LE DUEL

LES JEUX DE LA PETITE THALIE.

OU NOUVEAUX PETITS DRAMES DIALOGUÉS SUR DES PROVERBES

Propres à former les moeurs des enfants et des jeunes personnes, depuis l'âge de cinq ans jusqu'à vingt.

M. DCC. LXIX.

Par M. de MOISSY.

Chez Bailly, Libraire, Quai des Augustins, à l'Occasion.


Texte établi par Paul FIEVRE, octobre 2018

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 06/11/2018 à 07:23:35.


DISCOURS PRÉLIMINAIRE.

L'éducation si précieuse à l'Humanité, ne peut être regardée sous trop d'aspects, et il serait à souhaiter que tous les auteurs, même les plus accrédités voulussent bien ne pas trouver au-dessous d'eux les ouvrages qu'ils tendraient à ouvrir à cette éducation, quelques routes plus utiles et plus agréables que celles qui sont connues.

Malgré tant d'écrits ( dit un fameux Philosophe de nos jours ) qui n'ont pour but que l'utilité publique, la première de toutes les utilités qui est l'Art de former des hommes, est encore oubliée. Que de romans paraissent journellement, qui ne servent qu'à amollir l'âme aussitôt qu'elle est capable de quelque force, qui tournent toujours dans un certain cercle de galanterie plus ou moins dangereuse, et n'apprennent aux jeunes personnes des deux sexes, que le jargon d'un vice raffiné, en faisant à leur esprit un amusement réfléchi des faiblesses de leur coeur !

Il faut instruire les enfants pour le Monde, et que les instructions qu'on leur donne se présentent à eux dans des tableaux agréables ; que ces tableaux diminuent dans leur coeur et dans leur esprit, la pente que l'humanité a pour le vice, et leur fasse trouver les vertus de chaque âge assez douces, assez nécessaires à la vie , pour que ces mêmes enfants défirent de les pratiquer fans effort, et comme un moyen de tranquillité et de bonheur.

Le grand Art est donc de les conduire à la Vertu, pour ainsi dire, par le chemin de la séduction , et qu'ils ne s'aperçoivent pas même qu'on ait voulu les séduire.

Le seul moyen pour parvenir à cet art ; est de leur présenter ces instructions sous la forme d'amusements ; alors toutes leurs facultés d'apercevoir et de sentir se développeront.

Ces réflexions ont fait naître l'idée de dialoguer un certain nombre de Proverbes, qui, vus d'un oeil philosophique, sans être hors de la portée des enfants et des jeunes personnes, roulent au contraire fur les petites affections répréhensibles et sur les semences de défauts et de vices qui peuvent germer en eux.

Ces Proverbes ainsi dialogués, outre l'avantage de l'instruction morale qui s'y trouve proportionnée aux différents âges et aux différents états, ont encore celui d'apprendre aux enfants, à parler avec assurance, à disserter d'eux-mêmes sur des choses qui les regardent, qui les amusent, et qui les intéressent.

Voici comment on pourra tirer toute l'utilité qui doit en résulter.

En faisant apprendre aux enfants les rôles qu'ils ont dans ces Proverbes, pour les jouer comme une petite Comédie, on choisira celui qui conviendra à leur âge, et à tel défaut qu'on voudra réprimer en eux.

Suivant le degré de leur intelligence, on les engagera, à travers toutes les scènes qu'ils réciteront par coeur, à étendre d'eux-mêmes le Dialogue, sans qu'ils s'écartent trop de l'Action.

Rien ne formera plus les jeunes personnes à parler aisément, et avec une honnête assurance devant le monde, à donner du ressort à leur imagination, enfin à multiplier avec méthode leurs idées, que ces petits Drames ainsi représentés par elles, une partie de mémoire, et l'autre par impromptu.

Pour cet effet, on a marqué les endroits susceptibles d'être variés, ou plus étendus dans le Dialogue écrit, en mettant au-dessus de ces endroits le mot d'Impromptu.

C'est dans ces moments de dialogue, que l'on engage les personnes qui en dirigeront l'exécution, à faire observer aux enfants, quand ils auront assez fait agir leur petite Minerve, à rendre à l'interlocuteur les mots de réplique comme en jouant la Comédie.

On a imprimé les répliques en lettres italiques, pour qu'on puisse les distinguer plus aisément.

Au moyen de cette opération, qui ne sera regardée par les enfants que comme un simple amusement, il se formera entre eux une vive émulation d'esprit ; ils apprendront tout ensemble à agir, à parler, à penser, et à contenir dans des bornes convenables leurs actions, leurs idées et leurs discours.

D'après ces observations, on espère que cet ouvrage tout puérile qu'il pourra paraître à certaines gens, n'aura pas le même sort auprès de ceux qui aimeront leurs enfants ou leurs élèves, avec cette tendresse ingénieuse et bien dirigée, qui n'aspire qu'à faire le bonheur de cette intéressante partie de l'humanité, et à la rendre dans la suite, sans danger pour ses moeurs, aussi raisonnable que vertueuse.


TABLE DES TITRES.

Avec un Précis du Sujet Moral qui est traité sous chacun d'eux,

La Table des Mots des Proverbes est à la fin du Livre.

Proverbe premier.

LA POUPÉE, page 3

Instruction pour les Enfants du premier âge, qui ne respectent pas assez leurs Gouvernantes.

Proverbe II.

LES GOURMANDES, page 15

Leçon nécessaire aux enfants qui sont gourmands et menteurs.

Proverbe III.

LE MENUET ET LALLEMANDE, page 33

Moyens d'inspirer de l'émulation aux enfants de parents qui ne font point assez riches pour leur donner des Maîtres.

Proverbe IV.

LES MOINEAUX, page 55

Leçon agréable et persuasive, pour engager un enfant à ne faire aucun mal, aucune méchanceté, même aux animaux.

Proverbe V.

LES POCHES, page 73

Bon Exemple d'une mère à sa fille, pour qu'elle ne s'écarte jamais de la confiance qu'elle devra à son mari.

Proverbe VI.

UN HABIT SANS GALONS, page 89

Trait d'un bon coeur pour engager un jeune homme à ne point aimer le faste, et à employer ce qu'il coûte à secourir l'humanité souffrante. Scène VI. Sujet de l'Estampe.

Proverbe VII.

LES DEUX MEDECINES, page 109

Ruse utile pour déterminer par amour propre, des enfants à prendre en maladie des médicaments.

Proverbe VIII.

LA VERSION, page 123

Moyen d'engager les enfants à ne point se dépiter contre eux-mêmes, quand ils trouveront des difficultés dans leurs études.

Proverbe IX.

LE DUEL, page 133

Leçon pour des enfants de condition orgueilleux, impertinents et mutins.

Proverbe X.

LE PETIT PAYSAN HARDI, page 151

Exemple qui tend à inspirer de la hardiesse aux enfants trop timides, et qui n'osent rien entreprendre.

Proverbe XI.

LE GOÛTÉ, page 161

Leçons d'égalité données à des enfants élevés avec hauteur, et qui méprisent les enfants des pauvres.

Proverbe XII.

LE QUI-PRO-QUO, page 177

Morale utile aux Fils d'un Paysan ou homme du peuple, qui veulent entrer au Service ou en service.

Proverbe XIII.

L'HEUREUX NATUREL, page 195

Bel Exemple de tendresse d'un Fils pour sa Mère, qu'il ne connaît pas.

Proverbe XIV.

LA COMÉDIE, page 207

Occasion plaisante de détruire l'orgueil mal fondé d'un enfant séduit par les apparences.

Proverbe XV.

LES REVENANTS, page 225

Moyens de prouver aux enfants, qu'il n'y a point de Revenants , et que tout s'opère ici bas par des causes naturelles.

Proverbe XVI.

LA PETITE VÉROLE, page 247

Exemple fort utile, pour consoler les jeunes Demoiselles que la petite vérole enlaidit, et Morale consolante pour les jeunes personnes laides.

Proverbe XVII.

LA PIÈCE DE VERS, etc. page 283.

Correction honnête qui tend à démasquer et à humilier l'amour propre ridicule d'un jeune homme qui se croit un prodige d'esprit et de mérite.

Proverbe XVIII.

LE MALHEUR IMPRÉVU, page 283

Leçons importantes aux jeunes gens, pour ne point se décider trop légèrement sur l'état qu'ils ont envie de prendre, et ne point perdre de temps à des occupations frivoles.

Proverbe XIX.

LES PRÉJUGÉS, page 299

Événements qui doivent apprendre aux jeunes gens à penser juste sur les deux plus forts pré jugés de notre Nation.

Proverbe XX.

LES LIAISONS DANGEREUSES, page 319

Aventure heureuse qui fait connaître aux jeunes gens l'importance de bien choisir leurs liaisons, pour éviter les chagrins et les malheurs.


TABLE DES MOTS DES PROVERBES.

Proverbe I. La Poupée : Trop parler nuit.

II. Les Gourmandes : Fin contre fin, n'est pas bon à faire doublure.

III. Le Menuet et l' Allemande : Le bon Oiseau se fait de lui-même.

IV. Les Moineaux : Il ne faut pas faire à autrui ce qu'on ne foudroie pas qu'on nous fît.

V. Les Poches : Les plus courtes folies font les meilleures.

VI. L'Habit sans Galons : Bon chien chasse de race.

VII. Les deux Médecines : Faire bonne mine à mauvais jeu.

VIII. La Version : Il vaut mieux laisser son enfant morveux, que de lui arracher le nez.

IX. Le Duel : Tout chien qui aboie ne mord pas.

X. Le petit Paysan hardi : Il n y a que le premier pas qui coute.

XI. Le Gouter : Pauvreté n'est pas vice.

XII. Le Qui-pro-quo : On ne peut tirer d'un sac que ce qui est dedans.

XIII. L'heureux Naturel : Bon sang ne peut mentir.

XIV. La Comédie : Les honneurs changent les moeurs.

XV. Les Revenants : On ne s'avise jamais de tout.

XVI. La petite Vérole : À quelque chose le malheur est bon.

XVII. La Piéce de Vers , etc. : Qui prouve trop , ne prouve rien.

XVIII. Le Malheur imprévu : L'homme propose, et Dieu dispose.

XIX. Les Préjugés : Après la pluie le beau temps.

XX. Les Liaisons dangereuses : Plus de peur que de mal.


ACTEURS de LE DUEL.

LE PETIT MARQUIS DE SURMONT, enfant de onze ou douze ans.

LE PETIT CHEVALIER D'URZY, enfant de onze ou douze ans.

MADEMOISELLE D'URZY, sa Soeur, enfant de onze ou douze ans.

LE GOUVERNEUR du petit Marquis.

LE PRÉCEPTEUR du petit Chevalier.

La Scène est dans un grand Jardin à charmilles, dépendant de la Maison des Père et Mère du petit Chevalier. L'action se passe après-diné.


LE DUEL

SCÈNE PREMIÈRE.
Le Gouverneur, Le Précepteur.

LE PRÉCEPTEUR.

Eh bien ! Monsieur, comment vous trouvez vous de Monsieur le Marquis ? Vous donne-t-il bien du mal ?

LE GOUVERNEUR.

Ah ! Monsieur, s'il m'en donne ! C'est le plus terrible enfant par son naturel fier, hautain, insultant même, qu'on puisse imaginer ; joignez à cela un père et une mère qui tournent en bonnes qualités tous les défauts que je voudrais réformer en lui : s'il dit une sottise, c'est une gentillesse ; s'il fait une malice, c'est un trait de vivacité et d'esprit : enfin, tout ce que je pourrais obtenir en bien sur ce caractère par mes avis journaliers, est détruit avant même qu'il ait pu faire quelque progrès sur le sujet qu'on m'a confié.

LE PRÉCEPTEUR.

Avouez que notre état est bien malheureux, quand nous avons des principes de bonne éducation, dont notre affection veut faire profiter nos élèves, et que nous trouvons des pères et des mères si ridicules, si peu au fait de la façon dont on forme le coeur et l'esprit d'un enfant, et si prévenus en sa faveur.

LE GOUVERNEUR.

C'est un métier de chien, une galère continuelle, où l'on rame depuis le matin jusques au soir, et qu'on a encore le chagrin de voir faire naufrage malgré la peine qu'on s'est donnée pour la faire arriver au port.

LE PRÉCEPTEUR.

Vous avez bien raison, et voilà comme toutes les éducations tournent maintenant. Les pères et mères gâtent tout par leurs entêtements, et par l'envie qu'ils ont de mettre leurs enfants dans le Monde, avant qu'ils aient aucuns principes de moeurs. Qu'en arrive-t'il ? Dès la plus tendre jeunesse, les enfants prennent les exemples d'un monde corrompu ; instruisez-les à travers cela ; c'est comme si vous parliez à un mur.

LE GOUVERNEUR.

Aussi je vous promets bien que le petit Marquis sera le dernier que j'entreprendrai.

LE PRÉCEPTEUR.

Pour moi, je n'ai pas à me plaindre du mien ; c'est le caractère le plus doux, le plus honnête, la meilleure petite âme... Le père et la mère sont des gens si raisonnables, que je fais de ce petit bonhomme tout ce que je veux, et sûrement j'en ferai un charmant, un excellent sujet. Une seule chose m'inquiète ; il est fait pour être militaire, et je crains que sa douceur, une certaine timidité ne lui donnent pas cette hardiesse de coeur, ou cette bravoure de tempérament si nécessaire à son état ; enfin, je crains qu'il ne soit un peu poltron.

LE GOUVERNEUR.

Oh ! Moi, je n'ai pas cela à craindre du mien ; c'est le plus effronté, le plus hardi petit Monsieur... Il semble qu'il ne désire de devenir plus grand garçon, que pour être plus à portée de se battre, en cherchant lui-même querelle. Je crains bien qu'on ne le corrige quelque jour cruellement, car dans le militaire il trouvera à qui parler ; vous savez que ces petits rodomonds-là ne vont par ordinairement loin.   [ 1 Rodomont : Terme familier. Fanfaron qui vante sa bravoure, pour se faire valoir et se faire craindre. [L]]

LE PRÉCEPTEUR.

Ce caractère est très inquiétant.

LE GOUVERNEUR.

S'il l'est ? Et par-dessus cela, joignez-y la faiblesse de son père et de sa mère, qui ne voient ces défauts qu'en beau, et qui ne font rien pour g» éviter les dangers : enfin, croiriez-vous qu'avec un sang aussi pétulant, le petit bonhomme a obtenu de ses chers parents, que son épée ne tienne pas dans son fourreau comme c'est l'usage jusqu'à un certain âge ? Aussi je leur ai dit que je ne répondais de rien.

LE PRÉCEPTEUR.

Oh ! L'épée du mien tient, et tient bien, mais je crois sort inutilement, car je ne soupçonne pas qu'il ait envie de la tirer jamais du fourreau, si on ne l'y force absolument, et cela m'inquiète.

LE GOUVERNEUR.

Ma foi, j'aimerais mieux votre inquiétude que la mienne. Je ne peux pas perdre le petit Marquis un instant de vue, au-lieu que votre petit Chevalier vous laisse bien des moments de repos. Quand ils seront grands, et que nous ne serons plus auprès d'eux, ma foi s'ils se sont tuer où s'ils se déshonorent, ce sera leurs affaires.

LE PRÉCEPTEUR.

Que vous êtes heureux de penser d'une façon si détachée ! Pour moi, cela ne m'est pas possible, et je m'intéresse à tout ce qui pourra arriver à mon élève pendant toute sa vie, comme je m'intéresse à tout ce qui lui arrive pendant que je l'ai sous ma direction : enfin, je suis d'un caractère à me reprocher d'avance toutes les sottises qu'il pourra faire dans l'avenir, comme si j'en étais la cause. S'il tourne mal, quand on le jettera dans le Monde, j'en aurai, je le sens, le plus cruel chagrin jusqu'à la mort.

LE GOUVERNEUR.

Allons, vous êtes trop bon.

LE PRÉCEPTEUR.

Et vous, trop indifférent sur cet objet ; mais au moins vous aurez à vous excuser sur les contradictions qu'on vous fait essuyer, et moi, je n'aurai aucune excuse à me donner, ni aux autres ; cela est bien différent. Ah ! Voilà nos deux petits Messieurs qui viennent de ce côté. Qu'y a-t-il donc entre eux ? Ils ont l'air bien agité.

LE GOUVERNEUR.

Oui, leurs gestes sont même assez vifs ; ils viennent le long de cette grande charmille, passons de l'autre côté de l'allée, et mettons la charmille entre eux et nous ; ils ne nous verront pas, et comme ils parlent d'action, nous saurons ce qu'ils ont dans l'âme.

LE PRÉCEPTEUR.

C'est fort bien dit ; passons vite de l'autre côté.

Ils passent de l'autre côté de la charmille, et suivent ainsi les deux jeunes gens, sans en être vus.

SCÈNE II.
Le Petit Marquis, Le Petit Chevalier, en épées et en chapeaux se promenant le long de la charmille.

LE PETIT MARQUIS, en faisant sauter du fable avec une baguette.

Eh bien ! Monsieur, si vous n'êtes pas content, prenez des cartes. Voulez-vous m'appeler en duel ? Oh ! Par exemple, cela me paraîtrait plaisant.

LE PETIT CHEVALIER.

Mauvais propos qui, loin de me satisfaire, ne font, Monsieur le Marquis, qu'augmenter votre tort vis-à-vis de ma soeur, et me forcer de me fâcher tout de bon contre vous.

LE PETIT MARQUIS toujours jouant avec sa baguette.

Vous fâcher, vous fâcher ? Ah ! Voyez le grand malheur ! Pourquoi vous fâchez-vous mal-à-propos comme un enfant ? Est-ce ma faute ?

LE PETIT CHEVALIER.

Oui, c'est votre faute, et vous le savez bien pourquoi ; parce que ma soeur ne peut pas apprendre tout d'un coup un jeu que vous nous montrez, pourquoi lui dites-vous grossièrement qu'elle est une bête ?

LE PETIT MARQUIS.

Grossièrement! Mon petit Chevalier, prenez garde vous-même à ce que vous dites, ou vous me forcerez moi à vous apprendre à parler. Oui, votre soeur est une bête, je l'ai dit, et je vous le répète encore, mais je ne vous le dis pas grossièrement ; il n'y a pas deux façons de le dire, puisque cela est vrai, entendez-vous ?

LE PETIT CHEVALIER. Impromptu

Si vous ne savez pas deux façons de le dire, vous me forcez à vous apprendre qu'il y en a une de vous faire connaître que ma soeur ni moi, ne méritons pas vos insultes ; on peut vous en faire repentir.

LE PETIT MARQUIS. Impromptu

Bas, bas, je vous entends ; vous allez vous en plaindre à mon Gouverneur, n'est-ce pas ? Eh bien ! Après ? Allez, mon petit ami, je ne le crains guère ; c'est une bonne bête aussi, dont je fais tout ce que je veux ; vous croyez me faire donner le fouet, comme on vous le donne peut-être encore, ah ! Ah ! Ah !

LE PETIT CHEVALIER.

Vous faites tout pour me pousser à bout, mais vous y parviendrez, prenez y garde ; je sens déjà... Enfin, Monsieur, je suis venu ici avec vous, pour vous demander raison de l'insulte que vous avez faite à ma soeur ; voulez-vous convenir que vous avez eu tort et lui demander excuse, ou bien ne le voulez-vous pas ? Voilà ce dont il s'agit entre nous.

LE PETIT MARQUIS.

Comment ! Vous prenez un ton de brave ; cela ne vous va pas. J'ai dit à votre soeur ce qu'il m'a plu de lui dire, et je vous dirai à vous que vous êtes un enfant auprès de moi, et que vous serez mieux de vous taire, car je vous corrigerais moi-même de vos impertinences.

LE PETIT CHEVALIER.

Monsieur le Marquis, c'en est trop. J'ai crû honnêtement pouvoir vous faire sentir votre tort, vous m'insultez encore au lieu de vous excuser ; eh bien ! Avançons dans ce coin, afin que personne ne puisse nous voir, et vous connaîtrez si je suis aussi enfant que vous le dites.

LE PETIT MARQUIS. Impromptu

Eh bien ! Avançons ; que me montrerez-vous ? Que vous faites le petit brave, parce que vous savez que votre épée tient dans le fourreau ; mais la mienne n'y tient pas, et je pourrais bien vous en donner quelques coups sur les épaules pour vous apprendre à vivre ; mais, non, avançons ; vous tirerez votre épée, et moi, je ne veux me servir que de cette baguette : venez, mon petit ami, cela m'amusera...

LE PETIT CHEVALIER.

Allons, nous verrons, avançons toujours ; Ah ! Nous voilà bien, personne ne nous voit.

Il tire son épée nue.

Monsieur, cette épée, comme vous voyez, ne tient point dans son fourreau ; voyons si la vôtre n'y restera pas sans y tenir : allons donc, tirez-la donc.

LE PETIT MARQUIS.

Doucement, Chevalier, êtes-vous fou, et voulez-vous que nous nous égorgions ici pour une bagatelle ?

LE PETIT CHEVALIER.

Il n'y a point de bagatelle qui tienne ; ou promettez-moi de faire excuse à ma soeur, ou je vous perce.

Il se met en garde.

Allons donc, allons donc.

LE PETIT MARQUIS.

Un moment, vous ne savez pas faire des armes comme moi, et j'aurais un avantage...

LE PETIT CHEVALIER.

Quand on a du coeur, on se bat bien, sans avoir jamais appris. Eh bien !...

LE PETIT MARQUIS.

Oui, mais si nous allions nous tuer tous les deux d'un coup fourré ; deux enfants de condition et deux fils uniques ; ce serait un grand malheur.

LE PETIT CHEVALIER.

Mauvaise raison. Finissons, vous dis-je ; où tirez votre épée, ou promettez -moi de faire les excuses que vous devez.

LE PETIT MARQUIS.

Eh bien ! Je vous le promets, car j'ai un an plus que vous, il faut que je sois le plus sage ; mais, Chevalier, promettez-moi aussi de ne rien dire de tout ceci à personne.

LE PETIT CHEVALIER.

Volontiers.

LE PETIT MARQUIS, le petit Marquis apercevant le Gouverneur et le Précepteur.

À part.

Bon, on va nous séparer.

Haut.

Mais après tout, je suis trop bon.

Il tire son épée.

Eh bien ! Battons-nous donc, Monsieur, puisque vous le voulez.

Ils approchent, jusqu'à toucher leurs épées, que le Gouverneur sépare en se mettant entre eux deux.

SCÈNE III.
Les Acteurs précédents, Le Gouverneur, Le Précepteur.

LE GOUVERNEUR.

Hé bien ! Messieurs, y pensez-vous?

Le petit Marquis veut revenir à la charge, pendant que le petit Chevalier remet tranquillement son épée dans le fourreau.

Otez-vous, Monsieur, que je corrige ce petit insolent-là.

LE PETIT CHEVALIER. ( Impromptu )

Ne faites pas le méchant, Marquis, ce n'est pas le moment ; remercions plutôt ces Messieurs, et qu'ils jugent qui est-ce qui a tort de nous deux, cela vaudra mieux.

LE GOUVERNEUR.

Nous avons tout entendu, Monsieur et moi ; Monsieur le Marquis, vous avez le plus grand tort, et vous seriez perdu d'honneur dans le Monde, si on savait cette aventure.

LE PRÉCEPTEUR.

Ah ! Mon cher Chevalier, que je vous embrasse ! Vous êtes charmant. Ah ! Que je vous avais mal jugé ! Mais où avez-vous pris cette épée là ?

LE PETIT CHEVALIER.

C'en est une petite que j'ai trouvée dans le salon. Messieurs, ne donnez pas à Monsieur le Marquis le chagrin qu'on sache notre querelle, j'aime mieux tout oublier.

LE PETIT MARQUIS.

Promettez moi de n'en parler à personne, je vous en prie, me le promettez-vous ?

LE GOUVERNEUR.

Oui, mais à condition que vous serez à la soeur de Monsieur le Chevalier, les excuses que vous lui devez.

LE PETIT MARQUIS.

Eh bien ! Je serai tout ce que vous voudrez.

LE GOUVERNEUR.

La voilà qui vient sort à propos ; quand elle sera près de nous, dites-lui bien honnêtement tout ce qu'il faut lui dire, ou je raconterai votre histoire à toutes les personnes qui sont dans le salon.

SCÈNE IV.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS; MADEMOISELLE D'URZY, Soeur du Chevalier.

MADEMOISELLE D'URZY. (Impromptu).

Mon Frère, j'étais inquiète de toi ; je t'ai vu sortir dans le jardin avec Monsieur, j'ai regardé par la fenêtre, j'ai vu que vous vous menaciez i et puis j'ai vu que je ne vous ai plus vus... J'ai eu peur que votre petite querelle à mon sujet.

LE GOUVERNEUR.

Allons, Monsieur le Marquis... Eh bien !... Voilà le moment...

LE PETIT MARQUIS à Mademoiselle d'Urzy. ( Impromptu ).

Mademoiselle, j'ai eu tort de vous parler tantôt comme j'ai fait, je vous en demande excuse ; je vous prie de l'oublier et de n'en parler à personne.

MADEMOISELLE D'URZY. (Impromptu).

Ah ! Monsieur, je n'y ai pas pris garde ; vous dites tant de choses qui... Sans mon Frère que j'ai vu que cela a fâché, je n'en aurais jamais paru offensée.

LE PRÉCEPTEUR.

Allons, embrassez-vous tous trois.

LE GOUVERNEUR.

Oui, mais que cela vous serve de leçon, Monsieur le Marquis.

LE PRÉCEPTEUR.

Voilà qui est fini, remontez tous trois au Salon, et paraissez comme si de rien n'était.

LE PETIT MARQUIS.

Surtout vous me promettez de n'en rien dire.

LE GOUVERNEUR.

Non, certainement.

LE PRÉCEPTEUR.

Ni moi, je vous assure.

LE PETIT CHEVALIER. (Impromptu)

Ni moi, ni ma soeur non plus ; allons, Marquis, redevenons bons amis.

Ils s'en vont tous trois en se tenant embrassés.

SCÈNE V.
Le Gouverneur, Le Précepteur.

LE GOUVERNEUR.

Eh bien ! Monsieur, nous nous sommes trompés tous deux, comme vous voyez, sur ces caractères-là. Que vous devez être content de votre petit Chevalier ! Qu'il est honnête, et qu'il est brave ! Quelle douceur en même-temps !

LE PRÉCEPTEUR.

J'en suis enchanté, et je vous plains bien d'avoir affaire à un petit Monsieur qui ne fait le méchant, que quand il croit être le plus fort et n'avoir rien à craindre.

LE GOUVERNEUR.

Par toutes ses incartades et ses propos insultants, il justifie bien le Proverbe qui dit que...

 


J'ai lu par ordre de Monseigneur le Chancelier, un Manuscrit intitulé les Jeux de la petite Thalie ; et je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en empêcher l'impression. À Paris, ce treize Juin mille sept cens soixante-neuf.

CRÉBILLON.

Notes

[1] Rodomont : Terme familier. Fanfaron qui vante sa bravoure, pour se faire valoir et se faire craindre. [L]

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