GETA

TRAÉDIE

M. DC. LXXXVII.

À PARIS Chez THOMAS GUILLAIN, sur le Quai des Augustins, à la descente du Pont-Neuf, à l'Image Saint-Louis.

À PARIS, De l'imprimerie de CHRISTOPHE JOURNEL, rue Saint-Jacques, 1687.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 28/05/2020 à 11:58:47.


À MONSEIGNEUR LE DAUPHIN.

MONSEIGNEUR,

Ce n'est point par une espèce de présomption que j'ose prendre la liberté de vous consacrer ce premier essai de ma Muse. Je sais que votre auguste Nom ne doit paraître qu'à la tête des ouvrage les plus excellents ; mais le mien vous appartient par tant de titres que je ne puis m'empêcher de vous en faire un très respectueux hommage. Je vous le dois, MONSEIGNEUR, quand ce ne serait que pour ce favorable accueil dont il vous a plu de l'honorer, et pour avoir trouvé seulement en vous tous ces traits de grandeur nécessaires pour remplir la caractère de mon héros. Cette sagesse consommée de Geta en la fleur de son âge, cette modération merveilleuses dans la suprême puissance, cette piété si religieuse au milieu des plaisirs et des magnificences de Rome, cette fierté, cette douceur, cette ardeur pour la gloire ; et ce qui est le plus à estimer cette grandeur d'âme qui le rend toujours maître de lui-même, et qui le met au dessus des passions les plus fortes ; Tout cela, MONSEIGNEUR, n'est qu'un faible crayon, ou qu'une légère ébauche de ces hautes vertus qu'on voit briller en vous, et qui vous rendent la parfaite image du plus grand de tous les monarques, d'un Roi que tous les princes de la Terre se font une étude d'imiter, et qui ne peut être dignement imité que par vous seul. Je ne doute pas, MONSEIGNEUR, que ce ne soit ce rapport que j'ai mis entre mon héros et vous, qui a attiré à mon poème l'estime de cette incomparable princesse votre épouse, qui assure pour jamais le bonheur de cet état par de princes d'une espérance et si grande et si belle. Ce serait ici un vaste champ pour étaler tous ces grands avantages qui la rendent seule digne de vous posséder, et qui la font admirer de tout le monde ; il ma suffit de les révérer par mon silence, et de vous assurer en même temps et de ma parfaire reconnaissance, et du respect très profond avec lequel je suis,

MONSEIGNEUR,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

PECHANTRÉ


PRÉFACE

Amis lecteur, l'heureux succès qu'a eu cette tragédie semblerait me dispenser du soin d'y ajouter une préface, et trop content des applaudissements dont il t'a plus de la favoriser, je devrais m'en tenir là, sans m'engager dans tous ces discours préliminaires, qui sont ordinairement plus exposés à la censure, que la pièce même qu'on veut justifier. Mais l'indulgence que tu m'as témoignée, ne saurait m'exempter de l'obligation de répondre à quelques difficultés qu'on m'y a faites, et peut-être que dans la représentation tu as bien voulu me pardonner des choses que tu n'excuserais pas dans la lecture, si je ne t'en rendais raison.

Pour ce qui regardent l'Histoire de mon sujet, je me suis fait une loi de m'attacher autant que j'ai pu à la vérité, ou du moins à la vraisemblance, suivant le précepte d'Horace :

Aut famama sequere, aut tibi convenientia singe.

Rien n'est si célèbre chez les Historiens que l'inimitié d'Antonie et de Geta, tous deux fils de l'Empereur Sévère, fameux par la défaite des trois empereurs ; Rien de si connu que le soin que prit cette illustre père de prévenir les suites de leur haine par le partage de l'EMpire ; Rien de si bien marqué que les oppositions de Julie leur mère à l'exécution de ce traité, suivant lequel l'un des ces princes devait aller régner en Asie, et l'autre à Rome. Voici comment Herodian exprime les sentiments de cette mère :

O filii ! jam invenistis quo pacto Terran et mare dividatis, matrem vero vero quomodo dividetis ? Quomodo infoelix ego distribuar inter utrumque vestrum ?

Rien de si bien autorisé que la réconciliation de ces deux princes. L'illustre Monsieur Vaillant en propose une médaille, dans laquelle ils paraissent se donner les mains en présence de leur mère, avec cette inscription, Con cordiae Augustorum. Le meurtre de Geta, commis pas Antonin dans les bras même d eJulie, la mort de Pantilie sa femme ; en un mot tous ses traits de cruauté répandus dans ma pièce sont précisément tirés de l'Histoire, et il n'y aen tout cela rien de mon invention.

Pour ce qui concerne la Vestale, c'est Dion m'en a fait naître la pensée : Vestales occidit quatuor (dit-il en parlant d'Antonin) ex quibus unam vitiaretentavit, quae tamen in altum exclamabat scire ipsum Antoninum, se viriginem esse. Sur ce fondement, l'Histoire ne m'apprenant rien de sa naissance, et d'ailleurs sachant bine que les Vestales étaient des filles de premier rang, et qu'on ne recevait qu'à six ans au Temple de VEsta, j'ai cru pouvoir faire celle-ci fille de Pertinax, et la faire paraître à la première année de l'empire de Caracalla, sans blesser la Chronologie, n'y ayant entr ele meurtre de Pertinax et la première année lde l'Empire d'Antonin que ving ans de plus, qui furent remplis par le règne de Sévère ; Julien, Pescennius et Albin ayant été presque aussitôt opprimés par sa valeur, qu'ils osèrent se faire proclamer Empereurs. Mais venons au principal.

Quelques uns m'opposent d'abord la trop grande simplicité de l'action, qui semble être dépourvue de cette variété d'incidents, qui font le plus grand agrément de ces sortes d'ouvrages : Mais soit dans le noeud, soit dans le dénouement, cette pièce est traversés par tant de changements, que je craindrais plutôt d'y en avoir trop mis que trop peu, s'ils n'étaient presque tous nécessaires, et tous tirés du centre même du sujet.

D'autres me disent que j'ai fait Antonin trop honnête homme pour un scélérat, et que je le fais tout d'un coup fratricide, sans l'avoir fait méchant dans le cours de ma pièce : Mais ces Messieurs n'y prennent pas garde ; presque de son frère , et sa malice est d'autant plus grande qu'elle est cachée sous de plus belles apparences. C'est le caractère que lui donne Spartian, Fingebat se benignum, quum effet natura truculentus.

D'autres m'opposent que Geta insulte mal à propos de son frère, lorsqu'il se déclare son rival. Mais qui ne voit qu'après avoir combattu la passion d'Antonin par des raisons tirées de la Religion et des lois, s'il lui déclare son amour, ce n'est que pour le porter à faire sur son coeur les mêmes efforts qu'il fait lui-même sur le tien.

L'on ajoute encore que Geta convaincu de la perfidie de son frère, de devait pas si facilement se fier à la feinte réconcicliation, et à la parole qu'il lui donne de renoncer à Justine. J'avoue que c'est une imprudence à lui d'une peu trop de bonne foi, et qui par conséquent lui doit plutôt attirer l'estime et la pitié, que le blâme et l'indignation des honnêtes gens : ce sont ces sortes d'indignation des honnêtes gens : ce sont ces sortes de fautes qui entraînent souvent les plus grands hommes dans les plus grands malheurs, et dont Aristote veut que les héros des tragédies soient en quelque façon coupables : Necesse enim est optimam fabulam mutari ex prospera fortuna in adversam non propter improbatitem, sed propter errorem magnum.

On me demande à quel titre cette preêtresse (car c'est le nom que Tite-Live donne aux Vestales) est mandée par l'Empereur pour venir faire un sacrifice en son Palais ; à quoi je réponds, que depuis que les Empereurs s'étaient attribués le suprême Pontificat, comme le remarque sous Auguste, ils étaient en droit de demander les prêtres et les prêtresses pour faire des sacrifices dans leur Palais même, où ils avaient des Chapelles, qu'ils appelaient Sacella, comme celle qu'Auguste a bâtit dans le sien, consacrée à Apollon, sous ce titre Apollo Palatinus.

On condamne enfin la déclaration d'amour que fait cette princesse à Geta sur le point de s'aller renfermer ; mais sans vouloir l'excuser par les obligations où elle était de consoler ce prince désolé, cet aveu de Justine fait plutôt voir la fermeté de son coeur, et l'estime qu'elle a pour Geta, que la moindre faiblesse en elle, puisqu'elle ne lui déclare sa tendresse, que par la confiance qu'elle a en sa propre vertu, et en la direction d'un prince aussi sage et aussi retenu que Geta. Je ne t'en dirai pas davantage, ami lecteur, de peur de te fatiguer, ou de t'irriter même par une trop longue préface.


ACTEURS

ANTONIN CARACALLA, Empereur romain, fis de Sévère.

GETA, Empereur romain, son frère.

JULIE, Impératrice, leur mère, femme de Sévère.

JUNIE, Vestale, fille de Pertinax Empereur Romain.

ALBIN, Confident d'Antonin.

ARCAS, Confident de Geta.

ÉMILIE, Confidente de Julie.

PAULINE, Confidente de Justine.

GARDES.

La Scène est à Rome dans le palais des Empereurs.


ACTE I

SCÈNE I.
Antonin, Albin.

ALBIN

Tout est donc résolu, Seigneur, cette journée

De deux grands Empereurs règle la destinée,

Et pour donner des lois à cent peuples divers

Votre frère avec vous partage l'Univers.

ANTONIN.

5   Ce fut l'ordre prescrit par l'Empereur Sévère.

Mais crois-tu que je laisse à l'orgueil de mon frère

Malgré mes intérêts et notre intimité

De nos vastes États la plus belle moitié ?

Crois-tu que je partage avec lui cet Empire,

10   Le diviser, Albin, ce serait le détruire ;

Et mon coeur sur le Trône ennemi d'un rival,

Aime trop la grandeur pour souffrir un égal :

Sache Albin (car c'est toi sur qui je me repose)

Qu'ainsi que moiJulie à ce traité s'oppose ;

15   C'est en vain que Geta se promet de partir,

À son éloignement, je ne puis consentir ;

Ma politique veut qu'ici je le retienne ;

Loin de moi sa puissance égalerait la mienne.

Geta plus libre alors pourrait mieux me troubler,

20   Et je perdrais enfin l'espoir de l'accabler ;

Tu sais que trop jaloux de mes droits légitimes,

J'ai de tous ses amis fait autant de victimes.

Tu sais combine de sang de trône m'a coûté :

Et pour le partager je l'ai trop acheter.

ALBIN

25   Cependant, Geta part.

ANTONIN.

  Je vais par mes caresses,

Je vais par mes douceurs, par cent feintes promesses,

Par cent raisons d'état l'ébranler, le tenter,

Je vais tout employer enfin pour l'arrêter ;

Je te fais voir par là le fonds de ma pensée :

30   Mais d'un autre souci j'ai l'âme embarrassée ;

Tu sais que j'ai mandé le Sénat en ce jour

Pour lui faire approuver le choix de mon amour :

Crois-tu qu'à mes désirs il veuille se soumettre ?

ALBIN

De sa soumission j'ose tout vous promettre.

ANTONIN.

35   Mais crois-tu que Justine instruite de mes feux

Applaudisse à mon chois et consente à mes voeux ?

Elle n'ignore pas cher, Albin, que je l'aime ;

Tous les jours dans le Cirque ou dans le temple même,

Mon désordre inquiet, mes regards, mes soupirs

40   L'entretiennent assez de mes secrets désirs :

J'ai beau lui faire voir ma gloire, ma tendresse ;

Rien ne la peut toucher cette fière princesse,

Elle voit mon amour, et feint de l'ignorer ;

Dès ce jour autrement je veux me déclarer ;

45   Elle a déjà reçu mes ordre nécessaires

Pour faire un sacrifice à nos Dieux tutélaires ;

Que dira-telle Albin, lorsque dans le Palais

Loin de voir pour nos Dieux éclater nos apprêts,

Cette illustre Vestale en ces lieux attirée

50   Verra de son hymen la pompe préparée,

Et que d'elle à mon gré prétendant disposer

J'ai presque tout conclu sans lui rien proposer ?

De quel air penses-tu que sa vertu sévère

Reçoive cet aveu que je prétends lui faire ?

ALBIN

55   La gloire et la raison l'obligeront Seigneur

À souscrire à ce choix qui le comble d'honneur,

Et vous la verrez joindre à la reconnaissance

Une respectueuse et prompte obéissance ;

Fille de Pertinax, la source de son sang

60   La rappelle sans cesse à votre auguste rang,

Par son ambition secrètement pressée

Elle voudra se voir à cet hymen forcée,

Heureuse si vos lois épargnent à son coeur

La honte d'un aveu contraire à sa pudeur.

ANTONIN.

65   Mais pour la rendre Albin à mes voeux moins contraire,

Tâchons en ma faveur d'intéresser ma mère ;

Le conseild e Julie est d'un assez grand poids

Pour résoudre Justine à répondre à mon choix.

Déjà pour cet hymen Rome me favorise,

70   La loi me le permet, et mon nom l'autorise ;

Que si malgré mon choix, que si malgré mes voeux

Jusitne se défend, ou rejette mes feux,

Je saurai me servir de toute ma puissance :

Je commence à douter de son obéissance :

75   Va ne perds point de temps, dis-lui que je l'attends

Qu'ici le sacrifice est prêt depuis longtemps ;

Presse la, conduis la... mais j'aperçois Julie

De crainte et de douleur elle paraît saisie,

Le départ de Geta semble l'inquiéter ;

80   Mais pour le rompre, Albin, je m'en vais tout tenter.

SCÈNE II.
Antonin, Julie, Émilie.

JULIE.

Et bien, est-ce en ce jour, mon fils, qu'on se prépare

À ce cruel partage ; à ce départ barbare ?

Pour vous et pour Geta n'ai-je fait tant de voeux

Que pour me voir forcée à perdre un de vous deux !

85   Source de la discorde et mère de l'envie,

Cruelle ambition trop fatale à ma vie,

Pourquoi par ce traître viens-tu me déchirer ?

N'accordes-tu mes fils que pour les réparer ?

ANTONIN.

Madame accusez que la fierté d'un frère,

90   Qui par l'éloignement cherche à se satisfaire,

Et qui voyant ailleurs se faire un plus beau sort

S'il régnait avec nous, croirait se faire tort,

Il s'obstine à partir ; sa flotte est déjà prête.

JULIE.

Et cependant ce jour est pour vous une fête,

95   Et l'on m'apprend qu'ici vous osez préparer

Un hymen qu'à mes yeux vous n'osez déclarer ;

Vous n'attendez enfin que le départ d'un frère.

ANTONIN.

J'ai caché cet hymen, j'ai cru la devoir taire,

Je n'ai pu sur mon choix faire le moindre état

100   Sans en avoir plutôt consulté le Sénat :

Voici le jour enfin où tout se détermine,

Le fille d'un César, l'adorable Justine

Que son sang, ses vertus m'ont dû faire estimer,

C'est elle...

JULIE.

Juste Ciel ! Qui m'osez vous nommer ?

105   Justine ! Quoi Justine aux autel consacrée ?

Justine de la Cour pour jamais retirée ?

Osez-vous m'en parler, comment ? Depuis quel jour

Conçûtes-vous mon fils ce malheureux amour ?

ANTONIN.

Madame, il vous souvient de ce jour célèbre

110   Où Rome dans l'éclat d'une pompe funèbre

À l'Empereur Sévère élevant des autels

Lui rendit les honneurs qu'on rend aux immortels ;

Moi-même ayant laissé pour honorer mon père

La Bretagne conquise à Rome tributaire,

115   Je vins avec Geta consacrer son cercueil,

Et mêler mon triomphe à cet auguste deuil.

Le bûcher fut dressé, la victime parée,

Moi-même sur l'autel je mis l'urne sacrée,

Et les prêtres enfin dans le Temple assemblés

120   Célèbrent son nom par leurs chants redoublés ;

Mais par une surprise à mon repos fatale

Dans le milieu du Temple une auguste vestale

Que la foule n'osait par respect approcher,

Vint par ses feux sacrés allumer le bûcher :

125   Sa grâce, sa fierté, son port noble et modeste

Relevaient tous les traits de sa beauté céleste,

Un air doux et serein sur son front répandu,

Avec sa majesté se trouvait confondu,

Et sous ces ornements sacrés et vénérables

130   Brillait le vif éclat de ses yeux adorables ;

De ce divin objet tous mes sens occupés

Comme d'un coup du Ciel se sentirent frappés ;

Dans le fond de mon coeur son image sacrée,

Depuis ce jour sans cesse occupe ma pensée,

135   Et le feu de ses yeux dans mon âme imprimé,

M'inspire un feu secret, dont je suis consumé :

J'ai fait de mon amour un assez long mystère,

Il éclate aujourd'hui, je ne puis plus le taire;

Et dans le Temple enfin cet amour allumé,

140   Doit être dans le Temple aujourd'hui confirmé ;

Le peuple et le Sénat nous y doivent attendre,

Bientôt dans ce palais Justine doit se rendre,

Et mon coeur se promet de vos soins généreux,

Que vous le résoudrez à répondre à mes voeux.

JULIE.

145   D'une vestale, ô Ciel : Que peut-on se promettre ?

ANTONIN.

Ce que les lois de Rome ont toujours pu permettre

La justice, l'amour, mon pouvoir et la loi,

Tout parle, tout conspire, et doit agir pour moi.

JULIE.

Mais croyez-vous, ô Ciel ! Que peut-on se promettre ?

150   Abandonne le Temple où son choix la destine ?

Que son coeur jusques là se puisse démentir ?

ANTONIN.

Pour être Impératrice elle en pourra sortir ;

Elle a servi les Dieux jusqu'au troisième lustre ;

Elle peut s'affranchir par un hymen illustre ;

155   C'est à quoi vous devez vous-même la porter.

JULIE.

Ah ! mon fils, est-ce moi qu'elle doit consulter ?

C'est par le seul penchant que le coeur nous inspire,

Qu'elle doit se régler, quelle doit se conduire,

Il n'est rien de si saint que les droits de son coeur.

ANTONIN.

160   Il n'est rien de si saint que ceux d'un empereur ;

Plus que toutes les lois ma volontés sacrée

Doit être dans son coeur aujourd'hui révérée.

Elle doit se soumettre à mon autorité.

JULIE.

Quoi sans attendre un temps par nos lois limité ?

ANTONIN.

165   Faut il régler par là mon pouvoir et le vôtre ?

Ce qu'on peut en un jour, se peut bien dans un autre ;

À notre choix enfin tous les temps sont soumis,

Et ce que nous voulons, nous est toujours permis...

Mais Geta vient, sans doute, il veut partir Madame.

JULIE.

170   Quel trouble ce départ jette-t-il dans mon âme ?

Hélas ! Pour l'arrêter employons tous nos soins.

ANTONIN.

J'y consens : agissez. Je n'aimerez pas moins.

SCÈNE III.
Julie, Antonin, Géta, Émilie.

JULIE.

Vous voici donc tous deux : quel bonheur vous assemble ?

Pour la dernière fois dois-je vous voir ensemble ?

175   Quel malheureux démon peut donc vous inspirer

De diviser, l'Empire, et de vous séparer ?

Hélas ! Si je pouvais vous partager ma vie,

Vivre avec l'un à Rome, avec l'autre en Asie.

Malgré votre fureur, j'espérerais du moins

180   Concilier vos coeurs, par mes voeux, par mes soins :

Mais votre haine enfin jusqu'ici suspendue

Va désormais avoir toute son étendue,

Et pas l'ambition l'un et l'autre animés,

Je vous verrai bientôt l'un contre l'autre armés :

185   Épargnez ces douleur à mon coeur trop sensible,

Jouissez en repos d'un Empire paisible :

Le Parthe, le Germain, tout fléchit sous vos lois,

Et ce n'est que par vous qu'on voit régner cent rois :

Si d'un parfait accord vos esprits sont capables,

190   À tous vos ennemis vous serez redoutables ;

Il ne vous reste plus à vaincre aucuns tyrans,

Vous n'avez qu'à régler vos propres différents ;

Pour faire triompher, la force, et la justice,

Faites qu'entre vous deux un même esprit agisse ;

195   Adrian, Antonin, Marc-Aurèle, Verus

Eurent-ils mois que vous de gloire et de vertus ?

Ces collèges unis dans une paix profonde,

Soutinrent mieux le poids de l'empire du monde ;

Unissez-vous comme eux, et dans un même rang

200   Confirmés par l'amour les noeuds de votre sang.

ANTONIN.

Madame, j'y consens. Qui pourrait se défendre

De suivre les conseils d'une mère si tendre ?

Remettons en ses mains nos plus chers intérêts,

Mon frère, et dès ce jour joignons-nous pour jamais.

GETA.

205   Mon frère, la raison autant que la nature,

Doit fonder entre nous l'amitié le plus pure ;

Mais pour bien l'établir, ou pour mieux l'assurer.

Je ne balance plus, il faut nous séparer ;

Je paraîtrai rebelle aux bontés d'une mère ;

210   Mais je la trahirais si j'étais moins sincère,

Elle veut rétablir l'union entre nous,

Et c'est ce qui me porte à m'éloigner de vous :

Jamais dans un État deux puissances suprêmes

Ne peuvent commander sans se perdre elles-mêmes,

215   Et sur un même trône enfin deux souverains

De leur propre pouvoir sont toujours incertains :

Si nous sommes tous deux séparés l'un de l'autre,

Vous serez mon soutien, moi je serai le vôtre,

Et de divers côtés domptant nos ennemis,

220   On nous verra toujours l'un par l'autre affermis ;

Ma puissance et la vôtre au lieu d'être affaiblies,

Par ce partage égal seront mieux établies,

Et quoi qu'assis tous deux sur deux trônes divers,

Chacun de nous sera Maître de l'Univers ;

225   Ici de tous côtés en cent traîtres en butte,

Par ma perte ils pourraient préparer votre chute,

Et ne se proposant qu'un Empire pour prix,

Élève leur grandeur sur nos propres débris :

Pour rompre leurs desseins, il faut que je vous quitte :

230   Votre propre intérêt, le mien m'en sollicite ;

Par là nos différents se trouveront finis,

Et quoi que séparés nous serons mieux unis.

ANTONIN.

Tous ces raisonnements si beaux en apparence,

N'ont que l'éclat trompeur d'une fausse prudence :

235   Mais s'il faut vous parler encore à coeur ouvert,

Notre discorde seule est tout ce qui nous perd.

Nos plus chers confidents fomentent nos divorces,

Il veulent diviser nos conseils et nos forces ;

Entourés de flatteurs qui nous trahissent tous,

240   Nous ne pouvons avoir de vrais amis que nous :

Si nous voulons régner dans une paix profonde,

Rome doit demeurer la maîtresse du Monde,

N'avoir point de rivale, et sous deux souverains

Faire adorer par tout l'Empire des Romains,

245   Tel qu'il fut autrefois sous nos fameux ancêtres,

Il peut encore entier subsister sous deux maîtres,

Qui tous deux conspirant pour un parfait accord,

De l'Univers entier sachant régler le sort ;

Même nom, même sang, même intérêt nous lie :

250   Quelle union jamais fut si bien établie ?

La nature entre nous a semblé la former,

Par notre intelligence il faut le confirmer :

Si nous nous séparons, soudain la jalousie

Va soulager l'Europe, et l'Afrique, et l'Asie,

255   Soudain chacun de nous plus superbe et plus fier,

Peu content de son sort voudra l'Empire entier.

Mais un sincère accord nous joignant l'un et l'autre,

Ne fera qu'un Empire et du mien et du vôtre,

Et sans nous séparer en des climats divers,

260   Chacun de nous sera maître de l'Univers.

GETA.

Malgré tous vos discours je ne saurais, mon frère,

Estimer votre coeur et solide et sincère,

Quand par vos actions je verrai tous les jours

Les effets hautement démentir vos discours.

265   Toujours dans les soupçons et dans la défiance,

Quel moyen de fonder sur vous quelqu'assurance,

Ce n'est pas ce qui doit pourtant m'en détacher,

De Rome malgré moi je me dois arracher.

Une loi rigoureuse à ce départ m'engage,

270   Ne le contraignez pas d'en dire davantage.

ANTONIN.

Ah ! Je ne prétends plus sur ce point vous presser ;

Mais il n'est point de loi qui puisse vous forcer ;

Avant que de partir songez-y bien, mon frère :

Pour vous déterminer je vous liasse ma mère.

SCÈNE IV.
Julie, Geta, Émilie.

JULIE.

275   Quoi ! Malgré ses conseils, sa générosité,

Aurez-vous pour partir assez de cruauté ?

Vous me quittez mon fils.

GETA.

Et de grâce, Madame,

D'inutiles regrets n'accablez point mon âme,

Mon coeur par vos soupirs n'est que trop combattu,

280   Mais ROme est à mes yeux l'écueil de ma vertu ;

Si vous saviez d'où naît l'horreur due j'ai pour elle,

Vous concevriez pour Rome une haine éternelle.

JULIE.

Quoi ! Rome est donc pour vous un odieux séjour ?

Rome dont vous tenez et l'Empire, et le jour ;

285   Rome votre patrie, où tout vous renouvelle

D'Antonine, de Sévère une image fidèle,

Où tout rappelle en vous le noble souvenir

Des grands noms qu'aujourd'hui vous devez soutenir.

GETA.

Et ce sont ces grands noms que mon âme révère,

290   Ces monuments sacrés d'Antonin, de Sévère,

Que mon coeur doit chérir, que je dois imiter,

Qui me forcent enfin, MAdame, à vous quitter ;

Tout me reproche ici, tout m'accuse sans cesse,

De passer sans éclat une indigne jeunesse ;

295   Je vois partout ici les traces des héros,

Et je m'y vois moi seul dans un heureux repos,

Je dois chercher ailleurs une plus noble théâtre.

JULIE.

Quels ennemis ailleurs avez-vous à combattre ?

Tout reconnaît ici votre nom glorieux.

GETA.

300   Tout déshonore ici le nom de mes aïeux.

Mon indigne faiblesse insulte à leur mémoire ;

J'y trouve jusqu'au temple un reproche à ma gloire ;

Oui dans le Temple même un criminel amour,

M'a su rendre en ces lieux trop indigne du jour.

JULIE.

305   Dans le Temple, mon fils ! Que m'osez-vous apprendre ?

Ah ! Je ne crains déjà que trop de vous entendre ;

Un criminel amour... Vous m'en avez trop dit ;

Je connais votre crime, et mon coeur en frémit.

GETA.

Je ne connais que trop combien je suis coupable :

310   Mais peut être à vos yeux serais-je pardonnables ?

Si vous saviez l'objet qui me peut enflammer !

JULIE.

Ah Ciel ! Gardez-vous bien, mon fils, de le nommer :

Je vous entends assez... Hélas si votre frère

De votre propre bouche apprenait ce mystère,

315   Que serait-ce ? Tantôt j'ai craint votre départ,

Et je crains qu'à présent vous ne partiez trop tard :

Partez.

GETA.

Je pars demain sans plus attendre,

De mon amour par là je prétends me défendre,

Mère, Patrie, amis, rien ne peut m'arrêter,

320   Allons...

JULIE.

  Allons, mon fils, je ne puis vous quitter.

ACTE II

SCÈNE I.
Justine, Pauline, Albin.

JUSTINE.

Est-ce dans ce palais que l'Empereur vous mande

Albin ? Est-ce en ces lieux qu'il faut que je l'attende ?

Mais pour le sacrifice en ce jour ordonné,

Quel Temple, quel autel avez-vous destiné ?

325   Ici l'éclat, le luxe, et la magnificence

Tout retrace à mes yeux l'orgueil de ma naissance,

Tout m'y paraît terrible, et ces gardes postés

N'offrent à mon esprit qu'horreurs, que cruautés ;

Je me trouve partout d'armes environnée,

330   Ah ! Dans quel lieux, Albin, m'avez vous emmenée ?

ALBIN.

Madame bannissez cette injuste terreur,

Et vous considérez en fille d'Empereur ;

Ces gardes, ces soldats doivent-ils vous surprendre ?

N'en avez-vous point vu dès l'âge le plus tendre,

335   Dans ce même palais vous reçûtes le jour ;

Faut-il vous effrayer des grandeurs de la Cour,

Ici tout vous respecte, ici tout vous révère,

Et l'on honore en vous le sans de votre père.

JUSTINE.

De mon père, ah ! Funeste et cruel souvenir,

340   Malheureuse ! En ces lieux ai-je pu revenir ?

En ces lieux criminels, où tout me représente

D'un père massacré la peinture sanglante,

Où je crois toujours voir cent monstres inhumains,

Porter encore sur lui leurs parricides mains ?

ALBIN.

345   Je frémis comme vous d'une action si noire ;

Mais sa mort n'ose rien de l'éclat de sa gloire ;

Ces superbes autels dressez sur son cercueil,

Du peuple et du Sénat le magnifique deuil,

Ses meurtriers flétris d'une honte éternelle,

350   Font briller Pertinax d'une glorieuse nouvelle ;

Ce jour même qu'ici nous devons consacrer,

Ce jour n'est destiné pour mieux l'honorer :

Mais voici l'Empereur qui vient vous en instruire,

À l'autel qu'il prépare il saura vous conduire.

SCÈNE II.
Antonin, Justine, Pauline, Albin.

JUSTINE.

355   Le croirai-je, Seigneur, et dois-je me flatter

D'un ordre glorieux qu'on vient de ma porter ?

Se peut-il que pour faire un pompeux sacrifice,

Mon empereur lui-même aujourd'hui me choisisse ?

Et que pour ce grand jour qu'il prétend célébrer,

360   D'un si haut ministère il veuille m'honorer ;

Moi, qui n'ai pas encore ses clartés pénétrantes,

Qu'on acquis dès longtemps mes compagnes savantes :

Si toutefois, Seigneur, pour cet Empire heureux

Vous voulez vers le Ciel faire éclater mes voeux ;

365   Si pour le sens caché des obscure sibylles  [ 1 Sibylle : Chez les anciens, femmes auxquelles on attribuait la connaissance de l'avenir et le don de prédire. L'antre de la sibylle. [L]]

Les lumières que j'ai peuvent vous être utiles,

Ou s'il faut pour le guerre, ou s'il faut pour la paix,

Consulter de nos Dieux les Oracles secrets,

À vos ordres ici vous me voyez soumise,

370   Vous pouvez m'ordonner...

ANTONIN.

  Ciel ! Quelle est ma surprise ?

Ces oracles, ces voeux, ses sibylles, ces Dieux,

Tout cela joint, Madame, à l'éclat de vos yeux,

Suspend de mes transports l'extrême violence,

M'impose un sein respect et me force au silence :

375   C'est vous à qui mon coeur cherche à se découvrir ;

Mais ma bouche est muette, et je ne puis l'ouvrir ;

Ne prenez-vous point un si profond mystère ?

JUSTINE.

Qui moi ? Dans votre Cour inconnue, étrangère,

Puis-je de votre coeur pénétrer les secrets ?...

380   Mais pour le sacrifice où sont donc les apprêts ?

La victime, l'autel ? Qu'est ce qui nous arrête ?

ANTONIN.

L'autel est prêt, Madame, et la victime est prête.

JUSTINE.

Si la victime est prête allons la présenter :

Quelle divinité, Seigneur, doit l'accepter ?

385   Est-ce Mars, Ou Vesta ? Jupiter ? Ou Minerve ?

ANTONIN.

Ah ! C'est là le secret que mon coeur se réserve.

À vous le taire en vain, j'ai voulu me forcer,

Madame ; c'est à vous que je dois m'adresser,

Puisqu'il faut qu'à vos yeux ce grand secret s'exprime,

390   Vous êtes la déesse, et mon coeur la victime ;

Acceptez-le, Madame, et souffrez qu'en ces lieux

Le coeur d'un Empereur se consacre à vos yeux.

JUSTINE.

Où suis-je ? Qu'ai-je ouï ? Je frémis...

ANTONIN.

Ah ! Madame,

De grâce rappele le calme de votre âme,

395   Et daignez regarder dans ce coeur enflammé,

CE beau feu par vos yeux dans un Temple allumé ;

Depuis que je vous vis d'un air noble, et sévère,

Porter vos feux sacrés au bûcher de mon père ;

Depuis ce même jour une trop vive ardeur,

400   Ma consume en secret et dévore mon coeur.

J'ai voulu l'étouffer, mais je n'ai pu l'éteindre,

Ce feu même aujourd'hui ne saurait se contraindre ;

Allumé dans le Temple en présence des Dieux,

Ce feu ne saurait être indigne de vos yeux ;

405   Une si noble ardeur par vous même inspirée,

Peut sans vous offenser vous être déclarée,

Et ces maîtres du Ciel ne seront pas jaloux

Que le maître du monde ose brûler pour vous.

Si vous vous souvenez de qui vous êtes née,

410   Pourrez vous rejeter un si digne hyménée,

Et condamnerez-vous un légitime amour,

Qui vous rappelle au Trône où vous prîtes le jour ?

JUSTINE.

Qu'ai-je entendu Pauline ? Ai-je bien pu l'entendre ?

À de pareils discours aurais-je dû m'attendre ?

415   Ah ! Je les ai déjà trop longtemps écoutés,

Fuyons...

ANTONIN.

Où fuyez-vous ? Ah ! Madame, arrêtez.

JUSTINE.

Chaque moment ici me rend trop criminelle,

Je cours m'ensevelir dans un[e] ombre éternelle

Mes yeux infortunés ont causé votre amour ;

420   Et je dois pour jamais leur d"fendre le jour :

Dans le fonds de mon Temple il faut m'aller remettre

Permettez-moi, Seigneur...

ANTONIN.

Et puis-je promettre ?

Quoi ? Je pourrais souffrir que ces puissants attraits,

À l'ombre des autels se perdent pour jamais ?

425   Qu'un malheureux séjour, qu'une obscure retraite

Renferme le seul bien que mon âme souhaite,

Et que d'un feu sacré le soin religieux

Avec trop de rigueur vous dérobe à nos yeux ?

Assez d'autres sans vous dans leur temple bornées ?

430   À cet obscur emploi se trouvent destinées :

Mais vous qui méritez une sort plus glorieux,

Vous devez autrement reconnaître vos Dieux ;

Faire éclater pour eux une magnificence,

Digne de votre nom et de votre naissance.

435   Et comme impératrice adorant leurs autels,

Servir d'une noble exemple au reste des mortels.

Recevez donc ma main, et vous rendez justice.

JUSTINE.

Moi ! D'un coupable amour je me rendais complice.

Déjà le seul aveu m'en a fait trop d'horreur ;

440   À peine reconnais-je en vous mon Empereur.

Vos discours n'ont déjà que trop su ma confondre,

Je ne sais que penser, je ne sais que répondre,

Je seul nom de l'hymen m'inspire un juste effroi,

Comment puis-je être à vous ? Je ne suis plus à moi.

445   Ce n'est qu'à vous Grands Dieux que mon coeur s'abandonne;

Un mortel veut pour lui ce coeur que je vous donne ;

L'abandonnerez-vous au pouvoir d'un rival ?

Mon coeur mérite-t-il d'être gardé si mal ?

Devez vous rejeter la fois d'un mortelle,

450   Qui vous fait de son coeur un hommage fidèle ?

Et lorsqu'un Empereur vous l'ose disputer,

N'avez vous pas le foudre en main pour l'arrêter ?

Pourrez-vous bien souffrir... Mais j'aperçois Julie.

SCÈNE III.
Antonin, Justine, Julie, Albin, Pauline, Émilie.

JUSTINE.

Madame, c'est en vous que mon coeur se confie ;

455   Ne d"fendez-vous point ma constance et ma foi ?

L'on m'arrache à mes Dieux, à mes autels, à moi.

ANTONIN.

Madame vous voyez que Justine aveuglée,

D'une vaine frayeur est encore troublée ;

Mais représentez-lui qu'un Empereur romain,

460   Quand il a fait son choix ne l'a pas fait en vain.

SCÈNE IV.
Justine, Émilie, Julie, Pauline.

JUSTINE.

Quoi ? Madame, Antonin l'assassin de mes frères,

Ose m'entretenir de ses feux téméraires,

Quoi pour un sacrifice il ose m'appeler ?

Et c'est à son ardeur qu'il prétend m'immoler :

465   Le cruel lâchement fit arracher le vie

Au jeune Pertinax, au malheureux Helvie ;

Son épouse expira par son ordre inhumain,

Et le barbare encore ose m'offrir sa main :

La crainte de la mort n'est pas ce qui m'étonne,

470   Mais j'entends le tonnerre, et mon coeur en frisonne ;

Redoutez-le, Madame, et détournez des coups,

Qui tomberaient sur lui, sur l'Empire, et sur vous.

JULIE.

Plus que vous ne pensez je sens votre disgrâce :

Je frémis comme vous du coup qui vous menace,

475   Et ce fatal hymen qui vous rempli d'effroi,

Me fait trembler pour vous, pour mes fils, et pour moi.

J'en prévois dans mon coeur la suite trop funeste,

Détournons par nos voeux la colère céleste,

En dépit d'Antonin servons les immortels

480   Et courons de ce pas embrasser leurs autels.

Au temple malgré lui je m'en vais vous remettre.

Mais à trop de péril ce serait vous commettre ;

D'Antonin irrité je connais la fureur,

Rien ne vous sauverais des transports de son coeur ;

485   Et jusqu'à vos autels portant sa violence,

Il pourrait...

JUSTINE.

Ah ! Geta sera notre défense,

Ce prince fut toujours notre plus ferme appui,

Et mon plus grand espoir ne se fonde qu'en lui.

Pour moi, pour nos autels il peut tout entreprendre.

JULIE.

490   Eh ? Ne souhaitez pas qu'il vienne vous défendre ;

Peut-être son secours loin de vous soulager,

En de nouveaux malheurs pourrait vous engager.

Il part demain, Madame, et malgré ma tendresse,

Pour ce départ moi-même il faut que je le presse ;

495   Son absence est un bien que je dois désirer.

JUSTINE.

Quel secours, s'il nous quitte, hélas puis-je espérer ?

Mais quoi dans un malheur dont l'approche m'étonne,

Pourquoi souhaitez-vous que Geta m'abandonne ?

Geta dont la vertu, la générosité

500   Aux yeux de l'Univers ton cent fois éclaté ;

Geta, qu'à mon secours la gloire même engagé.

JULIE.

Voulez-vous contre un frère irriter son courage ?

JUSTINE.

Dans les bras d'Antonin me voulez vous livrer ?

JULIE.

Madame j'aurai soin de vous en retirer ;

505   Mais je veux épargne à mon âme, à la vôtre,

L'horreur de voir mes fils armés l'un contre l'autre :

L'un poussé par l'amour, l'autre par son courroux,

S'animer à leur perte en combattant pour vous.

Je vais contre Antonin soulever mille obstacles,

510   Faire ouïr contre lui nos lois et nos oracles.

Et pour vous rendre au Temple avec tout votre éclat,

Faire parler par vous le peuple et le Sénat.

Je n'épargnerai rien ni larmes, ni prière.

JUSTINE.

Mais puis-je prendre en vous une assurance entière,

515   En vous...

JULIE.

  Vous le pouvez ; mais Madame un moment,

Allez vous reposer dans mon appartement.

JUSTINE.

Ah ! Pour rendre à mon coeur le repos qu'il souhaite,

Rendez-moi mes autels, mes Dieux, et ma retraite.

SCÈNE V.
Julie, Émilie.

JULIE.

Chère Émilie, et bien conçois-tu nos malheurs ?

520   Geta fera bientôt le témoin de ses pleurs.

Il entendra bientôt ses plaintes, ses alarmes.

Que ne fera-t-il point s'il voit couler ses larmes ;

Un seul mot, un soupir, un regard seulement

Aux dernières fureurs vont livrer cet amant.

525   Sans doute qu'informé de l'hymen de son frère,

Déjà tout transporté de zèle et de colère.

Nous l'allons voir venir en rival furieux,

Nous enlever Justine en faveur de ses Dieux :

Ou que sais-je si plein de son amour extrême,

530   Il ne vient pas ici l'enlever pour lui-même ?

Ô Ciel ! À quel excès de rage et d'horreur

Le cruel Antonin porterait sa fureur ?

Quel spectacle pour moi ?... Mais quoi Geta s'avance,

Ciel ! Quels sont ses transports ? Quelle est sa violence ?

SCÈNE VI.
Geta, Julie.

GETA.

535   Non... mon départ encor n'est pas résolu,

Je serai plus longtemps ici qu'on n'a voulu

Madame, et je veux voir si dans cette journée

Mon frère accomplira son illustre hyménée.

C'est été trop pour lui de venir m'en parler :

540   Son orgueil jusques-là n'a pu se ravaler.

Il veut faire à son gré tout ce qu'il se propose,

Du peuple et du Sénat, c'est lui seul qui dispose,

Son absolu pouvoir est toute sa raison;

De ce sacré Palais il fait une prison :

545   Une vestale ici par force retenue,

Et cette cruauté se passe à votre vue.

Il viole les lois, la foi, la liberté,

Il joint la tyrannie avec l'impiété :

Justine enfin Justine aux autels arrachée,

550   Au joug d'un fier tyran se va voir attachée,

Et sous ses dures lois je verrais soupirer

Un coeur, où mon amour n'ose presque aspirer ?

Ah ! Plutôt qu'à mes yeux cet hymen s'accomplisse,

Il faut Madame, il faut que tout l'État périsse ;

555   Je ne trahirais point mes Dieux, ni mon amour,

Justine sera libre ou je perdrai le jour.

JULIE.

Eh de grâce, mon fils...

GETA.

Et quoi faut-il attendre,

Que le fier Antonin prêt à tout entreprendre,

Mène pompeusement la Vestale à l'autel,

560   Et rendre aux yeux de tous son crime solennel ?

Déjà pour cet hymen le Sénat se déclare,

Et la cérémonie au Temple se prépare.

Qu'attendons-nous encore ?

JULIE.

Le Sénat consterné

Pour cet hymen encore n'a rien déterminé.

GETA.

565   Hé ! Quoique le Sénat sur cet hymen prononce,

Ma résolution vaut mieux que sa réponse.

De tous ces lâches coeurs n'attendons rien de bon,

Dans le Sénat romain il n'est plus de Caton.

Esclave d'Antonin il suit tous ses caprices,

570   Et tous nos Sénateurs sont presque ses complices ;

C'est à vous, c'est à moi, Madame à réprimer

Cet excès de fierté qui va tout opprimer.

La fureur d'Antonin va jusqu'au sacrilège ;

Vengeons de nos autels le sacré privilège,

575   Il outrage nos Dieux ; je prétends les servir,

Et remettre en leurs mains ce qu'il veut leur ravir.

JULIE.

Ce grand zèle mon fils ston l'ardeur vous anime;

Coûterait trop de sang pour être légitime.

Il m'a remis Justine, osez me l'enlever,

580   Peut-être est-ce la perdre, au lieu de la sauver ;

D'un dessein si hardi je vois l'affreuse suite ;

De l'intérêt des Dieux laissez moi la conduite :

Je vais vois Antonin, et lui représenter,

Qu'il ose sur Justine un peu trop attenter,

585   Que dans ses premiers voeux elle est inébranlable,

Et que sa liberté doit être inviolable.

J'espère avoir moi seule assez d'autorité...

GETA.

Mais Justine, Madame, est-elle en sûreté ?

JUSTINE.

Est-elle ici, mon fils, et je vous réponds d'elle ;

590   Je veux de tous ses pas être un témoin fidèle.

JULIE.

Madame cependant pour ne rine hasarder

Moi-même en ce palais je prétends la garder,

Et quand à ses autels mes soins l'auront rendue,

Jouir du seul plaisir de l'avoir défendue :

595   C'est mon dessein, Madame, allons l'exécuter.

Gardez-vous bien, mon fils ; de rien précipiter.

Je vais voir Antonin, et vous devez l'attendre.

GETA.

Ah ! Quoi que de Justine il ose encor prétendre.

Je vous l'ai déjà dit, je prétends la garder,

600   Et ce n'est plus qu'à moi qu'il doit la demander.

SCÈNE VI.
Julie, Émilie.

JULIE.

Juste Ciel ! Fallait-il redoubler ma peine

De ces deux ennemis accroître encor la haine ?

Déjà l'ambition irritait leur fureur ;

Fallait-il que l'amour en redoublât l'horreur ?

605   PRévenons-en la suite, il est temps que j'agisse

Comme mère prudente, et comme Impératrice ;

Et que par mes conseil, ma tendresse et mes voeux,

Je travaille avec soin à les unir tous deux.

ACTE III

SCÈNE I.

GETA, seul.

Quelle est donc cette ardeur, Geta, qui te domine ?

610   Viens-tue servir tes Dieux ? Viens tu servir Justine ?

Ah ! Dis plutôt, Geta, qu'en ce malheureux jour

Tu viens faire servir les Dieux à ton amour ;

Tu confonds lâchement dans le fonds de ton âme

Des intérêts si sains avec ceux de ta flamme ;

615   Déclarons nous enfin : c'est trop dissimuler,

De ma flamme à Justine il est temps de parler.

Allons... Mais quoi ferai-je à ce point téméraire,

Que d'oser lui parler d'un feu que je dois taire ?

D'un feu qu'avec horreur je dois me reprocher ?

620   Et qu'à moi-même enfin je voudrais me cacher ?

Cette noble pudeur dont sa vertu se pare,

Ne condamne que trop un coeur qui se déclare ;

Et l'amour le plus saint est toujours criminel,

S'il ne regard près d'elle un silence éternel ;

625   Suspendons en l'éclat injurieux pour elle :

Mais quoi, dans ce danger où sa gloire m'appelle.

Ne pourrai-je à ses yeux faire hommage d'un coeur ;

Rempli des mouvements d'une si sainte ardeur ?

Un respect éternel, un amour sans faiblesse,

630   Ne peut déshonorer mon illustre princesse,

Et par la passion dont je suis combattu,

Je puis lui faire voir jusqu'où va ma vertu :

Mais c'est Arcas.

SCÈNE II.
Geta, Arcas.

GETA.

Et bien as-tu vu si Julie

Du cruel Antonin suspend la tyrannie.

635   Si ces prudents ont su fléchir son coeur ?

ARCAS.

Et quels soins importuns vous occupent, Seigneur ?

J'aurais cru que Geta pour l'empire du monde

Eût pour contre Antonin armer la Terre et l'onde ;

Mais je n'aurais pas cru qu'un si faible sujet

640   Dût de vos grands desseins suspendre le projet ;

Vous devez dans Byzance, ou dans Alexandrie

Vous faire une nouvelle et superbe patrie ;

Tous vos vaisseaux sont prêts ; dès ce jour, dès demain

Vous pouvez faire voile en Empereur Romain ;

645   Les moments vous sont chers : Antioche infidèle

Va rendre la Syrie à vos ordres rebelle :

Dès longtemps sous leur joug les Parthes incertains

DEviennent tous les jours plus fiers et plus mutins.

Seigneur partez de Rome, et par votre présence

650   Allez des révoltés réprimer l'insolence ;

Hâtez-vous d'aller voir l'Orient sous vos lois,

Où vous attend déjà le tribut de cent Rois :

C'est par de si grands soins qu'un héros se signale ;

Les Dieux sauront ici défendre une vestale,

655   Reposez-vous sur eux du soin de vos secours ;

Et préférez la gloire à d'indignes amours.

GETA.

Ne me connais-tu plus Arcas ? Oses-tu croire

Que mon coeur pour l'amour abandonne la gloire ?

Et que trop possédé de mon aveugle ardeur,

660   J'oublie un seul moment les soins de ma grandeur ?

J'aime, mais d'un[e] amour et si pur et si belle,

Qu'il y va de ma gloire à paraître fidèle ;

À soutenir ma flamme, et sans rien espérer

À défendre l'objet qui me fait soupirer :

665   Oui j'adore Justine ; et puis-je l'avoir vue

Sans adorer ces traits dont son âme est pourvue ?

Mais quel est le mortel à qui son seul aspect

N'inspire avec l'amour la crainte et le respect ?

Et cependant Arcas un barbare, un impie,

670   Contre son innocence arme sa tyrannie,

Et je pourrais souffrir qu'un lâche, un inhumain

Souillé du plus beau sang de l'Empire romain,

Foulant la majesté des Dieux qu'elle révère,

Profane en l'épousant son sacré caractère ?

675   Que sais-je, si le traître, inquiet, violent

Du meurtre d'une épouse encore tout sanglant,

Ne lui réserve pas une mort plus infâme,

Qu'il ne la fit souffrir à sa première femme ?

Je frémis d'y penser ; tâchons de prévenir

680   Un crime que sur moi le Ciel pourrait punir ;

Arrachons, ma Princesse à sa main trop barbare,

Brisons l'indigne joug qu'un tyran lui prépare ;

Quand j'aurai fait pour elle Arcas ce que je dois,

Je partirai de Rome alors content de moi,

685   Et faisant de ma flamme un noble sacrifice,

Je rendrai tout le Ciel à mes desseins propice :

C'est par là que je dois commencer mes exploits

Mais allons voir Justine : est-ce elle que je vois ?

Juste Ciel ! Quelle horreur sur son visage est peinte ?

690   Confuse, elle ne sait à qui porter sa plainte ;

Elle cherche Julie, où peut être...

SCÈNE III.
Justine, Pauline Geta, Arcas.

JUSTINE.

Ah ! Seigneur

Est-ce vous que je vois ? Quel serait mon bonheur

Si dans la triste horreur de mon sort déplorable

Je rencontrais en vous un secours favorable ;

695   Toutefois je l'espère, et mon coeur abattu

Sent en vous approchant rassurer sa vertu :

Du pur sang des Césars comme vous je suis née,

Mais des premiers ans au Temple destinée

À nos Dieux tous puissants je consacrai mes voeux,

700   Et je vis moins pour moi que je ne vis pour eux ;

Les implorer toujours pour cet auguste Empire,

De leurs profonds secrets m'éclaircir et m'instruire,

Garder nos feux sacrés, leur fournir de l'encens,

C'étaient là de mon coeur les emplois innocents,

705   Emplois, dont la douceur et si saint et si pure,

Semblaient être à couvert du crime et de l'injure.

Et qui loin des efforts ou des yeux criminels,

Paraissaient à mon coeur devoir être éternels ;

Et cependant celui pour qui nos Dieux propices

710   Ont cent fois accepté mes humbles sacrifices,

Pour qui j'ai tant de fois encensé nos autels,

M'arrache impunément du sein des immortels,

Et sous ses dures lois me tenant asservie

Veut m'ôter pour jamais le repos de ma vie :

715   Le cruel Antonin, Ciel ! Puis-je le nommer !

C'est lui Seigneur, c'est lui prétend m'opprimer,

Et qui sans respecter les héros de ma race,

D'un tyrannique hymen aujourd'hui me menace ;

Malgré ma liberté, contre toutes nos lois

720   [Peu]vent m'assujettir à son injuste choix,

De même avant le temps m'arrachant de mon Temple

D'un sacrilège hymen faire un affreux exemple ;

Et vous Seigneur et vous, vous pouvez consentir,

Que votre propre sang vienne à se démentir ?

725   Et qu'un fils de Sévère oubliant sa mémoire

D'un nom si glorieux puisse flétrir la gloire ?

Non quelque noeud, Seigneur, qui puisse vous unir,

Je vous crois contre lui prêt à me soutenir :

Toujours votre vertu fit ma seule assurance,

730   Et si je n'eusse en vous fondé mon espérance,

Ce bras dans mon malheur fidèle à mon devoir,

Eut déjà d'Antonin prévenu le pouvoir,

Et punissant sur moi sa flamme illégitime,

Eut fait d'une prêtresse une illustre victime ;

735   Mais j'espère Seigneur.

GETA.

  Oui, Madame, espérez,

Et redonnez le calme à vos sens égarés ;

Quoi qu'ici contre vous mon frère ose prétendre,

De son injuste ardeur je saurai vous défendre ;

Mais je veux bien plus faire ; et mon coeur aujourd'hui

740   Doit vous défendre encor contre un autre que lui.

JUSTINE.

Contre un autre Seigneur ? Et qui craindrait-je encore ?

C'est contre Antonin seul que mon coeur vous implore,

Ne me garantissez que de cet ennemi.

GETA.

Ah ! Ce ne serait là vous servir qu'à demi :

745   À de plus grands efforts mon propre honneur m'engage,

Je vous dois de mon zèle un plus beau témoignage

Au dépens de mon coeur, ou plutôt contre moi...

JUSTINE.

Contre vous ? Achevez ; mais de grâce pourquoi

Avec mon ennemi vous confondre vous-même ?

GETA.

750   S'il n'est votre ennemi que parce qu'il vous aime

Madame...

JUSTINE.

Et bien Seigneur...

GETA.

Je porte dans mon sein

Un peu plus violent que celui d'Antonin :

Quelque juste respect qui pour vous me retienne,

Ma flamme éclate enfin pour étouffer la sienne,

755   Et d'une lâche ardeur vous pourriez m'accuser,

Si mon amour au sien ne venait s'opposer :

Mais ne vain de mes feux la pureté m'abuse,

Déjà par vos regards votre vertu m'accuse,

Et déjà votre coeur me paraît offensé

760   Par ce seul nom d'amour trop souvent prononcé :

Vos yeux même en courroux m'en demandent vengeance,

J'ai déjà préparé la peine à mon offense,

Je vais vous affranchir d'un joug injurieux,

Et moi-même à jamais me bannir de vos yeux ;

765   Peut-être que par là votre âme satisfaite...

JUSTINE.

Quel sera mon asile ? Où sera ma retraite ?

Grand Dieux ! Pour redoubler mon trouble et mon effroi

Faut-il que la vertu s'arme encore contre moi ?

Mains non, n'espérez pas que mon coeur se trahisse,

770   Qu'un trop brillant éclat me trompe ou m'éblouisse ;

Quelques traits de vertu que je remarque en vous

Votre amour les flétrit et les efface tous :

Votre ardeur ne peut être à mes yeux excusable ;

Et vous m'en osez faire un aveu trop coupable.

775   Loin de vous écouter un sévère devoir

Me défend pour jamais, Seigneur, de vous revoir ;

Je dois vous fuir enfin bien plus que votre frère.

GETA.

Ah ! Ne condamnez pas un amour téméraire,

Je saurai m'en punir, Madame, et réparer

780   Le crime que j'ai fait de vous le déclarer :

Puisqu'à vos yeux Geta n'est plus digne de vivre,

Avant que de partir souffrez qu'il vous délivre ;

Que ce soit par mes mains...

Il lui présente la main

JUSTINE.

Ô Ciel ! Puis-je accepter

Le secours qu'un amant ose me présenter ?

785   Ce n'est plus que mes Dieux que ma vertu réclame.

GETA.

Du malheureux Geta que craignez-vous, Madame ?

Il vous perd pour jamais. En vous offrant ses soins

De ma sincère ardeur les Dieux me sont témoins ;

Je dois vous secourir, et devant vous je le jure

790   Que c'est l'unique flamme d'une flamme si pure,

Et non plus en amant, mais en chef des Romains,

Je vais de vos autels vous ouvrir les chemins.

SCÈNE IV.
Justine, Pauline.

JUSTINE.

Ciel ! Que viens d'ouïr ? Ah ma chère Pauline

À quel malheur faut-il que le sort me destine ?

795   Quand je fuis un Tyran que je dois détester,

Je trouve un défenseur bien plus à redouter ;

La gloire, la raison, et la reconnaissance,

Tout s'arme en faveur pour vaincre ma constance ;

Les Dieux mêmes, les Dieux, dont il se rend l'appui

800   Pour ébranler mon coeur s'intéressent pour lui :

Ma constance à ses yeux est toujours soutenue ;

Et si jusqu'à présent je me suis défendue,

Mon coeur troublé, surpris... j'ose te confier

Pauline... mais que dis-je : ai-je pu m'oublier ?

805   Ne me souvient-il plus de ce nom que je porte ?

Et faut-il qu'un mortel sur ma vertu l'emporte ?

Geta défend ici ma constance et ma foi,

Répondrais-je si mal à ce qu'il fait pour moi ?

Sa noble fermeté sert d'exemple à la mienne,

810   Ma vertu pour le moins doit égaler la sienne :

Lui-même en me fuyant m'a montré mon devoir,

Aurai-je moins sur moi de force et de pouvoir ?

Ah ! Fuyons son retour trop funeste à ma gloire,

Bannissons pour jamais Geta de ma mémoire :

815   Contre tant de mérite armons-nous de rigueur,

Et contre son amour fortifions mon coeur.

PAULINE.

Pouvez-vous oublier ce héros magnanime ?

JUSTINE.

Si j'osais y penser je croirais faire un crime...

Mais toi de ce héros pourquoi m'entretenir ?

820   Ah ! Je ne crains que trop de m'en ressouvenir.

Mais Antonin approche. Ô Ciel : Quelle est ma peine,

Que n'ai-je pour Geta, grands Dieux, la même haine.

SCÈNE V.
Antonin, Albin, Justine, Pauline.

ANTONIN.

Quoi contre mon amour on ose murmurer

Contre moi le Sénat ose se déclarer,

825   Serait ce que Julie, ou plutôt que mon frère...

Madame pardonnez une aveugle colère,

Je viens savoir de vous quel est mon destin ?

Êtes vous résolue à recevoir ma main ?

Ou dois-je voir encore ma flamme rejetée ?

JUSTINE.

830   Me verrai-je toujours, grands Dieux, persécutée ?

De quelle flamme encor me parlez-vous, Seigneur ?

ANTONIN.

Et bannissez, Madame, une indigne frayeur.

Ces rigoureuses lois où vous êtes soumise,

Vous permettent l'hymen et mon choix l'autorise.

835   Et quoi ? Ne pourrez-vous servir les immortels

Sur le trône aussi bien qu'aux pieds de vos autels ?

Le repos de mes jours sur notre hymen se fonde ;

Mon bonheur produira celui de tout le monde.

Pouvez-vous espérer de faire un plus grand bien

840   Que le bonheur du monde, et le vôtre et le mien ?

JUSTINE.

Seigneur, mon coeur sensible à cette préférence

Aura toujours pour vous beaucoup de déférence

Pour un devoir plus saint que je ne puis blesser,

À ce choix glorieux me défend de penser :

845   Je sais que parmi nous une loi moins sévère

Permet souvent l'hymen, ou du moins le tolère ;

Mais tout ce qu'on permet, pour être pardonné

Dans un coeur vertueux n'est pas moins condamné :

Fille de Pertinax, prêtresse de Cybèle,  [ 2 Cybèle : divinité de la nature chez les phrygiens et adoptée par les Romains.]

850   Je dois à ma déesse être toujours fidèle,

Je dois vivre et mourir dans les voeux que j'ai faits ;

Un coeur comme le mien ne se dément jamais.

ANTONIN.

C'en est trop ? Il est temps de me faire connaître,

J'ai fait assez l'esclave, il faut parler en maître.

855   Vous devez m'épouser, le sort en est jeté ;

Et cet ordre est pour vous une nécessité ;

Ce n'est plus en amant que je vous le demande,

Mais c'est en Empereur que je vous le commande ;

Songez y bien, Madame, et ne prétendez plus

860   Répondre à mon amour par de nouveaux refus.

JUSTINE.

Vous me parlez, Seigneur, en souverain, en maître,

Mais le sang dont je sors n'en peut ici connaître ;

La loi qui me défend d'accepter un époux

Est la loi de mes Dieux que je crains plus que vous.

SCÈNE VI.
Antonin, Albin.

ANTONIN.

865   Suivons-la... Retenons pourtant ma violence...

À quelle épreuve, ô Ciel, réduis-tu ma constance.

ALBIN.

Je l'admire, Seigneur, et ne puis concevoir...

ANTONIN.

Ah ! Tu n'as pas prévu ce que j'ai su prévoir.

Tu n'as pas réfléchi sur le pouvoir d'un frère,

870   Mais d'un frère inquiet, scrupuleux et sévère,

Qui se voit à l'Empire ainsi que moi nommé,

Je suis craint du Sénat, mais il en est aimé.

Pour irriter les coeurs d'un peuple trop crédule,

Il ne faut qu'un prétexte, il ne faut qu'un scrupule ;

875   Si contre la vestale un peu trop emporté,

J'osais me prévaloir de mon autorité,

Si j'osais me porter à quelque violence,

Geta serait bientôt armé pour sa défense,

Et la liberté jointe à la Religion ;

880   Servirait de prétexte à la rébellion ;

C'est là ce que je crains, et ce que je dois craindre ;

Pour ménager Geta mon coeur doit se contraindre ;

Je vais le prévenir en faveur de mes feux,

Et l'engager moi-même à seconder mes voeux.

ALBIN.

885   Mais si vous rencontriez, Seigneur, en votre frère

Un esprit inquiet, ardent à vous déplaire :

Un censeur dont le zèle osât vous condamner...

ANTONIN.

Je lui céderai tout, Albin, sans m'obstiner.

Quelque soit mon amour, quelque ardeur qui m'emporte,

890   Ma politique ici doit être la plus forte ;

J'aime, mais l'amour seul ne fait pas tout mon soin ;

Et je porte ma vue, et mes desseins plus loin.

ACTE IV

SCÈNE I.
Julie, Émilie.

JULIE.

Ô Dieux ! Qui pénétrez dans mon inquiétude,

Qui voyez de mon coeur l'affreuse incertitude,

895   Ne mettez-vous jamais quelque fin à mes maux,

Et n'unirez-vous point enfin ces deux rivaux ?

Qu'est devenu Geta ? Ciel ! Il cherche son frère,

Que je crains sa fureur, son zèle sa colère ?

S'il le rencontre, hélas !... Je tremble, je frémis,

900   Qui pourra retenir des deux grands ennemis

Agités par l'amour, inspires par le haine ?

Mais je crois Geta ; quel bonheur me l'amène ?

Il vient.

SCÈNE II.
Julie, Émilie, Geta.

JULIE.

Je viens mon fils de quitter Antonin,

Vous le verrez bientôt.

GETA.

Quel est dons son dessein,

905   Madame ? À vos conseils a-t-l voulu se rendre ?

JULIE.

De lui-même, mon fils, vous allez tout apprendre ;

C'est par vos seuls avis qu'il prétend se régler,

Il n'entreprendra rien enfin sans vous parler.

GETA.

Il peut tout entreprendre, il est ici le maître :

910   De ses secrets desseins je ne veux rien connaître ;

Mais si contre Justine un téméraire amour...

JULIE.

Que pour vous, que pour lui, je crains ce triste jour ?

Tous deux ambitieux et rivaux l'un de l'autre,

Vous connaissez sa flamme, il ignore la vôtre :

915   Il ne faut qu'un soupir, qu'un regard indiscret

Pour découvrir d'un coeur le feu le plus secret ;

Pouvez vous lui cacher l'ardeur qui vous enflamme ?

GETA.

Ce n'est pas mon dessein de la cacher Madame ;

Je veux qu'il la connaisse et se fasse une loi

920   Des leçons qu'aujourd'hui j'ai su prendre pour moi ;

Mais il vient.

SCÈNE III.
Antonin, Geta, Julie.

ANTONIN.

Il n'est plus temps mon frère;

Que de mon dernier choix je vous fasse un mystère ;

Avant que de le faire à vos yeux éclater,

J'ai cru sur ce sujet vous devoir consulter :

925   Dans cet heureux état d'un Empire paisible,

Tel qu'il nous fut laissé par un père invincible,

Il ne nous reste plus qu'à donner aux Romains

Un digne successeur du sang des Antonins :

Vous connaissez Justine, elle de qui le père

930   Fut le prédécesseur et l'ami de Sévère,

Fille de Pertinax ; ce nom si glorieux

Me semble assez répondre au nom de nos aïeux,

C'est elle à qui mon coeur destine cet Empire ;

J'ai voulu sur ce choix, mon frère, vous instruire ;

935   Et j'ai cru ne pouvoir arrêter mes regards

Sur un objet plus propre à donner des Césars.

GETA.

Et c'est donc en ce jour que votre hymen s'apprête,

Seigneur ? Tout se dispose à cette auguste fête ;

Vos voeux par le Sénat vont être confirmés,

940   Et vos desseins sont pris quand vous m'en informez ;

Je ne m'attendais pas à cette confidence :

Mes conseil sont pour vous de trop peu d'importance.

Si pourtant vous pouviez un peu les écouter,

Peut-être à d'autres soins vous pourriez-vous porter.

ANTONIN.

945   À vos conseils, Seigneur, je suis prêt de me rendre ;

J'aurais plutôt pris soin de venir apprendre ;

Mais certaines raisons ont dû me dispenser...

GETA.

À cet hymen, Seigneur, pouvez-vous bien penser ?

ANTONIN.

Tout l'Univers connaît la vertu de Justine,

950   Son mérite, son rang, son illustre origine ;

Rien n'est à condamner en ce choix glorieux.

GETA.

Il offense nos lois, sa liberté, nos Dieux.

ANTONIN.

Justine sur le trône aujourd'hui révérée

Verra sa liberté beaucoup plus assurée ;

955   Cet hymen est trop bien affermi par nos lois,

Pour croire que les Dieux désapprouvent mon choix.

GETA.

Mais pour rendre, Seigneur, votre hymen plus illustre

Vous pouviez différer jusqu'au cinquième lustre ;

Attendre pour le moins ce temps déterminé...

ANTONIN.

960   Quoi ! Mon amour par là doit-il être borné ?

C'est pour un Empereur un peu trop de contrainte,

Laissons pour d'autres coeurs cette servile crainte ;

Ces ordres jusqu'à nous n'étendent point leurs droits ;

Nous sommes au dessus et du temps, et des lois.

GETA.

965   Donc pour un Empereur rien n'est légitime ;

C'est là, Seigneur, c'est là votre grande maxime.

Pour moi qui crains des Dieux le bras et le courroux,

Je me fais d'autres lois, d'autres règles que vous :

Plus le suprême rang me donne de licence,

970   Et plus mon coeur s'efforce à borner sa puissance.

Lorsque nous nous portons à de noirs attentats

Notre propre grandeur ne nous excuse pas,

Et le Ciel qui nous met en ce rang où nous sommes

Nous ne punit plutôt que le reste des hommes.

975   Cependant vous osez aux pieds de nos autels

Forcer les droits des coeurs, et ceux des immortels ;

Et pour leur faire encor une plus grande injure,

Contraindre une vestale à leur être parjure :

D'un prétexte sacré nous n'osez vous servir

980   Que pour mieux à leur culte aujourd'hui la ravir.

Et ces maîtres du Ciel à qui son coeur se voue

Souffriront qu'un mortel de leur pouvoir se joue,

Qu'au dessus de leur trône il veuille s'élever,

Qu'il usurpe leurs droits et les ose braver ;

985   Ne le présumez pas, leur suprême puissance

Punit le sacrilège et venge l'innocence ;

Justine les réclame, et ses cris et ses pleurs

Vont attirer sur vous les derniers des malheurs.

ANTONIN.

Ah Ciel ! Si vous aimiez, mon frère, autant que j'aime,

990   Si votre coeur sentait ma passion extrême,

Vos discours, vos conseils seraient un peu plus doux.

GETA.

Seigneur, je prends pour moi ce que j'ai dit pour vous ;

Il est temps de bannir une injuste contrainte,

Il faut se déclarer, et vous parler sans feinte,

995   Votre coeur et le mien ont un destin égal ;

Et vous voyez en moi, Seigneur, votre rival :

J'aime Justine enfin.

ANTONIN.

Vous ! L'oserai-je croire !

Vous ! Qui ne soupiriez tantôt que pour le gloire,

Vous aimez donc Justine, et pouvez l'avouer.

GETA.

1000   Oui je l'aime, Seigneur, et j'ose m'en louer ;

Quel que soit de son sort le rigoureux caprice,

De mon amour aux Dieux je fais un sacrifice ;

Et poussez par un zèle et saint, et généreux,

Mon coeur leur cède un bien qu'ils veulent tout pour eux.

ANTONIN.

1005   Se peut-il qu'à ce point le sort me soit contraire ?

Quoi ? Je rencontre encor un rival dans mon frère ?

Par notre ambition déjà trop opposés,

Serons-nous par l'amour encor plus divisés ?

GETA.

Malgré l'ambition, et malgré l'amour même,

1010   N'avons-nous pas sur nous un empire suprême ?

Nous sommes vous et moi maîtres de notre sort,

Faisons chacun sur nous un généreux effort ;

D'un trop profane amour étouffons la mémoire,

Tirons de cet oubli notre plus grand gloire ;

1015   Et par ce grand effort nous unissant tous deux,

D'une amitié parfaite éternisons les noeuds.

JULIE.

Suivez ce noble effort d'une vertu sublime :

Serez-vous moins que lui généreux, magnanime ;

En faveur de nos Dieux il peut se surmonter,

1020   Votre gloire,mon fils, vous porte à l'imiter :

La raison, la vertu... Mais quelle aventure

Albin passe, effrayé... Ciel ! Quel funeste augure.

SCÈNE IV.
Antonin, Albin, Julie, Geta.

ANTONIN.

Qu'est-ce Albin ? Le Sénat m'a-t-il manque de foi,

Martian ou Tullus... dis, parle, explique-toi.

ALBIN.

1025   Ah ! Seigneur, apprenez par un récit fidèle

Des prodiges du Ciel la funeste nouvelle,

À peine le Sénat, pour accomplir vos voeux,

Avait de votre hymen autorisé les noeuds ;

Tout était disposé pour la cérémonie,

1030   On n'attendait que vous, le Princesse, et Julie;

Lorsque sur un autel l'appareil tout dressé

S'est inopinément à nos yeux renversé ;

La concorde et la paix auparavant unie

Ont paru s'écarter comme deux ennemies,

1035   De divers traits de sang l'autel a paru teint,

Et le sacré flambeau s'est de lui-même éteint.

À cet horrible aspect le timide ministre

Interprète aussitôt ce présage sinistre :

Contre un profane hymen tous les Dieux conjurés

1040   Pour le rompre, dit-il, se sont trop déclarés :

Pour éviter les maux que leur colère annonce ;

Qu'Antonin pour jamais à Justine renonce.

À peine a-t-il fini que le peuple étonné

Condamne cet hymen par les Dieux condamné ;

1045   Tous les coeurs son[t] surpris, et ces tristes alarmes

Leur font pousser des voeux, et répandre des larmes :

C'est là ce que j'ai vu, Seigneur, et mon devoir

M'a forcé de venir vous le faire savoir.

ANTONIN.

Qu'entends-je juste Ciel !

GETA.

Quels prodiges funestes ?

JULIE.

1050   Du courroux de nos Dieux présages manifestes :

Hélas ! Combien de fois pour vous en garantir

Ai-je pris soin, mon fils, de vous en avertir ?

Encor est-ce beaucoup dans l'effroi qui nous glace,

D'avoir fait précéder le coup par le menace.

1055   Sans doute que le Ciel vous accorde ce jour

Pour vous donner le temps de vaincre votre amour.

ANTONIN.

Quoi faut-il que le Ciel, que toute la nature

S'unissent pour combattre une flamme su pure ?

Frère, mère, les Dieux, tout semble conspirer

1060   Pour m'ôter le seul bien qui me fait soupirer ?

Quel tort fais-je à nos lois ? Quel[le] injure à Justine

Lorsqu'au suprême rang mon amour la destine ?

Et lorsque par mon choix maîtresse des Romains

Je la mets au dessus du reste des humains ?

JULIE.

1065   C'est en vain qu'à ses yeux votre grandeur éclate !

Que d'un auguste hymen votre faveur le flatte,

De ses sacrés autels peut-elle s'éloigner ?

Elle aime beaucoup mieux les servir que régner.

Ce haut rang que je tien, ce nom d'Impératrice,

1070   Quelque brillant qu'il soit, n'a rien qui l'éblouisse,

Et le trône à ses yeux n'est qu'un funeste écueil,

Om de son père même elle voit le cercueil.

Ne l'inquiétez plus par cet hymen funeste

Qui blesse sa vertu, que son âme déteste ;

1075   Et puisque de son coeur les Dieux sont trop jaloux,

Consolez-vous d'un bien qui ne peut être à vous.

ANTONIN.

Pourrai-je y consentir, et dois-je me contraindre ?

GETA.

Peut être autant que vous j'ai sujet de ma plaindre.

Mais c'est enfin, mon frère, une nécessité...

ANTONIN.

1080   Mon coeur aurait besoin de votre fermeté,

De sa propre vertu je sens qu'il se défie,

J'ai besoin que la vôtre ici me fortifie.

GETA.

Pour être de nous-mêmes aujourd'hui les vainqueurs

Évitons un objet qui divise nos coeurs ;

1085   Je vois déjà votre âme en secret balancée,

Je vois dans votre coeur la victoire avancée ;

Pour éteindre ce feu que nous voulons dompter,

Il faut partir de Rome, ou plutôt nous quitter :

Le Germain se soulève, Antioche est rebelle,

1090   De deux divers côtés la gloire vous appelle

Allons comme Empereurs, et non comme rivaux,

Abandonner nos coeurs à de plus grands travaux ;

Allons nous faire craindre aux deux bouts de la Terre,

Étouffons notre amour dans l'horreur de la guerre,

1095   Et pour rendre à nos lois tout l'Univers soumis,

Triomphons de nos coeurs et de nos ennemis.

ANTONIN.

C'en est fait, j'y consens ; je ne puis m'en défendre ;

Mon coeur à vos conseils fait gloire de se rendre ;

Oui, Seigneur, j'ai conçu de plus nobles desseins,

1100   Et je m'en vais soumettre et punir les Germains ;

Mes chefs sont déjà prêts, et je marche à leur tête

Sitôt que mon armée à partir sera prête.

Vous, Madame, allez voir Justine, et dites lui

Qu'à ses sacrés autels je la rends aujourd'hui.

GETA.

1105   À ces nobles discours je reconnais mon frère,

Je reconnais le sang d'Antonin, de Sévère.

Ce généreux effort m'attache plus à vous,

Que ce sang des héros qu'on vous revivre en nous.

Ils s'embrassent

JULIE.

Ô Ciel ! En ce grand jour que faut il que je voie ?

1110   Quel mélange confus de douleur et de joie ?

Quoi dans ce même jour je verrai mes deux fils

Pour l'amour séparés, par l'amour réunis ?

Je dois les voir partir, et je n'ose me plaindre,

Puisque après leur départ je n'ai plus rien à craindre :

1115   Nous allons vous Justine, il faut dans ce moment

Que j'aille l'informer de votre changement ;

Et pour vous réunir sous de meilleurs auspices

Lui faire préparer de nouveaux sacrifices.

GETA.

Et moi je vais, Seigneur, par des ordre nouveaux

1120   Pour partir dès demain faire armer mes vaisseaux.

SCÈNE V.
Antonin, Albin.

ANTONIN.

Tu l'aimes donc perfide, et t'en vantes toi-même :

Pour te la faire aimer c'est assez que je l'aime ;

Je ne vois que trop bien que ton zèle empressé

Pour me ravir Justine est une pièce dressé :

1125   M'accusant d'un amour criminel et profane

Ton coeur brûle d'un feu que ta bouche condamne ;

Tu m'étales en vain et son Temple, et sa foi,

Tu parles beaucoup moins pour ses Dieux que pour toi.

J'ai connu ton faux zèle, et ta fausse prudence,

1130   J'ai jusqu'à l'approuver forcé ma complaisance ;

J'ai cédé, j'ai fléchi ; mon orgueil s'est dompté,

J'accorde ce triomphe encor à ta fierté.

Va publier partout ma honte et ta victoire,

Va cours trouver Justine, et lui vanter ta gloire ;

1135   Pour voler en Asie assemble tes vaisseaux,

Flatté de vains projets va courir sur les eaux ;

Fier d'avoir eu sur moi ce dernier avantage,

Promets-toi d'avoir Rome encor pour ton partage ;

Je te tiens, c'est assez ; ce jour doit décider

1140   Qui de nous deux enfin doit ici commander :

Sacrifions ce frère et perdons ce rebelle,

Prêt à porter le coup je tremble, je chancelle :

Malgré ma politique et mon inimitié

Je sens encor pour lui quelque ombre de piété ;

1145   Je sens un mouvement qui malgré moi m'arrête,

Et le sang me retient quand ma vengeance est prête.

Mais pour gagner Justine, et l'Empire romain,

Puisqu'il ne faut qu'un coup, je l'attends de ma main.

ACTE V

SCÈNE I.
Geta, Arcas.

GETA.

C'en est fait, cher Arcas, je tiendrai ma parole,

1150   Je dois abandonner demain la Capitole,

Ces monuments pompeux, ces cirques, ces palais,

Je sors de Rome enfin, et j'en sors pour jamais :

Justine rentre au Temple, ici rien ne m'arrête ;

Tout est-il disposé ? Ma flotte est-elle prête ?

ARCAS.

1155   Oui, Seigneur, tout est prêt : un favorable vent

A tourné vos vaisseaux déjà vers l'Orient ;

Là pour vous couronner cent lauriers vous attendent,

Là pour vous obéir cent peuples vous demandent :

Vos soldats empressés, vos chefs, vos matelots

1160   Impatients déjà de traverser les flots,

Portent avidement sur le langue épandue

Vers ce nouvel Empire et leur coeur, et leur vue :

Qu'il me tarde de voir au lever du soleil

DE vos vaisseaux armés le superbe appareil,

1165   De voir toute la mer malgré sa violence

Sentir avec respect votre auguste présence,

Et qu'à l'aspect enfin d'un si grand Empereur,

Un si fier élément apaise sa fureur.

GETA.

C'est en vain qu'à partir ton coeur me sollicite,

1170   Assez pour ce départ mon propre honneur m'excite :

Quel triomphe pour moi de voir en cet instant

Et le Ciel satisfait, et l'Empire content ?

Quel plaisir d'avoir mis cette princesse auguste

A couvert des malheurs d'un hymen trop injuste ;

1175   Et malgré tout l'amour de mon frère et le mien

D'avoir su triompher de mon coeur et du sien ?

Rome craignait en nous deux puissants adversaires,

Voyait avec frayeur deux rivaux en deux frères ;

Tout le monde tenait sur nous les yeux ouverts :

1180   Je vais rendre le calme à Rome, à l'Univers.

Après ce grand effort, après cette victoire,

Il ne faut qu'un moment pour profaner ma gloire ;

Fuyons, et pour sortir de ce funeste lieu,

Allons dire à Justine un éternel adieu,

1185   Allons la voir Arcas... Mais je la vois paraître.

SCÈNE II.
Justine, Geta, Pauline.

JUSTINE.

Pour mon libérateur je viens vous reconnaître :

J'apprends de toutes parts vos bontés et vos soins,

Mes yeux en on été les fidèle témoins :

D'un tyrannique hymen par vous seul affranchie,

1190   Je vous dois mon repos, et ma gloire, et ma vie ;

Mon coeur reconnaissant jusqu'au dernier soupir

En gardera, Seigneur, l'éternel souvenir.

GETA.

Si je me suis armé contre la violence,

Votre coeur m'en doit-il quelque reconnaissance ;

1195   Ah ! Si j'ai conservé votre gloire, vos jours,

Ma vertu vous devait un si triste secours ;

Pour le prix de ces soins que j'ai trop dû vous rendre,

Hélas sur votre coeur je n'ai rien à prétendre ;

Vous pouvez de votre âme à jamais les bannir,

1200   Mais d'une illustre effort gardez le souvenir :

Pour la dernière fois je vous le dis encore,

Je vous aime, et malgré ce feu qui me dévore

Je pars demain, Madame, et vais vous délivrer

D'un coeur qui près de vous ne sait que soupirer.

1205   En quelque endroit du monde où le gloire m'appelle,

Je porterai partout une ardeur fidèle,

J'ai fait pour l'étouffer des efforts superflus ;

Mais du moins à vos yeux je ne paraîtrai plus.

Près de vos Dieux enfin votre âme satisfaite

1210   Va goûter dans son Temple une douceur parfaite,

Loin de vous pour n'en pas interrompre le cours,

Je vais vaincre ou finir mes déplorables jours.

De vos voeux innocents j'attendrai la victoire

Si je meurs, de vos pleurs honorés ma mémoire,

1215   Et ne refusez pas dans mon malheureux sort

Des voeux pour ma victoire, ou des pleurs à ma mort.

JUSTINE.

Après tant de bienfaits dont vous m'avez comblée

De leur poids obligeant je me sens accablée ;

Je vous dois tout, Seigneur, cependant vous partez.

1220   Il est temps de répondre enfin de vos bontés ;

Vous courez à la gloire, et je vais dans mon temple ;

Nous nous prêtons tous deux un naturel exemple ;

Mais cependant mes pleurs ne vous font que trop voir

Les efforts que je fais pour suivre mon devoir ;

1225   Car enfin à mon tour je ne puis vous le taire,

Ce n'est que mes Dieux seuls que mon coeur vous préfère

De leur garder ce coeur, je me fais une loi,

Ce coeur serait à vous s'il pouvait être à moi ;

Après cela partez, que rien ne vous retienne,

1230   Partez pour votre gloire, ou plutôt pour la mienne,

Pour ce cruel départ les Dieux m'en sont témoins ?

Si je ne vous aimais, je vous presserais moins.

GETA.

Moi partir, vous quitter ; ah ! Divine Princesse

Dans le temps que ce coeur répond à ma tendresse.

JUSTINE.

1235   Quelle indigne faiblesse osez-vous concevoir ?

Fuyez, Prince, fuyez, je ne puis plus vous voir.

GETA.

Eh ! De grâce, Madame.

JUSTINE.

Arrêtez téméraire,

Je crois dans ce moment parler à votre frère :

Pour la dernière fois ôtez-vous de mes yeux.

GETA.

1240   Adieu donc pour jamais, adieu Madame.

JUSTINE.

  Ah ! Dieux.

SCÈNE III.
Justine, Pauline.

JUSTINE.

Pour me punir, hélas ! D'un aveu trop sincère,

Quel plus grand sacrifice aurai-je pu vous faire ?

Après ce que mon coeur abandonne pour vous,

Ne me ferez vous point un sort un peu plus doux ?

1245   Fille d'un empereur du sang dont je suis née

Aux suprêmes grandeurs je semblais destinée ;

Aujourd'hui pour me rendre à mon sort glorieux

Deux empereurs sur moi daignent jeter les yeux ;

Ils m'offrent à l'envi leur coeur et leur empire,

1250   Moi fidèle à la loi que j'ai su me prescrire,

Je ne puis accepter ni leur choix ni leurs voeux,

Et mon coeur se refuse enfin à tous les deux ;

Non, que ce triste coeur sans nulle différence,

Confonde en ses refus le crime et l'innocence,

1255   De l'amour d'Antonin je vois toute l'horreur,

Et je vois de Geta la généreuse ardeur ;

La vertu pour ce prince a fait naître ma flamme,

Et la même vertu l'étouffe dans son âme,

Pour jamais de mes yeux enfin je le bannis,

1260   Ciel ! Par là mes malheurs se verront-ils finis ?

Son idée en mon coeur rappellera sans cesse

Sa générosité, ses bienfaits, sa tendresse,

Et malgré ma vertu ce cruel souvenir

De son éloignement saura bien me punir.

1265   Ah ! Ne devais-je pas... mais que dis-je insensée,

Geta, peut-il encore occuper ma pensée :

Après ce que j'ai fait, je dois jusqu'à la mort

Couronner par l'oubli ce généreux effort.

Mais que vois-je ?

SCÈNE IV.
Antonin, Justine, Pauline.

ANTONIN.

On vous rend à vos Dieux, à vous-même

1270   Madame, dissipez cette frayeur extrême,

Je viens malgré l'ardeur dont je brûlais pour vous

Vous sauver de l'horreur de ma voir votre époux :

À vos autels enfin nous allons vous remettre.

JUSTINE.

De vos bontés, Seigneur, j'ose tout me promettre

1275   D'un malheureux amour vous avez triomphé,

Comme un feu criminel vous l'avez étouffé,

Vous savez à quels voeux mon âme destinée...

ANTONIN.

J'ai compris vos raisons contre notre hyménée,

Vous avez craint du Ciel le funeste courroux,

1280   Vous avez cru les Dieux de mon bonheur jaloux ;

Geta s'est montré même à mes desseins contraire,

Geta, vous et les Dieux, il faut vous satisfaire :

Sans tarder plus longtemps je prétends dès ce jour

Vous remener, Madame, en votre heureux séjour,

1285   Et je veux que Geta présent avec Julie

Vous voit en votre Temple aujourd'hui rétablie.

SCÈNE V.
Julie, Pauline.

JULIE.

Dois-je me rassurer sur le fois d'Antonin ?

À travers ses discours j'ai connu son chagrin,

J'ai vu dans ses regards un air sombre et sévère,

1290   Il s'est plaint de ses Dieux, il s'est plaint de son frère,

Antonin contre lui n'est que trop irrité,

Je crains sa trahison, je crains sa cruauté.

Je tremble.

PAULINE.

Ah ! Rassurez-vous votre coeur trop timide,

Madame.

JUSTINE.

Je crains tout d'un cruel, d'un perfide,

1295   D'un barbare affamé de carnage et de sang,

Qui n'épargna jamais âge, sexe, ni rang ;

Il fit périr sa femme, il fit périr son père,

Et crois-tu qu'il épargne un rival dans son frère ?

Je ne puis de mon coeur vaincre le triste effroi

1300   Je ne sais quelle horreur...

PAULINE.

  Et de grâce pourquoi,

Lorsqu'Antonin fléchi par les pleurs de Julie

S'unit avec son frère et se réconcilie ;

Pourquoi par vos soupçon, par vos vaines frayeurs

Des crimes les plus noirs vous formez les horreurs ?

JUSTINE.

1305   C'est ce prompt changement qui fait toute ma peine,

Étouffe-t-on sitôt et l'amour et la haine ?

Après tant de forfaits, tant de coups inhumains

Antonin dans son coeur cache d'affreux desseins ;

Cette feinte douceur redouble mes alarmes,

1310   Tout m'est suspect enfin, mais Émilie en larmes.

SCÈNE VI.
Justine, Pauline, Émilie.

JUSTINE.

Que deviens-je Émilie ? Et que m'annonces-tu ?

ÉMILIE.

De tristesse et d'horreur mon espoir abattu

N'ose de retracer une action si noire.

JUSTINE.

Qu'est-il arrivé ? Parle...

ÉMILIE.

Eh ! Pourrez-vous le croire ?

1315   Dans les bras de sa mère, ou plutôt dans son sein

Antonin de Geta vient d'être l'assassin.

JUSTINE.

L'assassin de mon frère ? Ô meurtre épouvantable !

ÉMILIE.

Le malheureux Geta, ce prince déplorable

Entretenait Julie en son appartement,

1320   Le cruel Antonin entre inopinément,

Il approche son frère, il le joint, il l'embrasse,

Et sans faire éclater ni courroux ni menace

Il le frappe, et soudain après l'avoir blessé,

Fuit, et laisse en son sein le poignard enfoncé ;

1325   Geta presque aussitôt d'un courage intrépide

S'arme du même fer pour punir le perfide,

Il fait de vains efforts et presqu'à chaque pas...

Mais le voici qui vient.

JUSTINE.

Malheureux Prince, hélas !

SCÈNE VII.
Geta mourant, Justine, Pauline, Arcas, suite.

ARCAS.

Et de grâce, Seigneur, permettez.

GETA.

Qu'on me laisse,

1330   Cherchons cet inhumain, et sauvons ma Princesse.

JUSTINE.

Ah ! Seigneur.

GETA.

C'en est fait, et vous voyez enfin

Ce que me réservait le perfide Antonin,

Jugez par là du sort que sa main vous prépare :

Je viens vous garantir des fureurs d'un barbare,

1335   Sans doute ce cruel qui m'a percé le flanc,

Viendra vous demander pour le prix de mon sang.

Pour lui percer le coeur je veux ici l'attendre,

Et je vivrai peut-être assez pour vous défendre,

Trop content de mourir, si je puis par sa mort,

1340   Contre sa tyrannie assurer votre sort ;

Mais je meurs, et je perds l'espoir de ma vengeance.

Il laisse tomber le poignard sur une chaise qui lui sert d'appui.

SCÈNE VIII.
Justine, Pauline.

JUSTINE.

Geta meurt, et je vis : qui fera ma défense ?

PAULINE.

Sans doute de nos Dieux le pouvoir infini

Vous fera bientôt voir ce grand crime puni.

JUSTINE.

1345   Quand on voit sous le fer expirer l'innocence,

À quoi nous sert du Ciel l'inutile vengeance ?

Grands Dieux ! Qui prévoyez les forfaits des humains,

Que ne retenez-vous leurs criminelles mains ?

Vous devriez plutôt par des soins légitimes

1350   Veiller à détourner, qu'à venger les grands crimes,

Quand pour nous affliger vous les avez permis,

Après qu'ils sont vengés en sont-ils moins commis :

Ciel ! Je vais d'Antonin devenir la victime,

Ce superbe Tyran vient achever son crime ;

1355   Dieux cruel ! Pour le prix de ma fidélité

M'auriez-vous réservée à cette indignité ?

Je frémis d'y penser, et mon âme tremblante...

Mais quel est le bonheur que le sort me présente,

En voyant le poignard que Geta a laissé tomber, et dont elle se saisit.

Je reconnais ce fer... Voilà le seul secours

1360   Qui peut sauver ma gloire en terminant mes jours,

Elle se frappe.

Le Tyran vient... mourons... mon sort n'est plus à plaindre,

Il m'est permis enfin de la voir sans le craindre.

En le voyant entrer.

SCÈNE XI.
Antonin, Justine mourante, Pauline, Albin.

JUSTINE.

Viens à présent barbare... Ah ! Tu viens à propos.

ANTONIN.

Que vois-je Albin.

JUSTINE.

Tu vois l'amante d'un héros,

1365   Dont ta main vient de faire un affreux sacrifice,

Et son sang et le mien demandent son supplice ;

Tu voulais m'outrager, j'ai su te prévenir,

Je t'offre encore ce fer, Tyran, pour te punir,

Il a sauvé ma gloire et satisfait ma haine :

En lui jetant le poignard.

1370   Que n'ai-je le plaisir pour augmenter ta peine.

D'avoir à ton rival fait connaître aujourd'hui

Devant toi tout l'amour dont je brûlais pour lui.

Adieu.. je t'abandonne aux remords de ton crime,

Je vais joindre Geta par un noeud légitime,

1375   Si ta brutale ardeur prétend m'en empêcher,

Suis-moi jusqu'aux enfers, où je le vais chercher.

SCÈNE DERNIÈRE.
Antonin, Albon.

ANTONIN.

Qu'entends-je ? Quelle horreur ! L'amour et la nature

Excitent dans mon coeur un funeste murmure,

Et Justine et Geta du fonds de leur tombeau

1380   M'excitent tous les deux, me nomment leur bourreau,

Frère, femme, maîtresse, amis, mon propre père

J'ai pu tout massacrer, il me reste une mère

Pour lui donner la mort, Dieux m'oser-vous sauver,

Et pour ce crime encore m'osez vous réserver ?

1385   Et bien donc je vivrai, mais pour de nouveaux crimes,

Pour remplir l'Univers d'innocentes victimes,

Peut-être qu'à la fin je saurai vous forcer,

À vous ravir le jour que vous m'osez laisser.

 


extrait du PRIVILÈGE DU ROI.

Par grâce et privilège du Roi, donné à Versailles le 14 jour de Mars 1687. Signé, par le Roi en son conseil, DU GONO, il est permis au sieur PECHANTRÉ de faire imprimer, vendre et débiter par tel imprimeur ou libraire qu'il voudra choisir, une pièce de théâtre de sa composition, intitulée GETA, tragédie, pendant le temps de six années, à compter du jour que ledit livre sera achevé d'imprimer pour la première fois : Pendant lequel temps faisons très expresses inhibition et défense à toutes personnes, de quelque qualité et condition qu'elles soient, de faire imprimer, vendre et débiter par tous les lieux de notre obéissance d'autre édition que celle du sieur PECHANTRÉ, ou de ceux qui auront droit de lui, à peine de trois mille livres d'amende, payables sans déport par chacun des contrevenants, confiscation des exemplaires contrefaits, et autres peines plus au long contenues dans lesdites lettres.

Registré sur le livre de la Communauté des imprimeurs et libraires de Paris, le 19 mars 1687 suivant l'Arrêt du Parlement du 8 avril 1653 et celui du conseil privé du roi du 27 février 1665. À la charge que le débit duit livre se fera au nom et par les mains d'un imprimeur ou libraire, suivant les ordonnances et règlements : et l'édit du Roi donné à VersaIlles au mois d'Août 1686.

Signé, J.P. COIGNARD, Syndic.

Achevé d'imprimer pour la première fois, le 24. Mars, 1687.

Notes

[1] Sibylle : Chez les anciens, femmes auxquelles on attribuait la connaissance de l'avenir et le don de prédire. L'antre de la sibylle. [L]

[2] Cybèle : divinité de la nature chez les phrygiens et adoptée par les Romains.

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