LE MARIAGE D'OROONDATE ET DE STATIRA,

OU LA CONCLUSION DE CASSANDRE

TRAGI-COMÉDIE

M. DC. XLVIII. AVEC PRIVILÈGE DU ROI.

De Mr. Magnon.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 03/01/2017 à 21:48:12.


À MONSIEUR DE CHABENAT, VICOMTE DE SAVIGNY, D'HIERRT, Dupréau, Baron de Noüan, Conseiller du Roi en ses Conseils, etc.

MONSIEUR,

Mon âme n'est point née à la servitude, et j'abhorre naturellement ces complaisances excessives dont quelques-uns de nos Écrivains sont corrompus, et qui à force d'ajouter du fard sur des beautés naturelles, enlaidissent ce qu'elles prétendent d'embellir. Pour moi je ne veux employer à la composition de votre image que la matière que j'y rencontrerai, et non pas ces faux ornements qui pour représenter une personne avec qui la vôtre n'eut aucune ressemblance n'en pourraient former une qui eût du rapport avec vous : ainsi (Monsieur) sans vous donner ce que vous n'avez pas, ou sans accroître ce que vous possédez, je ne feindrai point que vous tiriez votre naissance des anciennes familles du Royaume, ni aussi sans vous attribuer une naissance moderne, je ne tairai point des vérités que vous persuadez assez puissamment par vos actions sans que je craigne en les disant de trouver des incrédules : Oui (Monsieur) quand toute la France ignorerait que vous êtes né Gentilhomme, votre façon de vivre est si conforme à la condition des hommes illustres, que ceux qui se mettent d'étudier les sentiments les plus cachés de l'âme en trouveraient de si beaux et de si relevés dans la vôtre qu'ils s'y laisseraient surprendre et jureraient en votre faveur ou que leur art est trompeur ou que vous agissez tout noblement. Faut-il des preuves plus éclatantes de cette vérité que vos glorieux emplois dans l'Italie, où vous avez rendu tant de témoignages de votre vertu et de la vivacité de votre esprit, que le feu Duc de Mantoue, fut surpris de voir un jeune homme consommé dans la connaissance des affaires, à l'âge de vingt-deux ans, et si prudemment agir dans les intérêts du Roi que vous aviez à démêler avec lui : il fut comme étonné de tant de conduite et de raisonnements, et ne vit, qu'avec admiration une si judicieuse politique. Combien ensuite de l'estime qu'il fit de votre personne est-ce que la Cour de Savoie vous rendit d'honneurs, l'accueil et les caresses que vous y trouvâtes accompagnés de l'estime et de la bienveillance publique que vous vous acquittez sur tous ceux qui serviront dans les armées du Piémont, pendant le séjour que y fîtes portent un témoignage avantageux de ce que vous valez : Je ne dirai rien ici (Monsieur) à la gloire de vos prédécesseurs, suffit que votre maison ait produit des hommes très considérables, et sans les faire entrer en comparaison avec vous, ou vous avec eux, je me contenterai d'avancer pour complaire à votre modestie, que le noble sang des Gannay duquel vous êtes sorti, n'a rien perdu de son lustre en votre personne, et que le ruisseau vaut bien la source, (mais Monsieur) il m'est ici impossible de satisfaire pleinement à votre modestie, puisqu'elle ne me veut pas permettre de louer vos autres vertus, je la veux louer elle-même, toutefois je lui ferais trop de violence, et comme cette belle ennemie des louanges ne veut pas même que l'on lui en donne, je la contenterai avec le reproche que je lui fais d'être trop sévère aussi bien à elle-même qu'à ses compagnes, je lui demande seulement cette dernière liberté de dire à votre gloire que vous soutenez tant de belles qualités qui sont en vous par une générosité connue de tous ceux qui vous approchent, c'est votre réputation qui m'a fait ardemment désirer l'honneur d'être connu d'une personne comme la vôtre, j'ai cherché les moyens de me contracter une si noble habitude, je pense y réussir dans l'ouvrage que je vous offre, je ne crois pas que vous me refusiez une faveur, dont vous êtes si prodigue, je m'en glorifierai donc (Monsieur) et je mettrai entre mes plus beaux souhaits le voeu d'être agréé

MONSIEUR,

Votre très humble et très obéissant serviteur

MAGNON.


ACTEURS

ROXANE, veuve d'Alexandre.

STATIRA, veuve d'Alexandre.

OROONDATE, Prince de Scythie.

PERDICAS, successeur d'Alexandre.

CASSANDER, successeur d'Alexandre.

SELEUCUS, successeur d'Alexandre.

ARBATE, confident de Roxane.

HEZIONNE, confidente de Roxane.

GARDES.

La scène est dans Babylone, dans le Palais de Roxane.


ACTE I

SCÈNE I.
Roxane, Hézionne.

ROXANE.

Hézionne mourrons.

HEZIONNE.

Il faut vivre Madame.

ROXANE.

À combien de tyrans ai-je donné mon Âme

Elle est à la vengeance, à la haine, à l'amour,

Enfin tous ces bourreaux la géhennent tour à tour   [ 1 Gehenner : Géhiner ; fatiguer, incommoder. [SP]]

5   Elle est de cent remords l'effroyable refuge

Et sans humanité la barbare se juge ;

Elle offre à tout moment cent crimes à mes yeux

Même par ses souhaits elle irrite les Dieux,

Et loin dedans ses voeux d'implorer leur clémence

10   Cette lâche contre elle implore leur vengeance.

Ô cour le plus ingrat de tous mes ennemis

Punis-tu des forfaits que toi-même as commis.

Et cherchant contre toi des vengeances plus hautes

Vas-tu prier les Dieux de châtier tes fautes,

15   Non, non, ce n'est point d'eux que j'attendrai ma mort

Leur décret éternel m'a fait un autre sort,

Hézionne, en l'état où maintenant nous sommes

Si je crains aujourd'hui c'est du côté des hommes,

Toute la terre ensemble a juré mon trépas

20   Et contre elle le Ciel ne me sauverait pas,

N'entends-tu point trembler les murs de Babylone

Leur grand ébranlement fait chanceler mon Trône

Ce Trône que sous moi mon bras sent succomber

Se va briser du coup par qui je dois tomber.

HEZIONNE.

25   Les Dieux dessus ce rang vous ont bien affermie.

ROXANE.

Je dois tout redouter d'une armée ennemie

Déjà Lysimachus monte sur nos remparts   [ 2 Lusimachus : Lieutenant d'Alexandre le Grand, il en hérita la Thrace.]

Artaxerxe y volant plante ses étendards,   [ 3 Artaxerxe : Général d'Alexandre le Grand, il en hérita de la Perse.]

Et le fier Orondate entrouvrant nos murailles,   [ 4 Ooondte : Prince de Scythie, au nord de la Perse. Noté aussi Orrondate.]

30   Prépare un grand sépulcre à tant de funérailles :

Je le vois tout fumant du sang qu'il a versé

Fouler un tas de corps à ses pieds terrassé,

À force de grands coups se tracer un passage

Et venant jusqu'à moi me tenir ce langage :   [ 5 Vers 34, l'original porte "jusques à moi" ce qui fait un pied de trop.]

35   Et bien monstre nourri parmi les cruautés

Je viens enfin punir tes inhumanités,

Et le Ciel exauçant des souhaits légitimes

M'a remis cet honneur, de châtier tes crimes,

Si tu te plais à vivre, implore ton pardon

40   Me rendant Statira tu mérites ce don :

Non, non, j'ose braver son offre et sa menace

Et je ne veux de lui, ni supplice ni grâce,

Délicate vertu qui me prêchez l'honneur

À force d'attentats j'établis mon bonheur,

45   Que si par leurs secours je possède Orondate

Mon âme à leurs désirs ne sera point ingrate,

Quelque puissant remords qu'ils nous fassent sentir

L'on me verra pécher sans aucun repentir,

Et voyant mes forfaits l'un et l'autre se suivre,

50   Je mourrai dans le crime ainsi que j'y veux vivre.

SCÈNE II.
Roxane, Hézionne, Arbate.

ARBATE.

Ma Princesse Orondate.

ROXANE.

À ce nom je frémis,

Est-il victorieux, où sont nos ennemis,

Ont-ils gagné la ville.

ARBATE.

Ils sont défaits Madame.

ROXANE.

Contre tant de frayeurs, rassure-toi mon âme.

55   Hé bien cet Orondate.

ARBATE.

  Est en votre pouvoir.

ROXANE.

Il est mon prisonnier.

ARBATE.

Désirez-vous le voir.

ROXANE.

À qui dois-je sa prise, à quels Dieux, à quels charmes.

ARBATE.

Je tairai la moitié de ce qu'ont fait nos Armes,

Les assiégeants à peine approchent nos remparts

60   Qu'on fit tomber sur eux une grêle de dards,

Ils ont longtemps souffert la descente des flèches,

Mais voulant s'efforcer d'y faire quelques brèches,

On a vu leurs Béliers faciliter l'assaut

Et leurs chefs de nos murs escalader le haut,

65   Le long de nos créneaux ils plantaient leurs échelles,

Et l'ardeur d'y voler leur fournissait des ailes,

Comme ils en approchaient on les a repoussés,

Et d'un tas de mourants comblé tous nos fossés :

Le divin Orondate à qui ces grands obstacles

70   Comme pour le tenter demandaient des Miracles,

S'est fait voir tout-puissant aux esprits curieux,

Et nous a fait paraître un démon à nos yeux,

Nos soldats effrayés de cette contenance

Ont longtemps évité sa fatale présence,

75   Et demeurant frappés d'un long étonnement,

Ils le considéraient sans aucun mouvement ;

Ils imputaient ses faits à la seule magie

Quand ce Prince honteux de cette Léthargie

Dissipa par ses coups leur assoupissement,

80   Et leur vint redonner leur premier sentiment,

Tous ceux que cet objet avait rendus stupides

Le voyant délaissé devinrent moins timides,

Il reçut sur les bras un monde d'ennemis.

ROXANE.

Ah c'est trop me surprendre enfin fut-il soumis.

ARBATE.

85   Par un grand accident sa valeur fut trompée.

ROXANE.

Quel.

ARBATE.

Son malheur voulut qu'il rompit son épée

De ce tronçon sanglant qui restait en sa main

Il fit des actions qui surpassent l'humain

Dans son grand désespoir il était formidable :

90   Mais se sentant pressé d'une foule innombrable

En vain il se raidit contre tout ce torrent

Le grand nombre l'entoure il l'accable et le prend,

Et désarmé qu'il est, le peuple l'environne

Il admire en tremblant cette fière personne,

95   Lui sans s'épouvanter s'arrête à chaque pas

Et donne des frayeurs qu'il ne recevait pas,

Je m'approche de lui je reprends ces idées

Que mon peu de mémoire avait si bien gardées,

J'unis tous ces rapports, j'assemble tous ses traits

100   Et mon âme courant de portraits en portraits

En le cherchant dans lui je rencontre Orondate,

Comme en me contemplant il se figure Arbate,

Il détourne en courroux les yeux de dessus moi

Et trouve que ma vue est indigne de soi,

105   Je demande aux soldats tous fiers de cette proie

Où l'ordre qu'ils ont eu le retient et l'envoie,

À Perdicas dit l'un.

ROXANE.

Que l'on l'amène ici.

Allez les conjurer.

ARBATE.

Je les en prie aussi,

Je leur ai conseillé de venir chez la Reine.

110   Enfin sur mon avis, Néander vous l'amène

Il arrive bientôt désirez-vous le voir.

Voulez-vous.

ROXANE.

Je le veux, et n'ai point ce pouvoir,

Avecque des transports mon âme le désire,

Elle recherche en soi quelque reste d'Empire,

115   Elle ose se permettre un peu de fermeté

Et je sens dans mon cour grossir ma vanité,

Qu'on le fasse avancer mon âme est résolue,

Hélas ! Ma volonté contrefait l'absolue,

Esclave révoltée, ah ! Reine d'un moment

120   Ajoute donc la force à ton commandement,

Et donnant un essai de ta toute-puissance

Viens-moi fortifier pour cette obéissance,

Non, non, ma volonté ne règne plus sur moi

Cesse de me prescrire une impuissante Loi,

125   Et te rendant bientôt au devoir d'une esclave

Obéissons tous deux au Tyran qui nous brave,

Ne voyons point encor ce dangereux vainqueur

Et tardons quelque temps à rassurer mon cour,

Arbate c'est vous seul que cet emploi regarde,

130   Prenez avecque vous la moitié de ma garde

Et mettez Orondate en cet appartement.

ARBATE.

Je m'en vais obéir à ce commandement.

ROXANE.

Arbate qu'on le traite ainsi que ma personne,

Et surtout observez l'ordre que je vous donne,

135   Défendez-en l'entrée et même à Perdicas

Allez le recevoir.

ARBATE.

J'obéis de ce pas.

SCÈNE III.
Roxane, Hézionne.

ROXANE.

Et bien ma confidente, as-tu vu ma faiblesse

Dessus mes passions je suis bien peu maîtresse

De pleine autorité je forme des projets,

140   Je commande je règne enfin j'ai des sujets

Et ce droit souverain que donne un Diadème

Agissant sur autrui s'affaiblit en moi-même.

HEZIONNE.

Madame Perdicas ?

ROXANE.

Qu'a-t-il à m'annoncer.

SCÈNE IV.
Roxane, Hézionne, Perdicas.

PERDICAS.

L'Arrêt n'est plus douteux je le viens prononcer,

145   Et dans l'événement que le Ciel nous expose,

Il montre l'intérêt qu'il prend dans notre cause

Nos heureux ennemis n'ont vaincus à leur tour,

Ils n'ont pu conserver leur victoire qu'un jour,

Ils ont été défaits et par cet avantage

150   Je viens de réparer notre premier outrage,

De nos murs dans leur camp j'ai jeté mon malheur.

ROXANE.

Ne leur envoyez point votre rare valeur,

Vous ne me dites point la prise d'Orondate.

PERDICAS.

Orondate est ici.

ROXANE.

Je l'ai su par Arbate.

PERDICAS.

155   Ce Prince est prisonnier ?

ROXANE.

  De plus il est le mien,

Prince chacun de nous doit conserver le sien,

Le sort nous en présente une même matière,

Je ne prétendrai rien sur votre prisonnière,

Mais dans nos intérêts le droit veut être égal,

160   J'aurai même pouvoir dessus votre rival,

Que je vous ai donné dessus ma concurrente.

PERDICAS.

J'ai pour vos volontés une âme complaisante.

ROXANE.

Je vous défends sa vue il est des généreux,

De ne point insulter au sort d'un malheureux.

165   Vous vous échapperiez contre un homme que j'aime,   [ 6 Echapper : Céder à son emportement, se laisser aller à des paroles ou à des actions inconsidérées, légères, condamnables. [L]]

Il est votre rival.

PERDICAS.

Je me vaincrais moi-même,

Toutefois je suivrai ce que vous résoudrez,

Et je ne le verrai que quand vous le voudrez,

Au reste l'ennemi s'est montré magnanime

170   Le présent qu'il nous fait surpasse notre estime,

Il nous a redonné le grand Séleucus.   [ 7 Séleucus : Général d'Alexandre le Grand. Il en hérita la Syrie.]

ROXANE.

Il est dans Babylone.

PERDICAS.

Avec Néarchus,   [ 8 Néarchus : Lieutenant d'Alexandre . Il en hérita La Lycie et le Pampjilie.]

Il vient pour vous parler.

ROXANE.

Qu'aura-t-il à me dire.

PERDICAS.

Son Conseil est utile au bien de votre Empire,

175   S'il vous donne un avis daignez le recevoir.

ROXANE.

Montrons-lui le plaisir que j'ai de le revoir,

Descendons.

PERDICAS.

Le voici, Cassander vous l'amène.   [ 9 Cassander : Roi de Macédoine fit tuer la mère, la femme Roxane et le fils d'Alexandre le Grand . Il en hérita la plus grande partie de la Grèce. Le nom est tantôt Cassander tantôt Cassandre, selon les besoins de la rime. ]

SCÈNE V.
Roxane, Hézionne, Perdicas, Cassander, Séleucus.

ROXANE.

Hé bien Séleucus vous brisez votre chaîne.

SÉLEUCUS.

Madame je suis libre et grâce aux ennemis.

ROXANE.

180   Vous savez l'impuissance où le sort nous a mis

Nous avons fait des voeux pour votre délivrance.

SÉLEUCUS.

En effet les souhaits supposent l'impuissance

Ces inutiles voeux dont vous vous prévalez

Pendant notre prison nous ont mal consolés,

185   C'est par d'autres moyens que je vous ai servie,

Je vous sers tous les jours en hasardant ma vie,

J'ai prodigué mon sang dans le dernier combat.

ROXANE.

Quoi de mon bienfaiteur vous devenez ingrat,

En méprisant les voeux avecque mon estime

190   Vous attirez sur vous la honte de mon crime,

Sachez que le reproche affaiblit le bienfait.

SÉLEUCUS.

Madame j'ai raison d'être mal satisfait.

ROXANE.

Et bien Séleucus il faut vous satisfaire,

Qu'avez-vous à traiter.

SÉLEUCUS.

Une importante affaire.   [ 10 vers 194, l'original porte "un important affaire", le féminin d'affaire n'est pas attesté dans Furetière ou Littré. Toutefois, dans le Féraud critique, on lit "Affaire était autrefois masculin, et Regnard a encore dit dans la Sérénade ; ce n'est pas un petit affaire."]

ROXANE.

195   Prenons place et sachons ce que vous désirez

Et que veut l'ennemi que vous nous préférez.

SÉLEUCUS.

Je demande Orondate et c'est ce qui m'amène,

Cassander, Perdicas, disposez-y la Reine,

Quoi tous deux étonnés est-ce ainsi qu'on me sert

200   Malgré tous vos détours votre cour m'est ouvert.

ROXANE.

Cruel Séleucus ?

PERDICAS.

Séleucus barbare.

CASSANDER.

Léger Séleucus.

SÉLEUCUS.

Enfin tout se déclare

Perdicas de quels yeux vous dois-je regarder.

PERDICAS.

Et vous Séleucus qu'osez-vous demander.

SÉLEUCUS.

205   Je demande Orondate.

PERDICAS.

  Hé bien il le faut rendre

Consentez-y Madame.

ROXANE.

Ah ! Que viens-je d'entendre,

Perdicas est-ce vous qui venez de parler.

PERDICAS.

Si j'ai quelque intérêt je lui veux immoler

Cassander à ma voix joignez votre suffrage,

210   Rendons à notre ami ce cruel témoignage,

Et lui faisant sentir quelle est notre amitié

Exigeons d'un barbare un reste de pitié.

ROXANE.

Ah ! Le faux généreux qui se veut contrefaire,

En qui ce sentiment n'était point volontaire,

215   Et dont l'âme forcée et double sur ce point

Lui fait offre d'un bien qu'il ne lui donne point,

Exercez vos vertus sur une autre matière,

Faites le libéral de votre prisonnière,

Tous les Princes ligués demandent Statira.   [ 11 Statira : deuxième épouse d'Alexandre le Grand. Elle était la fille de Darius Condeman vincu par Alexander qui avait fait prisonniers tous les membres de sa famille dont Statira. ]

PERDICAS.

220   Avant que l'accorder Perdicas périra.

ROXANE.

Avant que se résoudre à donner Orondate,

Roxane doit périr ?

SÉLEUCUS.

Ah Reine trop ingrate,

Trop rusé Perdicas trop faible Cassander.

CASSANDER.

Prince c'est un traité qu'on ne peut accorder,

225   Et si jusqu'à ce prix l'on porte votre échange,

L'ennemi nous en donne un moyen bien étrange.

ROXANE.

Cassander Perdicas maintenez mon parti.

SÉLEUCUS.

Ah ! De tels Conseillers conseil bien assorti,

Ah digne Partisan des fureurs d'une femme,

230   Déguisé Perdicas elle a sondé votre âme,

Elle a su pénétrer dedans vos sentiments,

Mais vous avez tous deux les mêmes mouvements ;

Et vous vous connaissez.

PERDICAS.

Votre erreur est insigne,

Et j'ai fait un effort dont vous êtes indigne.

SÉLEUCUS.

235   Je ne veux rien devoir à vos faibles Conseils

Et j'estime bien peu la foi de vos pareils,

Perdicas entre nous je romps toute franchise,

Je vous rends l'amitié que vous m'aviez promise,

Et jusqu'au souvenir je m'en suis dépouillé.   [ 12 vers 239, Le texte original porte Jusques au. Cela fait un pied de trop.]

PERDICAS.

240   Prince je la reprends comme un présent souillé,

Depuis assez longtemps elle est interrompue,

Et chez mes ennemis vous l'avez corrompue,

Je ne profane plus un présent de ce prix.

SÉLEUCUS.

Je vous témoigne assez comme j'en fais mépris,

245   Dès que votre amitié se glisse dans une âme,

Elle y traîne après soi quelque chose d'infâme.

PERDICAS.

C'est trop Séleucus.

SÉLEUCUS.

Ah ! Ce n'est pas assez,

Je me saurai venger ?

CASSANDER.

Quoi vous nous menacez.

SÉLEUCUS.

Tremblez-vous Cassander.

CASSANDER.

Quoi devant vos semblables.

SÉLEUCUS.

250   Mes pareils devant vous sont toujours redoutables,

Les vôtres devant moi ne peuvent m'étonner

Et dans l'occasion savent m'abandonner,

Vous attendez la mort à l'abri des murailles

Pendant que je la cherche au milieu des batailles

255   C'est vous mes déserteurs qui m'avez oublié,

Avec qui mes malheurs m'aviez-vous allié.

CASSANDER.

Avec des successeurs dignes d'un Alexandre.

SÉLEUCUS.

Ni vous ni Perdicas n'y devez point prétendre.

Et ce nom glorieux est au-dessus de vous.

PERDICAS.

260   Sans le respect des yeux qui se portent sur nous.

SÉLEUCUS.

Ce prétexte vous plaît de redouter la Reine.

ROXANE.

De nos persécuteurs avez-vous pris la haine,

Voulez-vous retourner parmi nos ennemis.

SÉLEUCUS.

L'on me voit observer tout ce que j'ai promis,

265   Et si votre Conseil ne relâche Orondate.

ROXANE.

En vain de son retour notre ennemi se flatte,

Et le vôtre chez eux vous sera plus aisé,

Que tout ce que par vous ils nous ont proposé,

Vous pouvez donc rentrer dans votre servitude.

SÉLEUCUS.

270   Elle n'a rien pour moi de honteux ni de rude,

Oui j'y veux retourner, mais bien accompagné,

Vous vous repentirez de m'avoir dédaigné,

Soldats que l'on me suive.

SCÈNE VI.
Roxane, Hézionne, Perdicas, Cassander.

ROXANE.

Il nous le faut réduire,

Lui secondé des siens est en état de nuire,

275   Nous nous affaiblissons en l'y laissant aller.

PERDICAS.

Il faudra qu'Alcétas s'en aille lui parler.

ROXANE.

Vous m'avez bien surprise en prenant sa défense.

PERDICAS.

Pour ce que vous voulez, j'ai de la déférence,

Et vous avez pu voir comme quoi j'agissais,

280   Il l'a bien remarqué ?

ROXANE.

  Je le reconnaissais ?

Et quoiqu'ouvertement l'on vit ce stratagème,

J'étais ingénieuse à m'aveugler moi-même.

PERDICAS.

Contre un monde assemblé je voudrais vous servir.

SCÈNE VII.
Roxane, Cassander.

CASSANDER.

Notre grande union a de quoi vous ravir,

285   Nous négligeons pour vous nos propres avantages.

ROXANE.

Vous tenez tous les jours de semblables langages.

CASSANDER.

C'est qu'il faut trop souvent vous en entretenir,

Il faut persécuter votre ressouvenir,

Je vois votre mémoire ou faible ou bien ingrate,

290   Suffit pour me chasser qu'elle loge Orondate

Il y refuse place on lui veut retenir,

J'y demande une entrée et l'on m'en veut bannir

Malheureux Cassender trop heureux Orondate

Endure avec plaisir que ton rival te flatte,

295   Mêle dedans ta joie un peu de ma douleur

Donne-moi ton bonheur et reçois mon malheur,

Et par un changement qui n'aura rien d'étrange,

Nous nous rendrons heureux par ce contraire échange,

Nous deviendrons amis dedans le même temps,

300   De deux infortunés, nous ferons deux contents.

Ah rival ! Que je plains quel malheur est le nôtre

Il n'est point au pouvoir ni de l'un ni de l'autre,

Et même ton supplice est bien plus rigoureux,

À force de bonheur tu deviens malheureux,

305   C'est à vous d'accorder deux rivaux déplorables,

À tirer deux heureux de deux grands misérables,

Et quittant un secret où vous vous obstinez

À créer de nous deux deux amants fortunés.

ROXANE.

Si vous persévérez à vouloir ma disgrâce,

310   Par d'éternels dédains il faut que je vous lasse,

Que si vous les aimez je vous en veux combler,

Et s'il hait mes faveurs je l'en veux accabler.

CASSANDER.

Persistez-vous vous-même, à m'être si cruelle,

Votre inhumanité sera donc éternelle,

315   Pourquoi me traitez-vous avec indignité ?

Trouvez-vous des défauts dedans mes qualités,

Ne me méprisez point ma naissance est Royale

À la grandeur du sang j'ai la puissance égale,

Et vous avez été la femme de mon Roi,

320   La Fille d'un Satrape est au-dessous de moi,

À de plus haut partis elle ne peut prétendre

Pense-t-elle trouver un second Alexandre,

Le premier des humains n'a point laissé d'égal,

Et s'il peut après soi recevoir un rival,

325   Parmi ses successeurs je suis considérable

Et par mes grands respecte je lui suis comparable

Les Dieux à qui le monde élève des Autels

Reçoivent moins d'honneur du côté des mortels,

Que vous n'en recevez par mon idolâtrie

330   Avecque moins d'ardeur tout l'univers les prie

Et vos parfaits rivaux sont aujourd'hui jaloux

De me voir prosterner à vos sacrés genoux,

Je n'en partirai point que dans la connaissance

Que celle qui leur semble aura pris leur clémence,

335   Et que son naturel changeant de volontés,

Ayant pris leurs vertus emprunte leurs bontés.

ROXANE.

Allez prince indiscret vous rendre ailleurs aimable

Sachez que devant moi vous êtes effroyable,

Vous pensez m'agréer, quels charmes avez-vous,

340   Je vous vois tout souillé du sang de mon époux,

Quand vous serez lavé de la mort d'Alexandre,

Je pourrai Cassander vous voir et vous entendre

Jusque-là permettez que j'arrache à mes yeux

Le plus noir des objets et le plus odieux.

SCÈNE VIII.

CASSANDER, seul.

345   Ah ! Tu l'aimais trop peu, trop infidèle Reine,

Pour trouver dans sa mort la cause de ta haine

Mais si dans ce soupçon je te suis odieux

Je m'en vais tout souiller d'un sang plus précieux

Et par ce triste objet me rendant plus sensible

350   Je veux devant tes yeux devenir plus horrible,

Tu mourras mon rival je cours à ton trépas

Et toi mon désespoir ne m'abandonne pas.

ACTE II

SCÈNE I.
Oroondate, Hézionne, Perdicas.

OROONDATE.

Où me conduisez-vous, vous Arbate, Hézionne.

HEZIONNE.

Ici Seigneur.

OROONDATE.

Ici suis-je dans Babylone,

355   Ici tous les objets déplaisent à mes yeux

Je deviens à moi-même un spectacle odieux

Toi lâche confident des amours de ta Reine

Parmi mes ennemis je te compte avec peine,

Et quoique si souvent on t'ait vu me trahir

360   Je trouve de la honte à te pouvoir haïr,

Mais aussi quand je songe à tous tes artifices,

Que mon ressouvenir repasse tes malices,

Et que tous mes malheurs reviennent m'animer

J'en trouve également à te pouvoir aimer.

365   Ciel qui me choisissait d'illustres adversaires

Y devais-tu mêler des hommes populaires,

Lui peut-il mériter le rang où tu l'as mis

Et toi placer Arbate entre mes ennemi.,

Toi des Arrêts du sort exécuteur profane

370   Et comme de mes maux instrument de Roxane,

Trouves-tu ton repos en cet infâme honneur,

Y fais-tu consister ton souverain bonheur,

Tu l'oses avouer par ce honteux silence

Quoi lâche tu te tais ôte-moi ta présence,

375   Et tu montres par-là la moitié de mes maux.

Il sort.

HEZIONNE.

Quoi Seigneur ?

OROONDATE.

Vous avez des sentiments égaux,

Le naturel d'Arbate a passé dans ton âme,

Et comme lui tu sers la rage d'une femme,

Vous lui prêtez tous deux vos insolents Conseils

380   Enfin dans votre emploi je vous trouve pareils.

Et comme il me déplaît ta présence m'irrite.

HEZIONNE.

La Reine en un moment vous va rendre visite.

SCÈNE II.

OROONDATE, seul.

Elle-même à son tour offenser à mes yeux,

Rien que la seule horreur n'habite dans ces lieux,

385   C'est de ses attentats l'effroyable demeure

Où mille messagers arrivent d'heure en heure,

Et venant étaler les crimes qu'ils ont faits,

Lui viennent demander le prix de leurs forfaits.

Mais quoi de Scélérats s'entretient ma pensée

390   Divine Statira vous êtes offensée,

Ont-ils pu d'un moment me séparer de vous

Ont-ils pu m'arracher d'un entretien si doux,

Mon âme retournons à cette aimable idée

Dont amoureusement tu te sens possédée,

395   Portrait que mon esprit a vivement formé

Que l'art d'imaginer a si bien animé

Idole de mes sens viens refrapper ma vue

Avec ces mêmes traits dont je t'avais pourvue

Tableau de mon amour inimitable effet

400   Rends encore cet office à ces yeux qui t'ont fait,

Grande imaginative et divine artisane

Chasse-moi Cassender, Perdicas, et Roxane,

Et de tous les objets que mon oeil t'enverra

Conserve chèrement celui de Statira.

SCÈNE III.
Oroondate, Cassander.

CASSANDER, le poignard à la main.

405   Soldats n'avancez point, qu'on se tienne à la porte.

OROONDATE.

Ah ! Traître est-ce sur moi que ta fureur se porte,

Tes esprits chancelants tes pas mal assurés.

Ta main toute tremblante et tes yeux égarés,

M'éclaircissent assez du sujet qui t'amène.

CASSANDER.

410   Je ne puis refuser ton trépas à ma haine,

Elle a voulu ta mort je lui fais ce présent.

OROONDATE.

Lâche à tes passions es-tu si complaisant,

Âme dès ta naissance en du sang détrempée.

CASSANDER.

Prodigieux respect dont mon âme est frappée,

415   Mon cour sent un remords qu'il n'a jamais connu.

OROONDATE.

C'est qu'au comble du crime il était parvenu,

Et dès lors qu'à ce point est monté l'habitude

Il chasse du péché tout ce qu'il a de rude,

Et venant à la fin dans l'assoupissement

420   Trouve moins le repos que l'endurcissement,

Mais de ton repentir se découvre la feinte

Et c'est moins un remords qu'un effet de ta crainte.

CASSANDER.

Non, non, c'est la pitié qui suspendait mon bras

Enfin il va tomber tu mourras tu mourras.

SCÈNE IV.
Oroondate, Cassander, Roxane.

ROXANE.

425   Arrête-toi barbare et demeure immobile

Viens rendre par ma mort ton attentat facile,

Quoi tu t'es partagé, tu ne sais que choisir

Par un regard mortel explique ton désir :

Mais pour l'exécuter manquerais-tu d'audace

430   Je te vois sur le point de demander ta grâce,

Et la fuite des tiens te laissant dans nos mains

À ta confusion a détruit tes desseins.

CASSANDER.

J'en saurai bien sortir.

ROXANE.

Il fuit, il fuit le lâche

Et jusques à soi-même il faudra qu'il se cache,

435   Je veux que l'on le suive.

OROONDATE.

  Il n'est que trop suivi

À ses propres remords il ne s'est point ravi.

SCÈNE V.
Roxane, Oroondate.

ROXANE.

Hé bien mon ennemi je vous sauve la vie.

OROONDATE.

Le présent qu'on me fait n'est pas digne d'envie

Je m'efforce à périr non pas à me sauver.

ROXANE.

440   Malgré ce désespoir je vous veux conserver.

OROONDATE.

C'est me rendre Madame un funeste service.

ROXANE.

J'ai cru dans ce péril vous rendre un bon office

Apprenez-en la cause en blâmant son effet.

OROONDATE.

Elle pourrait partir d'un principe imparfait,

445   Si c'est le sentiment qu'ici l'on se propose,

L'effet m'en plairait mieux que ne ferait la cause.

ROXANE.

Quoique vous y cherchiez un sens si délicat,

De toutes les façons vous seriez un ingrat.

OROONDATE.

Il est injurieux et sensible à l'extrême,

450   De se voir redevable en dépit de soi-même,

Et de tels bienfaiteurs il nous est moins fatal,

D'en recevoir du bien que d'en avoir du mal.

ROXANE.

La honte qu'ils en ont leur semble bien plus rude,

De voir que leurs faveurs servent l'ingratitude,

455   Et je les trouve à plaindre entre les affligés,

D'avoir pour ennemis leurs plus grands obligés.

OROONDATE.

Si les maux sont des biens je vous suis redevable,

Votre profusion chaque jour m'en accable,

Et de la quantité que vous me les versez,

460   Je vous ai dit souvent Madame c'est assez.

ROXANE.

Cruel méconnaissant où va votre mémoire.

OROONDATE.

Hé bien de votre vie, entreprenons l'histoire,

Elle est toute présente à mon ressouvenir

Mais je ne sais par où commencer ou finir,

465   Ne vous souvient-il pas de tous vos artifices

Avez-vous oublié vos insignes malices,

Et qu'ayant ruiné mes premières amours

Vous m'avez fait des maux aussi longs que mes jours,

À peine aviez-vous su le trépas d'Alexandre

470   Que votre premier soin fut de saisir Cassandre,

Et si son faux trépas n'eût abusé vos yeux

Vous auriez de son sang vu rougir tous ces lieux.

ROXANE.

Prince cette action est à mon avantage

Il la faut remarquer par son plus beau visage

475   Cet illustre attentat a montré mon amour.

Et par ce grand éclat je l'ai mis dans son jour.

Aux yeux de l'univers je l'ai rendu visible.

OROONDATE.

Était-ce le secret de me rendre sensible.

ROXANE.

Jugez de la grandeur de mon affection

480   Comparez-la mon Prince à son aversion,

Quel amour eûtes-vous de cette âme infidèle,

Quel est le traitement que vous reçûtes d'elle,

Pour moi tous vos dédains n'ont fait que m'animer,

Même armé contre moi j'ai voulu vous aimer.

OROONDATE.

485   Si je fus exilé malgré mon innocence,

Si me tenant coupable et dans ma longue absence

Tirant de faux soupçons de mon éloignement

Elle a pu se résoudre à ce grand changement,

Elle a pu consentir aux amours d'Alexandre,

490   La générosité me force à la défendre

C'est de votre malice et la suite et l'effet,

Et je remets sur vous le mal qu'elle m'a fait.

ROXANE.

Quoi ne ferez-vous rien en faveur d'une Reine,

À qui pour tant d'amour vous rendez de la haine

495   Songez que dans l'état où le sort vous a mis,

Il vous a suscité deux puissants ennemis.

Et que dans les transports dont leur âme est saisie,

Ils feront choir sur vous toute leur jalousie,

Servez-vous de mon bras pour retenir le leur.

OROONDATE.

500   Puisque je suis tombé dans un double malheur,

Il m'est indifférent dans lequel je périsse,

Et plus d'eux que de vous j'agréerais mon supplice.

ROXANE.

Que souffrez-vous ingrat.

OROONDATE.

D'effroyables efforts.

Ce que peuvent sentir et l'esprit et le corps,

505   Je souffre dans deux lieux, double chaîne me presse.

J'endure ma prison, celle de ma Princesse,

Et sentant tour à tour deux tourments différents

Mon âme en deux endroits gémit sous deux tyrans,

Elle sent sous votre ordre une double torture.

ROXANE.

510   Que souffrez-vous sous moi.

OROONDATE.

  Ce qu'ailleurs elle endure,

J'entre dedans ses maux, elle prend part aux miens,

Et par mes déplaisirs j'ose juger des siens.

Perdicas vous ressemble.

ROXANE.

Ah ! Ce mépris m'outrage.

Conservez mon amour.

OROONDATE.

Quelle en est l'avantage,

515   Quelle en est la faveur, que j'en puis recevoir,

En pourrai-je obtenir le plaisir de la voir.

ROXANE.

Souffrir un entretien qui me serait funeste,

Vous y voir ruiner tout l'espoir qui me reste,

Ah ! Je verrai plutôt la mort de Statira

520   Ma cruelle rivale à mes yeux périra

Et dans les mouvements que m'inspire la rage

Déjà dedans son sang je sens mon coeur qui nage

Et mon oeil de sa mort à demi consolé

Chercher dedans son coeur le coeur qu'il m'a volé.

OROONDATE.

525   Roxane jusqu'au bout poussez votre furie,

On a vu des effets de votre barbarie,

Quand vous auriez foulé le sang de votre Roi

Quand de vos sentiments vous feriez une loi,

Quand répandant partout vos coupables maximes,

530   L'on vous verrait remplir tout l'Univers de crimes

Et le feu dans la main courir tous vos États,

Nul ne serait surpris de vos grands attentats,

Le monde vous connait pour une sanguinaire

Toute la terre a su, ce que vous saviez faire.

ROXANE.

535   C'est trop insolemment irriter mon amour

Craignez que mon courroux ne commande à son tour,

L'amour las de régner lui remet son empire,

Et dans ce grand conseil qu'un nouveau Roi m'inspire

Si je m'abandonnais à mes ressentiments

540   Si mon âme courrait après ses mouvements,

De mille passions je vous rendrais la proie

Mon coeur vous déchirant palpiterait de joie,

Gardez de me réduire en ces extrémités

Et par le souvenir de tant de cruautés,

545   Dont à chaque moment vous me rendez coupable.

Orondate, jugez de quoi je suis capable,

Voyez où peut s'étendre un absolu pouvoir.

Quand il est mesuré par un grand désespoir.

OROONDATE.

De tout hors d'un seul point je vous croirai capable.

ROXANE.

550   Ah ! Que ne puis-je pas.

OROONDATE.

  Me devenir aimable,

Cherchez tous les moyens de plaire à Cassander

Votre coeur est un bien que je lui veux céder,

Madame il vous estime une conquête insigne,

Donnez-lui votre amour il en est le seul digne

555   Qu'il ne redoute plus ni rivaux ni jaloux,

Comme vous le valez il est digne de vous.

ROXANE.

Ah ! C'est trop m'irriter Orondate, Orondate,

Vous vous perdrez.

OROONDATE.

N'importe allons Arbate.

ROXANE.

Arbate,

Que l'on le conduise en son appartement.

SCÈNE VI.
Roxane, Hézionne.

ROXANE.

560   Que je sens dans mon âme un feu bien véhément

Je sens de cette ardeur enflammer mon visage.

HEZIONNE.

Votre âme est-elle née à souffrir cet outrage.

ROXANE.

Non, non, c'est trop servir je vais rompre mes fers   [ 13 vers 563, les virgules sont absentes de l'original.]

Prendre sur moi le droit que j'ai sur l'univers,

565   Et domptant un vainqueur que j'avais pu m'élire

Assujettir mon Maître à ce nouvel Empire,

Ah ! Tyran orgueilleux tu ne sais pas régner

Et cette occasion a su le témoigner,

Tu ménages trop mal les forces d'une esclave,

570   Il n'est pas toujours propre à souffrir qu'on le brave.

HEZIONNE.

Que cet effort est beau que vous faites sur vous.

ROXANE.

Ainsi parle mon coeur quand il est en courroux,

Mais je sens apaiser les troubles de mon âme.

Et dans mes mouvements tout fait jour à ma flamme.

575   Ces rebelles domptés y viennent tour à tour

Avecque ma raison se soumettre à l'amour,

Mon âme est toute à lui, rien que lui n'y préside

Il se fait de mon coeur un esclave timide,

Et d'un serf échappé prêt à lui commander

580   Il le remet aux fers et les lui fait garder,

Pour l'avoir menacé de redoubler ses peines.

HEZIONNE.

Il vous est bien honteux de languir dans ses chaînes.

ROXANE.

Hélas mon Hézionne il est ainsi conclu

C'est un funeste amour que les Dieux ont voulu.

HEZIONNE.

585   Perdicas entre ici composez-vous Madame

N'envoyez point aux yeux l'émotion de l'âme.

SCÈNE VII.
Roxane, Hézionne, Perdicas.

ROXANE.

Perdicas suis-je Reine ai-je ici du pouvoir.

PERDICAS.

Madame vous l'avez si vous voulez l'avoir,

Où vous vous rencontrez vous êtes souveraine.

ROXANE.

590   Si j'en porte le nom ma puissance est bien vaine,

L'Insolent Cassander.

PERDICAS.

Je sais son attentat

Et viens de le laisser dans un funeste état.

ROXANE.

Il a choisi son temps dans l'absence d'Arbate

Et ce désespéré s'immolait Orondate,

595   Au point que ma venue empêchant son dessein

La crainte ou le respect a retenu ta main,

D'ici tout furieux rappelant son courage

Suivi de six soldats il s'est fait un passage.

Il nous vient d'échapper.

PERDICAS.

Il est venu chez moi

600   Tout son visage en feu m'a donné de l'effroi.

Perdicas me dit-il j'ai fait la Reine ingrate

Je viens en sa faveur de sauver Orondate,

Mais si quelque respect a suspendu ma main

Dites-lui que ce coup se peut faire demain,

605   Et qu'en continuant dans sa première envie

Je tuerai mon rival ou je perdrai la vie,

J'ai d'abord apaisé ce premier mouvement.

ROXANE.

Je m'étonne fort peu de son ressentiment.

PERDICAS.

Ne le rebutez point il vous est nécessaire

610   Il est d'un naturel changeant et téméraire

Comme il est violent son transport dure peu,

Il suit dans sa fureur la nature du feu.

ROXANE.

Qu'avez-vous Perdicas que veut votre visage

Mais avant qu'il s'explique on entend son langage,

615   De quoi m'entretient-il ?

PERDICAS.

  Il vous dit mon malheur

Mon coeur jusqu'à mes yeux fait monter ma douleur,

Et de ces déplaisirs dont mon âme est émue

Quiconque m'envisage en reçoit de ma vue.

ROXANE.

J'en ai bien pris ma part je m'y laisse émouvoir.

PERDICAS.

620   Ma Princesse.

ROXANE.

Achevez.

PERDICAS.

  Elle désire voir.

ROXANE.

Qui.

PERDICAS.

L'heureux Orondate elle en a ma promesse.

ROXANE.

Ah ! Rivale insolente orgueilleuse Princesse,

Tu te flattes en vain de jouir de ce bien

Et vous qui permettez ce fatal entretien,

625   En savez-vous la fin.

PERDICAS.

  J'en ai prévu l'issue

Mais de cette façon que la chose est conçue,

Aux yeux de cent témoins ils se pourraient parler.

ROXANE.

L'amour sait-il que c'est que de dissimuler,

Leurs yeux se parleront au défaut de leur langue

630   Ils entendront tous deux leur muette harangue

Et comme leurs deux cours sont égaux en désirs

Ils sauront s'expliquer par l'aide des soupirs,

Rompons cet entretien on nous y va détruire,

Ils ne l'ont demandé qu'à dessein de nous nuire.

PERDICAS.

635   Orondate le veut.

ROXANE.

  L'ingrat l'a désiré.

PERDICAS.

Madame mon amour en a bien murmuré,

Mais quoique j'y répugne il faut que j'y consente.

ROXANE.

Hé bien dedans ce jour je la rendrai contente

Où faut-il que ce coup l'aille s'entretenir.

PERDICAS.

640   Ici si vous voulez.

ROXANE.

  Faites l'y donc venir.

PERDICAS.

Elle arrive bientôt.

ROXANE.

J'évite sa présence,

Mon coeur de sa faiblesse a quelque connaissance

De peur de m'emporter je ne la veux point voir

Elle entre Perdicas allez la recevoir.

SCÈNE VIII.
Perdicas, Statira, Hézionne.

PERDICAS.

645   Hé bien impérieuse il faut vous satisfaire

Enfin j'ai rencontré le secret de vous plaire

Et de mille moyens que j'ai de vous servir

Je n'en trouve qu'un seul qui vous puisse ravir

Encor ne peut-il fuir votre connaissance

650   Et je n'en puis prétendre aucune récompense.

STATIRA.

Cherchez dans la vertu.

PERDICAS.

Vous la portez trop haut

Je me propose un but mon âme a ce défaut.

STATIRA.

Vous vous rebuterez j'y mettrai cent obstacles

Et pour les surmonter je ferai cent miracles.

PERDICAS.

655   Rien ne peut échapper à la longueur du temps   [ 14 Dans l'original, le vers 655 et joint au vers 654, le mention de Perdicas est absente.]

Je pourrai parvenir au but où je prétends,

Que si le désespoir m'en ouvre le passage.

STATIRA.

Lâche que ferez-vous ?

PERDICAS.

Je mets tout en usage.

STATIRA.

Pensez-vous effrayer celle qui sait mourir

660   Ce même désespoir me peut bien secourir,

Et ce commun recours de tous les misérables

Comme une belle issue aux choses déplorables,

Je saurai par ma mort.

PERDICAS.

Ah Madame vivez

De leur plus ferme appui mes jours seraient privés,

665   Si j'avais projeté de vous ôter la vie

Ma mort précéderait l'effet de mon envie,

Et de mes propres bras j'irais jusqu'en mon sein,

Dans les flots de mon sang étouffer mon dessein

La donnant de ma honte une marque assez vraie

670   Pour vous ouvrir mon coeur j'élargirais ma plaie

Là ce coeur moins rempli de sang que de courroux

Dirait en palpitant qu'il le verse pour vous,

Et pour expier l'horreur d'un demi-crime

Avecque sa complice il se donne en victime,

675   Ce n'est point contre vous qu'il ose murmurer

À peine contre vous ose-t-il soupirer,   [ 15 vers 676, l'original porte "ose il".]

Mais en vous épargnant il veut perdre Orondate

Je ne puis empêcher que son courroux n'éclate,

J'ai beau dire à ce coeur qu'il se laisse toucher

680   Qu'à vous comme à Roxane Orondate est trop cher,

Le cruel me répond que sa mort est ma vie.

STATIRA.

Ah ! Lâche dessus moi détourne ton envie,

Que t'a fait Orondate.

PERDICAS.

Il m'a volé mon bien,

Votre coeur ma Princesse.

STATIRA.

Il ne fut jamais tien

685   Et si quelque rival avait droit d'y prétendre

Perdicas n'est pas homme à l'être d'Alexandre.

PERDICAS.

Orondate l'est moins.

STATIRA.

Il me peut mériter

S'il était en état de te le disputer,

Et si je me donnais des mains de la victoire

690   Il t'en saurait ravir et le prix et la gloire,

Et pour te témoigner comme je vous connais,

L'estime que j'en fais celle que j'ai de toi,

Rends-lui la liberté va combattre en personne.

PERDICAS.

Je ne rends point au sort un présent qu'il me donne.

STATIRA.

695   Tu crains avec raison de n'être pas vainqueur.

PERDICAS.

Il faut qu'avec sa vie il quitte votre coeur.

STATIRA.

Quand il aura quitté je le saurai reprendre

Quand je l'aurai repris je le saurai défendre,

Que s'il faut à demi contenter ton dessein

700   Tu me verras tirer ce coeur hors de mon sein,

Que si l'âme après soi laisse quelque vengeance

Tu pourras voir ce coeur trembler à ta présence,

Et servant de Spectacle à tes yeux inhumains,

S'émouvoir par l'horreur de tomber en tes mains

705   Orondate c'est toi que Statira veut suivre

Elle meurt avec toi ne pouvant pas y vivre.

PERDICAS.

Vous le perdez Madame.

STATIRA.

Hé bien il périra.

Au moins s'il doit mourir c'est avec Statira,

Ne crois point par sa mort tirer autre avantage

710   Que celui de la mienne.

PERDICAS.

Il mourra.

STATIRA.

  Suis ta rage,

Au reste Perdicas conserve-moi ta foi

Souviens-toi du serment que j'ai reçu de toi,

N'espérez rien de moi qu'en gardant ta promesse.

PERDICAS.

Hé bien vous la verrez inhumaine Princesse,

715   Vous verrez vous verrez ce fortuné rival

Mais de cet entretien favorable ou fatal,

Selon qu'il le va rendre ou propice ou funeste

Sa grâce est apparente ou sa mort manifeste

Je m'en vais de Roxane apprendre le dessein,

720   Et vous ayez soin d'elle.

STATIRA.

  Ô Dieux en quelle main

Ah soin trop délicat toute main m'est égale

Mourons chez Perdicas ou bien chez ma rivale.

ACTE III

SCÈNE I.
Oroondate, Hézionne.

OROONDATE.

Transports délicieux ravissements si doux

Extases de l'amour qui m'entraînez à vous

725   Belles illusions aimables impostures

De mon prochain plaisir agréables figures,

Qui détachant mon coeur d'un état rigoureux

M'avez mis un moment entre les bienheureux,

Je ne puis supporter cette joie infinie

730   Toute leur vision est à mon âme unie,

Dans l'assouvissement des plaisirs que je sens

Ils viennent là à foule accabler tous mes sens,

Si je ne puis souffrir cette première idée,

Dont jusques là mon âme est pleine et possédée,

735   Si je sors de moi-même à de simples désirs

Pourrai-je soutenir un amas de plaisirs,

Que l'oeil de Statira va verser dans mon âme

À les imaginer je chancelle et je pâme,

Et mon coeur tout grossi des plaisirs qu'il conçoit

740   Tout préparé qu'il est mourra s'il les reçoit.

HEZIONNE.

Vous verrez Statira.

OROONDATE.

Je verrai ma Princesse

Ah ! Mon âme conçoit une entière allégresse,

Ne mêlez rien de triste à mon contentement

Oublions tous nos maux en cet heureux moment

745   Et décevant mes sens par un si beau mensonge,

Croyons-nous fortunés pendant le cours d'un songe,

Quoi je la reverrai l'aimable Statira

Je sens que vers mes yeux toute mon âme ira,

Ou que par un excès du plaisir qui la noie,

750   Elle s'en va sortir par un soupir de joie,

Quoi je lui parlerai j'aurai ce second bien

J'aurai pour un moment son divin entretien,

Mon âme en cet instant conçoit de belles choses

Esprit trop orgueilleux qu'est-ce que tu proposes,

755   Ah ! Ne te vante pas de pouvoir t'exprimer,

La grandeur du sujet aura beau t'animer

De ma divinité l'adorable présence

T'imposera bientôt un éternel silence,

Si mes yeux prennent part dans ta témérité

760   Ils demanderont grâce avec humilité,

Ces tristes criminels dénués de refuge

N'oseront regarder la face de leur juge

Ils n'en pourront souffrir un regard irrité

Ni l'indignation de leur divinité,

765   Tu les verras mourants attachés contre terre

Se préparer sans force à l'éclat d'un tonnerre,

Et mon coeur tout tremblant prêt à s'évanouir

Écouter un Arrêt qu'il ne veut pas ouïr,

Elle m'a déjà dit cette horrible sentence,

770   Va traître me dit-elle ôte-moi ta présence,

Ah ! Ma Reine rompez ce cruel jugement

Et daignez révoquer un long bannissement

J'ai repris dans l'exil ma première innocence

Donnez-moi le pardon après la pénitence,

775   Si les termes suivants m'en donnent un espoir

Mets-toi m'avez-vous dit en état de me voir

J'y suis de mon côté rendez-vous y du vôtre

J'ai pleinement souffert pour les crimes d'un autre

Votre Alexandre est mort et je suis innocent,

780   Perdicas y remet et Roxane y consent,

Ainsi rien ne rompra notre belle entrevue.

HEZIONNE.

Voici la Reine.

OROONDATE.

Ô Dieux que mon âme est émue,

Quoi Roxane à mes yeux.

HEZIONNE.

C'est votre Statira.

OROONDATE.

Ah ! Ma bouche ah ! Mes yeux qui de vous parlera

785   Qui de vous craindre moins de lui pouvoir déplaire,   [ 16 vers 685, on aurait pu lire "craindra" au lieu de "craindre" le sens en eut été plus clair, la phrase n'est ps grammaticalement fautive, nous laissons.]

Répondez qui de vous fera le téméraire,

Échappez-vous ensemble et mêlant vos désirs

Confondez les regards avecque les soupirs,

Tous deux en même temps faites votre harangue,

790   Mais las je sens d'accord et mon oeil et ma langue,

Et dans le triste accueil qu'ils pensent recevoir

Si l'un ne parle point l'autre ne veut point voir,

Et mon âme en ce point demeure suspendue.

STATIRA, entrant sur le théâtre.

Comme il est interdit je demeure éperdue,   [ 17 La réplique (v. 794-804) comporte des obscurités que le lecteur éclaiciera.]

795   Comme quoi mon amour me faites-vous agir

Ma vertu souffrez-vous qu'il me fasse rougir,

Verse dans ta pratique austère et délicate,

Ne puis-je point revoir le vivant Orondate

Toi que la destinée a rendu mon vainqueur

800   Qui même après ta mort j'ai conservé mon coeur

Il cesse d'être à toi je te l'ôte Alexandre

Après l'avoir gardé je te force à le rendre,

Et te le ravissant avec quelque douceur

J'en veux récompenser son premier possesseur.

SCÈNE II.
Oroondate, Statira, Hézionne.

STATIRA.

805   Approchez-vous.

OROONDATE.

Hélas.

STATIRA.

Orondate.

OROONDATE.

  Madame.

STATIRA.

Quelle altération ne ressent point mon âme.

OROONDATE.

Permettez qu'un coupable expire à vos genoux,

Il vous offre sa tête.

STATIRA.

Ah Prince levez-vous

Je ne vous puis souffrir en cette humble posture.

OROONDATE.

810   Souffrez tous ces respects de votre créature,

Et pardonnant ce zèle à ma témérité

Que je retombe aux pieds de ma divinité.

STATIRA.

Levez-vous Orondate et prenez cette place.

Étant assise.

Hé bien mes ennemis m'accordent une grâce,

815   Roxane et Perdicas m'ont permis de vous voir,

C'est la seule faveur que j'en voulais avoir,

Et comme ce bonheur m'est très considérable

Je ne rougirai point d'être leur redevable,

Et dit ce juste aveu vous être un peu fatal

820   Je m'en sens obligée à votre seul rival.

OROONDATE.

Quoiqu'il nous ait servi par une lâche cause

Je ne regarde point le but qu'il se propose

Et daignant convertir une injure en bienfait,

Comme vous je rends grâce au mal qu'il nous a fait,

825   Ou du moins à celui qu'il nous a voulu faire,

Puisque son sentiment était moins de vous plaire

Que de vous procurer ce mortel entretien.

STATIRA.

Malgré sa volonté nous en tirons un bien,

Et quoique sa malice y soit si manifeste,

830   Nous le rendrons fatal à qui le veut funeste.

OROONDATE.

Avec quelle bonté daignez-vous recevoir

Celui qui tout tremblant n'osait point vous revoir,

Mon coeur se redisait l'effroyable sentence

Par qui je fus puni d'une éternelle absence,

835   Et qui ayant ôté jusques au sentiment

Joignit presque ma mort à mon bannissement,

Vous en souvenez-vous.

STATIRA.

Ah ! Fatale mémoire.

OROONDATE.

Dès lors j'abandonnai le soin de la victoire

Et me croyant coupable aussitôt que puni,

840   Je délaissai des lieux dont vous m'aviez banni.

STATIRA.

Oui Prince Statira se fit voir infidèle.

OROONDATE.

Madame Statira ne fut point criminelle,

Et mon soupçon irait jusqu'à l'impiété,

D'imaginer un crime en ma divinité,

845   Je me justifiais sans vous rendre coupable.

STATIRA.

Dedans ce traitement je me crus raisonnable,

Je vous avais banni vous tenant criminel.

OROONDATE.

Je méritai Madame un exil éternel,

Je ne murmurai point contre votre ordonnance.

STATIRA.

850   Avec quel déplaisir sus-je votre innocence.

OROONDATE.

Cruelle Statira quel fut ce sentiment.

STATIRA.

Je le trouvai bien juste en cet événement,

Mon âme également se rendit haïssable

Orondate innocent Orondate coupable,

855   Et mon coeur déchiré par un double désir

Ne sut pour son repos lequel il dut choisir,

L'amour ne put souffrir Orondate coupable

L'abord d'un criminel lui parut effroyable,

Et mon honneur formant un parti plus puissant

860   Ne put point supporter Orondate innocent,

Ainsi mon coeur rempli par celui d'Alexandre

Ne voulut point s'ouvrir à qui le vint surprendre

Et qui d'un faux appas brillant et revêtu

Avecque sa vertu séduisait ma vertu,

865   Mon Prince dites-moi pouvais-je vous entendre.

OROONDATE.

Puisque l'on m'accusait je me devais défendre.

STATIRA.

Oui pour vous écouter j'altérai mon devoir

Et pour vous mieux ouïr je désirai vous voir,   [ 18 Vers 868, le pronom personnel "je" est absent de l'édition originale.]

J'obtins de mon honneur ce sensible avantage.

OROONDATE.

870   Et de votre rigueur le dernier témoignage,

Puisque de cet honneur suivant les dures lois

Vous m'osâtes bannir pour la seconde fois.

STATIRA.

Il fallait satisfaire à la voix d'Alexandre

Qui disait à mon coeur lasse-toi de l'entendre.

OROONDATE.

875   Fallut-il obéir.

STATIRA.

  Je vous laissai l'espoir

Et je me vis bientôt en état de vous voir.

OROONDATE.

Même après son trépas vous fuyez ma présence.

STATIRA.

Des raisons que j'en eus vous eûtes connaissance

Mon Alexandre à peine était enseveli

880   L'espace de trois jours l'eût-il mis en oubli,

Et vous pouvais-je voir dedans un temps d'alarmes,

Où toute Babylone était fondue en larmes

Où l'horrible Roxane augmentant nos douleurs

Mêlait impunément le sang avec les pleurs,

885   Encore en ces moments partagiez-vous mon âme

OROONDATE.

Ah ! Pour tant de faveurs que vous rends-je Madame,

Et qu'est-ce qu'un ingrat a pu vous reprocher

Je consomme à me plaire un temps qui m'est si cher

Passons dans les transports les moments qu'on nous laisse.

STATIRA.

890   Nous n'en pouvons mon Prince arracher la tristesse

Et dedans ce grand cours que prennent nos malheurs,

Nous trouvons chaque instant des sujets de douleurs,

Perdicas prend le soin de nous les faire naître.

OROONDATE.

Roxane contribue à nous les faire accroître,

895   Cet esprit amoureux ne se peut rebuter

Et ne se lasse point de me persécuter,

Encore en endurant agréerais-je ma peine

Si le mal que je sens me venait de sa haine,

Mais mon plus grand tourment me naît de son amour.

STATIRA.

900   Comme elle Perdicas s'irrite chaque jour.

OROONDATE.

Roxane comme lui ne manque point d'audace,   [ 19 Dans l'édition originale, il manque un vers pour rimer avec audace.]

.......................................

J'ai ces frayeurs pour vous que vous avez pour moi.

STATIRA.

Que vous impose-t-elle.

OROONDATE.

Une effroyable loi,

905   Que je puis appeler une loi digne d'elle

Et que de mon côté je puis nommer mortelle,

La dirai-je elle veut que vous me haïssiez.

STATIRA.

Perdicas veut aussi que vous me délaissiez.

OROONDATE.

Madame votre mort suivra votre réponse.

STATIRA.

910   La vôtre suit aussi ce que je vous annonce.

OROONDATE.

Je vous ai dit mon ordre.

STATIRA.

Et je vous dis le mien.

OROONDATE.

À ces conditions je dois votre entretien.

STATIRA.

Et je dois votre vue à la même promesse,

Prince résolvez-vous.

OROONDATE.

Résolvez-vous Princesse

915   Ne m'aimerez-vous point.

STATIRA.

  Me voudrez-vous haïr.

OROONDATE.

Madame pensez-vous que je puisse obéir

Et qu'aux lois de Roxane on me fasse complaire.

STATIRA.

Et vous qu'à Perdicas je puisse satisfaire

Je puisse exécuter de tels commandements.

OROONDATE.

920   Vous êtes toute juste en tous vos sentiments,

Dedans vos actions vous êtes volontaire

Et vous n'ignorez pas ce que vous devez faire.

STATIRA.

Vous le savez.

OROONDATE.

Jugeant de ce que vous devriez

Je sais qu'avec raison vous m'abandonneriez.

925   Non point que Perdicas n'ait aucun avantage

Qu'il ait éminemment ou naissance ou courage,

Non que j'en veuille faire un jugement jaloux

Comme moi mon rival est indigne de vous,

Mais la mort.

STATIRA.

Orondate elle n'a rien d'horrible

930   Quand dedans ce moment elle serait visible,

Qu'entre elle et Perdicas, il me faudrait choisir

La mort proche de lui serait tout mon désir.

OROONDATE.

Quoique dans ces deux choix ma mort soit manifeste,

Celui de Perdicas me parait moins funeste,

935   Vivez, vivez.

STATIRA.

  Cruel, est-ce votre désir.

OROONDATE.

Oui si votre rigueur me permet de choisir,

J'aimerais mieux ma Reine infidèle que morte.

STATIRA.

L'amour que j'ai pour vous ne paraît point si forte

Elle fait sur mon âme un différent effort,

940   J'aimerais moins mon Prince infidèle que mort,

Et je le souffrirais d'une âme plus égale

Dans les bras de la mort qu'aux mains de ma rivale,

Qu'il meurt l'inconstant ou qu'il vive pour moi.

OROONDATE.

Il veut vivre et mourir pour vous prouver sa foi.

ARBATE, entrant.

945   Seigneur il faut finir.

OROONDATE.

  Ah ! Le plus grand des traîtres.

Et digne exécuteur de l'ordre de tes maîtres,

Mais je vois l'un et l'autre et dans ce fier abord

Je lis dedans les yeux l'arrêt de notre mort.

SCÈNE III.
Oroondate, Statira, Roxane, Perdicas, Arbate, Hézionne.

ROXANE, à Statira.

Madame vous saurez que je vis sans faiblesse,

950   Les remords qu'on se fait tiennent de la bassesse,

Et quiconque renonce au bien qu'il a cherché

Est indigne d'avoir le prix de son péché,

N'attendez point de moi le désaveu d'un crime

Que par mille raisons j'ai rendu légitime,

955   Je ne viens point ici pour me justifier

C'est à mon propre sens que je m'en veux fier,

Et ne voulant que moi pour mon dernier refuge

Dans tous mes attentats je m'établis pour juge,

Je ne sais point de loi que mon seul intérêt

960   J'ai juré votre mort j'en ai conclu l'arrêt,

Que si j'ai suspendu cette juste sentence

Et si j'ai retardé le cours de ma vengeance,

C'est ma compassion qui m'a parlé pour vous

Perdicas avec elle arrêta mon courroux

965   Et tous deux m'empêchant de me pouvoir résoudre

Pour un temps de mes mains ont diverti la foudre,

Aujourd'hui qu'Orondate avec tous ses mépris

Jusques au désespoir a porté mes esprits,

Que vous-même obstinée au dessein de me nuire

970   Travaillez avec zèle à vous vouloir détruire,

Je ne puis plus forcer tous ces grands mouvements

Je n'ai plus de pouvoir sur mes ressentiments,

Je ne puis empêcher que ma fureur n'éclate

Si vous ne m'opposez la tête d'Orondate,

975   Et si par son amour suivi d'un repentir

L'ingrat à vous sauver ne me fait consentir

PERDICAS, à Oroondate.

Et vous Prince apprenez jusqu'où va ma colère   [ 20 Vers 977, l'original porte "jusques où" ce qui fait treize pieds au vers.]

Jusques à ce moment elle a paru légère,

Et tant qu'un désespoir a suspendu ma main

980   J'ai toujours renvoyé ma rage au lendemain,

Aujourd'hui ma fureur s'est toute ramassée

Et pour vous accabler elle s'est entassée,

Tous mes ressentiments se sont multipliés

Avec ceux de Roxane ils se sont alliés,

985   Prince le seul secret de s'en pouvoir défendre

C'est de se disposer à me rendre Cassandre,   [ 21 Cassandre : autre graphie de Cassander.]

Si de votre refus dépend votre trépas.

OROONDATE.

Que me demandez-vous barbare Perdicas.

STATIRA.

Que voulez-vous de moi Roxane impitoyable.

ROXANE.

990   Vous-même m'avez fait une amante implacable

Vous me l'avez ravi mais vous me le rendrez.

STATIRA.

Je saurai conserver.

ROXANE.

Vous mourrez, vous mourrez.

STATIRA.

Parmi les cruautés vous vous êtes nourrie

Vous mîtes tout en sang votre propre patrie,

995   Et devant l'univers trahissant votre foi

Vous voulûtes verser le sang de votre Roi,

Quand votre lâche amour pour s'ôter un obstacle

Voulut saouler vos yeux par un sanglant spectacle

Et vous faire goûter ce mets délicieux

1000   Dont l'abject si souvent avait repu vos yeux,

Cet horrible habitude à le vouloir répandre,

Vous a fait prendre part à la mort d'Alexandre

Votre âme y concourant dedans sa trahison

Redoubla par ses voeux la force du poison,

1005   Et son intelligence avec ces parricides

Du sang qu'elle voulait les rendit plus avides,

De la soif qu'elle avait, elle les altéra,

Ensuite elle voulut celui de Statira,

Quand son exécuteur qu'épouvantait ce crime

1010   Aux voeux d'une enragée ôta cette victime,

Et plus barbare qu'elle en l'osant secourir

La sauvant une fois la fit cent fois mourir,

Voilà, voilà Roxane un grand apprentissage.

ROXANE.

Hé bien j'achèverai cet important ouvrage,

1015   Et mon âme suivant ses premiers mouvements

Je m'en vais couronner de beaux commencements,

Votre va sceller les crimes de ma vie.

STATIRA.

Hé bien exécuter votre dernière envie,

Mais ne prétendez pas de m'ôter mon amour

1020   Je ne le perdrai point, même en perdant le jour.

ROXANE.

Et vous Prince assoupi dans ce honteux silence

Que délibérez-vous ?

OROONDATE.

Tu prends toute licence,

L'impuissance où je suis t'avait fortifié

Dessus ce fondement tu t'étais confié,

1025   L'état où tu me vois t'a donné du courage,

Et qui craignait mon bras ne craint point mon visage,

Je revois dedans toi celui que j'ai fait fuir

Et que sa lâcheté me força de haïr,

Tiens vois-là notre prix rendons-nous dignes d'elle

1030   Et décidons ici notre vieille querelle,

Soyons de la victoire également épris

Et tentons un combat dont ma Reine est le prix

Rends-moi la liberté je t'ai donné la vie

Fais indigne rival que je te porte envie,

1035   Et dans ce sentiment que je me plaigne à moi

D'avoir pour bienfaiteur un homme comme toi

PERDICAS.

S'il t'était arrivé de me rendre service

Mon coeur désavouerait un si mortel office,

N'attends point que de toi j'exige aucun bienfait

1040   Et te démens le don que tu dis m'avoir fait.

ROXANE.

Enfin mon bras se lasse à suspendre une foudre

Vous n'avez qu'un moment à vous pouvoir résoudre.

OROONDATE, à Statira.

Hé bien par vos regards expliquez votre loi

Et ce que vous ferez et de vous et de moi.

STATIRA.

1045   Je ne veux prononcer que ma seule sentence

Et d'un si triste arrêt mon amour vous dispense,

Orondate vivra s'il peut vivre sans moi.

Mais je mourrai pour lui

OROONDATE.

Je me fais même loi,

Je périrai pour vous la loi doit être égale.

STATIRA.

1050   Orondate vivez non point pour ma rivale.

OROONDATE.

Je ne vis point pour elle et je mourrai pour vous.

STATIRA.

Donnez à mon amour ce sentiment jaloux,

J'aime mieux vous voir mort que vous voir infidèle.

OROONDATE.

Je meurs pour vous Madame et ne vis point pour elle,

1055   Mais comme vous voulez cette preuve de foi

J'ose vous imposer une semblable Loi,

Puisque dans les regrets dont mon âme est saisie

Elle conserve encore un peu de jalousie,

Ma Princesse vivez non point pour Perdicas,

1060   Et toi lâche rival qui poursuis mon trépas,

Je te veux pardonner si tu la veux défendre

Tu vois dans Statira la femme d'Alexandre.

STATIRA.

Orondate la vie a-t-elle tant d'appas

Pour me rendre obligée aux soins de Perdicas,

1065   Mon prince c'est vous seul qui m'avez protégée

À qui je suis ingrate aussi bien qu'obligée,

Mais après cet aveu que mon âme vous fait

Souffrez que par ma mort j'égale ce bienfait,

Je puis sans offenser rompre avec Alexandre

1070   Le bien qu'il eut vivant son ombre le va rendre,

Ne conservez donc plus un souvenir jaloux

Et reprenez mon Prince un coeur qui fut à vous.

PERDICAS.

Ne reçoit point ce don il te serait funeste

La vie est un présent.

OROONDATE.

Que de toi je déteste,

1075   Et je mourrais d'horreur si tu me la donnais

C'est moi qui te la donne et toi tu la reçois.

STATIRA.

Qu'attends-tu Perdicas me voici toute prête

Venge-toi d'Orondate aux dépends de ma tête,

Comme j'endure en lui fais-le souffrir en moi.

OROONDATE.

1080   Ah plutôt.

PERDICAS.

  Je consens de l'affliger en toi,

Et que ton coeur ouvert devant cette inhumaine

Fasse entrer dans le sien une part de ta peine,

Pour vous si votre amour vous la fait ressentir

Par un autre secret je le ferai pâtir,

1085   Et confondant les maux et de l'un et de l'autre

Je lui ferai souffrir et sa peine et la vôtre,

Résolvez Statira.

STATIRA.

Tu ne m'étonnes pas

C'est par ma seule mort.

PERDICAS, tirant l'épée de son côté, et la pointant contre Oroondate..

Plutôt par son trépas,

J'ai trouvé le secret par qui je vous sépare

1090   Je t'ai trop épargné meurs scythe meurs barbare,   [ 22 Vers 1090, l'original porte scite au lieu de scythe.]

Et me rends le repos, que tu m'avais ôté.

ROXANE prenant une javeline des mains d'un garde et la posant au sein de Statira.

Arrête Perdicas regarde à ton côté,

Quelle des passions est en toi la plus forte

Ou voir vivre Orondate ou voir la Reine morte,

1095   Choisis.

OROONDATE, à Perdicas.

  Ah ! Perdicas protège Statira,

Après si tu le veux Orondate mourra.

STATIRA, à Roxane.

Fille de Cohortan perds dedans ta furie

La femme d'Alexandre et le sang de Darie,   [ 23 Darie : Statira était la fille de Datius Codoman, qui fut vaincu par Alexandre le Grand. Celui-ci fit prisonnière toute sa famille dont Statira. ]

Et portant dans ton sein ta dernière vigueur

1100   Viens frapper Orondate au travers de mon coeur

Et nous sacrifiant au démon de la rage

Renverse tout ensemble et l'autel et l'image.

OROONDATE, à Roxane.

Viens femme furieuse achever ton dessein

Et frapper ta rivale au travers de mon sein.

ROXANE, se mettant devant lui.

1105   Non tu ne mourras pas je défendrai ta vie.

PERDICAS, au-devant de Statira.

Et j'aurai pour la Reine une semblable envie,

Contre tes cruautés je la veux protéger.

STATIRA.

Perdicas est-ce ainsi que tu crois m'obliger,

Roxane est moins barbare en sauvant ce que j'aime

1110   Sans sa protection j'aurais péri moi-même,

Sauvant une partie en qui je veux mourir

Tu pers une moitié que je veux secourir,

Dans Statira je meurs et vis dans Orondate.

OROONDATE.

Et toi femme enragée en vain ton bras se flatte,

1115   Et tu prétends en vain de m'avoir protégé

Ce n'est qu'à Perdicas que je suis obligé,

Puisqu'en abandonnant l'ardeur de me poursuivre

Il sauve une partie en qui je voulais vivre,

Et que ta barbarie en m'osant secourir

1120   Conserve une moitié dans qui je veux mourir.

ROXANE.

Malgré tous tes dédains je te saurai défendre

Et contre un Perdicas je saurai l'entreprendre.

PERDICAS.

Malgré tous vos mépris je vous protégerai

Et contre une Roxane ou bien je périrai.

ROXANE.

1125   Perdicas je te compte entre mes adversaires.

PERDICAS.

Roxane tes soldats te seront nécessaires,

Et je te compte aussi parmi mes ennemis.

ARBATE.

Ah ! Considérez-vous d'un regard plus remis,

Vos ennemis communs en prendront avantage.

ROXANE.

1130   Orondate rentrez.

PERDICAS.

  Vous évitez sa rage.

STATIRA.

Cruel notre salut est partout hasardeux.

OROONDATE.

Même péril nous presse en la main de tous deux.

ROXANE.

Dans son appartement reconduisez-le Arbate.

STATIRA.

Roxane à Perdicas, dérobez Orondate.

OROONDATE.

1135   Perdicas à Roxane, arrachez Statira.

ROXANE.

Avant que donner l'un Roxane périra.

PERDICAS.

Avant qu'accorder l'autre on m'arrachera l'âme.

OROONDATE.

Et moi vous délaissant je vous jure Madame

Qu'avant qu'être à Roxane on me verra périr.

1140   Et vous à Perdicas ?

STATIRA, en sortant.

  Plutôt cent fois mourir.

ROXANE, à Perdicas.

Tu te ressouviendras de trahir ta promesse.

PERDICAS.

Toi de porter le fer au coeur de ma Princesse.

ROXANE.

Et toi de l'avoir mis au sein de mon amant.

PERDICAS.

Redoute ma fureur.

ROXANE.

Toi mon ressentiment.

ACTE IV

SCÈNE I.
Roxane, Hézionne, Arbate.

ROXANE.

1145   Hé bien mes confidents je suis abandonnée,

Et ce grand changement ne m'a point étonnée,

Mes ennemis et moi partagions l'univers

Nous l'avions divisé dans deux partis divers,

Et le donnant en proie aux fureurs de la guerre

1150   Chacun de nous a pris la moitié de la terre,

Aujourd'hui ce traité me semble être fini

Et je vois contre moi le monde réuni,

La fortune en tous lieux m'ordonne des batailles

Elle m'en fait dedans et dehors nos murailles,

1155   Aux portes Artaxerxe avec Lysimachus

Dans nos murs Perdicas avec Séleucus,

Alcétas Cassander avec tous nos complices

Enfin je suis venue à d'affreux précipices,

Où ces traîtres amis qui ne m'y suivaient pas

1160   Dans mon aveuglement me poussaient pas à pas,

Ces lâches me rendant aux pieds de ces abîmes

En m'y faisant tomber y feront choir leurs crimes   [ 24 Vers 1162, l'original porte "tomber i y feront" fautif.]

Et couvrant dessous moi les meurtres qu'ils ont faits,   [ 25 Vers 1163, l'original pour "couveant" au lieu de "couvrant".]

Ils vont dans mon sépulcre enterrer leurs forfaits

1165   Ô ! Ciel si tu résous la peine de nos crimes

De tous ces criminels forme-toi des victimes,

Dressant à ta justice un monument si beau

De toute Babylone érige un grand tombeau,

Quand pour les abîmer s'entrouvrira la terre

1170   Accablez-moi grands Dieux par un coup de tonnerre,

Et dehors réservant ce revers à vos mains,

Daignez ôter l'honneur de ma chute aux humains.

ARBATE.

Quel crime avez-vous fait à mériter la foudre.

ROXANE.

Assez pour le contraindre à me réduire en poudre

1175   Mais dans mon châtiment être rempli d'horreur,

Et dût-il même aux Dieux donner de la terreur

Mon crime était trop beau pour n'être point aimable,

Et quiconque a des yeux en deviendrait capable,

Arbate mes soldats sont-ils tous assemblés.

ARBATE.

1180   Les Gardes du Palais sont partout redoublés,

Et dix mille soldats qu'au besoin l'on conserve.

ROXANE.

À quelque autre dessein mon ordre les réserve,

Allez les avertir de se tenir tout prêts.

ARBATE.

J'obéis.

SCÈNE II.
Roxane, Hézionne.

ROXANE.

Toi qui vois le fonds de mes secrets,

1185   Ne peux-tu deviner ce que je délibère.

HEZIONNE.

Pour moi comme pour lui cet ordre est un mystère.

ROXANE.

Je veux à main armée entrer chez Perdicas

M'immoler Statira jusque dedans ses bras,

Et dans le même instant d'une fureur égale

1190   D'un bras fumant encor du sang de ma rivale

Rompant de mes amours ce double empêchement

Traverser de deux coups la maîtresse et l'amant

Là mes yeux à longs traits contemplant ma vengeance,

Goûteront par leur mort quelque part d'allégeance,

1195   Et voyant le départ de leur dernier soupir

Quand ils ne vivront plus je mourrai de plaisir.

HEZIONNE.

Parlez-vous d'Orondate ?

ROXANE.

Âme inhumaine arrête

Ne porte point mon bras sur cette chère tête,

Et plutôt qu'à Roxane imputer ce dessein

1200   Détourne ma fureur contre mon propre sein,

C'est dessus Statira que je borne mes crimes

Et mon ressentiment n'eût que deux victimes

Perdicas en est l'une et doit être immolé,

Mon coeur en quelque sorte en sera consolé,

1205   Va donc voir Orondate et de ma part lui dire   [ 26 Vers 1205, l'original porte "donque" qui fait un pied de trop. ]

Que Roxane ressent un éternel martyre,

Qu'elle est dans un état plus triste que le sien

Et qu'elle lui demande un dernier entretien,

Qu'elle va le revoir.

HEZIONNE.

N'attendez point de grâce

1210   Ne vous exposez plus.

ROXANE.

  Hé bien prends donc ma place

Et si ma passion te pouvait animer,

Dis-lui tout ce qu'on dit quand on se fait aimer.

SCÈNE III.

ROXANE, seule.

STANCES.

Passion envieillie amour presque éternelle,

Je t'ai dès le berceau.

1215   Et je crois qu'à dessein de se rendre immortelle,

Tu me suis au tombeau.

C'est de ma volonté qu'elle prend sa nature,

Je ne l'altère pas.

Et loin de la finir je consens qu'elle dure,

1220   Au-delà du trépas.

Ce titre injurieux de veuve d'Alexandre,

Et de ce Dieu des Rois.

Cet éloge imparfait que partagea Cassandre,

Est moindre que mon choix.

1225   D'un honneur plus entier ma passion se flatte,

Et mon coeur amoureux.

Établit dans le nom de femme d'Orondate,

Le nom le plus heureux.

Et toi jaloux mari dont l'ombre me vient dire

1230   Que j'ai trahi ma foi.

Ne traite point ta veuve avecque tant d'Empire,   [ 27 Vers 1231, l'original porte "avecque tant d'Empire" ce qui fait treize pieds.]

Je l'aimai devant toi.

Et quand l'ambition me fit être sa femme,

L'amour t'ôta mon coeur.

1235   Et dès lors m'enlevant Alexandre de l'âme,

Il y mit mon vainqueur.

Il y plaça si bien son adorable ouvrage,

Qu'il eût le premier lieu.

Si bien qu'il faut détruire en détruisant l'image

1240   Et l'autel et le Dieu.

     ***

Arbate est de retour : hé bien tout se prépare.

SCÈNE IV.
Roxane, Arbate.

ARBATE.

J'ai fait tout assembler le Grec et le Barbare,

Et comme aux grands emplois ils se laissent ravir

Ils briguent à l'envie l'honneur de vous servir.

ROXANE.

1245   Allons chez Perdicas enlever ma rivale.

ARBATE.

Il pourrait bien former une entreprise égale,

ROXANE.

De quelque trahison seriez-vous averti.

ARBATE.

J'ai vu sous les drapeaux tous ceux de son parti.

ROXANE.

Contre nos ennemis ils font quelque sortie

1250   Mais ici ma puissance est bien anéantie,

Quoi choquant à mes yeux le conseil et sa foi

De son caprice seul il recevait la loi,

Arbate de ce pas va voir sa contenance

Et me la vient redire avecque diligence,

1255   Je m'en vieux défier il peut venir ici.

SCÈNE V.

ROXANE, seule.

STANCES.

Ma conservation est mon moindre souci,

Cruel auteur de ma souffrance,

Tes yeux ne sont-ils pas témoins

D'un nombre de maux et de soins,

1260   Que j'endure pour ta défense,

Par des regards et des soupirs,

Je t'ai découvert mes désirs,

Et quoi que t'en ait dit ma bouche,

Ton âme a tant de cruauté,

1265   Que le même mal qui me touche,

Accroît ton inhumanité.

     ***

Mais par degrés mon coeur se flatte,

Il demande de la pitié.

Il veut ensuite l'amitié,

1270   Et s'il l'obtenait d'Orondate,

Il pourrait bientôt s'emporter

Puisqu'en pensant le mériter,

Mon âme insatiable et vaine

T'offrant des souhaits tour à tour

1275   Demanderait contre ta haine,

En dernier présent ton amour.

     ***

Donne-moi ce que je te donne,

Cruel si dedans ta rigueur

Tu feins d'avoir perdu ton coeur,

1280   À le trouver je m'abandonne,

Si ma rivale l'a caché,

Dans le sien il sera cherché,

Comme il faut que je le possède,

Et qu'on contente mon dessein,

1285   Il faudra qu'elle me le cède

Ou je le tire hors de son sein,

     ***

Sachons ce qu'aura dit mon aimable insensible.

SCÈNE VI.
Roxane, Hézionne.

ROXANE.

Hézionne, Orondate ?

HEZIONNE.

Est toujours invincible,

Au moins en votre endroit est-il toujours égal

1290   J'ai trouvé ce Héros qui dévorait son mal,

Mais quelque fermeté qu'ait montré[e] son visage

J'ai vu sur lui des traits de tristesse et de rage,

Ce coeur auparavant plus fort que ses malheurs

Semblait s'humilier sous ses grandes douleurs,

1295   Son âme frémissant sous un si grand martyre

Comme pour s'exhaler de temps en temps soupire.

ROXANE.

Toi mortelle douleur que pressent mes amours

Meurs-tu par le silence ou bien par le discours,

Et pour me soulager dans ce rude martyre

1300   Faut-il, ma passion, te celer ou te dire,

Hélas tout m'est égal ou me taire ou parler

Et je ne sais comment tu te dois exhaler.

SCÈNE VII.
Roxane, Hézionne, Arbate.

ARBATE.

Madame ma frayeur avait quelque apparence.

ROXANE.

Arbate expliquez-vous.

ARBATE.

Votre ennemi s'avance.

ROXANE.

1305   [Le]quel si dans l'état où mon amour est mis   [ 28 vers 1305, l'original pour "Quel" ce qui ne fait que 11 pieds. Nous proposonsons "Le" qui complète sans trahir.]

Mon malheur s'est acquis cent sortes d'ennemis.

ARBATE.

Cassander Perdicas que leur amour emporte

Ont saisi du Palais et l'enceinte et la porte,

Et déjà par le sang que leurs coups ont versé

1310   Jusque dedans la Cour ils auront traversé,

Ils viennent dans vos bras massacrer Orondate.

ROXANE.

Soutenez-moi ma fille, et me soutiens Arbate

Je ne puis supporter un coup si véhément

La douleur que je sens m'ôte le sentiment,

1315   Et l'horreur de ce coup par qui mon coeur se pâme

Avant que sur son corps vient d'agir sur mon âme

Ne me soutenez plus laissez-moi défaillir

Mon oeil comme mon coeur commence à s'affaiblir

Hézionne je meurs, je meurs fidèle Arbate.

ARBATE.

1320   Ah Madame songez.

ROXANE.

  Va sauver Orondate.

C'est là mon plus grand soin.

HEZIONNE.

Elle expire grands Dieux.

ARBATE.

Son coeur reprend sa force elle ouvre encor les yeux

ROXANE.

Que je passe aisément d'un mouvement à l'autre

Toi douleur, vous amour, quel charme est donc vôtre,

1325   Et par quelle magie une âme en un moment

D'insensible qu'elle est reprend le sentiment,

Faut-il perdre Orondate, ah ! Perdons-nous nous-même,

Mon âme est moins en moi que dans celui que j'aime,

Exposons dans le corps pour conserver le coeur.

1330   Allons, allons défendre.

ARBATE.

  Ah ! Craignez leur rigueur,

Dedans l'aveuglement où les porte leur rage

Ces amis révoltés vous feraient quelque outrage

Ils ne verraient en vous ni mérite ni rang.

ROXANE.

À leur avidité j'offre donc tout mon sang,

1335   Qu'ils épargnent au moins le beau sang d'Orondate.

ARBATE.

Ils le veulent avoir.

ROXANE.

L'un et l'autre se flatte,

Et mon amant mourrait avec mes propres mains

Avant que je le misse entre ses inhumains,

Jusqu'au dernier soupir va défendre sa vie

1340   Arbate va combattre.

ARBATE.

  Et c'est là mon envie,

Dussé-je rencontrer la mort dessus mes pas

Puisqu'il faut vous servir je vole à mon trépas.

ROXANE.

Va quérir Orondate et l'amène Hermione.

SCÈNE VIII.

ROXANE, seule.

Belle attache des sens ne parle point de trône

1345   En vain ambition viens-tu m'entretenir

Grandeurs ce n'est point vous que je peux retenir

Tu me pensais surprendre et m'échapper, couronne

Tu ne me quittes pas c'est moi qui t'abandonne,

Indigne successeur du plus grand des humains

1350   Je vous rends cet état qui tomba dans mes mains

Et malgré tous les droits que m'y donne Alexandre

L'univers est à vous je n'y veux rien prétendre,

Mais si quelque justice est mêlée dans vos voeux

Orondate, Orondate est le bien que je veux,

1355   Et sa possession où mon orgueil aspire,

Touche mieux mes désirs que celle d'un empire,

Quoi vous me ravirez un bien que j'ai conquis

Qu'avec tant de travaux mon amour s'est acquis

Ah ! Cruel Perdicas âme barbare ingrate

1360   Je laisse Statira qu'on me quitte Orondate,

Et quoique ce traité m'ait été si fatal

Accepte une rivale en donnant un rival.

Et quittant les transports dont son âme est saisie

Laissons-nous les objets de notre jalousie,

1365   Et sans que nos fureurs leur ravissent le jour

Contentons-nous d'avoir l'objet notre amour

Je vois venir le mien.

SCÈNE IX.
Roxane, Hézionne, Oroondate.

ROXANE.

Hé bien votre tristesse

N'est-elle pas changée.

OROONDATE.

Ah ! Rends-moi ma Princesse.

ROXANE.

Je vous donne Roxane.

OROONDATE.

Ah reprends ton présent,

1370   N'attends point de ma bouche un aveu complaisant

Et ne retombant point dans une conférence

Par qui j'ai consommé toute ma patience,

Non ne perds plus de temps en d'amoureux discours

Plus d'oreilles plus d'yeux pour tes lâches amours

1375   L'horreur que j'ai de toi m'emporte hors de moi-même.

ROXANE.

Ton âme en ce qu'elle hait est moins que ce qu'elle aime,

Mais pourquoi n'ai-je point la même liberté

Tu m'oses offenser avec impunité,

Et mon âme avec peine ose aller au murmure

1380   Le dédain dedans moi prend une autre nature,

Et de ma flatterie empruntant tout son prix

Je trouve des faveurs dans tes plus grands mépris.

OROONDATE.

Roxane au nom des Dieux s'il est vrai que l'on m'aime.

ROXANE.

Orondate est mon Dieu qu'il jure par lui-même,

1385   Qu'il daigne prononcer le nom de mon amant

Je m'engage à l'ouïr sur un si beau serment.

OROONDATE.

Ôte-moi de tes mains.

ROXANE.

Hé bien je t'abandonne

Indigne de l'appui que mon amour te donne,

Va, va désespéré, va trouver Perdicas

1390   Et comme un furieux jette-toi dans ses bras,

Aux portes du Palais tes ennemis t'attendent

Pour te sacrifier tes rivaux te demandent,

Va comme une victime aux pieds de leur autel

Recevoir de leurs mains le dernier coup mortel.

OROONDATE.

1395   J'y serais encor mieux que dessous ta puissance.

ROXANE.

Hé bien comme la leur ils prendront ma vengeance,

Considère à quels Dieux tu vas être immolé.

OROONDATE.

Roxane je mourrai doublement consolé,

Je ne me verrai plus dessous ta tyrannie

1400   Et voyant d'avec moi Statira désunie,

Quoiqu'avant d'expirer ce coup me fut fatal

Je na la verrai plus aux mains de mon rival.

ROXANE.

Tu l'y laisses cruel.

OROONDATE.

Laisse-moi la défendre.

ROXANE.

Je ne te retiens point.

OROONDATE.

Laisse-moi donc descendre

1405   Et me donne un poignard pour reculer ma mort.

ROXANE.

Que feras-tu contre eux qu'un impuissant effort

Mon Orondate épargne et ton sang et mes larmes.

OROONDATE.

Si tu veux m'obliger fais-moi rendre mes armes,

Pourras-tu bien souffrir que ces deux inhumains

1410   Me viennent massacrer à tes yeux en tes mains

Et que dedans ton coeur ils plongent cette épée

Qu'ils auront devant toi dedans mon sang trempée.

ROXANE.

L'un de ces deux malheurs m'afflige seulement

Encor plus que la mort je crains l'éloignement,

1415   Tu fuiras mais n'importe.

Parlant à Hézionne.

  Allez quérir ses armes.

Ah ? Que ne puis-je amour y mettre quelque charmes,

Et puisque qu'en son salut je prends tant d'intérêt

Pour me le conserver que n'ai-je ce secret,

Et s'il faut que sa mort me rende inconsolable

1420   Fais que ma volonté le rende invulnérable.

OROONDATE.

Roxane un malheureux ne veut point être tel

S'il faut tenir de toi le don d'être immortel,

Et s'il faut que tes voeux prolongent notre vie

Peu d'hommes à l'accroitre étendraient leur envie,

1425   Et s'il faut que je vive en cette éternité

La mort me plairait mieux que l'immortalité.

ROXANE.

Si Statira t'offrait une vie immortelle

Ton âme l'agréerait bien moins des Dieux que d'elle,

Et même entre ses bras un moment écoulé

1430   De nos longs entretiens t'aurait jà consolé   [ 29 Jà : vieux mot, au lieu duquel on se sert de « maintenant » ou « déjà ». [F]]

Ton âme de ses yeux pleine et rassasiée

Parmi de doux transports se feindrait extasiée,

Et quatre ou cinq instants dans ton coeur amoureux

Vaudraient l'éternité de tous les bienheureux,

1435   Mais tes yeux la perdront.

OROONDATE.

  J'en garderai l'idée

Et de ces visions mon âme possédée,

Portant avecque soi son idole en tout lieu   [ 30 Vers 1437, L'original porte "avec soi" qui ne fait que 11 pieds, remplacé par "avecque" conforme avec la graphie de l'époque.]

Jouira pleinement de l'objet de son Dieu,

Là mes sens délivrés d'une si longue peine

1440   Et mes yeux détachés de l'objet de ma haine,

Indignes le voyant d'avoir pu voir le jour

Mon âme adorera celui de mon amour.

ROXANE.

Est-il des biens qu'on ne puisse corrompre

Dedans tes visions je t'irais interrompre,

1445   Et rendant à ta vue un objet odieux

Ton âme reverrait ce qu'abhorraient tes yeux

L'amour, mais Hézionne apporte ici tes armes.

SCÈNE X.
Roxane, Oroondate, Hézionne.

ROXANE.

C'est de Statira que tu prendras tes charmes,

Ton coeur fortifié par l'union du sien,

1450   Dédaigne en sa faveur l'assistance du mien,

Avec ce beau secours tu te crois invincible,

Et la mort d'un rival te parait infaillible,

Reçois au moins cruel les voeux qu'on fait pour toi

Qu'une part de l'honneur rejaillisse sur moi,

1455   Puisqu'à te conserver notre ardeur est égale

Daigne-moi rendre grâce autant qu''à ma rivale

Et quoique de nous deux en ce noble dessein

L'une ait armé ton coeur et l'autre armé ta main

Pesant de quel côté te viendra la victoire

1460   Regarde à qui de nous tu crois devoir ta gloire,

Ah quel sensible objet se présente à mes yeux

Où viens-tu cher Arbate.

SCÈNE XI.
Roxane, Oroondate, Arbate, Hézionne.

ARBATE.

Expirer à tes yeux,

C'est de mes trahisons la digne récompense

Et la fin de ma vie attendait ta présence,

1465   Puisses-tu ressentir mes remords à ton tour

Après ton confident voir périr ton amour,

Après ta passion te voir périr toi-même,

Voir périr quand et toi celui que ton coeur aime,   [ 31 Quand et : avec (locution vieillie) [L]]

Ou par une rigueur pire que son trépas

1470   Reconnaître en mourant qu'il ne te suivra pas,

Te faire un vif portrait de toutes leurs délices   [ 32 Délices : Plaisirs, volupté. On dit quelquefois Délice au singulier ; et alors on le fait masculin. C'est un délice. [Ac. 1762]]

Des plaisirs qu'ils prendront te créer des supplices

Et s'étant figuré tous leurs contentements

Ne pouvoir plus choquer l'heure de ces deux amants   [ 33 Choquer : heurter avec violence. [F] Frapper.]

1475   Vous Prince puis-je avoir un pardon de mon maître.

OROONDATE.

Ce nom ne m'est plus doux dans la bouche d'un traître.

ARBATE.

Vos furieux rivaux sont entrés dans la Cour

Où ces jaloux amants célèbrent leur amour,

Je viens de leur servir de première victime,

1480   Le bras de Cassander vous venge de mon crime,

Je meurs et pour finir je cherche d'autres lieux

Mon front sent de la honte à mourir à vos yeux,

Et mon coeur de l'horreur à mourir devant elle.

SCÈNE X.
I.
Roxane, Oroondate.

OROONDATE.

Ah ! Fin digne de lui, digne d'un infidèle,

1485   Roxane qu'attends-tu.

ROXANE.

  Faut-il enfin céder

Je ne puis te quitter et ne puis te garder,

Fatale extrémité.   [ 34 Vers 1487, "fatal" est au masculin dans l'original.]

OROONDATE.

Fais-moi rendre mes armes.

ROXANE.

Permets qu'auparavant je les baigne de larmes,

Et que dedans l'instant que me donne ton sort

1490   Je te donne en tremblant les après de ta mort,

Mort je sens que ma main refuse cet office

Hézionne rendez-lui ce funeste service.

HEZIONNE.

Donnez-moi ma Princesse un plus sortable emploi.

ROXANE.

Hé bien l'événement n'en sera dû qu'à moi,

1495   S'il y meurt je n'en suis qu'une cause parfaite

Puisque ses volontés auront fait sa défaire,

Et si de ce combat il peut sortir vainqueur

Ma main l'ayant armée en aura tout l'honneur,

Tiens voilà ton épée : ah ! Que je suis émue.

OROONDATE.

1500   Roxane ce bienfait.

ROXANE.

  Ôte-toi de ma vue

Sans me montrer ta fuite abandonne ce lieu

Et ne me force point à te faire un adieu,

Je le pense éternel si j'en crois mes alarmes.

OROONDATE.

Si les Dieux.

ROXANE.

Laisse agir mes soupirs et mes larmes.

OROONDATE, sortant.

1505   Ô Dieux qui dans mon coeur mettez tant de pitié

Puisqu'un autre a l'amour qu'elle ait mon amitié.

SCÈNE XIII.
Roxane, Hézionne.

ROXANE.

Allons mon Hézionne enlever ma rivale.

HEZIONNE.

Et des mains d'un amant.

ROXANE.

Notre force est égale,

Allons faire assembler mes soldats et les leurs

1510   Voici l'instant fatal d'où pendent nos malheurs,

Et nos dissensions font tomber sur nos têtes

Tout ce que nos amours ont formé de tempêtes,

Cassander me ruine et je le détruirai

Perdicas m'a perdue et moi je le perdrai,

1515   Et joignant de tous trois et la peine et le crime

Nous nous allons traîner tous trois dans un abîme

Que si je puis garder quelque force en tombant

Et sentir d'un moment ma chute en succombant,

Dans ce funeste instant qu'il faut que je périsse

1520   J'entraîne ma rivale au même précipice,

Ou cherchant à nous nuire un éternel appas

Nous nous contesterons ce que nous n'aurons pas,

Ou traitant notre amant et de nôtre et de nôtre

Il ne sera le prix ni de l'un ni de l'autre,

1525   Et cependant nos cours et jaloux et cruels

D'un coeur imaginaire en viendront aux réels

Et revivant sur eux toute leur jalousie,

Se verront déchirés avec tant de furie,

Que nos courroux cessant faute d'avoir des cours

1530   Manque d'objets de haine ils perdront leurs rigueurs.

HEZIONNE.

Mais de tous les côtés vous êtes assaillie

Et de vos ennemis la coeur étant remplie,

Il sera malaisé de pouvoir échapper.

ROXANE.

Si peu de combattants ne peut m'envelopper   [ 35 Vers 1534, Si "si" est un adverbe diminituf de aussi, il ets normal que le verbe pouvoir soit au singulier. Dans le cas d'un conjonction d esubordination, le pluriel seraint plus vraisemblable.]

1535   Et d'ailleurs mes soldats sont encore en défense

Pour les fortifier donnons-leur ma présence,

Et si quelque chemin se présente à nos yeux

Allons, allons porter la guerre en d'autres lieux.

ACTE V

SCÈNE I.
Roxane, Hézionne.

ROXANE.

Voir faire mon tombeau du lieu de mon asile.

HEZIONNE.

1540   À pas de conquérants ils marchent dans la ville.

ROXANE.

Mes ennemis y sont.

HEZIONNE.

Ils en sont possesseurs,

Artaxerxe en courroux y demandent ses soeurs,

Et traînant à sa suite et le fer et la flamme

Il porte en chaque lieu le trouble de son âme,

1545   Tel qu'un désespéré qu'irrite la pitié

Il étale partout la sanglante amitié,

Aussi Lysimachus qu'entraîne sa colère

Sans d'autres mouvements que ne sent point le frère

Et de Parizatis demandant le séjour

1550   Partout cet insensé fait sentir son amour,

Orondate en fureur vole de rue en rue

Et jusqu'à tel excès sa rage s'est accrue,

Que tel qui se rencontre au-devant de ses pas

Semble à ce furieux un autre Perdicas.

ROXANE.

1555   Sais-tu par quel secret ils ont gagné la ville.

HEZIONNE.

Son entrée aux vainqueurs ne fut pas difficile,

Puisque Séleucus dessus tous nos remparts

Fit planter par les siens grand nombre d'étendards

Au signal que donnaient ces troupes infidèles

1560   Les assiégeants aux murs joignirent leurs échelles,

Les gens de Cassander les avaient tous quittés

Et ceux de Perdicas les avaient imités,

De façon que nos murs défendus par des traîtres

Il leur fut bien aisé de s'en rendre les maîtres.

ROXANE.

1565   Ah ! Qu'une âme amoureuse agit imprudemment

Laisser Séleucus dans son ressentiment,

Réflexion mortelle aussi bien qu'inutile

Il le fallait contraindre à sortir de la ville,

Mais de quelque dépit dont il fut enflammé

1570   Sans nos divisions il n'aurait point armé.

HEZIONNE.

Aussi dans un instant sa trame fut hardie

On vit son entreprise aussi prompte qu'ardie,   [ 36 Vers 1572, il n'est pas commun de fair erimer deux fois le même mot. La graphie sans h est autoisée pour obtenir le bon nombre de pieds.]

Pendant que Cassander suivi de Perdicas

Qu'avait accompagné le perfide Alcétas,

1575   Et qu'entourait encore une troupe animée

Jusqu'en votre Palais fondait à main armée,

Nos ennemis sur l'heure en étaient avertis

Et Néarchus et lui joignant leurs deux partis,

Au point que fut tué le malheureux Arbate

1580   Viendront heureusement au secours d'Orondate,

Perdicas tournant tête alla les affronter

Cassander le suivant les pensa surmonter,

Mais de nouveaux renforts vers eux se venant rendre,

Ils prirent d'attaquants le soin de se défendre

1585   Cependant Artaxerxe avec Lysimachus

S'étant saisi des murs joignit Séleucus,

Là ces désespérés contestent la victoire

Pour leur propre salut bien que pour leur gloire,

Et pensant là finir leurs grands et longs travaux

1590   Ils commencent ensemble, un combat de rivaux

Et suivant les endroits où l'ardeur les emporte

Ils quittent du Palais et l'enceinte et la porte.

ROXANE.

Tu sais qu'à ce moment nous sortîmes d'ici

Que nous prîmes tous deux un différent souci,

1595   Toi de voir du combat l'épouvantable issue

Et moi d'exécuter l'entreprise conçue,

D'abord cinq cent soldats s'étant offerts à moi

J'allai chez ma rivale y porter mon effroi,

Et ne pouvant ravoir le tout de ce que j'aime

1600   Recouvrer pour le moins une part de lui-même,

J'y commence un combat tel que voulait l'amour

Après de grands efforts enfin tout m'y fait jour,

Ma rivale montant sur une galerie,

Regarde avec sa soeur d'où vient cette furie,

1605   Et me voyant entrer le flambeau dans la main

Ces esprits effrayés devinent mon dessein,

Je monte un escalier qui me rendait vers elle

Quand un nombre de voix et l'étonne et m'appelle

Elle va dans sa chambre attendre son trépas

1610   Et moi d'un pied tremblant je redescends en bas,

Où je trouve d'abord toute la Cour en armes

Je vois Séleucus plus fort que mes gendarmes.

Ainsi dans un moment je changeai de destin

Et fus presque sa proie en quittant mon burin

1615   Je m'échappai pourtant et cherchant un asile

J'ai presque traversé tous les lieux de la ville,

Enfin ayant erré parmi tant de détours

Dans mon premier Palais j'eus mon dernier recours

Et puisqu'il plait au Ciel que j'ai pu te rejoindre

1620   Malgré tous ses excès ma douleur en est moindre.

HEZIONNE.

Madame l'ennemi pourrait être forcé

Et jusque dans son camp peut être repoussé.

ROXANE.

Du sort de Péricas n'as-tu pu rien attendre.

HEZIONNE.

Ni moins de Cassander.

ROXANE.

Roxane il se faut rendre.

HEZIONNE.

1625   À qui vous rendrez-vous.

ROXANE.

  C'est à moi seulement

Je suis encor la même après ce changement,

Et quoique tu sois seule auprès de ma personne

J'attends pour m'effrayer que l'amour m'abandonne,

Roxane qu'attends-tu quel doit être ton sort

1630   Amour de quelle main dois-je attendre la mort,

Si de quelque bonheur tu veux que je me flatte

Fais-moi la recevoir de la main d'Orondate,

Plût aux Dieux que le sort l'amena dans ces lieux,

Et qu'il fut le premier qui s'offrit à mes yeux,

1635   Ah ! De tous les objets le plus épouvantable.

SCÈNE II.
Roxane, Hézionne, Cassander, Gardes.

CASSANDER.

Soldats c'est mal traiter un Prince déplorable

Vous avez seulement l'ordre de me garder,

Où me conduisez-vous ?

ROXANE, du bout du Théâtre.

Arrête Cassander

Donne-moi le loisir de te voir misérable.

CASSANDER.

1640   Cruelle mon malheur t'est-il donc agréable.

Barbare ce spectacle est digne de tes yeux.

ROXANE.

Aussi si j'en jouis j'en rends grâces aux Dieux.

CASSANDER.

Ils ont mis dans ton corps une âme bien horrible

Je pense qu'à toi-même ils t'aient faite insensible,   [ 37 Vers 1644, l'original porte "fait" au lieu de "faite".]

1645   Et dans la dureté dont ton coeur est formé,

Je ne sais par quel charme Orondate est aimé,

Mais à se voir chérir par une âme inhumaine

Un amour de la sorte est pire que la haine,

S'il était à son choix de m'en faire un retour,

1650   Il recevrait ta haine en donnant ton amour.

ROXANE.

Hé bien c'est mon destin il faut que je l'adore

Que mon coeur l'idolâtre et que mon coeur t'abhorre

Et de mes passions sans faire aucun retour

Que tu gardes la haine et qu'il garde l'amour.

CASSANDER.

1655   Tu crois me le donner comme une grande peine

Ton amour lui nuit plus que ne me nuit ta haine

Quoiqu'en ta passion et ton ressentiment

Tu ne puisses choquer l'ennemi ni l'amant,

Et que dans cet état où chacun t'abandonne,

1660   Ils te laissent au point de ne nuire à personne.

ROXANE.

Je ne prends aucun droit dessus ta liberté

C'est au vainqueur à voir comme tu l'as traité,

Qu'ayant d'ici manqué ta première entreprise

Ton amour a mêlé l'audace à la surprise,

1665   Que dans ta jalousie intéressant l'état

On t'a vu retomber dans un autre attentat,

Et s'étant obstiné dans ta première envie,

Pour la seconde fois t'armer contre sa vie.

CASSANDER.

Dis qu'armant contre lui j'armai contre tes jours

1670   Ajoute-moi de là ce qu'ont fait tes amours,

S'il faut que l'un de nous sur l'autre se contemple

Vois que nous nous réglions sur un pareil exemple

Si tu sens de l'horreur à t'égaler à moi,

J'en rencontre encor plus à m'égaler à toi.

ROXANE.

1675   Quel crime ai-je commis que d'aimer Orondate.

CASSANDER.

Et quel crime ai-je fait que d'aimer une ingrate

Outre ses attentats je te charge des miens,

Mon amour.

ROXANE.

Je ne veux aucune part aux tiens,

Mais suivant les raisons que ton amour propose

1680   De tous mes attentats Orondate est la cause.

CASSANDER.

Et Roxane a causé les crimes que j'ai faits.

ROXANE.

De cette passion tu ressens les effets.

CASSANDER.

Et de la tienne aussi tu portes le supplice

Et le regret de voir échapper ton complice.

ROXANE.

1685   Aux peines de mon crime engager mon amant

Ah qu'il en ait le blâme et non le châtiment.

CASSANDER.

Si mes voeux sont ouïs je désire en ma haine

Que tu portes du mien et le blâme et la peine,

Et pour tant de forfaits un supplice infini.  [ 38 Vers 1699, L'original porte "pourtant" au lieu de "pour tant".]

ROXANE.

1690   L'on voit le criminel par le premier puni.

CASSANDER.

À de plus grands tourments tu te vois réservée

Puisque de tout espoir je te veux voir privée.

ROXANE.

S'il ne m'en reste aucun oses-tu t'en flatter.

CASSANDER.

À quelque peu d'espoir je me laisse emporter.

ROXANE.

1695   Crois-tu me devenir un second Orondate.

CASSANDER.

D'un plaisir plus parfait ma vengeance se flatte.

Parmi tous mes malheurs il m'en nait cet espoir

De voir un jour tomber Roxane en mon pouvoir

De lui faire souffrir de ma haine immortelle

1700   Tout ce que mon amour m'a fait endurer d'elle,

Et par de grands mépris accroissant ses douleurs

Quand elle pleurera sourire de ses pleurs,

Où l'on doit me mener soldats qu'on me conduise.

SCÈNE III.
Roxane, Hézionne, un Garde.

LE GARDE.

Madame il ne se peut qu'on vous laisse en franchise,

1705   Souffrez pour vous garder que je demeure ici.

ROXANE.

Je n'y recule pas je n'ai point ce souci,

Demeure à me garder, j'y consens quel outrage

As-tu bien écouté cet horrible présage,

Qu'a-t-il dit Hézionne avons-nous pu l'ouïr.

HEZIONNE.

1710   Ce sont des passetemps dont il ne peut jouir.

ROXANE.

Il ne me manque plus que de voir ma rivale

Séleucus l'amène ô présence fatale,

Après un Cassander arrive Statira.

SCÈNE IV.
Roxane, Hézionne, Statira, Séleucus, Garde.

SÉLEUCUS.

Madame en un moment Orondate viendra

1715   J'ai de vous retirer d'un séjour plein d'alarmes,

Et rempli des excès où vivaient des gens d'armes,

Avec plus de repos vous serez en ces lieux.

STATIRA.

L'un et l'autre Palais sont l'horreur de mes yeux

L'un est à Perdicas l'autre à mon ennemie

1720   Chaque hôte à sa maison prête son infamie,

Et bien loin que mes yeux trouvent des appas

J'y crois toujours trouver Roxane ou Perdicas.

ROXANE paraissant, et du bout du Théâtre.

Tu me vois, tu me vois, rivale trop heureuse

Toujours infortunée et toujours amoureuse,

1725   Mais dans la passion que j'ai pour notre amant

Te céder à regret tout mon contentement,

Bien qu'à te le laisser mon coeur me sollicite

Ce n'est qu'à la mort à qui le mien le quitte

Au moins prends patience et dans tes prompts désirs,

1730   Avant que me l'ôter vois mes derniers soupirs,

Et d'un oeil attentif regardant leur sortie

Attends que de mon corps mon âme soit partie,

Et que moins indignée en délaissant le jour,

Que dedans le regret de perdre notre amour

1735   Ne le pouvant garder elle te l'abandonne.

STATIRA.

Ah ! Reine malheureuse.

ROXANE.

Hé bien mon sort t'étonne,

Est-il d'une nature à te faire pitié.

STATIRA.

Reine dépouillons-nous de notre inimitié,

Et te traitant de soeur permets que je t'embrasse.

ROXANE.

1740   Encor pleine d'amour je refuse ta grâce,

Ta libéralité marque assez ta rigueur

Ce n'est point sans secret que m'offres ton coeur,

Puisque ne pensant pas que je te sois ingrate

Tu prétends par ce don t'acquérir Orondate

1745   Et forcer ta rivale à t'en faire un présent

N'espère point de moi cet aveu complaisant,

Quoique ton amitié me soit considérable

À celui que tu veux tu n'es pas comparable,

Bien que mon coeur qui suit ses moindres mouvements,

1750   Mette mes yeux d'accord avec ces sentiments

Et que leur arrachant un aveu légitime

Il te juge avec eux digne de son estime.

STATIRA.

Je ne veux rien devoir à mon peu de beauté

Elle n'a point agi dessus sa liberté,

1755   S'il croit trouver en moi les appas qu'il évite

C'est son aveuglement et non pas mon mérite,

Je ne suis point si vaine et je pense qu'en toi

Il aurait rencontré ce qu'il recherche en moi.

ROXANE.

Non, non, jouis d'un bien que ma mort te procure.

SÉLEUCUS.

1760   Ce serait un plaisir qui me ferait injure,

Et s'il faut que ta mort m'acquière notre amant,

Je le pense payer un peu trop chèrement.

ROXANE.

Non, non, par mon trépas il faut que je te laisse

Et du monde et de lui la paisible maîtresse

1765   Règne donc ma rivale et donne à tous des fers,

Prends Empire sur lui comme sur l'univers,

De même qu'en amante en veuve d'Alexandre,

Dispose de deux biens que je t'ai voulu rendre,

Mais de ces deux présents gardant le plus parfait

1770   Daigne remercier celle qui te le fait,

Et recevant de moi cette faveur insigne

Confesse qu'après toi j'en étais seule digne.

STATIRA.

Aussi de ces deux dons te rendant la moitié

Mon Orondate et moi t'offrons notre amitié.

ROXANE.

1775   Ou l'amour ou la mort point de milieu Princesse

Et comme d'un côté mon espérance cesse,

Comme l'un de ces choix n'est que dans mon pouvoir,

Reine ce n'est qu'à moi que je le veux devoir,

J'en ferai par ma mort une perte éclatante

1780   Tiens Reine ce poignard te va rendre contente.

SÉLEUCUS.

Ah je veux m'exposer.

ROXANE.

N'approche point de moi,

Ou mon ressentiment agirait dessus toi,

Ne force point mes yeux d'aller sur ta personne

Et d'y considérer l'horreur qu'elle me donne.

STATIRA.

1785   Amante furieuse où portes-tu tes coups

Arrête.

ROXANE.

Mais toi-même évite mon courroux,

Veux-tu rendre mes yeux les témoins de ta joie

Qu'avecque ton amant ta rivale te voie,   [ 39 Vers 1788, L'original porte "Veux-te rendre", nous changeons.]

Et que se figurant tous vos contentements

1790   Connus aux seuls jaloux ou bien aux seuls amants

Elle ait le déplaisir d'être à votre hyménée

Faut-il par ta rigueur qu'elle y soit condamnée,

Qu'elle ajoute au regret qu'elle a de le savoir

La seconde douleur qu'elle aurait de le voir,

1795   Prévenons par ma mort.

SCÈNE V.
Statira, Séleucus, Roxane, Oroondate.

OROONDATE, la saisissant.

  Que fais-tu furieuse ;

Donne-moi ce poignard.

ROXANE.

Amante malheureuse,

T'est-il donc ordonné de ne pouvoir mourir

Et qui cause ta mort te vient-il secourir.

OROONDATE.

Je te rends la faveur que tu m'avais prêtée

1800   Et je crois qu'envers toi mon âme est acquittée.

STATIRA.

Madame dans l'excès de mon contentement

Laissez dire à mes yeux mon premier compliment.

ROXANE.

Ah ! Souffre que je meurs ou que je me retire.

OROONDATE.

Oui tu peux de ce pas rentrer dans ton Empire,

1805   La Grèce est toute à toi je t'y laisse régner.

ROXANE.

Adieu cruels.

OROONDATE.

Soldats allez l'accompagner,

Ne l'abandonnez point, combattez son envie,

ROXANE.

Oui pour te traverser je garderai la vie,

Et puisque tu le veux je reverrai le jour

1810   À dessein que mon nom trouble encor ton amour,

Que si ma passion me veut être fidèle

Je vais prier les Dieux de me rendre immortelle,

Et puisqu'à vous troubler je trouve mes appas

Je vous verrai mourir et je ne mourrai pas.

SCÈNE VI.
Statira, Séleucus, Roxane, Oroondate.

OROONDATE.

1815   Que je rentre en l'extase où m'entraîne ma flamme,

Et que par des transports où s'élève mon âme,

Capables d'épuiser tous les discours humains

Je semble en ce baiser la laisser sur vos mains.

STATIRA.

Le désordre où je suis cause votre licence

1820   Et mon âme en aveu convertit mon silence,

Vous me ferez rougir, mon Prince levez-vous.

OROONDATE, allant à Séleucus.

Souffrez sans que vos yeux en deviennent jaloux

Et sans que vos beautés en perdent leur hommage

Qu'avec Séleucus mon âme se partage,

1825   Ah ! Prince généreux divin Séleucus

Digne des sentiments qu'en eût Lysimachus

Et de la liberté qu'il reçut d'Artaxerxe

Vous sauvez le débris de la maison de Perse,

Et votre bras l'ôtant des mains d'un ravisseur

1830   Orondate à sa Reine, Artaxerxe à sa soeur,

Permettez qu'à vos pieds je vous en rende grâce.

SÉLEUCUS.

Prince vous m'offensez.

OROONDATE.

Donc que je vous embrasse

Et que mon coeur troublé pour la seconde fois

Fasse faire à mes bras l'office de ma voix.

SÉLEUCUS.

1835   Héros digne d'un coeur qu'eût le grand Alexandre

Que même devant vous il n'eut osé prétendre,

En vain votre malheur vous donne des rivaux.

OROONDATE.

C'est par vous que je suis au bout de mes travaux.

SÉLEUCUS.

Je ne refuse point ma part de la victoire

1840   Néarchus comme moi prend part à cette gloire.

OROONDATE.

Ah confondons nos cours dans nos embrassements.

SÉLEUCUS.

Ah ! Prince employez mieux d'agréables moments

Prince ces beaux instants veulent tout Orondate.

OROONDATE.

Mon âme en ces moments se défie et se flatte,

1845   Et tous mes sens frappés par ce divin aspect

Si prêts de tout oser conservent leur respect.

STATIRA.

Orondate parlez.

OROONDATE.

L'oserai-je Madame.

STATIRA.

Je le veux.

OROONDATE.

Ah ! Mes yeux faites-lui voir mon âme

Il est mort de mes mains cet insolent rival

1850   Que sa présomption avait fait notre égal,

Enfin de trois rivaux je suis le seul qui reste

Donnez-moi, mais ma perte est ici manifeste,

Je n'ose.

STATIRA.

Achevez, que me demandez-vous.

OROONDATE.

Un pardon.

STATIRA.

Quoi de plus.

OROONDATE.

Je l'attends à genoux.

STATIRA.

1855   De quel crime Seigneur voulez-vous votre grâce.

OROONDATE.

De ma témérité.

STATIRA.

Je souffre votre audace.

Et de cette façon que vous voulez agir

Votre indiscrétion me ferait moins rougir.

Parlez ?

OROONDATE.

Le voulez-vous.

STATIRA.

Oui je vous le commande.

OROONDATE.

1860   Mais m'accorderez-vous le don que je demande.

STATIRA.

Oui mon Prince espérez.

OROONDATE.

Ah ! C'est trop hasarder.

STATIRA.

Cruel expliquez-vous.

OROONDATE.

Vous puis-je posséder.

Hé bien serais-je heureux dites-le moi Madame.

STATIRA.

Orondate à la fin rentre dedans mon âme,

1865   Mon Alexandre est mort enfin je suis à vous.

OROONDATE.

Ô Dieux de mon bonheur n'êtes-vous point jaloux

Qu'on dise à Cassander de rentrer dans ses terres

Et pour tous les États conquis durant nos guerres

J'en laisse le partage au grand Séleucus.

SÉLEUCUS.

1870   C'est vous ?

OROONDATE.

  Consultez-vous avec Lysimachus.

Et quand à ma fortune et celle d'Artaxerxe

Nous renonçons tous deux à l'Empire de Perse,

Et montant sur un rang qu'ont tenu mes aïeux

Avec ma Statira je m'égale à nos Dieux.

STATIRA.

1875   J'ai tout avec vous.

OROONDATE.

  Allons quitter les armes

Et delà contemplant vos agréables charmes,

Mourir dans des transports qu'on ne peut exprimer

Et qui ne sont connus que de qui sait aimer.

 


Extrait du privilège du Roi.

Par grâce et Privilège du Roi : donné à Paris le vingt-septième Novembre mil six cent quarante-sept, signé par le Roi en son Conseil, Le Brun : Il est permis à TOUSSAINT QUINET, Marchand Libraire à Paris, d'imprimer ou faire imprimer, une Comédie, intitulée Le Mariage d'Oroondate et de Statira, ou la conclusion des Cassandre, et ce durant le temps et espace de sept ans entiers et accomplis, à compter du jour que le dit livre sera achevé d'imprimer, et défenses sont faites à tous autres, d'en vendre ni distribuer d'autre impression que de celle qu'aura fait ou fait faire ledit Quinet, à peine de trois mille livres d'amende. Ainsi qu'il est plus amplement porté par les lettres qui sont en vertu du présent extrait tenues pour bien et dûment justifiée, à ce qu'aucun n'en perde cause d'ignorance.

Achevé d'Imprimer pour la première fois, le dix-huitième février 1648. Les exemplaires ont été fournis.

Notes

[1] Gehenner : Géhiner ; fatiguer, incommoder. [SP]

[2] Lusimachus : Lieutenant d'Alexandre le Grand, il en hérita la Thrace.

[3] Artaxerxe : Général d'Alexandre le Grand, il en hérita de la Perse.

[4] Ooondte : Prince de Scythie, au nord de la Perse. Noté aussi Orrondate.

[5] Vers 34, l'original porte "jusques à moi" ce qui fait un pied de trop.

[6] Echapper : Céder à son emportement, se laisser aller à des paroles ou à des actions inconsidérées, légères, condamnables. [L]

[7] Séleucus : Général d'Alexandre le Grand. Il en hérita la Syrie.

[8] Néarchus : Lieutenant d'Alexandre . Il en hérita La Lycie et le Pampjilie.

[9] Cassander : Roi de Macédoine fit tuer la mère, la femme Roxane et le fils d'Alexandre le Grand . Il en hérita la plus grande partie de la Grèce. Le nom est tantôt Cassander tantôt Cassandre, selon les besoins de la rime.

[10] vers 194, l'original porte "un important affaire", le féminin d'affaire n'est pas attesté dans Furetière ou Littré. Toutefois, dans le Féraud critique, on lit "Affaire était autrefois masculin, et Regnard a encore dit dans la Sérénade ; ce n'est pas un petit affaire."

[11] Statira : deuxième épouse d'Alexandre le Grand. Elle était la fille de Darius Condeman vincu par Alexander qui avait fait prisonniers tous les membres de sa famille dont Statira.

[12] vers 239, Le texte original porte Jusques au. Cela fait un pied de trop.

[13] vers 563, les virgules sont absentes de l'original.

[14] Dans l'original, le vers 655 et joint au vers 654, le mention de Perdicas est absente.

[15] vers 676, l'original porte "ose il".

[16] vers 685, on aurait pu lire "craindra" au lieu de "craindre" le sens en eut été plus clair, la phrase n'est ps grammaticalement fautive, nous laissons.

[17] La réplique (v. 794-804) comporte des obscurités que le lecteur éclaiciera.

[18] Vers 868, le pronom personnel "je" est absent de l'édition originale.

[19] Dans l'édition originale, il manque un vers pour rimer avec audace.

[20] Vers 977, l'original porte "jusques où" ce qui fait treize pieds au vers.

[21] Cassandre : autre graphie de Cassander.

[22] Vers 1090, l'original porte scite au lieu de scythe.

[23] Darie : Statira était la fille de Datius Codoman, qui fut vaincu par Alexandre le Grand. Celui-ci fit prisonnière toute sa famille dont Statira.

[24] Vers 1162, l'original porte "tomber i y feront" fautif.

[25] Vers 1163, l'original pour "couveant" au lieu de "couvrant".

[26] Vers 1205, l'original porte "donque" qui fait un pied de trop.

[27] Vers 1231, l'original porte "avecque tant d'Empire" ce qui fait treize pieds.

[28] vers 1305, l'original pour "Quel" ce qui ne fait que 11 pieds. Nous proposonsons "Le" qui complète sans trahir.

[29] Jà : vieux mot, au lieu duquel on se sert de « maintenant » ou « déjà ». [F]

[30] Vers 1437, L'original porte "avec soi" qui ne fait que 11 pieds, remplacé par "avecque" conforme avec la graphie de l'époque.

[31] Quand et : avec (locution vieillie) [L]

[32] Délices : Plaisirs, volupté. On dit quelquefois Délice au singulier ; et alors on le fait masculin. C'est un délice. [Ac. 1762]

[33] Choquer : heurter avec violence. [F] Frapper.

[34] Vers 1487, "fatal" est au masculin dans l'original.

[35] Vers 1534, Si "si" est un adverbe diminituf de aussi, il ets normal que le verbe pouvoir soit au singulier. Dans le cas d'un conjonction d esubordination, le pluriel seraint plus vraisemblable.

[36] Vers 1572, il n'est pas commun de fair erimer deux fois le même mot. La graphie sans h est autoisée pour obtenir le bon nombre de pieds.

[37] Vers 1644, l'original porte "fait" au lieu de "faite".

[38] Vers 1699, L'original porte "pourtant" au lieu de "pour tant".

[39] Vers 1788, L'original porte "Veux-te rendre", nous changeons.

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