MA FILLE ET MON BIEN

Comédie en deux Tableaux

Cette petite comédie est tirée d'un morceau lu par M. Legouvé à l'Académie, sous le titre : À propos d'une dot.

1876

de M. E. LEGOUVÉ.

PARIS, PAUL OLLENDORF, éditeur, 28 bis, rue de Richelieu.

PARIS. - IMPRIMERIE JULES LE CLERC et Cie, RUE CASSETTE, 29.


Texte établi par Paul FIEVRE juin 2018

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 18/07/2019 à 22:58:49.


PERSONNAGES.

DESGRANGES.

HENRI.

BOYER.

MADAME DESGRANGES.

MADELEINE.

UN DOMESTIQUE.

La scène se passe à Villeneuve-Saint-Georges, chez M. Desgranges.

Texte extrait de "Théâtre de campagne, première série", Paris, Paul Ollendorf, 1876.


PREMIER TABLEAU

SCÈNE PREMIÈRE.
Madame Desgranges, Madeleine, Henri.

Madeleine et Henri entourent Mme Desgranges, en la suppliant.

MADELEINE.

Maman !

HENRI.

Belle-maman !

MADELEINE.

Ma petite maman !

MADAME DESGRANGES.

Maman !... Belle-maman !... Mais je ne demande pas mieux que de vous marier, moi !

Les regardant.

Vous êtes si gentils tous les deux !... Regardez-moi un peu. Comme ces quatre yeux-là vont bien ensemble !...

À part.

Et quels jolis petits enfants cela me donnera !...

MADELEINE.

Quoi, maman ?

MADAME DESGRANGES.

Haut.

Rien ! Rien ! Je dis seulement que ce n'est pas moi qu'il faut attendrir !

À Madeleine.

C'est ton père !...

À Henri.

Ou le vôtre !... Deux entêtés qui ne veulent pas céder...

À Henri.

Voyons !... Relisez-moi la lettre de Monsieur Grandval.

HENRI, lisant.

« Non ! Mon cher Henri, non ! Je ne céderai pas. Je n'ai qu'une petite fortune, il faut que tu trouves une grosse dot. Je ne donnerai mon fils qu'à une demoiselle de deux cent mille francs. »

MADAME DESGRANGES.

Et Monsieur Desgranges qui a juré de son côté de ne donner que cent mille francs à Madeleine.

MADELEINE.

Oh ! d'abord, si je n'épouse pas Henri, je sens que je vais tomber malade.

MADAME DESGRANGES, éperdue.

Tomber malade !... Toi !... Oh bon ! Bon Dieu !... Voyons, ne te fais pas de mal... ma petite fille !

À Henri.

Mais parlez-lui donc !... Vous !

HENRI.

Que voulez-vous que je lui dise, quand j'ai autant de chagrin qu'elle !...

MADAME DESGRANGES.

Bon ! Voilà qu'il pleure aussi de son côté !... Voyons mes petits enfants !... Soyez raisonnables ! Vous savez bien que si cela dépendait de moi, je vous donnerais tout, que je me dépouillerais de tout!

HENRI.

Vous êtes si bonne !

MADAME DESGRANGES.

Trop bonne !... Mais Monsieur Desgranges ! Un commerçant retiré ! C'est différent. Et dès qu'il s'agit de sa caisse !

HENRI.

Monsieur Desgranges paraît pourtant le meilleur des hommes.

MADAME DESGRANGES.

Il l'est ! Même généreux... de temps en temps... quand quelque chose l'attendrit !

MADELEINE.

Hé bien, attendris-le !

MADAME DESGRANGES.

Il faut que l'occasion y soit...

On entend la voix de Monsieur Desgranges dans la coulisse.

Le voici..., avec un garde-vente.

À Henri.

Laissez-nous !

HENRI, câlin.

Essayez !...

MADAME DESGRANGES, à Henri.

Essayez de votre côté près de votre père ! Qu'il demande un peu moins, et je tâcherai que Monsieur Desgranges donne un peu plus.

MADELEINE, à Henri.

Sortez par ici, pour qu'il ne vous voie pas !

HENRI.

Pourquoi ?

MADELEINE.

Pour que cette visite-ci ne compte pas, et que vous puissiez revenir tout à l'heure.

HENRI.

Est-elle charmante ! À tout à l'heure !

Il sort à droite.

SCÈNE II.
Madame Desgranges, MADELEINE, assises et travaillant.

Desgranges et Le père Boyer, venant du fond.

DESGRANGES entre, des papiers à la main.

Oui ! Oui ! Que le père Boyer monte.

MADELEINE, allant à son père.

Bonjour, père !

DESGRANGES, l'embrassant.

Bonjour, fillette !

À sa femme et à sa fille.

Je suis à vous tout de suite, mes enfants, quelques papiers à signer pour la mairie.

BOYER, au fond.

Je ne vous dérange pas, monsieur le maire.

DESGRANGES.

Entrez, père Boyer! Vous venez pour Monsieur le Marquis ?...

BOYER.

Oui, monsieur le maire !...

DESGRANGES, à sa femme.

Ma chère, je te présente un des plus braves gens de la commune, un homme qui n'avait rien à vingt ans...

BOYER.

Le fait est, madame, que mon père ne m'avait laissé que ces deux bras-là, mais ils étaient bons !

DESGRANGES.

Et qui a gagné tout son avoir avec son travail ; c'est le garde-vente du Marquis d'Ormoy ; le père... Je me trompe... la mère Boyer !   [ 1 Garde-vente : Celui, dit aussi facteur, qu'un marchand de bois prépose à la garde et à l'exploitation des bois dont il s'est rendu adjudicataire. [L]]

BOYER, riant.

Monsieur Desgranges se moque toujours de moi.

MADAME DESGRANGES.

La mère Boyer ! Pourquoi ce nom ?

DESGRANGES.

Parbleu ! Parce qu'il aime trop son fils !

MADAME DESGRANGES, émue.

Vraiment !

DESGRANGES.

Bon !... Voilà ma femme qui s'attendrit déjà ! Je prétends...

Riant.

que le grand regret de Boyer, c'est de n'avoir pas pu nourrir son fils !...

BOYER, riant.

Oh ! Monsieur le maire !

DESGRANGES, se mettant à table.

Allons ! Donnez-moi vos procès-verbaux.

Tout en écrivant, à Boyer.

Votre affaire avec le rebouteur est-elle arrangée ?   [ 2 Rebouteur : Renoueur ; Celui, celle qui, sans autre instruction que l'empirisme, remet les luxations, les fractures et les entorses. [L]]

BOYER.

Oui, Monsieur le maire !

DESGRANGES.

Il vous a payé les trente francs qu'il vous devait ?

BOYER.

Payé ! Oh ! Par exemple ! Le rebouteur ne paye jamais ! Je n'en aurais jamais eu un sou !... Mais heureusement pour moi, j'ai attrapé un bon tour de reins ; alors, je me suis fait soigner par lui, et je suis rentré dans mon argent.

MADAME DESGRANGES, riant.

Ah ! Ce mode de remboursement !...

MADELEINE.

Quel âge avez-vous, père Boyer ?

BOYER.

Douze ans, mam'selle !

MADELEINE.

Douze ans !

DESGRANGES, tout en écrivant et riant.

Il veut dire soixante-douze ans.

BOYER.

Oui, mam'selle ! C'est qu'à partir de soixante ans on recommence.

MADELEINE.

Asseyez-vous donc ! Vous devez être fatigué !

BOYER.

Fatigué !... Est-ce que mam'selle me prend pour un conscrit ?

DESGRANGES, à part.

Un père conscrit !

Se levant et lui remettant les papiers.

Voilà qui est fait !... Mes respects à Monsieur le Marquis !... Et bien des choses à votre belle-fille et à votre fils ! Vous en êtes toujours content ?

BOYER.

Oh ! Brave garçon !... Et ouvrier ! Pas tant que moi!... Mais j'ai assez travaillé pour qu'il se repose un peu.

MADAME DESGRANGES.

C'est étonnant comme cet homme-là me va !

DESGRANGES.

Et lui ! Il vous aime beaucoup, j'espère !

BOYER.

Oh ! Je crois bien !... Pas tant que moi !... C'est tout simple ! L'amitié ça ne remonte jamais si fort que ça descend.

DESGRANGES.

Il me semble pourtant qu'après ce qu'il vous doit... En le mariant, vous lui avez donné tout votre bien ! Même votre maison.

BOYER.

J'ai gardé la chambre d'honneur.

DESGRANGES.

Oui ! Mais vous n'êtes plus chez vous !

BOYER.

Si ! Puisque je suis chez lui !

MADAME DESGRANGES.

Oh ! Voilà un vrai mot de père !

À sa fille.

Je tiens le joint !

DESGRANGES.

Allons ! Adieu, père Boyer...

BOYER.

Monsieur le maire !... Madame...

Il sort.

SCÈNE III.
Les mêmes, moins Boyer.

MADAME DESGRANGES, bas à sa fille.

Je commence l'attaque.

Allant à son mari.

Mon ami !

DESGRANGES.

Ma femme !

MADAME DESGRANGES.

Est-ce qu'il ne te semble pas que c'est la Providence qui t'a envoyé ce brave homme ?

DESGRANGES.

La Providence ! Pourquoi ?

MADAME DESGRANGES.

Ne l'entends-tu pas qui te dit...

DESGRANGES.

La Providence ?...

MADAME DESGRANGES.

Oui !

DESGRANGES.

Hé bien, qu'est-ce qu'elle me dit ?

MADAME DESGRANGES.

Desgranges, te laisseras-tu vaincre en amour paternel par ce paysan ? Desgranges...

DESGRANGES, l'interrompant.

Desgranges, donne deux cent mille francs de dot à ta fille !

MADAME DESGRANGES.

Hé bien, oui, mon ami !

DESGRANGES.

Hé bien, non, ma femme !

MADAME DESGRANGES.

Mais...

DESGRANGES.

Tu me connais ! Tu sais que quand j'ai dit non, c'est non. N'insiste pas !

MADAME DESGRANGES.

Monsieur Desgranges ! Veux-tu savoir toute ma pensée ? Tu n'as ni coeur ni entrailles !

DESGRANGES.

C'est convenu, ma femme.

MADAME DESGRANGES.

Tu n'es pas un père, tu es un...

DESGRANGES.

Un bourreau !

Déclamant.

Bourreau de votre fille, il ne vous reste, enfin,  [ 3 Iphigénie, acte 3e. [NdA] vers 1251-1252.]

Que d'en faire à sa mère un horrible festin !

MADAME DESGRANGES.

Monsieur Desgranges !

DESGRANGES.

Madame Desgranges!

MADAME DESGRANGES.

Sais-tu bien, monsieur Desgranges, qu'avec ton flegme ironique, tu finiras par me mettre hors de moi, par me faire sortir de mon caractère !

DESGRANGES, à mi-voix.

Pourvu que tu n'y rentres pas, ma femme !

MADAME DESGRANGES.

Ah ! C'est trop fort !

MADELEINE, se levant.

Assez, ma mère ! Assez ! Je ne veux pas être cause que mon père et toi vous vous parliez ainsi.

Commençant à pleurer.

Et puisqu'il ne croit pas devoir faire ce que nous lui demandons, puisqu'il nous refuse ce que nous désirons tant, ce qui ferait notre bonheur à Henri et à moi...

MADAME DESGRANGES.

Elle pleure ! Ô ma fille ! Ma petite fille ! Et cela ne t'émeut pas, monstre ! Tu peux voir ses larmes, tu peux l'entendre dire avec sa voix si douce que cela ferait son bonheur... et rester inflexible !

DESGRANGES.

Que veux-tu, ma chère ! Quand je vois une femme pleurer, je me méfie toujours.

MADAME DESGRANGES.

Comment ?

DESGRANGES.

Ce n'est pas ma faute, je me souviens. Au début de notre mariage, tu as si souvent pleuré quand tu voulais obtenir quelque chose de moi, que les larmes des femmes me font toujours l'effet d'un placement.

MADELEINE.

Ô mon père ! Mon père ! Comment peux-tu douter de mon chagrin ! Tu ne crois donc pas que j'aime Henri ?

DESGRANGES.

Si vraiment !

MADELEINE.

Henri est bon et spirituel ; tu dis toi-même qu'il a un bel avenir comme architecte.

DESGRANGES.

C'est vrai !

MADELEINE.

Son père, Monsieur Grandval, est un homme...

DESGRANGES.

Des plus honorables.

MADELEINE.

Eh bien, alors...

MADAME DESGRANGES.

Oui, eh bien, alors...

DESGRANGES.

Eh bien, alors, qu'elle l'épouse ! Je lui donne mon consentement, et avec mon consentement cent mille francs de dot ; mais deux cent mille comme le demande Monsieur Grandval, non !

MADAME DESGRANGES.

Pourquoi ?

DESGRANGES.

Pourquoi est charmant ! Parce que je ne suis pas assez riche pour donner deux cent mille francs à ma fille sans me gêner.

MADAME DESGRANGES.

Il t'en restera toujours assez !

DESGRANGES.

Assez, c'est trop peu !

MADAME DESGRANGES.

À ton âge on n'a plus de besoins.

DESGRANGES.

Au contraire ! Chaque année de plus amène un besoin de plus. Il n'y a pas une infirmité qui ne soit une dépense. Ma vue baisse, il me faut des lunettes ; mes jambes faiblissent, il me faut une voiture ; mes cheveux tombent, il me faut un toupet. Et les caoutchoucs ! Et la flanelle ! Mais j'en ai pour cent francs par an, rien qu'en flanelle !

MADAME DESGRANGES.

Mais...

DESGRANGES.

Non, non ! Que la jeunesse soit pauvre, c'est juste ! C'est son lot ! Est-ce quelle a besoin de quelque chose ? Qu'importe le bon souper et le bon gîte quand on a le reste ? Mais la vieillesse...

MADAME DESGRANGES, avec amabilité.

Tu n'es pas vieux.

DESGRANGES.

Oh ! Oh ! Si tu me dis des choses agréables, cela devient grave !

MADAME DESGRANGES, avec câlinerie.

Voyons, voyons, raisonnons... De quoi s'agit-il après tout ? De quelques réductions légères dans notre train de vie ; d'avoir, par exemple, un domestique de moins.

DESGRANGES.

Précisément !

MADAME DESGRANGES.

Eh bien, tant mieux !

DESGRANGES.

Tant pis ! Je suis paresseux ; j'aime à être servi.

MADAME DESGRANGES.

Et tu t'allourdis ! Tu engraisses ! Tandis que, si tu te servais un peu toi-même, tu resterais actif, jeune...

DESGRANGES.

Je n'y tiens pas !

MADAME DESGRANGES.

Mais moi, j'y tiens, dans ton intérêt! C'est comme pour notre table ; nous retrancherons, je suppose, un plat à notre dîner...

DESGRANGES.

Du tout ! C'est ce que je ne veux pas, je suis gourmand !

MADELEINE.

Père, c'est un péché.

DESGRANGES.

Soit ! Mais un péché très agréable, et il m'en reste si peu de cette espèce-là ! Ma chère gourmandise ! Mais je n'entends jamais approcher l'heure du dîner sans voir flotter devant mes yeux comme un rêve... le menu ! Ah ! Ça, me dis-je, quel joli plat de douceur ma femme m'aura6t-elle imaginé pour aujourd'hui !... Car je te rends justice là-dessus... Tu as beaucoup d'imagination pour les entremets sucrés !

MADAME DESGRANGES, plus doucement et flattée.

Oui ! Oui ! Mais qu'arrive-t-il ? Que tu manges trop ! Tu te fais mal ! Tu deviens tout rouge ! Le médecin l'a dit, cela te jouera un mauvais tour, tandis qu'avec un ordinaire modeste... en devenant sobre...

DESGRANGES.

Oh ! Sobre. Quel mot fade !

MADAME DESGRANGES.

Tu resteras frais... calme... la tête libre... Tu deviendras même meilleur !

DESGRANGES.

Oui ! Oui ! Mens sana in corpore sano.

MADAME DESGRANGES, voyant que son mari faiblit.

Voyons !... Je te connais ! Tu as le coeur excellent !... Toutes ces petites privations-là seront des bonheurs pour toi ? Réponds ! Est-ce que tu ne seras pas trop heureux de te saigner pour ta fille ?

DESGRANGES.

Oui ! Oui ! Je sais ! Le pélican ! Mais il paraît que ce n'est pas vrai !

SCÈNE IV.
Les mêmes, Henri.

MADELEINE l'apercevant, courant à lui et le prenant par la main.

Venez, Monsieur Henri, venez ! Joignez-vous à nous ! Mon père commence à se laisser toucher-!

DESGRANGES.

Moi ?

HENRI, ému.

Oh ! Monsieur ! Monsieur !

DESGRANGES, se tournant tout d'un coup vers Henri.

Parbleu ! Vous faites bien d'arriver. Cela me rend à moi-même. Ah ! Ça, vous n'avez donc pas de coeur, vous ! Comment, vous êtes aimé d'une jolie fille comme elle, bonne, instruite, affectueuse, et vous ne voulez pas l'épouser si elle n'a que cent mille francs de dot !

MADELEINE.

Mais, mon père...

DESGRANGES.

Il te marchande !... Mais moi, moi, quand j'ai épousé ta mère, elle valait cinquante mille fois moins que toi !

MADAME DESGRANGES, se récriant.

Comment ?

DESGRANGES.

Je veux dire qu'elle avait cinquante mille francs de moins que toi, et pourtant je n'ai pas hésité.

HENRI, vivement.

Je n'hésite pas non plus!

MADAME DESGRANGES.

C'est son père qui refuse, mon ami !

MADELEINE.

Oui, c'est son père ! Mais lui, il ne tient pas du tout à ta fortune ! Il m'a répété vingt fois qu'il me prendrait sans dot ! Qu'il aimerait même mieux que je n'eusse rien.

HENRI.

C'est vrai !

DESGRANGES.

Oui ! Oui !... On dit cela !... Je l'ai dit aussi... Moi... Mais en dedans...

MADAME DESGRANGES, vivement.

Comment ! Ce n'était donc pas vrai ?

DESGRANGES.

Ce qui est vrai, c'est que je trouve stupide cette maxime que les pères doivent s'immoler pour leurs enfants !

MADELEINE.

S'immoler ! Est-ce que je le voudrais ? Est-ce que nous le voudrions ? Est-ce que cet argent ne resterait pas à toi ?

DESGRANGES.

Ta ta ta ! L'argent ne peut pas être dans deux endroits à la fois ! Si je vous le donne, je le perds, et si je ne vous le donne pas, je le garde ! C'est clair comme le jour.

MADELEINE.

Mais, père...

DESGRANGES.

Mes idées sont faites là-dessus. Un père doit être plus riche que ses enfants. Un père ne doit jamais se mettre dans la dépendance de ses enfants, et cela pour les enfants mêmes, afin de ne pas les rendre ingrats.

MADELEINE, se récriant.

Oh ! Père ! Oses-tu dire?...

DESGRANGES.

Ton bon petit coeur se révolte à ce mot.

MADELEINE.

Oh ! Oui ! Tu m'as fait bien mal !

DESGRANGES.

Je le crois ! Je crois à la sincérité de ton indignation, mais...

HENRI.

Mais, pour qui nous prenez-vous donc, Monsieur ?

DESGRANGES.

Pour des enfants pleins de coeur ! De bons sentiments ! Et c'est pour cela que je ne veux point vous gâter ! Avez-vous entendu parler d'une pièce de théâtre nommée le Roi Lear ?

HENRI.

De Shakespeare ?

DESGRANGES.

Juste ! Eh bien, savez-vous ce que c'est que son roi Lear ? Un vieil imbécile qui n'a eu que le sort qu'il méritait !... Et quant à Mesdames ses filles... Shakespeare, tout Shakespeare qu'il est, a fait une grosse faute, c'est de les peindre méchantes dès le début. Ce qu'il fallait, c'était de les montrer corrompues par la prodigalité insensée de leur père, conduites à l'ingratitude par le bienfait... Voilà la vérité ! Car enfin, supprimez le bienfait, il n'y a plus d'ingratitude. Or, comme j'ai autant de sollicitude pour votre perfection que ma femme en a pour mon perfectionnement, je refuse net de me dépouiller pour vous, de peur de vous exposer à la tentation...

MADAME DESGRANGES.

Mais...

DESGRANGES.

Pas de mais ! C'est résolu... Henri, allez trouver votre père et essayez de le faire renoncer à sa prétention ! Que diable ! Il est plus facile de ne pas demander cent mille francs que de les donner !

MADELEINE.

Mais, s'il ne réussit pas à convaincre son père ?

DESGRANGES.

C'est qu'il ne t'aimera pas assez ! Auquel cas je ne le regretterai pas !...

MADAME DESGRANGES.

Monstre ! Bourreau ! Égoïste ! Matérialiste !

DESGRANGES.

Va ! Va!...

MADELEINE.

Adieu, Monsieur Henri.

HENRI, vivement.

Non, Mademoiselle, au revoir ! Votre père a raison ! Je ne serais pas digne de vous si je ne vous conquérais pas.

DESGRANGES.

À la bonne heure, jeune homme ! Voilà un mot qui vous rend mon estime ! Je ne vous donnerai pas un sou de plus pour cela, mais je vous estime ! Partez et revenez !

HENRI, s'élançant au dehors.

À tout à l'heure ! Les deux femmes l'accompagnent jusqu'à la porte :

Desgranges s'asseoit en riant, La toile tombe.

DEUXIEME TABLEAU.

Chez M. Desgranges. ? Une véranda donnant sur un jardin. Table, meubles, un petit secrétaire à droite.

SCÈNE PREMIÈRE.
Desgranges, Madame Desgranges, Madeleine, Henri.

Madame Desgranges et Madeleine travaillent, Henri dessine.

DESGRANGES.

Quel beau soleil ! Un 15 novembre !

HENRI, déclamant.

C'est un jour de printemps égaré dans l'automne.

DESGRANGES.

Toujours artiste, mon gendre !

HENRI.

C'est mon état, cher beau-père !

DESGRANGES.

Ah ! Ça, ma femme, parlons de choses sérieuses ! Tu nous feras servir le dîner ici, dans cette veranda !

MADAME DESGRANGES.

Mais, mon ami !...

DESGRANGES.

J'ai besoin de la salle à manger !

À Henri.

Mon gendre, allez-vous à Paris aujourd'hui ?

HENRI.

Peut-être !

DESGRANGES.

Ayez soin de revenir de bonne heure, j'ai besoin de vous !

HENRI.

Toujours à vos ordres, cher beau-père !

MADELEINE.

Ah ! Çà, papa, qu'est-ce que tu as ? Je te trouve un air mystérieux, triomphant...

DESGRANGES.

Ajoute rayonnant !... Fillette, combien y a-t-il de temps que vous êtes mariés ?

MADELEINE.

Après-demain trois ans.

MADAME DESGRANGES.

Trois ans bien employés ! Deux baptêmes dans ces trois ans !

DESGRANGES.

Hé bien, moi, mes enfants... Il y a vingt-cinq ans aujourd'hui que j'ai épousé votre mère ! Aussi, ma femme, toutes voiles dehors pour ce beau jour. Un dîner, comme si j'étais gourmand ! Ce soir danse et musique!... J'ai invité tous mes amis de Montgeron, et même de Paris ! Fillette, tu trouveras sur ton lit une jolie toilette toute neuve que j'ai fait faire chez ta couturière !

MADELEINE.

Merci, père.

MADAME DESGRANGES.

Et moi !

DESGRANGES.

J'ai fait remonter à neuf pour toi, et cela ne servira pas qu'à toi, tous les diamants de ma mère ! Tiens ! Regarde !

Il lui montre l'écrin.

HENRI.

Oh ! Ils sont admirables!

DESGRANGES.

Je le crois bien ! Sais-tu qu'ils ont beaucoup de prix ! Notre voisin, le marquis d'Ormoy, qui est un amateur et un connaisseur, m'en a offert ce matin vingt-cinq mille francs comptant, si je voulais les lui vendre pour sa belle-fille.

MADAME DESGRANGES.

Vingt-cinq mille francs !

DESGRANGES.

Oh ! Il y tenait absolument ! Je suis sûr que, si je les lui envoyais maintenant, il m'en donnerait trente mille ! Mais il pourrait bien m'en offrir trois fois autant, il ne les aurait pas ! Car ils me représentent, ces diamants, ce que j'ai le plus aimé au monde, ma pauvre mère, qui me les a donnés pour toi, toi qui les a portés pour elle et pour moi, ta fille qui les portera pour nous trois !... Hé bien !... Voilà que je m'attendris... Maintenant!... Comme je n'y suis pas habitué, ça me dérange !... Va serrer tes diamants

Madame Desgranges va serrer les diamants.

, et moi je vais prendre un peu l'air.

Appelant.

Jean !

Jean paraît.

Mon cache-nez !...

JEAN, cherchant.

Je l'ai vu là ce matin, sur ce meuble, Monsieur.

DESGRANGES, le cherchant.

Il n'y est plus!...

Riant.

Ah !... Je devine !... Je sais où il est !

HENRI.

Et où est-il donc ?

DESGRANGES.

Chez vous !... Sur le berceau de monsieur votre fils ! Ou bien au cou de votre fille !

MADELEINE.

Comment ?

DESGRANGES, montrant sa femme en riant.

C'est elle qui me l'a pris ! Elle me prend tout pour vous !... Dès que quelque chose lui convient, elle le porte là-haut, dans votre nid,... comme la Gazza ladra !... Madame Desgranges ou la Pie voleuse, par amour maternel ! Ah ! Ah ! C'est admirable !   [ 4 La Pie Voleuse est un opéra de Rossini.]

MADAME DESGRANGES.

Mais, mon ami !

DESGRANGES.

Garde-le ! Je le leur donne !...

S'en allant en riant.

Grand'mère ! Pourquoi avez-vous de si grands bras ?... C'est pour mieux dépouiller mon mari... mon enfant ! Ha ! ha ! ha !   [ 5 Allusion au conte de Perrault "La petit Chaperon rouge".]

Il sort.

SCÈNE II.
Madame Desgranges, Madeleine, Henri.

HENRI.

Ah ! Le brave homme!

MADELEINE.

Et comme il est de bonne humeur, ce matin ! Il me semble que ce serait le moment de lui faire notre grande demande.

HENRI.

Au fait ?...

MADAME DESGRANGES.

Quelle demande ?

HENRI.

Belle-maman ! Nous voudrions obtenir de Monsieur Desgranges un vote de confiance.

MADELEINE.

Oui ! Le vote de quelques centimes additionnels.

MADAME DESGRANGES.

Comment !... Votre budget...

HENRI.

Manque d'équilibre. Nous avons jeté hier la sonde dans notre caisse, les eaux sont d'un bas... d'un bas !...

MADAME DESGRANGES.

Mais nous ne sommes qu'au quinze novembre, au premier tiers du trimestre.

HENRI.

Hé bien, oui !... Les premiers tiers des trimestres sont terribles... Il est vrai que les derniers le sont encore plus !

MADAME DESGRANGES, à Madeleine.

Mais tu as reçu les intérêts de ta dot !...

À Henri.

Vous, la pension de votre père...

MADELEINE.

Il a fallu payer le propriétaire, le tailleur...

HENRI.

Et la couturière...

MADELEINE.

Tu sais cette jolie toilette bleue...

HENRI.

Qui lui va si bien...

MADAME DESGRANGES, avec enthousiasme.

Le fait est qu'elle était jolie avec cette petite robe !

HENRI.

C'est pour vous que je l'ai achetée, belle-maman ! Vous m'avez confié votre ouvrage, je tâche de le faire valoir... Est-ce que j'ai eu tort ?

MADAME DESGRANGES.

Je ne dis pas... Passe pour la toilette,... d'autant plus que comme c'est pour moi que vous l'avez achetée, il est juste que je la paye !... Mais cela ne m'explique pas comment vos deux pensions réunies...

MADELEINE.

Et les enfants !... Tu as voulu absolument un petit garçon et une petite fille !... Dame ! Ça coûte !... Est-ce que tu aimerais mieux ne pas les avoir ?...

MADAME DESGRANGES.

Par exemple !...

HENRI.

Est-ce que vous voudriez que nous fissions des économies sur eux.., sur les soins qu'il leur faut ?...

MADAME DESGRANGES, avec explosion.

J'aimerais mieux vendre jusqu'à'ma dernière chemise !

MADELEINE.

Tu vois bien !

MADAME DESGRANGES.

Hé bien, je ne dis pas... Passe pour les enfants !... Mais, mon ami, outre votre dot vous avez un état, et avec votre talent, car enfin vous avez du talent...

HENRI.

Oh ! Un talent énorme... mais c'est ce que nous appelons un talent d'avenir. Voyez-vous, belle-maman, les jeunes architectes sont les plus malheureux des artistes ! Un po7te a beau être pauvre, il trouve toujours une plume pour écrire ses vers ; un musicien, une feuille de papier réglé pour écrire ses notes ; un peintre, un pinceau et un bout de toile pour y jeter ses idées de tableau ; mais des pierres de taille ! des pierres meulières ! et un terrain propre à la bâtisse ! On n'a pas ça sous la main !... On ne bâtit pas des maisons à volonté ! Nos seuls clients sont de petits propriétaires qui ont quelque lézarde à reboucher, quelque fenêtre à percer, quelque mur à réparer, et qui prennent un petit architecte, comme on prend un petit médecin pour les indispositions.

MADELEINE.

L'espoir de le payer moins cher ...

HENRI.

Nous occupons dans l'architecture la même place que le Grégoire de la Fontaine dans le noble art de la chaussure, nous ne faisons pas de maisons, nous les ressemblons ; nous avons un art, et pas de matériaux pour l'exercer ! Notre profession est de construire, et nous n'avons pas de constructions à faire ! Imaginez-vous des castors en disponibilité !

MADELEINE.

Bravo ! Tu aurais dû te faire avocat !

À Madame Desgranges.

Oh ? Ce sont des raisons cela !

MADAME DESGRANGES.

Je ne dis pas... mais... pourtant votre plan pour l'hôtel de ville vous a valu une médaille de mille cinq cent francs.

HENRI.

Et les devis, les coupes, les métrages, m'en ont coûté plus de deux mille... Tous mes gains de l'année y ont passés, de façon que la seule construction que j'aie faite... une construction sur papier, m'a emporté le bénéfice de tous mes travaux de réparation ; j'ai dépensé en poésie l'argent que j'avais gagné en prose !

MADAME DESGRANGES.

Pauvre garçon!

MADELEINE.

Ah ! Tu le plains ! Tu le plains !

MADAME DESGRANGES.

Je le plains ! Je le plains !... Qu'est-ce que cela prouve ? Que je suis trop bonne !... Car enfin, voyons, mes petits enfants... raisonnons ! Certainement vous ne m'accuserez pas d'être trop sévère.

HENRI.

Sévère ! Oui !... Mais trop ?... Non !

MADAME DESGRANGES.

Hé bien, comment vous justifierez-vous de votre voyage en Auvergne cet été ?... Une telle fantaisie... !

HENRI.

Une fantaisie !... Notre voyage en Auvergne, une fantaisie !... Mais, belle-maman, c'était le plus sacré des devoirs.

MADAME DESGRANGES.

Oh ! Par exemple !... C'est trop fort !

HENRI.

Écoutez-moi donc !

MADELEINE.

Mais oui!... Écoute-le !

MADAME DESGRANGES.

Soit ! J'écoute !

HENRI.

Vous ne savez donc pas, belle-maman, que dans l'Auvergne, il y a la ville d'Issoire, que dans Issoire se trouve le plus beau spécimen d'église romane, et qu'an architecte qui n'a pas vu Issoire, n'est pas un architecte !

MADAME DESGRANGES.

Mais...

HENRI.

Je sais ce que vous allez me dire, que d'Auvergne nous sommes descendus à Lyon, que de Lyon nous avons été à Genève,... et que de Genève nous avons passé jusqu'à Venise... Mais cela, belle-maman, ce n'est pas notre faute, c'est la faute des prix réduits.

MADAME DESGRANGES.

Qu'est-ce qu'il va encore me conter ?

HENRI.

Je vous le demande !... Connaissez-vous rien de pareil à ces grandes affiches qui s'étalent sur toutes les murailles et portent en grosses lettres rouges ces mots cabalistiques : « Prix réduits ! Parcours d'un mois dans le nord de l'Italie, avec séjour dans les principales villes... Cent cinquante francs! » Cent cinquante francs !... Mais c'est immoral comme une boutique de changeur !... Cent cinquante francs !... Comment voulez-vous qu'on résiste à la tentation ? Surtout quand, comme moi, on se sent destiné à gagner un jour cent mille francs par an ! Car je les gagnerai !... J'en suis sûr !... Seulement à quelle époque ?... Voilà la question ! Et comme en attendant j'ai déjà le caractère d'un millionnaire, tandis que j'ai encore la bourse d'un homme qui gagne sept à huit cents francs par an, il en résulte que dame ! cela fait un écart !

MADAME DESGRANGES, en riant.

Ah ! Le fou !

MADELEINE.

Tu as ri ! Tu as ri ! Nous sommes sauvés !

MADAME DESGRANGES.

Sauvés ? Sous quel prétexte demanderai-je à ton père un supplément de pension ?

MADELEINE.

À cause de l'anniversaire d'aujourd'hui !

MADAME DESGRANGES.

Il t'a déjà donné une robe !... Il m'a fait remonter mes diamants ! Si je lui fais un appel de fonds, il me répondra un latin... Un latin que je connais... non bis in idem.

HENRI.

Ce n'est qu'une avance de quelques mois que je lui demande : je suis intéressé dans une entreprise admirable, où j'aurai les plus beaux travaux comme architecte.

MADAME DESGRANGES.

Enfin, nous verrons !

SCÈNE III.
Les mêmes, Le Domestique.

LE DOMESTIQUE.

Une lettre pour monsieur.

HENRI.

Donnez.

Il prend la lettre, le domestique sort. Lisant avec un cri de joie.

Victoire !

MADELEINE.

Ton entreprise !

HENRI.

Bien mieux que cela !

MADELEINE et MADAME DESGRANGES.

Quoi donc ?

HENRI.

Un coup du ciel ! Un miracle ! Oh ! La belle chose que la conscience !

MADELEINE.

Mais explique-nous donc !

MADAME DESGRANGES.

De qui est cette lettre ?

HENRI.

Du curé de Saint-Eustache !

MADELEINE.

Le curé de Saint-Eustache ! Que te veut-il ?

HENRI.

Écoutez !

Lisant.

« Monsieur, un repentant, un mourant, m'a restitué hier pour vous... »

MADELEINE.

Une restitution !

HENRI, continuant.

« M'a restitué hier pour vous, avant de mourir, une somme qu'il avait détournée au préjudice de votre famille. Je la tiens à votre disposition, et j'espère qu'en venant la chercher, vous m'apporterez le pardon du coupable. »

HENRI.

Si je lui pardonnerai !... Je lui pardonne déjà!

MADELEINE.

Et celui qui t'écrit cette lettre ?

HENRI.

Est le curé de Saint-Eustache. Vois !

MADAME DESGRANGES.

Mais qui peut être cet honnête homme de voleur, dont le repentir... ?

HENRI, comme frappé.

Ah ! Je le devine... Un de mes oncles, dont je suis l'héritier, avait un caissier qui lui a emporté quinize mille francs, c'est cela !

MADELEINE, avec un cri de joie.

Quinze mille francs !

HENRI.

Qu'est-ce que nous allons faire de cet argent-là ?... D'abord, belle-maman, je vous donne une belle fourrure, vous en avez toujours eu envie.

MADAME DESGRANGES.

Mais...

HENRI.

Pas de mais... c'est résolu !

À sa femme.

Et toi, qu'est-ce que tu veux ?... Et la petite, qu'est-ce que nous allons lui donner ? Moi, je me paie un Corot !

MADAME DESGRANGES.

Mais... mon ami... mon ami !

HENRI.

Ah ! Dame !... Belle-maman, si on ne fait pas de folies le jour d'une aubaine pareille, quand en fera-t-on ?

MADELEINE.

Oui ! Mais auparavant il faut aller les chercher, ces quinze mille francs !

HENRI.

Je pars !...

À Madeleine.

Si tu venais avec moi, nous irions dîner au café Anglais et de là au spectacle !

MADELEINE.

Et les enfants !

MADAME DESGRANGES.

Je les garderai ! Je coucherai dans leur chambre !...

MADELEINE.

Mais ils t'empêcheront de dormir !

MADAME DESGRANGES.

Tant mieux ! Je penserai que vous vous amusez. Allez !

MADELEINE, l'embrassant.

Ah ! Que tu es bonne !

HENRI, à Madeleine.

Va mettre ton chapeau !...

Avec un cri.

Diable ! Et le dîner du beau-père !

MADELEINE.

C'est juste !

HENRI.

Allons ! Je pars seul ! C'est dommage ! Enfin donne-moi la lettre, que je voie l'adresse de ce brave curé !

Parcourant la lettre.

Où diable l'a-t-il mise ?... Au revers sans doute !

Il retourne la page en éclatant de rire.

Ha ! ha!... C'est impayable !... C'est à mourir de rire !...

MADELEINE.

Quoi donc ?

HENRI, riant toujours.

Le post-scriptum ! Le post-scriptum !

MADAME DESGRANGES.

Qu'est-ce qu'il dit ce post-scriptum ?

HENRI, lisant.

« J'apprends que vous êtes à la campagne ; si vous ne pouvez venir, indiquez-moi quelqu'un de sûr, et je lui remettrai les soixante francs. »

MADELEINE, consternée.

Soixante francs !

MADAME DESGRANGES.

C'est une mystification !

HENRI, riant.

Ah ! Elle est bien bonne !

MADELEINE.

Comment as-tu le coeur de rire ?

HENRI.

Ah ! J'en rirai longtemps !... Avons-nous été assez bêtes !... Comme si je ne savais pas que les remords des mourants ne vont jamais au delà de cent francs !...

SCÈNE IV.
Les mêmes, Le Domestique, entrant, une carte à la main.

LE DOMESTIQUE.

Un monsieur qui arrive de Paris et qui demande à parler à monsieur.

HENRI, lisant la carte.

C'est de la part de notre Société immobilière !

MADAME DESGRANGES.

Voici mon mari, laissez-nous.

HENRI.

Belle-maman, voilà l'instant de faire valoir mes travaux futurs. Dites bien à Monsieur Desgranges que ce n'est qu'une avance que je demande,... que je vais avoir des travaux superbes.

MADAME DESGRANGES.

Allez ! Allez !

Henri et Madeleine sortent.

SCÈNE V.
Madame Desgranges, puis Desgranges.

DESGRANGES, à la cantonade.

Apercevant sa femme.

Ah ! Je te cherchais !

MADAME DESGRANGES.

Et moi aussi !

DESGRANGES.

Quel air grave...

MADAME DESGRANGES.

C'est qu'il s'agit d'une chose grave... Mon ami, je t'en supplie, au nom de nos vingt-cinq ans de bonheur, accorde un supplément de dot à nos enfants.

DESGRANGES.

Je m'en garderai bien, je m'applaudis trop du parti que j'ai pris !... Mon système est trop bon pour que j'en change.

MADAME DESGRANGES.

Comment ! As-tu le coeur de les voir et de les laisser aussi gênés ?

DESGRANGES.

Ils sont gênés ?

MADAME DESGRANGES.

Affreusement, mon ami.

DESGRANGES.

Tant mieux ! Mon gendre se donnera plus de mal pour acquérir sa clientèle.

MADAME DESGRANGES.

Mais elle ne vient pas cette clientèle !

DESGRANGES.

Raison de plus pour tout faire afin qu'elle vienne.

MADAME DESGRANGES.

Ils ont des charges de plus !

DESGRANGES.

Tu veux dire des bonheurs de plus !

Madame Desgranges lève les bras au ciel.

Voyons, ma femme ! Pas d'exclamations et raisonnons ! Supposons qu'il y a trois ans, j'aie donné à ma fille cent mille francs de plus, comme tu le voulais, que serait-il arrivé ?

MADAME DESGRANGES, avec un mélange d'indignation et d'attendrissement.

Il serait arrivé qu'au lieu de vivre de privations comme ils ont été obligés de le faire depuis trois ans, au lieu de se tout refuser...

DESGRANGES.

Permettez ! Ma femme, permettez ! Il me semble...

MADAME DESGRANGES.

Il te semble ?... Eh bien, veux-tu que je te dise ? Quand je vais chez eux à l'heure du dîner, que je vois leur pauvre petit couvert si modeste... un seul plat de viande, un seul plat de légumes, et pas d'entremets sucrés, les pauvres chéris ! Et qu'en revenant chez nous, je te trouve, toi, attablé jusqu'au menton, avec de bonnes poulardes rôties, de bons perdreaux bardés... car il te les faut bardés maintenant.

DESGRANGES.

Que veux-tu, ma chère ! En vieillissant...

MADAME DESGRANGES.

Eh bien, cela me fait mal ! Je me reproche tous les bons morceaux que je mange.

DESGRANGES.

Pas moi !

MADAME DESGRANGES.

Je nous trouve révoltants...

DESGRANGES.

Ma femme !... Ma femme!... Du calme ! Et revenons à la question, car tu t'en es complètement écartée. Suis bien mon raisonnement, si tu peux. Nous sommes aujourd'hui le 15 novembre ; notre fille, notre gendre, leurs deux enfants, leurs deux domestiques sont ici dans, notre maison de campagne depuis le 13 août, soit trois mois deux jours ; et ils comptent y rester, eux, leurs enfants et leurs domestiques, jusqu'au moment de notre départ, soit le 20 décembre...

MADAME DESGRANGES.

Eh bien ! Est-ce que tu veux leur reprocher leur séjour ici maintenant ? Est-ce que tu vas te plaindre de ce que leur présence te coûte ? Est-ce que tu aurais l'intention de les exiler de chez toi... de chez moi ?... Oh ! Mais un instant, halte-là !

DESGRANGES.

Ma femme !

MADAME DESGRANGES.

Me priver de la vue de mes enfants ! Mais c'est ma seule consolation ici-bas !

DESGRANGES.

Merci !

MADAME DESGRANGES.

C'est que je te connais ! Tu es capable de trouver que les enfants font trop de bruit ! Pauvres amours !... dont les petites voix sont si douces, dont les petits pas sont si mignons !

DESGRANGES, avec impatience.

Mais qu'est-ce qui te dit le contraire ? Laisse-moi donc parler, et encore une fois suis mon raisonnement. Pourquoi notre fille et notre gendre sont-ils restés avec nous trois mois et d'eux jours, et pourquoi y resteront-ils jusqu'au 20 décembre?

MADAME DESGRANGES.

Belle question ! Parce qu'ils nous aiment !... Parce qu'ils se plaisent avec nous !... Parce qu'ils savent nous faire plaisir... Parce qu'ils sont affectueux, sensibles...

DESGRANGES, riant.

Enfin,tout le contraire de moi, n'est-ce pas ?...

Allant à sa femme.

Tiens, viens que je t'embrasse. Je t'adore, toi, parce que tu as toujours douze ans.

MADAME DESGRANGES.

Comment ! Douze ans !

DESGRANGES.

Je veux dire parce que tu es et seras toujours la bonne créature, naïve, confiante, crédule, que j'ai épousée avec tant de plaisir !

MADAME DESGRANGES, un peu offensée.

Comment naïve, crédule ! Est-ce que tu prétendrais que nos enfants ne sont pas...

DESGRANGES.

Si ! Ma femme... Ils sont tout cela et plus encore ! Mais t'imagines-tu que ta fille, avec sa jolie figure, qu'elle a plaisir à montrer parce que l'on a plaisir à la voir ; que ton gendre, avec ses goûts d'artiste et son imagination, laisseraient là Paris et ses premiers plaisirs d'hiver ; bien plus, qu'il y irait, lui, pour ses affaires tous les matins et en reviendrait tous les soirs, le tout pour l'unique bonheur de faire une partie de piquet avec un père qu[i] commence à être un peu sourd et une mère qui gagnerait à être un peu muette ?

MADAME DESGRANGES.

Mais que supposes-tu donc ? Quel motif donnes-tu à leur séjour prolongé chez nous ?

DESGRANGES, en riant.

Ma chère, te rappelles-tu que quand tu étais jeune et que tu avais de fort beaux cheveux, tu étais enchantée d'aller à la campagne pour laisser reposer ta raie !... Eh bien, nos enfants sont enchantés de rester ici pour laisser reposer leur bourse.

MADAME DESGRANGES.

Ah !... Malheureux, peux-tu supposer...

DESGRANGES.

Je ne leur en veux pas! Je ne les accuse ni d'ingratitude ni d'indifférence ! Je suis sûr que s'ils avaient vingt mille livres de rentes au lieu de dix, ils nous aimeraient toujours, mais moins longtemps de suite ! Ainsi, par exemple, je ne connais pas de gendre pareil au mien : on n'a pas plus de déférence, plus d'attentions ; il ne laisse pas passer un seul de mes anniversaires, anniversaire de fête, anniversaire de naissance, anniversaire de mariage, sans accourir avec un énorme bouquet.

MADAME DESGRANGES.

Et tu crois que l'intérêt seul...

DESGRANGES.

Oh ! Non ! Ma femme !... Pas l'intérêt seul !... Non l'intérêt composé... composé moitié d'affection et moitié de calcul..., calcul inconscient dont il ne se rend pas compte, mais que je devine, qui tient à ce qu'il a besoin de moi, et dont je profite sans lui en vouloir.

MADAME DESGRANGES.

Tiens ! Tu n'es qu'un malheureuxc! Tu dépoétises tout ! Tu désenchantes tout ! Il faut être capable de tels sentiments pour les prêter aux autres ! C'est monstrueux !

DESGRANGES.

Du tout ! C'est naturel ! Les vieux sont très ennuyeux ! Il faut qu'ils se rattrapent par quelque chose ! Je me rattrape par l'hospitalité !

MADAME DESGRANGES.

Dis tout de suite que nos enfants prennent notre maison comme une auberge !

DESGRANGES.

Eh ! Sans doute l'auberge du Lion d'or ! Ici on loge à pied et à cheval les enfants gênés qui ont des économies à faire. Ont-ils trop dépensé en spectacles, en bals, en concerts, allons passer huit jours chez papa ! Projettent-ils de se payer un petit voyage, allons passer un mois chez papa ! Un des enfants est un peu souffrant... envoyons-le à la campagne chez papa ! Et on l'envoie !... Et l'on vient avec lui ! Et comme on est reçu à bras ouverts, comme on est défrayé de tout, comme le père a une bonne installation, et une bonne table, comme on y trouve de bonnes poulardes et de bons perdreaux que ce père égoïste est enchanté de partager avec ses enfants, ils viennent, ils reviennent, et ils restent avec plaisir.

MADAME DESGRANGES.

Ah ! Le misérable !... Il fait de l'égoïsme avec tout, même avec l'amour paternel !

DESGRANGES, sans avoir l'air d'entendre sa femme.

Mais suppose au contraire... Suppose que j'aie doublé la dot de ma fille, comme tu le voulais, que serait-il arrivé ? Qu'aujourd'hui nos enfants, vu la tête un peu enthousiaste de mon gendre, ne seraient peut-être pas beaucoup plus riches, et que moi, je serais beaucoup plus pauvre ; que je ne pourrais ni les recevoir aussi longtemps, ni les recevoir aussi bien, et qu'ils viendraient moins chez moi, parce qu'ils seraient mieux chez eux. Ah ! Bon Dieu, ma chère ! Mais si mes enfants étaient plus riches que nous, il y a plus de six semaines déjà que ma fille trouverait Villeneuve-Saint-Georges trop humide à l'automne ; qu'elle redouterait pour ses enfants les brouillards de la rivière, et que mon gendre m'aurait déclaré que ses voyages quotidiens à Paris altèrent sa santé !... Voici donc ma conclusion, que je dédie à tous les pères qui ont des filles à marier : « Voulez-vous garder vos enfants? Gardez votre argent !... Voulez-vous jouir de vos petits-enfants ? Gardez votre argent ! Car c'est grâce à l'argent que le père reste le chef de la famille ; que la maison paternelle reste le foyer domestique, c'est-à-dire pour les vieux, une retraite d'honneur et de bien-être; pour les jeunes, un lieu de refuge et de plaisir ; pour les petits, un nid où ils viennent chercher la santé et parfois des soins plus intelligents que les soins maternels eux-mêmes ; pour tous, enfin, un centre, un sanctuaire où se forment les souvenirs, où grandissent et vieillissent les générations successives, où se perpétuent enfin les traditions de respect et de tendresse ! » Appelle, si tu le veux, ma prévoyance calcul et personnalité, moi je la nomme le véritable amour paternel, celui qui consiste à rendre les enfants plus heureux et meilleurs : car, remarque-le bien, ma chère, mon gendre avait, je veux le croire, les plus heureuses dispositions pour faire un gendre charmant, mais enfin, sans ma prévoyance, ces bonnes qualités seraient peut-être restées à l'état de germe, de boutons... À qui donc doit-il leur plein épanouissement ? À moi !

MADAME DESGRANGES.

Par exemple !...

DESGRANGES.

Sais-tu ce qui arrive au père Boyer? Ses enfants l'ont mis à la porte, et nous l'avons fait inscrire hier au bureau de bienfaisance. Affabulation : je n'ajouterai pas un sou à la dot de ma fille.

SCÈNE VI.
Madame Desgranges, puis Madeleine.

MADAME DESGRANGES, poursuivant son mari de ses reproches.

Sans coeur !

En redescendant, elle voit sa fille et va à elle.

Rien à obtenir !... Mon Dieu ! Qu'as-tu donc ?

MADELEINE, avec douleur.

Oh ! Maman ! Un grand malheur !

MADAME DESGRANGES.

Un accident à la petite !

MADELEINE.

Oh ! Non ! Dieu merci ! .

MADAME DESGRANGES.

Mais alors, quoi donc ?

MADELEINE.

Ce monsieur qui est venu parler à Henri.

MADAME DESGRANGES.

De la part de sa grande société !... Hé bien!

MADELEINE.

Hé bien !... Une faillite !... Un désastre ! Les gérants en fuite ! Les commanditaires compromis ! Et Henri qui avait donné sa signature.

MADAME DESGRANGES.

Sa signature ! Pour une forte somme ?

SCÈNE VII.
Les mêmes, Henri.

HENRI.

Pour vingt-cinq mille francs !

MADAME DESGRANGES.

Vingt-cinq mille francs ! Mais, malheureux, comment avez-vous pu... ?

HENRI.

Ce n'est pas par esprit de spéculation !... Dieu sait si je suis spéculateur !... J'ai été trompé ! Trahi ! Ils ont fait luire à mes yeux le titre d'architecte de la compagnie ! Que voulez-vous ! Des maisons à bâtir !... Je n'ai pas pu y résister !... J'ai vu là le placement de toutes mes idées d'artiste ! Car j'en ai, j'en suis sûr !... Ma tête est partie ! On m'aurait demandé ma signature pour cent mille francs, je l'aurais donnée ! Comment me figurer que des gens qui me promettaient des constructions ne sont pas les plus honnêtes gens du monde !

MADAME DESGRANGES.

Mais enfin, ces vingt-cinq mille francs, quand faut-il les donner ?

HENRI.

Tout de suite ! Il faut les déposer chez un notaire ! Ou sinon, me voilà compromis dans cette vilaine affaire !... Je passe pour complice.

MADELEINE, avec un cri.

Pour complice !

HENRI.

Oh ! L'homme qui est là vient de me le dire ! Une plainte est faite au tribunal ! Une plainte en escroquerie.

MADAME DESGRANGES, épouvantée.

Que dites-vous ?

HENRI.

Il me menace d'aller parler à mon père ! Il voulait s'adresser à Monsieur Desgranges !... J'ai la tête perdue ; je suis désespéré !

Il tombe en pleurant sur un siège.

MADELEINE.

Prends ma dot !

HENRI.

Tu sais bien que je n'y peux pas toucher !... Et je n'ai qui les intérêts de la mienne ! Oh ! Si ce scandale éclate, que dira mon père ?

MADELEINE, l'embrassant avec douleur.

Henri !... Mon ami !...

MADAME DESGRANGES.

Oh ! Ma foi ! Je n'y tiens plus ! Je ne peux pas les voir souffrir ainsi !

Elle sonne et court au petit secrétaire qui est à droite.

MADELEINE.

Que fais-tu, Maman ?

MADAME DESGRANGES, se mettant à écrire.

Tu vas bien le voir.

LE DOMESTIQUE, entrant.

Madame m'a sonné ?

MADAME DESGRANGES, prenant une boîte dans le secrétaire.

Cette lettre et ce paquet à son adresse, allez !

Le domestique sort.

HENRI, qui a regardé l'adresse.

Qu'ai-je lu ? À Monsieur le Marquis d'Ormoy!

MADELEINE, avec un mélange de tendresse et de crainte.

Quoi !... Maman !... Tes diamants !

MADAME DESGRANGES.

Oh !... C'est bien mal ce que j'ai fait là ! Je n'avais pas le droit de le faire !... Mais je ne peux pas vous voir de chagrin !... J'aime mieux tout !... J'aime mieux m'exposer à tout.

HENRI et MADELEINE, lui baisant les mains.

Ah ! Maman ! Maman !

MADAME DESGRANGES.

Oui ! Aimez-moi bien !... Je le mérite ! Si vous saviez combien il m'en coûte... et combien il m'en coûtera peut-être !... Enfin... Henri, allez dire à ce monsieur qu'il sera satisfait, qu'on payera tout ce soir !

On entend la voix de Monsieur Desgranges.

SCÈNE VIII ET DERNIÈRE.
Les mêmes, Desgranges.

DESGRANGES, à la cantonade.

Par ici !... Apportez la table par ici !... Ah !... Ma foi !... Je meurs de faim !... Il est six heures !... Comme les jours baissent !

Aux domestiques qui apportent la table.

Allez chercher le potage ! Eh bien, fillette, ta robe te plaît-elle ? Te va-t-elle bien ?

MADELEINE.

Oui, père !

DESGRANGES.

Et toi, ma femme ! Quelle robe mettras-tu ? Il s'agit de produire ce que tu as de plus beau. N'oublie pas tes dentelles pour faire honneur à tes diamants. Je suis sûr que la monture... Une idée !... Voyons donc l'effet qu'ils font à la lumière !

MADAME DESGRANGES, troublée.

Quoi ?

DESGRANGES.

Tes diamants ! Prends-les donc !

MADELEINE, à Henri.

Je tremble.

DESGRANGES.

Hé bien !...

MADAME DESGRANGES.

C'est que je ne sais pas...

DESGRANGES.

Où ils sont ? Je le sais, moi. Tu les as mis là, dans ce petit secrétaire.

Il se dirige vers le secrétaire.

MADAME DESGRANGES.

Mon ami !...

Bas à ses enfants.

Nous sommes perdus !...

DESGRANGES, qui a ouvert le secrétaire.

Ils n'y sont plus !... Où sont-ils donc ?... Te voilà toute tremblante !...

Se retournant vers Henri et Madeleine.

Et vous la tête basse et l'air confus !... Qu'y a-t-il donc ?... Où sont ces diamants ? Répondez-moi ?... Je te l'ordonne !... Qu'en as-tu fait ?... Tu te tais !... C'est donc à moi de parler ! Tu les as vendus ! vendus pour payer l'imprudence de ton gendre !

MADAME DESGRANGES.

Mais...

DESGRANGES.

Je devine tout, ou plutôt, je sais tout !... Cet homme d'affaires m'a appris le désastre, et la disparition de ces diamants me dit le reste ! Ainsi, parce qu'il a plu à monsieur de s'associer à une entreprise chimérique ! Parce qu'il a fait la folie de donner sa signature à des coquins qui l'ont trompé, il a fallu que toi, pour payer sa dette, tu m'arrachasses le plus cher souvenir de ma mère, le plus cher témoin de notre tendresse, que tu empoisonnasses la joie de ce jour... Ah ! C'est bien mal !

MADAME DESGRANGES.

Mon ami !...

MADELEINE.

Mon père !

DESGRANGES.

Silence ! Voici les domestiques. Allez vous mettre à vos places.

Les domestiques apportent la table servie. Madame Desgranges, Henri et Madeleine gagnent tristement leurs places.

DESGRANGES, aux domestiques.

C'est bien ! Laissez-nous.

Ils sortent.

MADAME DESGRANGES, poussant un cri, après avoir déplié sa serviette, sous laquelle se trouve l'écrin.

Ciel !

HENRI, de même.

Mon Dieu !

MADAME DESGRANGES.

Mes diamants ! Mon écrin !

HENRI, avec un cri de joie, montrant un papier.

Ce bon sur le Trésor ! Ce bon de vingt-cinq mille francs !

TOUS TROIS, courant à lui.

Mon père !... Mon ami !... Cher monsieur Desgranges !

DESGRANGES, se dégageant de leurs embrassements.

C'est bon ! C'est bon ! Vous ne m'appelez plus égoïste maintenant ! Eh bien ! Ma prévoyance avait-elle raison ? Comprenez-vous enfin qu'il faut qu'un père reste toujours plus riche que ses enfants, fût-ce... ne fût-ce, mes amis, que pour pouvoir les sauver parfois de la ruine et du désespoir !... Seulement, mon gendre, ne recommencez plus... parce que je ne pourrais pas recommencer.

La toile tombe.

 


Notes

[1] Garde-vente : Celui, dit aussi facteur, qu'un marchand de bois prépose à la garde et à l'exploitation des bois dont il s'est rendu adjudicataire. [L]

[2] Rebouteur : Renoueur ; Celui, celle qui, sans autre instruction que l'empirisme, remet les luxations, les fractures et les entorses. [L]

[3] Iphigénie, acte 3e. [NdA] vers 1251-1252.

[4] La Pie Voleuse est un opéra de Rossini.

[5] Allusion au conte de Perrault "La petit Chaperon rouge".

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