LE PETIT PAYSANS HARDI.

LES JEUX DE LA PETITE THALIE.

OU NOUVEAUX PETITS DRAMES DIALOGUÉS SUR DES PROVERBES

Propres à former les moeurs des enfants et des jeunes personnes, depuis l'âge de cinq ans jusqu'à vingt.

M. DCC. LXIX.

Par M. de MOISSY.

Chez Bailly, Libraire, Quai des Augustins, à l'Occasion.


Texte établi par Paul FIEVRE, juin 2018

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 06/11/2018 à 07:23:34.


DISCOURS PRÉLIMINAIRE.

L'éducation si précieuse à l'Humanité, ne peut être regardée sous trop d'aspects, et il serait à souhaiter que tous les auteurs, même les plus accrédités voulussent bien ne pas trouver au-dessous d'eux les ouvrages qu'ils tendraient à ouvrir à cette éducation, quelques routes plus utiles et plus agréables que celles qui sont connues.

Malgré tant d'écrits ( dit un fameux Philosophe de nos jours ) qui n'ont pour but que l'utilité publique, la première de toutes les utilités qui est l'Art de former des hommes, est encore oubliée. Que de romans paraissent journellement, qui ne servent qu'à amollir l'âme aussitôt qu'elle est capable de quelque force, qui tournent toujours dans un certain cercle de galanterie plus ou moins dangereuse, et n'apprennent aux jeunes personnes des deux sexes, que le jargon d'un vice raffiné, en faisant à leur esprit un amusement réfléchi des faiblesses de leur coeur !

Il faut instruire les enfants pour le Monde, et que les instructions qu'on leur donne se présentent à eux dans des tableaux agréables ; que ces tableaux diminuent dans leur coeur et dans leur esprit, la pente que l'humanité a pour le vice, et leur fasse trouver les vertus de chaque âge assez douces, assez nécessaires à la vie , pour que ces mêmes enfants défirent de les pratiquer fans effort, et comme un moyen de tranquillité et de bonheur.

Le grand Art est donc de les conduire à la Vertu, pour ainsi dire, par le chemin de la séduction , et qu'ils ne s'aperçoivent pas même qu'on ait voulu les séduire.

Le seul moyen pour parvenir à cet art ; est de leur présenter ces instructions sous la forme d'amusements ; alors toutes leurs facultés d'apercevoir et de sentir se développeront.

Ces réflexions ont fait naître l'idée de dialoguer un certain nombre de Proverbes, qui, vus d'un oeil philosophique, sans être hors de la portée des enfants et des jeunes personnes, roulent au contraire fur les petites affections répréhensibles et sur les semences de défauts et de vices qui peuvent germer en eux.

Ces Proverbes ainsi dialogués, outre l'avantage de l'instruction morale qui s'y trouve proportionnée aux différents âges et aux différents états, ont encore celui d'apprendre aux enfants, à parler avec assurance, à disserter d'eux-mêmes sur des choses qui les regardent, qui les amusent, et qui les intéressent.

Voici comment on pourra tirer toute l'utilité qui doit en résulter.

En faisant apprendre aux enfants les rôles qu'ils ont dans ces Proverbes, pour les jouer comme une petite Comédie, on choisira celui qui conviendra à leur âge, et à tel défaut qu'on voudra réprimer en eux.

Suivant le degré de leur intelligence, on les engagera, à travers toutes les scènes qu'ils réciteront par coeur, à étendre d'eux-mêmes le Dialogue, sans qu'ils s'écartent trop de l'Action.

Rien ne formera plus les jeunes personnes à parler aisément, et avec une honnête assurance devant le monde, à donner du ressort à leur imagination, enfin à multiplier avec méthode leurs idées, que ces petits Drames ainsi représentés par elles, une partie de mémoire, et l'autre par impromptu.

Pour cet effet, on a marqué les endroits susceptibles d'être variés, ou plus étendus dans le Dialogue écrit, en mettant au-dessus de ces endroits le mot d'Impromptu.

C'est dans ces moments de dialogue, que l'on engage les personnes qui en dirigeront l'exécution, à faire observer aux enfants, quand ils auront assez fait agir leur petite Minerve, à rendre à l'interlocuteur les mots de réplique comme en jouant la Comédie.

On a imprimé les répliques en lettres italiques, pour qu'on puisse les distinguer plus aisément.

Au moyen de cette opération, qui ne sera regardée par les enfants que comme un simple amusement, il se formera entre eux une vive émulation d'esprit ; ils apprendront tout ensemble à agir, à parler, à penser, et à contenir dans des bornes convenables leurs actions, leurs idées et leurs discours.

D'après ces observations, on espère que cet ouvrage tout puérile qu'il pourra paraître à certaines gens, n'aura pas le même sort auprès de ceux qui aimeront leurs enfants ou leurs élèves, avec cette tendresse ingénieuse et bien dirigée, qui n'aspire qu'à faire le bonheur de cette intéressante partie de l'humanité, et à la rendre dans la suite, sans danger pour ses moeurs, aussi raisonnable que vertueuse.


TABLE DES TITRES.

Avec un Précis du Sujet Moral qui est traité sous chacun d'eux,

La Table des Mots des Proverbes est à la fin du Livre.

Proverbe premier.

LA POUPÉE, page 3

Instruction pour les Enfants du premier âge, qui ne respectent pas assez leurs Gouvernantes.

Proverbe II.

LES GOURMANDES, page 15

Leçon nécessaire aux enfants qui sont gourmands et menteurs.

Proverbe III.

LE MENUET ET LALLEMANDE, page 33

Moyens d'inspirer de l'émulation aux enfants de parents qui ne font point assez riches pour leur donner des Maîtres.

Proverbe IV.

LES MOINEAUX, page 55

Leçon agréable et persuasive, pour engager un enfant à ne faire aucun mal, aucune méchanceté, même aux animaux.

Proverbe V.

LES POCHES, page 73

Bon Exemple d'une mère à sa fille, pour qu'elle ne s'écarte jamais de la confiance qu'elle devra à son mari.

Proverbe VI.

UN HABIT SANS GALONS, page 89

Trait d'un bon coeur pour engager un jeune homme à ne point aimer le faste, et à employer ce qu'il coûte à secourir l'humanité souffrante. Scène VI. Sujet de l'Estampe.

Proverbe VII.

LES DEUX MEDECINES, page 109

Ruse utile pour déterminer par amour propre, des enfants à prendre en maladie des médicaments.

Proverbe VIII.

LA VERSION, page 123

Moyen d'engager les enfants à ne point se dépiter contre eux-mêmes, quand ils trouveront des difficultés dans leurs études.

Proverbe IX.

LE DUEL, page 133

Leçon pour des enfants de condition orgueilleux, impertinents et mutins.

Proverbe X.

LE PETIT PAYSAN HARDI, page 151

Exemple qui tend à inspirer de la hardiesse aux enfants trop timides, et qui n'osent rien entreprendre.

Proverbe XI.

LE GOÛTÉ, page 161

Leçons d'égalité données à des enfants élevés avec hauteur, et qui méprisent les enfants des pauvres.

Proverbe XII.

LE QUI-PRO-QUO, page 177

Morale utile aux Fils d'un Paysan ou homme du peuple, qui veulent entrer au Service ou en service.

Proverbe XIII.

L'HEUREUX NATUREL, page 195

Bel Exemple de tendresse d'un Fils pour sa Mère, qu'il ne connaît pas.

Proverbe XIV.

LA COMÉDIE, page 207

Occasion plaisante de détruire l'orgueil mal fondé d'un enfant séduit par les apparences.

Proverbe XV.

LES REVENANTS, page 225

Moyens de prouver aux enfants, qu'il n'y a point de Revenants , et que tout s'opère ici bas par des causes naturelles.

Proverbe XVI.

LA PETITE VÉROLE, page 247

Exemple fort utile, pour consoler les jeunes Demoiselles que la petite vérole enlaidit, et Morale consolante pour les jeunes personnes laides.

Proverbe XVII.

LA PIÈCE DE VERS, etc. page 283.

Correction honnête qui tend à démasquer et à humilier l'amour propre ridicule d'un jeune homme qui se croit un prodige d'esprit et de mérite.

Proverbe XVIII.

LE MALHEUR IMPRÉVU, page 283

Leçons importantes aux jeunes gens, pour ne point se décider trop légèrement sur l'état qu'ils ont envie de prendre, et ne point perdre de temps à des occupations frivoles.

Proverbe XIX.

LES PRÉJUGÉS, page 299

Événements qui doivent apprendre aux jeunes gens à penser juste sur les deux plus forts pré jugés de notre Nation.

Proverbe XX.

LES LIAISONS DANGEREUSES, page 319

Aventure heureuse qui fait connaître aux jeunes gens l'importance de bien choisir leurs liaisons, pour éviter les chagrins et les malheurs.


TABLE DES MOTS DES PROVERBES.

Proverbe I. La Poupée : Trop parler nuit.

II. Les Gourmandes : Fin contre fin, n'est pas bon à faire doublure.

III. Le Menuet et l' Allemande : Le bon Oiseau se fait de lui-même.

IV. Les Moineaux : Il ne faut pas faire à autrui ce qu'on ne foudroie pas qu'on nous fît.

V. Les Poches : Les plus courtes folies font les meilleures.

VI. L'Habit sans Galons : Bon chien chasse de race.

VII. Les deux Médecines : Faire bonne mine à mauvais jeu.

VIII. La Version : Il vaut mieux laisser son enfant morveux, que de lui arracher le nez.

IX. Le Duel : Tout chien qui aboie ne mord pas.

X. Le petit Paysan hardi : Il n y a que le premier pas qui coute.

XI. Le Gouter : Pauvreté n'est pas vice.

XII. Le Qui-pro-quo : On ne peut tirer d'un sac que ce qui est dedans.

XIII. L'heureux Naturel : Bon sang ne peut mentir.

XIV. La Comédie : Les honneurs changent les moeurs.

XV. Les Revenants : On ne s'avise jamais de tout.

XVI. La petite Vérole : À quelque chose le malheur est bon.

XVII. La Piéce de Vers , etc. : Qui prouve trop , ne prouve rien.

XVIII. Le Malheur imprévu : L'homme propose, et Dieu dispose.

XIX. Les Préjugés : Après la pluie le beau temps.

XX. Les Liaisons dangereuses : Plus de peur que de mal.


ACTEURS de LE PETIT PAYSAN HARDI.

LUCAS, Paysan, âgé de douze ans.

MONSIEUR D'AUDICOUR, fils du Seigneur du Village, qui vient en prendre possession pour la première fois.

MADEMOISELLE D'AUDICOUR, sa soeur, âgée de quatorze ans.

La scène représente un Théâtre de Campagne, où l'on est prêt à jouer la Comédie. Un fauteuil sur le Théâtre.

Nota. Ce Proverbe a été fait pour la prise de possession de la Seigneurie de Saint-Just, et joué par les trois enfants du Seigneur.


LE PETIT PAYSAN HARDI.

SCÈNE PREMIÈRE.

LUCAS, seul, entre sur le Théâtre. (Impromptu).

Oui, morgué, vive la hardiesse ! J'étais embarrassé par où entrer, m'est avis que j'ai trouvé la bonne porte.

Il s'assied dans le fauteuil.

Me voilà ici bien à mon aise ; c'est ce qu'ils appelions le Thiâtre : me voilà voirement fort à mon aise, mais ce n'est que jusqu'à ce qu'on me chasse, car ils vont venir pour représenter leurs fariboles de Comédie, et le premier de ces Monsieus qui me verra, va me mettre à la porte ; ça m'est aussi sûr que des malédictions à un collecteus : t'as biau être du Village, mon pauvre Lucas, ils te chasseront, je t'en avartis ; tiens, mon enfant, crois-moi, allons nous en.

SCÈNE II.
Monsieur d'Audicour, Lucas.

MONSIEUR D'AUDICOUR.

Ah ! Bonjour, mon ami, que faites-vous donc ici tout seul ?

LUCAS.

Moi, Monsieu, rien. Je me disais tant-seulement de m'en aller, pour vous éviter la peine de me mettre à la porte.

MONSIEUR D'AUDICOUR.

Vous mettre à la porte ! N'êtes-vous pas de ce pays-ci ?

LUCAS.

Oui, je suis de Saint-Just né natif ; mon père et ma mère en font ; leurs père et mère en étions, et mes enfants en seront, s'il plaît à Dieu de m'en donner queuque jour.

MONSIEUR D'AUDICOUR.

Eh bien ! Mon ami, dès que vous êtes de ce pays-ci, vous n'avez rien à craindre ; maintenant je suis aussi du pays moi, et j'espère, en cette qualité, qu'on aura ici des attentions pour nous.

LUCAS.

Comment ! Des attentions pour nous ; n'êtes-vous pas de la Compagnie du Châtiau ?

MONSIEUR D'AUDICOUR.

Un peu, oui, mais je n'en suis pas moins du pays.

LUCAS.

J'ons biau vous envisager, m'est avis que je ne vous connois pas plus que si je ne vous avais jamais vu.

MONSIEUR D'AUDICOUR.

Cela peut être ; mon père n'en est pourtant pas moins le premier laboureur du Canton.

LUCAS.

Et le mien, morgué, est le plus ancien ; mais vous vous gobargez de nous avec votre père que vous dites laboureur.

MONSIEUR D'AUDICOUR (Impromptu).

Je m'en vais vous mettre au fait. Oui ? par l'acquifition que mon pere vient de faire de cette Terre, il se fait gloire du titre de premier La boureur du Pays. Cette qualité à ses yeux com me aux miens ', est la plus belle du monde, la plus importante à l'humanité, exercée par les plus honnêtes gens ; et comme de fils de La boureur à fils de Laboureur il n'y a que la main, touchez - là, mbn cher Lucas, soyons bons amis ; le hafard vous a fait monter jusques ici, j'en fuis charmé ; devenez dans cet heureux moment lç Député de tout votre Pays, et rece vez en son nom toutes les marques d'attention et d'attachement que nous venons lui donner. Oui, mon cher Lucas, pour que mon discours ne soit point équivoque, je veux vous embras ser de tout m#n cceur, comme l'Ambassadeur du Canton.

LUCAS. (Impromptu)

Eh bien ! Tenez, voilà des manières qui me ravissent l'âme, et si vous êtes tretous bons, comme vous le dites, je vous réponds que j'naurons pas besoin qu'on vous recommande au prône, pour que je prions Dieu pour vous de tout not' coeur. Tout le Village va vous être d'une affection, va vous servir avec Un zèle. . . Vous verrez... Vous verrez... Je n'ai qu'un chagrin qui me prend tout subitement.

MONSIEUR D'AUDICOUR.

Quel est-il ?

LUCAS.

C'est que j'voudrions... si c'était vote bon plaisir. . .. puisque. ... mais...

SCÈNE III.
Les acteurs précédents, Mademoiselle d'Audicour.

LUCAS.

Vla une Demoiselle qui m'impose silence... Elle a le regard si honnête et l'abord si avenant, que le plaisir de la voir me coupe la parole...

MADEMOISELLE D'AUDICOUR.

À quoi t'amuses-tu donc, mon Frère ? On n'attend plus que toi pour commencer, joues-tu la Comédie avec Monsieur ?

MONSIEUR D'AUDICOUR.

Non : je lui disais la vérité, en lui apprenant que notre intention est de nous faire aimer de tous les habitants du pays. ....

LUCAS.

Oh ! Pour cela, vous vous y prenez, morgué, on ne peut pas mieux. Mais quelle est donc cette gentille demoiselle-là ?

MONSIEUR D'AUDICOUR.

C'est la première bergère de nos hameaux ; c'est ma soeur.

LUCAS.

Plus vous dites, et plus je me confonds. Votre soeur, la première bergère du Hamiau ! En ce cas, je suis donc moi le premier de ses moutons. Oh ! Les bons maîtres que j'avons-là ! Mademoiselle, pardonnez notre importunance, c'est monsieur votre Frère qui en est cause ; il me donne tant de bien à penser de tous tant que vous êtes, que je ne sais auquel entendre ; allais comme j'aurons le temps de développer tout cela, permettez que j'vous salue à bon compte, et que je félicite toutes nos bergères d'avoir une gentille compagne comme vous.

MADEMOISELLE D'AUDICOUR.

Je vous fuis obligée du compliment, ça me flatte d'autant plus qu'il est naturel ; c'est comme je les aime.

MONSIEUR D'AUDICOUR.

Ah ! Ma Soeur, tu ne connais pas encore les plaisirs champêtres, mais tu vas les connaître, en les partageant avec tous les bons et honnêtes habitants de ce pays, la chasse, la pêche, les danses sous l'ormeau mesurées tantôt au son du hautbois, tantôt aux couplets d'une ronde naïve chantée gaiement, et répétée de même : tu verras que ces plaisirs valent bien ceux que la ville offre avec plus d'art et de magnificence, mais avec moins de vérité et de candeur.

MADEMOISELLE D'AUDICOUR.

J'en ai comme toi, mon Frère, la plus agréable idée.

LUCAS.

Quoi ! Vous danseriez aussi avec nous sous l'ormeau ?

MADEMOISELLE D'AUDICOUR.

Et de tout mon coeur.

LUCAS.

Quoi ! Vous... Eh bien ! Morgué ; le chagrin que j'avais me quitte ; puisque vous êtes si bons, je m'enrôle dans votre troupiau, et je veux jouer itou la comédie avec vous ; m'est avis que le désir de vous plaire me baillera de l'esprit... Toutes ces paroles qui me semblont arrangées dans un livre comme des plants de laitues, je les dégoiserons tout comme un autre ; alles sont toutes mâchées pour ceux qui savons lire, la mémoire n'a plus qu'à les avaler, et comme je lis tout courant, laissez-moi faire...

MADEMOISELLE D'AUDICOUR.

Voilà toute la besogne.

LUCAS. (Impromptu)

Voilà toute la besogne... Mais il faut de la gesticulation, oui, une certaine manigance dans les bras et dans les mains ; or comme c'est la première fois que je me serai attelé à cette charrue-là, et que vous êtas au fait, vous me baillerez bien queuqu'avis ?

MADEMOISELLE D'AUDICOUR.

Mon cher Lucas, nous n'en savons pas plus que vous, car c'est la première sois aussi que nous nous en mêlons, mais nous comptons sur l'indulgence de nos spectateurs ; j'ai plus besoin que personne de cette indulgence, aussi je la leur demande plus positivement.

LUCAS. (Impromptu)

Allez, Mademoiselle, soyez tranquille ; pour ce qui est en cas de ça, si vous jouez mal, tous les coeurs joueront pour vous, mais nous autres hommes ce n'est pas de même ; au reste, ne nous baillons pas martel en tête ; on sait bien que ce n'est ni vote métier ni le mien ainsi tout coup vaille.

MONSIEUR D'AUDICOUR.

C'est bien dit, Lucas ; ceux qui ne seront pas contents, n'auront qu'à reprendre leur argent à la porte. Toi, prends courage et n'aie pas peur ; car en cela comme en tout...

LE GOÛTÉ

SCÈNE PREMIÈRE.
Monsieur et Madame Blandineau.

MONSIEUR BLANDINEAU.

Enfin, Madame, nous voilà donc à notre maison de campagne en pleines vacances pour deux mois , vous trouverez bon, j'espère, que je fasse mon amusement d'instruire ici mon fils et ma fille à ma manière, et de détruire ou du moins de diminuer en eux tous les défauts que la façon dont vous les élevez à Paris, leur inspire.

MADAME BLANDINEAU.

Et quels défauts, s'il vous plaît, trouvez-vous à détruire en eux ? Voyons, Monsieur, voyons.

MONSIEUR BLANDINEAU.

D'abord en général, vous leur inspirez trop d'orgueil, trop de goût pour le faste des habits et de la parure, trop de penchant pour tous les talents frivoles et même dangereux, comme la Musique, la Danse, etc. Convient-il qu'une fille de procureur soit mise comme une fille de Duchesse, qu'elle exécute toutes sortes de danses, et surtout l'Allemande, comme une fille d'Opéra, et sache mettre en oeuvre tous les moyens de coquetterie comme une fille de joie ?

MADAME BLANDINEAU.

Oh ! Monsieur, vous voyez tout d'un coup d'oeil si bourgeois, qu'on vous croirait de l'autre siècle ; mais moi, je me conforme dans l'éducation de mes enfants aux usages de celui où je vis.

MONSIEUR BLANDINEAU.

Et c'est en quoi, Madame, vous faites fort mal. Au reste, je veux bien vous laisser un peu maîtresse de former votre fille à votre fantaisie ; les mères malheureusement semblent avoir plus de droits sur l'éducation de leurs enfants semelles que ses pères ; mais pour mon fils, Vous trouverez bon que je n'aie pas la même complaisance, et que je le corrige, si je puis ici, pendant que j'en ai le temps, de tous les défauts qu'il tient de vos mauvais principes.

MADAME BLANDINEAU.

Et de quoi le corrigerez-vous ?

MONSIEUR BLANDINEAU.

D'abord de se donner des airs de petit Marquis, de prendre un ton méprisant avec ceux qu'il croit au-dessous de lui.

MADAME BLANDINEAU.

Bon ! Ne voulez-vous pas l'élever comme la fils d'un Vigneron, d'un Paysan, enfin comme le petit Jannot votre illustre filleul ?

MONSIEUR BLANDINEAU.

Eh ! Madame, ne pensez pas plaisanter ; oui, je voudrais que mon dils eût tout le caractère, toute la douceur et toute l'honnêteté qui paraît dans ce pauvre enfant-là, il n'en vaudrait que mieux ; d'ailleurs vous méprisez ce petit bonhomme, parce qu'il est le fils d'un vigneron ; mais après tout, mon fils n'est que le fils d'un procureur, et moi qui n'ai point de vanités, vous savez bien que je ne suis que le fils d'un... Là, ne m'en faites pas dire davantage ; ayez de la hauteur tant que vous voudrez, parce que votre père était marchand ; mais je ne veux pas que non fils en ait, et je prétends, pour mettre sa modestie en exercice, que tant que nous serons ici, il traite avec amitié mon petit filleul, quand il viendra jouer avec lui ; ce n'est que le fils d'un vigneron pauvre, mais c'est le fils d'un honnête homme, utile aux autres hommes, et à bien des hommes qui ne le valent pas.

MADAME BLANDINEAU.

Ah ! Monsieur Blandineau, voilà de la philosophie, elle se fourre partout.

MONSIEUR BLANDINEAU.

Non, Madame, ce n'est que du bon sens.

MADAME BLANDINEAU.

Enfin, vous avez votre petit Jannot en tête ; vous n'en démordrez point, je vous connais ; mais si je vous disais que ce fils de paysan est plein de défauts qu'il peut inspirer à mon fils, qu'il est polisson, gourmand, paresseux, menteur, méchant même ; que c'est lui qui vole les fruits de notre petit jardin, auriez-vous encore la fureur de vouloir ?...

MONSIEUR BLANDINEAU.

Ah ! Si vous me prouvez tout cela à n'en pouvoir douter, je lui défendrai de jamais entrer ici.

MADAME BLANDINEAU.

Si je vous le prouve ? Rien de si aisé. Tenez, je m'en vais faire venir gouter mon fils et ma fille dans ce salon ; c'est toujours dans ce moment, que votre vilain Jannot vient pour attraper quelque chose de leur gouté ; nous nous cacherons tous les deux derrière cette porte ; vous entendrez vous-même les propos de ces enfants, et vous jugerez si je vous en impose.

MONSIEUR BLANDINEAU.

Soit, vous avez raison, voyons.

MADAME BLANDINEAU, appelle.

Lapierre.

Un Laquais paraît.

Apportez ici le Gouté de Mademoiselle et de mon fils, et dites-leur de descendre.

Le Laquais sort.

MONSIEUR BLANDINEAU.

Oh ça ! Si Jannot a tort dans la conduite qu'il va tenir avec nos enfants, je vous promets de vous en faire justice ; mais si ce sont nos enfants qui se comportent mal avec lui, promettez moi aussi de les en corriger.

MADAME BLANDINEAU.

Oui, Monsieur, je vous le promets, mais c'est bien une promesse inutile.

MONSIEUR BLANDINEAU.

Nous allons voir.

SCÈNE II.
Les acteurs précédents, le petit et la petite Blandineau, Le Laquais apporte sur une table le Gouté composé de trois Poires, de trois tartines de confitures et de trois morceaux de pain.

Il sort.

MADAME BEANDINEAU, aux deux enfants.

Allons, mes enfants, mettez-vous là et goutez ; le petit Jannot va venir, faites-le gouter avec vous, mais ayez attention qu'il ne vous mange pas tout.

LE PETIT BLANDINEAU.

Oh ! Que oui, Maman, car il est bien gourmand. Tenez, il est dans la basse cour qui polissonne avec du fumier.

SCÈNE III.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS, JANNOT.

MONSIEUR BLANDINEAU.

Le voici. Approche Jannot.

MADAME BLANDINEAU.

Comme le voila fait !

MONSIEUR BLANDINEAU.

Est-il vrai, Jannot, que tu polissonnais dans la basse-cour ?   [ 1 Polissonner : Faire le polisson, vagabonder, jouer dans les rues, la campagne, en parlant d'enfants. [L]]

JANNOT. ( Impromptu )

Ah ! Mon Dieu, non, mon Parein, demandez plutôt au Jardinier, je lui aidais à porter du terreau avec une pelle dans le potager ; mais je m'en vais me laver les mains.

Il se lave les mains sur une assiette.

MONSIEUR BLANDINEAU.

Tu travaillais, mon enfant, cela est bien fait.

Au petit Blandineau.

Mon fils, pourquoi disiez-vous qu'il polissonnait ?

LE PETIT BLANDINEAU.

Dame, mon Papa je l'ai cru.

LA PETITE BLANDINEAU.

Qu'il n'approche pas de nous toujours, car il nous gâterait tout, mon fourreau de demie-Perse, et l'habit d'été de mon frère.

MONSIEUR BLANDINEAU.

Allons, pas tant de mépris, Mademoiselle, goutez ensemble, et surtout ayez la paix entre vous trois ; nous allons faire un tour de promenade hors de la maison, votre frère et moi.

Ils font semblant de sortir, et se cachent derrière la porte à moitié fermée.

SCÈNE IV.
Le petit et la petite Blandineau, Jannot, qui craint de les approcher, et toujours debout.

LE PETIT BLANDINEAU.

Allons, ma soeur, mets-toi là, et moi ici :

Ils s 'asseyent.

Et vous, Monsieur Jannot, vous n'avez qu'à vous tenir debout, et ne point vous donner les airs de nous approcher.

JANNOT.

Oh ! Comme vous voudrez, je ne suis point las du tout.

LA PETITE BLANDINEAU.

Eh bien ! Tant mieux pour toi. Tiens, mon frère, voilà une tartine de confitures pour toi, une pour moi, et puis chacun la moitié d'une.

LE PETIT BLANDINEAU.

Tiens, ma Soeur, voilà une poire pour toi, une pour moi, et puis aussi chacun la moitié d'une ; pour Monsieur Jannot, voilà un petit morceau de pain qu'il trouvera bon, car c'est du pain blanc dont il ne mange qu'ici.

JANNOT.

Je vous remercie, mais ne vous en privez pas pour l'amour de moi, peut-être n'en aurez-vous pas trop ; tenez, je n'ai pas beaucoup faim.

LE PETIT BLANDINEAU.

Oh ! Tu en mangerais bien avec des poires et des confitures, mais c'est pour nous.

JANNOT.

Non, je n'ai point coutume de manger de cela à mon gouté, et je n'en mangerais pas quand vous m'en donneriez.

LA PETITE BLANDINEAU.

Tu es bien fier, tant mieux, car tu n'en auras pas ; attends, je m'en vais éplucher ma poire avec ma belle lame d'argent, et je t'en donnerai la pelure.

LE PETIT BLANDINEAU.

Ma Soeur, qu'il nous aille prendre des poires dans le jardin, et il en aura une pour lui... Veux-tu Jannot ?

JANNOT.

Oh ! Non. Voilà deux fois que vous m'avez forcé d'y aller ; je l'ai fait par bonne amitié pour vous ; je n'en ai pas voulu manger seulement la queue d'une ; et puis vous dites à votre Maman, que je les vole par gourmandise ; je ne veux plus en aller prendre.

LE PETIT BLANDINEAU.

Parles-donc, eh ! Petit manant, ne serais-tu pas trop heureux d'avoir le fouet pour nous ?

JANNOT.

Oui, mais cela n'est pas bien de prendre ce qu'on ne nous donne pas.

LE PETIT BLANDINEAU.

Veux tu bien y aller tout-à-l'heure ?

LA PETITE BLANDINEAU, le menace.

Veux-tu y aller ?...

JANNOT.

Non, je n'irai pas, et je n'irai plus jamais.

LE PETIT BLANDINEAU.

Nous t'allons battre...

JANNOT.

Eh bien ! J'aime mieux être battu, que de faire une chose qui n'est pas bien.

LE PETIT BLANDINEAU.

Ah ! Tu ne veux pas nous obéir ? Ma Soeur, aide-moi ; tiens, prends cette canne, et moi l'autre...

Le petit Blandineau et sa soeur battent Jannot, qui se laisse battre.

JANNOT.

Eh bien ! Vous n'en serez pas plus avancés...

Ils le battent encore, et Jannot s'enfuit dans un coin de la Chambre.

LE PETIT BLANDINEAU.

Ah ça, si tu dis que nous t'avons battu, si tu le dis, nous dirons, comme l'autre fois, que tu as encore volé des fruits dans le jardin.

JANNOT.

Allez, n'ayez point peur ; vous m'avez déjà battu plus d'une fois, et je n'en ai rien dit.

LE PETIT BLANDINEAU.

Allons, rends-nous ton pain, puisque tu ne veux pas nous aller prendre des poires, tu ne l'auras pas.

JANNOT.

Oh ! Tenez, le voilà, gardez-le ; je suis bien-aise à présent de n'en pas avoir mangé du tout ; j'aime encore mieux notre pain-bis, on ne me le reproche pas.

SCÈNE V.
Les acteurs précédents, Monsieur et Madame Blandineau, qui sorte de leur cachette.

MONSIEUR BLANDINEAU, à sa femme.

Eh bien ! Madame, est-ce là ce que vous m'aviez promis ?

MADAME BLANDINEAU, à son fils et à sa fille.

Ah ! ah ! Vous êtes de jolis enfants, j'ai tout entendu. Voilà donc comme vous m'avez menti tous deux fur le compte de ce pauvre Jannot. Il est gourmand, il vole les fruits, il est méchant, il est menteur, tandis que c'est vous qui avez tous ces vices-là. Oh ! Je suis bien-aise de vous connaître.

JANNOT.

Ne vous fâchez pas, Madame, par rapport à moi ; tout cela n'était que pour rire, je vous assure, et je ne suis pas fâché du tout ; je vous promets qu'ils ne m'ont point fait de mal, nous jouions ensemble, voilà tout.

MADAME BLANDINEAU.

Vas, mon pauvre Jannot, je te rends justice, et je les punirai tous deux comme ils le méritent.

Elle les renvoyé.

Allons vite, allez-vous en tous deux dans votre chambre, auprès de votre Gouvernante, jusqu'à ce que je vous fasse essuyer la punition que vous méritez.

MONSIEUR BLANDINEAU.

Chargez-vous, Madame, de celle de votre Fille, je ne veux point m'en mêler ; ce que je vous conseillerais seulement, serait de lui ôter jusqu'à nouvel ordre, tous ses Maîtres de Musique, de Danse et de Dessein, et de travailler seulement à lui apprendre à bien coudre, à broder, à filer, et à lui former le coeur et l'esprit. Pour mon fils, la punition qu'il mérite, est que Jannot prenne ici sa place, ses habits, enfin qu'il devienne mon fils, et que ce beau Monsieur-là soit traité comme le fils d'un paysan, je dis plus, comme le plus mauvais sujet de la Nature. Au reste, Madame, serez-vous encore prévenue contre ce qui résulte de la pauvreté de certains états ?

MADAME BLANDINEAU.

Non, Monsieur : malgré la peine que cela me fait, je suis obligée de convenir que cette fois-ci vous avez raison, et que...

 


J'ai lu par ordre de Monseigneur le Chancelier, un Manuscrit intitulé les Jeux de la petite Thalie ; et je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en empêcher l'impression. À Paris, ce treize Juin mille sept cens soixante-neuf.

CRÉBILLON.

Notes

[1] Polissonner : Faire le polisson, vagabonder, jouer dans les rues, la campagne, en parlant d'enfants. [L]

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