LA PÊCHE À LA LIGNE

MONOLOGUE EN PROSE

DIT PAR COQUELIN CADET, de la Comédie-Française.

DEUXIÈME ÉDITION

1888. Tous droits réservés.

É. GROSCLAUDE

PARIS, PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR 28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis

Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine. A. PICHAT .


Texte établi par Paul FIEVRE, août 2019

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 27/08/2019 à 11:51:11.


PERSONNAGES

UN HOMME.


LA PÊCHE À LA LIGNE

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On ne sait pas pêcher à la ligne. Vous voyez des milliers d'imbéciles le long des berges et jamais un poisson. ? Pourquoi ? Parce que personne ne s'est donné la peine d'étudier sérieusement la question. C'est une lacune. Tentons de la combler.

Une longue et consciencieuse observation des choses de la nature nous permet d'affirmer que le poisson... se tient habituellement dans l'eau. Cette coutume semble remonter à la plus haute antiquité et c'est à la combattre que le pêcheur consacre toute son intelligence.

Dans ce but il emploie une canne au bout de laquelle pend généralement un fil terminé par un crochet qu'on appelle hameçon. Les grammairiens discutent pour savoir si l'h de ce hameçon doit être aspirée. Nous sommes d'avis qu'il doit l'être au moins par les poissons.

Le hameçon sert ordinairement d'asile à un ver ? ce qui fait dire que l'asticot vit au crochet du pêcheur à la ligne. Ce qui paraît certain c'est que le poisson aime les vers ; à peine en a-t-il trouvé un qu'il se met à chercher la rime.

Feu Orphée captivait de la sorte, avec de simples vers, mis en musique, les animaux les plus considérables. Cet usage est complètement abandonné pour ce qui concerne les lions et autres bêtes féroces, il a même beaucoup perdu de son efficacité sur le poisson. Cela tient à ce que celui-ci devient chaque jour plus malin, tandis que le pêcheur reste toujours aussi bête.

Cependant les statistiques tendent à établir que le poisson meurt jeune et finit généralement ses jours dans une poêle à frire. Il est permis d'attribuer cet état-de choses au suicide. Quand un goujon est las de l'existence il se passe un asticot au travers du corps ; ? c'est parmi ces désespérés que se recrutent la plupart de nos fritures.

On cite néanmoins comme cas de longévité les carpes de Fontainebleau qui sont plusieurs fois centenaires. Pour honorer leur vieillesse on leur a passé des anneaux dans le nez ; c'est ainsi que les poissons, auxquels l'usage des statues est étranger, célèbrent leurs illustrations nationales. Il est honteux de penser que nous n'en avons jamais fait autant pour Chevreul ni pour de Lesseps !

Quelques naturalistes, parmi lesquels Buffon, ont remarqué que le poisson est muet. Ce silence est l'objet d'une foule de commentaires. Pour l'expliquer il convient d'observer que le plongeon est peu favorable à l'exercice de la parole et que les causeurs les plus brillants s'abstiennent de prendre part à la conversation lorsqu'ils ont la tête sous l'eau.

Passons maintenant à la pratique.

Chaque espèce de poisson exige des soins particuliers.

Ainsi l'Ablette ne se pêche pas de la même façon que le requin : l'Ablette mord au ver de vase et le requin à la cuisse d'homme. Munissez-vous en, conséquence.

La pêche au Gardon est des plus simples. Vous jetez votre ligne en disant : « Gardon, s'il-vous-plait ! » Il tire. Et vous n'avez plus qu'à le diriger avec précaution vers une poêle à frire.

L'anguille se plaît dans les vases pourvu qu'il n'y ait point un oeil au fond.

La Truite exige des ménagements... ne faites pas aux truites ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît.

Pour le Goujon servez-vous d'un de ces vieux roquefort avancés dont parlait le renard de la fable : « Il a trop de vers, dit-il, c'est bon pour les goujons. »

La lamproie est un poisson délicat, tandis que l'Ombre-Chevalier... d'industrie, est noté pour son indélicatesse.

Ne faites donc jamais la faute de lâcher la lamproie pour l'ombre.

Les Brèmes ont le tort de se maquiller ; les Carpes transparentes sont d'une rare inconvenance ; le Juêne ou Meunier est sujet à des somnolences dans les remous, ce qui a donné hier au refrain populaire.

Meunier tu dors

Tra la la la la laire (bis)

La Sardine reste dans l'huile, le Hareng sort.

Le Mulet est connu pour son obstination. La Perche réussit assez bien les imitations de Sarah Bernhardt.

Quant au Barbillon c'est un chaud partisan du brave général Boulanger auquel il attribue l'autorisation de porter sa barbe.   [ 1 Georges Boulanger (1837-1891), général glorieux et très populaire, puis député.]

 


Notes

[1] Georges Boulanger (1837-1891), général glorieux et très populaire, puis député.

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