LES LACÈNES

OU LA CONSTANCE

TRAGÉDIE

M. DC. I.

AVEC PRIVILÈGE DU ROI.

Par Antoine de Montchrestien, sieur de Vasteville.

À ROUEN, Chez JEAN PETIT.


Texte établi par Ernest Fièvre décembre 2018

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 26/04/2019 à 19:47:10.


AU LECTEUR.

C'est ici la fin de Cléomène, homme certes digne d'être Roi de Sparte, et celle de ses compagnons, dignes aussi de lui être compagnons. Tu peux y voir combien la discipline augmente le courage, et combien le courage honore la discipline. Et davantage encor, comme les femmes qu'on estime naturellement timides, à l'imitation de leurs maris et parents font paraître une constance qui ne cède en rien à celles des hommes plus généreux. Dont tu pourras apprendre qu'une bonne âme est plantée en si ferme assiette, que nul accident de fortune ne peut l'ébranler, et que les traits du malheur tombent tous rebouchés aux pieds de la vertu, sans la blesser en aucune sorte. La Tragédie te dira le reste ; tourne le feuillet et la lis.


ÉPIGRAMME.

Ô fortune cesse ta rage ;

Quel bien en peux-tu acquérir,

Puisque tu connais mon courage,

Et que je sais qu'il faut mourir ?

Ainsi disait dedans son coeur

Cléomène en valeur extrême ;

Qui, vaincu, se rendit vainqueur

De la fortune et de soi-même.


ENTREPARLEURS

OMBRE.

CLÉOMENE.

PANTHÉE.

CHOEUR.

CRATESICLEA.

ARCHIDAMIE.

STRATONICE.

LÉONIDAS.

AGIS.

PAUSANIAS.

PHÉAX.

DAMOISELLE.

PTOLOMÉE.

MESSAGER.

Texte tiré de LES TRAGÉDIES DE ANT. MONTCHRÉTIEN sieur de Vasteville, Rouen, Jean Petit, 1601, pp. 115-178 [BnF YF-2083-2084]


ACTE I

OMBRE.

Grand Roi dont la valeur qui n'a point de pareille,

Comble le coeur de crainte, et l'Esprit de merveille,

Écoute encor un coup ton cher Théricion,   [ 1 Théricion : ami de Cléomène. Il s'était suicidé pour l'honneur. [EF] ]

Qui contre ton vouloir suivant sa passion

5   Enfonça son épée en sa forte poitrine ;

Qui soupira son âme aux bords de la marine ;   [ 2 Marine (aux bords de la) : Au bord de la mer. [EF]]

Qui faisant réussir en effet son discours,

Pour allonger sa gloire abrégea ses beaux jours.

Que si le souvenir de ces choses te touche,

10   Donne quelque créance aux propos de sa bouche,

Tristes avant-coureurs de ta prochaine fin.

S'il m'est permis d'ouvrir les secrets du Destin,

Pour te les déceler, doux objet de mon âme :   [ 3 Trame (tu couperas la... de tes jours) : tu te tueras. [EF]]

Avant qu'il soit longtemps tu couperas la trame

15   De tes jours malheureux, et maudira le sort,

N'ayant ensemble joint ta déroute et ta mort ;

Alors que je te tins ce discours mémorable :

Fuirons-nous maintenant une mort désirable,

Qui nous fait pour l'honneur mépriser le danger,

20   Pour aller vivre serfs sur un bord étranger ;   [ 4 Serfs : qui n'est pas libre et dépend d'un maître. [FC]]

Mais y mourir plutôt, privés d'honneur funèbres,

Et cachés noms et corps sous l'oubli des ténèbres.

Las où tend notre cours ! Fuyons-nous le trépas,

Ou bien si devers lui nous adressons nos pas ?   [ 5 Devers lui : vers lui. [CSP]]

25   Puisqu'il se vient offrir plus avant ne t'éloigne,

Pour le trouver ailleurs avec honte et vergogne.   [ 6 Vergoigne : vergone = honte. [F]]

Ou si ta qualité permet de recourir,

À ceux qui maintenant te pourraient secourir,

Et d'aller courtiser les Mignons d'Alexandre ;   [ 7 Mignons : Favoris d'amitié ou d'amour. [F]]

30   Encore vaut-il mieux librement s'aller rendre

Au vainqueur Antigone, homme plein de valeur,   [ 8 Antigone : Antigonos II Doson, Roi de Macédoine, défit Cléomène. [Mic]]

Que d'un autre servage accroître ton malheur :

Ce Prince aussi courtois après une victoire,

Qu'il est fier au combat, remettant en mémoire

35   Tant de bons citoyens par toi seul conservés,

Et tant d'exploits guerriers par ton bras achevés,

Devant qu'il eût vaincu ton vainqueur exercite,   [ 9 Exercite (vainqueur) : armée qui était vainqueur. [SP]]

Te fera traitement sortable à ton mérite.   [ 10 Sortable à ton mérite : qui convient à ton mérite. [FC]]

La Fortune préside aux choses d'ici-bas,

40   Mais surtout son pouvoir se fait voir aux combats ;

Où la seule vertu demeurant toujours une,

Gagne ordinairement cédant à la Fortune.

Que si tu ne veux point t'engager à ce Roi,

Que la faveur des Cieux élève dessus toi ;

45   Ou bien si ton courage enflé de jeune audace,

Ne quitte la victoire abandonnant la place,

Retente derechef un combat hasardeux ;   [ 11 Derechef : de nouveau. [Acad.]]

Mais pour un ne te rends inférieur à deux :

Antigone vaut mieux que ne fait Ptolomée.   [ 12 Ptolomée : Ptolomée IV Philipator. Cléomène s'étant réfugié chez lui, fut emprisonné. [EF]]

50   Ne m'allègue jamais ta mère bien-aimée,

Ni que pour t'acquitter vers elle du devoir,

Dessus le Nil fécond il te faut l'aller voir :

Tu lui seras vraiment un spectacle agréable,

Alors que de tous points devenu misérable,

55   De Prince poure esclave, et de maître servant,   [ 13 Poure : Pauvre. [Nic]]

Tu la feras mourir mille fois en vivant.

Il vaut donc mieux, grand Roi qu'uniquement j'honore,

Pendant que nous voyons Lacédémone encore,   [ 14 Lacédémone : Autre nom de Sparte. [T]]

Et que le Ciel ami nous arme encor la main,

60   Tirer quand et le sang notre âme hors du sein :   [ 15 Quant et : avec. [L]]

Notre terre à nos os sera bien plus légère,

Qu'une terre ennemie, infidèle, étrangère.

Je conseillai cela ; mais tu ne m'en crus pas :

Nul ne se doit tuer pour fuir au trépas,

65   Dis-tu demi-fâché, on ne me peut distraire

Du chemin entrepris par nul avis contraire.

Tu te paissais d'espoir, mais l'espoir te déçut :   [ 16 Paissais (tu te) : tu te nourrissais. [T]]

Je courus à la mort, et la mort me reçut ;

Elle t'ouvre les bras, ô mon cher Cléomène,

70   Et quand et toi les tiens au sépulcre elle mène :

Mais de l'honneur de tous elle prend tant de soin,

Qu'elle vous fait finir les armes dans le poing.

Va donc et les anime à rompre leur servage,

Ô l'Astre des Guerriers allume leur courage ;

75   Et toi qui n'as en toi rien plus grand que le coeur,

Si vif on t'a vaincu, mourant reste vainqueur.

Je me tais ; car le Ciel me défend la parole :

Tu t'efforces en vain d'embrasser mon idole,   [ 17 Idole : ici, vaine image, l'ombre d'un mort. [F]]

Il ne me reste plus de ce corps que j'avais,

80   Que cette Ombre légère et cette faible voix,

Qui dans les champs d'Élise où seul je me promène ;   [ 18 Élize (les champs d') : Les champs Élisées, Lieu réservé aux âmes des gens de bien. [T]]

Appelle incessamment par son nom Cléomène.   [ 19 Cléomène : Cléomène III ,Roi de Sparte, prisonnier en Égypte où il se suicida. [EF]]

CLÉOMENE.

L'Amitié des mortels par la mort ne meurt point,

Quand les noeuds de la foi leurs âmes ont conjoint :   [ 21 Conjoint (ont) : ont unis. [L]]  [ 20 Foi : Ici fidélité. [SP]]

85   Mais elle suit leur Ombre à l'infernale rive,

Lorsque leur froide cendre à son sépulcre arrive.

On dit que dans Léthés on noie tout souci,   [ 22 Léthés : le Léthé, fleuve des Enfers, boire son eau faisait tout oublier. [L]]

Mais celui des Amis ne s'éteint pas ainsi.

Mon cher Théricion m'en porte témoignage :

90   Car lui qui par sa mort me montra son courage

Est naguère venu s'offrir devant mes yeux,

Lorsqu'ils étaient bandés d'un somme oblivieux :   [ 23 Somme oblivieux : sommeil qui fait tout oublier. [R]]

Son port étant dolent, ses yeux cavés de larmes,   [ 24 Port : maintien. [Acad]]

Son front tel que la Lune alors que par les charmes

95   Des Thessales sorciers, une horrible pâleur   [ 25 Thessales : de Thessalie, au nord de la Macédoine dont elle fut une province. [T]]

De rouge entremêlée, a terni sa couleur.

Ses os perçant la peau blanchissaient de la sorte,

Que ferait le squelet d'une personne morte :   [ 26 Squelet : squelette, tous les os d'un corps mort privé de sa chair dans son état naturel. [L]]

À peine il se portait sur ses tremblants genoux,

100   Et ses pieds incertains vacillaient à tous coups.

Lors mes yeux chatouillés d'une obscure lumière,

Ouvrirent en sursaut leur humide paupière :

Je le connus pourtant ; mais le voyant ainsi,

Mon front en devint pâle et mon Esprit transi ;

105   Mon courage perdit sa naturelle audace,

Je sentis par mes os s'écouler une glace,

Et tremblai sous l'accès de cet étonnement,

Comme fait un fiévreux en son froid véhément.

L'effroi demi passé, de près il se présente ;

110   Je le veux embrasser, mais en vain je le tente ;

Et plus pour cet effet je me porte en avant,

Son corps fuit de ma main comme une ombre de vent.

Ainsi trompé d'espoir je pouvais à grand peine,

De mes poumons serrés tirer un peu d'haleine ;

115   Et tremblant tout de peur je pensais que dès lors,

Mon âme dût sortir de la prison du corps :

Mais sa voix la retint proférant un langage,

Qui ensemble me donne et m'ôte le courage ;

Et qui m'assure encor qu'en me désespérant,

120   Je dois bientôt mourir, et revivre en mourant.

Ô Discours et fâcheux et plaisant tout ensemble,

Par toi je suis hardi, par toi-même je tremble ;

Non, je ne tremble point ; tu m'augmentes plus fort

Le désir de mourir en m'annonçant la mort.

125   Puisque tu me promets que ma valeur extrême,

Son immortalité doit prendre en la mort même :

À ce dernier secours il faut donc recourir ;

Celui n'a bien vécu qui craint trop de mourir.

PANTHÉE.

Que dis-tu là mon Prince ? Hé ! Que penses-tu faire ?

CLÉOMENE.

130   Je veux en me tuant m'ôter hors de misère.

PANTHÉE.

Si tu suis ton dessein, qu'espèrera donc plus

Ta Sparte, en te voyant dans la tombe reclus ?   [ 27 Sparte : Ancien nom de Lacédémone, capitale de la Laconie, dont Cléomène était Roi. [T]]

Et quel autre pourra relever son courage ?

Briser le joug cruel de son honteux servage ?

135   Ordonner au combat ses généreux Guerriers,

Si ce n'est en bonheur en valeur les premiers ?

Vaincre ses Ennemis, qui plus par destinée,

Que par force et vertu gagnèrent la journée ?

Et qui dis-je à son front rendra le Laurier vert,

140   S'elle perd son grand Roi ? Si son grand Roi la perd ?   [ 28 S'elle : si elle, évite le hiatus. [EF]]

CLÉOMENE.

Elle m'a jà perdu, je l'ai déjà perdue.   [ 29 Jà : déjà. [FC]]

PANTHÉE.

L'heure est donques par moi vainement attendue,   [ 30 Donques : donc. [L]]

Où je me promettais de voir ses Étendards,

Arborés derechef au milieu des soldats,   [ 31 Dererchef : de nouveau, une seconde fois. [L]]

145   Menacer de leur branle Argos et Sycionne ?   [ 33 Argos et Sycionne : Argos et Sicyone, Villes du Péloponèse, ennemis de Sparte. [T]]  [ 32 Branle : menacer de leur branle = Menacer par leur mise en mouvement. [FC]]

Il faut user du temps comme le Ciel l'ordonne ;

Nous pourrons à la fin mettre au sein de la mer,

La flotte qu'on promet à ton secours armer.

CLÉOMENE.

Ne t'en remets plus là, vaine est cette assurance,

150   Et le seul désespoir reste à notre espérance.

Devais-je aussi penser qu'un Roi voluptueux,

Voulût faire du bien à des gens vertueux ?

Qu'un Roi qui n'ouït onq' le cliquetis des armes,   [ 34 Onq : onc = onques c.a.d. jamais. [Aca]]

Osât bien se trouver au hasard des alarmes ?

155   Qu'un Roi qui seulement entre les femmes vaut,

Allât tout des premiers à quelque rude assaut ?

Il désire plutôt de tous nous se défaire :

Le vice est de tout temps à la vertu contraire.

Ne te souvient-il pas d'un de ces bons valets,

160   Qui s'en vint avant-hier nous voir en ce palais ?

D'un front masqué de feinte il me fit cent caresses,

Il me promit des yeux cent faveurs tromperesses,   [ 35 Tromperesses : trompeuses. [EF]]

Bons Dieux qu'il me donna d'eaux bénites de Cour !  [ 36 Court (eaux bénites de) : eaux bénite de Cour, plutôt que de Court. [EF]]

Mais en se retirant il s'arrêta tout court,

165   Quand il fut à la porte : ô Garde peu soigneuse

Veillez mieux (ce dit-il) cette bête hargneuse,   [ 37 Ce dit-il : Se dit-il, plutôt que ce dit-il. [EF]]

Ce Lion furieux, car s'il pouvait sortir

Vous-même en sentiriez le premier repentir :

Il se pensait tout seul ; au pas je me retire,

170   Et sur un tel discours je ne pouvais rien dire,

Sinon que l'on ne voit aux royales maisons,   [ 38 Maisons (royales) : maisons qui apartiennent au Roi. [L]]

Pratiquer aujourd'hui que force trahisons :

Que les plus gens de bien y ont moins d'assurance :

Qu'en vain aux Courtisans on met son espérance,

175   Vu que le plus souvent ils promettent confort

À celui qu'en leur coeur ils souhaiteraient mort.

PANTHÉE.

Ô Monstres de la Cour, Sirènes charmeresses   [ 39 Charmeresses (Siènes) : Sirènes enchanteresses. [SP]]

Vous cachez notre mort sous des feintes promesses ;

Comme faisaient jadis les filles d'Achelois,   [ 40 Achelois (les filles d') : les filles du fleuve Achéloüs = les sirènes. [T]]

180   Qui trompaient les Nochers des douceurs de leur voix.   [ 41 Nochers : pilotes. [FC]]

Les Rochers Capharès, les Syrtes sablonneuses,   [ 43 Syrtes : Nom ancien de deux golfes que forment la Méditerranée sur la côte septentrionale de l'Afrique entre la Cyrénaïque et le cap Hermaeum. [L]]  [ 42 Capharès (Rochers) : Le dictionnaire Bouille note l'existence d'un Cap de Capharée où la tempête aurait dispersé les grecs au retour de Troie. [EF]]

Aux pauvres navigueurs ne sont tant périlleuses ;   [ 44 Navigueurs : navigateurs. [EF]]

Qu'est à l'homme d'honneur un Courtisan accort,

Qui lui promet la vie et lui donne la mort.

CLÉOMENE.

185   Qui libre en la maison des Rois fait son entrée,

Dès l'huis la servitude a toujours rencontrée :

Et si quelqu'un y veut garder sa liberté,

Il va forgeant les fers de sa captivité :

Mais il faut donner ordre, aventureux Panthée,

190   Qu'elle ne soit aux Grecs plus longuement ôtée,

Par des Égyptiens mols et efféminés,

Plus à leur volupté qu'à la gloire adonnés.

Après que cent périls a couru notre vie,

Par des mignons de Cour doit-elle être ravie ?   [ 45 Mignons de Cour : Favoris d'amitié ou d'amour. [F]]

PANTHÉE.

195   Quel remède y peut-on apporter désormais ?

CLÉOMENE.

La fortune un bon coeur n'abandonne jamais.

PANTHÉE.

Mais souvent ses desseins sans fruit elle veut rendre.

CLÉOMENE.

C'est assez aux grands faits que d'oser entreprendre.

PANTHÉE.

Oser et ne rien faire apporte du malheur.

CLÉOMENE.

200   Oser, quoi qu'on ne fasse, est digne de valeur.

PANTHÉE.

À l'effet seulement les courages se montrent.

CLÉOMENE.

La valeur et l'effet toujours ne se rencontrent.

PANTHÉE.

La valeur n'est donc lors qu'une témérité.

CLÉOMENE.

Si son succès n'est tel qu'elle l'a mérité,

205   Il s'en faut prendre au Sort, dont la chance perverse

Les plus sages conseils le plus souvent renverse.

PANTHÉE.

Un conseil sans succès est d'un chacun blâmé.

CLÉOMENE.

Un bon conseil par là ne doit être estimé ;

Car on peut à propos désigner quelque chose,

210   Dont contre le projet la fortune dispose :

En la volonté seule et non pas au pouvoir,

Se doivent établir les règles du devoir.

PANTHÉE.

Mais ne connais-tu pas que notre renommée,

Par la voix du public est en tous lieux semée ;

215   Et qu'on ne peut forcer les divers jugements,

Qui se forment toujours sur les événements.

CLÉOMENE.

Quand le Soleil se lève à sa course première,

S'opposent des brouillards empêchant sa lumière ;

Mais ils ne peuvent pas longuement l'offusquer.

220   Tout de même l'on voit le rire et le moquer

D'un tas de médisants, empêcher que la gloire

Des hommes vertueux ne soit à tous notoire :

Mais enfin leur honneur devient tant plus luisant,

Que leur malignité veut l'aller détruisant.

225   À ce coup, mon Panthée, il me faut faire en sorte,

Que par le fer tranchant je m'ouvre cette porte.

Moi qui cent et cent fois mis en route un Arat ;   [ 46 Arat : Aratus, roi de Sicyone, ennemi de Cléomène. [MIC]]

Moi qui fus la terreur du peuple trop ingrat

De Corinthe et d'Argos ; moi que les gens étranges   [ 47 Étranges (gens) : gens étrangers. [FC]]

230   Levèrent jusqu'au Ciel sur l'aile des louanges ;

Moi qui d'un coeur plus grand que n'était ma Cité,

Vainquis et mon bonheur et mon adversité ;

Moi qui ne voulus onq' aux ennemis rendre,

Saurais-je par la mort de la mort me défendre ?

235   À nous qui par le fer triomphâmes de tous,

Il appartient sans plus de triompher de nous :

Car ce vil populaire acquerrait trop de gloire,

De gagner sans combattre une telle victoire.

PANTHÉE.

S'il faut en venir là, me voici prêt, grand Roi,

240   D'employer mon courage à l'acquit de ma foi :   [ 48 Acquit (à l'...) de ma foi : comme garant de ma foi. [SP]]

Ma valeur mille fois aux hasards éprouvée,

Au plus fort des dangers plus grande s'est trouvée.

Me commandasses-tu d'affronter l'Ennemi,

De le combattre seul, de me jeter parmi,

245   Portant sa mort au poing et sa haine au courage,

Je le ferai tomber s'il montre le visage :

Je lui ferai sentir quelle force à mon bras,

Quand il faut renverser tes ennemis à bas.

CLÉOMENE.

J'ai trop d'expérience, ô généreux Panthée,

250   De ta fidélité, de ta force indomptée :

Tous connaissent assez qu'il ne fut onq guerrier,

Qui pût rendre son chef si digne du Laurier

Acquis par la valeur au péril des alarmes,

Que toi l'unique honneur des vertus et des armes.

255   Cela me fait t'ouvrir mon conseil plus secret,

Comme à celui qui n'est moins vaillant que discret :

Discret pour le celer, vaillant pour l'entreprendre.

Avant que rien tenter il convient faire entendre

Mon dessein à nos gens, afin que d'un accord

260   Ils soient prêts à donner et recevoir la mort.

PANTHÉE.

Mais mourrons-nous ainsi sans venger nos outrages ?

CLÉOMENE.

Non, non, il faut premier décharger nos courages.

PANTHÉE.

Ces Braves de la Cour ne s'en moqueront pas.

CLÉOMENE.

Chacun par quelque mort signale son trépas.

265   Faisons de ces muguets à Pluton sacrifice ;   [ 50 Pluton : Dieu des Enfers. [T]]  [ 49 Muguets : galants auprès des Dames. [FC]]

Épandons-lui leur sang pour le rendre propice.

PANTHÉE.

Je ne vois nul moyen de nous sortir d'ici.

CLÉOMENE.

Ne te travaille point, j'en prendrai le souci.

PANTHÉE.

D'où nous fournirons-nous des armes nécessaires.

CLÉOMENE.

270   Il faut les arracher des mains des adversaires.

PANTHÉE.

Mais n'ont-ils pas toujours l'oeil sur nous et sur toi.

CLÉOMENE.

D'un visage joyeux je feindrai que le Roi

Ému de nos malheurs, gagné par mes prières,

Après tant de longueurs, de langueurs, de misères,

275   D'angoisses, de travaux et de tourments divers,

Supportés sur le Nil par quatre longs hivers,

M'a mandé des présents, gage de délivrance,

Nous nous pourrons alors servir de l'ignorance,

Des soldats nos geôliers, qui sans s'en défier,

280   Me voyant une fois aux Dieux sacrifier,

Jugeront à l'instant ma feinte véritable :

Le sacrifice fait, on couvrira la table,

Nous les ferons bien boire, et puis nous les prendrons,

Et de tout le logis maîtres nous nous rendrons :

285   Pour colorer le fait, que ma Mère le croie,

Qu'elle en face la fête avec un feu de joie ;

De sorte que ce bruit par la ville épandu,

Soit encor qu'il soit faux vraisemblable rendu.

PANTHÉE.

Ô Mars Dieu nourricier de la race Spartaine,   [ 51 Spartaine : de Sparte. [FC]]

290   Inspirant ce dessein à notre Capitaine,

Donne à nous ses soldats de bien l'exécuter,

Puisque sous ta faveur nous l'osons attenter.

Allume dans nos coeurs une si vive audace,

Qu'on en voye l'éclair sortir de notre face,   [ 52 Voye : voie, nous laissons le Y pour marquer que le mot a deux pieds. [EF]]

295   Le foudre de nos mains ; si bien qu'en notre effort,

Nous ne donnions un coup qu'il ne donne la mort.

Que s'il nous faut mourir en si belle entreprise,

Chacun pour son honneur tous les hasards méprise ;

Et faisant à l'envie l'acquit de son devoir,   [ 53 Acquit (faisant à l'envie l'...de son devoir) : s'acquittant au mieux de son devoir. [SP]]

300   Montre que son courage est plus que son pouvoir :

Afin qu'ayant rendu mainte preuve honorable,

D'une valeur extrême est toujours mémorable,

On sache qu'en mourant la gloire ne meurt pas,

Mais que lorsqu'on meurt bien elle naît du trépas.

CHOEUR.

305   Tout homme qui connaît que sa vie est mortelle,

Et qu'il vaut mieux mourir que vivre malheureux,

Au plus fort du péril devient plus généreux,

Aspirant par la mort à la gloire éternelle.

     

Il désire un trépas par lequel il veut vivre,

310   Il abhorre la vie avec laquelle il meurt ;

Et des plus grands malheurs ne redoutant le heurt,

Où le Destin le mène il ne craint de le suivre.

     

Tandis qu'il peut bien vivre il a de vivre envie ;

Sitôt qu'il ne le peut, il cherche un beau mourir :

315   Sachant que sa vertu qui ne saurait périr,

Au milieu de sa mort prendra nouvelle vie.

     

S'il est enfin vaincu d'un autre ou de soi-même,

Qu'on s'en prenne au malheur non à sa lâcheté ;

Car s'il perd la victoire il n'est pourtant dompté ;

320   En l'extrême péril sa vigueur est extrême.

     

Parmi les mouvements son âme ne chancelle ;

Lorsque plus il doit craindre il est plus résolu :

S'il a fallu mourir, mourir il a voulu ;

La mort plus volontaire il juge la plus belle.

     

325   Que l'honneur a de force en l'âme généreuse !

Que l'âme généreuse a de force à l'honneur !

Pour lui tous les malheurs ne lui sont que bonheur,

Fortune ne pouvant la rendre malheureuse.

     

Entre ses belles fleurs la Gloire est une Rose,

330   Dont chacun à l'envi va disputant le prix :

Aussi pour la prise il met tout à mépris,

Et voudrait l'acquérir en perdant toute chose.

     

Ce plaisir déplaisant, ce tourment honorable,

Fait trouver le travail plus doux que le repos :

335   Il rend les plus pesants allègres et dispos,

Pour gagner sur le temps un renom perdurable.

     

Ô beau Coeur de nos coeurs, belle âme de nos âmes,

Par toi l'homme mortel s'élève dans les Cieux :

Hercule étant brûlé, s'assit au rang des Dieux ;

340   Pour devenir plus qu'homme il faut sentir tes flammes.

     

Notre Corps qui n'est rien qu'une masse de terre,

Jamais sans ton secours n'aspire à rien de beau :

Il ne sert à l'Esprit que d'un vivant Tombeau,

Qui blanc par le dehors rien que des os n'enserre.

     

345   Mais si la Gloire un coup anime son courage,

Il ne pensera plus qu'à la seule vertu :

Le vice étant en lui par lui-même abattu,

Il fera du profit de son propre dommage.

     

Encor que tout le monde à lui nuire s'apprête ;

350   Sa face de couleur on ne verra changer ;

Ains demeurera tel au milieu du danger,   [ 54 Ains : mais. [L]]

Que fait le bon Pilote au fort de la tempête.

     

ACTE II

Cratésicléa, Choeur, Archidamie, Stratonice.

CRATESICLEA.

Grands Dieux qui dessus nous tant de biens épandez,

Que par leur multitude ingrats vous nous rendez,

355   Je me trouve égarée au milieu des Dédales,   [ 55 Dédales : Lieux où on se perd , à cause de l'embarras des détours. [Acad]]

De vos douces faveurs et grâces libérales ;

De sorte que je laisse à faute de discours,

Votre honneur sans honneur, sans los votre secours.   [ 56 Los : louanges. [FC]]

Mais vous qui connaissez nos secrètes pensées,

360   Lisez dedans mon coeur les Grâces amassées,

Que je ne puis éclore, afin que mon devoir

Soit mesuré, grands Dieux, avecques mon pouvoir ;

Que ferais-je aussi bien en vos faveurs étranges.

Sinon en vous louant amoindrir vos louanges ?

365   Faisant donc maintenant ce que faire je puis,

Je m'acquitte vers vous et quitte je ne suis.   [ 57 Quitte : libéré de ma dette. [L]]

Je vous devrai toujours ce qu'ores je vous paye,   [ 58 Ores : maintenant. [SP]]

Encor qu'à le payer tous les jours je m'essaye.

Puisqu'encor une fois vous vous tournez vers nous,

370   Apaisant la rigueur de vos justes courroux,

Exercés sur nos chefs du depuis quatre années :   [ 60 Depuis (du) : depuis. [FC]]  [ 59 Chefs : têtes. [F]]

Puisque nos peines sont à ce point terminées ;

Puisque la liberté nous doit tirer d'ici,

Puisque de nos douleurs on prend quelque souci ;

375   Puisque notre malheur le Roi d'Égypte touche,

Et que tant de soupirs semés par notre bouche ;

N'ont été vainement épandus dans les Cieux,

Mais ont enfin ému les hommes et les Dieux ;

Le doux vent d'un Espoir rallume mon courage,

380   Malgré nos ennemis, malgré toute leur rage,

Ma Sparte reprendra derechef sa vigueur,

Ses Lois, l'autorité ; ses Gensdarmes, le coeur,   [ 61 Gensdarmes : Corps de cavaliers pesamment armés. [SP]]

Du peuple achaïen les villes conjurées,   [ 62 Achaïen (peuple) : Ancienne province de la Grèce entre l'Épire et la Thessalie. [T]]

Se pourront repentir de s'être parjurées.

385   Peuple aveuglé d'erreur qui libre t'es soumis

Aux ennemis communs, pour nuire à tes amis :

Et toi méchant Arat auteur de nos misères,

Vous nous serez un jour vassaux et tributaires ;

J'espère que des miens vous recevrez la loi,

390   Après avoir aux miens manqué de bonne foi.

Qui voudrait désormais à cela contredire ?

Et qui s'affranchira des lois de ton Empire,

Ô brave Cléomène unique Enfant de Mars,

Qui pourra soutenir le choc de tes soldats ;

395   Puisqu'Antigone est mort, et que ton Ptolomée

Te donne liberté, te promet une armée ?

Les plus forts ennemis te céderont le lieu,

Sitôt qu'ils te verront marcher ainsi qu'un Dieu,

Au front de l'avant-garde ou bien de la bataille,

400   S'il s'en trouve quelqu'un qui t'attende ou t'assaille,

Étonné de ta face et de ton brave port ;

Il fuira le combat pour éviter la mort :

Les Palmes sous tes pas alors on verra naître,

Et ta main valeureuse aux armes bien adextre,   [ 63 Adextre : adroite. [T]]

405   Ne se lassera point de planter des Lauriers,

Honorables témoins de tes gestes guerriers.

Toi qui conduis le jour fais que cette journée,

Dessus notre horizon soit bientôt ramenée :

Ainsi de ta carrière étant déjà lassé,

410   Sois-tu de l'Océan doucement caressé ;

Et Thétis tous les soirs baille aux moites Phorcides   [ 65 Phorcides : Les Grées, filles de Phorcus, fils de la mer et de la terre. [T]]  [ 64 Thétis : Déesse de la Mer, Mère d'Achille. [L]]

Ton char pour le loger dans leurs antres humides.

Je jouis cependant de ce beau jour ici,

Qui fait naître ma joie et mourir mon souci.

415   Ô filles l'ornement et la gloire de Sparte,

Faites qu'ores le deuil de vos âmes s'écarte :

Arrêtez avec moi le courant de vos pleurs,

Les chardons sont passés venez cueillir les fleurs.

Car le temps est venu qui s'est tant fait attendre,

420   Où vos joyeux ébats il vous convient reprendre,

Vos coeurs soient désormais plus que jamais contents,

Après un long hiver entrez dans le Printemps,

Si le bien et le mal tour à tour on possède,

C'est bien raison qu'à l'un l'autre aujourd'hui succède.

425   J'imagine déjà de vous voir bras à bras,

Tâcher d'une secousse à vous jeter à bas,

Donner le croc en jambe à ta chère compagne,

Pour lui faire du corps mesure la campagne.

Je vous vois sur Eurote aux rivages sacrés,   [ 66 Eurote : fleuve de Sparte]

430   D'un mouvement gaillard fouler l'herbe des prés,   [ 67 Gaillard : vigoureux. [SP]]

Et d'un pied bondissant tomber à la cadence.

Je vois d'autre côté entourer votre danse

À nos jeunes garçons, dont le brave troupeau

Contemple vos corps nus et ce qu'ils ont de beau ;

435   Tandis que vous ballez ainsi que belles Fées,   [ 68 Baller : danser. [L]]

À tétins découverts et tresses décoiffées.   [ 69 Tétin : Le bout de la mamelle, soit chez les femmes, soit chez les hommes.]

Mes filles aujourd'hui ces biens nous sont rendus,

Agréables tant plus qu'ils sont moins attendus.

Faites retentir l'air d'un Cantique de joie,

440   Qu'un doux feu d'allégresse en vos faces on voie,

Nous rentrerons bientôt en notre liberté,

Et peu de jours après dedans notre Cité.

CHOEUR.

Dormons-nous ? Veillons-nous ? Déesse désirée,

Qui t'es par un longtemps loin de nous retirée,

445   Viens-tu donc nous revoir ? Ô douce Liberté,

En nous ôtant ton bien tout bien nous fut ôté,

Nous redonnant ton bien tout bien on nous redonne.

CRATESICLEA.

Filles chantez Io ; le Roi d'Égypte ordonne,   [ 70 Io : Fille d'Inachus, changée en vache, redevint femme, puis déesse des Égyptiens. [T]]

Que mon fils Cléomène et les autres Spartains

450   Se tiennent du secours à l'avenir certains.

CHOEUR.

Mais qui s'y peut fier après tant de promesses,

De serments violés, de faveurs tromperesses ?

Comme a pu devenir ce Prince homme de bien,   [ 71 Comme : comment. [SP]]

Qui tout le temps passé montra ne valoir rien ?

CRATESICLEA.

455   Dieu change en peu de temps le vouloir des Monarques.

CHOEUR.

Mais, Madame, avez-vous reconnu quelques marques

Dont on puisse juger qu'il soit ainsi changé ?

Il a par tant de fois Cléomène outragé,

Contre le droit des Gens et la foi d'hostelage ;   [ 72 Hostelage (la foi d') : l'assurance de l'hospitalité. [EF]]

460   Il l'a de liberté réduit en un servage ;

Il l'a sans espérance et sans force rendu ;

Il l'éloigne toujours du secours attendu ;

Il le fait en un mot de tout point misérable :

Qui peut après cela l'espérer secourable ?

CRATESICLEA.

465   Le mauvais traitement que nous avons reçu,

Est venu des flatteurs, aujourd'hui je l'ai su :

Mais ce Roi magnanime et de douce nature,

Enfin a découvert toute leur imposture ;

De sorte qu'il remet mon fils en liberté,

470   Et promet lui remettre entre mains sa Cité.

CHOEUR.

Qui nous peut assurer de si bonne fortune ?

CRATESICLEA.

L'espoir de Cléomène et l'attente commune.

CHOEUR.

Madame, un bruit commun nous trompe bien souvent,

Et bien souvent l'espoir n'est formé que de vent.

CRATESICLEA.

475   Cet espoir est certain et ce bruit véritable.

CHOEUR.

L'un et l'autre, Madame, est au moins souhaitable.

CRATESICLEA.

En voyant les effets, dites, les croirez-vous ?

CHOEUR.

L'un et l'autre est croyable et agréable à tous ;

Mais souvent nos désirs ont de la défiance.

CRATESICLEA.

480   Je ne me laisse point aller à l'apparence ;

Et l'Espoir ne saurait même en ce désespoir,

Sans certaine raison mon courage émouvoir.

Le temps comme je crois m'a rendu l'âme sage,

Chacun de ses discours est un certain présage.

485   M'assurant sur ce point n'en veuillez plus douter,

Rendons gloire à ce Prince, on ne lui peut ôter :

Ayant fait voir l'effet de sa douce clémence,

Sitôt que de mon fils il a vu l'innocence,

Par des dons envoyés, signe certain et vrai,

490   Que dès demain possible il sera délivré.

CHOEUR.

S'il nous est si bénin puissent les Dieux suprêmes,   [ 73 Bénin : favorable. [L]]

Joindre avecques le sien cent autres diadèmes :

Qu'il devienne si grand que tous les plus grands Rois,

Ne refusent d'entrer sous le joug de ses lois ;

495   Et que pour l'avenir soit en paix soit en guerre,

Il soit favorisé du Ciel et de la terre.

CRATESICLEA.

Les Dieux justes et bons ne voudront pas laisser

Un si juste bienfait sans le récompenser.

Quoique l'homme soit né pour bien faire,

500   Et que faire le bien soit du bien le salaire,

On ne le fait pourtant sans recevoir des Dieux,

Pour salaire du bien quelque chose de mieux :

Car ils rendent un Prince aux sujets vénérable,

Aimable aux ennemis, aux lointains honorable ;   [ 74 Lointains : ici, gens des pays lointains. [EF]]

505   Mais puisqu'un tel bonheur nous est venu d'en-haut,

Aujourd'hui, cher troupeau, rendre grâce il leur faut :

Réchauffons les Autels d'hosties allumées :   [ 75 Hosties : victimes qu'on offre à la Divinité. [T]]

Arrosons de vin pur leurs cendres consumées :

Afin que nous ayant dans le Ciel exaucé,

510   Ils achèvent ici ce qu'ils ont commencé.

STRATONICE.

Que le Roi Ptolomée ait changé de courage !

Et qu'il nous veuille encor délivrer de servage !

Bons Dieux qui le croira s'il ne veut s'abuser.

Un Prince qui dépend le temps à courtiser,   [ 76 Dépend le temps : consomme le temps. [SP]]

515   Qu'une vieille putain à son plaisir gouverne,

Qui fait de son Palais une sale taverne,

Un théâtre de honte, un infâme bordeau,   [ 77 Bordeau : bordel. [L]]

Pourrait-il je vous pri' faire un dessein si beau ?   [ 78 Pri' : prie, l'apostrophe évite les 13 pieds. [EF]]

Tu serais bien, ma Sparte, en ton heur malheureuse,

520   Si toi qui fus toujours guerrière et généreuse,

Demeurais obligée à ce Roi vicieux,

L'opprobre de la terre, et la haine des Cieux :

Non il n'en sera rien ; car il est ordinaire

De voir venir du bien d'un Prince débonnaire,

525   De tel arbre tel fruit ; mais un méchant ne peut

Faire aux bons aucun bien, ou bien il ne le veut :

Et plutôt on verrait les courantes rivières ;

Faire aller contre mont leurs humides carrières ;   [ 79 Carrières : chemins. [SP]]

Et le flot de la mer d'amer devenir doux,

530   Qu'il aimât Cléomène et s'apaisât à nous.

Reine, unique Phénix des femmes de notre âge,   [ 80 Phénix : ici, qui est supérieur à toutes celles de son genre. [FC] ]

Sous le vent d'un faux bruit s'est ému ton courage :

Toi qui par ta prudence as prévu tant de fois,

Les maux qui menaçaient notre peuple et nos Rois,

535   Comment par un Espoir te laisses-tu séduire,

Vu que ce Roi pervers ne tâche qu'à nous nuire ?

Ne veut que notre mort ? Mais pour nous tourmenter,

Il ne désire encor la vie nous ôter :

Il se plaît de tenir en prison Cléomène,

540   Et d'obscurcir en lui tout l'honneur de Lacène :

Il désire sans plus d'allonger nos malheurs,

Afin de ne tarir la source de nos pleurs.

Rien ne peut effacer ce penser de mon âme ;

Quelque autre mal nouveau sous ce bruit il nous trame :

545   On en voit les éclairs, le tonnerre en doit choir,

Si le vol des Oiseaux ne me vient décevoir,

Si leur chant ne me trompe, et si par les augures,

L'Esprit peut pénétrer jusqu'aux choses futures.

Ce qui t'a pu, grand' Reine, à ce point attirer,   [ 81 Grand' Reine : l'apostrophe évite les 13 pieds. [EF]]

550   C'est l'espérer en tout pour ne désespérer,

C'est que ton coeur ému de cent diverses peines,

Laisse aller ses désirs aux apparences vaines,

Dont les impressions peuvent ore aveugler,

L'oeil de ton jugement qui fut jadis si clair.

555   Si notre délivrance était toute arrêtée,

Ô Reine, penses-tu que mon mari Panthée,   [ 82 Panthée : ami fidèle de Cléomène. [EF]]

Qui m'aime plus que lui, et que j'aime encor mieux,

Que je ne fais le jour qui m'éclaire les yeux,

Ne m'eût d'un si grand bien hier au soir avertie ?

560   Hier au soir je le vis mais à la départie,   [ 83 Départie (à la) : ici, au moment de son départ. [SP]]

M'embrassant doucement il se mit à pleurer ;

Ses pleurs tout à l'instant me firent soupirer,

Le vent de mes soupirs fît distiller en larmes

La nue de mes yeux : lui qui dans les alarmes,   [ 84 Nue : nuée, nuage. [EF]]

565   Ne se montra jamais du péril étonné,

Aux pleurs entre mes bras restait abandonné.

Hélas ! Je connus bien que sa vague pensée,

De contraires discours était fort élancée ;

Mais je n'osai jamais la cause en demander,

570   Tant peut à mon désir le respect commander !

Depuis je n'ai repos, depuis j'ai l'âme atteinte

Tantôt d'une espérance, et tantôt d'une crainte ;

Mon coeur ne se promet que des adversités,

Mon oeil ne pense voir que des calamités.

575   Ô grands Dieux détournez le sinistre présage,

Que ces tristes pensers font naître en mon courage ;   [ 85 Pensers : pensées. [F]]

Et contre mon espoir ayez pitié de nous,

Apaisant désormais votre juste courroux.

Mais vois-je pas venir la belle Archidamie ?   [ 86 Archidamie : soeur de Stratonice, celle-ci étant l'épouse de Panthée. [EF]]

580   Qu'elle est pâle, bon Dieu ! Qu'as-tu ma chère amie ?

ARCHIDAMIE.

Cet Espoir incertain pourrait bien nous tromper ;

Ce bruit est inventé pour mieux nous attraper ;

Certes je ne vois point que le Ciel se prépare,

À nous tirer du joug de ce Prince barbare.

STRATONICE.

585   Mais quoi, ma bonne soeur, n'as-tu point assisté,

Au sacrifice aux Dieux naguère présenté,

Pour nous rendre le Ciel et la terre propice ?

ARCHIDAMIE.

Je n'ai point attendu la fin du sacrifice,

Mais je sais que bien triste est son commencement.

STRATONICE.

590   Nous promettrait-il bien quelque nouveau tourment ?

ARCHIDAMIE.

Il le promet sans doute.

STRATONICE.

Hélas quel peut-il être

Il faut doncques, ma soeur, qu'il soit encor à naître !

Il nous en est déjà tant et tant advenu.

Qu'un seul ne peut venir qui nous soit inconnu.

ARCHIDAMIE.

595   L'hostie était au feu, et la flamme allumée

Faisait naître alentour une épaisse fumée,

Quand trois fois en bêlant elle se releva,

Et presque hors du feu, sautelant, se sauva.

Une autre tout soudain sur l'autel on rapporte,

600   On lui coupe la gorge, et sitôt qu'elle est morte,

On l'écorche, on l'éventre, on attire dehors,

Ses boyaux tremblotants au départir du corps.   [ 87 Départir (au ... du corps) : au moment de la sortie du corps. [EF]]

La Reine devinait sur le coeur de la bête,

Alors qu'on l'avertit que le foie est sans tête ;

605   On a beau le tourner d'un et d'autre côté,

On voit qu'il n'en a point quoiqu'on ne l'ait ôté :

Chacune alors devient plus froide que la glace,

Son corps perclus de peur est collé sur la place,   [ 88 Perclus de peur : paralysé par la peur. [EF]]

Son Esprit effrayé des signes du danger,

610   Y songe incessamment n'y voulant point songer.

Devenant désolée à ce fâcheux présage,

J'abandonne ce lieu pour n'en voir davantage,

J'aime mieux qu'un malheur me prenne au pied levé,   [ 89 Pied levé (au) : sur le champ, par surprise. [EF]]

Que de le craindre avant que l'avoir éprouvé :

615   Aussi quand il nous tient assez il nous tourmente,

Sans que par des frayeurs ses peines on augmente ;

Et cependant qu'il arrive en transe demeurer,

C'est l'endurer cent fois premier que l'endurer.   [ 90 Premier que : Avant que. [SP]]

STRATONICE.

Mais en le prévoyant aisément on l'évite.

ARCHIDAMIE.

620   Qui pourrait l'éviter vu qu'il marche si vite,

Que quand il nous poursuit on ne s'en peut sauver ?

STRATONICE.

On peut par la prudence à sa prise esquiver.

ARCHIDAMIE.

Tant d'accidents font foi que la prudence humaine,

Parmi le plus certain est mêmes incertaine.   [ 91 Mêmes incertaine : idem même incertaine. Le s permet les 12 pieds. [EF]]

STRATONICE.

625   On doit, ma chère soeur, réputer celle-là,

Qui peut en t'imitant se résoudre à cela,

Bienheureuse pour n'être avant temps malheureuse :

Quant à moi je serais davantage peureuse ;

Car je prévois le mal ains qu'il soit arrivé,   [ 92 Ains qu' : avant que. [T]]

630   Et souvent mon soupçon véritable est trouvé.

ARCHIDAMIE.

Je sais bien que le Sort qui nous donne la chasse,

Malheur dessus malheur incessamment nous brasse ;

Mais de quoi le prévoir nous peut-il relever,

Puisque nous ne pouvons de remède y trouver,

635   Et que les coups du Ciel sont à l'homme imparables ?

Malgré tous les efforts des mortels misérables,

Le Destin doit aller à ce but limité,

Qui lui fut assigné de toute éternité.

Aussi bien que ce Prince à nous nuire s'apprête,

640   Bien que dessus nos chefs il darde la tempête,

Je la verrai tomber sans reculer d'un pas ;

Je me prépare à tout et fût-ce à mon trépas.

AGIS.

Ta résolution me rend irrésolue :   [ 93 Agia : Stratonice. Le nom de l'interlocuteur est invraisemblable. Stratonice est préférable. [EF]]

Par nous la mort doit être en ces malheurs élevée ;

645   Mais laisser ses amis, ses parents, sa Cité,

Accablés sous le faix de cette adversité,   [ 94 Fais : ou Faix; fardeau. [SP]]

C'est souffrir en mourant une douleur extrême,

Qui fâche encore plus que ne fait la mort même ;

C'est porter en la tombe un immortel tourment,

650   Si là des maux encor reste le sentiment.

S'il ne tient qu'à mourir, je ferai voir encore,

Que mon Sexe impuissant de constance s'honore :

Mas las pourrai-je voir dans un même tombeau,

Ensevelir ma Sparte et son honneur plus beau ?

655   Te dois-je dire Adieu ma Cité languissante ?

Cité qui fus jadis en armes si puissante,

Que le grand Roi de Perse a tremblé maintes fois,

Oyant encor de loin le bruit de tes harnais ;

Que la Grèce oeil du monde, et théâtre de gloire,

660   A vu cent et cent fois emporté la victoire ;

Que tant de bons soldats, de Rois victorieux,

Ont fait craindre à la terre, ont fait atteindre aux Cieux.

Invincible Cité ta force est abattue,

Du Destin et non pas des hommes combattue ;

665   Ton lustre est obscurci, tu n'as plus tant d'honneur,

Non faute de vertu, mais faute de bonheur.

Et s'il advient encor que Cléomène meure,

L'espoir seul de ressource, hélas ! Ne te demeure :

Son malheur et le tien n'auront qu'un même sort ;

670   Il te remit en vie, il te remet à mort.

CHOEUR.

Toujours notre Espérance est de doutes mêlée ;

De mille obscurités sa lumière est voilée :

Celui qui la regarde et pour Guide la suit,

À toute heure s'égare au profond d'une nuit.

     

675   En elle on se promet la chose qu'on désire ;

Puis s'en voyant frustré l'âme en a du martyre :

Car le bien attendu quand il n'arrive point,

Laisse un désir de soi qui sans cesse nous point.   [ 95 Point (nous) : nous pique. [F]]

     

Ceux-là qui de sa lote une fois se repaissent,   [ 96 Lote : poisson rond qui a la queue en forme d'?p?e. Ici, peut-?tre employ? au figur?. [EF]]

680   Sans y être contraints jamais ne la délaissent :

Toujours elle les trompe ; aussi voit-on souvent,

Qu'étant de vent conçue elle enfante du vent.

     

Demande, elle promet : mais la chose promise,

À l'effet attendu rarement elle a mise :

685   Elle ne craindra point de t'engager sa foi,

C'est pour te séduire et se moquer de toi.

     

Si d'un homme éveillé c'est seulement le songe,

T'ébahis-tu s'elle est si pleine de mensonge,   [ 97 S'elle : Si elle. L'apostrophe ?vite les 13 pieds. [EF]]

Et si la fantaisie en s'y laissant piper,   [ 98 Piper : tromper. [SP]]

690   Les plus clairs jugements peut aisément tromper ?

     

Toi donc qui ne veux être avant temps misérable,

N'espère jamais rien s'il n'est bien espérable ;

Puisqu'avecques raison espérer on pourrait,

Qu'il n'arriverait pas ce qu'on espérerait.

     

695   Ne laisse aller ton âme à la vaine apparence

Que présente à tes yeux cette folle Espérance ;

Car ce que plus certain elle nous fait tenir,

C'est que nous voyons moins souvent advenir.

     

Qui d'un succès douteux prend créance certaine,

700   Voit-on pas que lui-même est cause de sa peine ;

Désirant follement du songe d'un Espoir,

Un vrai contentement en son coeur concevoir ?

     

Si le malheur t'assaut montre lui toujours tête ;   [ 99 Assaut (t') : (de assauter), = t'assaille. [L]]

S'il te veut emporter, la Constance t'arrête :

705   Et ne va point jamais chercher en l'avenir

Remède au mal présent qu'il te faut soutenir.

     

S'il en vient un nouveau, prends un nouveau courage ;

Sois toujours résolu de souffrir davantage :

Lors s'il vient au contraire un plaisir assuré,

710   Il te plaira tant plus qu'il fut moins espéré.

     

Aussi bien c'est en vain que l'homme vain propose,

Puisque de ses propos le Ciel toujours dispose ;

Et que du fort Destin l'inviolable loi,

Dont tout va dépendant ne dépend que de soi.

     

715   Et qui pourrait forcer des Astres l'influence,

Si tant est que sur nous elle ait pleine puissance ;

Et que les Corps des Cieux non sujets au trépas,

Gouvernent à leur gré tous les corps d'ici-bas ?

     

ACTE III

Cratésicléa, Léonidas, Agis, Pausanias, Phéax, Choeur.

CRATESICLEA.

Mon Esprit est flottant entre mille discours ;

720   Ce bruit et mon désir nous promettent secours,

Et Cléomène encor accroît cette assurance :

Mais les signes sacrés m'en ôtent l'espérance.

À quoi me résoudrai-je en ces diversités ?

Quel parti dois-je suivre en ces perplexités.

725   Les hommes apaisés permettent que j'espère,

Et les Dieux irrités s'obstinent au contraire.

Ils nous veulent du mal encor qu'à leur courroux,

Nous immolons des boeufs, des agneaux et des boucs.

Si tant de voeux sacrés et de pieux offices,

730   Si tant d'oblations, de dévots sacrifices,

Quand Sparte fleurissait offerts à vos bontés,

En son malheur fatal ne sont à rien comptés ;

Votre oreille, ô grands Dieux, qui tout le monde écoute,

Pour nous tant seulement n'orra donc jamais goutte ?   [ 100 Orra (n'... goutte) : n'entendra rien. [EF]]

735   Dites-moi, couvez-vous au profond de vos coeurs,

Contre notre Cité quelques vieilles rancoeurs ;

Et vengeant dessus nous les fautes de nos pères,

N'avez-vous en leur mort apaisé vos colères ?

Que peut mon Cléomène avoir jamais commis,

740   Pour vous avoir rendu ses formels ennemis ?

Est-ce un lâche parjure ; un homme déshonnête,

Qui sous un front humain recèle un coeur de bête ?

Se peut-il mettre au rang des ambitieux,

Qui jamais sans dépit ne regardent les Cieux ?

745   Vous qui de tout en tous avez la connaissance,

Pouvez-vous ignorer quelle est son innocence ?

Si l'homme recevait ce qu'il a mérité,

Celui-ci vivrait-il en telle adversité ?

Ce n'est donques point vous qui n'aimez que Justice,

750   Qui nous venez livrer cet injuste supplice ;

Ce n'est donques point vous qui nous voulez du mal :

Tout ce malheur nous vient de quelque arrêt fatal,

Qui doit s'exécuter contre Sparte en notre âge ;   [ 101 Âge (en notre) : en notre époque. [EF]]

Nous n'avons fait la faute et souffrons le dommage.

755   Espoir quitte-moi donc, je ne veux plus de toi ;

Non ne déloge pas, demeure encor chez moi,

Trompe encor quelque peu mon âme languissante,

Au moins si tu n'es vrai, ton erreur me contente.

Si tu n'es vrai, que dis-je ? Hé ! qui pourrait douter

760   Que le Roi ne voulût de prison nous ôter ?

Il ne peut désormais s'y trouver nul obstacle,

La parole d'un Prince est un certain Oracle.

Vous cependant, mes fils, de qui les premiers ans,

Promettent par leurs fleurs des fruits doux et plaisants,

765   Ne souffrez que le temps perde la souvenance

Des maux que vous portez en votre tendre enfance.

Enfants vous êtes nés d'un père Généreux,

Soyez-le comme lui, mais non si malheureux :

Possible que Ciel d'un bon oeil vous regarde,

770   Croissez, petite race, et soyez en sa garde.

LÉONIDAS.

Madame nos aïeux furent au temps jadis,

Au milieu des combats généreux et hardis ;

Mon père l'est encor maintenant à l'épreuve,

Prince si valeureux au monde ne se trouve ;

775   Mais semblables à lui quelquefois nous serons,

Et tous nos Devanciers en gestes passerons.

Tout petit que je suis, je respire la guerre,

Un jour mon bras sera plus craint que le tonnerre ;

Donnant aux ennemis plus de morts que de coups.

780   Si nous vivons longtemps, on verra dessous nous,

S'assujettir la Grèce, et la molle Perside,   [ 102 Perside (la) : probablement, la Perse. [EF]]

Obéir au Démon qui dans Sparte préside.

AGIS.

Par nos glaives tranchants dans le sang abreuvés

D'un long ordre de corps les champs seront pavés ;

785   Et chacun de nous trois en hasardant sa vie,

Rendra son beau renom plus grand que toute envie.

PAUSANIAS.

Accompagnés un jour d'innombrables Guerriers,

Sparte de notre main recevra des Lauriers ;

Nous rendrons son État et ses provinces calmes,

790   Faisant naître partout l'Olivier sous nos Palmes :

CRATESICLEA.

C'est ainsi, mes mignons, race de tant de Rois

Qu'un renom immortel s'acquiert parle harnais :

C'et ainsi, mes Amis, qu'on fait voler sa gloire

Au lieu plus éminent du Temple de Mémoire :   [ 103 Temple de Mémoire : Temple où, dit-on, les noms des grands hommes sont conservés. [L]]

795   Poursuivez ces desseins, ô Généreux enfants,

Remplissez vos maisons de Lauriers triomphants ;

Et puisque Dieu vous donne une Sparte fameuse,

Gagnez-lui tant d'honneur que la mer écumeuse,

Et que la terre ferme obéisse à ses lois,

800   Comme ils firent jadis dessous nos premiers Rois.

Lorsque vous poursuivrez une entreprise telle,

Pardonnez au vaincu et domptez le rebelle ;

Ces belles actions seront dignes de vous :

Vos courages bouillants d'un généreux courroux,

805   Sauront bien mesurer la sévère vengeance,

À la douce clémence, aussi bien qu'à l'offense.

Mais vois-je pas Phéax qui semble s'arrêter ?   [ 104 Phéax : narrateur de la révolte et de la mort de Cléomène et de ses compagnons. [EF]]

Quelque bonne nouvelle il vient nous apporter.

PHÉAX.

Malheureux messager d'un malheureux message,

810   Pourront bien tes soupirs accorder le passage

À ta voix tremblotante et bègue de l'effroi,

Qui saisit ton Esprit à la mort de ton Roi ?

Comment le serviteur qui ne devait point naître,

Saura-t-il raconter l'accident de son maître ?

815   En quel termes encor ma bouche pourras-tu

Du brave Cléomène exprimer la vertu ?

Il ne faut plus former une parole basse ;

La grandeur de ce fait toute grandeur surpasse ;

Les gestes du passé ne sont plus rien au prix ;

820   En ce miracle seul mille autres sont compris.

Mais en dois-je à la Reine apporter la nouvelle ?

Grand Roi, si tu me tins en vivant pour fidèle,

Je demeurerai tel encore après ta mort :

En celant ta valeur je te ferais grand tort ;

825   Je veux lui rendre au moins ce dernier témoignage,

Ne le pouvant d'effet, ce sera de langage.

CRATESICLEA.

Que veut dire ce front tout terni de pâleur ?

Hé pourquoi changes-tu si souvent de couleur !

Sais-tu le bruit qui court de notre délivrance ?

PHÉAX.

830   Ce faux bruit a ravi notre vraie espérance.

CRATESICLEA.

Que me dis-tu Phéax ?

PHÉAX.

Ce n'était qu'un appas,

Que faisait Cléomène envieux du trépas.

CRATESICLEA.

Mon cher fils est-il mort ?

PHÉAX.

Il vient de rendre l'âme.

CRATESICLEA.

Ô mère infortunée ! Ô misérable Dame !

835   Ô Cieux trop inhumains ! Ô trop contraire sort !

Ce que les autres font pour fuir à la mort,

Ores je le ferai pour fuir à la vie ;

Aussi j'ai trop vécu : non, je n'ai plus envie

D'être ici plus longtemps ; j'endurerai toujours,

840   Ayant vu s'éclipser le Soleil de mes jours.

Je ne m'entretiens plus d'une vaine espérance,

Cléomène étant mort, morte est mon assurance :

Survivre encore après m'apporte autant d'ennui,

Comme j'eus de plaisir à vivre avecques lui.

845   Mais cependant, Phéax, dis-moi son aventure ;

Car ne la sachant point plus de peine j'endure,

Que si je reconnais qu'en mourant il eut soin

D'employer sa valeur à son dernier besoin.

Que je crains qu'une corde à son col attachée,

850   N'ait suffoqué l'esprit de sa gorge empêchée.

PHÉAX.

Son trépas à jamais le rendra glorieux ;

Car si bien il vécut, il mourut encor mieux.

À peine le Soleil avait laissé derrière

Galopant à son but, moitié de sa carrière ;

855   Quand plus de constance étant prompt et hâtif,

Libre il voulut mourir pour ne vivre captif :

Il appelle Télècre aux armes indomptable,   [ 105 Télècre, Léandre, Bias, Damis, Lisander, compagnons de captivité de Cléomène.]

Le robuste Cléandre en guerre redoutable,

Le superbe Bias, le généreux Damis,

860   Le courtois Lisander, et ses autres amis,

Par le brave Panthée avertis de se rendre   [ 106 Panthée : compagnon de captivité de Cléomère et mari de Stratonice. [EF]]

Tous en un même lieu, pour les armes y prendre

Contre leurs ennemis, voire même contre eux,

Si leur dessein trouvait un succès malheureux.

865   Les trouvant disposés de corps et de courage

À suivre son vouloir, il leur tient ce langage :

Ô Guerriers indomptés qui d'un coeur haut et fort,

Pouvez voir sans frayeur l'image de la mort

Errante, épouvantable, au milieu des alarmes,

870   Ou comme Astres de Mars vous reluisez en armes ;

Si par tant d'accidents qui nous font malheureux,

Vous n'avez attiédi vos bouillons généreux ;   [ 107 Bouillons : au sens figuré, bouillons de l'âme, bouillons de colère, patriotiques. [EF]]

Or que nous endurons pire que la mort même,

Aurez-vous quelque peur de voir sa face blême ?

875   Vous savez, mes amis, que ce parjure Roi,

Nous retint prisonniers sous ombre de la foi ;   [ 108 Ombre (sous? de la foi) : sous l'apparence de l'assurance. [L]]

Et que nous qui soulions vivre en toute franchise,   [ 110 Franchise : liberté. [Acad]]  [ 109 Soulions : (de souloir), avions coutume. [FC]]

Ne l'avons pu gar+der après l'avoir acquise.

Or le vivre est servir s'il n'a la liberté,

880   De mourir aussitôt qu'en vient la volonté :

Tout homme de courage et qui l'honneur veut suivre,

Doit vivre autant qu'il doit non autant qu'il peut vivre ;

Et le temps de mourir est venu justement,

Quand on a plus de mal que de contentement :

885   Car celui va choquant les règles de nature,

Qui faute de mourir trop de peines endure.

Plus aisément qu'on n'entre en la vie on en sort ;

Elle n'a qu'une porte, et mille en a la mort :

L'une dépend d'autrui, mais l'autre de nous-même.

890   Nous venons de partout à ce passage extrême.

Puis donc qu'ayant vécu je ne sais combien d'ans,

Nous serions aussi bien le trépas attendant,

En allant au-devant rendons notre mémoire,

Morte à tout déshonneur et vivante à la gloire.

895   Montrons que pour mourir ne faut que le vouloir ;

Et qu'un homme de bien met tout à nonchaloir,   [ 111 Nonchaloir (met tout à) : considère tout comme sans importance. [Corn]]

Quand il est question de faire une entreprise,

Qui lui donnant la mort son nom immortalise.

Ayons de la valeur nous en viendrons à bout,

900   Sans elle on ne peut rien, avec elle on peut tout.

Nous sommes désarmés ; mais courrons à ces armes ;

À cette ville ici donnons mille alarmes,

Empoignons, mes amis, empoignons ces soldats,

Qui sont or' amusés à rire entre les plats ;

905   Et qui font tournoyer à l'entour de la table

Les verres couronnés de liqueur délectable.

Ramassons à ce coup nos généreux Esprits,

Nous prendrons aisément des hommes déjà pris

De vin et de viande, et que la bonne chère,

910   A rendus de tout point oublieux de bien faire.

Le point de l'entreprise en nos mains s'est rendu   [ 112 Point de l'entreprise s'est rendu : peut-être, l'opportunité de notre révolte est arrivée. [EF]]

Deux ou trois jours plutôt qu'il n'était attendu ;

Ne souffrons néanmoins que de nous il s'absente ;

Il faut au fait présent une vertu présente :

915   Car les trop longs délais sont la mort d'un dessein,

Qu'on admire tant plus qu'il a l'effet soudain.

Allons, mes compagnons, où l'honneur nous convie :

Le passage qu'on fait de la mort à la vie,

Faisons-le sans frayeur de la vie à ma mort.

920   Vainquons en nous vainquant les hommes et le Sort :

Qui veut, ainsi que nous, regagner sa franchise,

S'il accourcit ses jours sa gloire il éternise.

À ces propos brûlants ses compagnons aimés,

Furent d'un vif courage ardemment allumés :

925   Leur coeur à son dépit mêle l'impatience ;

Il leur tarde déjà que quelqu'un ne commence,

Quand ton fils généreux le premier avancé,

Le premier qu'il saisit a sous lui renversé.

Tous les autres après à leurs gardes s'attachent ?

930   Et hors des poings tremblants les armes leur arrachent ;

Ils pouvaient leur plonger le fer dedans le flanc ;

Mais ne voulant épandre un si servile sang

Les laissent prosternés de corps et de courage :

Imitant le Lion qui n'a point tant de rage,

935   Qu'il ne pardonne à ceux qui de peur combattus,

Implore sa merci sur la terre abattus.

Après s'être affranchis ils franchissent la porte,

Tout ainsi que durant une tempête forte,

Le tonnerre souffreux en l'ombrage assiégé,

940   Après un long combat, d'un effort enragé,

Se fait jour à travers des vagabondes nues,

Et les fait scintiller de flammèches menues :

Ils sortent du logis avec un si grand bruit,

Que qui les oit, les craint ; et qui les craint, s'enfuit :

945   Car à voir seulement les éclairs de leur face,

Les courages les plus chauds étaient remplis de glace.

Et si quelqu'un osait soutenir leur effort ;

Pensant sauver sa vie il recevait la mort.

Comme un torrent qui chet des plus hautes montagnes,   [ 113 Chet : (de choir) tombe. [FC]]

950   Se fait en un moment Roi des basses campagnes :

Nul obstacle ne peut sa fureur arrêter ;

Il s'efforce tant plus qu'on lui veut résister :

Les pauvres Laboureurs émus de leur dommage,

S'opposent, mais en vain, à ce cruel ravage ;

955   Tout est enveloppé dessous ses flots troublés,

Qui ravissent les ponts, les arbres et les blés.

De même nos Guerriers qui délivrés se montrent,

Passent dessus le ventre à tout ce qu'ils rencontrent ;

Rien n'arrête leurs pas ; nul n'ose tant soit peu,

960   Regarder leur visage étincelant de feu.

Ayant fait bravement la première saillie,   [ 114 Saillie : irruption, attaque. [EF]]

Au boiteux Hippotas la force est défaillie,   [ 115 Hippotas : compagnon de captivité de Cléomène. [EF]]

Encor qu'il fût sorti fort délibérément

Mais voyant que pour lui tous allaient lentement,

965   Tournez, tournez, dit-il, contre moi votre épée ;

La trame de ma vie à ce coup soit coupée ;

Dépêchez-vous amis, et que tardez-vous plus,

Pour le regard d'un homme impuissant et perclus ?   [ 116 Perclus : Ici, ayant une jambe en difficulté. [EF]]

Las mon courage est fort, mais mon corps est débile !   [ 117 Qui manque de force, au physique et au moral. [L]]

970   Tuez-moi promptement, suis-je pas inutile ?

Au fer son estomac il avait exposé,

Quand un homme à cheval fut par eux avisé,

L'un d'eux court à la bride et l'ayant fait descendre,

L'autre monte Hippotas, et puis sans plus attendre,   [ 118 Hippotas : compagnon de captivité de Cléomène. [EF]]

975   Ils vont courant partout d'un pas non arrêté ;

Ils vont partout criant liberté, liberté ;

Mais le peuple couard et digne de servage,

Sans l'imiter admire un si brave courage :

Il n'a de la vertu sinon jusqu'à louer,

980   Ceux qu'il voit sans frayeur à la mort se vouer,

Et mettre au désespoir toute leur espérance :

Car pour les suivre au reste il maque d'assurance.

Un coeur glacé de peur ne se peut échauffer,

Quoiqu'il voie aux périls la valeur triompher.

985   Leur âme étant plus fort au combat animée,

Par la fuite de tous, ils trouvent Ptolomée,

Le fils de Chrisermus, qui du palais sortait,

Et d'un si grand dessin alors ne se doutait.

Trois s'élancent sur lui ; il tombe sur la terre,

990   Non autrement qu'un chêne abattu du tonnerre.

Voyant qu'il était mort ils marchent en avant,

Plus vite que ne court un tourbillon de vent ;

Excitant un grand bruit s'il trouve quelque chose

Dessus les champs salés qui contre lui s'oppose.   [ 119 Champs salés : La mer. [EF]]

995   Ainsi ces grands Héros un tumulte émouvant,

L'un après l'autre allaient les carrefours suivant ;

Lorsque pour l'apaiser monta dedans son coche

Le Gouverneur craintif ; mais venant à l'approche,

Ils lui coururent sus d'une telle vigueur,

1000   Que sa garde perdit et la force et le coeur ;

Tous oubliant l'honneur d'avec lui se départent,   [ 120 Départent (se... de lui) : s'écartent de lui , l'abandonnent. [EF]]

Comme on voit dans un champ les brebis qui s'écartent,

Voyant venir un Loup leur mortel ennemi,

Tandis que leur Berger est à l'ombre endormi.

1005   Mais ainsi qu'un Lion plein d'ardente furie,

Trouvant des boeufs paissant en la verte prairie,

Sur tous en choisit un, lui livre le combat,

À la gorge le prend et sous ses pieds l'abat ;

Ton fils hors de son coche attire Ptolomée,

1010   Et le renverse mort dessous sa main armée ;

Puis tous vont au Château plus vite qu'un éclair,

Qui court en un moment le grand vague de l'air ;   [ 121 Vague de l'air : grand espace vide où il n'y a que de l'air. [L]]

Ses rays luisent en long et sortant de la nue,

Il attire après soi mainte flamme menue.

1015   Or c'était le dessein de ces braves Guerriers,

Que d'arracher les fers à tous les prisonniers ;

Pour s'en servir après à suivre l'entreprise :

Mais les rudes geôliers gardèrent la surprise,

Et barrèrent si bien les portes tout par tout,

1020   Que jamais leur effort n'en peut venir à bout.

Cent mille autres moyens ton fils tente et retente,

Se voyant rebuté de sa meilleure attente ;

Il supplie, il menace, il exhorte un chacun

De s'armer avec lui pour le repos commun ;

1025   Mais il n'avance rien : s'il ne trouve personne,

Qui résiste à sa main, nul secours ne lui donne :

Tout le monde étonné loin de lui s'enfuyait,

Quand il voyait son front, quand sa voix il oyait.

Ayant fait et refait maint inutile voyage,

1030   Tourne vers ses Guerriers il leur tient ce langage.

Ce n'est pas de merveille, ô généreux amis,

De voir ce lâche peuple à des femmes soumis ;

Car il fuit liberté quand elle se présente,

Autant qu'il la désire alors qu'elle est absente,

1035   Il ne mérite point de posséder son bien,

Vu que pour l'acquérir il ne veut perdre rien.

Aujourd'hui donc, Guerriers, la valeur vous convie,

De rendre votre mort semblable à votre vie ;

La belle fin est due au beau commencement :

1040   Vous avez bien vécu, mourez donc bravement.

Tous approuvent ces mots du coeur et de la tête.

Hippotas à Damis fait premier sa requête ;

Les deux sont résolus de faire leur devoir,

L'un à donner le coup, l'autre à le recevoir.

1045   Damis d'un bras robuste enfonce son épée,

Dans le coeur d'Hippotas, elle est toute trempée

Du sang, qui par la plaie à bouillons regorgeant,

Fait un large ruisseau où l'âme va nageant.

Les autres préparés à un semblable office,

1050   De leur vie à l'honneur font un beau sacrifice ;

Et frustrant la rigueur des Tyrans inhumains,

Rendent leur âme forte entre leurs propres mains :

Leurs plaies se baisant d'une amoureuse envie,

Hument avec le sang les restes de leur vie ;

1055   On eût dit à les voir mourir si doucement,

Qu'ils prenaient à mourir quelque contentement.

Ainsi que belles fleurs sous l'ardeur languissantes,

Ces grands Héros penchaient leurs faces pâlissantes,

Et tiraient à la fin : Panthée encor restait,

1060   Qui des morts le trépas et l'honneur souhaitait :

Car ton fils en mourant dit qu'il avait envie

Que le dernier de tous il se ravit la vie,

De peur que quelqu'un d'eux vivant ne fut remis,

Entre les fières mains des lâches ennemis.

1065   Avecques son épée un chacun d'eux il sonde ;

Presque tous ont quitté la lumière du monde,

Et leur corps tout glacé n'a plus de sentiment :

Mais de son Cléomène approchant lentement,

Il pique son talon et se navre au courage ;

1070   Puis voyant qu'il fronçait encore le visage,

L'ayant baisé trois fois auprès de lui s'assit :

Après qu'il eut fini sur son corps il s'occit.   [ 122 Occit (s') : se tue. [F]]

CRATESICLEA.

Ô Reine infortunée ! Ô misérable femme !

La mort de ces Guerriers est la mort de ton âme :

1075   Mais puisque la rigueur du Sort qui nous poursuit,

Me conduit avec eux sous l'ombre de la nuit,   [ 123 Ombre de la nuit (l') : la mort. [T]]

C'est avoir beaucoup d'heur que de les pouvoir suivre :

Car s'ils me font mourir ils me feront revivre.

CHOEUR.

Elle est toute pâmée, il la faut soutenir ;

1080   Portons-la sur un lit, faisons-la revenir :

Ayant perdu le fils ne perdons pas la mère,

Qui pour confort nous reste entre tant de misère :

Si l'un nous fut ôté par sa grande valeur,

L'autre ne le soit pas par sa grande douleur.

CHOEUR.

1085   Nous vivons pour mourir, nous mourons pour revivre ;

La vie est une voie adressant au trépas :

Mais le trépas aussi quand l'honneur on veut suivre,

Conduit à une vie où l'on ne remeurt pas.

     

Une fin est à tous ; mais non pourtant de même :

1090   Celui-ci foule au pied la mort dedans la mort,

Cet autre à sa menace a le visage blême,

Et plus elle s'approche il la refuit plus fort.

     

Mais que doit-on apprendre au cours de cette vie,

Qu'à bien la recevoir puisqu'il faut la souffrir ?

1095   Et même quand l'honneur ou la foi y convie,

Faut-il pas librement au supplice s'offrir.

     

Plusieurs étant battus des tempêtes mondaines,

Se sont assurément rejetés à ce bord ;

Et malgré tous les vents des espérances vaines,

1100   Par le naufrage même ils ont gagné le port.

     

Qu'aux hommes tourmentés la mort est désirable,

Quand ils peuvent sans crime éteindre leur flambeau !

Qu'aux hommes douloureux la mort est agréable,   [ 124 Douloureux (hommes) : qui ressentent de la douleur et non qui causent de la douleur. [L]]

Quand fuyant leurs malheurs ils trouvent leur tombeau !

     

1105   Ne trouble donc ta mort par le soin de la vie,

Et ne trouble ta vie au souci de la mort :

Mais vis comme n'ayant de vivre plus d'envie,

Meurs comme si la mort des maux était le port.

     

Que pourrais-tu gagner par un siècle d'années ?

1110   Faut-il exprimer long ce qui doit avoir fin ?

Les ans sont limités, les saisons sont bornées,

Aussi bien que son cours Phoebus a son déclin.   [ 125 Phoebus : Ici, Le Soleil. [F]]

     

Quoique le temps soit Roi de ces choses mortelles,

Il n'est lui-même exempt de la mortalité ;

1115   Puisqu'on le voit finir en toutes ces parcelles,

Puisqu'il limite tout, il sera limité.

     

Si donc tu ne vois rien d'éternelle durée,

Et que même les Cieux attendent leur trépas ;

Suis la vertu qui seule est au monde assurée,

1120   Et qui tout défaillant ne défaillira pas.

     

Par la nécessité il faut que l'homme meure ;

Aussi par la vertu il peut rester vivant,

Et sa vie au tombeau pour toujours ne demeure ;

Si le Soleil se couche il se va relevant.

     

1125   Ô l'honneur immortel des valeureuses âmes,

Tout bien considéré vous avez eu raison,

De retrancher vos jours avec vos propres lames,

Cherchant la liberté dedans votre prison.

     

Nulle gloire n'ira du pair à votre gloire ;   [ 126 Pair (ira du) : ira sur le m?me rang. [L]]

1130   Car de vous est vaincue au moyen de vos morts

Celle qui des vivants emporte la victoire,

Et qu'on ne peut gagner par des humains efforts.

     

Bien qu'elle ait eu sur vous le premier avantage,

Vous en avez sur elle un second qui vaut mieux :

1135   Elle dompte vos corps, mais vous domptez sa rage ;

La terre elle vous ôte, et vous gagnez les Cieux.

     

ACTE IV

Cratésicléa, Choeur, Damoiselle, Léonidas.

CRATESICLEA.

Ô secours inhumain ! Ô foi trop infidèle !

Ô douceur rigoureuse ! Ô piété trop cruelle,

Qui m'as ainsi voulu malgré moi secourir,

1140   Lorsque je désirais en extase mourir !

Je n'ai plus, chères soeurs, de vivre aucune envie ;

Je vivais en la mort, et je meurs en la vie.

Aussi qui me doit plus au monde retenir ?

Sous tel faix de douleur me puis-je soutenir !

1145   Vraiment je m'ébahis que mon coeur n'y succombe,

Et que mon corps lassé ne se couche en la tombe.

D'autant que mon grand fils possédait de vertus,

De regrets douloureux mes sens sont combattus :

Son mérite n'avait ni borne ni mesure,

1150   Infinie est aussi la douleur que j'endure.

Vous Parques qui tenez notre vie en dépôt,   [ 127 Parques : déesses qui présidaient à la vie des hommes. [FC]]

Après tant de travaux donnez-moi du repos :

Accordez-moi la trêve au milieu de la guerre,

Que je la trouve au Ciel si ce n'est en la terre :

1155   C'est, c'est là que j'aspire : aussi sais-je pour vrai,

Qu'étant de deux prisons mon cher fils délivré,

Son âme est ce lieu, sa natale demeure,

Tout ainsi que son corps gît en terre à cette heure.

Las voirement son corps est en terre gisant ;   [ 128 Voirement : vraiment. [SP]]

1160   Chacun le foule aux pieds et le va méprisant :

Nul n'en a plus de peur encores que sa face,

Toute morte qu'elle est porte une vive audace.

Ainsi dessus le champ vont les lièvres peureux,

Tirasser le poil roux du Lion généreux,   [ 129 Tirasser = tirailler. [SP]]

1165   Étant étendu mort ; et l'osaient voir à peine,

Lorsqu'il épouvantait les forêts et la plaine.

Tantôt que mon Esprit d'un espoir je flattais,

Cet extrême malheur je ne me promettais

Si cherchant un confort à ma dure souffrance,

1170   De ces ennuis communs j'attendais délivrance ;

Fût-ce pas toi mon fils qui me fis concevoir,

Le désir de ce bien que je ne puis avoir.

Las ! Tu ne m'as donné que de vaines paroles,

Et m'ayant consolée en fin tu me désoles.

1175   Est-ce donc sans raison si je me plains de toi ?

N'avais-je assez d'amour, de constance et de foi,

Pour être reconnue aucunement capable,

Du généreux dessein d'un fait si mémorable ?

Encores qu'à tout autre il dût être celé,

1180   Le devoir requerrait qu'il me fût révélé.

Je suis femme, il est vrai ; mais Sparte est ma naissance,

Qui ne m'interdit pas l'usage de vaillance.

Quoique mon bras ne soit aux armes bien appris,

Il eût pu vous aider à l'ouvrage entrepris.

1185   Mais si vous ne vouliez qu'aujourd'hui notre gloire

Fût avecques la vôtre écrite en la mémoire ;

En nous ôtant l'honneur de nous trouver aux coups,

Deviez-vous nous l'ôter de mourir avec vous.

Au moins en vous fermant les mourantes paupières,

1190   Nous eussions prononcé les paroles dernières :

Sur votre bouche encor la nôtre eût amassé,

Votre esprit généreux par les vents dispersé :

Où vous nous délaissez dolentes et chétives,

Vous êtes en franchise et nous restons captives,

1195   Et pour nous consoler en un si grand tourment,

Vous ne nous avez dit un Adieu seulement.

Mais je ne fais sortir pour cela qui me touche

Tant de pleurs par mes yeux, de soupirs par ma bouche ;

L'intérêt du public me tourmente plus fort :

1200   Car aujourd'hui ma Sparte est morte en votre mort.

Il ne faut désormais que rien plus elle espère ;

Mon cher fils lui servait et de père et de mère,

De chef et de soldat, de bourgeois et de Roi,

Seul il était ses bras, son esprit et sa loi,

1205   Sa belle fleur est chute en cet orage extrême,   [ 130 Chute : tombée. [L]]

Que ses fils ont voulu susciter contre eux-mêmes ;

Elle seule pouvant soi-même surmonter,

Est restée indomptable en se voulant dompter.

Ô Guerriers immortels dont la main valeureuse

1210   A fini les malheurs par une mort heureuse,

Vous étiez sa ressource et son ferme support ;

De vous seuls dépendait le bonheur de son sort :

Elle doit bien se plaindre et se noyer en larmes,

S'exhaler en soupirs ; car l'honneur de ses armes,

1215   Et tant de braves chefs en son sein élevés,

De l'usufruit du jour sont aujourd'hui privés ;   [ 131 Usufruit du jour : jouissance du jour = vie. [L]]

Sa gloire en leurs tombeaux demeure ensevelie,

Ses hommes sont épars, et nul qui les rallie ;

Cléomène qui fut son unique secours,

1220   Pour vivre plus longtemps a terminé ses jours.

Ce Prince ami du Ciel, divine Créature,

Miracle de son temps, chef-d'oeuvre de Nature,

N'a rien laissé de lui que ses belles vertus,

Dont nous portons les yeux et les coeurs abattus ;

1225   Las, hélas ! Sans espoir de revoir jamais l'heure,

Que nous puissions avoir de fortune meilleure.

Mais toi l'éclair perçant des plus fortes armées ;

Grand Démon qui rendais nos troupes animées,

Au milieu des combats, invaincu boulevard,

1230   Qui gardais ta Cité de peur et de hasard,

Soit que tu sois au Ciel, ou qu'encore en la terre,

Ton âme valeureuse autour de son corps erre,

Reçois de bonne part ces soupirs et ces pleurs,

Que dessus ton tombeau je sème au lieu de fleurs.

1235   Et vous, mes chères soeurs, qu'une même fortune,

Afflige maintenant d'une perte commune,

Vos larmes à ce coup aux miennes conjoignez ;   [ 132 Conjoignez : joignez avec = unissez. [L]]

Si vous plaignez beaucoup à bon droit vous plaignez.

CHOEUR.

Nous avons bien raison de pleurer et de plaindre ;

1240   Nous perdons en perdant Cléomène et les siens,

Ce qui nous fit aimer et ce qui nous fît craindre ;

C'est pourquoi nous joignons nos pleurs avec les tiens.

CHOEUR.

Il faudrait que le coeur fût une riche dure,

Qui ne s'amollirait à ces grandes douleurs :

1245   Un Tigre aurait pitié d'une telle aventure ;

C'est pourquoi nous plaignons avec toi nos malheurs.

CHOEUR.

Cil qui se voit priver de ce que plus il aime,   [ 133 Cil : celui. [F]]

Ce qui plus le tourmente est contraint endurer :

Car d'une extrême perte est la douleur extrême ;

1250   C'est pourquoi nous venons avec toi soupirer.

CHOEUR.

C'est un grand réconfort au mal qui nous possède,

Que de nous découvrir nos ennuis plus secrets :

Il faut à nos Esprits appliquer ce remède ;

C'est pourquoi nous faisons avec toi nos regrets.

CHOEUR.

1255   Si des maux par la mort on délivre la vie,

Nous ne devons plus vivre en ce mortel émoi :

Quand l'heure est de mourir louable en est l'envie,

C'est pourquoi nous voulons mourir avecques toi.

CHOEUR.

Las ! qui voudrait survivre à sa morte espérance,

1260   Et prolongeant ses jours allonger ses travaux ?

Celui qui pour mourir ne manque d'assurance,

Ne manquera jamais de remède à ses maux.

CHOEUR.

Ne voyant plus du jour les agréables flammes,

Chacun désirerait se donner le trépas ;

1265   Et nous ayant perdu les Soleils de nos âmes

Pouvons-nous les louer ne les imitant pas ?

CHOEUR.

Par leur mort on connut la valeur de nos hommes,

Disputer à soi-même et combattre à l'envi :

Montrons à chacun d'eux (si leurs femmes nous sommes)

1270   Que nous ne lui cédons que pour l'avoir suivi.

CHOEUR.

Puisque nos meilleurs jours avec eux nous passâmes,

Descendons avec eux sous un même tombeau ;

Si rejoignant nos corps nous rejoignons nos âmes,

Est-il quelque Destin plus heureux ou plus beau ?

CHOEUR.

1275   Si pour eux seulement nous désirions la vie,

Pour eux il faut aimer la mort semblablement :

Étant mort le sujet qui fît de vivre envie,

L'envie en doit aussi mourir pareillement.

CHOEUR.

Accompagnons leur ombre ès plaines infernales ;

1280   Mêlons avecques eux nos cendres et nos os :

Ensevelissons-nous ès ruines fatales

De la chère patrie avecques ces Héros.

CHOEUR.

Il vaut bien mieux se perdre et finir avec elle,

Que de vivre sans elle en si grande langueur :

1285   Qui meurt pour son honneur acquiert vie immortelle,

Et qui n'y veut mourir il a bien peu de coeur.

CHOEUR.

Elle est chute aussi bien sans espoir de ressource ;

Cil qui la soutenait s'est lui-même abattu :

Las ! Il a défailli au milieu de sa course ;

1290   Mais on n'a jamais vu défaillir sa vertu.

CHOEUR.

Au plus luisant Soleil s'opposent des nuages ;

Des nuages pourtant il n'est point obscurci :

Fortune lui dona de grands désavantages,

Mais se vainquant soi-même il la vainquit aussi.

CHOEUR.

1295   Si le Ciel eût permis à son brave courage,

D'accomplir les desseins qu'il avait projetés,

Il eût en liberté changé notre servage,

Et fais naître un bonheur de nos adversités.

CHOEUR.

Mais puisque le Destin autrement en ordonne,

1300   Suscitant contre nous les hommes et les Dieux ;

Cédant à la rigueur de sa rage félonne,

Et perdant notre terre allons gagner les Cieux.

CHOEUR.

Le devoir le requiert, l'honneur nous y convie,

Et Cléomène encor des héros le plus fort,

1305   Qui par sa belle mort triompha de la vie,

Et par sa vie encor triomphe de la mort ;

CHOEUR.

Dérobons au Tyran un si bel avantage ;

Il aurait trop d'honneur nous donnons le trépas :

En ayant le désir ayons-en le courage

1310   N'attendons pas qu'en nous force en ne le voulant pas.

CHOEUR.

Si nos braves Guerriers animés de la gloire,

Ont voulu par leur main leur trépas signaler ;

Sur nous-même gagnons une belle victoire,

Qui seconde la leur ne pouvant l'égaler.

CRATESICLEA.

1315   Vos desseins courageux, ô Dames généreuses,

À ceux de nos Guerriers disputent la valeur :

Mais pour les accomplir nous sommes malheureuses,

Et nous ne pouvons pas forcer notre malheur.

Aussi si d'un côté l'honneur le vous commande,

1320   De l'autre le défend la sainte piété :

Il faut aux Dieux d'en bas présenter quelque offrande,

Et faire à nos héros l'obsèque mérité.   [ 134 Obsèque : Obsèques = funérailles. [SP]]

Retardez donc un peu cette belle entreprise,

Nous avons pour mourir encor assez de temps :

1325   Outre qu'en la prison on en a la franchise,

Ceux meurent aisément qui ne vivent contents.

Mais vous pauvres Enfants, Royale géniture,   [ 135 Géniture (Royale) : ceux que le Roi a engendré. [Acad] ]

Si vous reconnaissez quelle est votre aventure,

Voudrez-vous pas aussi votre père suivir,   [ 136 Suivir : Suivre [SP]]

1330   À mourir bien appris, désappris à servir ?   [ 137 Servir : être esclave, être en servitude. [L]]

Non, non, restez vivants : si le Ciel favorable

Veut changer quelque jour votre état misérable,

Et si les morts encor ont quelque sentiment ;

Votre père en aura quelque contentement ;

1335   Et prenant de sa mort une vengeance heureuse,

Ses os tressailliront sous la tombe poudreuse.

Possédant le Démon de sa forte valeur,

Ne soyez comme lui possédés du malheur :

Et que votre vertu soit semblable ou toute une,

1340   Mais ayez seulement dissemblable fortune.

Si les fruits attendus répondent à vos fleurs,

Sparte verra tarir la source de ses pleurs ;

Son âme derechef à l'honneur échauffée,

Ses Temples ornera de maint nouveau trophée ;

1345   Et ses braves enfants sous de si dignes Rois,

Redonneront encor à la Grèce leurs lois.

Soit qu'alors nos Esprits errent ès champs d'Élise,

Ou qu'ils soient dans les Cieux dont leur essence est prise,

Qu'ils recevront de joie et d'extrême plaisir,

1350   Voyant vos beaux succès répondre à leur désir.

Ce seul espoir je porte en la tombe funeste ;

Entre tant de douleurs ce seul plaisir me reste :

Mais plutôt d'un plaisir le songe seulement,

Qui néanmoins me donne un vrai contentement.

1355   Quel bruit viens-je d'ouïr ? que pourrait-ce bien être ?

DAMOISELLE.

Votre fils s'est jeté d'une haute fenêtre

La tête contre bas ; envoyez-le quérir,

Hélas, Madame, il est en danger de mourir.

CHOEUR.

Au secours, au secours, compagnes, je vous prie,

1360   S'il n'est encore mort empêchons sa furie.

CRATESICLEA.

Courez filles courez et l'apportez ici,

Ou soit mort ou soit vif, car je le veux ainsi.

Ceux-là que le Destin poursuit sans reconnaître,

De la mort d'un malheur maint autre voient renaître :   [ 138 Maint autre voient : plutôt ; maint autre voit. [EF]]

1365   Cette Hydre n'est jamais réduite à un seul chef,

Quand l'on en retranche un, sept naissent derechef.

Ô toi le digne fils d'un père brave et digne,

Qui montres en l'enfance une valeur insigne,

Donc ton coeur aussi grand que petit est ton corps,

1370   N'a crainte de la mort au milieu de ces morts ?

Donc, petit fils de Mars, ton âme généreuse,

Au milieu de la peur ne peut être peureuse ?

L'Aigle de l'Aigle naît ; d'un père généreux,

Ne sort point un enfant imbécile et peureux.

1375   Mais tant plus que ton coeur est extrême en courage,

Tu me fais pour ton mal soupirer davantage ;

Si le bien de t'avoir ne m'était si plaisant,

Le regret de ta mort me serait moins cuisant :

Mais avant que je sois de la tombe couverte,

1380   Le Ciel veut qu'en perdant je connaisse ma perte ;

Le Ciel veut que je ferme et la bouche et les yeux,

À ceux qui me devaient cet office pieux,

Selon le cours de l'âge et règle de nature.

Résolvons-nous, mon coeur, à si triste aventure :

1385   Tant de maux qui me sont l'un sur l'autre arrivés,

Rendront enfin mes sens de sentiments privés,

Étant une Niobé à la mort de ma race :   [ 139 Niobé : Fille de Tantale métamorphosée en rocher, ayant perdu ses enfants. [L]]

Elle devint rocher et je deviendrai glace,

En pleurs elle distille, et moi j'irai fondant

1390   Ès larmes que mes yeux vont sans cesse épandant.

Mais te voici, mon fils ; es-tu encore en vie ?

Pourquoi ton beau courage a-t-il conçu l'envie

De faire en nos malheurs ton soir de ton matin ?   [ 140 Faire ton soir de ton matin : mourir jeune. [EF]]

Est-ce l'ire du Ciel, ou l'arrêt du Destin,

1395   Qui veut que ce jourd'hui toute ma race meure,

Et qu'après elle encor vivante je demeure ?

Mon cher fils, si tu n'as la mort dedans le sein,

Garde encore ta vie et quitte ce dessein.

AGIS.

Madame, je ne veux demeurer davantage :

1400   Il faut suivre mon père en un si beau voyage ;

Je faus de tarder plus étant si avancé ;   [ 141 Faus (je) : je faute, je commets une faute. [EF]]

Permettez que j'achève ayant bien commencé :

Le conseil est tout pris ; rien ne m'en peut distraire :

On m'anime tant plus qu'on s'oppose au contraire.   [ 142 Tant plus : d'autant plus. [L]]

1405   Vous me pouvez garder de languir plus longtemps,

Mais non pas de mourir ainsi que je prétends :

Je veux je veux montrer à ce peuple adversaire,

Que je méritais bien être fils d'un tel père,

Et qu'un père en la mort de la mort triomphant,

1410   Méritait bien aussi d'avoir un tel enfant.

CHOEUR.

Depuis que le malheur nous assaut une fois,

Nul ne peut quoi qu'il fasse éviter à sa prise :

Qui pourrait du Destin forcer les dures lois,

Vu qu'aux Dieux, comme on dit, il ôte la franchise ?

     

1415   Immuables décrets du Ciel toujours mouvant,

Qui ne prenez jamais des causes connaissance ;

C'est par votre rigueur que l'homme mieux vivant ;

Jouissant de la vie a moins d'éjouissance.   [ 143 ?jouissance : r?jouissance. [EF]]

     

Devriez-vous pas le bien dessus les bons verser,

1420   Le mal sur les méchants qui s'adonnent au vice ?

Au contraire on vous voit plus mal récompenser,

Ceux qui font aux vertus plus fidèle service.

     

Que peut penser un homme étant si mal mené ?

Croit-il pas que le Ciel les plus justes pourchasse ?

1425   Que vertu n'est qu'un bien en songe imaginé,

Qui se passe aussitôt que le songe se passe ?

     

Jupiter, ce dit-on, au Ciel a deux tonneaux,   [ 144 Ce dit-on : Se dit-on, plut?t que ce dit-on. [EF]]

Dont l'un est plein de biens, l'autre de maux abonde :

Les maux dessus les bons il verse à gros monceaux,

1430   Les biens sur les méchants qui sont enfants du monde.

     

Cessez, gens vertueux, cessez d'en murmurer :

Pour faire un méchant bon tous ces biens il lui donne :

Et tous ces maux aux bons il veut faire endurer,

Pour leur faire gagner une riche Couronne.

     

1435   C'est le sacré loyer que donne la vertu,

À ceux qui l'ont toujours pour leur Guide suivie ;

Et qui contre le vice ont si bien combattu,

Qu'ils triomphent au Ciel du vice et de l'envie.

     

Nul devant le combat n'a le Laurier au front ;   [ 145 Devant : avant. [SP]]

1440   Ains qu'emporter la Palme il faut avoir victoire :

Pour l'avoir il faut être aussi constant que prompt,

Car sans persévérance on n'a jamais de gloire.

     

Endurez donc, Amis, pour plus longtemps durer :

Qui veut monter aux Cieux la souffrance est l'échelle ;

1445   Et celui qui ne peut pour la gloire endurer,

Est indigne d'avoir une gloire éternelle.

     

Long sera le repos, et vos travaux sont courts,

Vous mourez un moment, pour vivre mille années.

Vous n'avez qu'une nuit, vous aurez mille jours,

1450   Dont les courses jamais ne se verront bornées.

     

Mais si les maux présents vous sont plus ennuyeux,

Que les biens à venir ne vous sont agréables,

Aux ténèbres du monde il faut fermer vos yeux,

Afin de mes ouvrir aux clartés désirables.

     

1455   Anticipez le bien qui vous est tout certain,

Et duquel à jamais vous aurez jouissance :

Mais délaissez celui qui s'envole soudain,

Et qui pour peu de temps est en votre puissance.

     

ACTE V

Ptolomée, Stratonice, Choeur, Messager.

PTOLOMÉE.

Devais-je revenir de Canobe la belle,   [ 146 Canobe : plutôt Canope, ville près d'Alexandrie, célèbre par ses plaisirs, ses débauches. [EF]]

1460   Pour ouïr au retour cette triste nouvelle ?

J'ai bien été vraiment raconduit du malheur,   [ 147 Raconduit = ramené. [L]]

De venir au devant d'une telle douleur !

Cléomène est sorti, et mes deux Ptolomées,   [ 148 Ptolomées : Ici, Les deux Ptolomées victimes de Cléomène. [EF]]

Créatures du Ciel, de la terre estimées,

1465   Seuls objets de mon âme, ornements de ma Cour

Ont par cette sortie été privés du jour.

Mais sur eux seulement n'est pas tombé l'orage ;

Ces tigres furieux, ces Lions pleins de rage

Ont cent autres Guerriers à l'impourvu surpris :   [ 149 Impourvu (à l') : à l'improviste. [T]]

1470   Las je les ai perdus et l'Enfer les a pris !

Las toute ma Cité de carnage couverte,

Mêle avecques leur sang les larmes de sa perte !

Voyant tous mes Soleils couchés en l'Occident,   [ 150 Couchés en l'Occident : disparus comme le Soleil, au sens figuré : morts. [EF]]

Je demeure éperdu d'un si triste accident ;

1475   Mon Esprit est percé d'une pointe de rage,

Ne pouvant satisfaire au deuil de mon courage,

À mes amis défunts, raison me demandant,

Par des traits de vengeance au forfait répondant :

D'autant que Cléomène en se tuant soi-même,

1480   A pu se garantir de ma colère extrême ;

Et que ses compagnons ont moins craint de mourir,

Que venant en mes mains ma fureur encourir.

Mais ne pouvant venger sur les vifs mon offense,

Je veux dessus les morts en prendre la vengeance :

1485   S'ils ont eu de l'honneur à mourir bravement,

Un gibet vergogneux sera leur monument.   [ 151 Vergongneux : vergogneux, honteux. [SP]]

Qu'on me les pende tous, leur peau sera conroyée,   [ 152 Conroyée : corroyée, tanée. [FC]]

Aux rayons du soleil leur chair soit poudroyée.   [ 153 Poudroyée : réduite en poudre. [SP]]

Fais mon commandement, Prévôt, dépêche-toi :

1490   Mais non, attends un peu : la Mère de ce Roi,

Ses enfants malheureux, les femmes misérables,

De ceux qu'à son dessein il trouva favorables,

Sont-elles pas encor captives en nos mains ?

Va-t'en les délivrer aux bourreaux inhumains,

1495   Que du grand au petit toute la race meure :

Il me fâche beaucoup que le nom en demeure.

Ces victimes, au lieu de Vaches et d'Agneaux,

J'immole, mes Amis, sur vos tristes tombeaux,

Qui dehors ont mes pleurs et dedans ont ma flamme.

1500   Que si vous détournez le bel oeil de votre âme,

Sur la belle dépouille où elle fit séjour,

Tous morts vous priserez mon immortel amour ;

Mon coeur tout soupirant de mortelle souffrance,

Respire seulement en si belle espérance.

CHOEUR.

1505   Rien n'est si fort à redouter,

Que l'âme d'un Prince élancée,   [ 154 Élancée : lancée avec force. [L]]

De colère insensée :

Rien n'a pouvoir de l'arrêter,

C'est comme un feu pris à l'amorce,

1510   Qui s'échappe de force.

Le flot courroucé de la mer,

En l'orage le plus horrible,

Est beaucoup moins terrible :

Bien qu'il menace d'abîmer ;

1515   Souvent par le même naufrage,

On évite sa rage.

Mais quand on est à la merci   [ 155 Merci (on est à la) : on est à la discrétion. = on est soumis. [Acad]]

D'un Prince animé de vengeance,

Vaine est toute Espérance.

1520   De pardonner il n'a souci ;

Sa cruauté démesurée,

Est de sang altérée.

Encor il ne lui suffit pas,

Que celui seulement endure,

1525   Qui lui a fait l'injure :

Il punit d'un cruel trépas,

Ceux qui n'étant du fait coupables,

Étaient impunissables.

Que peut mais la mère ou l'enfant,   [ 156 Peut mais (que) : n'est pas responsable.[L]]

1530   Des fautes qu'un fils ou qu'un père,

À leur déçu veut faire ?   [ 157 Déçu (à leur) : en les décevant. [L]]

Aussi le droit commun défend,

Que pour l'un l'autre se punisse ;

Car ce n'est pas Justice.

1535   Mais où la violence a lieu,

Règne la fière tyrannie,

Et Raison est bannie.

L'homme mortel ne craint point Dieu,

Pourvu qu'il soit craint en la terre,

1540   Faisons aux bons la guerre :

Mais lors qu'il semble fermer l'oeil,

Aux maux dont il se contamine,

Il songe à sa ruine ;

À son corps il dresse un cercueil ;

1545   Il fait un enfer à son âme,

De glaçons et de flamme.

STRATONICE.

Nous mourrons tout à fait ne vivant qu'à demi ;   [ 158 Agis : On lit Agis comme interlocuteur. Le nom de l'interlocuteur est invraisemblable. Stratonice est préférable. EF]

L'ennemi nous est doux ; cruel nous est l'ami ;

L'ennemi nous fait naître une paix d'une guerre ;

1550   L'ami volant au Ciel nous laisse dans la terre,

Et nous abandonnant à nos frères ennemis,

À leur discrétion notre honneur a soumis.

T'abandonnai-je ainsi, peu fidèle Panthée,

Quand des armes la gloire à Sparte fut ôtée,

1555   Et quand son Roi fuyant des pieds et non du coeur,

De son mauvais Démon éprouva la rigueur ?

Tu me voulus laisser sans m'avoir avertie

Aussi peu du retour comme de la partie,

Et je la su d'ailleurs : mes parents rigoureux,

1560   Voyant que j'avais pris un dessein généreux

De monter sur la mer, et que je voulais suivre

Cil qui me fait mourir me voulant laisser vivre,

Me retinrent à force, et mon corps arrêtant,

De l'oeil de mon esprit je t'allais assistant.

1565   Que ne peut faire une âme amoureuse et fidèle !

Je rompis aisément cette prison cruelle,

Et sur un bon cheval ayant de nuit monté,

À Ténare je tire et fuis de ma Cité,   [ 160 Ténare : Cap situé à l'extrémité sud ouest de la Laconie, près d'une petite ville du même nom. [B]]  [ 159 Tire (je) = je m'achemine. [Acad]]

Aimant beaucoup mieux vivre avec toi fugitive,

1570   Que languir loin de toi misérable et chétive.

Ni les flots ondoyants non vus auparavant,

Ni le bruit des rochers, ni les fureurs du vent,

Ni le mugissement de l'écumeux rivage,

Ni la tempête en mer, ni dans les Cieux l'orage,

1575   Ni des eaux l'étendue horrible à regarder,

Mon dessein amoureux n'eussent pu retarder :

Rien n'empêcha ma course, étant d'amour conduite,

Le désir de te voir éperonna ma fuite :

Aussi j'eusse percé dix mille et mille morts,

1580   Pour joindre en te joignant mon Esprit à mon Corps.

J'ai senti du depuis mainte peine importune,   [ 161 Du depuis : depuis. [FC]]

Mais ta seule présence adoucit ma fortune ;

Et te voir seulement m'était plus de plaisir,

Que je n'en recherchais pour combler mon désir.

1585   Cet exil, mais plutôt liberté de mon âme,

N'éteignit de mon feu la plus petite flamme :

Et je crois que le tien par la mort déchassé,   [ 162 Déchassé : chassé, expulsé. [SP]]

Pour renforcer le mien en mon coeur est passé.

Ô bienheureux Amant de malheureuse Amante,

1590   8Es-tu point tourmenté de ce qui me tourmente ?

Comme j'ai du regret de n'être avecques toi,

As-tu point déplaisir de n'être avecques moi ?

Courage, mon Ami, on nous remet ensemble ;

La vie nous sépare, et la mort nous rassemble :

1595   Et si ce Roi bénin en sa grande rigueur,   [ 163 Bénin : favorable. [L]]

Ne m'eût ôté la vie au fort de ma langueur ;

Pour voir bientôt ton oeil ma lumière propice,

Je t'eusse fait bientôt de mon corps sacrifice :

Mais se donner la mort ne s'estime pas tant,

1600   Comme la recevoir d'un visage constant.

Adieu clartés du jour vous m'êtes des ténèbres,

Mon Soleil est couvert d'obscurités funèbres,

Et je regarde encor ; Adieu Soleil des Cieux,

N'ayant plus ma lumière il ne me faut plus d'yeux.

CHOEUR.

1605   Astres d'honneur et de Beauté,

C'est une étrange cruauté,

De voir éclipser vos lumières,

Dont les rayons sont plus luisants,

Que celles-là des premiers ans,

1610   Quoique vous soyez les dernières :

Las ! Par un cruel accident,

L'Orient vous est occident :   [ 164 Orient : Ici au sens figuré, votre jeune âge est atteint par la mort. [EF]]

Mais vous jetez de claires flammes,

Alors que vous vous éteignez :

1615   On vous plaint quand vous ne plaignez,

Ô beaux Soleils des belles âmes.

Bien lamentable est votre sort,

Bien désirable est votre mort :

L'un vous nuit, l'autre vous honore ;

1620   Si l'un vous fait de la douleur,

L'autre montre votre valeur,

Dont la grandeur veut qu'on l'adore.

Votre inimitable vertu,

Dont le Destin est combattu,

1625   Fait sécher les hommes d'envie :

Aussi devraient-ils aimer mieux,

S'ils sont d'honneur ambitieux,

Votre mort qu'ils ne font leur vie.

Qui ne veut mourir un moment,

1630   Pour revivre éternellement ?

Qui pour un bien qui toujours dure,

Ne veut peu de mal endurer ?

Et qui pour longtemps respirer,

Ne veut soupirer un quart d'heure ?

1635   Vous deviez vivre sans tourment,

Mais vous ne pouviez autrement

Bailler de vous la connaissance ?   [ 165 Bailler de vous la connaissance : vous faire connaître. [EF]]

Et l'exemple que vous donnez,

En ces mots que vous soutenez,

1640   Enseigne que peut la constance.

Vous faites connaître aux humains,

Par le coeur au défaut des mains,

Que votre âme fidèle et sainte,

A prou de force et de vertu,   [ 166 Prou : beaucoup. [SP]]

1645   Pour rendre à vos pieds abattu

Le monstre horrible de la crainte.

Ô Sexe faible, mais bien fort,

D'où vient que méprisant la mort

Tu tiens à si peu cette vie ?

1650   Il faut confesser librement,

Qu'en mourant ainsi constamment,   [ 167 Constamment : avec constance, avec fermeté. [Acad]]

De mourir tu peux faire envie.

Belles, vous n'avez point d'effroi,

Pour les menaces de ce Roi,

1655   Qui sans cause aux bourreaux vous livre :

On dirait en voyant vos pas,

Marcher librement au trépas,

Que vous ne désirez plus vivre.

Est-ce pour disputer le pris   [ 168 Pris (le) : plutôt, le prix. [RIC]]

1660   De la valeur à vos maris,

Fidèles et constantes Dames ;

Et par vos trépas bienheureux,

Gagnant l'avantage sur eux,

L'adjuger à l'honneur des femmes.

1665   Nous vous donnons toutes nos voix ;

Car on a connu plusieurs fois,

La Constance plus naturelle

Aux hommes, qu'elle n'est à vous :

Mais les surpassant ainsi tous,

1670   Votre gloire s'en fait plus belle.

Il en pourra juger ainsi,

Qui vous aura vu sans souci

Cheminer à votre supplice.

Nous pouvions vous contempler mieux,

1675   Mais nous ne voulons de nos yeux,

Favoriser cette injustice.

CHOEUR.

Ne vois-je pas quelqu'un revenir devers vous,

Il nous en vient conter, Amis, avancez-vous :

Ce qui dans nos Esprits pénètre par l'oreille,

1680   Ne cause en notre coeur une douleur pareille

À celle que notre oeil étant contraint de voir,

Fait d'une chose horrible à l'âme concevoir.

MESSAGER.

Patience admirable et digne de louange !

En pays étranger exemple bien étrange !

1685   Au milieu du trépas beau mépris de la mort !

En un faible sujet coeur magnanime et fort !

Je viens ores de voir tant et tant de constance,

Qu'à mes yeux, sûrs témoins, à peine ai-je créance :

Je viens ores de voir tant et tant de vertus,

1690   Que j'en ai tous les sens de merveille abattus.

Celui qui n'aura vu de si mortels spectacles,

Mortels spectacles non, plutôt vivants miracles,

Ne les croira jamais ; et la postérité,

Leur ôtera la gloire et l'honneur mérité.

CHOEUR.

1695   Mais de grâce dis-nous cette chose incroyable.

MESSAGER.

Vous me priez de faire un récit déplorable ;

Je le ferai pourtant : car un acte si beau,

Ne doit avec les corps dévaler au tombeau.   [ 169 Dévaler : descendre. [F]]

Par le vouloir du Roi les Sergents de Justice,

1700   Menaient Cratésiclée et ses gens au supplice :   [ 170 Cratésiclée : Cratésicléa. Le e au lieu de a évite le hiatus. Licence poétique. [EF]]

La femme de Panthée au milieu paraissait,

Et surtout le troupeau de la tête croissait ;

Semblable de façon, d'épaules et de face,

À cette Déité qui préside à la chasse :

1705   La mère à Cléomène elle allait supportant ;

Et de geste et de voix sa douleur confortant,

Quoiqu'elle ne fût point autrement étonnée,

Pour la peur du supplice où elle était menée.

Ceux qui la conduisaient elle importunait fort,

1710   Afin que la première elle reçut la mort :

En tant de défaveurs recevant cette grâce,

De ne voir point mourir sa gémissante race.

Mais les cruels Bourreaux en la place arrivés,

Où furent ces beaux corps de notre jour privés,

1715   Mettant à nonchaloir ses instantes prières,   [ 171 Nonchaloir (mettant) : considérant comme sans importance. [T]]

Sur ses petits enfants jettent leurs mains meurtrières,

Et devant ses beaux yeux baignés de tièdes pleurs,

Fauchent d'un fer cruel ce beau Printemps de fleurs :

Mais le coup qu'en leurs corps frappa l'injuste lame,

1720   S'enfonça sur l'instant au plus vif de son âme.

À peine elle rendit ces mots articulés,

Hélas mes chers Enfants, où êtes-vous allés !

Car cent et cent soupirs leur firent le passage,

Puis ils furent encor suivis de davantage.

1725   Or plaignant non pour elle ains pour eux seulement,

Les ayant vu mourir si courageusement,

Que leur mort à leur coeur rendit bon témoignage ;

D'une belle assurance elle peint son visage :

La femme de Panthée enveloppa son corps,

1730   Duquel quand et le Chef l'âme vola dehors ;

Et à toutes faisant un office semblable,

Toutes montrent à tous leur constance admirable.

Elle finalement soi-même s'accoutrant,   [ 172 Accoutrant (s') : se parant de ses habits. [Acad]]

Et nul trouble de l'âme à son front ne montrant ;

1735   Faisait dedans les coeurs naître pitié d'elle,

Pour la voir au trépas si pitoyable et belle.

Elle avale à ses pieds son long accoutrement.   [ 174 Accoutrement : vêtements. [L]]  [ 173 Avale à ses pieds : fait descendre à ses pieds. [FC]]

Puis toute résolue à mourir constamment,   [ 175 Constamment : avec constance, avec fermeté. [Acad]]

Se présente au bourreau qui lui tranche la tête :

1740   Et même après la mort elle fut si honnête,

Qu'elle n'eut point besoin qu'on cachât autrement

Les membres que chacun couvre modestement :

Tant elle aima l'honneur, et tant elle eut envie

De l'avoir en la mort aussi bien qu'en la vie !

1745   Voilà comme aujourd'hui ces Esprits glorieux,

Triomphants de la terre ont volé dans les Cieux.

CHOEUR.

Ô bienheureux trépas ! Ô décès honorable !

De votre honte naît un los toujours durable,

Et votre beau silence à l'avenir dira,

1750   Qu'en vous déshonorant la mort vous honora ;

Et qu'étant la vertu de fortune affligée,

La vertu n'est jamais de fortune outragée.

 


Notes

[1] Théricion : ami de Cléomène. Il s'était suicidé pour l'honneur. [EF]

[2] Marine (aux bords de la) : Au bord de la mer. [EF]

[3] Trame (tu couperas la... de tes jours) : tu te tueras. [EF]

[4] Serfs : qui n'est pas libre et dépend d'un maître. [FC]

[5] Devers lui : vers lui. [CSP]

[6] Vergoigne : vergone = honte. [F]

[7] Mignons : Favoris d'amitié ou d'amour. [F]

[8] Antigone : Antigonos II Doson, Roi de Macédoine, défit Cléomène. [Mic]

[9] Exercite (vainqueur) : armée qui était vainqueur. [SP]

[10] Sortable à ton mérite : qui convient à ton mérite. [FC]

[11] Derechef : de nouveau. [Acad.]

[12] Ptolomée : Ptolomée IV Philipator. Cléomène s'étant réfugié chez lui, fut emprisonné. [EF]

[13] Poure : Pauvre. [Nic]

[14] Lacédémone : Autre nom de Sparte. [T]

[15] Quant et : avec. [L]

[16] Paissais (tu te) : tu te nourrissais. [T]

[17] Idole : ici, vaine image, l'ombre d'un mort. [F]

[18] Élize (les champs d') : Les champs Élisées, Lieu réservé aux âmes des gens de bien. [T]

[19] Cléomène : Cléomène III ,Roi de Sparte, prisonnier en Égypte où il se suicida. [EF]

[20] Foi : Ici fidélité. [SP]

[21] Conjoint (ont) : ont unis. [L]

[22] Léthés : le Léthé, fleuve des Enfers, boire son eau faisait tout oublier. [L]

[23] Somme oblivieux : sommeil qui fait tout oublier. [R]

[24] Port : maintien. [Acad]

[25] Thessales : de Thessalie, au nord de la Macédoine dont elle fut une province. [T]

[26] Squelet : squelette, tous les os d'un corps mort privé de sa chair dans son état naturel. [L]

[27] Sparte : Ancien nom de Lacédémone, capitale de la Laconie, dont Cléomène était Roi. [T]

[28] S'elle : si elle, évite le hiatus. [EF]

[29] Jà : déjà. [FC]

[30] Donques : donc. [L]

[31] Dererchef : de nouveau, une seconde fois. [L]

[32] Branle : menacer de leur branle = Menacer par leur mise en mouvement. [FC]

[33] Argos et Sycionne : Argos et Sicyone, Villes du Péloponèse, ennemis de Sparte. [T]

[34] Onq : onc = onques c.a.d. jamais. [Aca]

[35] Tromperesses : trompeuses. [EF]

[36] Court (eaux bénites de) : eaux bénite de Cour, plutôt que de Court. [EF]

[37] Ce dit-il : Se dit-il, plutôt que ce dit-il. [EF]

[38] Maisons (royales) : maisons qui apartiennent au Roi. [L]

[39] Charmeresses (Siènes) : Sirènes enchanteresses. [SP]

[40] Achelois (les filles d') : les filles du fleuve Achéloüs = les sirènes. [T]

[41] Nochers : pilotes. [FC]

[42] Capharès (Rochers) : Le dictionnaire Bouille note l'existence d'un Cap de Capharée où la tempête aurait dispersé les grecs au retour de Troie. [EF]

[43] Syrtes : Nom ancien de deux golfes que forment la Méditerranée sur la côte septentrionale de l'Afrique entre la Cyrénaïque et le cap Hermaeum. [L]

[44] Navigueurs : navigateurs. [EF]

[45] Mignons de Cour : Favoris d'amitié ou d'amour. [F]

[46] Arat : Aratus, roi de Sicyone, ennemi de Cléomène. [MIC]

[47] Étranges (gens) : gens étrangers. [FC]

[48] Acquit (à l'...) de ma foi : comme garant de ma foi. [SP]

[49] Muguets : galants auprès des Dames. [FC]

[50] Pluton : Dieu des Enfers. [T]

[51] Spartaine : de Sparte. [FC]

[52] Voye : voie, nous laissons le Y pour marquer que le mot a deux pieds. [EF]

[53] Acquit (faisant à l'envie l'...de son devoir) : s'acquittant au mieux de son devoir. [SP]

[54] Ains : mais. [L]

[55] Dédales : Lieux où on se perd , à cause de l'embarras des détours. [Acad]

[56] Los : louanges. [FC]

[57] Quitte : libéré de ma dette. [L]

[58] Ores : maintenant. [SP]

[59] Chefs : têtes. [F]

[60] Depuis (du) : depuis. [FC]

[61] Gensdarmes : Corps de cavaliers pesamment armés. [SP]

[62] Achaïen (peuple) : Ancienne province de la Grèce entre l'Épire et la Thessalie. [T]

[63] Adextre : adroite. [T]

[64] Thétis : Déesse de la Mer, Mère d'Achille. [L]

[65] Phorcides : Les Grées, filles de Phorcus, fils de la mer et de la terre. [T]

[66] Eurote : fleuve de Sparte

[67] Gaillard : vigoureux. [SP]

[68] Baller : danser. [L]

[69] Tétin : Le bout de la mamelle, soit chez les femmes, soit chez les hommes.

[70] Io : Fille d'Inachus, changée en vache, redevint femme, puis déesse des Égyptiens. [T]

[71] Comme : comment. [SP]

[72] Hostelage (la foi d') : l'assurance de l'hospitalité. [EF]

[73] Bénin : favorable. [L]

[74] Lointains : ici, gens des pays lointains. [EF]

[75] Hosties : victimes qu'on offre à la Divinité. [T]

[76] Dépend le temps : consomme le temps. [SP]

[77] Bordeau : bordel. [L]

[78] Pri' : prie, l'apostrophe évite les 13 pieds. [EF]

[79] Carrières : chemins. [SP]

[80] Phénix : ici, qui est supérieur à toutes celles de son genre. [FC]

[81] Grand' Reine : l'apostrophe évite les 13 pieds. [EF]

[82] Panthée : ami fidèle de Cléomène. [EF]

[83] Départie (à la) : ici, au moment de son départ. [SP]

[84] Nue : nuée, nuage. [EF]

[85] Pensers : pensées. [F]

[86] Archidamie : soeur de Stratonice, celle-ci étant l'épouse de Panthée. [EF]

[87] Départir (au ... du corps) : au moment de la sortie du corps. [EF]

[88] Perclus de peur : paralysé par la peur. [EF]

[89] Pied levé (au) : sur le champ, par surprise. [EF]

[90] Premier que : Avant que. [SP]

[91] Mêmes incertaine : idem même incertaine. Le s permet les 12 pieds. [EF]

[92] Ains qu' : avant que. [T]

[93] Agia : Stratonice. Le nom de l'interlocuteur est invraisemblable. Stratonice est préférable. [EF]

[94] Fais : ou Faix; fardeau. [SP]

[95] Point (nous) : nous pique. [F]

[96] Lote : poisson rond qui a la queue en forme d'épée. Ici, peut-être employé au figuré. [EF]

[97] S'elle : Si elle. L'apostrophe évite les 13 pieds. [EF]

[98] Piper : tromper. [SP]

[99] Assaut (t') : (de assauter), = t'assaille. [L]

[100] Orra (n'... goutte) : n'entendra rien. [EF]

[101] Âge (en notre) : en notre époque. [EF]

[102] Perside (la) : probablement, la Perse. [EF]

[103] Temple de Mémoire : Temple où, dit-on, les noms des grands hommes sont conservés. [L]

[104] Phéax : narrateur de la révolte et de la mort de Cléomène et de ses compagnons. [EF]

[105] Télècre, Léandre, Bias, Damis, Lisander, compagnons de captivité de Cléomène.

[106] Panthée : compagnon de captivité de Cléomère et mari de Stratonice. [EF]

[107] Bouillons : au sens figuré, bouillons de l'âme, bouillons de colère, patriotiques. [EF]

[108] Ombre (sous? de la foi) : sous l'apparence de l'assurance. [L]

[109] Soulions : (de souloir), avions coutume. [FC]

[110] Franchise : liberté. [Acad]

[111] Nonchaloir (met tout à) : considère tout comme sans importance. [Corn]

[112] Point de l'entreprise s'est rendu : peut-être, l'opportunité de notre révolte est arrivée. [EF]

[113] Chet : (de choir) tombe. [FC]

[114] Saillie : irruption, attaque. [EF]

[115] Hippotas : compagnon de captivité de Cléomène. [EF]

[116] Perclus : Ici, ayant une jambe en difficulté. [EF]

[117] Qui manque de force, au physique et au moral. [L]

[118] Hippotas : compagnon de captivité de Cléomène. [EF]

[119] Champs salés : La mer. [EF]

[120] Départent (se... de lui) : s'écartent de lui , l'abandonnent. [EF]

[121] Vague de l'air : grand espace vide où il n'y a que de l'air. [L]

[122] Occit (s') : se tue. [F]

[123] Ombre de la nuit (l') : la mort. [T]

[124] Douloureux (hommes) : qui ressentent de la douleur et non qui causent de la douleur. [L]

[125] Phoebus : Ici, Le Soleil. [F]

[126] Pair (ira du) : ira sur le même rang. [L]

[127] Parques : déesses qui présidaient à la vie des hommes. [FC]

[128] Voirement : vraiment. [SP]

[129] Tirasser = tirailler. [SP]

[130] Chute : tombée. [L]

[131] Usufruit du jour : jouissance du jour = vie. [L]

[132] Conjoignez : joignez avec = unissez. [L]

[133] Cil : celui. [F]

[134] Obsèque : Obsèques = funérailles. [SP]

[135] Géniture (Royale) : ceux que le Roi a engendré. [Acad]

[136] Suivir : Suivre [SP]

[137] Servir : être esclave, être en servitude. [L]

[138] Maint autre voient : plutôt ; maint autre voit. [EF]

[139] Niobé : Fille de Tantale métamorphosée en rocher, ayant perdu ses enfants. [L]

[140] Faire ton soir de ton matin : mourir jeune. [EF]

[141] Faus (je) : je faute, je commets une faute. [EF]

[142] Tant plus : d'autant plus. [L]

[143] Éjouissance : réjouissance. [EF]

[144] Ce dit-on : Se dit-on, plutôt que ce dit-on. [EF]

[145] Devant : avant. [SP]

[146] Canobe : plutôt Canope, ville près d'Alexandrie, célèbre par ses plaisirs, ses débauches. [EF]

[147] Raconduit = ramené. [L]

[148] Ptolomées : Ici, Les deux Ptolomées victimes de Cléomène. [EF]

[149] Impourvu (à l') : à l'improviste. [T]

[150] Couchés en l'Occident : disparus comme le Soleil, au sens figuré : morts. [EF]

[151] Vergongneux : vergogneux, honteux. [SP]

[152] Conroyée : corroyée, tanée. [FC]

[153] Poudroyée : réduite en poudre. [SP]

[154] Élancée : lancée avec force. [L]

[155] Merci (on est à la) : on est à la discrétion. = on est soumis. [Acad]

[156] Peut mais (que) : n'est pas responsable.[L]

[157] Déçu (à leur) : en les décevant. [L]

[158] Agis : On lit Agis comme interlocuteur. Le nom de l'interlocuteur est invraisemblable. Stratonice est préférable. EF

[159] Tire (je) = je m'achemine. [Acad]

[160] Ténare : Cap situé à l'extrémité sud ouest de la Laconie, près d'une petite ville du même nom. [B]

[161] Du depuis : depuis. [FC]

[162] Déchassé : chassé, expulsé. [SP]

[163] Bénin : favorable. [L]

[164] Orient : Ici au sens figuré, votre jeune âge est atteint par la mort. [EF]

[165] Bailler de vous la connaissance : vous faire connaître. [EF]

[166] Prou : beaucoup. [SP]

[167] Constamment : avec constance, avec fermeté. [Acad]

[168] Pris (le) : plutôt, le prix. [RIC]

[169] Dévaler : descendre. [F]

[170] Cratésiclée : Cratésicléa. Le e au lieu de a évite le hiatus. Licence poétique. [EF]

[171] Nonchaloir (mettant) : considérant comme sans importance. [T]

[172] Accoutrant (s') : se parant de ses habits. [Acad]

[173] Avale à ses pieds : fait descendre à ses pieds. [FC]

[174] Accoutrement : vêtements. [L]

[175] Constamment : avec constance, avec fermeté. [Acad]

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