LES PASTILLES DE RICHELIEU

1859. Traduction et reproduction réservés.

M. CHARLES MONSELET

PARIS, TRESSE, Éditeur, Galerie du Théâtre Français.

PARIS, POULET MALASSIS ET DE BROISE, LIBRAIRES ÉDITEURS, 9 rue des Beaux-Arts


Texte établi par Paul FIEVRE, mars 2018.

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 31/08/2018 à 22:04:28.


PERSONNAGE.

LE DUC DE RICHELIEU.

ARSÈNE HOUSSAYE.

LE SOUFFLEUR.

Texte extrait de l'ouvrage LES TRÉTEAUX de Charles Monselet avec un frontispice dessiné et gravé par Bracquemond, pp. 98-108.


LES PASTILLES DE RIC...

I.

LE DUC DE RICHELIEU.

Veuillez prendre ce siège, Monsieur, et vous asseoir. Je suis aise de m'entretenir pendant quelques instants avec un écrivain moderne. Il m'a été parlé de vous comme d'un homme fort épris des moeurs d'un siècle dont je fus, pendant quatre-vingts ans, le représentant le plus complet ; je peux dire cela aujourd'hui que je suis mort. En outre, vous avez administré la Comédie-Française, pour laquelle j'ai signé autrefois bien des ordres de débuts ; c'est un point de contact avec moi et un titre qui vous rend doublement intéressant à mes yeux. Asseyez-vous donc, Monsieur Houssaye.

ARSÈNE HOUSSAYE.

L'ombre de Monsieur le duc me permettra-t-elle, auparavant, de lui faire hommage de la nouvelle édition de mon Violon de Franjolé ?   [ 2 La Violon de Franjolé est une petit roman qui se déroule pendant le Régence de Louis XV. Le Duc de Richelieu y est cité pluseieurs fois.]

LE DUC DE RICHELIEU.

Très volontiers.

ARSÈNE HOUSSAYE.

Et de mon Repentir de Marion ?   [ 3 Le Repentir de Marion est un roman d'Arsène de la Houssaye, qui se déroule au XVIIIème siècle sous le règne de Louis XV.]

LE DUC DE RICHELIEU.

Certainement.

ARSÈNE HOUSSAYE.

Ainsi que de ma Vertu de Rosine ?

LE DUC DE RICHELIEU.

La Vertu de Rosine aussi. Voilà des titres du dernier galant, et je vois avec satisfaction que vous n'avez rien de noir dans l'esprit.

ARSÈNE HOUSSAYE.

Ni dans le coeur, Monsieur le Duc. J'ai mordu aux pommes de l'arbre de science, qui est l'arbre de l'amour et de la poésie ; mais ma lèvre n'en a gardé aucune amertume. J'ai poursuivi l'idéal sous le pampre invisible et vers le divin rivage où chantent les sirènes ; mais les rameaux de la désespérance n'ont jamais desséché mon front tout baigné de cheveux d'or. Lorsque les floraisons d'avril...

LE DUC DE RICHELIEU.

Si je vous comprends bien, cela veut dire que vous êtes blond. Je vous aurais cru moins barbu, moins élancé ; néanmoins, on retrouve en vous le caractère mythologique du dix-huitième siècle : vous avez l'air d'un grand faune !

ARSÈNE HOUSSAYE.

N'est-ce pas ? J'aurais voulu vivre, en effet, au temps où Diane, la neige au sein et l'arc doré sur l'épaule , suivie de ses lévriers blancs, s'aventurait dans la forêt touffue des passions mystérieuses et inassouvies.

LE DUC DE RICHELIEU.

Bah ! Contentez-vous de vivre dans ce temps-ci, où il vous reste, comme par le passé, des femmes charmantes et qui ont sur celles d'autrefois l'avantage de n'être pas des déesses, ce qui leur permet de s'humaniser plus souvent. Je gage qu'en ce qui vous concerne, vous n'avez eu que rarement l'occasion de vous plaindre de la vie.

ARSÈNE HOUSSAYE.

Eros m'a blessé.

LE DUC DE RICHELIEU.

Et moi aussi, parbleu ! J'aurais été désespéré qu'il m'oubliât ; on m'aurait vu voler au-devant de ses flèches. Mais ce ne sont là que blessures passagères. Dites-moi votre histoire ; je suis curieux de connaître une existence littéraire d'à-présent.

ARSÈNE HOUSSAYE.

Mon histoire, Monsieur le Duc ?

LE DUC DE RICHELIEU.

Oui. Contez-moi cela.

Il tire de sa veste une boîte d'or avec laquelle il joue.

ARSÈNE HOUSSAYE.

C'est que... je l'ai déjà contée si souvent.

LE DUC DE RICHELIEU.

À qui ?

ARSÈNE HOUSSAYE.

À mes lecteurs.

LE DUC DE RICHELIEU.

Qu'est-ce que cela fait ? Je n'ai jamais écrit que la même lettre d'amour, et j'ai écrit à plus de six cents femmes.

ARSÈNE HOUSSAYE.

Un tel exemple est propre à m'enhardir.

LE DUC DE RICHELIEU, ouvrant sa botte d'or et la présentant à Arsène Houssaye.

Avant de commencer, Monsieur Houssaye, une praline.

ARSÈNE HOUSSAYE.

C'est trop de bontés, Monsieur le Duc.

Il prend une praline et la croque.

Exquise !

LE DUC DE RICHELIEU.

Je vous écoute.

ARSÈNE HOUSSAYE.

Je suis né dans un moulin...

LE DUC DE RICHELIEU, riant.

Tout moulin mène à la Comédie-Française.

ARSÈNE HOUSSAYE.

Dans un moulin du Vermandois. Le moulin faisait tic tac, et mon coeur ne tarda pas à faire tic tac comme le moulin. Le vent soufflait sur le moulin, l'amour souffla sur mon coeur. Mon coeur et le moulin tournèrent bientôt à la fois.

LE DUC DE RICHELIEU, croisant une jambe sur l'autre.

C'est très joli. Continuez.

ARSÈNE HOUSSAYE.

Cécile venait tous les jours au moulin. Les roses du printemps avaient à peine quinze fois fleuri sur ses joues ; elle avait des yeux bleus où Platon aurait voulu lire le poème de la vie...

LE DUC DE RICHELIEU, étonné.

Platon ?

ARSÈNE HOUSSAYE.

Oui, Platon ; cela fait bien. Par malheur, Cécile avait des ailes comme le moulin. Un matin, Cécile s'envola, sans dire où elle allait. Peut-être ne le savait-elle pas elle-même. À quinze ans, sait-on où l'on va ? Ah ! Cécile, que n'étais-je du voyage !

LE DUC DE RICHELIEU.

Et le moulin aussi !

ARSÈNE HOUSSAYE.

Hélas ! Je restai seul dans le moulin, en tête à tête avec la Muse de la Mélancolie. Depuis le départ de Cécile, ce moulin me semblait le paradis perdu. Dans le moulin, il y avait un violon, qui avait appartenu à mon grand-père ; je pris le violon et j'allai jouer sur la montagne un vieux air dont je ne puis me souvenir sans pleurer.

LE DUC DE RICHELIEU.

Remettez-vous, Monsieur Houssaye.

ARSÈNE HOUSSAYE.

Je ne suis pas ému. Quand j'eus assez longtemps joué du moulin...

LE SOUFFLEUR.

Du violon !

ARSÈNE HOUSSAYE.

Oui, du violon, je dis adieu à l'horizon natal, tout imprégné de senteurs agrestes, et je partis aussi pour faire le tour du monde ; mais à peine si j'ai pu faire le tour de mon coeur.

LE DUC DE RICHELIEU.

Vous êtes cependant arrivé à Paris ?

ARSÈNE HOUSSAYE.

Par les Sentiers perdus.

LE DUC DE RICHELIEU.

On m'a dit que vous aviez habité la maison de Voltaire.

ARSÈNE HOUSSAYE.

Au coin de la rue de Beaune ; en effet. Mais ce que j'ai encore plus habité, ce sont ses oeuvres.

LE DUC DE RICHELIEU.

Vous logiez dans les man sardes, apparemment.

ARSÈNE HOUSSAYE.

Eh non ! J'occupais le premier étage ; je couchais dans la chambre même du grand philosophe. Que de fois ne m'est-il pas apparu au milieu de la nuit, grimaçant et drapé dans ce suaire de marbre que lui a taillé Houdon !

LE DUC DE RICHELIEU.

Vous a-t-il parlé ?

ARSÈNE HOUSSAYE.

Je le crois bien. Est-ce que Voltaire aurait pris la peine de revenir au monde pour se taire, sans murmurer ?

LE DUC DE RICHELIEU.

Que vous a-t-il dit ?

ARSÈNE HOUSSAYE.

Il m'a dit : Tu seras directeur de la Comédie-Française !

LE DUC DE RICHELIEU.

Et vous, lui avez-vous répondu ?...

ARSÈNE HOUSSAYE.

Rien du tout. J'ai remis, ma tête sur mon oreiller, en riant de toutes mes forces. Je connaissais tant les mystifications de ce vieil Arouet ! Le lendemain, je me vengeai en signant de son nom une nouvelle dans la Revue de Paris.

LE DUC DE RICHELIEU.

Vous êtes méchant.

ARSÈNE HOUSSAYE.

Que voulez-vous ? Même au sein du luxe et sous les lambris dorés de Voltaire, je regrettais toujours l'heureux temps ou je vivais dans mon violon.

LE SOUFFLEUR.

Dans mon moulin.

ARSÈNE HOUSSAYE.

Oui, dans mon moulin.

LE DUC DE RICHELIEU.

Violon, moulin ; moulin, violon ; sortons de là, Monsieur Houssaye, et causons d'autre chose.

ARSÈNE HOUSSAYE.

Causons des roses, alors.

LE DUC DE RICHELIEU.

Des roses, soit.

ARSÈNE HOUSSAYE.

En ce temps-là, j'avais trente ans, et j'écoutais chanter mon coeur. Que chantait-il ? L'hymne immortel, l'hymne de l'art. J'aimais Corrège , Prud'hon, Saint-Just , Boucher, Sainte Thérèse, Mademoiselle Camargo, l'herbe mouillée, et Monsieur de Rémusat. Sur ces entrefaites, j'achetai le journal l'Artiste, et j'en fis une guirlande de roses. J'allai chercher des poètes dans les halliers , et je les payai à raison d'une rose la ligne ; quatorze roses pour un sonnet. Quelques-uns de mes rédacteurs se faisaient de cent cinquante à deux cents roses par mois. La prose n'était pas rétribuée avec moins de luxuriance et d'épanouissement : un bouquet de violettes la colonne. Aussi quel style ! Quelles métaphores ! Quel gracieux bourdonnement d'abeilles en goguette sur le mont Hybla l Chaque dimanche , j'attachais coquettement le numéro de l'Artiste avec un ruban, et mes porteurs allaient le fourrer sous le nez des abonnés. Mes bureaux ressemblaient à un porche de cathédrale le jour d'une procession : on marchait sur des branches, on écrasait des parfums. Toutes les jeunesses littéraires ont fleuri dans ce petit entresol de l'hôtel de Bouillon, sur le quai Malaquais. Les passants s'arrêtaient sous nos fenêtres pour écouter le son de nos guitares, et quelquefois aussi les passantes. Ah ! Sylvia ! Ah ! Dafné ! Ah ! Ninon ! Sirènes à votre tour charmées, filles d'Eve arrêtées sous le pommier du serpent, portraits divins après la lettre !

LE DUC DE RICHELIEU.

Monsieur Arsène Houssaye, encore une praline.

ARSÈNE HOUSSAYE.

Je vendis à Charpentier deux volumes sur le dix-huitième siècle. Il me les paya grassement.

LE DUC DE RICHELIEU.

En roses ?

ARSÈNE HOUSSAYE.

Non, en francs.

LE DUC DE RICHELIEU.

Je me souviens d'avoir feuilleté vos Philosophes et Comédiennes, et j'y ai pris plaisi r; vous avez la légèreté et l'attrait ; Buffon vous a prêté ses manchettes et Dorat sa poudre d'or. Mais parlez-moi de la Comédie-Française.

ARSÈNE HOUSSAYE.

J'allais y venir.

LE DUC DE RICHELIEU.

Que fîtes-vous pendant votre administration ?

ARSÈNE HOUSSAYE.

Je collectionnai des tableaux.

LE DUC DE RICHELIEU.

Mais ensuite ?

ARSÈNE HOUSSAYE.

Je mis l'entrée de l'administration sur la rue Richelieu, et je fis placer au-dessus de la porte une marquise délicatement ouvragée.

LE DUC DE RICHELIEU.

Très-bien. Après ?

ARSÈNE HOUSSAYE.

Ces dispositions prises, j'allai me placer régulièrement tous les jours, de midi à trois heures, dans l'intérieur de la Bourse, sous le troisième pilier à gauche, et j'y fis fortune.

LE DUC DE RICHELIEU.

Et la Comédie-Française ?

ARSÈNE HOUSSAYE.

Elle fit fortune aussi.

LE DUC DE RICHELIEU.

C'est prodigieux.

ARSÈNE HOUSSAYE.

Vous trouvez, Monsieur le Duc ? Il est vrai ; je suis quelquefois étonné moi-même de ma chance. Tout me réussit. Ma gestion dura cinq ans ; elle fut marquée par des événements de la plus haute importance ; je suspendis une chaîne d'argent au cou de Lachaume, et je fis tendre en tapisserie mon cabinet de travail.

LE DUC DE RICHELIEU, rapprochant son fauteuil.

Ah çà ! Et les femmes ?

ARSÈNE HOUSSAYE.

Les femmes ?

LE DUC DE RICHELIEU, fermant à demi les yeux.

Oui, les femmes, les actrices, vous m'entendez bien. Il y en a d'adorables par là, le bruit m'en est venu aux oreilles ; des ingénues ravissantes, des coquettes incomparables, tout Cythère. Ah ! Si je n'étais pas une ombre !

ARSÈNE HOUSSAYE.

Il y a d'illustres ombres qui ont gagné des batailles, Monsieur le Duc.

LE DUC DE RICHELIEU.

Pas dans les coulisses, Monsieur. Mais voyons : vous ne m'avez soufflé mot ni de Célimène, ni d'Agnès, ni de Suzanne. Pourquoi cela ?

ARSÈNE HOUSSAYE.

N'ai-je pas eu l'honneur de dire à Monsieur le Duc que tout me réussissait !

LE DUC DE RICHELIEU, souriant.

C'est juste. Et maintenant... ?

ARSÈNE HOUSSAYE.

Maintenant, je suis inspecteur des musées de province.

LE DUC DE RICHELIEU.

À la bonne heure ! Mais que faites-vous pendant vos inspections ?

ARSÈNE HOUSSAYE.

Je fais des comédies.

LE DUC DE RICHELIEU.

C'est logique.

ARSÈNE HOUSSAYE, de plus en plus troublé.

Monsieur le duc, monsieur le duc...

LE DUC DE RICHELIEU.

Qu'avez-vous, Monsieur Houssaye, on vous dirait inquiet, agité.

ARSÈNE HOUSSAYE.

Non... mais... Permettez-moi une question, Monsieur le Duc... Ces bonbons que vous m'avez offerts tout à l'heure...

LE DUC DE RICHELIEU.

Mes pralines ? Eh bien ?

Riant.

Étourdi que je suis ! Ce sont mes pralines de rendez-vous. J'aurais dû vous offrir de l'autre boîte, celle-ci n'étant que pour moi seul. Rassurez-vous, Monsieur Houssaye, vous ne courez aucun danger ; loin de là.

ARSÈNE HOUSSAYE.

Je suis tout rassuré, Monsieur le Duc.

LE DUC DE RICHELIEU, avec un soupir.

Ah ! Oui, la jeunesse et les roses ! Les cheveux blonds et les joues fleuries ! Les violons et les moulins ! Vous avez raison, Monsieur Houssaye ; tout est là ! Tout n'est que là ! J'achèterai vos oeuvres complètes.

 


Notes

[1] Arsène Houssaye (184-1896), romancier, dramaturge, poète et auteurs d'écrits sur l'histoire de l'Art, président de la société des gens de Lettres et administrateur de la Comédie Française. Il écrivit un très grand nombre de romans.

[2] La Violon de Franjolé est une petit roman qui se déroule pendant le Régence de Louis XV. Le Duc de Richelieu y est cité pluseieurs fois.

[3] Le Repentir de Marion est un roman d'Arsène de la Houssaye, qui se déroule au XVIIIème siècle sous le règne de Louis XV.

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