LES FAUSSES VÉRITÉS

COMÉDIE

M. DC. XLIII. AVEC PRIVILÈGE DU ROI.

PAR MONSIEUR D'OUVILLE.


Texte établi par Farida María Höfer y Tuñón (Mémoire de maîtrise sous la direction de M. Georges Forestier U.F.R de Littérature française et comparée, 1999-2000.)

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 01/05/2017 à 20:25:47.


PERSONNAGES.

FLORIMONDE, Damoiselle Parisienne, Amoureuse de Lidamant, et soeur de Léandre.

NÉRINE, Suivante de Florimonde.

LIDAMANT, Gentilhomme de Languedoc, ami de Léandre, Amoureux de Florimonde.

LÉANDRE, Ami de Lidamant, frere de Florimonde, et Amoureux d'Orasie.

ORASIE, Damoiselle Parisienne, fille de Tomire, et Amoureuse de Léandre.

JULIE, Suivante d'Orasie.

TOMIRE, Vieillard, Pere d'Orasie.

FABRICE, Serviteur de Lidamant.

LISIS, Serviteur de Tomire.

La Scène est à Paris.


ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.
Florimonde, Nérine, dans leur Chambre qui viennent de dehors.

FLORIMONDE.

Je n'en puis plus Nérine, ah Dieux que je suis lasse

Laisse moi reposer.

NÉRINE.

Mais dites-moi de grâce

Quel plaisir vous prenez à vous lasser ainsi.

Ce que vous cherchez loin l'avez vous pas ici,

5   Pourquoi tous les matins rêver aux Tuileries

Ne sauriez vous passer ailleurs vos rêveries ?

Encor venir à pied.

FLORIMONDE.

Demandes tu pourquoi ?

En sais-tu pas la cause aussi bien comme moi ?

Nérine ignores-tu le sujet de ma flamme ?

NÉRINE.

10   Non vous m'avez ouvert le secret de votre âme.

Vous aimez Lidamant, mais Dieux qu'est-il besoin

L'ayant logé chez vous de le chercher si loin

Il a chez votre frère établi sa demeure,

Où vous pouvez vous voir et parler à toute heure.

FLORIMONDE.

15   Las si j'en suis connue, il faut absolument

Me résoudre à même heure à perdre cet amant,

NÉRINE.

Parlez lui franchement, et lui faites entendre

Que vous êtes la soeur de son ami Léandre,

Quand vous lui défendrez je le tiens si discret,

20   Qu'il ne voudra pour rien révéler ce secret.

FLORIMONDE.

Tu ne sais pas encor, et c'est ce qui m'afflige

Jusqu'à quel point d'honneur l'amitié nous oblige.

C'est un lien trop fort, je sais que Lidamant

Est plus parfait ami qu'il n'est fidèle amant.

25   Son amitié Nérine est pure et trop sincère

Pour me vouloir servir au déçu de mon frère.

NÉRINE.

Il ne vous aime point, ou n'aime qu'à demi

S'il veut à son amour préférer son ami,

Pourquoi Léandre encor vous défend il sa vue ?

FLORIMONDE.

30   Je n'en sais rien Nérine, et c'est ce qui me tue,

Il dit pour s'excuser qu'il y va de l'honneur,

Mais j'en donne la cause à sa jalouse humeur,

La moindre opinion cause ces rêveries,

Je le vois cependant toujours aux Tuileries,

35   Et là nous nous donnons rendez-vous tous les jours.

C'est dans ce lieu charmant que sont nés nos amours

Et cette passion est si grande et si forte

Que c'est chère Nérine un torrent qui m'emporte.

NÉRINE.

Madame il m'a semblé que jusques à ce jour

40   Avec plus de respect il a traité l'amour,

Je ne vous suivais point de peur de vous déplaire,

Mais il a ce matin paru plus téméraire,

Tous vos commandements ont été superflus.

FLORIMONDE.

Je le punirai bien en n'y retournant plus.

45   Sa curiosité me coûterait la vie,

Il meurt de me connaître, et m'a tantôt suivie

Si près de mon logis que peu s'en est fallu

Qu'il ne l'ait découvert.

NÉRINE.

Vous avez résolu

De ne le voir donc plus ?

FLORIMONDE.

Ah chère confidente

50   Mon amour est trop grand, ma flamme est trop ardente,

Quoi ! Que je pusse vivre, et jamais ne le voir ?

Crois-tu qu'en le voulant j'en eusse le pouvoir,

Non il est trop aimable, il a trop de mérite.

Mais mon frère est levé, tâchons par ma visite,

55   D'empêcher le soupçon qu'il pourrait bien avoir,

Que je viens de dehors.

NÉRINE.

Quelqu'un vient pour le voir

Il entre j'ois du bruit.

FLORIMONDE.

Dieux j'étais attrapée,

C'est Lidamant sans doute, ou je suis bien trompée.

Cette porte répond dans son appartement

60   Comme tu le sais bien, et fort facilement

J'entends tous leurs discours quand ils parlent ensemble.

Écoutons-les Nérine, Aujourd'hui ce me semble,

Ou je me trompe fort, on parlera de nous.

SCÈNE II.
Lidamant, Léandre, dans la Chambre de Lidamant, et Florimonde et Nérine dans la leur les écoutant.

LIDAMANT.

Comment ? Déjà levé ?

LÉANDRE.

Vous en étonnez vous ?

65   Étonnez-vous plutôt qu'avec tant de tristesse

Je ne succombe point au tourment qui m'oppresse

Comme je puis durer un quart d'heure en repos,

Voyant que mon esprit s'égare à tout propos,

Mais vous libre d'humeur quel sujet vous oblige,

70   D'être si matinal ?

LIDAMANT.

  Un tourment qui m'afflige

Une rare beauté me met en tel souci

Que je n'en puis dormir.

LÉANDRE.

Quoi vous aimez aussi ?

LIDAMANT.

C'est trop peu dire aimer, j'adore une merveille.

LÉANDRE.

Pour recevoir de vous une faveur pareille,

75   Je vous veux raconter comme je vous ai dit,

Le sujet qui me rend tellement interdit.

LIDAMANT.

Vous m'obligerez fort.

FLORIMONDE, bas à Nérine.

Écoute ici Nérine

On parlera de nous.

LÉANDRE.

Une beauté divine,

Un objet plus qu'humain m'a dérobé le coeur,

80   Je ne vous dirai point le nom de mon vainqueur.

Je vous veux taire aussi qu'en servant cette belle,

Moins Amoureux qu'aimé, les faveurs que j'eus d'elle,

Et tout ce que l'honneur m'en pouvait obtenir ;

Car je veux les perdant perdre le souvenir.

85   Je dirai seulement qu'elle était satisfaite,

Que pour elle j'avais une amour très parfaite,

Et qu'ainsi j'espérais sans trop de vanité

En possédant un jour cette rare beauté

De jouir des douceurs que donne l'Hymenée ;

90   Mais comme j'attendais cette heureuse journée

Ayant le vent en poupe en cette mer d'Amour,

Un orage survint qui troubla ce beau jour,

Et me mit au danger d'un périlleux naufrage,

Au milieu de mon aise, une peste, une rage,

95   Une jalouse humeur pour me combler d'ennuis

M'a réduit misérable, en l'état où je suis.

Ne croyez pas pourtant parlant de jalousie,

Que mon âme jamais en ait été saisie ;

Non de ce trait perçant mon coeur n'est point blessé

100   C'est moi qui l'ai donnée, Ah Dieux qui l'eut pensé,

Que cette passion fut cent fois plus aisée

À souffrir quand on l'a que quand on l'a causée.

Une certaine Iris, à qui j'ai fait la Cour,

Croyant que je l'aimais d'un véritable Amour,

105   Que pour tout autre objet mon coeur était de glace,

M'a causé depuis peu cette étrange disgrâce,

Ayant su par malheur cette inclination,

Voyant que je bravais ainsi sa passion,

Pour se venger de moi cette Iris trop cruelle

110   M'a peint à ma maîtresse inconstant infidèle,

Et par quelques écrits qu'elle a montrez de moi,

Elle a fait qu'Orasie a douté de ma foi,

Et dedans cette erreur a fait que l'inhumaine

A pour moi converti tout son amour en haine,

115   Et m'a par ces mépris mis en tel désespoir

Que je n'ose espérer seulement de la voir,

Pour la désabuser de sa créance veine,

Me sentant innocent jugez qu'elle est ma peine.

LIDAMANT.

Je plaindrais votre mal si vous étiez jaloux,

120   Mais non pas de savoir que l'on le soit de vous,

Trouvant entre les deux la différence même

Qu'endurer en aimant, ou souffrir qu'on nous aime.

Oyant nommer ce mot, vous m'avez fait trembler

Et ne savais comment vous pouvoir consoler,

125   Mais de cette façon vous êtes consolable,

Il n'est point entre amants de passe-temps semblable

Que de faire parfois la guerre tout exprès,

Afin d'avoir sujet de s'accorder après.

Allez voir cette dame en effet trop crédule,

130   Et tenez pour certain quoi qu'elle dissimule,

Puisque vous témoignez qu'elle a l'esprit jaloux,

Qu'elle est sans doute en peine encore plus que vous.

LÉANDRE.

Je ne crois en ceci que ce que j'en dois faire,

Parlez à votre tour, contez moi votre histoire.

LIDAMANT.

135   J'aime, et je ne sais qui, c'est vous dire en deux mots,

Le sujet qui me trouble, et m'ôte le repos.

Le jour que j'arrivai, rempli de rêveries

Je m'allai promener dedans les Tuileries,

Là de tous les objets je vis le plus charmant,

140   Qui jetant l'oeil sur moi, Lidamant, Lidamant,

Dit-elle approchez vous, j'ai deux mots à vous dire.

Jugez de ma surprise, ah beauté que j'admire,

Lui dis-je, trop heureux est vraiment l'étranger,

Qui par un tel objet se sent tant obliger,

145   Dont le nom est connu d'une telle merveille :

Elle se mit à rire, et me dit à l'oreille :

Un tel homme que vous, (si j'en sais bien juger)

Ne peut en aucun lieu passer pour étranger.

Je ne vous dirai point son accueil, ses caresses,

150   Qui marquèrent sa flamme avec mille tendresses,

Je vous tais par respect l'honneur qu'elle me fit,

Et vous dois taire aussi tout ce qu'elle me dit,

Car un homme est trop vain, et mérite du blâme,

De vanter les faveurs qu'il reçoit d'une dame.

NÉRINE, bas à Florimonde.

155   Madame, c'est de nous qu'il parle assurément.

FLORIMONDE, bas.

Justes Dieux qui pourrait avertir Lidamant.

Ah ! Qu'il m'obligerait à présent de se taire,

Il pourrait bien donner du soupçon à mon frère.

LÉANDRE.

Le succès est étrange.

LIDAMANT.

Enfin nous nous donnons

160   Rendez vous au lieu même, et nous nous y trouvons,

Tous les jours au matin, et ce qui plus m'étonne,

C'est qu'elle me défend de le dire à personne,

Et même ne veut pas que je sache son nom,

Ni que j'aille après elle apprendre sa maison.

165   Aujourd'hui toutefois, il m'en a pris envie,

Et rompant tout respect je l'ai tantôt suivie,

Nonobstant sa défense et malgré mon devoir,

Mais un salut forcé m'a privé de la voir,

En gagnant cette rue où cette belle adroite

170   À mon oeil curieux c'est finement soustraite.

LÉANDRE.

Comment en cette rue.

LIDAMANT.

Oui tout proche d'ici.

LÉANDRE.

Cet accident m'étonne, et me met en souci

Ne pouvant soupçonner du tout qui ce peut être.

LIDAMANT.

M'ayant dit plusieurs fois qu'en la voulant connaître,

175   Je mettais en hasard sa vie et mon honneur.

SCÈNE III.
Julie, Léandre, Florimonde, Lidamant.

JULIE, à Léandre.

Une fille en secret pourra-t-elle Monsieur

Vous dire ici deux mots ?

LÉANDRE, bas à Lidamant.

Que j'ai l'âme contente,

Écoute cher ami, c'est ici la suivante,

De ce charmant objet dont je vous discourais.

180   Nous pourrons écouter le reste une autre fois,

Vous me permettrez bien de parler avec elle,

Sans doute elle m'apporte une heureuse nouvelle.

FLORIMONDE, bas.

Femme qui que tu sois, que tu viens à propos,

Mais un ange plutôt venu pour mon repos.

LIDAMANT.

185   Voyez si vous devez une autre fois me croire131 ?

Nous avons trop de temps pour achever l'histoire,

Regardez si j'ai tort de vouloir présumer

Que je suis bien savant en matière d'aimer.

SCÈNE IV.
Léandre, Julie.

LÉANDRE.

Qui t'amène Julie ? As tu quelque nouvelle ?

190   Réponds-moi promptement que fait cette cruelle ?

M'apportes-tu la vie, ou l'arrêt de ma mort ?

JULIE.

Vous ne sauriez vous plaindre, ou vous auriez grand tort.

Léandre si j'osais prendre la hardiesse

Je vous verrais souvent, mais quoi si ma maîtresse

195   Savait que j'en eusse eu seulement le dessein,

Je crois que je mourrais à l'heure de sa main.

LÉANDRE.

Rien ne peut donc fléchir l'excès de sa colère ?

JULIE.

M'envoyant ici près pour un certain affaire

Je n'ai pu m'empêcher de venir m'informer,

200   Comment vous vous portez.

LÉANDRE.

  Oses-tu présumer,

Que je me porte bien dans le malheur extrême

Où m'a réduit l'orgueil de l'ingrate que j'aime,

Va, si tu veux savoir en quel état je suis,

Sache-le du sujet qui cause mes ennuis ;

205   Mais que fait cet objet de mon inquiétude ?

JULIE.

Sans cesse elle se plaint de votre ingratitude.

LÉANDRE.

De mon ingratitude ? Ah Julie entends-moi,

Si j'ai manqué pour elle, ou d'amour ou de foi,

Si l'on me peut prouver que je l'aie offensée,

210   D'effet ce serait trop, de la moindre pensée,

Que je sois exécrable aux races à venir,

Et que la foudre éclate ici pour me punir.

JULIE.

Si vous avez désir que ce discours la touche

Que ne lui dites-vous ?

LÉANDRE.

Dieux, elle est si farouche

215   Que ce serait en vain à moi de le tenter

Puisqu'elle ne veut pas me voir, ni m'écouter.

JULIE.

Si vous étiez secret, je pourrais entreprendre

De vous mener chez elle et de vous faire entendre,

Mais j'appréhende trop.

LÉANDRE.

Je te jure et promets

220   De te tenir parole, et n'en parler jamais,

Faisant cela pour moi, tu me donnes la vie.

JULIE.

Je puis bien contenter votre amoureuse envie,

Je crains mais je vous veux servir en ce besoin,

Surtout dissimulez, et me suivez de loin

225   Attendez à la porte, et je vous ferai signe

Si son père est sorti.

LÉANDRE.

Cette faveur insigne,

Ne saurait se payer qu'en expirant pour toi.

JULIE.

Ne tardez pas, venez tout à l'heure après moi.

LÉANDRE.

Va, marche, je te suis.

JULIE.

Il faut bien peu d'adresse,

230   Pour tromper un amant esprits d'une maîtresse.

SCÈNE V.
Florimonde, Nérine dans leur Chambre.

FLORIMONDE.

Dieux que j'appréhendais qu'en contant ses amours

Lidamant ne poussât trop avant un discours,

Qui sans doute eut donné du soupçon à mon frère.

NÉRINE.

Quand ils se reverront ne se peut-il pas faire

235   Qu'ils parachèveront le discours commencé ?

FLORIMONDE.

S'il m'arrive en effet comme je l'ai pensé

J'y remédierai bien, il me lui faut écrire,

Que je lui veux parler, je sais qu'il le désire,

Mais il faut sans manquer que ce soit aujourd'hui.

NÉRINE.

240   Le moyen de le voir, et de parler à lui ?

FLORIMONDE.

Amour m'en fournira je vais voir Orazie,

Qui peut sur ce sujet seconder mon envie,

Je sais bien qu'elle m'aime, il faut au pis aller

Lui découvrir le feu dont je me sens brûler,

245   Nérine par un art le plus joli du monde

Je feindrai qui je suis : mais tais-toi Florimonde,

N'en dis pas davantage, allons n'en parlons plus.

.............................................

SCÈNE VI.

ORASIE, seule dans sa Chambre.

Dieux, peux tu vivre encor, misérable Orazie ?

250   Quand verrai je la fin de cette jalousie,

Qui fait dessus mon coeur de si cruels efforts

Que je sens sans mourir tous les jours mille morts ?

Que n'ai-je avant le jour que tu me vins surprendre

Reconnu ton esprit infidèle Léandre ?

255   Va chérir ton Iris, langui dans ses appas,

Adore la cruel, mais ne me brave pas,

Ne peux tu sur mon coeur emporter la victoire

Sans t'en vanter ingrat, et sans en faire gloire ?

Ma Julie as tu vu cet infidèle amant !

SCÈNE VII.
Julie, Léandre, Orazie.

JULIE.

260   Oui j'ai joué mon rôle assez adroitement.

Léandre m'a suivie, il attend à la porte

Madame, entrera-t-il.

ORASIE.

Mais que ce soit en sorte

Qu'il ne soupçonne pas.

JULIE.

Je vous entends fort bien.

Ai-je si peu d'esprit ? n'ayez crainte de rien,

265   Je sais fort bien conduire une amoureuse ruse.

ORASIE, seule.

Va tôt. Voyons comment ce volage s'excuse,

Encore qu'on nous mente en telles actions,

Nous désirons avoir des satisfactions.

Qu'elle soit vraie, ou fausse, elle aura de la grâce,

270   Et j'aurai le plaisir du moins qu'il me la fasse.

Pourvu que je le voie et soumis, et rendu,

Je croirai tout gagner quoi que j'aie tout perdu.

JULIE, à la porte avec Léandre.

Elle est seule au logis l'occasion est belle.

LÉANDRE.

Va, je reconnaîtrai ce service fidèle.

JULIE.

275   Madame nous entend et pourrait m'accuser,

Aidez moi donc à feindre afin de m'excuser,

Quoi malgré moi me suivre ? Hé Dieux où va Léandre,

Quelle témérité, qu'allez-vous entreprendre.

ORASIE.

Quel bruit entends-je ici, quoi Léandre chez moi,

280   Tu l'introduis Julie, je ne m'en prends qu'à toi.

JULIE.

Madame, il m'a contrainte.

LÉANDRE.

À moi seul est l'offense.

N'accusez pas encore à tort son innocence.

ORASIE.

J'ai fait tort à la votre, et mon coeur s'est mépris

Aux soupçons de l'Amour et des faveurs d'Iris,

285   Vous n'avez jamais eu cheveux ni lettres d'elle,

Vous êtes demeuré pour moi toujours fidèle,

Vous n'avez jamais fait le vain de mes faveurs,

Vos visites jamais n'ont marqué vos ferveurs,

Vous n'avez point écrit à cette belle dame

290   Je suis cruelle, injuste à grand tort je vous blâme.

Léandre est-il pas vrai que je me trompe fort

Et que je persécute un innocent à tort,

Vous n'avez contre moi commis aucune offense,

Et je me prends encore à la même innocence,

295   Me méprisant ainsi, pourquoi me cherchez vous ?

Que voulez vous de moi.

LÉANDRE.

Modérez ce courroux,

Et je vous ferai voir, adorable Orazie,

L'injuste fondement de votre jalousie,

Que vos soupçons sont faux.

ORASIE.

Dieux quelle vanité,

300   Moi jalouse de vous !

LÉANDRE.

  Qu'avez vous donc été.

ORASIE.

En colère de voir une inconstance telle

En un qui fait pour moi l'amant et le fidèle,

Puis qu'Iris en effet vous plaisait plus que moi

Qui vous portait perfide à m'engager la foi,

305   Quelle gloire avez vous de m'avoir abusée.

Amour ne m'a peu voir plus longtemps méprisée,

Il m'a tout fait connaître, ingrat j'ai trop appris.

Comme il fait l'interdit, comme il fait le surpris,

Sortez d'ici perfide, allez esprit volage.

310   Je ne puis vous aimer ni vous voir davantage.

LÉANDRE.

Pour me justifier je ne veux qu'un moment.

Madame 2coutez moI.

ORASIE.

Vois-tu déjà comment

Avant que de parler et former son excuse

Son sang monté du coeur au visage l'accuse.

LÉANDRE.

315   Écoutez-moi de grâce.

ORASIE.

  Hé bien que direz vous.

LÉANDRE.

Ce qui de votre esprit calmera le courroux.

ORASIE.

Parlez.

LÉANDRE.

Je passerais pour un menteur infâme

Si je vous soutenais d'avoir été sans flamme

Pour les beautés d'Iris.

ORASIE.

Léandre c'est assez,

320   Vous n'en dites que trop, quoi vous le confessez,

Après un tel discours aurez vous bien l'audace

De vous justifier.

LÉANDRE.

Écoutez moi de grâce,

Si j'ai peu pour Iris soupirer quelque jour

Ce n'était point Madame, un véritable amour,

325   Ce n'était qu'un essai, qu'un pur apprentissage,

Pour savoir adorer votre parfait langage.

Pour aimer Orazie il est vrai que j'ai pris

Des leçons pour m'instruire en l'École d'Iris.

ORASIE.

Dieux, que cette raison est absurde et frivole,

330   L'Amour pour être instruit ne va point à l'école,

Car où les volontés lui prescrivent la loi,

Il est docte en naissant, il n'apprend que de soi.

Il réveille l'esprit du plus stupide même,

On peut instruire autrui, sitôt que l'on dit j'aime,

335   L'Ecolier est le maître, et qui prend tant de soins,

D'être instruit comme vous, sans doute en sait le moins.

LÉANDRE.

Puis que par mes raisons vous me voulez confondre

Au moins permettez moi de vous pouvoir répondre,

En me donnant loisir je m'expliquerai mieux.

340   Je donne un autre exemple, un homme naît sans yeux.

Il entend faire cas de cet astre qui dore

L'Univers de ses rais, que précède l'Aurore,

Quand il peut raisonner, il discourt à part soi,

Quel est cet oeil brillant qu'il connaît par la foi,

345   Il oit de sa beauté des louanges si grandes

Qu'il l'admire en son coeur et lui fait des offrandes.

Posons qu'en une nuit pleine d'obscurité

Il ait l'heur de jouir du bien de la clarté,

Que le premier objet qui paraît à sa vue,

350   Soit une belle étoile en l'ayant aperçue,

Il croit assurément que ce brillant éclat

Est celui dont chacun lui faisait tant d'état.

Mais lorsque le Soleil vient en sortant de l'onde

De ses rayons dorés illuminer le Monde,

355   Chassant à son abord les ombres de la nuit,

Il voit comme aussitôt cette étoile s'enfuit

Ce qui dès là l'oblige à n'en plus faire conte,

Une étoile qui cède, et qui s'en fuit de honte,

Aussitôt que paraît un astre plus puissant,

360   Peut-elle faire tort à ce soleil naissant ?

Je suis en cet état, j'étais privé de vue,

Avant que d'avoir vu ce bel oeil qui me tue,

Et comme je cherchais si je pourrais un jour

Connaître quel était ce véritable amour,

365   Je vis paraître Iris, et je dis en moi-même,

Voici ce que je cherche, et ce qu'il faut que j'aime.

J'adore sur le champ la beauté que je vis,

Je ne vis qu'une étoile, et si j'en fus ravi,

D'autre admiration mon âme fut saisie

370   Quand parut à mes yeux l'adorable Orazie,

Qui d'un brillant éclat à cet Astre pareil

Chassa loin cette étoile au lever du Soleil.

ORASIE.

Iris est le Soleil, moi l'étoile à ce conte

Qui pâlis devant elle, et qui m'enfuis de honte,

375   Car vos lettres font foi que vous faites la Cour

À ce brillant Soleil à toute heure du jour

Et de nuit seulement vous voyez Orazie.

LÉANDRE.

Madame donnez trêve à cette jalousie.

Si depuis que sur moi vous avez du pouvoir,

380   Je l'ai vue, ou tâché seulement de la voir,

Que le Ciel me punisse, elle ne s'est servie

De cette trahison que pour m'ôter la vie,

Que mon coeur soit en butte à toutes vos rigueurs

Si je me suis jamais vanté de vos faveurs

385   Si jamais.

ORASIE.

  Taisez vous, je sais bien le contraire,

On entre j'oi du bruit.

JULIE.

Hé Dieux ! C'est votre père.

ORASIE.

Va Julie ouvre-lui par l'autre appartement

Qui répond sur la rue, adieu parfait amant.

Allez voir ce Soleil qui chasse la nuit sombre

390   Près duquel je ne suis qu'une étoile et qu'une ombre.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.
Orazie, Florimonde, Julie, dans la chambre d'Orasie.

ORASIE.

Vous me rendez Madame, aujourd'hui glorieuse,

Vous m'honorez par trop.

FLORIMONDE.

Dieux que je suis heureuse

De vous trouver ici, comment va la santé ?

ORASIE.

Je me dois bien porter, puis que j'aI mérité

395   De recevoir l'honneur d'une telle visite.

FLORIMONDE.

Trêve de compliments, avant que je vous quitte

Vous direz que de vous j'use trop librement.

ORASIE.

Vous avez tout pouvoir, parlez moi franchement.

Mais seyons nous devant.

FLORIMONDE.

Oyez doncques Madame,

400   Je vous veux découvrir tout ce que j'ai dans l'âme

Vous êtes généreuse, et je puis que je crois

Vous fier un secret.  [ 1 Fier : Confier ; donner, ou laisse quelque chose à un autre sur la bonne opinion qu'on a de sa fidélité ; se reposer sur sa bonne foi.]

ORASIE.

Reposez-vous sur moi.

FLORIMONDE.

Sommes-nous seules ?

ORASIE.

Oui, va t'en là-bas Julie.

FLORIMONDE, la retenant.

Non demeurez ici.

ORASIE.

Parlez je vous supplie.

FLORIMONDE.

405   J'aime, et du trait d'amour mon coeur est si touché  [ 2 Trait : Se dit figurément et poétiquement des regards, et des blessures qu'ils font dans les coeurs, quand ils y inspirent de l'amour. [F]]

À ce mot je rougis, mais quoi je l'ai lâché.

ORASIE.

Vous en dites assez, je vous plains, sans vous plaindre,

Avec tant de mérite avez vous rien à craindre ?

Est-il homme ici bas qui ne soit glorieux,

410   De soupirer pour vous, en servant vos beaux yeux.

Mais me ferez vous point la faveur de me dire

Quel est ce doux vainqueur, qui vous tient en martyre ?

FLORIMONDE.

Mon frère a fait venir depuis cinq ou six jours

Chez lui ce cher objet de mes chastes amours.

415   Mais il me fit sur l'heure une expresse défense,

De paraître chez lui du tout en sa présence,

Disant qu'il importait pour certaine raison

Qu'il sut qu'il se tenait tout seul dans sa maison.

Avec cette défense il m'augmenta l'envie,

420   De le voir fusse même aux dépens de ma vie.

Après que je l'eus vu, je lui voulus parler,

Ayant su son dessein, et qu'il devait aller

Se divertir sur l'heure en une promenade,

J'y fus, et le trouvant près d'une palissade  [ 3 Palissade : est aussi un terme de Jardinier, qui signifie un ornement des allées des jardins, où l'on plante des arbres qui portent des branches dès le bas, qu'on étend encore, qu'ils paraissent comme une muraille couverte de feuilles. [F]]

425   Je rendis de tout point confuse sa raison,

Alors qu'il s'entendit appeler par son nom,

Bref de son entretien je fus si satisfaite,

Que cela de tout point acheva ma défaite.

Je l'y vois tous les jours, mais il est en souci,

430   De connaître mon nom et mon logis aussi.

N'ayant pu jusqu'ici refréner cette envie.

En dépit que j'en eusse, il m'a tantôt suivie

Et me suis finement dérobée à ses yeux,

Au point qu'il contentait son désir curieux,

435   Mais comme à tous moments il est avec mon frère

J'ai peur qu'il ne découvre à la fin ce mystère,

Aidez moi chère amie en cette extrémité,

J'ai bien dans mon esprit un moyen inventé,

Qui de ma défiance est l'assuré remède

440   Mais quoi je ne le puis mettre à fin sans votre aide,

Ils ne peuvent manquer de se voir aujourd'hui,

Mais il faut que je parle auparavant à lui,

Pour y parvenir donc, j'ai trouvé la finesse

De le faire conduire en ce lieu par adresse,

445   Où je lui parlerai si vous le trouvez bon,

Nous pouvons aisément et sans aucun soupçon

Nous voir en assurance, et discourir ensemble.

ORASIE.

Avant qu'en venir là, vous devez ce me semble,

Peser plus mûrement et considérer mieux

450   Qu'il en peut arriver du scandale en ces lieux.

FLORIMONDE.

J'ai tout considéré n'en soyez point en peine.

ORASIE.

Cette précaution sans doute sera vaine

Car s'il vient à savoir.

FLORIMONDE.

Non de cette façon,

Il n'en saurait jamais avoir aucun soupçon,

455   Quand nous serons céans vous et moi séparées,

Dedans cette maison on vient par deux entrées,

Lidamant peut venir assez facilement,

Par celle de derrière en cet appartement,

Il croira ce logis être le mien de sorte

460   Qu'ignorant comme il fait qu'il ait une autre porte,

Il ne pensera pas qu'il puisse avoir aussi

D'autre maître que moi.

ORASIE.

Quel sera mon souci

Si mon père survient.

FLORIMONDE.

Vous êtes bien peureuse,

Il faudrait en effet être bien malheureuse,

465   Si l'on nous surprenait dès le premier larcin,  [ 4 Larcin : Plaisirs dérobés, pris en cachette, ou des baisers surpris à la personne aimée. [F]]

ORASIE.

Je ne vous cèle point que j'en crains bien la fin.

FLORIMONDE.

Sortant par cette porte, il ne le peut surprendre,

ORASIE, bas.

Dieux ! J'ai bien plus de peur encore de Léandre,

Elle ne sait pas tout.

FLORIMONDE.

Parlez moi franchement,

ORASIE.

470   Je voudrais vous servir mais je ne sais comment.

SCÈNE II.
Nérine, Florimonde, Orasie, Julie.

NÉRINE.

J'emmène Lidamant, il attend à la porte.

FLORIMONDE.

Puisque vous n'avez point de raison assez forte,

Aidez nous chère amie et gardez le secret.

ORASIE.

En cette occasion je vous sers à regret.

FLORIMONDE.

475   Faites lui donc ouvrir la porte de derrière,

Vous pardonnerez bien cette injuste prière.

ORASIE.

Vous avez tout pouvoir, je vous laisse en ce lieu,

Où vous êtes maîtresse. Adieu ma Dame.

FLORIMONDE.

Adieu.

SCÈNE III.
Nérine, Lidamant, Florimonde.

NÉRINE.

Voici cette maison que vous brûliez d'envie

480   De connaître Monsieur.

LIDAMANT.

  Mon âme en est ravie.

FLORIMONDE.

Et bien qu'en dites vous ? Vous a-t-on point surpris ?

LIDAMANT.

Oui, l'excès de ma gloire étonne mes esprits,

Car je ne croyais pas que mon heur fut si proche.  [ 5 Heur : rencontre avantageuse. (...) [F] [antonyme de malheur]]

FLORIMONDE.

Savez vous bien que c'est pour vous faire un reproche ?

LIDAMANT.

485   Un reproche Madame ?

FLORIMONDE.

  Oui très assurément.

Je me plains fort de vous, dites moi Lidamant,

À qui commenciez vous à conter votre histoire

Qu'une fille arrivant si j'ai bonne mémoire,

Vous empêcha tous deux : vous de la raconter,

490   Et l'autre en même temps de pouvoir l'écouter ;

Parlez répondez moi.

LIDAMANT.

Dieux que puis-je répondre.

Ce discours seulement suffit pour me confondre,

Ô bel objet aimable et beaucoup plus aimé

Je ne sais que vous dire, hélas je suis charmé,

495   Je pourrais sur ce point votre esprit satisfaire,

Mais je ne le veux pas j'aime bien mieux me taire.

Dans cette grande ville où tout nouveau venu

Je ne me croyais pas d'aucune âme connu,

Voir d'abord une Dame avoir la connaissance

500   De mon nom, de mon bien, du lieu de ma naissance,

Qui lit dans ma pensée et dans mes sentiments,

Qui connaît de mon coeur les secrets mouvements,

Je vous réponds assez vous me pouvez entendre,

Avant que d'être à vous j'étais tout à Léandre,

505   Et je mourrais plutôt qu'en cette occasion,

J'entreprisse jamais sur son affection,

FLORIMONDE.

Vous pensez Lidamant que je sois sa maîtresse,

Mais vous vous trompez fort.

LIDAMANT.

Mais donc par quelle adresse

Avez vous peu savoir que je loge chez lui ?

510   Mon nom, mes qualités ? Et tout ce qu'aujourd'hui

Mais depuis un moment nous avons dit ensemble ?

Cela ne se peut pas autrement ce me semble.

Je crois que j'ai raison.

FLORIMONDE.

Il est très à propos

De vous tirer d'erreur, et vous mettre en repos,

515   Sachez donc Lidamant, que je possède l'âme

D'une jeune beauté, d'une certaine Dame,

Que Léandre chérit, qui vient souvent chez nous,

Qui me parlant de lui m'a fort parlé de vous.

C'est cette Dame là qui peut seule m'apprendre,

520   Ce que je sais de vous et même de Léandre

Et quoi que votre ami soit homme très discret

À qui l'on peut fier tout important secret,

Cachez lui notre amour gardez qu'il ne le sache,

Pour certaine raison qu'à présent je vous cache,

525   Il y va de ma vie, avec plus de loisir

Je pourrai satisfaire un jour votre désir.

LIDAMANT.

Vous voulez m'éclaircir sur cette défiance,

Et vous m'en augmentez encor plus la croyance,

Car si vous n'êtes pas.

SCÈNE IV.
Julie, Florimonde, Lidamant.

, bas à Florimonde.

Monsieur vient, le voici.

FLORIMONDE, bas à Julie.

530   Justes Dieux Lidamant peut il sortir d'ici ?

JULIE.

Non Madame il ne peut, et ne faut pas qu'il sorte

Car Monsieur vient d'entrer par cette même porte,

Par où j'ai tantôt fait entrer cet amoureux,

Et de sortir par l'autre il serait dangereux

535   Comme vous le savez qu'il en eut connaissance,

Dépêchez. Le voici, Madame qui s'avance.

LIDAMANT.

Que ferai-je Madame ?

FLORIMONDE.

Ah Lidamant Adieu.

JULIE, le mettant dans une chambre.

Entrez, et vous cachez promptement en ce lieu.

LIDAMANT, se cachant.

Ah Dieux ? Je suis perdu.

FLORIMONDE.

Que je suis malheureuse.

SCÈNE V.
Orasie, Florimonde, Julie, Nérine.

ORASIE.

540   Hé bien vous m'accusiez tantôt d'être peureuse,

Hélas ma défiance était juste en effet.

Voyez qu'on nous surprend et même sur le fait.

FLORIMONDE.

Eut-on jamais pensé !

ORASIE.

Je voudrais être morte.

SCÈNE VI.
Tomire, Orasie, Julie, Nérine, Florimonde.

TOMIRE.

Depuis quand Orasie ouvre-t-on cette porte,

545   Qu'on tient toujours fermée.

ORASIE.

  En voici la raison,

Florimonde aurait fait le tour de la maison

Si l'on n'eut pas ouvert la porte de derrière.

TOMIRE.

Je ne vous voyais point, une telle lumière,

Madame excusez moi, m'éblouissait les yeux.

JULIE, bas.

550   Quelle confusion.

ORASIE.

  Quel désordre grands Dieux.

FLORIMONDE.

Vous m'obligez Monsieur plus que je ne mérite.

Adieu belle Orasie, il faut que je vous quitte.

ORASIE, bas à Florimonde.

Quoi je pâtirai donc pour la faute d'autrui ?

Laissant ce Cavalier, que ferai-je de lui ?

FLORIMONDE.

555   Vous avez bon esprit, je n'ai rien à vous dire.

TOMIRE, à Florimonde.

Vous me permettrez bien de vous aller conduire.

FLORIMONDE.

Je vous baise les mains.

TOMIRE.

Vous résistez en vain.

ORASIE, bas à Florimonde.

Justes Dieux c'est avoir le jugement mal sain

Souffrez son compliment, s'il s'en va de la sorte,

560   Cet homme en liberté pourra gagner la porte.

TOMIRE.

Faites-moi cet honneur, ne me refusez point.

FLORIMONDE.

Puisque vous désirez m'obliger à ce point,

J'accepte cet honneur.

SCÈNE VII.
Orasie, Julie.

ORASIE.

Est-il vrai que je veille !

Fut-il jamais de peine à la mienne pareille ?

565   Puis-je en cet accident conserver ma raison ?

Car qui croirait jamais que dedans ma maison

J'eusse un homme caché qui ne m'a jamais vue.

JULIE.

Je puis fort aisément le mettre dans la rue,

Sans qu'il soit vu d'aucun, ni qu'il vous voie aussi.

ORASIE.

570   Dépêche-toi Julie, ôte-moi ce souci,

Ouvre-lui je m'en vais, Dieux de crainte je tremble.

..........................................

JULIE, ouvre et dit bas.

C'est Léandre, Madame, ah Dieux tout est perdu,

Il entre.

SCÈNE VIII.
Léandre, Orasie, Julie.

LÉANDRE.

Ayant longtemps en la rue attendu,

575   J'ai rencontré ma soeur que conduit votre père,

Voyant l'occasion, j'ai cru sans vous déplaire

Que je pourrais venir vous rendre ce devoir,

Et donner à mes yeux le plaisir de vous voir.

ORASIE.

Que faites-vous grands Dieux ? Où songez-vous Léandre,

580   Quel sanglant déplaisir désirez-vous me rendre ?

Quoi voulez-vous me perdre ? À peine vous m'ôtez

D'un abîme d'ennuis, et vous m'y remettez,

J'attends dans un moment le retour de mon père,

Qui vous peut obliger d'être si téméraire.

585   Prenez mieux votre temps quand vous me voudrez voir.

LÉANDRE.

Ah beauté dont mon âme adore le pouvoir,

Souffrez qu'un seul moment je repaisse ma vue,

Des célestes appas dont vous êtes pourvue.

ORASIE.

Sortez donc promptement quand vous aurez parlé.

590   Est-ce assez voila prés d'un quart d'heure écoulé.

Dieux ne me tenez pas en suspens davantage

Mon père assurément a conçu quelque ombrage,

Il a tantôt fermé tant il est soupçonneux

La porte de derrière, ô qu'il est ombrageux,

595   Il emporte la clef, montrant de cette sorte

Assuré le passage à l'autre afin qu'il sorte.

Il ne fait tous les jours qu'entrer et que sortir,

Dieux je tremble de peur.

LÉANDRE.

Pour vous en garantir

Je m'en vais de ce pas.

ORASIE.

Allez je vous supplie,

600   J'entends frapper quelqu'un.

TOMIRE, derrière le théâtre.

  Ouvrez-moi tôt Julie.

ORASIE.

C'est lui même je meurs.

LÉANDRE.

Que deviendrai-je ? ô Dieux !

Puis que cette autre porte est fermée il vaut mieux

Que je me cache ici.

Comme il veut entrer dans la Chambre où est Lidamant Orasie le retient.

ORASIE.

Grands Dieux je désespère,

N'entrez pas là dedans.

LÉANDRE.

Pourquoi ?

ORASIE.

Toujours mon père,

605   En entrant se retire, en cette chambre là.

Sans doute il vous verrait.

LÉANDRE.

Ce n'est point pour cela.

J'ai vu je le proteste un homme ce me semble

Enfermé là dedans.

ORASIE, bas.

Dieux de crainte je tremble,

Léandre rêvez-vous.

LÉANDRE.

Non je ne rêve point,

610   Et je veux en effet m'éclaircir sur ce point.

ORASIE, l'empêchant d'entrer.

N'entrez pas.

LÉANDRE.

Déloyale ! Est ce ainsi qu'on me traite ?

ORASIE, bas.

Dieux qui peut réparer la faute que j'ai faite ?

[Haut.]

Léandre au nom des Dieux, ayez pitié de moi,

Quoi ! Me voulez vous perdre !

LÉANDRE.

Âme ingrate, et sans foi

615   Vous me trahissez donc, vous m'êtes infidèle.

ORASIE.

Me ferez vous rougir d'une honte éternelle ?

Mon père monte.

LÉANDRE, en lui-même.

Ô Dieux que dois je faire ici ?

Car si dessus ce point je veux être éclairci,

Je fais voir clairement l'infamie à son père,

620   Mais si je ne veux pas aussi me satisfaire,

Je souffre en mon honneur un notable intérêt.

ORASIE.

Au nom de notre amour.

LÉANDRE.

Bien, bien, puisqu'il vous plaît

Je dissimulerai cette offense connue.

SCÈNE IX.
Tomire, Orasie, Léandre, Julie.

Ils s'entresaluent, et Léandre sort.

TOMIRE.

Quoi ! Léandre ?

LÉANDRE.

Ma soeur étant ici venue,

625   Je l'y venais chercher.

ORASIE, bas.

  Tout va bien jusqu'ici.

TOMIRE.

Je viens de la conduire.

LÉANDRE.

On me l'a dit ainsi,

Je rends grâces à vos soins. Cette faveur insigne

M'oblige étroitement, ma soeur n'en est pas digne

Je m'en vais la trouver.

TOMIRE.

Ma fille allons là-haut.

630   Je veux parler à vous.

ORASIE, bas.

  Ah Dieux le coeur me faut.  [ 6 Me faut : me fait défaut, me manque.]

Mais que veut-il de moi ? Que ce discours m'étonne

Endurons constamment puisque le Ciel l'ordonne.

SCÈNE X.

LÉANDRE, seul en la rue.

Que dois-je faire ici : Comment Léandre as-tu

En cette occasion le courage abattu ?

635   Mais en faisant du bruit j'offenserais ma dame,

Dois-je donner ce nom encor à cette infâme ?

Oui, je ne puis haïr ce que j'ai tant aimé,

Mais, laisserais-je ici ce Rival enfermé,

C'est par ici qu'il faut que le perfide sorte,

640   Car le derrière est clos, il n'a point d'autre porte,

Il le faut voir sortir, et savoir quel il est,

Endurons cet affront amour puisqu'il te plaît

Et que tu veux ainsi t'opposer à ma joie.

Écartons nous, il faut aujourd'hui que je voie,

645   S'il est vrai que le sort qu'on fait capricieux

Se plaît de seconder les coeurs audacieux.

SCÈNE XI.
Julie, Lidamant.

JULIE, seule.

Puis qu'ils sont tous sortis, je puis en assurance

Tirer ce Cavalier. Usons de diligence,

Ouvrons. Sortez Monsieur : à votre occasion

650   Il est bien arrivé de la confusion,

Nous avons eu bien peur.

LIDAMANT.

Je pouvais bien entendre

Quelques bruits sourds auxquels je n'ai pu rien comprendre.

Mais je comprends assez le bien que j'en reçois,

En ce que vous avez aujourd'hui fait pour moi

655   Je le reconnaîtrai sans doute avec usure.

JULIE.

Sortons d'ici.

LIDAMANT.

Le puis-je.

JULIE.

Oui.

LIDAMANT.

Je vous en conjure.

JULIE, bas.

Qu'il sorte seulement, quand il sera dehors

Qu'il arrive en la rue après dix mille morts.

SCÈNE XII.

LÉANDRE, seul en la rue.

Mais elles tardent bien à le faire descendre :

660   Elles n'oseraient pas que je crois l'entreprendre

Car on se doute bien que je l'attends ici,

J'en veux être pourtant amplement éclairci,

Ne craignons rien, montons. Dieux je cours à ma perte,

Il entre dans la Chambre et ferme la porte sur lui.

Personne n'est ici je vois la porte ouverte.

665   Appelons-le, feignons être de la maison,

Cavalier suivez moi, n'avez aucun soupçon

Vous ne répondez point ? Ah volage, ah parjure ?

Entrons voyons la fin d'une telle aventure.

SCÈNE XIII.

ORASIE, seule.

Mon père seulement m'a dit qu'il s'en allait

670   Pour quatre jours aux champs. Ah si le Ciel voulait

Que je puisse éviter la foudre toute prête,

La foudre sur mon chef à m'écraser ma tête ?

Julie ? Elle est sortie, et je suis en souci.

Comment je tirerai ce cavalier d'ici.

675   S'il me voit il verra que je suis la maîtresse,

Que Florimonde excuse au malheur qui me presse,

Il me faut préférer mon intérêt au sein

Elle appelle à la porte pensant parler a Lidamant.

Sortez d'ici Monsieur, et ne redoutez rien,

Ne vous étonnez point de me voir je vous prie.

SCÈNE XIV.
Léandre, Orasie.

LÉANDRE.

Léandre sort de la Chambre.

680   Quoi ? Ne m'étonner pas de cette effronterie ?

Quoi ? Ne m'étonner pas de vous voir ?

ORASIE, surprise bas.

Justes Dieux.

LÉANDRE.

Me faire cette injure ?

ORASIE, bas.

Hélas.

LÉANDRE.

Même à mes yeux !

Quoi ne m'étonner pas de vous voir si coupable ?

ORASIE, bas.

Que dois-je devenir.

LÉANDRE.

Si lâche.

ORASIE, bas.

Ah misérable.

LÉANDRE.

685   Et si perfide ?

ORASIE, bas.

  Hélas, quel malheur me poursuit ?

LÉANDRE.

Voyez le désespoir où mon sort me réduit,

Direz vous point encore infidèle Orasie,

Que je me plains à tort que c'est ma jalousie ?

Que la cause est certaine, et les effets sont faux ?

690   Que j'ai grand tort encor d'accuser ces défauts ?

ORASIE.

Je suis morte mon coeur, je ne sais que répondre.

LÉANDRE.

Cela suffit il point encor pour vous confondre ?

Lâche et méchant esprit, que voulez vous de moi ?

ORASIE.

Je veux que vous n'ayez nul doute de ma foi.

LÉANDRE, se promenant.

695   Non vous ne m'avez fait jamais aucune injure.

J'ai vu chez vous un homme ? Oh l'étrange imposture,

J'ai grand tort d'accuser votre fidélité,

Quoi ? Vous m'auriez trahi ? C'est une fausseté,

Je n'ai point de raison de vous avoir blâmée,

700   Vous ne m'avez point dit la porte être fermée

De l'autre appartement, par où s'est échappé

Cet inconnu rival ? Oui je me suis trompé ?

Si j'ai cru qu'à présent vous parliez à moi-même

Pensant parler à lui, c'est un mensonge extrême,

705   D'avoir vu, rien du tout, non non je n'ai rien vu,

Je me trompe Madame, et mes yeux m'ont déçu,

Vous n'avez contre moi commis aucune offense,

Et je me prends à tort à la même innocence.

ORASIE.

Laissons là ce discours Léandre écoutez moi

710   Et je vous ferai voir que j'ai gardé ma foi,

Oui j'atteste les Dieux.

LÉANDRE.

Ah l'impudence extrême.

ORASIE.

Si je mens que les Dieux punissent mon blasphème.

LÉANDRE.

Infidèle avez vous encor assez de front

De vous justifier après un tel affront.

715   Quoi tout ce que j'ai vu n'est-il pas infaillible,

Un homme dites-vous il n'est pas impossible.

ORASIE.

Oui Léandre, peut-être avez vous eu raison,

Vous aurez vu sortir quelqu'un de la maison.

SCÈNE XV.
Julie, Léandre, Orasie.

Il s'en va.

JULIE, dit sans prendre garde à Léandre.

Je l'ai mis en lieu sûr.

LÉANDRE.

Qu'en dites vous Madame ?

720   Pourrais-je avoir encor quelque scrupule en l'âme ?

C'était un domestique, oui c'est la vérité.

JULIE, bas.

Qu'ai-je dit malheureuse, hélas j'ai tout gâté.

ORASIE.

Dans ma confusion je demeure muette,

Justes Dieux vous savez la faute que j'ai faite,

725   Que des Dieux irrités j'éprouve le courroux,

Si j'ai pêché Léandre aujourd'hui contre vous.

LÉANDRE.

Oui vous avez raison, c'est moi qui suis coupable.

ORASIE.

Non non je ne mens point je suis très véritable.

LÉANDRE.

Mais qui donc a failli.

ORASIE.

Je vous estime tant

730   Que sachant que le fait, vous est très important,

J'aimerais mieux cent fois mourir que de le dire,

Car vous retomberiez en un tourment bien pire.

LÉANDRE.

Quand on n'a rien à dire, et lorsqu'on veut mentir

C'est ainsi que l'on parle, et qu'on sait repartir,

735   Mais adieu pour jamais infidèle Orasie,

Suivez les mouvements de votre frénésie,

Vous ne me causerez jamais aucun souci.

ORASIE, le retenant.

Non, non, je ne veux pas que vous partiez ainsi.

LÉANDRE.

J'atteste tous les Dieux à qui je rends hommage

740   Que si vous me pressez encore davantage,

Je vous perdrai Madame, et que j'obligerai

Votre père à descendre à qui je conterai

Ce que je viens de voir, ce que je viens d'apprendre.

ORASIE.

Écoutez-moi mon coeur, arrêtez cher Léandre,

745   Mon Amour je le jure à tort vous est suspect.

LÉANDRE.

Ayant perdu l'amour, j'ai perdu le respect,

Non je n'écoute plus.

ORASIE.

Arrête-le Julie.

JULIE, bas.

Moi ? L'arrêter Madame ? Ah Dieux quelle folie.

ORASIE.

Va va, perfide ingrat, va si tu fuis de moi,

750   Je sais bien les moyens de te trouver chez toi.

Florimonde faut-il que pour t'avoir servie

Je perde en même-temps et l'honneur et la vie ?

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.
Fabrice, Lidamant, dans leur chambre.

FABRICE.

D'où venez vous Monsieur ? Qu'avez vous ?

LIDAMANT.

Je ne sais,

Fabrice, d'où je viens, moins encor ce que j'ai,

755   Ne m'importunes point.

FABRICE.

  Quelle douleur extrême

Vous a troublé l'esprit, et mis hors de vous-même ?

D'où vous naît ce chagrin cette mauvaise humeur ?

LIDAMANT.

Tais-toi n'augmente pas encore ma douleur,

Ne t'en informe pas. Accommode mes hardes,  [ 7 Hardes : Tout ce qui est d'un usage ordinaire pour l'habillement. [L]]

760   Apprête mes chevaux. Qu'est ce que tu regardes ?

Je veux sortir d'ici plus vite que le vent,

Va tôt, dépêche toi. Regarde auparavant,

Si Léandre est ici, j'ai deux mots à lui dire.

FABRICE.

Il n'est pas au logis.

Bas.

Sa fureur devient pire,

765   Que veut dire cela ?

LIDAMANT.

  Léandre assurément

Est au comble de l'heur et du contentement,

Il est entre les bras de sa chére maîtresse

Il a refait sa paix. Mais Dieux en ma tristesse,

Au malheur qui m'accable, au fâcheux souvenir

770   De tant de maux présents que dois-je devenir ?

FABRICE.

Que j'en sache la cause.

LIDAMANT.

Oui je le veux Fabrice,

Écoute, et de mon sort admire le caprice,

La Dame que tu sais m'a tantôt fait savoir

Par un certain billet que je l'allasse voir,

775   Une fille à l'instant m'a mené droit chez elle,

J'entre dans un logis dont l'apparence est belle,

Les meubles précieux, mais ce qui plus l'ornait,

C'était cette beauté de qui l'oeil me charmait.

Elle m'a fait d'abord quelque plainte légère,

780   Comme je m'excusais elle a su que son père

Arrivait au logis et tremblante de peur

M'a fait incontinent retirer en lieu sûr,

Ils parlaient assez haut mais je n'ai pu comprendre

Leurs discours que j'oyais, sans les pouvoir entendre,

785   La porte était fermée, et leurs confuses voix

Venaient bien jusqu'à moi dans la chambre où j'étais,

Un homme ouvre la porte et moi je me tins ferme,

Et sans passer plus outre une fille la ferme.

Sans avoir discerné la forme ni les traits

790   Ni de l'un ni de l'autre, un peu de temps après,

Une fille confuse et troublée est venue

Qui m'a pris par la main, et m'a mis en la rue.

Témoignant avoir peur que Léandre le sut

Non seulement de moi mais qu'il s'en aperçut

795   De sorte que confus d'avoir vu ce mystère

Je ne puis me résoudre à ce que je dois faire,

Et me faut être enfin de moi-même ennemi,

Offenser ma maîtresse, ou trahir mon ami,

Si de ce cher ami cette Dame est maîtresse,

800   Je la dois accuser comme lâche et traîtresse,

Mais si ce ne l'est pas j'emploierais sans raison,

Contre elle une si lâche et noire trahison

Contre elle qui m'adore. Elle a raison peut-être

De ne le vouloir pas encor faire connaître

805   Peut-être qu'un sujet que j'ignore, peut bien,

Empêcher que surtout, Léandre en sache rien.

Dans la confusion qui naît de ce mystère,

Je ne sais, si je dois ou parler ou me taire,

Puis que de tous côtés je me vois malheureux

810   Le meilleur est je crois de les quitter tous deux,

Mon ami n'aura point de sujet de se plaindre,

Ni ma maîtresse aussi, ni moi plus rien à craindre.

Apprête tout mon fait, donne ordre à mon départ,

Car je m'en veux aller dans une heure au plus tard

815   Quand je devrais cent fois courir à ma ruine,

Et mourir en quittant cette beauté Divine.

FABRICE.

Ce dessein est louable, et d'un coeur généreux

Je vais vous obéir.

Fabrice sort.

LIDAMANT, seul.

Que je suis malheureux.

Quelle confusion à la mienne est égale ?

820   Adieu, Paris, Adieu, sortons de ce dédale,

De cette Babylone, de ces lieux enchantés,

Où les illusions passent pour vérités.

Femme qui que tu sois avec ton artifice,

Et tes précautions que le Ciel te bénisse.

825   Va je te dis adieu, je vais t'abandonner.

FABRICE, rentre.

Votre habit est tout prêt, on me le va donner,

J'ai dit que nous montons à cheval dans une heure.

LIDAMANT.

Le sort en est jeté ! Mais faut-il que je meure ?

Faut-il que le caprice, et les inventions

830   D'une femme bizarre en ses précautions

Me chasse de Paris en quittant mes affaires ?

Oui, va tôt préparer les choses nécessaires.

J'entre en mon cabinet et reviens à l'instant.

SCÈNE II.
Nérine, Florimonde, dans leur Chambre.

NÉRINE.

Madame pensez y, ne vous hâtez pas tant,

835   Et considérez mieux ce que vous voulez faire,

Si vous entrez chez lui, pensez que votre frère

Y pourra survenir, et vous surprendre là.

FLORIMONDE.

Tais-toi, te dis je, il faut se résoudre à cela,

Ne me réplique point. Ne viens tu pas de dire,

840   Qu'il est prêt à partir.

NÉRINE.

  Oui, Madame, il désire

S'en aller dans une heure, au moins à ce que dit

Son homme qui m'a fait demander son habit.

FLORIMONDE.

Peux tu donc t'étonner, si mon amour m'oblige

À vouloir divertir ce départ qui m'afflige ?

845   Il a su qui je suis, il n'en faut point douter,

Et c'est ce qui l'oblige à me vouloir quitter,

Il l'a su d'Orasie, il aime trop mon frère,

Et ne voudrait pour rien en m'aimant lui déplaire,

C'en est là le sujet.

NÉRINE.

Mais s'il s'en veut aller,

850   L'en empêcherez vous ?

FLORIMONDE.

  Oui, je lui veux parler.

Je veux si je le puis détourner cette envie,

Et l'empêcher aussi de m'arracher la vie,

Et d'emporter un coeur que l'ingrat m'a volé.

Attends moi.

Elle sort.

SCÈNE III.
Lidamant, Fabrice, Florimonde, dans la chambre de Lidamant.

LIDAMANT.

Va savoir où Léandre est allé,

855   Je lui veux dire Adieu.

Fabrice sort et rentre à l'instant.

  Monsieur je vous apporte

Pour nouvelle, que j'ai rencontré sur la porte

Celle que vous savez.

LIDAMANT.

Que dis tu ?

FABRICE.

La voici

Florimonde entre.

C'est elle.

FLORIMONDE.

Lidamant que veut dire ceci ?

Est-ce le procédé d'un homme magnanime,

860   D'un brave cavalier tel que je vous estime,

De partir de la sorte, et de quitter ce lieu,

Sans m'en faire avertir, et sans me dire adieu ?

Vous qui dites m'aimer et m'être si fidèle ?

LIDAMANT.

Qui vous a fait savoir si tôt cette nouvelle ?

865   Ce dessein de partir m'a pris en un moment,

FLORIMONDE.

La mauvaise nouvelle en Amour, Lidamant

Ne va pas comme on dit, promptement elle vole.

FABRICE.

Il n'en faut point douter, je vous donne parole

Qu'elle a quelque démon qui lui sert de valet.

870   Serait elle point soeur de notre esprit follet ?  [ 8 L'Esprit follet, Comédie du même auteur, représentée en 1638 à l'Hôtel de Bourgogne.]

FLORIMONDE.

Il est donc bien certain, et ma peur n'est point vaine.

LIDAMANT.

Oui, je m'en veux aller, la chose est très certaine,

Vous êtes la cause, et je m'enfuis de vous.

FLORIMONDE.

Ah je sais Lidamant d'où vous naît ce courroux,

875   Vous savez qui je suis (je me sens si confuse

Que je ne puis parler ) si c'est là votre excuse,

Si cette connaissance, et ce ressentiment,

Vous fait abandonner Paris si promptement,

Encor que ce départ ne tend qu'à me détruire

880   Je conjure les Dieux qu'ils vous veuillent conduire.

Si j'ai tu qui j'étais, et mon extraction,

Il était important à notre affection,

Mais pour plusieurs raisons, et sans votre dommage

Vous ne pouviez alors en savoir davantage.

LIDAMANT.

885   Je ne vous entends point, non, car je vous connais

Aussi peu maintenant que je vous connaissais,

Qui me fait vous quitter, n'est que la méfiance

Que vous avez de moi, car par quelle apparence

Croirai-je d'être aimé, puisqu'en toutes façons

890   Vous avez refusé d'éclaircir mes soupçons ?

FABRICE.

Léandre vient ici.

FLORIMONDE.

Grands Dieux je suis perdue.

LIDAMANT.

Mais pourquoi ? Que vous peut importer cette vue

Vous vous désespérez et je ne sais pourquoi.

Léandre est mon ami, vous êtes avec moi

895   De quoi vous fâchez-vous.

FLORIMONDE.

  Que je suis misérable,

Mais puisque le malheur de tous côtés m'accable,

Et qu'il faut succomber à la fin au tourment,

Je ne me veux plus taire, écoutez Lidamant,

Je suis. Je ne puis pas en dire davantage,

900   Il entre, le voici. Dieux je perds le courage,

Ma vie est en vos mains, je me jette en vos bras.

Secourez moi de grâce, et ne me perdez pas.

J'entre en ce cabinet.

Elle se cache.

LIDAMANT, en lui-même.

En la peur qui la presse

Il faut assurément que ce soit sa maîtresse.

905   Je n'en saurais douter.

SCÈNE IV.
Léandre, Lidamant, Fabrice et Florimonde cachée.

LÉANDRE.

  Ah ! Mon cher Lidamant.

LIDAMANT.

Léandre, qu'avez vous ?

LÉANDRE.

Un excès de tourment,

Une gêne, une rage, un dépit si sensible

Que de vous l'exprimer il ne m'est pas possible,

Ah l'étrange accident qui me vient d'arriver,

910   C'est pour m'en divertir que je vous viens trouver.

LIDAMANT.

Comment ? Ayant les Dieux à vos voeux si propices,

Je vous croyais nager au milieu des délices,

Et j'enviais quasi votre félicité

Quoi ! N'avez vous pas vu cette jeune beauté ?

915   N'avez vous pas encor fait votre paix ensemble,

Pour moi je le croyais, mais à ce qu'il me semble,

Vous en êtes bien loin ? Qu'avez-vous !

LÉANDRE.

Ah voici.

Le plus grand de mes maux.

LIDAMANT.

Fabrice sors d'ici.

Fabrice s'en va.

LÉANDRE.

Vous disiez bien tantôt parlant de jalousie,

920   Cher ami, qu'aussitôt qu'une âme en est saisie

C'est le plus grand malheur qu'on puisse recevoir,

Qu'il vaut mieux la donner cent fois que de l'avoir.

LIDAMANT.

Mais en si peu de temps, comment vous a peu naître

Ce soupçon si fâcheux que vous faites paraître ?

925   Sans doute il l'a suivie, et ce soupçon je crois,

Ou je me trompe fort, lui vient d'elle et de moi.

LÉANDRE.

Écoutez cher ami, cette histoire est étrange,

Elle vous surprendra. J'ai tantôt vu cet ange,

J'appelle de ce nom celle qui m'a charmé,

930   Dont l'oeil quoi que divin vaut moins qu'il n'est aimé.

Je ne vous dirai point combien devant ses charmes,

J'ai jeté de soupirs et répandu de larmes,

Afin de l'assurer de ma fidélité

De qui ses vains soupçons ont fait qu'elle a douté

935   M'étant justifié fort content je la quitte,

J'y suis venu après faire une autre visite

Mais son père arrivant il m'a fallu cacher,

En trouvant une Chambre ( Ah Dieux comme un rocher

Je demeure immobile à ce discours funeste )

940   J'ai vu l'ombre d'un homme.

LIDAMANT, bas.

  Ah grands Dieux je proteste

Que voila de tout point, ce qui m'est survenu.

LÉANDRE.

Ah cher ami, pourquoi me suis-je retenu ?

Et pourquoi le respect, et d'elle et de son père

Ont ils en ce besoin fait calmer ma colère ?

945   Mais quoi je me suis tu, j'ai fait la lâcheté,

De me montrer discret en cette extrémité.

Et l'ingrate m'a vu témoigner plus d'envie

De garder son honneur que de sauver ma vie,

Enfin sans dire mot je me suis retiré,

950   Et me suis résolu triste, et désespéré

De l'attendre à la rue, afin de le connaître.

LIDAMANT.

Et bien quel homme était-ce ?

LÉANDRE.

Il s'en est fui le traître.

Une fille l'avait sur l'heure mis dehors,

Dieux c'est une douleur pire que mille morts

955   De craindre, et ne savoir qui je crains,

LIDAMANT, bas.

  C'est la même

Il n'en faut point douter, c'est la dame que j'aime,

Oui c'est elle en effet de qui je suis aimé,

C'est moi qu'elle a tenu dans sa chambre enfermé !

Mais puisqu'il n'en sait rien, il faut que mon absence

960   Termine tant de maux.

LÉANDRE.

  Dieux quelle extravagance,

Vous rêvez est-ce ainsi qu'il me faut consoler ?

LIDAMANT, bas.

La chose est résolue, oui je m'en veux aller,

Ne vous étonnez point cher ami je vous prie,

Ce surprenant discours cause ma rêverie.

965   J'en ai bien du sujet en l'état où je suis.

LÉANDRE.

Que me conseillez vous ?

LIDAMANT.

Oubliez.

LÉANDRE.

Je ne puis.

SCÈNE V.
Fabrice, Léandre, Lidamant, Orasie.

FABRICE.

Une Dame est là-bas qui demande Léandre.

LÉANDRE.

C'est elle, je ne veux ni la voir ni l'entendre.

LIDAMANT.

Ce n'est peut-être pas celle que vous pensez,

970   Vous vous pourriez tromper.

LÉANDRE.

  Je la connais assez

Oui c'est elle, qui croit qu'aisément on m'abuse,

Elle vient me donner quelque mauvaise excuse,

Pour me faire passer pour une fausseté

Ce que je sais fort bien être une vérité.

Orasie entre.

LIDAMANT, en lui-même.

975   Quelle confusion à la mienne est pareille ?

Est-ce une illusion ? Est-il vrai que je veille ?

Si c'est elle qu'il aime, avec quelle raison,

Me dit-il qu'il a vu cacher dans sa maison

Certain homme inconnu puis que c'était moi même ?

980   D'ailleurs si c'est ici la maîtresse qu'il aime,

Qui peut être (grands Dieux, je perds ici les sens )

Cette autre qui se vient d'enfermer là-dedans ?

ORASIE, à Lidamant.

Lidamant permettez que je parle à Léandre.

LÉANDRE.

Mais quoi ! Savez-vous bien s'il voudra vous entendre ?

ORASIE, au même.

985   De grâce obligez moi, laissez nous seuls ici.

LIDAMANT, bas en s'allant.

Madame je m'en vais. Je suis bien en souci,

Je suis bien empêché de ce que je dois faire.

Dieux où doit aboutir la fin de cette affaire ?

Comment cet autre ici pourra-t-elle sortir ?

990   Changeons, changeons d'avis je ne veux plus partir,

Mon doute est éclairci, rien ne m'y peut contraindre,

Et je n'ai plus ici désormais rien à craindre.

Sa maîtresse est ici, l'autre donc ne l'est pas.

Laissons les, descendons et j'attendrai là-bas.

SCÈNE VI.
Orasie, Léandre, Florimonde cachée.

ORASIE.

995   Puisque nous sommes seuls écoutez-moi Léandre.

LÉANDRE.

Pourquoi vous écouter ?

ORASIE.

Je vous veux faire entendre

Le sujet qui m'amène.

LÉANDRE.

Il n'en est pas besoin,

Non Madame je veux vous épargner ce soin.

Si je vous veux ouïr, vous conterez merveilles.

1000   Oui, vous démentirez mes yeux et mes oreilles,

Si c'est là le sujet qui vous amène ici,

Vous pouvez bien vous taire, et me laisser aussi.

ORASIE.

Je vous veux faire voir à clair mon innocence,

De grâce écoutez moi.

LÉANDRE.

Ce seul mot là m'offense.

1005   Il est vrai je l'ai vu, j'en atteste les Dieux,

Ou bien les vérités sont fausses à mes yeux.

ORASIE.

Sans doute je serais de raison dépourvue,

De vouloir en ce point démentir votre vue

Oui je tenais un homme enfermé.

LÉANDRE.

C'est assez.

1010   Vous n'en dites que trop. Quoi ! vous le confessez ?

Après un tel aveu prendrez vous bien l'audace

De vous justifier.

ORASIE.

Écoutez moi de grâce.

LÉANDRE.

Il valait Orasie, il valait beaucoup mieux

Me cacher votre honte, et démentir mes yeux.

1015   C'est bien être en effet de vous même ennemie,

D'avouer franchement ainsi votre infamie,

Ô la fidèle Dame, ô la constante foi.

ORASIE.

Mais jusques à la fin de grâce écoutez-moi,

Je ne veux qu'un moment ; j'aurais grand tort Léandre

1020   De démentir vos yeux, je ne m'en puis défendre.

Ils ne vous trompaient point, je ne saurais nier

Qu'on a caché chez moi tantôt un Cavalier.

Mais j'atteste les Dieux et sur tout hyménée,

Que j'ai gardé la foi que je vous ai donnée,

1025   Que je n'ai peu commettre un parjure pareil,

Que mon honneur est pur autant que le Soleil,

Que c'est vous seulement que je chéris au monde,

Si je mens d'un seul mot que le Ciel me confonde.

LÉANDRE.

Quel est cet homme là ?

ORASIE.

Je ne le connais point.

LÉANDRE.

1030   Faut-il qu'à votre crime un mensonge soit joint ?

Mais que faisait-il là ?

ORASIE.

Je ne vous le puis dire.

LÉANDRE.

Pourquoi ?

ORASIE.

Je n'en sais rien.

LÉANDRE.

Est-ce pas pour en rire ?

Me voilà bien savant, je suis fort satisfait.

ORASIE.

La satisfaction la plus grande en effet

1035   Est de n'en rien savoir.

LÉANDRE.

  Je rougis de sa honte.

Le beau raisonnement, l'excuse à votre conte

Est en ce que j'ignore, où je ne comprends rien,

Et la faute consiste en ce que je sais bien.

Quoi doncques voulez vous que le bien que j'ignore

1040   Vainque ce que je sais, et voulez vous encore,

Que mon bien soit douteux, et mon mal assuré ?

Je n'ai plus rien à craindre et tout considéré,

La satisfaction est certes excellente.

Croyez vous en effet que cela me contente,

1045   Je vois que vous m'aimez et me gardez la foi.

Je n'en saurais douter,

ORASIE.

Léandre croyez moi

Il y va trop du vôtre, et si vous êtes sage,

Vous ne chercherez pas d'en savoir davantage.

LÉANDRE.

Vous m'avez dit tantôt de pareilles raisons,

1050   Qui ne font qu'augmenter encor plus mes soupçons.

C'est le dernier ressort quand on ne sait que dire,

Quelque mal que ce soit il ne peut être pire,

Car ce que j'ai vu marque assez votre pêché.

Pourquoi chez vous un homme à quel dessein caché.

1055   Si vous ne contentez en ce point mon envie

Je ne vous veux ni voir ni parler de ma vie.

ORASIE.

Que ferai-je grands Dieux ? bien je vous le dirai.

Florimonde avec sa coiffe et son masque passe au travers de la Chambre derrière eux et gagne la porte, descend et dit tout bas :

Non ferez, si je puis, je vous en garderai.

LÉANDRE.

Quelle femme est ce là ?

ORASIE.

Quoi vous avez l'audace

1060   De faire l'ignorant.

Il veut courir après, Orasie le retient.

LÉANDRE.

  Permettez-moi de grâce,

Madame au nom des Dieux que je suive ses pas

Je veux savoir qui c'est.

ORASIE, le retenant.

Non non, vous n'irez pas

Vous brûlez de désir de courir après elle

Pour lui faire une excuse âme ingrate infidèle,

1065   Je vous entends déjà, Madame j'ai quitté

Pour courir après vous cette moindre beauté

Dont les attraits communs me causent peu de peine.

LÉANDRE.

Tenez pour vérité, mais vérité certaine,

Que je ne sais qui c'est j'en atteste les Dieux.

ORASIE.

1070   Ne jurez point Léandre, et démentez mes yeux.

Vous le savez très bien, C'est Iris je l'ai vue,

Et croyez qu'en passant je l'ai bien reconnue.

LÉANDRE.

Madame croyez moi, non, ce n'est point Iris

Veillais-je ou si je songe... ha que je suis surpris,

ORASIE.

1075   Je ne m'étonne plus de ce qu'à ma venue

Vous aviez tant de peine à soutenir ma vue,

Vous possédiez chez vous des attraits plus puissants

Pensez-vous m'abuser, et surprendre mes sens,

Que veut dire cela, Léandre ? Quelle honte ?

1080   Le beau raisonnement, l'excuse à votre conte

Est en ce que j'ignore, où je ne comprends rien,

Et la faute consiste en ce que je sais bien.

Quoi doncques voulez-vous que le bien que j'ignore

Vainque ce que je sais et voulez vous encore,

1085   Que mon bien soit douteux, et mon mal assuré ?

LÉANDRE.

Je ne sais ce que c'est, je vous en ai juré

Par là vous vous sauvez de votre perfidie ?

ORASIE.

Ce que je dis est vrai, suffit que je le die,

Je suis plus véritable en ce point là que vous.

LÉANDRE.

1090   C'est jusqu'au dernier point exciter mon courroux.

Vous ne méritez pas seulement qu'on vous nomme

N'ai-je pas tantôt vu dans votre chambre un homme ?

ORASIE.

Aurez-vous bien le front de me nier aussi

Qu'une femme masquée était naguère ici ?

LÉANDRE.

1095   Je ne la connais point.

ORASIE.

  J'ai moins de connaissance

De cet homme cent fois.

LÉANDRE.

Ah l'extrême impudence ?

Vous le savez très bien, car vous l'alliez nommer.

ORASIE.

Adieu, perfide, adieu, n'osez pas présumer

Que jamais je vous parle, ou que je vous regarde.

LÉANDRE.

1100   Prenez garde Orasie.

ORASIE.

  À quoi prendrai-je garde.

LÉANDRE.

Ah ! C'est trop mal traiter un homme comme moi,

Dont la plainte est si juste.

ORASIE.

Âme ingrate, et sans foi,

Est-ce à tort ? Direz vous que je me l'imagine ?

Je vois qu'on me trahit, je vois qu'on m'assassine.

LÉANDRE.

1105   Le Ciel lit dans mon coeur, et voit que j'ai raison.

ORASIE.

Je suis sans crime aucun, vous plains de trahison,

Qui reconnaissez mal le feu qui me consomme.

LÉANDRE.

N'ai-je pas tantôt vu dans votre chambre un homme ?

ORASIE.

Ne viens-je pas de voir une femme en ce lieu ?

1110   Je vais à la campagne, Adieu perfide, Adieu,

Ne vous attendez pas de me voir de ma vie.

LÉANDRE.

Après ce que j'ai vu j'en ai fort peu d'envie.

Allez vous promener avecque ce rival,

À qui ce fer ici bientôt sera fatal,  [ 9 Fer : Arme blanche, le plus souvent une épée que portaient les gentilshommes.]

1115   À qui par mille endroits je ferai vomir l'âme.

ORASIE.

Et moi j'arracherai les yeux à cette infâme.

Ils s'en vont l'un par un côté et l'autre par l'autre.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.
Florimonde, Nérine, dans leur Chambre.

FLORIMONDE.

Tout s'est passé Nérine ainsi que je le dis.

NÉRINE.

Ce procédé Madame est un peu trop hardi

Dieux que vous m'étonnez, et que je suis surprise.

FLORIMONDE.

1120   C'est à n'en point mentir une haute entreprise,

Mais tout considéré j'ai fait ce que j'ai du,

Car voyant aussi bien que tout était perdu,

Et que mon frère allait apprendre d'Orasie,

Ce que je crains le plus il m'a pris fantaisie,

1125   De rompre leurs discours et par cette action

Je suis venue à bout de mon intention.

Il faut aux maux pressants hasarder toute chose,

Et pour dire en effet la principale cause,

Qui m'a le plus poussée à ne redouter rien,

1130   Qui m'a plus enhardie est que je savais bien

Qu'en tout cas Lidamant était pour me défendre

Qui n'avait garde en bas de manquer à m'attendre.

Mais mieux que je n'ai cru le tout m'a réussi,

Je me trouve en ma Chambre exempte de souci,

1135   Ma présence sans doute aura fait qu'Orasie

Aura mis à son tour un peu de jalousie,

Lidamant n'a risqué rien pour l'amour de moi,

J'ai fait taire Orasie ainsi que je le crois,

Et mon frère de plus ne m'a point reconnue,

1140   J'ai coulé doucement à peine m'a-t-il vue.

NÉRINE.

La chose a succédé mais n'y retournez plus.

FLORIMONDE.

Nérine tes conseils sont ici superflus,

Le dessein m'enhardit et me donne l'envie

D'en entreprendre un autre au péril de ma vie.

1145   Il faut trouver moyen si je puis aujourd'hui

De revoir Lidamant et de parler à lui.

NÉRINE.

Quelqu'un entre,

FLORIMONDE.

Voyez.

NÉRINE.

C'est Monsieur votre frère.

SCÈNE II.
Florimonde, Léandre, Nérine.

FLORIMONDE.

Je vois bien qu'il n'a pas la fortune prospère,

Mon frère qu'avez-vous qui vous gêne si fort.

LÉANDRE.

1150   Hélas ma chère soeur je voudrais être mort.

J'aime une fille ingrate, en deux mots c'est vous dire

La douleur que je sens, mais ce n'est pas le pire,

J'ai vu qu'on me trahit enfin je suis jaloux,

Et loge dans mon coeur un Dieu plein de courroux.

1155   Comme je lui contais ce matin mon martyre

J'ai vu.

FLORIMONDE.

Qu'avez vous vu ?

LÉANDRE.

Dieux le pourrai-je dire ?

Un homme qu'elle avait dans sa chambre enfermé.

FLORIMONDE.

Est-il possible ô Dieux.

LÉANDRE.

Lors de rage enflammé

Je sors hors de sa Chambre et l'attends à la rue,

1160   Mais il ne paraît point, Orasie est venue,

Me voir comme j'étais là-bas chez Lidamant.

Comme nous discourions en son appartement

Et comme elle tâchait avec toutes ses ruses

De colorer son fait par de faibles excuses

1165   Pleurant pour m'apaiser et soupirant en vain,

Une femme cachée au cabinet prochain

Passe au travers de nous et descend.

FLORIMONDE.

Une femme ?

Dieux que me dites vous ?

LÉANDRE.

Je crois que cette infâme

Était là par un ordre exprès de Lidamant

1170   À qui j'en ai parlé mais fort modestement,

Il a sur ce sujet eu peine à me répondre

Il l'a nié mais moi de peur de le confondre,

Je ne l'ai pas pressé fort longtemps là-dessus,

Enfin quoi qu'il en soit, écoutez le surplus,

1175   Croyant que c'est Iris, la cruelle Orasie

Est de nouveau rentrée en telle jalousie,

Qu'elle fuit ma rencontre, et moi d'autre côté,

Qui suis de cette ingrate indignement traité

Je brûle de colère, et brûle aussi d'envie,

1180   De revoir cet objet de qui dépend ma vie.

Mais avant que la voir ma soeur je voudrais bien,

Éclaircir mon soupçon, et par votre moyen,

Ne me refusez pas chère soeur je vous prie.

FLORIMONDE.

Mais que puis je pour vous.

LÉANDRE.

Par certaine industrie

1185   Qui vient de mon esprit vous me pourrez guérir.

FLORIMONDE.

J'y ferai mon effort quand j'en devrais mourir.

LÉANDRE.

Il faut qu'un de ces jours vous l'alliez voir chez elle,

Et que vous lui disiez que pour une querelle,

Qu'à tort je vous ai faite, et vous feindrez pourquoi,

1190   Vous ne désirez point demeurer avec moi,

Que ma mauvaise humeur ne soit du tout changée.

Et la conjurerez de vous tenir logée

Pour quelque peu de jours dans son appartement,

Ce qu'elle accordera sans doute librement.

1195   Là vous me servirez d'un espion fidèle,

Vous saurez qui lui parle et qui hante chez elle,

Vous saurez quel rival la porte à me trahir.

FLORIMONDE.

La chose est bien aisée, il vous faut obéir

Quand bien dans ce projet je verrais mille obstacles

1200   Amour étant un Dieu peut faire des miracles,

Vous connaîtrez par là mon zèle et mon devoir,

Reposez vous sur moi je vous sers dès ce soir.

Je vous dirai pourquoi l'ingrate vous dédaigne.

LÉANDRE.

Elle est allé vomir son fiel à la campagne,

1205   Et ne doit être ici de trois jours de retour.

FLORIMONDE.

Bien j'irai dans trois jours.

LÉANDRE.

Seconde nous Amour

Fais tant par ton pouvoir que cette ingrate amante

Reconnaisse sa faute et qu'elle s'en repente,

Fais tant que de ses yeux son âme ait la douceur,

1210   Vous me donnez la vie adieu ma chère soeur.

Il s'en va.

FLORIMONDE.

Au delà de mes voeux je trouve Amour propice,

Voyez comme il me presse à lui rendre un office

Que cent fois plus que lui j'ai lieu de souhaiter.

Nérine j'oi du bruit, j'entends quelqu'un monter

1215   Va regarde qui c'est.

SCÈNE III.
Florimonde, Orasie, Julie, Nérine.

FLORIMONDE.

  Est-ce vous ? Chère amie.

ORASIE.

Ah ! Vous m'avez comblé de honte et d'infamie,

Votre frère a chez moi tantôt vu Lidamant

Enfermé dans ma chambre.

FLORIMONDE.

Ah Madame et comment ?

ORASIE.

Il n'importe comment, il est tout en colère

1220   Sorti hors de chez moi, qui pour le satisfaire

L'ai cherché jusqu'ici, les yeux baignez de pleurs

Qui témoignaient assez l'excès de mes douleurs,

Qui ne justifiaient que trop mon innocence,

Mais quoi quelque raison que j'eusse en ma défense,

1225   Je n'ai pu faire entendre à ce coeur irrité

Rien qui put l'éclaircir de ma fidélité,

Je n'ai pourtant rien dit de tout ce qui vous touche,

Ma discrète amitié m'avait fermé la bouche,

Une femme enfermée en quelque lieu prochain,

1230   Sort, passe devant nous sans parler et soudain

En gagnant le degré montre à sa contenance

Qu'elle prend du martel de notre conférence,  [ 10 Martel en tête : quelque chose qui donne du chagrin, du souci, de l'inquiétude, de la jalousie [F] martel : marteau.]

Je crois que c'est Iris, ou je me trompe fort,

Car elle a ce me semble, et sa taille, et son port.

FLORIMONDE.

1235   Il n'en faut point douter, voyez l'effronterie,

Qu'a fait mon frère alors.

ORASIE.

Je ne vis de ma vie,

Un homme plus surpris, il a fait l'étonné,

Voulant courir après je l'en ai détourné !

Là-dessus j'ai vomi ce que j'avais dans l'âme,

1240   Et contre ce volage et contre cette infâme,

Voyant qu'on outrageait jusque là mon amour

Croyez que j'ai bien fait la cruelle à mon tour,

Comme il m'avait nommée et perfide et parjure,

Contre lui justement j'ai repoussé l'injure,

1245   Nous nous sommes quittés enfin fort mal contents

Et pour le mieux piquer j'ai feint aller aux champs,

Mais c'est pour avoir lieu d'user d'un stratagème,

Où personne ne peut me servir que vous-même,

Je brûle de désir maintenant de savoir

1250   Si c'est Iris qui vient à toute heure le voir.

Car cette Iris sur tout trouble ma fantaisie,

Et cause les effets de cette jalousie,

Vous m'avez dit tantôt qu'en son appartement,

Une porte répond au vôtre tellement

1255   Que par là, puisqu'enfin la chose est évidente

Je pourrais découvrir quelle est cette impudente,

Et guérir les soupçons de mon esprit jaloux.

Si je pouvais passer deux ou trois nuits chez vous,

Car pour autant de jours mon père est en campagne

1260   Ne me refusez pas chère et belle compagne,

Je vous ai tantôt fait un service important,

Qui vaut bien qu'aujourd'hui vous m'en fassiez autant

Et que vous répondiez à cette courtoisie.

FLORIMONDE.

Vous m'offenseriez trop d'en douter Orasie,

1265   Un obstacle pourtant s'oppose à ce dessein,

Mais j'y remédierai.

ORASIE.

Quel peut-il être ?

FLORIMONDE.

En vain

Je voudrais vous celer le soupçon de mon frère,

Étant fort mal fondé, n'étant qu'imaginaire,

Il brûle comme vous de désir de savoir

1270   Quel est ce Cavalier qu'il croit qu'il vous vient voir,

Et pour y parvenir, sachez qu'il se propose,

Le même expédient toute la même chose

Que vous me proposez, voulant pareillement

Que je sois ces trois nuits dans votre appartement,

1275   Feignant que nous avons eu quelque pique ensemble,

J'entends mon frère et moi, tellement qu'il me semble

Qu'il serait à propos, si vous venez ici

Que pour vous y servir, je m'y trouvasse aussi.

Et n'allant pas chez vous il dirait.

ORASIE.

Au contraire.

1280   Pour plus commodément terminer cette affaire,

Il faut que vous feigniez m'avoir dit dès ce soir

Toute votre dispute et lui faire savoir,

Et puis nous changerons de logis tout à l'heure,

Cette voie en effet me semble la meilleure.

FLORIMONDE.

1285   Comment donc ferons nous ?

ORASIE.

  Demandez vous comment ?

Pourquoi tant consulter ? Nérine promptement,

Qu'on lui donne sa coiffe, et son masque, une affaire

Se perd le plus souvent alors qu'on la diffère,

Allons, nous n'en avons déjà que trop parlé ?

FLORIMONDE.

1290   En quelque part que soit Lidamant trouve-le,

Entends tu bien Nérine, et lui dis que s'il m'aime,

Il me vienne trouver ce soir au logis même

Où tantôt il m'a vue. Après reviens ici

Pour servir Orasie, il est meilleur ainsi,

1295   Qu'en changeant de logis, nous changions de suivante.

Viens donc suis moi Julie.

ORASIE.

Aux affaires pressantes

Il faut agir ainsi.

FLORIMONDE.

Je le trouve très bon.

ORASIE.

Madame, soyez donc maîtresse en ma maison.

Comme si vous étiez chez vous, je vous supplie.

FLORIMONDE.

1300   Faites de même ici.

ORASIE.

  Toi prends garde Julie

De lui bien obéir.

JULIE.

Je n'y manquerai pas.

FLORIMONDE.

Dépêchons nous Julie.

JULIE.

Allons je suis vos pas.

SCÈNE IV.
Lidamant dans sa Chambre, et Fabrice avec un papier.

LIDAMANT.

Quel papier est ce là Fabrice ?

FABRICE.

C'est un compte

De l'argent que j'ai mis.

LIDAMANT.

Que dis tu ?

FABRICE.

Qui se monte

1305   À sept livres huit sols, en mémoire du temps

Que je vous ai servi, qui sont près de cinq ans

Moins quatre mois, six jours.

LIDAMANT.

Qui t'oblige à ce faire ?

FABRICE.

C'est pour vous demander s'il vous plaît mon salaire.

LIDAMANT.

Encor pour quel sujet ?

FABRICE.

Parce que je connais

1310   Que vous n'avez Monsieur plus affaire de moi,

Vous ne voulez jamais que je vous accompagne,

Si ce n'est quelque fois encor à la Campagne,

Si quelqu'un vous vient voir, vous me faites sortir

Et vous allez dehors sans m'en faire avertir.

1315   De cette façon là je ne saurais pas vivre,

Pourquoi m'empêchez vous tous les jours de vous suivre ?

Vous allez en des lieux où peut-être mon bras

Dans les occasions ne vous manquerait pas.

A ne vous point mentir, ce procédé me fâche

1320   Il faut qu'auprès de vous je passe pour un lâche,

Ou pour quelque causeur. Je suis assez discret

Et crois mériter bien qu'on me fie un secret.

LIDAMANT.

N'impute ce silence et cette solitude

Qu'à mon esprit chagrin tout plein d'inquiétude,

1325   Je t'aime, cher Fabrice, autant que je le dois,

Si tu savais mon mal tu pleurerais pour moi.

FABRICE.

Quittons donc ce pays puis qu'il vous importune,

Ne sauriez vous ailleurs trouver votre fortune ?

Arrachez vous, Monsieur, cette épine du sein.

LIDAMANT.

1330   Fabrice, je ne puis, j'ai changé de dessein

Je suis trop enchanté des yeux de cette belle,

Pour pouvoir seulement vivre un moment sans elle

Puis voyant mon soupçon de tout point éclairci,

Rien ne m'oblige plus à m'en aller d'ici,

1335   Il reste encor un point que je ne puis comprendre,

Je pensais qu'elle fut maîtresse de Léandre

Et je ne regardais que son seul intérêt.

Je suis hors de ce doute, et je ne sais qui c'est.

FABRICE.

Qui c'est ? Je le sais bien moi,

LIDAMANT.

Toi ?

FABRICE.

Moi je le jure.

LIDAMANT.

1340   Que ne le dis tu donc ?

FABRICE.

  C'est quelque créature

Qui par inventions cherche de vous tromper,

Croyez que les plus fins s'y laissent attraper.

LIDAMANT.

Je suis trop glorieux de l'être de la sorte,

Mais prends garde, j'entends quelqu'un à cette porte

SCÈNE V.
Nérine, Fabrice, Lidamant.

NÉRINE.

1345   Écoutez Lidamant, celle que vous savez.

FABRICE.

Femme, d'où tombes-tu ?

NÉRINE.

Que t'importe ?

LIDAMANT.

Achevez.

NÉRINE.

Veut avoir cette nuit l'honneur de votre vue,

Venez y sans manquer, vous savez bien la rue,

Et le logis aussi, c'est dans le même lieu,

1350   Il n'est point de besoin de vous conduire. Adieu.

Elle sort.

FABRICE.

A-t-on jamais parlé d'un succès plus étrange ?

LIDAMANT.

Courage, cette nuit, je m'en vais voir mon ange.

FABRICE.

Cet ange est bien obscur, mais que n'est-ce en plein jour.

LIDAMANT.

En attendant la nuit, je m'en vais faire un tour.

1355   Et toi ne manque pas en ce lieu de m'attendre,

Et si je tarde trop, fais avertir Léandre

Qu'il soupe en arrivant, qu'il ne m'attende point.

FABRICE.

C'est me désespérer jusques au dernier point

Vous laisser aller seul ? Je n'en ai nulle envie,

1360   Où vous avez couru danger de votre vie,

Où vous craignez un père aussi bien qu'un rival,

Où sans doute il vous peut arriver quelque mal,

Vous n'irez point tout seul si vous me voulez croire.

LIDAMANT.

Saurais-je être en péril lors que je suis en gloire ?

1365   Je ne puis là-dedans, être assurément ?

SCÈNE VI.
Léandre, Lidamant, Fabrice.

LÉANDRE.

Où s'adressent vos pas ? Vous sortez Lidamant !

LIDAMANT.

Léandre, je ne sais comme je vous puis taire

Ni comme j'ose aussi vous conter ce mystère ?

Un respect bien puissant me défend de parler,

1370   Mais mon bonheur m'oblige à ne vous rien celer

Aurez vous bien le temps pour ce soir ?

LÉANDRE.

Oui la flamme

Qui m'embrase le cour, et me consomme l'âme,

Et l'ingrate beauté qui me donne des lois

Me donnent du loisir plus que je ne voudrais

1375   Je suis à vous ce soir, et toute la nuit même.

LIDAMANT.

Sachez donc, cher ami, que la beauté que j'aime,

M'a fait savoir ici que tout seul, et sans bruit,

Je ne manquasse pas de la voir cette nuit.

C'est celle dont tantôt si vous avez mémoire

1380   Je commençais chez vous à vous conter l'histoire,

Qu'une fille arrivant en empêcha le cours,

Si je ne vous ai point achevé ce discours

C'est que je redoutais, vu même l'apparence,

De commettre en ce point contre vous une offense.

1385   Mais éclairci qu'à tort j'avais eu ce soupçon,

Que ce fait ne vous touche en aucune façon,

Il faut absolument que je vous entretienne ;

Il n'est pas encor nuit, attendant qu'elle vienne,

Allons nous promener, je surprendrai vos sens

1390   Par le nombre infini des rares accidents

Qui me sont survenus, que vous croirez à peine.

LÉANDRE.

Encor de quel côté ?

LIDAMANT.

Tirons devers la Seine.

Allons sur le Pont-neuf.

LÉANDRE.

En cette occasion

Je pourrai divertir un peu ma passion.

LIDAMANT, à Fabrice.

1395   Toi, va-t-en au logis.

FABRICE, bas.

  Non, je n'en veux rien faire,

Je les suivrai tous deux leur dusse-je déplaire;

Mais de peur d'être vu, je les suivrai de loin,

Je ne désire pas leur manquer au besoing253.

SCÈNE VII.
Lisis, Tomire dans la rue.

LISIS, soutenant Tomire sous les bras.

Reposez-vous sur moi Monsieur, à l'heure même

1400   Nous serons au logis.

TOMIRE.

  Ma douleur est extrême.

Je ne puis résister à la force du mal.

LISIS.

Qu'au diable soit donné le maudit animal

Qui vous a fait tomber, mettez vous à votre aise.

Encor si nous pouvions rencontrer une chaise.

TOMIRE.

1405   Je le voudrais Lisis. Ah Dieux je n'en puis plus.

LISIS.

Voyez cet escalier, reposez vous dessus

Je vais voir si je puis en rencontrer quelqu'une.

TOMIRE.

Je plains ma fille hélas sachant mon infortune

J'ai peur que le regret ne la face mourir.

LISIS.

1410   Ayez soin seulement de bientôt vous guérir

Vous serez mieux pensé chez vous qu'à la campagne.

TOMIRE.

Je crois que le malheur de tout point m'accompagne,

Il est tard, ils seront tous retirez chez moi.

LISIS.

Il n'en faut point douter. Oui Monsieur je le crois,

1415   Il n'est pas encor nuit, mais Madame Orazie

N'est pas de celles là dont la coquetterie

Les porte jour et nuit à vouloir cajoler.  [ 11 Cajoler : Signifie aussi, caresser quelqu'un, afin d'attraper de lui quelque chose à force de flatterie. [F]]

TOMIRE.

Lisis en arrivant j'ai peur de l'éveiller.

LISIS.

Songez à vous Monsieur, je reviens tout à l'heure,

1420   Quand vous l'éveilleriez craignez vous qu'elle meure.

TOMIRE.

Ah la jambe.

LISIS.

Attendez, je m'en vais de ce pas

Au prochain Carrefour je ne tarderai pas.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.
Léandre, Lidamant, Fabrice caché.

LÉANDRE, de nuit.

L'Histoire me surprend.

LIDAMANT.

Dedans ces dépendances

Je laisse à vous conter beaucoup de circonstances

1425   Qui la rendraient plus belle. À présent qu'il est nuit

Et qu'elle m'attend seule, retirez vous sans bruit,

Et me laissez aller.

LÉANDRE.

Moi que je vous délaisse !

Me soupçonneriez vous de si grande faiblesse,

Vous étant vu chez elle en un si grand danger

1430   Y retourner sans moi ce n'est pas m'obliger,

Non non, je suis vos pas, disposez de ma vie,

Ne croyez pas pourtant que ce soit par envie,

De savoir vos secrets, ni troubler votre amour,

J'attendrai dans la rue et jusqu'au point du jour.

1435   Oui, je veux s'il le faut toute la nuit attendre.

LIDAMANT.

Ce serait abuser de vous, mon cher Léandre.

LÉANDRE.

On n'abuse jamais d'un véritable ami

Celui là ne l'est point qui ne l'est qu'à demi.

Quoi qu'il puisse arriver durant cette entrevue,

1440   Sachez que vous aurez un ami dans la rue,

Qui pour vous seconder a le coeur assez fort,

Et qui vous défendra même jusqu'à la mort.

LIDAMANT.

Puis-je douter de vous, et de votre courage,

En voyant cette preuve ? Et ce grand témoignage

1445   Qu'il vous plaît me donner de votre affection ?

J'accepte la faveur, mais à condition

Que vous me traiterez avec même franchise.

LÉANDRE.

Ne perdez point de temps suivez votre entreprise

FABRICE, bas caché derrière eux.

Je les vois, mais d'ici je ne les entends pas.

1450   Approchons de plus près, et marchons sur leurs pas.

Il s'approche.

LIDAMANT.

J'ois du bruit.

LÉANDRE.

Qui va là ?

FABRICE.

Nul ne va, je demeure.

LÉANDRE.

Passez votre chemin, vite mais tout à l'heure.

FABRICE.

Et pourquoi ?

LIDAMANT.

Passez outre.

FABRICE.

Il n'est pas de besoin

De passer plus avant, je ne vais pas plus loin.

LIDAMANT.

1455   Ami que cherchez vous ?

FABRICE.

  À vous rendre service.

LÉANDRE, l'épée à la main.

Passez, ou je...

FABRICE.

Tout beau Monsieur, je suis Fabrice.

LIDAMANT.

Que fais tu là ?

FABRICE.

Je viens.

LÉANDRE.

Retourne t'en maraud

Ou je te...

LIDAMANT.

Laissez le ne parlez pas si haut,

Ne faites point de bruit ici mon cher Léandre,

1460   Celle que je viens voir nous pourrait bien entendre,

Son logis n'est pas loin.

LÉANDRE.

Est-ce proche d'ici ?

LIDAMANT.

Nous sommes arrivez peu s'en faut le voici.

LÉANDRE.

Quoi ! C'est là son logis ?

LIDAMANT.

Oui c'est le logis même,

Que je cherche où se tient cette beauté que j'aime.

LÉANDRE.

1465   A-t-elle un père ?

LIDAMANT.

Oui.

LÉANDRE.

  Quoi ! C'est cette maison,

Où l'on vous a tenu près d'une heure en prison ?

LIDAMANT.

C'est la même maison et la même personne.

LÉANDRE.

Où son père...

LIDAMANT.

Arriva.

LÉANDRE, bas.

Que ce discours m'étonne.

Qui vous surprit chez elle, et qui vous obligea,

1470   À vous cacher ainsi.

LIDAMANT.

  Je vous l'ai dit déjà,

C'est là que m'arriva cette belle aventure,

LÉANDRE.

Ami, songez y mieux. La nuit étant obscure,

Vous nouveau dans Paris vous pourriez que je crois,

Vous être un peu mépris ?

LIDAMANT.

Vous moquez vous de moi ?

1475   Assurément c'est là.

LÉANDRE.

  Cela ne peut pas être.

LIDAMANT.

Voila, je le sais bien, sa porte et sa fenêtre,

Ne passez pas plus outre, ami demeurez-là,

Je m'en vais appeler.

LÉANDRE, [à part].

Que veut dire cela ?

Cette maison sans doute est celle d'Orazie

1480   De quel étonnement est mon âme saisie ?

Quoi ! Mon meilleur ami serait-il mon rival ?

LIDAMANT.

Retirez vous, je vais lui faire le signal,

Car je ne voudrais pas,

LÉANDRE.

Vous m'avez ce me semble,

Conté lorsque tantôt nous discourions ensemble,

1485   Que celle maintenant qui vous attend ici

Est la même qui m'a tant causé de souci,

Troublant de ma maîtresse encor la fantaisie.

LIDAMANT.

Oui c'est la même.

LÉANDRE, bas.

Donc ce n'est pas Orazie,

Car nous étions ensemble, il n'en faut point douter,

1490   Et que l'autre qui vint

LIDAMANT.

  Je ne puis écouter.

LÉANDRE.

Était.

LIDAMANT.

Tout beau l'on ouvre.

JULIE, à la fenêtre.

Est-ce vous ?

LIDAMANT, à Léandre.

On m'appelle.

JULIE.

Est-ce vous Lidamant ?

LIDAMANT.

Oui c'est moi.

LÉANDRE, bas.

L'infidèle.

C'est Julie. Ah grands Dieux, je suis tout interdit.

JULIE.

Attendez je descends.

LIDAMANT, bas à Léandre.

La servante m'a dit

1495   Qu'elle s'en va m'ouvrir.

LÉANDRE.

  Oyez je vous supplie.

Devant...

LIDAMANT.

Je ne le puis.

LÉANDRE, bas.

Ah perfide Julie,

Si c'est.

LIDAMANT.

Elle m'attend.

LÉANDRE.

La Dame.

JULIE, à la porte.

Lidamant.

LIDAMANT.

Me voilà.

LÉANDRE.

Qui tantôt.

JULIE.

Entrez donc promptement.

LIDAMANT, en entrant.

Nous nous verrons après.

SCÈNE II.
Léandre, Fabrice.

Comme Lidamant entre Léandre veut entrer après lui, et Julie lui ferme la porte au nez.

LÉANDRE.

Me traiter de la sorte ?

1500   Julie effrontément fermer sur moi la porte ?

Peut on voir justes Dieux un amant plein de foi

Plus troublé, plus confus, et plus trahi que moi ?

Comment ? Je viens chercher au logis d'Orasie

Celle qui lui causait tantôt sa jalousie ?

1505   Qui passant au travers de la Chambre où j'étais

Nous a si fort surpris, pendant que je parlais

À la même Orasie ? Ô l'étrange imposture,

Cherchons la vérité, mais qui soit toute pure,

Elle a menti l'ingrate, ici tout m'est suspect,

1510   Ne croyons que nos yeux, oublions tout respect.

Rompons tout, brisons tout, renversons cette porte.

Que fais-je justes Dieux ? La colère m'emporte

Viens-je pas de donner parole à Lidamant ?

Mais qu'importe l'honneur, qu'importe le serment

1515   Quand on brûle d'amour, qu'on meurt de jalousie,

Non non, je veux tout perdre en perdant Orasie,

La perdre ? Justes Dieux le pourrai-je souffrir,

Rompons.

FABRICE.

Que faites vous Monsieur ?

LÉANDRE.

Je veux mourir.

M'en peut-on empêcher ? qu'est-ce qui me retarde ?

FABRICE.

1520   Mourir ? Que dites vous ? Donnez vous en bien garde.

On entend frapper de grands coups à la porte de devant.

LÉANDRE.

Mais quel bruit est-ce là ?

FABRICE.

C'est quelque autre jaloux

Qui frappe à quelque porte, aussi bien comme vous.

SCÈNE III.
Tomire, Julie, Léandre, Lidamant, Florimonde, Fabrice.

TOMIRE, derrière le théâtre.

Ouvrez Julie, ouvrez.

JULIE, derrière le théâtre.

Grands Dieux je désespère,

C'est Monsieur.

LÉANDRE.

Je me trompe, ou c'est la voix du père.

On entend des bruits d'épée derrière le théâtre.

FABRICE.

1525   Quel bruit.

TOMIRE, derrière le théâtre.

  Penses tu donc éviter mon courroux.

Lidamant sort avec Florimonde entre ses bras dans l'obscurité.

Ne vous étonnez point, Madame, assurez vous.

TOMIRE.

Dieux cruels qui souffrez ce méchant qui m'affronte

Comment me laissez-vous survivre à cette honte.

LIDAMANT.

Puisque je suis dehors, je vous défendrai bien.

FLORIMONDE.

1530   Menez moi droit chez vous, et je ne crains plus rien.

LIDAMANT.

Cherchons un mien ami qui m'attend à la rue.

FLORIMONDE.

Est-ce Léandre ?

LIDAMANT.

Oui.

FLORIMONDE.

Grands Dieux je suis perdue.

LIDAMANT.

De quoi vous troublez vous ?

FLORIMONDE.

Lidamant écoutez,

Léandre est...

LIDAMANT.

C'est en vain que vous le redoutez,

1535   Léandre est mon ami, ne craignez rien Madame,

Il n'est plus temps ici de vous cacher.

FLORIMONDE.

Je pâme,

Je suis morte autant vaut.

LIDAMANT.

Léandre.

LÉANDRE.

Me voici.

LIDAMANT.

Ah grands Dieux quel malheur vient d'arriver ici.

LÉANDRE.

Ne le puis-je savoir ?

LIDAMANT.

Admirez mon adresse,

1540   Comme je discourais avecque ma maîtresse,

Son père est arrivé, qui frappe, et nous surprend,

Personne ne répond, et sur l'heure on entend,

Que cédant à l'excès du courroux qui l'emporte

Aidé de son valet, il rompt du pied la porte.

1545   Et l'épée à la main, le bonhomme est venu,

M'attaquer furieux. De peur d'être connu,

N'ayant autre moyen, j'ai tué la chandelle,

Et dans l'obscurité, j'ai sauvé cette belle.

De peur qu'on n'ait dessein de courir après nous

1550   Je fais le guet ici, conduisez là chez vous.

LÉANDRE.

Fabrice le peut faire avec plus d'assurance

Et nous demeurerons ici pour sa défense.

LIDAMANT.

Seule avec un valet et dans ce lieu suspect !

Non ce serait par trop lui manquer de respect.

1555   Moi de peur d'accident je garderai la rue.

Lidamant s'en va.

SCÈNE IV.
Léandre, Florimonde, qui croit être Orasie.

LÉANDRE, en l'obscurité dans la rue.

À la fin Orasie.

FLORIMONDE, bas.

Ah Dieux je suis perdue.

LÉANDRE.

À la fin je vous tiens, vous n'échapperez pas.

FLORIMONDE, bas.

Que dois-je devenir ?

LÉANDRE.

Est-il homme ici bas,

Qui m'égale en malheur ? Ne craignez rien cruelle,

1560   Encor que vous soyez inconstante, infidèle,

Et que vous m'outragez jusqu'au dernier point,

Je vous garantirai, non non, ne craignez point.

FLORIMONDE, bas.

Que sera-ce de moi ?

LÉANDRE.

Grands Dieux est-il possible,

Que vous me réservez un tourment si sensible ?

SCÈNE V.
Tomire, Lisis, Fabrice, Lidamant.

Tomire, et Lisis l'épée à la main.

TOMIRE, dans la rue.

1565   Si les forces du corps, me manquent, j'ai du coeur,

Et plus qu'il ne m'en faut pour venger mon honneur.

LIDAMANT, l'épée à la main.

Nul ne passe, arrêtez.

TOMIRE.

Attends moi de pied ferme,

Infâme, car ta vie est à son dernier terme,

Il faut que je te tue.

FABRICE.

Ah je tremble de peur.

LIDAMANT.

1570   Rejoignons notre ami qui doit être en lieu sûr.

FABRICE.

Où diable suis-je allé ? J'étais bien las de vivre ?

TOMIRE.

Où vas-tu traître ? Ah Dieux, je ne le saurais suivre,

Lisis mon mal me presse et ne puis avancer.

LISIS, prend Fabrice.

Voici quelqu'un des siens.

FABRICE, pris.

Eusse je peu penser

1575   Que mon maître jamais m'eut délaissé ?

TOMIRE.

  Qu'il meure,

Le traître, le pendard, que ce soit tout à l'heure.

FABRICE.

Monsieur, au nom des Dieux ayez pitié de moi.

TOMIRE.

Ton nom ?

FABRICE.

Le curieux impertinent, je crois

Si la peur ne me trompe.

TOMIRE.

Infâme rend l'épée.

FABRICE, présentant son épée.

1580   Elle ne fut jamais aux combats occupée,

C'est trop peu de l'épée. Ah prenez mon chapeau,

Mon poignard, mon pourpoint, mes chausses, mon manteau,

Et s'il en est besoin, jusques à ma chemise.

TOMIRE.

Es-tu pas le valet ?

FABRICE.

Je parle sans feintise.

TOMIRE.

1585   Du traître qui ravit, l'honneur de ma maison,

FABRICE.

Oui Monsieur je le suis, et vous avez raison.

TOMIRE.

Son nom !

FABRICE.

C'est Lidamant qui loge chez Léandre.

TOMIRE.

Je ne te tuerai pas, mais je te ferai pendre.

FABRICE.

Il faut en quelque lieu qu'il soit l'aller chercher.

TOMIRE.

1590   Mais Lisis soutiens moi, je ne saurais marcher

Je périrai plutôt que l'affront m'en demeure.

SCÈNE VI.
Léandre, Florimonde, un valet, Orasie et Nérine, au logis de Léandre, dans l'obscurité.

Léandre vient chez lui avec Florimonde qu'il tient par la main, pensant tenir Orasie, ouvre avec la clef la porte, et Orasie et Nérine, écoutent dans la Chambre de Florimonde, en obscurité.

LÉANDRE.

De la chandelle hola.

Un valet derrière le théâtre.

Bien Monsieur tout à l'heure.

ORASIE, dans la Chambre de Florimonde bas à Nérine.

Écoutons ce que c'est, j'entends du bruit ici.

LÉANDRE, à Florimonde.

Me voila belle ingrate à la fin éclairci ?

1595   Pourriez vous soutenir.

ORASIE, à Nérine.

  C'est avec une femme

Qu'il parle, écoutons-le ?

LÉANDRE, à Florimonde.

N'être pas une infâme ?

Ingrate, déloyale, inconstante, et sans foi ?

Que me répondrez vous ?

FLORIMONDE, bas.

Justes Dieux sauvez moi.

LÉANDRE, à Florimonde.

Est-ce pour ce sujet que vous êtes venue

1600   Tantôt à mon logis ?

ORASIE, à Nérine.

  C'est celle que j'ai vue

Chez lui, c'est elle même.

LÉANDRE, à Florimonde.

Ai-je autre chose à voir ?

Vous voila maintenant ingrate en mon pouvoir.

Voyons si vous pourrez rencontrer quelque ruse

Quelle fourbe à présent vous servira d'excuse ?

1605   Aurez vous bien le front d'oser me maintenir

Que je me suis trompé ? Pourrez vous soutenir

Que cette vérité soit fausse comme l'autre ?

Parlez donc répondez car il y va du vôtre.

Mais que pourrez vous dire ? Ha misérable jour,

1610   Qui premier alluma le feu de mon Amour.

ORASIE, à Nérine.

Nérine écoute un peu de quelle hardiesse

Il soutient son amour, et comme il le confesse.

Elle entre en l'obscurité par la porte qui répond dans la chambre de Léandre.

NÉRINE.

Que faites vous Madame ?

ORASIE, bas à Nérine.

Ah Nérine je veux

Entrer dans cette chambre afin d'approcher d'eux

1615   Pour ouïr de plus près ma sentence dernière.

LÉANDRE.

Veut-on pas promptement apporter la lumière ?

UN VALET, derrière le théâtre.

Je la cherche Monsieur, je m'en vais de ce pas.

FLORIMONDE, bas.

S'il l'apporte grands Dieux, que ne dira-t-il pas ?

Voyons si je pourrais de ses mains me défaire.

LÉANDRE.

1620   Répondez, n'ayant rien à dire, il se faut taire.

Florimonde s'échappe de ses mains et dit bas.

Courage tout va bien, je suis hors de ses mains.

Léandre pensant reprendre Florimonde prend Orasie par le bras, qui se trouve au près de lui dans la même Chambre.

LÉANDRE.

Vous pensez échapper mais vos efforts sont vains.

FLORIMONDE, bas.

Ah Dieux, si je pouvais trouver la porte ouverte.

LÉANDRE.

1625   Mais que gagneriez vous ? La fourbe est découverte,

Non non, ne craignez rien, je serai trop vengé

Quand je vous convaincrai de m'avoir outragé,

La chandelle venant vous n'aurez plus d'excuse,

Je veux que vous soyez entièrement confuse,

1630   Et que vous n'ayez rien du tout à repartir.

Et même vous ôter le pouvoir de mentir.

ORASIE, bas.

Je ne veux dire mot, il m'a prise pour elle,

Quand on apportera tantôt de la chandelle,

Et qu'il me connaîtra, Dieux qu'il sera surpris,

1635   Voyant qu'il parle à moi.

FLORIMONDE, bas.

  J'ai repris mes esprits,

Quel heur pour moi d'avoir trouvé la porte ouverte.

Sans cela j'étais morte, et courais à ma perte.

Elle entre dans sa Chambre et ferme la porte.

Me voici maintenant en lieu de sûreté.

LÉANDRE.

1640   Serai-je encor longtemps en cette obscurité ?

De la chandelle hola.

UN VALET, apporte de la chandelle.

Monsieur, je vous l'apporte.

LÉANDRE.

Sors promptement d'ici. Je vais fermer la porte.

Le valet sort et Léandre va fermer la porte.

ORASIE, bas.

Dieux qu'il sera surpris à l'heure qu'il verra

Que c'est à moi qu'il parle, et qu'il me connaîtra.

LÉANDRE.

1645   Et bien perfide, et bien déloyale Orazie !

Est-ce une illusion que cette jalousie ?

Vous êtes innocente, et vous avez raison.

Non, vous n'avez commis aucune trahison ?

Vous n'avez point trompé Léandre qui vous aime,

1650   Mais peut-être ai-je tort, et ce n'est pas vous même

Non, non, c'était un autre à qui je m'adressais,

Je me suis abusé Madame cette fois

Je me trompe sans doute et vous prends pour un autre.

ORASIE.

Dieux ! C'est un procédé merveilleux que le vôtre.

1655   Quoi ! Ne vous troubler point en cette occasion ?

Me voir d'un sens rassis, et sans confusion ?

Parler avec ce front, avec cette impudence ?

LÉANDRE.

Oui je me prends à tort à la même innocence ?

Vous devez me blâmer. Car j'y procède mal

1660   De vous livrer moi-même aux mains de mon rival.

ORASIE.

Je devais en effet me plaindre la première

Léandre, cette ruse est un peu trop grossière,

Vous voyant convaincu, dites moi de quel front

Osez vous maintenant palier cet affront ?

1665   Vous voir entre mes bras lorsque vous pensiez être

Entre les bras d'un autre, et me faire paraître

Que c'est illusion, et que c'est en effet

Moi que vous surprenez à présent sur le fait ?

Et ce qui fonde mieux cette surprise extrême

1670   Feindre parler à moi comme étant elle-même.

LÉANDRE.

Voyez avec quel front cette infidèle ment.

Ah je perds de tout point ici le jugement,

J'étais avec un autre impudente effrontée ?

ORASIE.

À quoi bon ce discours ? La mine est éventée,

1675   Mon oreille et mes yeux m'ont dit la vérité.

LÉANDRE.

Voyez la trahison, voyez la lâcheté,

Mais cette femme encor qu'est elle devenue ?

Comment a-t-elle peu disparaître à ma vue.

ORASIE.

Pourquoi demandez vous ce que vous savez bien ?

LÉANDRE.

1680   Cette fourbe est grossière, et ne vous sert de rien.

Parlons avec raison, dites moi je vous prie,

Avez vous bien encor assez d'effronterie,

De vouloir devant moi nier impudemment,

Que comme vous étiez avecque Lidamant,

1685   Votre père arrivant, vous a traité de sorte

Qu'à tous deux il a fait soudain gagner la porte ?

Que Lidamant n'a pas lui même eu le souci

De vous mettre en mes mains pour vous conduire ici ?

Dites que j'ai menti, que j'ai peu me méprendre

1690   Qu'il est faux que je sois,

ORASIE.

  Vous me raillez Léandre !

Quels contes fabuleux ici me faites vous ?

À moi qui dès ce soir n'a point été chez nous ?

Dire que vous m'avez en ces lieux amenée,

Moi qui chez votre soeur ai passé la journée,

1695   Exprès pour m'éclaircir, et voir ce que je vois.

LÉANDRE, frappe à la porte de sa soeur.

Nous le saurons bientôt, Florimonde ouvrez moi.

FLORIMONDE, ouvre, entre, et dit bas.

Il faut dissimuler,

LÉANDRE.

Est-il vrai qu'Orasie

Était avecque vous ?

FLORIMONDE.

Dieux quelle frénésie,

Orasie avec moi ! Mais pour quelle raison ?

1700   Je devais dans deux jours aller à sa maison,

Comme vous m'avez dit tantôt pour cette affaire

Dont vous m'avez parlé, mais elle pour quoi faire,

Venir en mon logis.

ORASIE.

Quoi pouvez vous nier

Que je sois arrivée ici pour vous prier

1705   De demeurer céans ? Et que vous ?...

FLORIMONDE, l'interrompant.

  Ces paroles

Mon frère, ne sont rien que des contes frivoles.

Tout ce qu'elle vous dit est faux assurément.

LÉANDRE.

Et bien que dites vous, voyez vous pas comment

On vous manque à présent, ici de garantie ?

1710   Voyons si vous avez aucune repartie,

Ma soeur ne songe à vous en aucune façon,

Et d'elle vous voulez me donner du soupçon,

Et par un procédé qui n'est pas légitime,

Vous la faites tremper même dans votre crime,

1715   Mais je la connaît bien je sais bien quelle elle est.

FLORIMONDE, bas à Orasie.

Pardonnez chère ami, ici mon intérêt,

Doit marcher le premier.

ORASIE.

Je commence à comprendre

L'affaire comme elle est. Écoutez moi Léandre.

Madame assurez vous, que je n'oublierai rien,

1720   Gardez votre intérêt je garderai le mien.

Puisque la vérité se dépeint toute nue,

Il faut qu'en cet état elle vous soit connue,

Je veux déclarer tout, et parler franchement.

NÉRINE.

Quelqu'un frappe à la porte.

LIDAMANT, derrière le théâtre.

Ouvrez.

LÉANDRE.

C'est Lidamant

1725   Nous saurons maintenant le noeud de cette affaire

FLORIMONDE, bas.

Tout est perdu l'on va découvrir le mystère,

Qui pourrait l'avertir du danger où je suis.

Rentrons, Dieux je retombe en un gouffre d'ennuis.

Elle entre dans sa chambre.

SCÈNE VII.
Lidamant, Léandre, Orasie, Florimonde.

LIDAMANT.

De crainte que quelqu'un vous suivît dans la rue,

1730   J'ai demeuré derrière, et bien qu'est devenue

La beauté que je viens de mettre entre vos mains.

LÉANDRE lui montrant Orasie qui se cache.

Lidamant la voila, mais vos projets sont vains,

Si vous la prétendez. Car je perdrai la vie,

Avant que de souffrir qu'elle me soit ravie,

1735   Elle est entre mes mains et j'en suis possesseur.

LIDAMANT.

Ce procédé Léandre est-il d'homme d'honneur ?

Voyez à quel ami justes Dieux, je me fie ?

M'user d'une si lâche, et noire perfidie ?

Si vous ne me rendez, mais je dis au plutôt,

1740   La Dame que je viens de vous mettre en dépôt,

Nous romprons je vous jure, et nous aurons querelle.

LÉANDRE, lui montrant Orasie.

Est-ce cette beauté ?

LIDAMANT.

Non non, ce n'est point elle,

Gardez bien celle-là, je ne la connais point.

LÉANDRE.

Mes sens sont à ce coup interdis de tout point,

1745   Je suis tout hors de moi.

LIDAMANT.

  Comme avez vous l'audace,

De vouloir supposer cette dame en sa place ?

Dites qui vous oblige à me traiter ainsi ?

Si c'est que vous ayez d'autre dessein ici,

Parlez moi clairement Léandre je vous prie,

1750   Ce procédé vers moi passe la raillerie.

Comme Florimonde écoute à la porte de sa chambre ce qu'on dit, Orazie la surprend et l'emmène.

ORASIE, prenant Florimonde par le bras.

Je m'en vais à tous deux remettre les esprits,

Est-ce pas là l'objet dont vous êtes épris ?

Lidamant répondez.

LIDAMANT.

Vous moquez vous Léandre ?

Qui vous peut obliger à me vouloir surprendre ?

1755   Pourquoi supposez vous la dame que voici,

Si celle que je cherche et que j'aime est ici ?

Car en effet voila la beauté que j'adore.

ORASIE, à Léandre.

Et bien Léandre, et bien, me direz vous encore,

Qu'elle ne songe à rien, qu'elle ne sait que c'est,

1760   Je fais ici premier marcher mon intérêt.

LÉANDRE, l'épée à la main.

Veillai-je ! Ou si je dors ? Infâme cette épée

Au défaut d'un poignard dedans ton sang trempée,

Me vengera bientôt, d'une perfide soeur,

Il faut ôter la vie, à qui m'ôte l'honneur.

FLORIMONDE, en fuyant.

1765   Sauvez moi Lidamant.

LIDAMANT, retenant Léandre.

  Dieux ? Que viens-je d'entendre ?

Comment donc ? Cette dame est votre soeur Léandre ?

LÉANDRE.

Oui qui me doit payer un si sanglant affront,

LIDAMANT, l'épée à la main.

Modérez vous un peu ne soyez pas si prompt

Je la sers, et je dois m'armer pour sa défense.

LÉANDRE.

1770   Son sang, ou je mourrai, lavera cette offense

Sachant bien qui je suis, vous imaginez vous,

Qu'aucun la serve à moins que d'être son époux ?

LIDAMANT.

Me l'accorderez vous si je vous la demande,

En cette qualité ?

LÉANDRE.

Quelle faveur plus grande

1775   Pourrais-je recevoir au monde, justes Dieux ?

Ma soeur serait heureuse, et moi trop glorieux.

LIDAMANT, à Florimonde.

Donnez moi votre main puisqu'il plaît à Léandre.

FLORIMONDE.

Mon frère y consentant je ne m'en puis défendre.

SCÈNE VIII.
Tomire, Léandre, Fabrice, Lidamant, Orasie, Florimonde, Nérine, Lisis.

TOMIRE.

Pardonnez si de nuit j'entre ainsi librement,

1780   Je suis trop offensé, montrez moi Lidamant.

LIDAMANT.

C'est moi, que voulez vous ?

TOMIRE, l'épée à la main.

Je veux avoir ta vie

Traître.

LÉANDRE, le retenant.

Modérez vous, calmez cette furie

Vous l'attaquez à tort, vous n'avez pas raison.

TOMIRE.

Quoi ! Je me plains à tort de cette trahison !

1785   On m'a ravi l'honneur, et je me pourrai taire ?

LÉANDRE.

Si c'est pour votre fille, il vous faut satisfaire.

Ce n'est point Lidamant, il épouse ma soeur.

TOMIRE.

Qui de ma fille est donc l'infâme ravisseur ?

LÉANDRE.

Il faut dessus ce point que je vous satisfasse.

1790   Mais si je puis de vous obtenir cette grâce

Qu'un glorieux Hymen nous unisse tous deux,

Vous me mettez, Monsieur au comble de mes voeux.

TOMIRE.

C'est vous qui comblez d'heur toute notre famille.

Donnez lui votre main, approchez vous ma fille.

ORASIE, à Léandre.

1795   Enfin je suis à vous.

NÉRINE.

  Ô déplaisirs charmants,

Ô désordre agréable, ô bien heureux amants.

LÉANDRE.

Ne tardons pas Messieurs en ce lieu davantage,

Songeons à terminer ce double mariage.

 


Extrait du Privilège du Roi.

Par grâce et Privilège du Roi donné à Paris le 21. de Juillet 1642. Signé par le Roi en son Conseil, LE BRUN, Il est permis à Toussainct Quinet, Marchand Libraire à Paris, d'imprimer ou faire imprimer vendre et distribuer une pièce de Théâtre intitulée Les Fausses Vérités, Comédie du sieur Douville, et ce durant le temps de cinq ans, à compter du jour que ladite pièce sera achevée d'imprimer, et défenses sont faites à tous Imprimeurs et Libraires d'en imprimer vendre et distribuer d'autre impression que de celle dudit Quinet, ou ses ayants causes, sur peine aux contrevenants de trois mille livres d'amende, confiscation des exemplaires et de tous dépens dommages et intérêts, ainsi qu'il est plus au long porté par lesdites lettres qui sont en vertu du présent extrait tenus pour bien et dûment signifiées.

Achevé d'imprimer pour la première fois le vingt huitième Janvier 1643.

Notes

[1] Fier : Confier ; donner, ou laisse quelque chose à un autre sur la bonne opinion qu'on a de sa fidélité ; se reposer sur sa bonne foi.

[2] Trait : Se dit figurément et poétiquement des regards, et des blessures qu'ils font dans les coeurs, quand ils y inspirent de l'amour. [F]

[3] Palissade : est aussi un terme de Jardinier, qui signifie un ornement des allées des jardins, où l'on plante des arbres qui portent des branches dès le bas, qu'on étend encore, qu'ils paraissent comme une muraille couverte de feuilles. [F]

[4] Larcin : Plaisirs dérobés, pris en cachette, ou des baisers surpris à la personne aimée. [F]

[5] Heur : rencontre avantageuse. (...) [F] [antonyme de malheur]

[6] Me faut : me fait défaut, me manque.

[7] Hardes : Tout ce qui est d'un usage ordinaire pour l'habillement. [L]

[8] L'Esprit follet, Comédie du même auteur, représentée en 1638 à l'Hôtel de Bourgogne.

[9] Fer : Arme blanche, le plus souvent une épée que portaient les gentilshommes.

[10] Martel en tête : quelque chose qui donne du chagrin, du souci, de l'inquiétude, de la jalousie [F] martel : marteau.

[11] Cajoler : Signifie aussi, caresser quelqu'un, afin d'attraper de lui quelque chose à force de flatterie. [F]

 Version PDF 

 Version TXT 

 Répliques par acte

 Caractères par acte

 Répliques par scène

 Vers par acte

 Vers par scène

 Vocabulaire du texte

 Primo-locuteur

 Didascalies