LA MESSE DE GNIDE

L'an deuxième de la République Française, une et indivisible

À PARIS, Chez les Marchands de Nouveautés.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 07/04/2017 à 09:57:35.


Ce petit ouvrage , composé longtemps avant la Révolution, a été trouvé dans les papiers de C. NOBODY, jeune poète heureusement né ; mais à qui la funeste habitude de l'opium fit perdre en moins de deux ans, la santé, l'imagination, la mémoire et le goût du travail, et qui finit par se tuer lui-même d'un coup de pistolet , le 11 juin 1787. Il était né dans les environs de Beauvais, en 1766, et demeurait à Paris depuis 1776. Il a laissé beaucoup d'autres manuscrits, qui annoncent de l'invention et de la facilité ; mais ce sont pour la plupart des ébauches ou des commencements d'ouvrages que leur état d'imperfection ne permet pas de publier. Cette bagatelle érotique est la seule de ses productions à laquelle notre auteur ait mis la dernière main, dans le peu d'intervalles lucides que lui laissait le dépérissement successif de ses organes.


ACTEURS

LE PRÊTRE.

LA PRÊTRESSE.

LE CHOEUR.

La liste des personnages et la découpe des scène ne sont pas dans l'édition originale.


LA MESSE DE GNI...

INTROÏT.

L'INGÉNIEUX écrivain qui nous a rapporté de son pèlerinage à Gnide une relation si charmante des beautés de ce séjour, des prix qu'on y décerne, et du temple qui en fait le principal ornement, a négligé de s'appesantir sur les détails du culte qu'on y rend à Vénus et à son fils. Nous nous sommes fait un devoir de remplir cette lacune. Nous avons copié sur les lieux les oraisons de la Messe Gnidienne, et pris note de ses cérémonies, afin que dans tous les pays du monde , les amants qui la célèbrent dans leurs chapelles particulières , soient à portée de n'y rien, omettre, et s'unissent d'intention avec les pontifes de la métropole. On voit à Gnide , devant l'autel de Vénus, un superbe lit, du genre de ceux qu'on nomme en France lits à la polonaise, vers lequel on monte par quinze gradins. La statue de la déesse, antique offrande de Praxitèle, domine ainsi sur la couche sacrée, dont les rideaux toujours ouverts, la laissent voir dans tout son éclat. Environ cinq heures après le lever du soleil, le son réuni des flûtes, des sistres et des cymbales, annonce au peuple le moment du sacrifice. Un jeune désservant, nu et couronné de myrte, s'avance au pied des gradins. Une jeune fille, aussi sans vêtements, et couronnée de roses, va se placer à ses côté, et ils commencent en ces termes :

LE PRÊTRE ET LA PRÊTRESSE.

Au nom de l'Amour, de sa mère ;

LE PRÊTRE.

Et de la beauté qui m'est chère ;

LA PRÊTRESSE.

Et de l'amant que je préfère !

LE PRÊTRE.

J'entrerai dans le sanctuaire

5   Du Dieu qui parle à tous mes sens.

LA PRÊTRESSE.

J'irai vers ce Dieu tutélaire

Qui réjouit le matin de mes ans.

LE PRÊTRE.

Dieu des coeurs, juge-moi sur le rapport des belles ;

Distingue-moi des infidèles,

10   Et des avantageux, et des indifférents.

Délivre-moi des pièges de l'Envie,

Et fais que mes rivaux, quels que soient leurs talents,

Ne m'effacent jamais du coeur de mon amie.

LA PRÊTRESSE.

Amour ! Je ne puis rien sans toi.

15   Pourquoi m'avoir si longtemps repoussée ?

Pourquoi me laisses-tu, de chagrins oppressée

Au pouvoir des jaloux qui s'arment contre moi ?

LE PRÊTRE.

Fais briller ta lumière à ma vue incertaine,

Et conduis-moi sans danger

20   Au plus joli des monts, placés dans ton domaine,

À ce mont fait d'albâtre et couronné d'ébène,

Où tu te plais à siéger.

LA PRÊTRESSE.

J'entrerai dans le sanctuaire

Du Dieu qui parle à tous mes sens.

25   Je m'offrirai moi-même à ce Dieu tutélaire

Qui réjouit le matin de mes ans.

LE PRÊTRE.

Sur mon luth, accordé par la volupté même.

Je chanterai l'Amour et ses faveurs.

Mais je tremble ; j'éprouve un embarras extrême.

30   Ô mon âme ! Pourquoi ce trouble, ces frayeurs ?

LA PRÊTRESSE.

Espérez en l'Amour ; c'est en lui que j'espère.

L'Amour qui nous appelle à ses jeux enchanteurs,

Vous fera surmonter la crainte de déplaire,

Émoussera pour moi l'aiguillon des douleurs.

LE PRÊTRE.

35   Gloire à l'Amour ! Gloire à Vénus sa mère !

LA PRÊTRESSE.

Qu'ils soient glorifiés maintenant, à jamais ,

Ainsi qu'aux premiers jours du monde.

Où leur activité féconde

Triompha du chaos épais !

LE PRÊTRE.

40   J'entrerai dans le sanctuaire

Du Dieu qui parle à tous mes sens.

LA PRÊTRESSE.

Je m'offrirai moi-même à ce Dieu tutélaire

Qui réjouit-le matin de mes ans.

LE PRÊTRE.

Son nom me rend hardi,

LA PRÊTRESSE.

Son nom me rend docile.

LE PRÊTRE.

45   Dieu bienfaisant, aimable Dieu,

De nos fautes reçois l'aveu.

LE CHOEUR.

Qu'à vous les pardonner il se montre facile !

Et tous deux à la fois vous fasse parvenir

Au suprême bonheur, à l'excès du plaisir !

LA CONFESSION.

LE PRÊTRE.

50   Je me confesse à Vénus toujours belle

Au Dieu d'amour, le plus fêté des Dieux,

À l'Hymenée, à ce Trio fidèle

De qui Vénus se fait suivre en tous lieux.

Je me confesse aux timbres amoureuses

55   Du jeuhé Hylas,' d'Anchise et d'Adonis, ;

Ainsi qu'à vous , amantes malheureuses ,

Phèdre, Didon, Ariane, Biblis !

Je me confesse au courageux Léandre,

À Pénélope, à tous les vrais amants ;

60   À vous enfin, l'objet de mes serments,

Le digne objet de l'ardeur la plus tendre.

Si quelquefois j'ai péché contre vous,

Envers l'Amour si-je devins coupable,

C'est par ma faute,

65   C'est par ma faute,

C'est par ma faute,

Et j'implore à genoux

Non seulement le bonheur d'être absous,

Mais du pardon le gage inestimable.

70   Priez pour moi, vous tous que j'ai nommés

Et vous aussi, vous, apôtres de Gnide,

Anacréon, Sapho, Tibulle, Ovide,

Rousseau, Bernard, mes auteurs bien-aimés !

Le Prêtre monte à l'autel.

Descends, Amour, descends embellir notre vie.

LA PRÊTRESSE.

75   Descends, et tu verras la terre réjouie.

LE PRÊTRE.

Amour ! Répands sur nous tes biens !

LA PRÊTRESSE.

Vénus, remplis-nous de ta flamme !

LE PRÊTRE.

Amour, entends mes voeux !

LA PRÊTRESSE.

Vénus, souris aux miens !

LE PRÊTRE.

L'Amour soit avec vous !

LA PRÊTRESSE.

Qu'il règne dans votre âme !

ENSEMBLE.

80   Vivez pour bénir ses liens.

LE PRÊTRE, en s'inclinant sur le lit.

Au nom des baisers innombrables

Qu'a vu donner ce lit voluptueux ;

Au nom des plaisirs ineffables

Que mes prédécesseurs ont goûtés dans ces lieux,

85   Vénus, Amour, soyez-nous favorables !

Divinités des plaisirs,

Regardez-nous sans colère.

LE CHOEUR.

Divinités etc.

LE PRÊTRE.

Vous entendez nos soupirs

90   Des bocages de Cythère.

LA PRÊTRESSE.

Venez d'un couple sincère

Favoriser les désirs.

LE CHOEUR.

Divinités etc.

LE PRÊTRE ET LA PRÊTRESSE.

Si jamais, Dieux des plaisirs,

95   Vous éprouvez la colère,

Gardez-la pour l'homme austère,

Qui met un frein aux désirs.

LE CHOEUR.

Divinités etc.

LE PRÊTRE.

Une frayeur téméraire

100   Ne cause point nos soupirs.

LA PRÊTRESSE.

Notre hommage est volontaire ;

LE PRÊTRE.

Et nos lois sont vos désirs.

LE CHOEUR.

Divinités etc.

LE CHOEUR, continue.

Gloire à Vénus dans la cour éthérée !  [ 1 Pendant l'hymne suivant, le Prêtre et la Prêtresse ; se tenant par la main, sont assis aux deux extrémités du lit mystique, le corps à demi-tourné vers l'autel.]

105   Paix sur la terre aux fidèles amants !

Nous te louons, ô belle Cyrhèrée ;

Nous bénissons tes triomphes charmants.

À t'honorer nous travaillons sans cesse ;

Nous adorons ta douce volonté ;

110   Des plaisirs de notre jeunesse

Nous-remercions ta bonté.

Fils de Vénus, Dieu puissant, Dieu propice,

Dont la présence efface nos ennuis,

Étends sur nous une aile protectrice.

115   Fils de Vénus, dans la longueur des nuits

Si parfois nous cédons au sommeil qui nous presse,

Pardonne, hélas ! À l'humaine faiblesse.

Fils de Vénus, à ses côtés assis,

Partage notre encens et ta gloire avec elle.

120   C'est à vous deux que le monde est soumis ;

Sois toujours le plus grand, comme elle est la plus belle.

Le Prêtre et la Prêtresse se lèvent.

LE PRÊTRE.

L'Amour soit avec vous !

LA PRÊTRESSE.

Reposez sous son aile.

COLLECTE.

LE PRÊTRE.

Je te rends grâce, Amour, des plaisirs de ma nuit,

De ma vigueur, de mon ivresse,

125   Du sommeil bienfaisant qui n'en a point détruit

L'impression enchanteresse.

Je te rends grâce encor d'avoir loin de mes yeux

Écarté les songes sinistres,

Qui, pour persécuter l'avare et l'envieux,

130   Les tyrans, leurs lâches ministres.

Des morts ensanglantés revêtent les lambeaux,

Marchent accompagnés d'orages,

Et parmi les poignards, les débris, le chaos,

Hurlent d'effroyables présages.

135   Au lever de l'astre du jour,

Quand toute la nature émue

Le félicite à son retour,

Je m'éveille et pense à l'Amour ;

Il est l'astre que je salue.

140   Amour, je t'adore aujourd'hui,

Comme j'ai fait toute ma vie.

Et toi que j'ai toujours servie,

Vénus, je t'adore avec lui.

Au sentiment gloire immortelle!

145   Hommage insigne à la beauté !

Que leur pouvoir soit exalté

Par la louange universelle !

Et si leur douce autorité

Trouve ici-bas un seul rebelle,

150   Puisse-t-il, en voyant mon zèle,

Abjurer son impiété.

Accueille les serments de mon âme embrasée,

Amour, je t'asservis mes sens et ma pensée.

Je me dévoue à ton culte, à ta loi ;

155   Je veux n'appartenir qu'à toi.

Couvre mes yeux d'ombres impénétrables,

Si je daigne entrouvrir ces livres méprisables

Qui de tes jeux ne m'entretiendraient pas.

Ma volonté n'adressera mes pas

160   Que vers ton temple, aux réduits solitaires

Ou désignés, ou faits pour tes mystères :

Sur tes commandements je réglerai toujours

Mes travaux, mes plaisirs, mes voeux et mes discours.

LA PRÊTRESSE.

Elle met sous les yeux du Prêtre un livre qui renferme l'histoire et la doctrine du Dieu d'amour.

Lisez, pénétrez-vous de la loi de Cythère,

165   Des exemples divins que tout amant révère.

LE PRÊTRE.

Il ouvre le livre et le baise.

Alors que l'univers, enveloppé d'horreur,

N'était qu'un vil monceau de vapeurs et de fange,

Dieu d'amour, ton flambeau vainqueur

Des éléments confus épura le mélange.

170   Viens de même épurer mes lèvres et mon coeur.

Puissai-je, dignement annoncer tes oracles,

Parcourir avec fruit ce livre fortuné,

Monument de ta loi, dépôt de tes miracles ;

Et n'être jamais condamné

175   À l'éternel remord de l'avoir profané !

LES COMMANDEMENTS DE L'AMOUR.

Le Prêtre lit deux passages du livre saint, au choix de la Prêtresse. Ne pouvant copier ce livre en entier, nous en avons extrait les morceaux suivants, pour donner une idée de ces lectures édifiantes.

LE PRÊTRE.

Un seul objet tu choisiras

Et aimeras parfaitement.

L'amour en vain n'attesteras,

Ni sa mère pareillement.

180   Les douces nuits tu chômeras,

Servant l'Amour dévotement.

L'art d'aimer tu méditeras ;

Qui sait aimer vit doublement.

Infidèle point ne seras

185   De fait ou volontairement.

Au plaisir t'abandonneras

De corps et de consentement.

Les droits d'autrui n'usurperas,

Ce qui t'est cher fut-il absent.

190   Fausse ardeur ne déclareras,

Ni mentiras aucunement.

L'oeuvre de chair désireras

Avec un objet seulement.

Prix d'amour ne convoiteras

195   Que pour en user dignement.

LES COMMANDEMENTS DE VÉNUS.

Les agréments rechercheras

Qui te sont de commandement.

À la beauté regarderas,

Mais encor plus au sentiment.

200   Jeune, formé, vieux, aimeras,

Soir et matin pareillement

D'aucuns plaisirs ne jeûneras,

Les goûtant délicatement.

Douze palmes remporteras,

205   À tout le moins une fois l'an.

Nul rendez-vous ne manqueras,

Ne rompras nul engagement.

LES BÉATITUDES DES AMANTS.

En ce temps-là, le jeune Amour

Quitta le fortuné séjour

210   Où des Dieux la splendeur réside.

Au sommet d'un coteau riant,

Qui termine vers l'orient,

Le beau paysage de Gnide,

Apparut le céleste enfant.

215   Soudain pour le voir, pour l'entendre,

et Peuple accourut à grands flots ;

Et bientôt sa voix douce et tendre,

Dans tous les coeurs grava ces mots :

Bienheureux le mortel qui de l'aimable enfance

220   Conserve la simplicité !

Il jouira d'une félicité

Donc les plus grands esprits n'ont pas l'expérience.

Bienheureux qui sait pardonner

Les rigueurs, l'injustice et même l'inconstance !

225   Il aura droit à l'indulgence,

Si dans quelques erreurs il se laisse entraîner.

Bienheureux qui verse des larmes,

Fût-ce sur le tombeau d'un objet adoré !

Sa douleur, ses regrets, ses plaintes ont leurs charmes,

230   Et lui-même il sera pleuré.

Bienheureux l'amant qui désire

Par sentiment, et non par vanité!

Au comble de la volupté,

Les mêmes feux et le même délire

235   Vivront encor dans son coeur transporté.

Bienheureux les amants qui d'un tuteur avare

D'un rival envieux, d'un ennemi barbare

Souffrent les persécutions !

Je récompenserai leurs tribulations ;

240   C'est moi qui réunis ce que l'homme sépare.

Bienheureux l'ami de la paix

Qui des amants assoupit les querelles !

Le prix de ses efforts et son premier succès

Sera d'être chéri des bergers et des belles.

245   Heureux, cent fois heureux les coeurs exempts de fiel,

Au bon plaisir d'autrui toujours prêts à souscrire !

Je leur réserve tout le miel ;

Toutes les fleurs de l'amoureux empire.

SYMBOLE DES AMANTS.

Le Prêtre referme le livre, en le laissant de nouveau ; et s'avançant au milieu du lit, il entonne le premier vers du symbole qu'on va lire. Le Choeur chante le reste.

LE PRÊTRE.

Je crois au Dieu qui fait aimer ;

250   Je crois à sa toute puissance,

Je consens à le proclamer

Principe de toute existence,

Vainqueur de l'horrible chaos,

Où dormait jadis la nature,

255   Séparateur de tous les maux

Dont on souffre ici-bas l'injure.

Je crois à la belle Vénus,

À sa merveilleuse ceinture,

À la victoire toujours sûre

260   De ses charmes voilés ou nus.

Je crois à l'Enfer des parjures,

Au Purgatoire des jaloux,

Au Paradis des âmes pures.

Je crois au bonheur de l'époux ;

265   Je crois aux loyales tendresses,

À la sainteté des promesses

À l'importance, des faveurs,

Au doux langage des caresses,

Au langage plus doux des coeurs.

La Prêtresse va quérir de l'eau préparée dans un petit vase de vermeil. Elle en verse un peu sur les mains du Prêtre.

LE PRÊTRE.

270   Amour, je laverai mes mains

À la Fontaine d'Innocence,

Pour entrer avec confiance

Dans tes tabernacles divins ;

Et pour oser toucher sans crime

275   L'offrande que je dois placer sur ton autel,

Les pains du sacrifice et la tendre victime

Qui du saint coutelas attend le coup mortel.

J'ai de tout temps chéri le sanctuaire

Où tu te plais, d'où partent tous tes feux.

280   Encor porté dans les bras de ma mère,

Avec plaisir je m'appuyais sur eux,

Et j'attachais un oeil religieux

Sur les appas qu'idolâtrait mon père.

Il est de vils profanateurs

285   Qui, méprisant tes lois et tes cérémonies,

Emportent d'assaut les faveurs,

Pressent un sein tremblant de leurs lèvres haïes,

S'indigneraient d'attendre et de solliciter,

Et pillent, des trésors qu'il faudrait mériter.

290   Ta vengeance leur est promise ;

Mais que ton oeil me juge, et ne confonde pas

Ma religieuse entreprise

Avec leurs lâches attentats.

Un jour, un jour quelque vulgaire amante,

295   Une Furie, un monstre, ou même une Laïs,

Punira ces forfaits, leur rendra ces mépris

Et leur fera, porter une chaîne accablante.

On Les verra trembler, presser, prier, gémir ;

Les bourses pleines d'or, les présenTs magnifiques

300   Brilleront dans leurs mains iniques ;

Mais ils s'appauvriront pour ne rien obtenir.

Je viens à toi d'un coeur simple et timide,

Où l'audace et l'orgueil ne trouvent point d'accès :

Je viens comme un enfant que l'innocence guide,

305   Qui veut, parmi les tiens, te bénir à jamais,

Et non comme un profane insolemment avide.

Demandez, ô mortels qu'on dit nés pour souffrir,

Le pouvoir et le temps et l'esprit de jouir.

Il passe un bras autour de la Prêtresse, et dit en la soulevant un peu :

Reçois, Amour, cette oblation pure ;

310   Reçois-la, comme enfant, en mémoire des pleurs

Qu'un certain jour te causa la piqure,

D'un monstre ailé, nourri du suc des fleurs.

Laisse-nous, comme Dieu, te l'offrir en mémoire

D'un plus beau jour, de ce jour glorieux,

315   Où tu rentras dans les palais des Dieux,

Accompagné du bruit de ta victoire

Sur la Déesse, habitante des bois,

De qui l'orgueil osait braver tes lois.

Amour, nous te l'offrons encore

320   En mémoire des feux dont Vénus a brûlé,

Du charme qui fait qu'on l'adore,

Du lait qui de son sein dans ta bouche a coulé.

Il se tourne du côté du Peuple.

Ô mes frères, priez que ce doux sacrifice,

À nos timides voeux rende l'Amour propice !

LA PRÊTRESSE.

325   Veuillent sa mère et lui l'accepter de vos mains,

Pour leur gloire, pour vous et pour tous les humains !

LE PRÊTRE.

Cyprine, Dioné, Cythérée, Aphrodise,

Sous, quelque nom chéri qu'il faille t'implorer,

Jusqu'au dernier soupir fais-nous persévérer

330   Dans les purs sentiments de l'amoureuse église.

SECRETTE.

Amour, puissant Amour, viens ranimer nos feux,

Viens pénétrer les coeurs de tes sujets fidèles

Marquer, ce nouveau jour de voluptés nouvelles,

Et goûter le bonheur, en faisant des heureux.

335   Que ton souffle embaumé remplisse la nature,

Des émanations de ton essence pure,

Et que tes douces lois, en dépit des méchants,

Ramènent l'âge d'or et les goûts innocents !

PRÉFACE.

Que nos rites sacrés fleurissent d'âge en âge !

LE CHOEUR.

340   Que notre Dieu reçoive un éternel hommage !

LE PRÊTRE.

Ne songez qu'à l'Amour.

LE CHOEUR.

Nous sommes pleins de lui.

LE PRÊTRE.

Rendons-lui grâces à l'envi

Des biens qu'il nous promet et de ceux qu'il nous donne.

LE CHOEUR.

Le plaisir le conseille et l'équité l'ordonne.

LE PRÊTRE.

345   Oui, certes. L'équité, le devoir, le plaisir,

Tout nous impose, Amour, la loi de te bénir,

De te bénir sans fin, sans repos, sans mesure,

Au nom du vif attrait qui maintient la nature,

Au nom de ces désirs, de cette volupté,

350   Fruit d'un sixième sens, à nos sens ajouté.

Vénus ! Modèle heureux de la beauté suprême,

Ta gloire est son ouvrage, il t'embellit toi-même.

C'est par lui que les Dieux, encensés des mortels,

Font brûler à leur tour l'encens, sur tes autels,

355   Que les fiers conquérants à tes pieds s'humilient,

Que les graves Zénons auprès de toi s'oublient,

Que les pasteurs d'Enna, sans maîtres, sans besoins,

Du soin de t'adorer composent tous leurs seins ;

Qu'en tout temps, en tous lieux , la voix de tous les êtres,

360   S'unit pour te louer à celle de tes Prêtres.

Permets qu'avec les Dieux, les héros, les bergers,

Les enfants d'Apollon, les chantres bocagers,

Le lion rugissant, la brebis pacifique,

Notre zèle à ton fils adresse ce cantique :

365   Saint, saint, saint, trois fois saint l'Amour,

Le Dieu de paix et de délices !

Quels Dieux de l'immortelle cour,

Autant que lui grands et propices,

Sont par autant de sacrifices,

370   Honorés la nuit et le jour ?

Louange au fils de Cythérée !

Que les plaintes de la pudeur,

Des baisers le bruit enchanteur,

Et les cris, les chants du bonheur,

375   S'élevant de chaque contrée,

Se confondent en son honneur

Dans la région éthérée,

Et qu'ils aillent frapper en choeur

Les voûtes d'or de l'Empyrée !

CANON.

LE PRÊTRE.

380   Si d'aventure un coin de l'univers

Recèle encor dans ce siècle pervers,

Un couple d'amis véritables,

D'une triple moisson que leurs champs soient couverts !

Que les étés ingrats, les perfides hivers

385   Leur soient constamment favorables !

LA PRÊTRESSE.

Ainsi soit-il !

LE PRÊTRE.

Mais, inutiles voeux!

Où trouver maintenant ce couple généreux ?

Douce Amitié, si nous portons tes chaînes,

De nous unir l'intérêt prend le soin,

390   Comme aux échecs, chevaliers, fous et reines

Marchent d'accord, seulement au besoin.

Ah ! Les amis ! Le bonheur les assemble ;

Tout disparaît au signal des revers.

Tels nos acteurs, dans leurs rôles divers,

395   Frères, époux ; ils composent, ce semble,

Une famille, où l'on est transplanté ;

La toile tombe : adieu la parenté !

Il n'en est point ainsi dans ton empire,

Charmant Amour partout de jeunes coeurs

400   Que la volupté seule attire,

Sentent vivement tes ardeurs.

Le parjure et l'hypocrisie

Ne souillent jamais leurs plaisirs,

Et du vil intérêt la sombre frénésie

405   N'a rien qui flatte leurs désirs.

Il s'assied à côté de la Prêtresse, et la contemple amoureusement.

Il est temps que mon oeil dévore,

Que ma main parcoure à loisir

Ces charmes que pour moi l'amour a fait éclore ;

Ces charmes adorés qui vont m'appartenir !

COMMÉMORATION DES VIVANTS.

LE PRÊTRE.

410   Couples heureux, couples fidèles,

Participez en ce moment,

Par vos caresses mutuelles

Au sacrifice peu sanglant,

Dont je vais prononcer les phrases solennelles

415   Et consommer le mystère charmant.

Nymphes, Amours, Grâces, Génies,

Vous tous qui prolongez sans trouble ni langueur,

Vos jouissances infinies,

Participez à mon bonheur.

420   Et vous, qu'ici je représente

Habitants fortunée de, ce riant séjour,

Suivez de vos désirs la fougue impatiente,

Fêtez aussi, fêtez le, Dieu d'amour.

Accomplissez la loi qu'il daigna vous prescrire,

425   Alors que nullement couché

Auprès de la tendre Psyché,

Dans un voluptueux délire,

II ceignit son beau corps de ses bras caressants,

Et fie à son oreille entendre ces accents :

430   Ce beau corps et le mien ne forment qu'un seul être.

Ô vous tous de ma loi prosélytes fervents,

Répétez à l'envi, jusqu'à la fin des temps,

Cette leçon de votre maître.

Reçois, dit-il encore, après quelques instants,

435   Reçois en jets de feu l'élixir de mon être.

Ô vous tous, de ma loi prosélytes fervents,

Répétez à l'envi jusqu'à la fin des temps,

Ces deux leçons de votre maître.

Les rideaux du lit sacré se ferment sur le Prêtre et sur la Prêtresse. Intervalle de silence qui n'est interrompu que par le bruit des soupirs et des baisers.

LE CHOEUR.

Répétons à l'envi, dans nos embrassements,

440   Cette double leçon de notre divin maître.

LE PRÊTRE.

Ce beau corps et le mien ne forment qu'un seul être.

Pause.

Reçois en jets de feu l'élixir de mon être.

LE CHOEUR.

Ô vous tous fortunés amants,

Répétez à l'envi, jusqu'à la fin des temps,

445   Cette double leçon de notre divin maître,

COMMÉMORATION DES MORTS.

LE PRÊTRE.

Mânes prédestinés, favoris des Amours,

Priez que toujours j'aime, et qu'on m'aime toujours !

Allié de la cour suprême,

Époux qu'il suffit de nommer,

450   Pour dire à qui défend d'aimer :

On s'égale aux Dieux quand on aime !

Noble époux de Thétis, ombre chère aux Amours,

Priez que toujours j'aime et qu'on m'aime toujours !

Vieillard fameux par tes prouesses,

455   Savant prophète qui reçus

La communion de Vénus

Tour-à-tour sous les deux espèces,

Sage Tirésias, ombre chère aux Amours,

Obtiens que toujours j'aime et qu'on m'aime toujours !

460   Vous qui traversant à la nage

Une mer qu'agitaient les vents,

Mourûtes loin des yeux charmants

Pour qui vous affrontiez l'orage,

Infortuné Léandre, ombre chère aux Amours,

465   Priez que toujours j'aime et qu'on m'aime toujours !

Ô toi qui pour ta belle-mère

D'un secret amour dévoré

Pensas, martyr prématuré,

Mourir d'une fièvre exemplaire,

470   Aimable Antiochus, ombre chère aux Amours,

Obtiens que toujours j'aime et qu'on m'aime toujours !

Bel Adonis, pieux Anchise,

Céphale, Endimion, Paris,

Tendre et malheureuse Biblis,

475   Pauvre Io, fidèle Artémise !

Mânes prédestinés, favoris des Amours,

Priez que toujours j'aime et qu'on m'aime toujours !

Andromède , Atalante, Hélène,

Calisto, Mitra, Pholoë,

480   OEnone, Europe, Danaë,

Et toi l'honneur de Mitylène !

Mânes prédestinés, favoris des Amours,

Priez que toujours j'aime et qu'on m'aime toujours

Toi qui par pitié , par tendresse ,

485   Immolas aux restes vivants

Du plus malheureux des amants,

Tes sens, ton coeur et ta jeunesse,

Courageuse Héloïse, ombre chère aux Amours,

Obtiens que toujours j'aime et qu'on m'aime toujours !

490   Toi qui bravas les fers, l'outrage,

L'abaissement et l'abandon,

Pour ta séduisante Manon,

Toujours tendre et toujours volage,

Sensible Desgrieux, ombre chère aux Amours,

495   Obtiens que toujours j'aime et qu'on m'aime toujours!

Rancé, Faldoni, Lavalière,

Rosemonde , Inès, Thérésa ;

Comminge, Yarico, Nina,

Carlos, Couci, Labedoyère,

500   Mânes prédestinés, favoris des Amours,

Priez que toujours j'aime et qu'on m'aime toujours !

L'ORAISON DOMINICALE.

LE PRÊTRE.

Divin Amour, père de tous les êtres !

Qu'en ce fortuné jour, les Dieux et les humains,

Deviennent pour jamais tes vassaux et tes Prêtres !

505   Que ton nom ,célébré par des cantiques saints.

Au pied de chaque autel et dans chaque idiome,

Résonne en même-temps aux bords les plus lointains!

Que la Terre et les Cieux s'appellent ton.royaume!

Verse aujourd'hui sur nous tes biens accoutumés,

510   Et comme en pardonnant nous sommes mieux aimés,

Deviens plus cher au monde, à force d'indulgence.

Aux pièges des tentations

Ne livre pas notre constance ;

Mais épargne à nos coeurs le tourment des soupçons.

515   L'Amour soit avec vous !

LA PRÊTRESSE.

  L'Amour vous récompense !

LE PRÊTRE.

Adorable Vénus, qui seule réunis

La beauté sans défauts et la grâce accomplie

L'Amour, est avec toi ; soyez tous deux bénis :

Si vous délaissiez l'homme, il maudirait la vie.

À la Prêtresse.

520   Jeune et caressante brebis,

Ornement, de ces pâturages,

Je ne veux d'autre Paradis

Que les liens où tu m'engages.

Douce et complaisante brebis,

525   Ornement de ces pâturages,

Sois toujours à mes sens ravis,

Ce que Zéphyr est aux herbages !

Jeune et caressante brebis,

Ornement de ces pâturages,

530   Il n'est point d'autre Paradis

Que les liens où tu m'engages.

Puissants maîtres des coeurs, écartez loin de nous

Les poignards de la Calomnie,

Les sombres visions de la Mélancolie,

535   Les fureurs de la Haine, et les soupçons jaloux!

Dieu d'amour, dans ton sanctuaire,

Je n'étais pas digne d'entrer ;

Tu m'as permis d'y pénétrer,

Et tu sais si j'ai dû m'y plaire.

540   Dieu d'amour, dans ton sanctuaire

Je n'étais pas digne, d'entrer ;

Tu m'as permis d'y pénétrer,

Et tu sais si j'ai dû m'y plaire.

Dieu d'amour, dans ton sanctuaire

545   Je n'étais pas digne d'entier ;

Tu m'as permis d'y pénétrer,

Et tu sais si j'ai dû m'y plaire.

Que rendrai-je à l'Amour, que rendrai-je à sa mère

Pour de telles faveurs ?

550   Tout ce que peut leur rendre un enfant de la terre :

Je leúr payerai sans cesse un tribut volontaire

De respects, d'encens et de fleurs

Et je surpasserai par mon zèle sincère

Leurs plus fidèles serviteurs.

La Prêtresse offre au Prêtre des vêtements légers et gracieux qu'elle va chercher à la droite de l'autel, avec ses propres atours qu'elle y a déposés avant le sacrifice.

LE PRÊTRE, en s'habillant.

555   Puissent ces vêtements, qu'exige la décence,

Disposés avec grâce, avec goût assortis,

Sans gêner mes contours, leur être assujettis,

Unir la propreté, la souplesse et l'aisance,

Irriter les désirs sans les effaroucher ;

560   Ombrager la nature et non pas la cacher !

Je vous chéris, couleurs dont je me pare,

Nuances qui plaisez à l'objet de mes feux.

Je veux que tout en moi déclare

La conformité douce et rare

565   Des âmes, des penchants que nous tenons des cieux.

Répétez-lui sans cesse, ô couleurs préférées,

Que mon choix en tout temps est dicté par le sien ;

Pour flatter ses regards s'il ne vous manque rien,

Il m'importera peu de vous voir censurées ;

570   Mais peut-on censurer ce qui lui parait bien ?

Il se tourne du côté des assistants.

Retournez folâtrer dans vos riants bocages ;

Le sacrifice est consommé.

LE CHOEUR.

Retournons folâtrer dans nos riants bocages ;

Mais que ton Temple, Amour, soit ouvert ou fermé,

575   À toute heure, en tout lieu, compte sur nos hommages.

LE PRÊTRE.

Avant la naissance des temps.

L'Amour existait par lui-même.

Tous les principes agissants

Formaient son essence suprême.

580   L'ordre et la vie étaient dans lui ;

Lui-même était l'ordre et la vie;

Âme, Dieu, Lumière, Harmonie,

Sans émule dans l'infini.

Des êtres la famille immense,

585   Éclose à sa douce chaleur,

Maintient par lui son existence,

Doit sa beauté, doit son bonheur

À son éternelle influence ;

Plus d'une fois il est venu

590   Dans ce monde à l'erreur vendu

Propager, sa pure doctrine :

Mais l'homme a toujours méconnu

Sa voix, sa présence divine.

Nos pères disent avoir vu

595   Des mortels pleins de sa vertu,

Dont l'âme était son plus beau temple,

Prêcher de parole et d'exemple

Leur siècle aveugle et corrompu.

On n'entendit pas leur langage ;

600   Et le généreux témoignage

Qu'ils rendaient à la vérité

Leur valut pour tout héritage

Un vain renom trop acheté

Par le funeste apprentissage

605   Des pleurs et de l'adversité.

Pour nous qui fêtons leur mémoire.

 


Notes

[1] Pendant l'hymne suivant, le Prêtre et la Prêtresse ; se tenant par la main, sont assis aux deux extrémités du lit mystique, le corps à demi-tourné vers l'autel.

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