LE MARIAGE DE RIEN

COMÉDIE

M. DC. LX. AVEC PRIVILÈGE DU ROI.

PAR LE SIEUR JACOB AVOCAT

À PARIS, chez GUILLAUME DE LUYNE, Libraire Juré, au Palais, à la Salle des Merciers, à la Justice.


Texte établi par Paul FIEVRE.

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 30/11/2017 à 23:16:05.


À MESSIRE CHARLES TESTU, Conseiller du Roi en son conseil d'État, Maîtred'Hôtel ordinaire de S.M. Chevalier et Capitaine du Guet de Paris.

MONSIEUR

L'Approbation que vous avez donnée au Rien que je vous présente, me donne lieu d'espérer que vous le recevrez avec autant de bonté que si c'était quelque chose, et que la lecture que vous en ferez ne détruira pas l'estime que la représentation vous en a été faite. Ce n'est pas MONSIEUR, que faisant réflexion sur la parfaite connaissance que vous avez de toutes sortes d'ouvrages, je n'eusse perdu l'envie de vous consacrer mon coup d'essai, si je n'avais considéré en même temps, que vous n'avez pas moins d'indulgence, pour en excuser les défauts, que de facilité à les connaître ; et que m'osbtinant à vouloir vous offrir quelque chose digne de vous, je me mettais au hasard de vous donner jamais de preuves de mon respect. Si toute la France n'était persuadée que la netteté d'esprit égale l'éclat de votre illustre naissance, et que la prudence que vous avez toujours fait remarquer dans l'administration d'une charge aussi glorieuse pour vous, qu'utile pour le public, ne peut recevoir de comparaison sans perdre de son lustre, je m'efforcerais d'en instruire ceux qui en pourraient douter, exagérant les rares qualités dont vous êtes avantageusement pourvu ; mais comme il n'est pas nécessaire d'avoir tous ces avantages, qui sont connus de tout le monde, pour mériter un ouvrage qui vaut si peu, il me serait inutile et dangereux de l'entreprendre, je passerai donc ces choses sous silence, pour vous protester que j'estimerai mon bonheur sans pareil, si vous êtes assez prodigue d'estime pour en donner à RIEN, et si ce RIEN que je vous offre avec toute sorte de respect, me peut faire obtenir la grâce de me dire.

MONSIEUR,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

JACOB, Avocat au Parlement.


ACTEURS.

LE DOCTEUR.

ISABELLE, fille du Docteur.

LISANDRE.

LE PÖÈTE.

LE PEINTRE.

LE MUSICIEN.

LE CAPITAN.

L'ASTROLOGUE.

LE MÉDECIN.

BÉATRIX, suivante d'Isabelle.


LE MARIAGE DE RIEN

SCÈNE PREMIÈRE.

LISANDRE, seul.

Je vois déjà briller l'aurore

J'en aperçois, point encore,

Celle qui doit bientôt ici

Finir, ou croitre mon souci.

5   Cette paresseuse suivante.

À mon humeur impatiente

Fait souffrir un rude tourment,

Elle me doit dans ce moment,

Instruire de ce qu'il faut faire

10   Pour me faire agréer du père,

De celle de qui les trésors,

Me charment bien plus que le corps ;

Puisqu'en épousant cette fille,

Unique dedans sa famille.

15   Je deviens riche d'indigent.

Car enfin, il faut de l'argent,

Dans ce maudit siècle où nous sommes

Pour être bien venu des hommes ;

Et qui n'en a point n'est qu'un sot.

20   Mais Béatrix paraît.

SCÈNE II.
Lisandre, Béatrix.

LISANDRE.

  Un mot.

Et bien, vois tu quelque apparence,

À notre future alliance.

Et pourrai-je par ton moyen ?...

BÉATRIX.

Ma foi je n'y connais plus rien,

25   Ma maîtresse se désespère.

Parce que le docteur son père

Trouve des défauts en tous ceux

Qui lui font offre de leurs feux ;

De fous, d'ignorants il les traite,

30   Je crois que c'est une défaite,

Et que même tant qu'il vivra.

Jamais il ne la mariera

De peur de dégarnir sa bourse,

Que c'est l'origine et la source.

35   De tout le mépris qu'il fait deux.

LISANDRE.

Hélas ! Que je suis malheureux,

Ne saurais-je par quelque adresse,

Gagner le coeur de ta maîtresse ?

BÉATRIX.

Croyez-moi, je le sais fort bien,

40   Cela ne servirait de rien.

Vous n'avez autre chose à faire

Qu'à tâcher de plaire à son père,

Et lorsqu'il y consentira

Je sais bien qu'elle le voudra,

45   Car je crois s'il n'y remédie,

Si bientôt il ne la marie,

Qu'on la verra mourir d'ennuis ;

Elle pleure toutes les nuits,

Et crains si fort de mourir fille

50   Et de voir manquer sa famille,

Que cette crainte, de ses jours

Pourrait bien avancer le cours,

Mais il faut que je me retire,

Le docteur vient.

LISANDRE.

Quoi sans m'instruire ?

55   Un mot de conservation.

BÉATRIX.

Songez à quelques invention,

Quelque ruse, quelque artifice,

Pour paraître à ses yeux sans vice ;

Si vous trouvez, comme il le faut,

60   Un art sans tâche et sans défaut,

S'il n'y trouve rien à reprendre,

Soyez certain d'être son gendre.

LISANDRE.

Je vais de ce pas y songer,

Tâche toujours à m'obliger.

SCÈNE III.
Le Docteur, Isabelle.

ISABELLE.

65   Enfin vous voulez donc mon père,

Voir toujours durer ma misère ?

Et jamais ne me marier ?

LE DOCTEUR.

C'est que je veux bien m'allier.

ISABELLE.

Qui que ce soit qui se présente,

70   Votre humeur n'est jamais contente.

LE DOCTEUR.

Mais toi de qui la passion,

Appelle la conjonction.

Et le lieu du mariage,

Sais-tu bien quel en est l'ouvrage ?

75   Connais-tu quel en est le fruit ?

Sais-tu quels enfants il produit ?

Apprends que le ce haines mortelles

Les contentions, les querelles,

Les débats, la dissension,

80   Le mépris et l'aversion,

En font les effets et la fuite,

Les hommes grands et de conduite

Comme fut autrefois Platon,

Lactance, Epicure, Arifton

85   Quintilien, Anaxagore .

Draco, Lucrece, Pithagore

Étant sur ce point en débat,

Ont tous loué le célibat.

Socrate homme savantissime,

90   Consulté sur cette maxime,

A dit, que qui se mariera.

Tôt ou tard s'en repentira

ISABELLE.

Mars il en est de qui les charmes,

Loin de nous causer des alarmes,

95   Des plaintes, des soupirs, des pleurs,

Sont remplis de milles douceurs.

LE DOCTEUR.

Faire aux savants un tel outrage

Des douceurs dans le mariage !

Avec qui donc cette douceur ?

ISABELLE.

100   Le soldat serait ?...

LE DOCTEUR.

  Querelleur.

ISABELLE.

Le noble ?

LE DOCTEUR.

Plein de fourberies.

ISABELLE.

L'historien.

LE DOCTEUR.

De menterie.

ISABELLE.

Le Juge ?

LE DOCTEUR.

De sévérité.

ISABELLE.

L'interprète.

LE DOCTEUR.

D'obscurité.

105   Le devin. De sorcellerie.

Le poète. Plein de rêveries,

Le rhétoricien. Flatteur,

L'homme d'affaire. Grand parleurs

Le législateur. Sans conduite,

110   Le particulier. Hypocrite ;

L'astronome sera trompeur,

L'apothicaire, empoisonneur ;

Le philosophe, Sophistique,

Et L'alchimiste, chimérique,

115   L'astrologue sera sorcier,

Le marchand, trompeur ; usurier,

Le chasseur sera sanguinaire,

Le notaire sera faussaire.

Et le Médicin meurtrier.

ISABELLE.

120   À qui donc me marier ?

Le vieux ?

LE DOCTEUR.

Sera fâcheux, avare,

Incommode, jaloux, bizarre.

ISABELLE.

Le jeune étant plein de santé ?

LE DOCTEUR.

Ce ne fera qu'un éventé,

125   Bref quel que soit ce gendre,

J'y trouve toujours à reprendre.

ISABELLE.

Mais il s'en trouve un comme il faut,

Et que vous trouviez sans défaut,

Le refuserez vous encore ?

LE DOCTEUR.

130   Par les sciences que j'adore,

Par les mânes des grands docteurs

Qui furent des arts inventeurs.

Par le père de la doctrine,

Dont j'ai tiré mon origine ;

135   S'il s'en trouve un tel aujourd'hui,

Tu seras conjointe avec lui.

Pour multiplier ma famille.

SCÈNE IV.
Le Poète, Le Docteur, Isabelle.

LE POÈTE.

Charmé de yeux de votre fille,

Auxquels on ne peut résister

140   Je viens ici me présenter.

Pourvoir si j'oserais prétendre,

À l'honneur d'être votre gendre.

LE DOCTEUR, à sa fille.

Ma fille voici bien ton fait.

ISABELLE.

Cet homme n'est pas trop bien fait

145   Mais de peur d'en être frustrée

Et de n'être point mariée,

Je n'oserais dire que non.

LE DOCTEUR.

Quelle est votre vacation ?  [ 1 Vacation : Profession, métier (vieilli en ce sens). [L]]

LE POÈTE.

Ah ! Si l'on peut par cette voie

150   Jouir d'une si belle proie ;

Je suis assuré d'être heureux.

LE DOCTEUR.

Enfin dites moi ?...

LE POÈTE.

Je le veux.

Elle est si noble et si savante

Si parfaite et si fort charmante,

155   Si digne de gloire et d'honneur,

Si pleine d'une noble ardeur,

Qu'aucune ne peut pare avec elle

Entrer jamais en parallèle.

LE DOCTEUR.

Mais enfin, sachons donc son nom.

LE POÈTE.

160   Sachez que l'occupation

Qui plaît seule à ma fantaisie,

Est la charmante poésie

Pour vous en faire concevoir,

Et l'excellence, et le pouvoir

165   Je pourrait dire que les princes,

Dans les plus fameuses provinces

Ont souvent fait bâtir des lieux,

Magnifiques, industrieux

Des théâtres, des édifices,

170   Faits avec beaucoup d'artifices,

Pour voir les effets merveilleux,

De cet art descendu des Cieux.

Que jamais la Philosophie,

La musique, l'Astrologie,

175   Les Médecins, les harangueurs,

N'ont joui de tout ces honneurs.

Que dedans le milieu des rues

Les poètes ont eu des statues

Que les Oracles se servaient

180   De ce bel art qu'ils estimaient,

Que cet art est fort ordinaire,

Au blond Phébus qui nous éclaire,

Aussi bien qu'au reste des Dieux.

Que les neuf muses en tous lieux,

185   De tous temps furent révérées,

Et par les doctes adorées.

Mais comme vous n'ignorez pas,

Sa puissance ni ces appas.

J'emploie en vain mon éloquence,

190   À vous en dire l'excellence

Et crois que dès ce même jour

Vous approuverez mon amour.

LE DOCTEUR.

Donc parce que vous êtes poète,

Vous tenez cette affaire faite ?

195   Sans considérer que ces mots.

Delectant Carmina stultos.

Sortis de la bouche des poètes,

Plus véritables que vous n'êtes,

Blâme votre témérité.

LE POÈTE.

200   Cet art...

LE DOCTEUR.

  Cet art fut inventé,

Plus pour tromper et pour séduire,

Les mortels que pour les instruire,

Et c'est le plus pernicieux,

Qu'on ait inventé sous les cieux,

205   À cause de l'effronterie,

Dont il déduit sa menterie.

LE POÈTE.

Sachez...

LE DOCTEUR.

C'est aussi de tous temps,

Que les poètes sont partisans,

Des grands mensonges que vous faites,

210   Ce qui fait que l'on dit des poètes,

Qui furent jadis et qui sont,

Semper mendacia singunt.

LE POÈTE.

Mais permettez que je vous die,

LE DOCTEUR.

C'est à cause de leur folie,

215   Qu'on dit que tout leur est permis

Pictoribus, atque Poëtis.

Qualibet audendi, semper fuit aqua potestas.

LE POÈTE.

Mais...

LE DOCTEUR.

Les Lacédémoniens.

Ainsi que les Athéniens,

220   Banissaient ces maudites pestes,

Comme à tous les États funestes.

Allegants que la probité,

À l'innocence et la vérité,

Ne pouvant être avec le vice,

225   Doivent être sans artifice,

Par ces mots nous l'ont coté,

Verum non indiget Arte.

LE POÈTE.

Quoi, vous ne voulez point m'entendre ?

LE DOCTEUR.

Je ne veux point de fous pour gendre.

LE POÈTE.

230   Cet homme pour juger si mal

D'un art qui n'eut jamais d'égal

Et pour son trop peu de lumière

Indigne d'être mon beau père.

Il fort.

LE DOCTEUR, à sa fille.

Hé bien ?

ISABELLE.

Hélas ! J'aurais juré

235   Qu'il devait être rembarré

Ah ! Que si vous pouvez comprendre,

Combien en refusant ce gendre,

Vous perdez plus que je ne perds ;

Il aurait fait pour vous des vers,

240   Sonnets, madrigaux, épigrammes,

Poèmes épiques, anagrammes,.

Sizains, quatrains, stances, dizains,

Mais ce qui choque mes desseins

Et qui touche le moins votre âme,

245   Il eut fait notre épithalame.

LE DOCTEUR.

Va ne t'afflige plus ainsi,

Un autre s'approche d'ici,

Ce sera pour toi, je le jure.

ISABELLE.

Gardez vous bien d'être parjure.

SCÈNE V.
Le Peintre, Le Docteur, Isabelle.

LE PEINTRE.

250   Serais je bien assez heureux

Pour obtenir selon mes veux

L'honneur d'épouser votre fille ?

Et d'entrer dans votre famille.

LE DOCTEUR.

Peut être qu'êtes vous ?

LE PEINTRE.

Je suis

255   L'auteur des ouvrages finis,

Et le singe de la nature,

J'excelle dedans la peinture

Et si je pouvais animer,

Tous le corps que je sais former,

260   Je suis certain que la peinture,

L'emporterait sur la nature.

LE DOCTEUR.

Je crois cela facilement,

Puisqu'on pourrait fort aisément,

Supposant un si, sans merveille,

265   Vous mettre dans une bouteille.

LE PEINTRE.

De tous les ouvrages divers,

Il n'en est point dans l'univers,

Que je ne vous fasse paraître,

Par ce bel art où je suis maître,

270   Je sais, d'un seul coup de pinceau,

Former un visage plus beau,

Que tous ceux qu'on voit sur la terre,

Je sais dépeindre le tonnerre.

Le foudre, le jour, les éclairs

275   Les bêtes, les plaintes, les airs,

Le soleil levant les nuages,

Les embrasements, les ravages,

Les hommes, l'entre jour et nuit,

les herbes les fleurs et le fruit.

280   Les triomphes, la paix, la guerre,

L'eau, le feu, le ciel, et la terre,

Bref pour achever mon portrait,

Et le rendre encor plus parfait,

Sachez, qu'Alcidor m'appelle,

285   Que je suis descendu d'Appelle.

Celui qu'Alexandre le grand,

Éleva dans un si haut rang,

À cause de son excellence,

Aussi mon art, et ma naissance,

290   Loin de me faire rebuter,

Vous oblige de m'accepter.

LE DOCTEUR.

Sachez Monsieur, que l'on appelle

Alcidor descendu d'Appelle.

Que je tiens pour fort ignorant.

295   Que je suis docteur Doctorant,

Que les sciences de mes pères,

Sont dans notre race ordinaires,

Et de tous temps de notre estoc,

Que le doctorat nous est hoc.

300   Dès le ventre de notre mère,

Puisque nous est héréditaire.

Et que je dois, ayant l'honneur,

D'être, per naturam, Docteur,

Rechercher avec soin un gendre,

305   Sur qui l'on ait rien à reprendre,

Qu'on me mettrait au rang des fous,

Si je m'abaissais jusque à vous.

Car qui dit peintre dit fantasque,

De quelque art que votre art se masque,

310   Qui dit peintre dit glorieux,

Gueux, ivrogne, capricieux,

Atqui cette belle alliance,

Outre un ivrogne d'importance,

Me donnerait de plus un gueux.

315   Un arrogant, un glorieux,

Un homme rempli de caprices,

Qui n'excelle que dans les vices,

Ergo. Je conclus et promets,

Propter itas rationes.

320   Que vous ne serez point mon gendre.

LE PEINTRE.

Mais...

LE DOCTEUR.

Mais allez vous faire pendre.

LE PEINTRE.

Cet homme est sans doute insensé,

Il sort.

Bien plus que je n'avais pensé.

LE DOCTEUR.

Un peintre dedans ma famille ?

ISABELLE.

325   Il faut donc que je meure fille ?

Qui voudra plus se présenter ?

Ah ! Par ma foi j'en veux tâter.

LE DOCTEUR.

Ma fille tenir ce langage ?

ISABELLE.

Je veux dire du mariage,

330   Quand mon père y consentira.

LE DOCTEUR.

Bientôt un autre s'offrira.

ISABELLE.

Vous obstinant d'être sans gendre,

La vieillesse viendrait me prendre,

Et l'on ne voudrait plus de moi.

LE DOCTEUR.

335   Va, celui-ci sera pour toi.

SCÈNE VI.
Le Musicien, Le Docteur, Isabelle.

LE MUSICIEN.

Pourriez vous refuser de prendre,

L'Arion du siècle pour gendre ?

ISABELLE, à part.

Cet homme parle de bons sens.

LE MUSICIEN.

Je suis l'Orphée de ce temps,

340   Je charme les sens, j'extasie,

Avec bien plus de mélodie,

Que Polymnestre, qu'Argien,

Enfin, je suis musicien

Non pas musicien vulgaire,

345   Puisque celui qui nous éclaire,

Me cède l'honneur aujourd'hui

De mieux symphoniser que lui,

Et que je suis par mon adresse

Unique dedans mon espèce ,

350   Je sais bien rendre les raisons

Des intervalles et des sons,

De leurs genres, et des parties

Qui composent les symphonies.

Entre ceux qu'on oyait souvent,

355   Se mêler de cet art savant,

On pourrait nommer Thimotée,

Néron, Auguste, Ptolomée,

Mais tous ces gens là sur ma foi,

Ne font que des sots près de moi,

360   Et pour en donner assurance,

Pour bannir votre défiance.

Et vous le bien certifier,

Je veux d'un plat de mon métier,

Régaler it ci vos oreilles,

365   Vous aller ouïr des merveilles.

LE DOCTEUR, à part.

Les gens de ce maudit métier,

Ce font ordinairement prier,

Par ceux qui les veulent entendre,

Deux heures avant que de se rendre,

370   Et ne cessent d'importuner,

Ceux qui voudraient souvent donner

De l'argent pour les faire taire.

LE MUSICIEN.

C'est un air que je viens de faire.

Il chante, et poursuit après avoir chanté.

Et bien Docteur, que vous en semble ?

375   A-t-on jamais conjoint ensemble,

Si bien, si méthodiquement,

La voix avec l'instrument ?

Si vous aimez la symphonie,

Votre âme doit être ravie,

380   Comment donc vous ne dites rien,

Êtes vous sourd, ha ! Je vois bien,

Que cette douce mélodie

Vous transporte, et vous extasie.

Mais vous étant comme je vois,

385   Jusque a l'usage de la voix,

Je la supprime tout à l'heure,

Pour dire qu'il faut que je meure,

Si vous ne guérissez mon mal

Par le noeud matrimonial

390   Quoi donc, vous changez de visage ?

LE DOCTEUR.

C'est moins de plaisir que de rage,

De voir qu'un homme de néant,

Prétend si témérairement,

Avoir ma fille en mariage.

LE MUSICIEN.

395   Vous ne savez pas l'avantage...

LE DOCTEUR.

Je sais que tous les musiciens

Sont des fainéants des vauriens,

Des efféminés inhabiles,

À toutes les choses utiles.

400   Que de tous temps chez les persans,

Ils étaient au rang des plaisants,

Des diseurs de bouffonneries,

De fables, et de menteries,

Des bouffons, et des bateleurs,

405   Outre qu'ils ont eu les honneurs.

Je sais qu'en chaque république

Les inventeurs de la Musique,

N'approchaient point des gens bien nés,

Parce que ces efféminés,

410   Corrompaient toute leur jeunesse,

Par leur chants, et par leur mollesse ;

Et que l'illustre Orphée est mort,

Pour avoir transporté si fort,

Les Esprits des hommes de Thrace,

415   Qu'il avaient rendus tous de glace,

Que les femmes de ce pays,

Par l'extase de leurs maris,

Ne pouvant plus trouver leur conte,

Ardentes d'amour et de honte :

420   Tuèrent de leurs propre mains,

Ce grand enchanteur des humains.

Et que rien n'est plus inutile

Que la Musique en une ville :

Suivez donc des conseils meilleurs,

425   Et cherchez des partis ailleurs.

LE MUSICIEN.

Quoi refuser non alliance ?

LE DOCTEUR.

Allez sortez de ma présence.

LE MUSICIEN.

Je vais sur ce sujet bouffon,

De ce pas faire une chanson.

ISABELLE.

430   Hélas ! Que ce refus me pique,

Il m'aurait appris la musique,

J'aurais appris en même temps,

À bien toucher des instruments ;

J'aurais connu la tablature, p

435   J'aurais abattre la mesure,

Mais pour mon malheur je vois bien

Que je ne saurai jamais rien.

LE DOCTEUR.

Dans le dessein que j'ai de prendre,

Un honnête homme pour mon gendre :

440   Je le veux bien interroger,

Avant que de te le donner.

ISABELLE.

Moi, j'ai toujours entendu dire,

Que qui choisir tant prend le pire.

LE DOCTEUR.

Ma fille a raison sur ma foi,

445   Le pRemier sera donc pour toi.

ISABELLE.

Comme les autres.

LE DOCTEUR.

Sois certaine...

SCÈNE VII.
Le Capitan.
Isabelle, Le Docteur.

LE CAPITAN.

Docteur savez-vous qui m'amène ?

LE DOCTEUR.

Non...

LE CAPITAN.

Sachez donc que c'est a dessein,

D'être votre gendre demain.

450   Que l'amour en ce lieu m'envoie

Pourvu que c'est excès de joie,

Ne cause pas votre trépas,

Car enfin je ne voudrais pas

Que l'honneur que je vous veux faire

455   Coutât la vie a mon beau-père.

LE DOCTEUR.

Qu'êtes vous ?

LE CAPITAN.

Ventre qui je suis ?

Docteur rassemblez vos esprits,

Pour tâcher a le bien comprendre,

LE DOCTEUR, à sa fille.

Autre fou.

ISABELLE.

Mais il faut l'entendre,

460   Avant que de juger de lui.

LE CAPITAN.

Je fuis du désordre l'appui,

Je suis partisan du carnage.

Et quand je veux par mon courage

Je finis des mortels le sort,

465   Et suis substitut de la mort.

Rien ne m'ose faire la guerre.

Et si l'on voit loin de la terre.

Le ciel c'est, Docteur, de l'effroi

Que ces habitants ont de moi.

470   Le grand Jupin dès mon enfance,  [ 2 Jupin : autre nom de Jupiter, Dieu du ciel.]

Redoutant déjà ma puissance,

Me joua du fort mauvais tour,

Qu'il me payera quelque jour ;

Ce fut le maquereau céleste

475   Qui fut le ministre du reste.

En sommeillant je fus jeté

Au milieu du fleuve Léthé,  [ 3 Léthe : Un des fleuves de l'Enfer.]

C'était afin que ma mémoire.

Ne parut jamais dans l'Histoire,

480   À ce que du depuis je sus

Je m'en tirai comme je pus.

Et par des efforts incroyables

Je fis enrager tous les Diables.

Je donnai cent coups à Pluton,

485   Je rompis la barque à Caron.

Je mis en fuite Radhamante,

Et dans mon humeur fulminante.

Tout l'Enfer fut par moi vaincu,

Je fis même Pluton cocu.

490   Ensuite je revins au monde,

Montrer ma valeur sans seconde,

Ou j'ai seul par mes grands efforts,

Rempli l'Enfer de plus de morts,

Que les trois parques étonnées

495   N'ont pu trancher de destinées

Et si leur rigoureux efforts,

L'avaient remplis de plus de morts,

Des parques même étonnées,

J'aurais tranché les destinées ;

500   Je suis vainqueur le plus souvent,

Sans exposer flamberge au vent :  [ 4 Flamberge : Mettre flamberge au vent, tirer son épée ; et fig. faire bravade. [L]]

Car, d'un regard je mets sans doute

Une armée entière en déroute.

Tous les livres que l'on a faits,

505   Ne parle que de mes hauts-faits,

Mais sous des noms qu'on a dû feindre

Les hauteurs ont su les dépeindre,

De peur qu'étant trop valeureux,

Ils ne parurent fabuleux,

510   Je suis Hector dans la Troade,

Achille dedans L'Illiade,

Dans Séneque, je fuis Jason

Qui fut conquêter la Toison.

Je suis Jupiter dans la fable ,

515   Le héros dans Robert le Diable

Dedans Daviti, Tamerlan,

Dedans L'atioste, Roland,

Dans le Tite-Live, Romule,

Dans l'image des dieux, Hercule,

520   Dans Rabelais Gargantua,

Et dans Belzebut, Agrippa.

Tout ce que l'on met dans leur vie,

Est de la mienne une partie.

L'effroi de mon nom glorieux,

525   S'est semé jusques dans les cieux :

Les Dieux tremblent en ma présence,

Et si l'amour à l'assurance.

De ne pas m'éviter comme eux,

C'est à cause qu'il n'a point d'yeux :

530   Quoi que tout cède a mon courage,

J'use peu de cette avantage.

Je laisse les palais aux Rrois,

Les autres maisons aux bourgeois :

Je laisse aux bergers les chaumières ,

535   Les spélonques aux bêtes fières,  [ 5 Spélonque : Caverne, antre. [L]]

Car j'ai l'on ne le peut nier,

L'enfer pour cave ; et pour grenier.

Le ciel environné d'étoiles,

La terre pour lit et les voiles

540   Que la nuit répand sur les eaux,

En font le ciel et les rideaux,

Les piliers les pôles du Monde,

Et les creux abîmes de l'onde.

Me servent de pot a pisser.

LE DOCTEUR.

545   J'en réponds s'il vient à casser.

LE CAPITAN.

J'ai pour chevet la pointe aigüe,

Des rochers qui touche la nue.

Les feuilles me servent de draps,

L'herbe me sert de matelas,

550   La lune me sert de chandelle,

Vous en riez belle Isabelle

Ce discours vous plaît que je crois,

Docteur dépêchez dites moi.

Me recevrez vous pour gendre.

LE DOCTEUR.

555   Je serais assez fou pour prendre,

Pour mon gendre le Roi des fous ?

LE CAPITAN.

Par la ventre que dites vous ?

À Isabelle.

Si vous n'êtes pas ma maîtresse,

Fussiez vous autant que Lucrèce.

560   Je sais bien ce que je ferai.

ISABELLE.

Quoi donc ?

LE CAPITAN.

Je vous tarquinerai,  [ 6 Tarquiner : licence poétique. Tarquin, dernier roi de Rome et tyran.]

Docteur, si j'en ai votre fille,

Si je n'entre en votre famille.

Encore une fois je ferai.

565   Ventre !....

LE DOCTEUR.

Quoi ?

LE CAPITAN.

Je m'en passerai.

LE DOCTEUR.

Je crains bien que votre impudence,

Ne mette à bout ma patience.

LE CAPITAN.

Quoi vous me refusez aussi.

LE DOCTEUR.

570   Si vous ne déloges d'ici...

LE CAPITAN.

Parbleu ce docteur est colère

Et bien il ne m'importe guère.

Car malgré tout votre courroux :

Ma foi je ne moquais de vous.

Il sort.

ISABELLE.

575   C'est en vain que chacun s'empresse,

De vouloir finir ma tristesse,

Puisque vous les rebutez tous.

LE DOCTEUR.

Veux tu que j'accepte des fous ?

ISABELLE.

Ils sont tous fous à votre conte,

580   Votre humeur est un peu trop prompte,

Si vous n'avez point rebuté,

Ce dernier qui s'est présenté :

Je vous eut fait chérir des Princes,

Je vous eut conquis des Provinces,

585   Je vous aurait fait respecter.

LE DOCTEUR.

Mais je voulais le rebuter.  [ 7 Rebuter : Rejeter avec dureté. [L]]

ISABELLE.

Mais quand serai je mariée ?

LE DOCTEUR.

Ce sera dès cette journée,

Un autre s'approche d'ici.

ISABELLE.

590   Vous l'allez rebuter aussi.

LE DOCTEUR.

C'est celui-ci que je veux prendre.

ISABELLE.

Puisqu'il doit être votre gendre,

Accomplissez donc son désir.

Qu'il m'épouse, à votre loisir

595   Vous l'examinerez ensuite.

LE DOCTEUR.

Je veux connaître son mérite

Avant qu'en faire ton époux.

ISABELLE.

Il le va mettre au rang des fous ;

Mais écoutons leur dialogue.

SCÈNE VIII.
L'Astrologue, Le Docteur, Isabelle.

L'ASTROLOGUE.

600   Voudriez-vous d'un astrologue

Pour l'appui de votre maison,

Si vous ne manquez de raison,

Je suis sûr d'être votre gendre,

Quand je vous aurai fait comprendre

605   Que mon art est si merveilleux

Qui n'a pour objet que les cieux.

Pour lire dans les destinées,

Les évènements des années.

Je ne consulte que les cieux,

610   Les Astres éparts sont mes dieux.

Et j'ai la céleste influence,

Pour principe de ma science.

LE DOCTEUR.

Oui, l'astrologie en effet,

Est un art divin et parfait,

615   Et dans le siècle où nous sommes,

Il se rencontre si peu d'hommes,

Qui sachent en bien discourir,

Qu'on doit extrêmement chérir,

Ceux à qui la toute puissance,

620   En a donné la connaissance.

ISABELLE.

Faut-il toucher dedans la main ?

Quand m'épousera-t-il ?

LE DOCTEUR.

Demain.

ISABELLE.

Pourquoi différer davantage ?

Concluez notre mariage,

625   Le plus tôt vaut toujours le mieux.

L'ASTROLOGUE.

J'ai par cet art industrieux,

Du sort du mortels connaissance,

Je prédis aux uns leurs naissance.

Leurs contentement, leurs santés,

630   Leurs bonheurs et leurs dignités,

Leurs biens, la longueur de leurs vie,

La douceur dont elle est suivie.

Leurs victoires, et leurs honneurs,

Aux autres, leurs maux, leurs langueurs

635   Leurs victoires, et leurs honneurs,

Aux autres, leur mort, leurs malheurs,

Leurs déplaisirs, leurs maladies,

Leurs affronts, leurs ignominies,

La perte des biens, des honneurs,

640   Des enfants, leurs maux, leurs langueurs,

Bref le plaisir ou le désastre,

Selon l'ascendant de chaque astre.

Je ne dirai point que Crassus,

César, Néron, Déjotarus.

645   Julien l'Apostat, Décie,

Ont tous aimé l'astrologie ;

Qui portaient honneur singulier,

À ceux de ces savant métier.

Puisqu'enfin, il est trop illustre,

650   Pour vouloir tirer deux son lustre,

Et que l'éclat que j'aurais d'eux,

Ne pourrait pas me rendre heureux.

LE DOCTEUR.

Puisque vous savez chaque chose,

Permettez que je vous propose,

655   Quatre mots, afin de bien voir

Jusque où s'étend votre savoir.

L'ASTROLOGUE.

Dites, c'est ce que je demande,

Plus la question sera grande,

Plus elle aura d'obscurité,

660   Et plus par ma subtilité.

Je vous ferai voir et comprendre,

Quel homme vous aurez pour gendre

Lorsque vous m'aurez accepté.

LE DOCTEUR.

Elle a fort peu d'obscurité,

665   Mais puisque votre complaisance,

Me veut donner cette assurance,

Savoir ci-dedans ce moment

Vous pourrez avoir l'avantage.

D'avoir ma fille en mariage.

L'ASTROLOGUE.

670   La belle proposition,

Cette fantasque question,

Passe mon art et ma science,

Puisqu'en fin notre connaissance,

Ne va point jusqu'aux volontés.

LE DOCTEUR.

675   Vous ne le savez pas ? Sortez,

Portez ailleurs votre science,

Votre art, et votre connaissance.

Vous ne méritez pas l'honneur,

D'être le gendre d'un docteur.

L'ASTROLOGUE.

680   Est-il au monde une science,

Qui puisse savoir ce qu'on pense ?

Certes ce secret merveilleux,

Ne peut être commun qu'aux Dieux.

ISABELLE.

Écoute-le avec patience.

LE DOCTEUR.

685   Quelle peut être sa science ?

Puisqu'il ne connût pas son fort,

En ce qui le touche si fort.

Il nous dit que cette science,

Lui fait avoir la connaissance.

690   Du sort des mortels de leurs maux,

De leurs gloire, de leur travaux,

Et de toutes les aventures ;

Mais ce sont autant d'impostures,

Pourrait il faire pour autrui,

695   Ce qu'il ne peut faire pour lui.

L'ASTROLOGUE.

Puisque tu refuses de prendre,

Un honnête homme pour ton gendre,

Pour le prix de ta question,

Écoute ma prédiction.

700   Dedans l'an mil six cent soixante,

Tu mourras de mort violente.

Ta fille dont je ne veux point,

Peut sans se tromper du seul point

Dès maintenant être assurée,

705   De n'être jamais mariée.

ISABELLE.

Hélas !

L'ASTROLOGUE.

Si comme on peut changer,

Elle évite un si grand danger,

Puisque tu n'as pas voulu prendre,

Quelque savant homme pour gendre,

710   Pour ton malheur et pour le sien

Ton gendre Sera...

LE DOCTEUR.

Quoi donc ?

L'ASTROLOGUE.

Rien.

Il sort.

LE DOCTEUR.

Que ce dernier a de folie !

ISABELLE.

Quelle funeste prophétie !

LE DOCTEUR.

Ne me diras-tu point encor,

715   Qu'en le refusant j'ai grand tort ?

ISABELLE.

Je dis que qui refuse muse,

Que je suis la dupe et la buse,

Et vous l'ennemi de mon bien

Et que je n'espère plus rien,

720   Pourquoi faut il que sa science

Me fasse faire pénitence.

Et souffrir des maux si cuisants,

Ceux qui disent que les enfants.

Porte par des lois nécessaires,

725   Les iniquités de leur pères

L'ont dit avec grande raison.

LE DOCTEUR.

Un astrologue en ma maison ?

Ces gens sont remplis d'imposture.

ISABELLE.

Il m'eût dit ma bonne aventure.

730   Ah ! Que cette prédiction,

Va croître mon affliction.

LE DOCTEUR.

C'est par hasard quand il rencontre ;

Mais un autre déjà se montre.

SCÈNE IX.
Le Médecin, Le Docteur, Isabelle.

LE MÉDECIN.

Sans doute vous ne rebutez,

735   Tous ceux qui ce sont présentés

Que pour me faire votre gendre

J'ai peu de peine à la comprendre,

Docteur vous avez fort bien fait,

Car, Doctor doctorem decet.

LE DOCTEUR.

740   Que cet homme a mauvaise mine !

LE MÉDECIN.

Je suis docteur en médecine.

Et de ce bel art sectateur

Dont esculape fut auteur,

Tout ce que savait Hypocrate,

745   Paraxagore, Herosistrate,

Aviscenne, Serapion

Galien, et Themison,

N'approche point de ma science,

Et la parfait connaissance,

750   Que j'ai de tous les végétaux

Fait que je guéris tous les maux,

Je sais guérir l'épilepsie,

La colique, la cacquectie,

L'hydropisie, les abscès,

755   Les fièvres, et tous les accès.

La pigraine, le pleurésie,

Le pourpre, la paralysie,

L'accidentelle surdité,

Les douleurs des dents, de côté,

760   Le cancer, ainsi que l'ulcère,

Le mal de coeur, le mal de mer,

De tête, de jambes, de dos,

Nec non morbos Vevereos

Enfin...

LE DOCTEUR.

Dites je vous supplie,

765   En avez-vous pour la folie ?

LE MÉDECIN.

Non ce mal ne se peut guérir.

LE DOCTEUR.

Prenez donc garde d'en mourir.

LE MÉDECIN.

Apprends pédantesque critique,

De qui la sotte politique,

770   T'a du rendre qualifié

De nom d'homme stultifié,

Et qui me taxes de folie,

Qu'il n'est aucune maladie,

Qui ne peut abréger nos jours;

775   Sans cet art et sans son secours,

Qu'il n'est rien de sis nécessaire,

Partout où le soleil éclaire,

Que cet art a toujours été,

Omne praestnatior arte,

780   Quue sans l'aide des médecines,

Des herbes, des fleurs, des racines,

Dyrops, bolus, emulsions,  [ 8 Bolus : Terme de pharmacie. Terre argileuse colorée, qui était employée autrefois en médecine comme tonique et astringente. [L]]

Trochisques, miels, décoctions,

Poudres diatris, vomitoires,

785   Colloquite, masticatoires,

Camphre, cassonade, agaric,

Scammonée, séné, mestic  [ 9 Scamonée : Gomme-résine, très purgative, employée en médecine, dont on a deux espèces. [L]]

Jujubes, mane, capillaires,

Turbith, rhubarbe, électuaire,  [ 10 Éluctuaire : Terme de pharmacie. Médicament fait de poudres composées et aussi de pulpes et d'extraits, avec des sirops à base de sucre ou de miel. [L]]

790   Casse, jalap, et tamaris,

Totus succumberet orbis ;

Et que...

LE DOCTEUR.

Sachez Docteur de balle,  [ 11 Balle : Fig. et familièrement. Homme de balle, homme sans capacité, sans valeur ; chose de balle, chose sans mérite.]

Que c'est en vain que l'on m'étale,

795   Les effets de cet art maudit,

Que j'en sais plus que l'on en dit,

Et que je tiens la médecine,

Plus à craindre que la famine,

Que la peste, le feu, ni l'eau,

800   Qu'elle en met plus dans le tombeau,

Que toutes ces choses ensemble,

Qu'il n'est point d'art qui lui ressemble,

De plus, que qui dit médecin

Dit putréfait, dit assassin,  [ 12 Putréfait : Terme peu usité. Tombé en putréfaction. [L]]

805   Sale, meurtrier, homicide,

Homme de sang humain avide,

Homme ennemi de la santé,

Ami de la mortalité

Et qu'étant résolu de prendre,

810   Un homme de bien pour mon gendre ;

Je ferais contre mon dessein

Si je prenais un médecin.

LE MÉDECIN.

Quoi donc...

LE DOCTEUR.

Allez ailleurs vous plaindre,

Ou vous apprendrez à ma craindre.

LE MÉDECIN.

815   Toi de qui le raisonnement;

Méprise témérairement ;

Et cet art, et son excellence,

Pour punir ton extravagance,

Veuillent les Dieux, qu'un médecin

820   Soit dedans peu ton assassin.

LE DOCTEUR.

Pour un souhait aussi funeste,

Veuillent tous les Dieux que la peste,

Puisse secondant mon mon dessein

T'écouter, et sans médecin.

ISABELLE.

825   Il faut donc malgré mon envie,

Que je passe toute ma vie,

Sans avoir pu me marier ?

LE DOCTEUR.

De peur de ma mésallier,

Je souhaite et je veux, que le gendre

830   Que pour toi j'ai dessein de prendre,

Soit si charmant et si parfait,

Soit si fort selon mon souhait,

Si digne que chacun l'admire,

Que sur lui l'on ait rien à dire.

835   Ah ! Si vous aviez pu souffrir

Le dernier qui vient de s'offrir,

Il eut employé sa science,

Et la parfaite connaissance,

Qu'il a de tous les végétaux,

840   Pour me guérir de tous mes maux ;

Mais hélas !...

SCÈNE VII.
Lisandre.
Le Docteur, Isabelle.

LE DOCTEUR.

Un autre s'avance.

ISABELLE.

J'en conçois bien peu d'espérance,

Hélas ! S'il prenait cet amant,

Que j'aurais de ravissement,

845   Mais c'est en vain que je l'espère ;

LISANDRE.

Voudriez-vous être mon beau-père ?

ISABELLE.

Ah Béatrix qu'il est charmant,

S'il le refuse assurément

LE DOCTEUR.

Qu'êtes-vous ?

ISABELLE.

J'en perdrai la vie ?

LISANDRE.

850   Pour satisfaire a votre envie,

Je ne fuis ni rhétoricien,

Ni peintre, ni musicien,

Je ne fuis point dialectique,

Téméraire, ni politique,

855   Je ne suis devin, ni joueur,

Ni médecin ni harangueur,

Je ne suis indigent, ni riche,

Je ne fuis libéral, ni chiche,

Ni financier, ni magistrat,

860   Je ne gouverne point l'état.

Car peut on être quoi qu'on die,

Rhétoricien sans flatterie ?

Poète sans avoir l'esprit creux ?

Peintre, sans être ivrogne on gueux ?

865   Peut-on être dialectique,

Sans ignorer quelque rubrique ?

Il n'est point de vacation,

Exempte d'imperfection.

Est-on marchand, sans tromperie ?

870   Est-il un devin sans magie ?

Un joueur sans être blâmé ?

Est-il un médecin aimé ?

Est-on riche sans fâcherie ?

Indigent sans ignominie ?

875   De plus sans prodigalité,

A[-t-]on la libéralité ?

Est on puissant sans injustice ?

Économe, sans avarice.

Est-on sans peine magistrat ?

880   Est-on sans carnage soldat ?

Financier sans inquiétude ?

Astrologue, avec certitude ?

Ignorant, sans présomption ?

Intéressé sans passion

885   Sans être scélérat ou traître...

LE DOCTEUR.

Que Diable voulez vous donc être ?

LISANDRE.

Sachez que je suis sans défaut.

ISABELLE.

Ah voici l'homme qui vous faut,

Il ne voudrait pas vous le dire

890   S'il n'était vrai.

LE DOCTEUR.

  Je veux m'instruire

Si, ne m'impose point ; et bien

Qu'êtes-vous donc !

LISANDRE.

Je ne suis rien,

Et n'étant rien sans injustice

On ne peut m'imputer de vice ;

LE DOCTEUR.

895   Que Diable peut-on dire à rien ?

LISANDRE.

Je vous dis de moi plus de bien,

Que je ne vous en pourrais dire,

Si j'étais maître d'un Empire,

En vous disant mes faits divers,

900   Puisque l'auteur de l'univers

De rien, produisit chaque chose,

Ainsi quoi que l'on se propose,

On ne peut dire que du bien,

D'un homme qui dit qu'il n'est rien.

LE DOCTEUR.

905   Ce rien me surprend et m'étonne,

ISABELLE.

En effet sa raison est bonne

On ne peut dire que du bien

D'un homme qui dit qu'il n'est rien,

LISANDRE.

Et pour vous le faire comprendre,

910   Qu'est-il de plus grand q'Alexandre

Rien ; de plus l'âge que Caton ?

Rien ; de plus docte que Platon ?

Rien ; de plus beau que l'artifice ?

Rien ; de plus grand que la Juftice ?

915   Rien ; de plus vaste que les Cieux ?

Rien ; de plus parfait que les Dieux ?

ISABELLE.

Rien ; de plus heureux qu'une vie,

D'un bon mariage suivie ?

LISANDRE.

Rien ; c'est pourquoi vous voyez bien

920   Qu'il n'est rien de plus grand que rien.

ISABELLE.

C'est par là que la prophétie

De l'astrologue est accomplie.

LE DOCTEUR.

Moi qui croyait venir à bout

De répondre à tout et sur tout,

925   Je vois que quoi que je propose,

Loin de répondre a chaque chose,

Je ne saurais répondre a rien.

Puisqu'il n'est rien, je vois fort bien

Qu'on ne lui peut sans injustice,

930   Imputer ni défaut ni vice.

Trouverais-je un moyen,

De dire quelque chose à rien ?

Mais non il ne m'est pas possible,

Cette entreprise est trop pénible.

935   J'entreprendrais sur les esprits

Dont nous lisons leur beaux écrits,

Puisqu'il est certain qu'[E]uripide,

Sophocle, Homère, Thucydide.

Diogène, Tertullien.

940   Acurse, Balde, Théodose,

Ont tout parlé de quelque chose.

Et pas un n'a parlé de rien,

C'est pourquoi ce premier moyen.

Me fournit point de quoi répondre[.]

945   Toutefois si pour le confondre,

Au défaut de quelque ancien,

Me voilà plus surpris de rien.

Que quatre autre chose.

Car enfin sur ce qu'il propose,

950   Toute ma science se perd,

Et cet homme m'a pris sans vert,

Plus je songe à ce nouveau gendre,

Moins je vois par où me défendre

De m'acquitter de mon serment,

955   Le Ciel le veut assurément.

L'astrologue la su prédire,

Rien... sur rien je n'ai rien à dire,

Allez je vous rendre heureux

Et vous aurez selon mes voeux,

960   Demain ma fille en mariage

Aussi bien mon serment m'engage.

LISANDRE.

Que vous dois-je point ; enfin

J'ai pourtant été le plus fin.

À Isabelle.

Serez-vous à mes voeux contraires.

ISABELLE.

965   Je veux tout ce que veut mon père.

LE DOCTEUR.

Rentrons vous autres fongez bien,

À ce que vous direz de Rien.

 


EXTRAIT DU PRIVILÈGE DU ROI.

Par grace et privilège du Roi donné à PAris le 3 mai 1660 signé par le Roi en son conseil Guitonneau, il est permis à GUILLAUME DE LUYNE Librauire Juré de notre bonne ville de Paris, de faire imprimer une pièce de théâtre intitulée Le Mariage de Rien, pendant sept années, et défense sont faites à tous autres de l'imprimer vendre ou débiter d'autre impression que celle de l'exposant, à peine de mille livres d'amende, de tous dépens, dommages, intérêts, comme il est plus au long porté par lesdites lettres.

Les exemplaire ont été fournis.

Registré sur le livre de la Communauté des libraires le 5 mai 1660.

Signé JOSSE Syndic.

Achevé d'imprimé le 10 mai 1660.

Notes

[1] Vacation : Profession, métier (vieilli en ce sens). [L]

[2] Jupin : autre nom de Jupiter, Dieu du ciel.

[3] Léthe : Un des fleuves de l'Enfer.

[4] Flamberge : Mettre flamberge au vent, tirer son épée ; et fig. faire bravade. [L]

[5] Spélonque : Caverne, antre. [L]

[6] Tarquiner : licence poétique. Tarquin, dernier roi de Rome et tyran.

[7] Rebuter : Rejeter avec dureté. [L]

[8] Bolus : Terme de pharmacie. Terre argileuse colorée, qui était employée autrefois en médecine comme tonique et astringente. [L]

[9] Scamonée : Gomme-résine, très purgative, employée en médecine, dont on a deux espèces. [L]

[10] Éluctuaire : Terme de pharmacie. Médicament fait de poudres composées et aussi de pulpes et d'extraits, avec des sirops à base de sucre ou de miel. [L]

[11] Balle : Fig. et familièrement. Homme de balle, homme sans capacité, sans valeur ; chose de balle, chose sans mérite.

[12] Putréfait : Terme peu usité. Tombé en putréfaction. [L]

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