LE MENUET ET L'ALLEMANDE.

LES JEUX DE LA PETITE THALIE.

OU NOUVEAUX PETITS DRAMES DIALOGUÉS SUR DES PROVERBES

Propres à former les moeurs des enfants et des jeunes personnes, depuis l'âge de cinq ans jusqu'à vingt.

M. DCC. LXIX.

Par M. de MOISSY.

Chez Bailly, Libraire, Quai des Augustins, à l'Occasion.


Texte établi par Paul FIEVRE, octobre 2018

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 30/09/2018 à 21:53:19.


DISCOURS PRÉLIMINAIRE.

L'éducation si précieuse à l'Humanité, ne peut être regardée sous trop d'aspects, et il serait à souhaiter que tous les auteurs, même les plus accrédités voulussent bien ne pas trouver au-dessous d'eux les ouvrages qu'ils tendraient à ouvrir à cette éducation, quelques routes plus utiles et plus agréables que celles qui sont connues.

Malgré tant d'écrits ( dit un fameux Philosophe de nos jours ) qui n'ont pour but que l'utilité publique, la première de toutes les utilités qui est l'Art de former des hommes, est encore oubliée. Que de romans paraissent journellement, qui ne servent qu'à amollir l'âme aussitôt qu'elle est capable de quelque force, qui tournent toujours dans un certain cercle de galanterie plus ou moins dangereuse, et n'apprennent aux jeunes personnes des deux sexes, que le jargon d'un vice raffiné, en faisant à leur esprit un amusement réfléchi des faiblesses de leur coeur !

Il faut instruire les enfants pour le Monde, et que les instructions qu'on leur donne se présentent à eux dans des tableaux agréables ; que ces tableaux diminuent dans leur coeur et dans leur esprit, la pente que l'humanité a pour le vice, et leur fasse trouver les vertus de chaque âge assez douces, assez nécessaires à la vie , pour que ces mêmes enfants défirent de les pratiquer fans effort, et comme un moyen de tranquillité et de bonheur.

Le grand Art est donc de les conduire à la Vertu, pour ainsi dire, par le chemin de la séduction , et qu'ils ne s'aperçoivent pas même qu'on ait voulu les séduire.

Le seul moyen pour parvenir à cet art ; est de leur présenter ces instructions sous la forme d'amusements ; alors toutes leurs facultés d'apercevoir et de sentir se développeront.

Ces réflexions ont fait naître l'idée de dialoguer un certain nombre de Proverbes, qui, vus d'un oeil philosophique, sans être hors de la portée des enfants et des jeunes personnes, roulent au contraire fur les petites affections répréhensibles et sur les semences de défauts et de vices qui peuvent germer en eux.

Ces Proverbes ainsi dialogués, outre l'avantage de l'instruction morale qui s'y trouve proportionnée aux différents âges et aux différents états, ont encore celui d'apprendre aux enfants, à parler avec assurance, à disserter d'eux-mêmes sur des choses qui les regardent, qui les amusent, et qui les intéressent.

Voici comment on pourra tirer toute l'utilité qui doit en résulter.

En faisant apprendre aux enfants les rôles qu'ils ont dans ces Proverbes, pour les jouer comme une petite Comédie, on choisira celui qui conviendra à leur âge, et à tel défaut qu'on voudra réprimer en eux.

Suivant le degré de leur intelligence, on les engagera, à travers toutes les scènes qu'ils réciteront par coeur, à étendre d'eux-mêmes le Dialogue, sans qu'ils s'écartent trop de l'Action.

Rien ne formera plus les jeunes personnes à parler aisément, et avec une honnête assurance devant le monde, à donner du ressort à leur imagination, enfin à multiplier avec méthode leurs idées, que ces petits Drames ainsi représentés par elles, une partie de mémoire, et l'autre par impromptu.

Pour cet effet, on a marqué les endroits susceptibles d'être variés, ou plus étendus dans le Dialogue écrit, en mettant au-dessus de ces endroits le mot d'Impromptu.

C'est dans ces moments de dialogue, que l'on engage les personnes qui en dirigeront l'exécution, à faire observer aux enfants, quand ils auront assez fait agir leur petite Minerve, à rendre à l'interlocuteur les mots de réplique comme en jouant la Comédie.

On a imprimé les répliques en lettres italiques, pour qu'on puisse les distinguer plus aisément.

Au moyen de cette opération, qui ne sera regardée par les enfants que comme un simple amusement, il se formera entre eux une vive émulation d'esprit ; ils apprendront tout ensemble à agir, à parler, à penser, et à contenir dans des bornes convenables leurs actions, leurs idées et leurs discours.

D'après ces observations, on espère que cet ouvrage tout puérile qu'il pourra paraître à certaines gens, n'aura pas le même sort auprès de ceux qui aimeront leurs enfants ou leurs élèves, avec cette tendresse ingénieuse et bien dirigée, qui n'aspire qu'à faire le bonheur de cette intéressante partie de l'humanité, et à la rendre dans la suite, sans danger pour ses moeurs, aussi raisonnable que vertueuse.


TABLE DES TITRES.

Avec un Précis du Sujet Moral qui est traité sous chacun d'eux,

La Table des Mots des Proverbes est à la fin du Livre.

Proverbe premier.

LA POUPÉE, page 3

Instruction pour les Enfants du premier âge, qui ne respectent pas assez leurs Gouvernantes.

Proverbe II.

LES GOURMANDES, page 15

Leçon nécessaire aux enfants qui sont gourmands et menteurs.

Proverbe III.

LE MENUET ET L'ALLEMANDE, page 33

Moyens d'inspirer de l'émulation aux enfants de parents qui ne font point assez riches pour leur donner des Maîtres.

Proverbe IV.

LES MOINEAUX, page 55

Leçon agréable et persuasive, pour engager un enfant à ne faire aucun mal, aucune méchanceté, même aux animaux.

Proverbe V.

LES POCHES, page 73

Bon Exemple d'une mère à sa fille, pour qu'elle ne s'écarte jamais de la confiance qu'elle devra à son mari.

Proverbe VI.

UN HABIT SANS GALONS, page 89

Trait d'un bon coeur pour engager un jeune homme à ne point aimer le faste, et à employer ce qu'il coûte à secourir l'humanité souffrante. Scène VI. Sujet de l'Estampe.

Proverbe VII.

LES DEUX MEDECINES, page 109

Ruse utile pour déterminer par amour propre, des enfants à prendre en maladie des médicaments.

Proverbe VIII.

LA VERSION, page 123

Moyen d'engager les enfants à ne point se dépiter contre eux-mêmes, quand ils trouveront des difficultés dans leurs études.

Proverbe IX.

LE DUEL, page 133

Leçon pour des enfants de condition orgueilleux, impertinents et mutins.

Proverbe X.

LE PETIT PAYSAN HARDI, page 151

Exemple qui tend à inspirer de la hardiesse aux enfants trop timides, et qui n'osent rien entreprendre.

Proverbe XI.

LE GOÛTÉ, page 161

Leçons d'égalité données à des enfants élevés avec hauteur, et qui méprisent les enfants des pauvres.

Proverbe XII.

LE QUI-PRO-QUO, page 177

Morale utile aux Fils d'un Paysan ou homme du peuple, qui veulent entrer au Service ou en service.

Proverbe XIII.

L'HEUREUX NATUREL, page 195

Bel Exemple de tendresse d'un Fils pour sa Mère, qu'il ne connaît pas.

Proverbe XIV.

LA COMÉDIE, page 207

Occasion plaisante de détruire l'orgueil mal fondé d'un enfant séduit par les apparences.

Proverbe XV.

LES REVENANTS, page 225

Moyens de prouver aux enfants, qu'il n'y a point de Revenants , et que tout s'opère ici bas par des causes naturelles.

Proverbe XVI.

LA PETITE VÉROLE, page 247

Exemple fort utile, pour consoler les jeunes Demoiselles que la petite vérole enlaidit, et Morale consolante pour les jeunes personnes laides.

Proverbe XVII.

LA PIÈCE DE VERS, etc. page 283.

Correction honnête qui tend à démasquer et à humilier l'amour propre ridicule d'un jeune homme qui se croit un prodige d'esprit et de mérite.

Proverbe XVIII.

LE MALHEUR IMPRÉVU, page 283

Leçons importantes aux jeunes gens, pour ne point se décider trop légèrement sur l'état qu'ils ont envie de prendre, et ne point perdre de temps à des occupations frivoles.

Proverbe XIX.

LES PRÉJUGÉS, page 299

Événements qui doivent apprendre aux jeunes gens à penser juste sur les deux plus forts pré jugés de notre Nation.

Proverbe XX.

LES LIAISONS DANGEREUSES, page 319

Aventure heureuse qui fait connaître aux jeunes gens l'importance de bien choisir leurs liaisons, pour éviter les chagrins et les malheurs.


TABLE DES MOTS DES PROVERBES.

Proverbe I. La Poupée : Trop parler nuit.

II. Les Gourmandes : Fin contre fin, n'est pas bon à faire doublure.

III. Le Menuet et l'Allemande : Le bon Oiseau se fait de lui-même.

IV. Les Moineaux : Il ne faut pas faire à autrui ce qu'on ne foudroie pas qu'on nous fît.

V. Les Poches : Les plus courtes folies font les meilleures.

VI. L'Habit sans Galons : Bon chien chasse de race.

VII. Les deux Médecines : Faire bonne mine à mauvais jeu.

VIII. La Version : Il vaut mieux laisser son enfant morveux, que de lui arracher le nez.

IX. Le Duel : Tout chien qui aboie ne mord pas.

X. Le petit Paysan hardi : Il n y a que le premier pas qui coute.

XI. Le Gouter : Pauvreté n'est pas vice.

XII. Le Qui-pro-quo : On ne peut tirer d'un sac que ce qui est dedans.

XIII. L'heureux Naturel : Bon sang ne peut mentir.

XIV. La Comédie : Les honneurs changent les moeurs.

XV. Les Revenants : On ne s'avise jamais de tout.

XVI. La petite Vérole : À quelque chose le malheur est bon.

XVII. La Piéce de Vers , etc. : Qui prouve trop , ne prouve rien.

XVIII. Le Malheur imprévu : L'homme propose, et Dieu dispose.

XIX. Les Préjugés : Après la pluie le beau temps.

XX. Les Liaisons dangereuses : Plus de peur que de mal.


ACTEURS DE LE MENUET ET L'ALLEMANDE.

MONSIEUR BEFOR, mère.

MADAME BEFOR, mère.

LE PETIT BEFOR, frère neuf à dix ans.

LA PETITE BEFOR, soeur de neuf à dix ans.

LE PETIT DUPRÉ, de même âge, fils d'une racommodeuse de dentelles, pauvre, qui demeure au cinquième étage dans la mime Maison de Monsieur Befor.

MONSIEUR CANIVET, Maître à écrire.

MONSIEUR DESPASSES, Maître à danser.

La scène est dans le Salon de Compagnie de Monsieur Befor, où il y a une table préparée pour écrire. L'action se passe à dix heures du matin.

Nota. Monsieur Befor est un Financier qui a des Bureaux chez lui.


LE MENUET ET L'ALLEMANDE

SCÈNE PREMIÈRE.
LE PETIT BEFOR, LE PETIT DUPRÉ.

LE PETIT BEFOR.

Écoute donc, Dupré, veux-tu faire ma page d'écriture ? Mon Maître ne doit tenir que dans une demie-heure, et pendant ce temps-là, j'irai fauter à la corde dans la cour.

LE PETIT DUPRÉ.

Je le veux bien.

LE PETIT BEFOR.

Tiens, mets-toi là et dépêche-toi vite, n'écris pas si bien, car mon Maître s'apercevrait que ce n'est pas moi qui...

LE PETIT DUPRÉ.

Vas, vas, laisse-moi faire ; j'écrirai, si je peux, comme si c'était toi.

Le petit Befor sort.

SCÈNE II.

LE PETIT DUPRÉ seul se met à écrire, et tout en écrivant, il parle très lentement et avec des repos.

Impromptu.

Comme il est paresseux, ce petit Befor ! Polisson ! Depuis deux ans, il ne sait pas encore faire ses lettres comme il faut, et moi tout seul, je me suis appris à écrire, Dieu merci, comme si j'avais eu un Maître encore plus longtemps que lui.

Il examine ce qu'il a écrit.

Mais, voilà qui est trop bien, on ne croira pas que c'est de lui ; oh dame je ne saurais pas si mal faire qu'il le faudrait pour cela.

SCÈNE III.
La Petite Befor, Le Petit Dupré, écrivant toujours.

LA PETITE BEFOR, regardant par-dessus l'épaule du petit Dupré.

Qu'est-ce que vous faites donc là, Monsieur Dupré ?

LE PETIT DUPRÉ, d'un ton d'embarras.

Ah ! Mademoiselle... je fais... c'est que... mais il ne faut pas Je dire c'est que Monsieur votre frère m'a prié... Comment vous portez-vous, Mademoiselle ?

LA PETITE BEFOR.

Fort bien... Ah ! J'entends, tu fais la page d'écriture de mon frère ; il apprendra joliment à écrire comme ça, mon frère ; ce n'est qu'un petit paresseux, qui ne saura jamais rien ; mais je le dirai à son Maître.

LE PETIT DUPRÉ.

Ah ! Mademoiselle, je vous en prie, ne lui dites pas ; tenez voilà qui est fait.

LA PETITE BEFOR.

Tiens, mon cher Dupré, tu lui rends là un fort mauvais service.

SCÈNE IV.
La Petite Befor, Le Petit Dupré, Le Petit Befor, Monsieur Canivet, Maître à écrire.

MONSIEUR CANIVET, au petit Befor.

Quoi ! Monsieur, croyez-vous que c'est en sautant avec votre corde, que vous apprendrez quelque chose, et n'êtes-vous pas honteux que depuis deux ans ?...

LE PETIT BEFOR.

Mais, Monsieur, voilà ma page d'écriture faite.

MONSIEUR CANIVET, prend sur la table le Papier d'écriture.

Est ce là elle ? Ah ! ah !... Mais voilà qui est bien... mais très bien... Comment ?... Mais... Allons, ce n'est pas vous qui avez écrit cela... Vous m'en imposez.

LE PETIT BEFOR.

Pourquoi donc ? Monsieur.

À part au Petit Dupré.

Tu devais ne pas écrire si bien.

LA PETITE BEFOR.

Oui sûrement, Monsieur, mon frère vous en impose, car c'est Dupré que voilà qui vient d'écrire cette page, pour laisser polissonner mon frère tout à son aise.

LE PETIT BEFOR.

Eh bien ! Ma soeur, qu'est-ce que cela vous fait ?

LA PETITE BEFOR. (Impromptu).

Ça me fait, mon frère, que je ne veux pas que vous soyez toujours un paresseux, et un paresseux qui n'apprenne rien.

MONSIEUR CANIVET, au petit Dupré.

C'est vous, mon petit Ami, qui avez écrit cela ? Vous avez la main bonne... mais très bonne... excellente ; et qui est-ce qui vous montre ?

LE PETIT DUPRÉ.

Personne, Monsieur.

MONSIEUR CANIVET.

Comment, personne !

LA PETITE BEFOR. (Impromptu).

Non, Monsieur. J'ai prié Monsieur Befor, de me donner ses vieilles exemples, et je me suis appris tout seul avec un Livre d'écriture qu'on m'a prêté ; mais ce n'est rien que cela.

Il tire un grand papier de sa poche, où il y a de différentes écritures.

Tenez, Monsieur, voilà de mon écriture.

MONSIEUR CANIVET, examine.

Comment diable ! Voilà qui est charmant ! À votre âge, de la ronde, de la bâtarde, de la coulée, cela est étonnant ! Quoi ! C'est vous tout seul...

LE PETIT DUPRÉ.

Oui, Monsieur : ma mère n'est point en état de me donner des Maîtres, et il a bien fallu tâcher de m'en passer, et d'apprendre quelque chose de moi-même.

MONSIEUR CANIVET.

Eh bien ! Monsieur Befor, vous voyez, vous qui avez un maître depuis deux ans, et qui n'en êtes encore qu'aux grandes lettres, ne devriez-vous pas mourir de honte de voir ce petit bon homme là ?... Allons, je renonce à vous montrer, mon honneur y est intéressé, et je vais le dire à Monsieur votre père.

LE PETIT BEFOR.

Mais, dame, Monsieur... c'est que...

MONSIEUR CANIVET.

Quoi ? C'est que... C'est que vous êtes un paresseux, qui n'apprendrez jamais rien ; pour moi, j'y renonce ; Adieu.

SCÈNE V.
Les acteurs précédents, Madame Befor.

MONSIEUR CANIVET.

Ah ! Madame, je vous demande pardon, mais vous me trouvez en colère ; voyez si vous avez un autre Maître à écrire à donner à Monsieur votre fils, car pour moi je suis las de lui montrer inutilement. Il n'apprend rien depuis deux ans, tandis que voilà un Enfant qui n'a jamais eu de Maître, et qui écrit comme un ange. Tenez, Madame, voyez cela.

Il donne le papier d'écritures du petit Dupré à Madame Befor, quelle garde.

Si je continuais mes leçons à Monsieur votre fils, ce serqit vous voler votre argent.

MADAME BEFOR.

Le méchant enfant ! Pour moi, je ne sais plus qu'en faire.

LA PETITE BEFOR.

Maman, voilà notre Maître de danse.

MADAME BEFOR, à Monsieur Canivet.

Allons, Monsieur, ne vous déconcertez pas, revenez demain, je le dirai à mon mari, et nous verrons si en le corrigeant, comme il le mérite...

MONSIEUR CANIVET.

À demain donc, Madame, mais de la correction, il en faut absolument, et de la plus sévère. Adieu Madame.

MADAME BEFOR.

Votre servante, Monsieur.

SCÈNE VI.
Madame Befor, Le Petit Befor, sa soeur, Le Petit Dupré, Monsieur Despasses, Maître à Danser.

MADAME BEFOR.

Ah ! Entrez, Monsieur Despasses.

MONSIEUR DESPASSES fait une belle révérence.

Madame, j'ai l'honneur de vous présenter mon hommage.

MADAME BEFOR.

Monsieur Despasses, je crois que vous n'êtes pas plus content de mon fils, de ce mauvais sujet-là, que Monsieur Canivet, son Maître d'écritures.

MONSIEUR DESPASSES.

Madame, effectivement il ne brille pas beaucoup, pour le temps qu'il est entre mes mains, et ce ne sont pas là de ces sujets qui sont honneur à leur Maître ; mais en revanche, Mademoiselle votre Fille me justifie et me dédommage des peines que je me donne pour tous deux.

Au petit Befor.

Allons, Monsieur, vous allez danser le Menuet avec Mademoiselle votre Sceur, tâchez au moins de tourner à propos, de n'être pas si gauche dans tous vos mouvements, et d'avoir un peu plus d'oreilles.

MADAME BEFOR.

Je vous assure, mon Fils, que si vous ne contentez pas plus Monsieur, que votre Maître à écrire, je vous envoie en pension, apprendre du latin tout votre saoul ; votre père le voulait, c'est moi qui m'y suis opposée, mais à la fin j'y consentirai.

LE PETIT DUPRÉ.

Madame, voulez-vous bien que je reste à la leçon ?

MADAME BEFOR.

Oui, mon petit Ami, vous savez qu'à toutes les leçons, j'ai été charmée que vous y soyez ; cela vous apprend toujours quelque chose.

LE PETIT DUPRÉ.

Oui, Madame, et je vous en remercie.

MONSIEUR DESPASSES, au petit Befor.

Allons donc, Monsieur, allons, Mademoiselle, le Menuet.

Il joue un Menuet qu'ils dansent.

Bon, Mademoiselle. Allez donc, Monsieur, en mesure... Soutenez... Allez donc... Tournez là... Trop tard... Allez donc... Ce n'est pas cela. Les bras morts ; la tête droite... Tournez donc... Suivez votre danseuse... Oh ! Vous n'y êtes point du tout...

LA PETITE BEFOR.

Comment voulez-vous, Monsieur, que je danse, vis à vis de quelqu'un qui figure si mal ?

MONSIEUR DESPASSES.

Aussi, Mademoiselle, je n'ose rien vous dire, et je sens bien que cela ne peut pas vous donner cette émulation si nécessaire à ce genre de danse ; tout en dépend ; aussi...

LA PETITE BEFOR.

Allons, mon pauvre petit Frère, tu n'y entends rien, et tu me fais manquer à tous moments.

LE PETIT BEFOR.

Eh bien ! Vas toujours, ma Soeur, et ne t'embarrasse pas.

LA PETITE BEFOR. (Impromptu).

Comment veux-tu que j'aille, si tu me brouilles à chaque pas ? Je gage que Monsieur Dupré qui n a jamais appris qu'en nous voyant prendre leçon, figure mieux que toi.

MADAME BEFOR.

Allons, mon petit Ami, prenez la place de mon Fils, il mérite cette humiliation-là ; voyons si vous figurerez mieux que lui.

LE PETIT DUPRÉ.

Mais, Madame, songez que je n'ai jamais appris ; que je n'apprends point, qu'en me répétant à moi-même toutes les leçons que je vois prendre à Mademoiselle ; je les exécute tout seul, chez nous, comme je peux.

MADAME BEFOR.

Eh bien ! Voyons comment vous vous en tirerez.

À son fils.

Vous, Monsieur, tranquillisez-vous, et apprenez, si vous pouvez, en regardant.

Le petit Befor se retire de la danse.

LE PETIT BEFOR.

Oh ! Comme on voudra.

MONSIEUR DESPASSES, au Petit Dupré.

Allons, Monsieur, recommencez le Menuet avec Mademoiselle.

Il s'accorde.

Quoi, vous n'avez jamais appris ?

LE PETIT DUPRÉ.

Non, Monsieur, je vous assure.

MONSIEUR DESPASSES.

En ce cas-là, Mademoiselle, vous n'y gagne rez rien, car la Danse est un Art qui ne s'apprend pas tout seul, et les plus grands Maîtres ont bien de la peine à faire un bon écolier dans dix ; mais voyons comment cela pourra aller.

LE PETIT DUPRÉ, à Madame Befor.

Vous le voulez, Madame, et j'obéis.

Il se place avec Mademoiselle Besor pour danser, et Monsieur Despasses joue un Menuet.

Ils dansent.

MONSIEUR DESPASSES, pendant le Menuet, au petit Dupré.

Pas mal... Soutenez bien... Fort bien... Un peu de hardiesse... Bon... Très bien.... Comment donc !... Au mieux. En vérité, cela est étonnant ! Allons, voyons à donner la main... Très bien...

À la petite.

Mademoiselle, la tête un peu plus soutenue, coulez le pas... Bon.

Le Menuet fini, à Madame Befor.

Eh bien ! Madame, comment avez-vous trouvé ce menuet-là ?

MADAME BEFOR.

Charmant, en vérité, ma Fille y a été placée jusqu'à la fin en mesure et avec grâce....

Au petit Dupré.

Mais, mon petit Ami, vous êtes étonnant ! Quoi ! N'avoir point eu de Maître, et danser comme cela !

À Monsieur Despasses.

Monsieur, qu'en dites-vous ?

MONSIEUR DESPASSES.

Madame, il faut le voir, pour le croire.

LE PETIT DUPRÉ.

Je vous assure pourtant, Monsieur, que je n'ai appris que comme je viens de le dire à Madame.

LA PETITE BEFOR.

Et l'Allemande ? Mon frère ne sait pas faire une passe ; comment allons-nous faire ?

MADAME BEFOR.

Oh pour l'Allemande, ma Fille, appliquez vous-y, car c'est une danse que j'aime de fureur ; elle est pleine de vivacité et d'expression...

Au petit Dupré.

Mon petit ami, vous avez vu les leçons de l'Allemande, vous l'êtes- vous aussi apprise ?

LE PETIT DUPRÉ.

Oui, Madame, un peu.

MONSIEUR DESPASSES.

Mais, les passes, comment avez-vous pu tout seul ?...

LE PETIT DUPRÉ.

Oh ! Pour cette danse-là, j'ai pris une petite apprentisse de ma mère, et dans ses moments de loisir, je l'ai fait tourner comme j'ai vu que Mademoiselle faisait à ses leçons.

MADAME BEFOR.

Ah ! Voyons, voyons.

MONSIEUR DESPASSES.

Cela doit être curieux ; allons, placer-vous.

Il joue une Allemande et ils la dansent.

En mesure, Mademoiselle, fort bien.

À Madame Befor, en regardant Le petit Dupré.

Madame, charmant !... Étonnant !... Pas si vite... Bon...

À la petite Befor.

Plus de hardiesse dans le regard...

SCÈNE VII.
Les acteurs précédents, Monsieur Befor.

MONSIEUR BEFOR, interrompant la Danse.

Plus de hardiesse dans le regard ! Je gage à ce propos, que c'est l'Allemande que ma Fille danse... Justement.

À Madame Befor.

Quoi ! Madame, vous n'aurez pas pour moi la complaisance de faire discontinuer cette enfant de danser l'Allemande ; danse désagréable pour les attitudes du corps, qui ne tire tous ses moyens de plaire, que de la hardiesse d'une jeune personne et de l'effronterie du danseur ; danse molle et lascive, danse enfin où les deux acteurs se tenant dans les bras réciproquement l'un de l'autre pour leur plaisir, semble faire garder les manteaux aux spectateurs. Voilà, Madame, la danse que votre fille apprend, et qu'elle ne sait déjà que trop. Si l'on avait des moeurs honnêtes, cette danse-là ne serait tolérable tout au plus qu'entre mari et femme ; et dans un état aussi bien policé que le nôtre, elle devrait être défendue.

MADAME BEFOR.

Ah ! Monsieur, voilà de vos préventions ; mais c'est la danse de toutes les jeunes personnes maintenant.

MONSIEUR BEFOR.

Aussi toutes les jeunes personnes maintenant sont très mal élevées, très précoces, et par la suite deviennent très... Enfin, Madame, si vous avez de l'amitié pour moi, vous ferez cesser cette danse, qui, en un mot, n'est point celle d'une honnête fille.

MONSIEUR DESPASSES.

Mais, Monsieur, que voulez-vous donc que Mademoiselle apprenne à la place ?

MONSIEUR BEFOR.

Le menuet, Monsieur, le menuet ; voilà la danse des honnêtes gens, où toutes les grâces du corps se déploient avec dignité et avec décence, dont les pas décidés et bien prononcés en mesure, tiennent toujours la taille droite et d'à-plomb, au lieu de se dégingander le corps, de plier les genoux, et de piaffer continuellement, comme on fait à votre vilaine Allemande.

MONSIEUR DESPASSES.

Mais, Monsieur, Mademoiselle sait son menuet à n'y rien faire désirer, ainsi...

MONSIEUR BEFOR.

Jamais, Monsieur, on ne sait le Menuet assez parfaitement. Que de choses dans un menuet ! Voyons comme elle le sait.

À son dils.

Est-ce que tu ne danses pas toi ?

LE PETIT BEFOR.

Non, mon Papa, ma soeur dit que je ne figure pas bien.

MADAME BEFOR.

Il danse comme il écrit, et pour le mortifier, c'est Dupré qui n'a jamais appris, qui tient sa place ; voyez-le danser, vous en serez étonné et ravi.

MONSIEUR BEFOR.

Voyons donc ?

Monsieur Despasses joue un menuet, et le petit Dupré le danse avec la petite Befor.

MONSIEUR BEFOR, après le Menuet.

Effectivement cela est surprenant. Quoi ! Mon petit ami, sans avoir eu de Maître ?...

LE PETIT DUPRÉ.

Les leçons que j'ai vu prendre à Mademoiselle, m'ont tout appris.

MONSIEUR BEFOR.

Va, tu es un enfant charmant, et je veux que tu viennes tous les jours de leçons danser avec ma fille.

LE PETIT DUPRÉ.

Monsieur, avec plaisir.

MONSIEUR BEFOR.

Adieu, Monsieur Despasses, à un autre jour, mais surtout point d'Allemande, je vous prie.

MONSIEUR DESPASSES.

Commme il vous plaira, Monsieur, je vous salue.

Il sort.

SCÈNE VIII.
Monsieur Befor, Madame Befor, La Petite Befor, Son Frere, Le Petit Dupré.

MADAME BEFOR.

Vous venez de voir danser Dupré, qui n'a jamais appris, mais ce n'est pas le tout ; il n'a pas non plus eu de Maître à écrire, voyez de son écriture, en voilà.

Elle lui donne le Papier d'écriture du petit Dupré.

MONSIEUR BEFOR, prend le Papier.

Oh ! Oh ! Mais cela n'est pas croyable : se faire toutes sortes d'écritures sans Maître, et mon âne de fils, depuis deux ans qu'il apprend, ne sait pas encore assembler ses mots ! Eh bien ! Madame, consentirez-vous à la fin que je le mette en pension, où, à force de correction ?

MADAME BEFOR.

Oh ! Monsieur, vous êtes le maître, et je renonce à l'éducation agréable que je voulais lui donner.

MONSIEUR BEFOR.

Il y gagnera peut-être, en recevant une éducation utile ; et s'il ne veut rien apprendre de ce qui convient à notre état, il me restera une ressource pour lui, je lui ferai apprendre un métier, oui un métier, car je veux qu'il sache quelque chose, ou qu'il meure à la peine. Et toi, mon cher Dupré, je te prends dès aujourd'hui dans mon Bureau, pour encourager et mettre en oeuvre tes talents naturels ; tu me serviras de fils, jusqu'à ce que le mien vaille quelque chose : à compter d'aujourd'hui, tu as six cents francs d'appointements.

LE PETIT DUPRÉ {Impromptu ).

Ah ! Monsieur, que je vous ai d'obligation ! J'espère que vous n'aurez pas lieu de vous en repentir, par ma conduite et mon assiduité au travail.

LA PETITE BEFOR.

Ah ! Mon Papa, je vais bien danser le menuet.

MONSIEUR BEFOR.

Tant mieux, ma fille.

Au petit Dupré.

Vas, tu serviras d'exemple aux enfants de ton âge, et ils apprendront par toi que...

 


J'ai lu par ordre de Monseigneur le Chancelier, un Manuscrit intitulé les Jeux de la petite Thalie ; et je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en empêcher l'impression. À Paris, ce treize Juin mille sept cens soixante-neuf.

CRÉBILLON.

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