujours contre eux sa colère s'anime,

À ses ressentiments il faut une victime.

RHADAMISTE.

Dispensez-vous, Seigneur, de la peine du choix,

Une Femme le veut, faites mourir deux Rois,

Puisque Rome y consent, que son pouvoir éclate,

1200   Même ardeur de mourir échauffe Tiridate ;

Ou si vous ne voulez vous en faire raison

Venez armer nos mains de fer ou de poison :

Nous ouvrirons, Seigneur, le passage à notre âme

Pour ne point relever de Rome et d'une femme.

TIRIDATE.

1205   Oui, j'y consens, Seigneur.

PHRAARTE, à Tiridate.

  Perdez ce sentiment.

TIRIDATE.

C'est à toi de m'aider à mourir noblement.

HELVIDIUS.

Faites ce choix tandis que vous le pouvez faire,

Princesse, j'ai grand peur de quelque ordre contraire

Qui venant du Sénat aurait plus de rigueur,

1210   Et me lierait peut-être et le bras et le coeur :

Je sais qu'à cet effet la Reine sollicite.

PERSIDE.

Et bien, puisqu'il le faut, c'est ce que je médite

À Tiridate.

Mon éducation, Seigneur, que je vous dois,

Cette longue habitude à vivre sous vos lois,

1215   Cet air de votre Cour que je respire encore,

De la Reine avec vous le saint noeud que j'honore,

Enseignent à mon coeur qui voit ses deux Époux,

De ne point demander de salut que pour vous.

PHRAARTE.

Quelle joie !

PERSIDE.

Attends, Prince, et garde le silence

1220   Mais d'autre part ce bruit qui court de ma naissance

À Rhadamiste.

Ces secrets découverts par ce Prince à mon coeur,

Ce qu'en a dit ma Mère, et l'aveu du Pêcheur,

Votre fuite, Seigneur, l'attentat sur la Reine,

Ce pêcheur rencontré qui soulagea sa peine,

1225   L'heureux accouchement qu'elle fit en ces lieux

Où le jour fut d'abord salué de mes yeux,

Cet hymen de la Reine avecque Tiridate,

Ma supposition dont la raison éclate,

De la nuit où je suis me lèvent le bandeau,

1230   Et pour trouver mon sang me servent de flambeau ;

Ainsi je ne mets plus mon esprit en balance,

Et mon amour, Seigneur, vous doit la préférence.

PHRAARTE.

Que faites-vous, ma soeur ?

PERSIDE.

Ne sois point irrité

Si mon coeur balancé tombe de ce côté,

1235   C'est la nécessité qui l'emporte, et le presse,

Je ne sais quoi de moi pour ce Roi s'intéresse ;

La nature à ce coeur parle un peu sourdement,

Et j'attendrai la fin de ce commencement.

ZÉNOBIE.

Quoi ! Condamner à mort Tiridate ton Père ;

1240   Tu l'as pu prononcer ! Sa fille l'a pu faire !

PERSIDE.

Hélas ! Je tremble encor.

HELVITIUS.

Votre choix est-il fait ?

PERSIDE.

Ah ! Seigneur, attendez, n'en prenez point l'effet ;

Ne délibérons plus mon Père est Rhadamiste,

C'est le choix que j'ai fait, Seigneur, et j'y persiste.

TIRIDATE.

1245   Je ne suis plus ton Père ? As-tu perdu le sens ?

RHADAMISTE, à Tiridate.

Que je meure, vivez, Seigneur, je le consens,

Mais du moins qu'au tombeau je remporte la gloire

D'avoir trouvé ma Fille et de le croire.

ZÉNOBIE.

Quoi ! Perside, ainsi donc tu me feras la loi ;

1250   Et je le souffrirai du Consul et de toi ?

Non, non, il faut enfin que mon pouvoir éclate ;

Soyez pour Rhadamiste, et moi pour Tiridate.

PHRAARTE.

Ah Madame ! Appuyez ce projet généreux.

ZÉNOBIE.

Il me plaît par ce choix de conserver l'un d'eux,

1255   Non pas que j'aime l'un, non pas que j'aime l'autre ;

Mais pour me garantir de son choix et du vôtre

Et puisqu'il faut choisir, pour rompre vos desseins

Je choisirai du moins mon Tyran par mes mains.

PERSIDE.

Seigneur, c'est en vous seul que mon amour espère,

1260   Vous me l'avez promis, conservez-moi mon Père.

LÉONTIN.

Madame, Corbulon arrive en votre Cour.

ZÉNOBIE.

Ah ! Perside, voici la mort de ton amour,

Mes Tyrans, vous mourrez, et je vous le prononce.

Au gré de mes souhaits Rome me fait réponse ;

1265   Et toi, lâche Romain, à qui dans ce moment

Ma bouche peut donner ce titre impunément ;

Quelque effet où l'amour porte ton entreprise

Tu n'as rien élevé que Rome ne détruise.

HELVIDIUS.

Et bien, Madame, et bien, nous verrons son pouvoir.

ZÉNOBIE.

1270   Perside, avecque moi venez le recevoir.

PHRAARTE.

Je vais voir ce Romain, Seigneurs, pour vous défendre.

HELVIDIUS.

Et nous, allons au camp, c'est là qu'il faut l'attendre.

ACTE V

SCÈNE I.
Corbulon, Zénobie, Perside, Phraarte, Suite.

CORBULON.

Assurez-vous, Madame, et ne redoutez rien,

Je sais quelle est ma charge, et je la ferai bien ;

1275   Vous me voyez ici pour essuyer vos larmes,

Et Rome m'a commis son pouvoir, et ses armes.

ZÉNOBIE.

Je rends grâces au Ciel, Seigneur, que les Romains

Ont mis mon intérêt en de meilleures mains,

Et qu'en vous aujourd'hui ma douleur trouve un homme

1280   Digne de la grandeur du Sénat et de Rome,

Certes, ils ne font pas toujours de si bons choix ;

Et Rome, et le Sénat se trompent quelquefois,

Témoin Helvidius, qu'une Fille surmonte,

Et qui du nom Romain est la tache, et la honte :

1285   Au lieu de me venger qu'a-t-il fait en ma Cour

Et que souiller sa gloire, et que faire l'amour ?

Que protéger le crime, et s'en rendre complice ?

Et par sa passion aveugler sa justice ?

Je vous l'ai dit, Seigneur, il borne mon pouvoir ;

1290   Et me donne la loi qu'il devrait recevoir,

Il tourne contre moi ses forces, et ses armes,

Et redoublant ici mes douleurs, et mes larmes,

Au mépris des Romains qui m'en furent garants

Loin d'être mon secours c'est un de mes Tyrans.

PERSIDE.

1295   Oui, Seigneur, par amour j'ai vaincu ce grand homme

Et pour mon intérêt, et pour celui de Rome,

Qui rougirait un jour d'avoir prêté son bras,

Pour commettre en ces lieux ces deux assassinats :

Mais à vous qui venez pour appuyer la Reine

1300   Pour lui rendre un secours que j'ôtais à sa haine,

À vous, ô Corbulon, armé contre ces Rois

De toute la rigueur de vos sévères lois,

Pour fléchir votre coeur qu'est-ce que je puis dire ?

L'insensibilité règne dans votre Empire,

1305   Et l'amour qui de l'homme adoucit le courroux,

Qui partout est un Dieu, n'est qu'un monstre chez vous.

Et bien, Seigneur, et bien, s'il vous faut des victimes :

Ne changez seulement que d'objet à vos crimes ;

Oui, Madame, si rien ne vous peut apaiser

1310   Votre coeur est instruit en l'art de supposer,

Mettez-moi dans sa place ; armez votre colère,

Tout mon sang est l'image où vous verrez mon Père,

Répandez-le, Madame, effacez son tableau,

Ma gloire trouvera son temple en mon tombeau,

1315   Ce conseil vous importe, et vous le devez suivre,

C'est le faire mourir et c'est me faire vivre.

CORBULON.

J'admire ce grand coeur, et suis ravi de voir

Que rien n'altère en vous l'honneur et le devoir.

PHRAARTE.

Mon Père croit en vous trouver quelque refuge ;

1320   La Reine est sa partie, et vous êtes son juge ;

Mais de quoi se plaint-elle ? Est-ce d'avoir en lui

Au fort de ses malheurs rencontré son appui,

Lorsque de Rhadamiste accompagnant la fuite

En un si triste état elle se vit réduite,

1325   Que quiconque l'entend, d'un esprit tout confus

Croit que son ombre parle, et qu'elle ne vit plus ?

Qu'a fait le Roi mon Père en voyant cet orage,

Que de remettre au port un vaisseau de naufrage ?

Que de la recueillir ? L'appeler en sa cour ?

1330   Et que de la pitié de passer à l'amour ?

Que si pour l'épouser en cette conjoncture

De Rhadamiste mort il lui fit l'imposture,

Et si c'est là, Seigneur, le crime qui le perd ;

Il faut examiner à qui ce crime sert ;

1335   N'est-ce pas à la Reine ? Et sans cet heureux crime

Qui pouvait l'empêcher d'être notre victime ?

Et de voir achever par un bras ennemi

Ce crime qu'un Époux n'avait fait qu'à demi ?

Madame, ces bienfaits devraient pour votre gloire

1340   De vos derniers malheurs effacer la mémoire,

Dissiper cette haine, et calmer ce courroux :

Je ne compte pour rien ce que j'ai fait pour vous,

Quoique vous me deviez quelque reconnaissance

D'avoir su votre crime, et gardé le silence :

1345   Mais pour mon Père enfin si je n'avance rien

Prenez mon sang, Seigneur, et conservez le sien.

ZÉNOBIE.

Seigneur je veux leur mort, faites qu'on m'obéisse,

N'écoutez point ce Prince et me rendez justice.

CORBULON.

Je la rendrai, Madame, et ne diffère plus,

1350   Voyez pour cet effet venir Helvidius.

ZÉNOBIE.

Quelle joie à mon coeur !

PERSIDE.

Ah ! Quel triste spectacle,

Enfin, Madame, enfin, vous n'avez plus d'obstacle.

PHRAARTE.

Seigneur...

CORBULON.

Silence, Prince.

SCÈNE II.
Helvidius, Corbulon, Zénobie, Perside,

CORBULON.

Et bien, Helvidius,

Je suis le Souverain, vous ne commandez plus ;

1355   Si j'ai pris toutefois le serment de l'armée

Que votre âme, Seigneur, n'en soit point alarmée ;

Un amant comme vous sans se vouloir trahir

Ne sait point commander, il ne sait qu'obéir ;

L'amour vous a vaincu de même que les autres,

1360   Vous êtes son sujet, vous n'êtes plus des nôtres,

Perside, et ses appas ont triomphé de vous ;

Qui pourrait résister à des attraits si doux ?

Votre fortune est grande, et le Sénat m'envoie,

Pour vous faire savoir la grandeur de sa joie ;

1365   Personne mieux que vous n'en a pu mériter,

Et je viens tout exprès vous en féliciter.

HELVIDIUS.

Parlez, parlez, Seigneur, et ce discours m'offense.

CORBULON.

Celui-ci vous plaira, sans doute, en récompense,

Honte de notre choix, peu généreux Romain,

1370   Ainsi donc votre coeur désarme votre main ?

Et cette grandeur d'âme à l'amour accessible

Cesse par ses appas de vous rendre invincible ?

Que pourrait le Sénat depuis ce triste jour

Se promettre d'un bras enchaîné par l'amour ?

1375   D'une âme basse en qui la servitude éclate ?

Et d'un Consul qui fait la Cour à Tiridate ?

La mollesse du coeur qu'un lâche amour produit

A perdu des Héros qui nous auraient détruit ;

C'est l'ombre des vertus, c'est l'obstacle à la gloire,

1380   C'est ce qui dans son cours arrête la victoire,

C'est la perte des coeurs, le poison des regards,

C'est la honte d'Antoine, et l'écueil des Césars :

Mais toujours le Sénat est un Astre sans tache,

Jamais intéressé, jamais faible, ni lâche,

1385   Qui par un noble orgueil relève de ces lois

Qui lui font mépriser les Femmes et les Rois ;

Et la sévérité que la vertu fait naître

L'a fait de l'Univers, et l'arbitre, et le maître :

Sans le consentement de ce même Sénat,

1390   Qu'est-ce que votre amour ? Un crime, un attentat ;

Et pouvez-vous jamais sans son ordre suprême

Asservir votre coeur, disposer de vous-même ?

Vous relevez de lui jusqu'à la liberté,

Vous êtes à lui Père, Enfants, Postérité,

1395   Du choix de votre femme il a le privilège ;

Et sans lui votre hymen passe pour sacrilège ;

Quittez donc votre amour, et vous ressouvenez

Que Rome vous vit naître, et que vous en venez.

HELVIDIUS.

Je m'en souviens, Seigneur, mais quoi qu'il en puisse être

1400   Je ne dépendrai point de ce superbe maître :

Quel droit a le Sénat de se faire obéir

En me donnant la loi d'aimer ou de haïr ?

Quoi ! Prétend-il encor régner sur mes pensées ?

Et voir d'un libre coeur les passions forcées ?

1405   Croyez-vous me trouver à ce point résolu

Par ces mots souverains que Rome l'a voulu ?

Pouvez-vous l'espérer, et ne suis-je plus libre ?

Nomme-t-on les Romains les Esclaves du Tibre ?

Le Sénat a-t-il seul toute l'autorité ?

1410   Et n'avons-nous sans lui, ni voix ni liberté ?

Quoi ! J'attendrai, Seigneur, de sa fierté Romaine,

Qu'il daigne m'inspirer ou l'amour, ou la haine ?

Qu'il me fasse un destin funeste ou glorieux ?

Et dépendrai de lui comme je fais des Dieux ?

1415   Ne l'espérez jamais, et je renonce à Rome,

Si pour être Romain il faut cesser d'être homme,

Et s'il faut devenir pour son propre malheur

Ennemi de soi-même, et Tyran de son coeur :

Depuis que la Princesse a fait que je soupire

1420   En ai-je moins suivi les ordres de l'Empire ?

Contre ses ennemis n'ai-je pas combattu ?

Perside a-t-elle fait obstacle à ma vertu ?

Jugez, jugez, Seigneur, puisqu'ici pour ma gloire

Son Père prisonnier pleure de ma victoire,

1425   Si les chaînes du coeur ont passé jusqu'au bras,

Et si l'Aigle Romain en a volé plus bas.

Quand les Dieux pour aimer furent ce que nous sommes

Cessaient-ils d'être Dieux sous la forme des hommes.

En ont-ils moins chez vous de temples, et d'autels ?

1430   Pour paraître mortels sont-ils moins immortels ?

Et l'amour qui du Ciel les fit descendre en terre

Leur a-t-il fait quitter le soin de leur tonnerre ?

Ne m'imputez donc rien, il vous est glorieux

Que le Consul se forme à l'exemple des Dieux.

CORBULON.

1435   Les Dieux ont des secrets mal aisés à comprendre,

L'esprit doit respecter ce qu'il ne peut entendre ;

Et quelquefois ces Dieux qu'adorent nos États

Font ce que l'homme admire, et qu'il n'imite pas.

Mais enfin de l'amour la pressante tendresse

1440   Ne peut jamais en vous passer que pour faiblesse,

Quoique contre ces Rois vous ayez combattu

Votre amour toutefois souille votre vertu :

Il semble que pour vous en soit toute la gloire,

Vous n'appliquez qu'à vous le fruit de la victoire,

1445   Et tenez de ces Rois le sort entre les mains,

Comme s'ils n'étaient pas le butin des Romains :

Parce que l'intérêt de Perside est le vôtre

Vous faites mourir l'un et vous conservez l'autre ;

L'espoir impatient de vivre sous ses lois

1450   Met cette différence injuste entre ces Rois,

Qui ne doivent avoir qu'une même fortune,

Et l'espérance entre eux ou la crainte commune :

Mais vous savez, Seigneur, l'esprit de notre Cour ?

Nous pensez-vous d'humeur à souffrir votre amour ?

1455   Et ne craignez-vous point Rome ni sa colère,

Quand vous vous promettez une femme étrangère ?

Nous pouvez-vous flatter de ce frivole espoir ?

Et ne savez-vous pas quel est notre pouvoir ?

Non, non, pour votre gloire étouffez votre flamme,

1460   Brisez sans différer ces chaînes de votre âme ;

De la part des Romains je vous l'ordonne ainsi,

Je suis le Souverain, et je commande ici :

Helvidius, fuyez cet objet qui vous charme,

Ne regardez jamais le bras qui vous désarme,

1465   Et d'un honteux amour comme d'un attentat

Allez, lâche Romain, rendre compte au Sénat.

HELVIDIUS.

Seigneur...

CORBULON.

Allez, vous dis-je.

HELVIDIUS.

Un mot que je m'explique.

CORBULON.

Non, mon commandement ne veut point de réplique.

HELVIDIUS.

Superbes habitants ! Fier Sénat ! Peuple vain !

CORBULON.

1470   Silence, Helvidius, tâchez d'être Romain,

Faites que l'on vous compte encor entre les nôtres,

Contentez-vous d'un crime, et n'en faites point d'autre,

Soyez pour le Sénat d'un sentiment plus doux

Et ne m'obligez pas à le venger de vous.

1475   Allez, encor un coup, j'aurai soin de l'armée.

HELVIDIUS.

Je ne crains rien pour moi, ni pour ma renommée ;

Sans doute le Sénat est plus juste que vous ;

Je vais par mes raisons apaiser son courroux.

Il sort.

CORBULON.

Madame, son amour ne saurait plus vous nuire.

ZÉNOBIE.

1480   Il reste d'achever la vengeance où j'aspire ;

Et que mes deux Tyrans enfin humiliés

Et meurent à mes yeux, et tombent à mes pieds.

PHRAARTE.

Seigneur, n'écoutez point cet ordre tyrannique.

PERSIDE.

Ah Seigneur !

CORBULON.

Sur ce point il faut que je m'explique,

1485   Madame, le Sénat contre les attentats

De ces Rois vos epoux vous a prêté son bras,

Ce bras fait à vos pieds tomber la tyrannie,

Ce bras vous a sauvé le trône d'Arménie,

Vous a fait souveraine, et rendu noblement

1490   L'honneur sacré du Sceptre et du commandement :

Oui, Rome vous prêta son bras et son épée,

Mais par l'événement Rome s'est bien trompée ;

Elle croyait, Madame, en ce juste dessein

Désarmer votre coeur en armant votre main,

1495   D'un peu de vanité flatter votre colère,

Et que vous ne feriez rien quand vous pourriez tout faire ;

Et rappelant l'amour en votre souvenir

Que vous pardonneriez quand vous pourriez punir :

Si dans ces sentiments Rome a pu résoudre

1500   De vous faire leur Juge, elle a cru les absoudre :

Je vous vois cependant faire un dernier effort,

Et mettre votre gloire à poursuivre leur mort :

Vous demandez du sang pour essuyer vos larmes,

Mais pourquoi faites-vous cette honte à nos armes,

1505   Qui gardant aux vaincus le respect des Autels,

À la postérité nous rendent immortels ?

Je sais qu'au dernier point vous fûtes outragée,

Mais pleinement enfin n'êtes-vous pas vengée,

Quand ces rois vos Époux à leur femme soumis

1510   Perdent l'honneur du rang où l'hymen les a mis ?

Quand pouvant vous venger vous épargnez leur tête !

Quand vous levez un bras que Rome vous arrête ?

Si le Consul eut su sa manière d'agir,

Son pouvoir en nos mains ne l'eut pas fait rougir ;

1515   Il vous eut expliqué ce qu'il vous en faut croire

Par le seul intérêt, et d'honneur, et de gloire ;

Et de votre bonté nous serions les témoins

Si votre grand courage avait cru pouvoir moins,

Obligez-vous ces Rois d'une faveur extrême,

1520   Il leur faut un pardon, prononcez-le vous-même.

ZÉNOBIE.

Moi ! De ces deux Tyrans faire la liberté ?

Est-ce là ce grand coup de votre autorité ?

Quoi ! De mes ennemis je serai la victime ?

Et vous me laisserai entre les bras du crime ?

1525   Je veux par mon trépas prévenir ces malheurs.

CORBULON.

Faites, faites saigner votre coeur par vos pleurs,

Par ce secours des yeux s'attendrit la nature.

Madame, de ces Rois ne craignez plus d'injure,

Rome vous est par moi garant de vos Époux,

1530   Et si Rome est pour nous qui sera contre vous ?

Avecque Rhadamiste aujourd'hui réunie

Allez voir vos Sujets, passez en Arménie,

Où le peuple douteux, au Trône souverain

Attend jusqu'à ce jour un maître de ma main ;

1535   Que Tiridate aussi reprenne sa couronne,

Et relèvent tous deux de la main qui les donne.

PERSIDE.

Prince reconnaissons cette grâce à genoux.

PHRAARTE.

Que ne vous dois-je point ?

CORBULON.

Ah Prince ! Levez-vous :

Ce n'est pas tout, Madame, achevons cet ouvrage ;

1540   Qu'un hymen de la paix soit le fidèle gage,

Ce Prince aime Perside, accordez-lui ce bien,

Faites ces Rois amis par cet heureux lien,

Et que par vos Enfants votre amour se rappelle.

ZÉNOBIE.

S'il n'avait plus de Père il serait digne d'elle ;

1545   Jusques-là je n'ai point de partis différents

Et je confonds ce Prince avecque mes tyrans.

PHRAARTE.

Souffrez que par l'hymen j'entre en votre alliance.

ZÉNOBIE.

Parlez à Corbulon, je n'ai plus de puissance.

CORBULON.

Votre vertu de vous attends ces grands efforts ;

1550   Faites venir ces Rois.

SCÈNE III.
Un Garde, Corbulon, Zénobie, Phraarte, Perside, Suite.

UN GARDE.

  Seigneur, ces Rois sont morts.

PHRAARTE.

Et quoi ! Mon Père est mort ?

PERSIDE.

Dieux ! Que viens-je d'entendre ?

CORBULON.

Ces Rois morts ! Et comment ?

UN GARDE.

Je m'en vais vous l'apprendre.

Ces Rois persuadés qu'esclaves, enchaînés,

Ils seraient dedans Rome en triomphe menés,

1555   Et comme Helvidius lui-même leur fit croire

Que vous étiez venu pour en avoir la gloire,

Pensent à s'échapper, concertent leur dessein :

Helvidius s'en mêle, et leur prête la main ;

Et par son affranchi qui fut de la partie,

1560   L'un des Gardes des Rois procura leur sortie :

On en est averti, tous les Gardes font bruit,

Et sans perdre de temps sur l'heure l'on les suit.

On les devance, enfin au camp on les ramène ;

Eux, voyant désormais leur espérance vaine,

1565   Un poignard à la main qu'en cette extrémité

D'un de leurs diamants ils avaient acheté,

S'en frappent l'un et l'autre avec tant de vitesse

Qu'ils trompent tous nos soins et toute notre adresse,

Par terre en même temps ils sont tombés tous deux,

1570   Et la mort sur le champ leur a fermé les yeux.

PHRAARTE.

Qu'ai-je entendu ? Bons Dieux !

PERSIDE.

Ô comble de misères !

PHRAARTE.

Et bien, Madame, enfin nous n'avons plus de Père,

Goûtez avec plaisir notre commun malheur.

ZÉNOBIE.

Mon coeur devient sensible et s'ouvre à la douleur,

1575   Ma haine pour ces Rois en pitié s'est chargée,

Ils sont trop malheureux, et je suis trop vengée,

Oui, mon coeur est atteint pour des Rois malheureux,

Et par quelques soupirs il s'explique pour eux.

CORBULON.

Madame par leurs mains ils ont fait leur supplice,

1580   Je leur eusse fait grâce, ils se sont faits justice :

Joignez de leurs Enfants les États, et les coeurs,

Aussitôt que le temps aura séché leurs pleurs.

PHRAARTE.

De nos larmes, Princesse, allons tremper leur cendre,

C'est un faible secours, mais qu'ils doivent attendre,

PERSIDE.

1585   Allons Prince.

CORBULON.

  Suivons, et voyons en ces lieux

Dans la mort de ces Rois la justice des Dieux.

 


Extrait du Privilège du Roi.

Par grâce et Privilège du Roi, donné à Paris le 22. Septembre 1653. Il est permis à Guillaume de Luyne Marchand-Libraire en notre bonne Ville de Paris de faire imprimer vendre et débiter, La Zénobie, Et telle marge et caractère que bon lui semblera pendant le temps et espace de neuf ans, à compter du jour qu'elle sera achevée d'imprimer : et défenses sont faites à tous Imprimeurs et Libraires et autres, de l'imprimer sur les peines plus amplement portées audit Privilège.

Achevé d'imprimer pour la première fouis le premier Octobre 1653. Les Exemplaires ont été fournis.

Notes

[1] Ibérie : On a donné anciennement ce nom à deux différents pays. Le premier était une contrée de l'Asie, séparé vers le nord de la Sarmatie Européenne par le mont Caucase ; elle avait au couchant la Colchide, au levant l'Albanie, et au midi la grande Arménie. Ce pays est celui qu'on nomme aujourd'hui la Géorgie propre, et qui comprend les Principautés de Carduel et de Kacheti. [T]

[2] vers 879, l'original porte "et l'autre et l'autre tête".

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