LA COMÉDIE DE FRANCION

M. DC. XLII. Avec Privilège du Roi.

À PARIS, Chez TOUSSAINT QUINET, au Palais dans la petite salle, sous la montée de la Cour des Aides.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 30/09/2017 à 21:48:16.


À MONSIEUR PRIEUR, PROCUREUR AU PARLEMENT de Paris, et Contrôleur Tiers Référendaire.

MONSIEUR,

Je présente un ouvrage d'un bel esprit à celui dont la suffisance est capable de l'estimer, comme il faut et de lui donner le prix qu'il mérite. L'Auteur m'a permis d'en disposer, et j'ai cru que je ne pouvais mieux présenter cette pièce qu'à vous, puisque vous savez connaître parfaitement l'excellence des belles choses. On croira peut-être que c'est le ressentiment des obligations que je vous ai qui me porte à vous rendre cet hommage, mais encor que je sois parfaitement reconnaissant, je vous prie de croire que je ne le rends pas tant à vos bienfaits qu'à vous-même. Cette rare probité qui vous fait paraître incorruptible dans une profession où la corruption est si commune : cette belle affabilité qui vous fait estimer dans les plus belles compagnies, comme votre intelligence aux affaires, vous fait considérer aux Cours souveraines ; enfin cette grande étendue de coeur qui vous fait aimer tout le monde et moi en particulier, sont les motifs qui m'ont excité à déclarer au public, que les plus rares productions peuvent recevoir un nouveau caractère de mérite paraissant sous votre nom, et que la plus glorieuse qualité que je porte c'est celle de

MONSIEUR,

Votre très humble très obéissant et obligé serviteur,

QUINET.


PERSONNAGES.

VALANTIN, Seigneur du Bourg.

FRANCION, Seigneur Français.

ANSELME, Parasite et confident de Francion.

LAURETTE, Femme de Valantin.

CATHERINE, Servante et Garçon déguisé.

L'HOTESSE, Du logis où demeurait Francion.

LA SERVANTE, De l'hôtellerie.

OLIVIER, Gentilhomme pillé par les Voleurs.

PETIT JACQUES, Capitaine des Voleurs.

MARSAULT, Voleur.

LE PRÉVÔT, Du Bourg.

LE PROCUREUR, Fiscal.

LUBIN, Paysan.

LÉONARD, Paysan.

BERTRAND, Paysan.

La scène est au Bourg la Reine.


ACTE I

SCÈNE I.

VALANTIN.

Amour ne puis-je pas me dire misérable

Puisque tu m'es contraire en m'étant favorable,

Et que je puis ici justement t'accuser

De me donner des biens dont je ne puis user,

5   Depuis plus de deux mois je possède une femme

Dont l'aimable beauté lance des traits de flamme.

Et dont je reconnais que les puissants efforts

Peuvent tout sur mon âme et rien dessus mon corps,

Sitôt que je la vois ou lorsque je l'embrasse

10   Mon ardeur s'alentit je me trouve de glace,

Je ne puis savoir quel étrange malheur

Change si promptement ma bouillante chaleur,

Je me trouve immobile et plus froid qu'une souche

Je baise ses beaux yeux je pâme sur sa bouche,

15   Et lors que je devrais m'enivrer de plaisirs

C'est quand je suis réduit à faire des désirs,

Car loin de contenter mon amoureuse envie

Je meurs du déplaisir de conserver la vie,

Et de ne pouvoir pas faire ce que je veux

20   Lorsque l'occasion se présente aux cheveux,   [ 1 Occasion : Prendre l'occasion aux cheveux, saisir rapidement le moment favorable de faire quelque chose. [L]]

Car sans dompter enfin l'ennui qui me surmonte

Je blêmis de colère et je rougis de honte,

De ne pas contenter mes brûlantes amours

Lorsque je suis encore aux plus forts de mes jours,

25   Et que je ne connais aucune défaillance

Qui doive autoriser une telle impuissance,

Puisque je suis pourvu de tout ce qui me faut

Que la nature en moi n'a point fait de défaut,

Que je me vois aimé de ma chère Laurette

30   Autant comme je l'aime et que je le souhaite,

Et qu'un hymen sacré me rendant son époux

Me permet de cueillir ce qu'il a de plus doux,

Ha Dieux ! À ce penser mon mal se rend extrême

Et je souffre un tourment pire que la mort même,

35   Malheureux Valantin quel crime as-tu commis

Pour te rendre l'amour et le Ciel ennemis,

Et toi chère beauté mon unique pensée

Rendrai-je ton amour si mal récompensée,

Et que je ne puis pas te faire bientôt voir

40   Qu'ayant la volonté je manque de pouvoir,

Encore ce qui m'attriste et tout ce qui me fâche,

C'est la crainte que j'ai que quelqu'un ne le sache,

Puisque si je pouvais découvrir mon tourment

J'en pourrais espérer un prompt allégement

Laurette paraît.

45   Mais j'aperçois Laurette : ah Dieux qu'elle est aimable

Que son aspect m'est rude et qu'il m'est agréable.

SCÈNE II.
Valantin, Laurette, Catherine.

LAURETTE, en l'abordant.

Quoi, Monsieur, si matin vous trouver en ces lieux.

VALANTIN.

Ne vous [éton]nez point délices de mes yeux.

LAURETTE, à l'écart.

Le beau nom.

VALANTIN.

Si je viens dedans cette prairie

50   Chercher un entretien propre à ma rêverie,

Puisque vous savez bien que ce qui m'y conduit

N'est que le triste état où le sort m'a réduit.

LAURETTE.

Quel est donc votre mal.

VALANTIN en soupirant.

Il n'est que trop visible.

LAURETTE.

Monsieur je n'en sais point qui soit assez sensible,

55   Pour forcer votre humeur au point où je la vois

Hé Dieux ! Vous soupirez est-ce à cause de moi.

Embrassez-vous sitôt le souci du ménage

Et vous repentez-vous de notre mariage.

VALANTIN.

Non Madame il n'a rien qui ne me soit fort doux

60   Et tout mon déplaisir n'est qu'à cause de vous,

Craignant à tous moments de vous voir malheureuse.

LAURETTE.

Monsieur défaites-vous de cette humeur peureuse,

Et ne me tenez plus de semblables propos

Si vous aimez mon bien comme votre repos,

65   Car puisque notre hymen joint nos deux coeurs ensemble

Je bénirai toujours le noeud qui les assemble.

VALANTIN.

Et qui met dans vos bras un malheureux époux.

CATHERINE bas.

Qui n'a rien après tout qui soit digne de vous.

LAURETTE, à l'écart les deux premières.

Si tu veux m'obliger sois un peu plus discrète

70   Et laisse-moi flatter cet infâme squelette,

Si vous continuez vous me ferez penser

Que vous ne me parlez qu'afin de vous gausser.

VALANTIN.

Me préserve le Ciel d'en avoir la pensée.

LAURETTE.

Quittez donc ce discours dont je suis offensée,

75   Et me dictez plutôt pour charmer notre ennui

Quel divertissement nous prendrons aujourd'hui,

Ayant accoutumé de fuir la solitude

Je ne vous cèle point qu'elle m'est un peu rude,

Et principalement quand je suis dans les champs

80   Où l'on ne doit songer qu'à bien passer le temps.

VALANTIN.

Madame proposez, je suivrai votre envie.

LAURETTE.

Parmi tous ces plaisirs où le temps nous convie,

Pas un ne me déplaît et je les aime tous.

VALANTIN.

Vous n'avez qu'à choisir.

LAURETTE.

Je m'en remets à vous.

VALANTIN.

85   Et bien goûterons-nous du plaisir de la chasse.

LAURETTE.

Oui : mais.

VALANTIN.

Je connais bien que vous en êtes lasse

Et que celle d'hier.

LAURETTE.

Ah ! Monsieur nullement,

J'irai si vous voulez.

VALANTIN.

Non faisons autrement,

Allons nous promener.

LAURETTE.

Le chaud nous en empêche.

VALANTIN.

90   Prenons donc sans sortir le plaisir de la pêche,

Et pour avoir le frais allons vers le vivier

Et faisons y jeter quelques coups d'épervier.   [ 2 Épervier : Sorte de filet à prendre du poisson. [FC]]

LAURETTE.

C'est le meilleur dessein que nous eussions pu prendre

Allons.

VALANTIN.

Ne pressez rien.

LAURETTE.

Que voulez-vous attendre.

VALANTIN.

95   Un moment seulement pour nous faire apprêter

Quelques provisions pour y faire porter,

Afin que nous goûtions sur l'aimable verdure

Tous les contentements que donne la nature,

Et que nous y puissions après un tel festin

100   Passer plus doucement le reste du matin.

LAURETTE.

Puisque comme son corps son esprit est malade

Le plaisir qu'il promet vous semblera bien fade.

VALANTIN.

Que dis-tu ?

CATHERINE.

Qu'il fait bon dessus des gazons verts

Goûter en folâtrant mil plaisirs divers,

105   Et qu'il n'est rien encor qui charme davantage

Que d'être à couvert sous un sombre feuillage,

Où malgré les rayons du Soleil et du jour

Chacun n'est échauffé que des traits de l'amour.

VALANTIN.

Pour faire concevoir ce plaisir à l'extrême

110   Dire qu'il faut être encor proche de ce qu'on aime,

Puisque quoi qu'il en soit nous ne chérissons rien

Quand nous ne voyons point notre souverain bien.

LAURETTE, bas.

Et c'est ce qui me rend ton aspect méprisable

Puisque je n'y vois point ce que j'y trouve aimable,

115   Ce Soleil de mes yeux ce Francion charmant

Qui cause mon plaisir comme toi mon tourment,

Mais nous tardons beaucoup.

VALANTIN.

Pardonnez-moi Madame,

Je crains en vous quittant d'abandonner mon âme.

CATHERINE, bas.

Ayant atteint quasi la dernière saison

120   Il a peur de mourir c'est avecque raison.

VALANTIN.

Mais je vais de ce pas revenir tout à l'heure.

LAURETTE.

Allez ne tardez point faites peu de demeure.  [ 3 Demeure : retard, délai [L]]

SCÈNE III.
Laurette, Catherine.

LAURETTE.

Me voyant endurer jusques au dernier point

Catherine à la fin ne me plaindras-tu point,

125   Ne donneras-tu pas des soupirs à mes larmes

Ne m'aideras-tu point en de telles alarmes,

Et suivant le secours que j'espère de toi,

N'auras-tu point de soin ni de pitié de moi.

Tu sais que ce Trithon m'est bien plus exécrable   [ 4 Tithon : Prince troyen, fils de Laomédon, et frère de Priam, était si beau que l'Aurore l'enleva pour en faire son époux. [B]]

130   Que mon jeune Adonis ne me semble adorable,   [ 5 Adonis : garçon extrêmement beau. [L]]

Et qu'en me le donnant mes plus proches parents

En pensant m'obliger ont été mes Tyrans.

CATHERINE.

Oui, Madame, il est vrai vous êtes bien à plaindre,

Et j'ignore comment vous vous pouvez contraindre,

135   Jusqu'au point de flatter ce vieux spectre vivant

Qui n'est que le portrait d'un fantôme mouvant.

LAURETTE.

Tu sais que pour cacher le feu que j'ai dans l'âme

Il est bon de flatter.

CATHERINE.

Oui je le sais Madame,

Mais je m'étonne encor comme vous l'avez pris

140   Puisque d'un autre objet votre coeur est épris.

LAURETTE.

Tu sauras que l'affaire était presque conclue

Et qu'à ce mariage on m'avait résolue,

Lorsqu'un puissant démon que je ne connais pas

Me fit voir Francion pourvu de tant d'appas,

145   Qu'à son premier abord je demeurai surprise

Mon âme par ses yeux lui donna ma franchise,

Et pour le faire court je fus au même jour

De libre que j'étais une esclave d'amour.

CATHERINE.

M'ayant déjà rendu votre amour manifeste

150   Madame vous devez m'en déclarer le reste,

Et me conter ici sans crainte de témoins

Comme vint cet amour en y pensant le moins.

LAURETTE.

En deux mots seulement je te vais satisfaire

J'étais dedans Paris ma demeure ordinaire,

155   Lorsque tous mes parents pressés pas Valantin

Ou plutôt par l'arrêt de mon mauvais destin,

M'accordèrent à lui sous le joug d'hyménée

Et j'approchais déjà cette triste journée

Quand ma mère me dit qu'il fallait allez voir

160   Quelques chaînes de prix que je voulais avoir,

Ce que lui promettant sans autre résistance

Beaucoup moins par amour que par obéissance,

Dès le même moment Valantin nous mena

Pour avoir ces joyaux qu'enfin il me donna :

165   Mais tu remarqueras que cette belle chaîne

Fut le charmant objet de celle qui me gêne,

Qu'elle fut le témoin de ma captivité

Et que bientôt après je fus sans liberté :

Car à peine avons-nous entré dans la boutique

170   D'un marchand qui logeait vers la place publique,

Que nous vîmes entrer aussitôt avec nous

Un homme dont les traits me parurent si doux,

Qu'à son premier aspect mon âme fut émue

Elle brûla soudain d'une flamme imprévue,

175   Et sans pouvoir nommer l'instinct qui la causait

Plus j'en voyais l'objet et plus il me plaisait.

CATHERINE.

Était-ce Francion.

LAURETTE.

Oui chère Catherine

C'est lui qui me parût d'une grâce divine,

D'un port majestueux et tel qu'étaient les Dieux

180   Quand amour les forçait d'abandonner les Cieux.

CATHERINE.

Quel sujet l'amenait.

LAURETTE.

Ce fut ma seule vue

Car m'ayant rencontré dans la prochaine rue,

Il me suivit des yeux jusqu'à tant qu'il me vit

Entrer chez le marchand où son oeil me ravit.

CATHERINE.

185   Mais enfin que fit-il, dites-moi je vous prie.

LAURETTE.

Il se servit alors d'une grande industrie,

Car feignant d'acheter un fort beau diamant

Il m'aborda sans peine et fort facilement.

CATHERINE.

Si bien que vous pourriez dire avec assurance

190   Ignorant d'où vos feux auraient pris leur naissance,

Qu'il se servit alors de quelque enchantement

Pour gagner votre esprit avec un diamant.

LAURETTE.

Qu'il m'éblouit les yeux par l'éclat d'une pierre

Comme quand le Soleil réfléchit sur du verre,

195   Car ses yeux pleins de feux qu'il me voulait bailler

Frappaient le diamant et le faisaient briller :

Mais je vois Valantin, à tantôt Catherine.

CATHERINE.

Courez donc au-devant et faites bien la fine,

Si tu reconnaissais mon sexe et mon dessein

200   Tu cacherais l'ardeur qui règne dans ton sein.

SCÈNE IV.
Petit Jacques, Marsault, Olivier, et leur suite.

PETIT JACQUES.

Ne tiens plus les discours dont tu nous importunes

Songe au bien qui t'attend plus qu'à nos infortunes,

Montre-nous des essais de générosité

Et fais une vertu de la nécessité,

205   Sache que comme toi nous sommes Gentilshommes

Que nous aimons l'honneur tout voleurs que nous sommes,

Que nous n'ôtons jamais ce qu'on nous veut donner

Et qu'il n'est rien en nous qu'on puisse condamner,

Si nous prenons des biens on nous a pris des nôtres

210   Le mal qu'on nous a fait nous le faisons aux autres,

Et pour tout dire enfin dans cette extrémité,

Nous rendons aujourd'hui ce qu'on nous a prêté,

Sache que j'ai suivi plus de vingt ans les armes

Que j'ai paru sans peur au milieu des alarmes,

215   Que j'ai longtemps servi ma patrie et mon Roi

Mais que depuis six mois je ne sers plus que moi.

Qu'après avoir mangé tout mon fait à l'armée   [ 6 Fait : Il se dit aussi familièrement De la part qui appartient à quelqu'un dans un total. Il faut leur donner à chacun leur fait, pour en disposer comme ils voudront. [Acad. 1762]]

Je ne me repais plus d'une vaine fumée,

Et que j'aime bien mieux tenter mille hasards

220   Dessus les grands chemins que dans le champ de Mars.

OLIVIER.

Oui, Monsieur, ce métier est bien plus profitable

Mais avouez pourtant qu'il est moins honorable,

Et qu'il est mal aisé quoiqu'on gagne beaucoup

Qu'un homme comme moi l'exerce au premier coup.

PETIT JACQUES.

225   Au contraire l'ami tout homme de courage

Embrasse avec ardeur le meurtre et le carnage

Il s'y porte aisément quand il s'y voit contraint

Et mépriser l'honneur bien plus qu'il ne la craint,

Moi-même j'en ai fait et l'épreuve et l'exemple

230   J'ai dérobé d'abord jusques dedans le temple.

J'ai tué des passants j'ai volé des marchands

J'ai pillé dans la ville autant que dans les champs,

En portant la terreur en plus de cent familles

J'ai forcé bien souvent des femmes et des filles.

OLIVIER, bas.

235   Les belles actions.

PETIT JACQUES.

  Mais laissant ce discours

Apprends que nous avons besoin de ton secours.

OLIVIER.

Pourquoi.

MARSAULT.

Pour faire un vol dans la maison prochaine.

OLIVIER.

Comment.

MARSAULT, feignant d'être en colère.

Que dis-je.

PETIT JACQUES.

Rien, ne t'en mets pas en peine,

Nous avons là-dedans un jeune homme de coeur

240   Qui bravant le péril aussi bien que la peur

Pour aider au dessein que nous avons dans l'âme

A pris depuis deux mois les habits d'une femme,

Il y feint de servir, et se cache si bien

Que tous ceux du logis n'en reconnaissent rien.

OLIVIER, bas.

245   Feignons donc comme lui puisqu'il est bon de feindre.

MARSAULT.

Réponds.

OLIVIER.

Je suis à vous, vous ne devez rien craindre.

PETIT JACQUES.

Mais notre Agent s'approche.

OLIVIER.

Ah ! Quelle trahison ?

SCÈNE V.
Catherine, Petit Jacques, Olivier, Marsault.

LAURETTE.

Je n'ai jamais pensé sortir de la maison

Et si je n'eusse usé d'une grande finesse

250   Je n'eusse pu quitter notre feinte maîtresse.

MARSAULT.

Et bien quand pourrons-nous voler ce grand trésor ?

PETIT JACQUES.

Sera-ce sur le soir.

CATHERINE.

Il faut attendre encor.

Car dedans peu de temps ainsi que je l'espère.

PETIT JACQUES.

Tu remets tous les jours.

CATHERINE.

Hé bien, qui puis-je faire,

255   Ne vaut-il pas bien mieux attendre un peu de temps,

Que de nous voir frustrer honteux et mal contents.

PETIT JACQUES.

Si nous étions traités, comme toi chez un maître,

Rien ne nous presserait.

CATHERINE.

Tu le seras.

PETIT JACQUES.

Peut-être.

CATHERINE.

Tu n'en dois point douter. Mais dis-moi cher ami,

260   Quel est ce compagnon qui paraît endormi

L'on dirait à le voir qu'il serait immobile.

PETIT JACQUES.

Cher frère tel qu'il est, il nous est fort utile.

CATHERINE.

Mais où l'as-tu donc pris.

PETIT JACQUES.

Tu le sauras tantôt

N'en dis mot seulement, voilà ce qu'il nous faut.

CATHERINE.

265   Pourvu qu'il ait des yeux des mains et des oreilles

Étant avec nous il fera des merveilles.

OLIVIER.

Oui Monsieur, j'ai le bien d'avoir des qualités.

CATHERINE.

J'en conçois quelque espoir.

OLIVIER.

Que si vous en doutez

L'effet quand vous voudrez pleigera ma parole.   [ 7 Pleiger : Cautionner en Justice, répondre pour quelqu'un, et s'obliger de payer le jugé. [F]]

MARSAULT.

270   Hé bien qu'en dites-vous.

CATHERINE.

  Qu'il est assez bon drôle.

OLIVIER.

Oui ma foi je le suis.

CATHERINE.

Mais je sors de ce lieu

Sers-nous fidèlement.

PETIT JACQUES.

Jusqu'au revoir.

CATHERINE.

Adieu.

SCÈNE VI.
Francion, Anselme.

FRANCION.

Ne m'en détourne point fais ce que je désire,

Je suis venu trop loin pour m'en pouvoir dédire,

275   Et malgré tes discours je suis trop bien sensé

Pour quitter un dessein que j'ai bien commencé,

Quand il m'en coûterait et l'honneur et la vie

Je verrai cet objet dont mon âme est ravie,

Et serai trop content si mon déguisement

280   Me fait avoir le bien de la voir un moment.

Pas un ne me connaît et dedans ce village

Tout rit à mes souhaits et me donne courage

Car outre ma finesse et mes habillements

Ces fioles ces outils, et ces médicaments

285   Dont l'on m'a tantôt dit l'usage et la pratique

Me feront estimer un fameux Empirique,   [ 8 Empirique : Qui ne s'attache qu'à l'expérience dans la Médecine, et qui ne suit pas la méthode ordinaire de l'Art. [Acad 1762]]

Ainsi je pourrai voir avec facilité

Celle que mon rival tient en captivité,

Je pourrai lui parler sans nulle défiance

290   Allant voir Valantin pour avoir sa puissance,

De prendre en son pays le nom d'Opérateur

Et d'y faire un métier.

ANSELME.

Qui perdra son Auteur.

FRANCION.

Que si tu tiens encore ce dessein pour infâme

Sache pour m'exempter de reproche et de blâme,

295   Que Jupiter jadis pour un sujet moins beau

Prit tout Dieu qu'il était la forme d'un Taureau.

ANSELME.

Dites sans vous couvrir de ce prétexte honnête

Qu'Amour fait aisément d'un amant une bête

Qu'il prive de raison tous ceux qu'il a vaincus.

FRANCION.

300   Il dompte tous les Dieux.

ANSELME.

  Exceptez en Bacchus,

Révérez avec moi ce grand Dieu des Bouteilles,

Qui produit tous les jours de si rares merveilles,

Et qui me fait jouir avec fort peu d'efforts

D'un plaisir qui pourrait ressusciter des morts,

305   C'est avec ce grand Dieu que l'on a point de crainte

Que l'on ne fait jamais de regrets ni de plainte,

Que l'on ne connaît point l'usage des soupirs

Et qu'on peut tous les jours contenter ses désirs.

FRANCION.

Laisse tous ces discours Anselme je te prie,

310   Cesse de te railler.

ANSELME.

  Si faut-il que je rie,

Ou vous n'aurez jamais de repos avec moi.

FRANCION.

Oui, parce que tu sais que j'ai besoin de toi.

ANSELME.

Bien je ne dirai mot. Mais achevez de grâce,

Le discours dont hier nous quittâmes la trace.

FRANCION.

315   Si je m'en ressouviens, je t'ai déjà conté

Comme je vis Laurette avec subtilité,

Et comme j'achetai pour m'approcher près d'elle

Une Bague de prix qu'elle trouva fort belle.

ANSELME.

Oui, Monsieur il est vrai, vous m'avez dit cela,

320   Et m'avez raconté comme elle s'en alla.

FRANCION.

Pour donc avoir encor le bonheur de sa vue,

Je demandai son nom sa demeure et sa rue.

ANSELME.

À qui cela Monsieur.

FRANCION.

Au Marchand où j'étais.

ANSELME.

Hé bien vous le dit-il, fut-il assez courtois.

FRANCION.

325   Oui, je fus satisfait, et j'appris davantage

Qu'elle était accordée avec un homme d'âge,

Qui tâchant de se rendre agréable à ses yeux

Lui venait d'acheter des joyaux précieux.

ANSELME.

Enfin que fîtes-vous.

FRANCION.

Sachant donc sa demeure

330   Désireux de la voir j'y fus dès la même heure.

Mais le malheur voulut que l'on me la cela

Et je ne la vis pas qu'à quinze jours de là.

ANSELME.

Mais lui parlâtes-vous.

FRANCION.

Oui.

ANSELME.

Mais de quelle sorte.

FRANCION.

Comme un jour je passais, je la vis sur sa porte,

335   Et lors pour l'accoster avec quelque raison

Je lui vins demander si près de sa maison

Il ne demeurait point un nommé Périandre.

Ce qu'enfin ne pouvant aucunement m'apprendre,

Je changeai de discours et comme tout surpris

340   Je la remerciai du soin qu'elle avait pris,

Lors elle me répond. Mais avec un langage

Qui m'obligea d'abord d'en dire davantage.

Car pour le faire court, je lui dis mon dessein

Je reconnus l'ardeur qu'elle avait dans le sein.

345   Elle-même m'apprit son funeste Hyménée

Me promit de la voir la première journée,

Où n'ayant point manqué j'appris que son époux

Était d'un naturel et barbare et jaloux,

Et que le lendemain cet homme tout sauvage

350   L'emmenait pour longtemps vivre dans son village.

ANSELME.

Bref.

FRANCION.

Après cent discours elle me dit adieu

Et me pria surtout de venir en ce lieu

Mais si bien déguisé qu'on ne me put connaître.

ANSELME.

Voilà qui va fort bien. Mais que vois-je paraître.

FRANCION.

355   C'est l'hôtesse qui vient la serviette à la main.

SCÈNE VII.
Francion, Anselme, L'Hôtesse.

L'HOTESSE.

Le déjeuner est prêt.

ANSELME.

Aurons-nous de bon vin.

L'HOTESSE.

Oui Monsieur, le meilleur de toute la contrée.

ANSELME.

Qu'avez-vous, préparés.

L'HOTESSE.

Vous aurez pour l'entrée

Un dindon, deux perdrix, avec un gras chapon.

ANSELME.

360   Mais vous ne parlez point de membre de mouton.

N'en avez-vous pas mis.

L'HOTESSE.

Non.

ANSELME.

Mettez-en de grâce

Avec un aloyau des plus gras de sa race.

L'HOTESSE.

Nous n'avons qu'un mouton que l'on vient d'égorger

Il est encor tout chaud.

ANSELME.

Qu'on m'en donne à manger.

L'HOTESSE.

365   Mais il sera bien dur.

ANSELME.

  Je le trouverai tendre

Donnez ne feignez point, je ne saurais attendre.

L'HOTESSE.

Monsieur vous vous moquez.

ANSELME.

Non Madame j'en veux.

L'HOTESSE.

Ce que j'ai préparé suffira pour vous deux

Et puis un tel manger n'est pas trop délectable.

ANSELME.

370   N'importe mettez-en, je mangerais le Diable,

Quoi qu'il en soit mes dents ne s'en casseront point

Et je n'en ferai point élargir mon pourpoint,

J'ai le ventre plus creux qu'une basse de viole

J'ai dedans plus de vents que n'en retient Éole

375   Et...

FRANCION.

  Finis ces discours dont tu nous étourdis

Ah ! Dieux les beaux tétons qu'ils sont bien rebondis.

Quoi qu'il puisse arriver il faut que je les baise.

L'HOTESSE.

Oui vraiment il le faut, vous parlez à votre aise.

Arrêtez-vous ? Aga.   [ 9 Aga : Interjection admirative.[F]]

ANSELME.

Que ce plaisir m'est doux

380   Il faut recommencer.

L'HOTESSE.

  Là Monsieur tenez-vous.

Vous n'êtes pas boucher pour tant tâter la viande.

FRANCION.

Non mais je l'aime bien.

ANSELME.

La petite friande

Monsieur sortons d'ici, car tout se refroidit.

FRANCION.

Allons je le veux bien.

ANSELME.

Faites ce que j'ai dit.

L'HOTESSE.

385   Bien, mais je vais toujours faire mettre sur table.

FRANCION.

Anselme qu'elle est belle.

L'HOTESSE.

Ah ! Dieux qu'elle est aimable.

ACTE II

SCÈNE I.
L'Hôtesse, La Servante.

L'HOTESSE.

Les as-tu vus sortir ont-ils changé d'habits.

LA SERVANTE.

Oui Madame il est vrai comme je vous le dis.

L'HOTESSE.

Ils ont quelque dessein que je ne puis connaître

390   Mais d'où les as-tu vus.

LA SERVANTE.

  J'étais à la fenêtre.

L'HOTESSE.

Quel chemin tiennent-ils.

LA SERVANTE.

Ils vont vers le château

Et marchent doucement le nez dans le manteau,

Mais Madame en tout cas vous avez de bons gages

Leurs chevaux leurs habits, et tout leurs équipages,

395   Valent bien pour le moins ce qu'ils ont dépensé.

L'HOTESSE.

Je n'estime rien moins que ce qu'ils ont laissé

Et si tu connaissais. Mais cachons notre faute.

LA SERVANTE.

Madame je vois bien que vous aimez notre hôte.

L'HOTESSE.

Il est vrai.

LA SERVANTE.

Mais au moins laissez-moi son valet.

L'HOTESSE.

400   Va ne te moque point, le parti n'est pas laid

N'est-il pas en bon point ? N'a-t-il pas bonne mine.

LA SERVANTE.

Et principalement dedans une cuisine.

C'est là qu'il sait paraître avec un grand éclat,

Et qu'il sait nettoyer adroitement un plat

405   Jamais je n'en ai vu qui lui soit comparable.

Il a mangé lui seul tous les mets de la table,

Et pout tout dire en fin il a tant bu de vin,

Que celui qui servait en a mal à la main.

L'HOTESSE.

Mais tu l'aimes pourtant, quoi que tu veuilles dire.

LA SERVANTE.

410   Ma foi c'est un galant, il a le mot pour rire.

Et je fais tant d'état de sa joyeuse humeur

Que je l'aime.

L'HOTESSE.

Ah ! Vraiment tu lui fais trop d'honneur

Et sitôt qu'il viendra dans cette hôtellerie

Je lui ferai savoir.

LA SERVANTE.

Madame je vous en prie

415   Vous me ferez plaisir.

L'HOTESSE.

  Au moins nous en rirons,

Mais pour moi je ne sais ce que nous résoudrons.

LA SERVANTE.

Madame commandez, je vous suis toute acquise.

L'HOTESSE.

Viens je te conterai quelle est mon entreprise.

SCÈNE II.
Valantin, Francion, Anselme, en habits d'Opérateur.

VALANTIN.

Oui, demeurez mon maître, en toute liberté.

FRANCION.

420   Vous m'obligez beaucoup sans l'avoir mérité.

VALANTIN.

Je ferais plus pour vous si je le pouvais faire.

FRANCION.

Comment après cela puis-je vous satisfaire.

VALANTIN.

Si vous voulez vous mettre au rang de mes amis

Faites-moi le récit que vous m'avez promis.

FRANCION.

425   Monsieur, je vous dirai, s'il vous plaît de m'entendre

Que le désir de voir aussi bien que d'apprendre,

Me fit abandonner dès l'âge de quinze ans

Le lieu de ma naissance et mes plus chers parents,

D'abord cette Province en merveille féconde

430   L'honneur de l'univers la maîtresse du monde,

L'Italie en un mot par des secrets appas

Attira puissamment et mon coeur et mes pas,

Et je me disposais pour y passer ma vie

Lorsqu'un nouveau dessein m'en fit perdre l'envie,

435   Je quittai donc porté d'un désir curieux

Ce climat si charmant et si délicieux,

Ensuite m'étant mis sur un vaisseau de Gênes,

J'arrivai sans péril et sans beaucoup de peines,

Sur les côtes d'Espagne où l'Èbre si fameux

440   Rend tribut à la mer de ses flots écumeux,

Je ne demeurai guère en cette ingrate terre

Pour aller visiter l'agréable Angleterre,

La guerrière Hollande, et ces champs que le cours

Du Renommé Danube engraisse tous les jours.

ANSELME.

445   Qu'il est judicieux, qu'il a bonne mémoire

Qu'il ment bien à propos et qu'il en fait accroire,

Puissé-je devenir un célèbre mâtin   [ 10 Mâtin : Espèce de chien de garde. [FC]]

S'il a jamais passé Vaugirard ou Pantin.

FRANCION.

Assez près de sa source.

ANSELME.

Où les ânes vont boire.

FRANCION.

450   S'élève une forêt aussi vieille que noire

Et qui servait d'asile aux antiques Germains

Quand ils étaient pressés par les soldats Romains,

Là dedans loin du bruit et de l'inquiétude

Un vieillard allemand s'appliquait à l'étude

455   Et sans être jaloux du bonheur des Césars

Occupait son esprit à cultiver les arts,

Tout ce qui voit le jour tout ce qui prend naissance

Tombait évidemment dessous sa connaissance,

Il savait la vertu des moindres végétaux

460   Et discourait des mieux du pouvoir des métaux,

Il était bien versé dedans l'Astrologie

Et pratiquait souvent cette honnête Magie.

Qui peut sans offenser le souverain des Dieux

Étonner la Nature et charmer tous les yeux.

ANSELME.

465   Monsieur vous oublier le plus considérable

Car il jetait les dés d'une adresse admirable,

Attaquait un jambon d'un effort plus qu'humain

Et vidait tout d'un trait quatre pintes de vin.

FRANCION.

Surtout il excellait dedans la médecine

470   Cette profession éminente et divine,

Qui maintient la santé dans les plus faibles corps

Et nous défend si bien contre le Dieu des morts,

Il savait mieux qu'aucun quelle herbe est abstersive

Quelle ouvre les conduits quelle est dessiccative

475   Quelle par sa chaleur mûrit les crudités

Quelle dissout le flegme, et les viscosités

Quelle purge le sang, quelle chasse la bile

Quelle astreint ou digère, et quelle désopile,

Et sans rien observer que l'urine et le pouls

480   Découvrait tous les maux qui s'attachent à nous,

Il guérissait la fièvre intermittente hectique   [ 11 Hectique : Terme de Medecine. C'est une épithete qui se donne à une sorte de fievre qui est presque incurable. [F]]

Ainsi que l'éphémère et la symptomatique.

Par le moyen d'une eau très agréable au goût

Bénigne en ses effets et de fort peu de coût,

485   Il soulageait bientôt la prompte apoplexie

L'incube dangereux la triste épilepsie,   [ 12 Incube : est aussi une maladie qui est causée d'une oppression d'estomac si grande, qu'on ne peut respirer ni parler. [F]]

Mais surtout il avait des secrets de haut prix

Pour combattre le mal que l'on prend chez Cypris.   [ 13 Cypris : Qui signifie proprement une femme de Cypre, mais qui ne se dit que de Vénus, à qui cette Isle étoit consacrée. [T]]

ANSELME.

Monsieur vous en parlez et par expérience

490   Il exerça sur vous ses secrets d'importance,

Je crois bien que sans lui vous eussiez eu besoin

D'aller jusqu'en Syrie et peut-être plus loin.

FRANCION.

Il composait d'un baume à fermer les blessures,

D'un onguent souverain pour toutes les brûlures,

495   D'un emplâtre gommeux à mettre sur le sein

Et d'un savon musqué pour nettoyer la main.

ANSELME.

Surtout il entendait la physionomie

Il se mêlait aussi de souffler l'Alchimie

Et quand on lui donnait un malheureux douzain   [ 14 Douzain : Monnaie de cuivre avec quelque alliage d'argent valant un sou, ou douze deniers tournois. [T]]

500   Il devinait des mieux en regardant la main,

Il fixait le mercure en disant trois paroles

Et même fabriquait des mauvaises pistoles,

Il voulut m'enseigner ce métier merveilleux.

Mais je lui remontrai qu'il était périlleux

505   Que quiconque l'exerce est sujet à la corde

Et que pour lui les lois sont sans miséricorde.

FRANCION.

Ne veux-tu pas te taire insolent effronté.

ANSELME.

On qualifie ainsi qui dit la vérité.

VALANTIN.

Ô Dieux ! Le rare esprit.

FRANCION.

Cet homme vénérable

510   Employant à m'instruire un soin incomparable,

Je devins si savant en moins de quinze mois

Que je l'égalais bien, si je ne le passais,

Après qu'il m'eût montré sa doctrine profonde

Je sortis de chez lui pour courir tout le monde,

515   Et contenter mes yeux de tant d'objets divers

Qu'en supporte la terre, et qu'enfermaient les mers,

J'aurais trop de sujet pour emplir cent volumes

Si je voulais parler des forces des Coutumes,

De l'ordre Politique, et des Religions

520   Que tiennent aujourd'hui toutes les Nations,

Il suffit que j'ai vu des montagnes brûlantes

Des abîmes sans fonds, et des Îles flottantes,

Que je me suis trouvé mais non pas sans travaux

Chez des peuples polis et des peuples brutaux,

525   Que j'ai senti l'ardeur qui déserte l'Afrique

Enduré les hivers qui sont sous l'Antarctique,

Et fait plus de chemin que ce fameux vaisseau

Dessus qui Magellan tourna la terre et l'eau.

ANSELME.

Quoi qu'il raconte ici de son rare mérite

530   Il n'a jamais rien fait qu'écumer la marmite,

Que garder les tisons, et battre le pavé.

FRANCION.

Il n'est point de secrets que je n'aie éprouvés

Mais pour tirer du fruit de mes fâcheux voyages,

Je conférai longtemps en Perse avec les Mages

535   Dans l'Inde Orientale avec les Braquemanes

Et dans la basse Asie avec les Talismanes,

Je fis en mille endroits des cures fort célèbres

Au Prince de Congo je remis les Vertèbres,

Je conservai la vue au Roi de Cananor

540   J'ôtai la sciatique au superbe Mogor,

Je pansai le Négus d'un ulcère incurable,   [ 15 Ulcère : Dans le XVIIe siècle, l'usage hésitait sur le genre de ce mot. M. Chapelain condamne ceux de la cour qui ont fait ulcère féminin ; il est masculin, VAUGEL. Rem. not. Th. Corn. t. II, p. 615, dans POUGENS. [L]]

Et guéris le grand Kan, d'un abcès incroyable,

Enfin je débitai mes remèdes puissants

En la splendide Cour du Sophi des Persans.   [ 16 Sophi : Nom qu'on donnait autrefois dans l'Occident au schah de Perse. [L]]

ANSELME, bas.

545   Il me souvient encore que depuis dans Mycènes

Il guérit un pourceau d'une grande migraine,

Qu'il pansa pour le moins dix chevaux du farcin   [ 17 Farcin : Maladie des chevaux, ou des boeufs. Le farcin se gagne aisément, et est une vraie peste pour les chevaux. [F]]

Et qu'il remit aussi la cuisse d'un poussin.

FRANCION.

Lors que le Grand Seigneur assiégeait en personne

550   Sur l'Euphrate campé, la forte Babylone,

Il advint par malheur qu'un boulet de canon

Frappa son Grand Vizir au-dessous du sternon.   [ 18 Sternon : Terme de Medecine. Le devant de la poitrine ou du thorax, où aboutissent les côtes. [F] On écrit maintenant Sternum.]

Chacun le croyait mort, on voyait ses entrailles

Et on lui préparait de belles funérailles.

555   Lorsque je le frottai de mon baume excellent

Tout à l'heure son mal devint moins violent,

Le quatrième jour il visita l'armée

Qui fut par ce spectacle au dernier point charmée,

Et confessa tout haut que mon médicament

560   Opérait sur les corps miraculeusement.

VALANTIN.

Vous méritez encor de plus grandes louanges

Je crois que votre esprit tient de celui des Anges,

Et que les justes Dieux vous ont conduit ici

Pour alléger ma peine et finir mon souci.

565   Mais Laurette s'approche ô venue importune

Pouvait-il m'arriver une pire infortune.

FRANCION.

C'est elle je la vois cet objet nonpareil

Qui m'éblouit les yeux comme un autre soleil,

Que de divins appas, que d'adorables choses

570   Que d'extrêmes beautés que de lys et de roses

Toi qui mis autrefois son portrait dans mon sein

Amour fais prospérer mon généreux dessein.

SCÈNE III.
Valantin, Francion, Anselme, Laurette.

VALANTIN.

Madame venez voir un homme incomparable.

FRANCION.

Ah Monsieur je n'ai rien qui soit considérable

575   Si ce n'est le désir que j'ai de vous servir

Et cela m'est un bien qu'on ne me peut ravir.

LAURETTE.

Puisque vous l'estimez il est digne de gloire

Je crois qu'il vaut beaucoup.

VALANTIN.

Vous le pouvez bien croire.

FRANCION.

Si cet homme me loue au lieu de me haïr

580   Est-il rien désormais qui me puisse trahir.

VALANTIN.

Je lui viens maintenant d'octroyer la puissance

De débiter ici ses secrets d'importance,

Et d'y faire deux mois un honnête trafic

Qui ne saurait tourner qu'au profit de public.

FRANCION.

585   Si mes secrets dans peu ne trouvent point de bornes

Nous verrons sur ton front une forêt de cornes.

LAURETTE.

Mais encore qu'a-t-il donc.

VALANTIN.

Des secrets sans égaux

Pour guérir promptement toutes sortes de maux,

Il est des plus savants qui soient dedans la France.

590   Il sait parler de tout avec expérience,

Et vient si bien à bout de ce qu'il entreprend

Qu'il se fait admirer du plus indifférent,

Il a vu les pays les plus déserts du monde

Et bref son éloquence est tellement féconde

595   Que lorsqu'il m'a conté le chemin qu'il a fait.

J'ai demeuré ravi surpris et satisfait.

LAURETTE.

Il est donc Médecin.

ANSELME.

N'en soyez plus en peine

Madame il est Docteur de la Samaritaine.

LAURETTE.

Et par conséquent donc grand arracheur de dents.

FRANCION.

600   Oui Madame, et j'en ai plus de cent là-dedans,

Qui sont d'une grosseur toute prodigieuse.

LAURETTE.

De grâce montrez-les.

FRANCION.

La chose est curieuse

Et bien digne de voir tant pour sa rareté

Comme pour faire foi de ma dextérité,

605   J'ai tout seul le secret de les tirer sans peine

Tous les autres n'en font qu'une promesse vaine.

Et l'on sait qu'à Paris Carméline et du Pont

Ne tiennent que de moi la science qu'ils ont.

Mais voyez s'il vous plaît.

LAURETTE.

Ah ! Dieux quelle abondance.

FRANCION.

610   Jugez après cela de mon expérience.

LAURETTE.

Mais qu'est cela dedans.

FRANCION.

D'un jus fort précieux

Pour conserver la vue et nettoyer les yeux.

LAURETTE.

Et là-dedans encor.

FRANCION.

Non c'est d'une pommade

Qui peut rendre charmant le teint du plus malade.

LAURETTE.

615   Ici dedans Monsieur.

FRANCION.

  Ce sont quelques senteurs.

LAURETTE.

Là.

FRANCION.

D'une eau pour ôter les tâches de rousseurs.

LAURETTE.

Et dedans ce papier.

FRANCION.

Ce sont quelques tablettes.

LAURETTE.

Et ceci dites-moi.

FRANCION.

Ce sont des savonnettes

Qui sont pour nettoyer et pour blanchir la main.

LAURETTE.

620   Et là.

FRANCION.

  C'est d'une poudre à mettre dans le vin.

LAURETTE.

Ici.

FRANCION.

D'un onguent vert qu'on met sur les brûlures.

LAURETTE.

En ce coin.

FRANCION.

C'est d'un baume à fermer les blessures.

LAURETTE.

Et là.

FRANCION.

C'est de la poudre à faire éternuer.

LAURETTE.

Là.

FRANCION.

C'est du vif argent.

ANSELME.

Propre à faire suer.

LAURETTE.

625   Et dedans ce milieu.

FRANCION.

  Des essences de Rome.

LAURETTE.

Et là-dessous Monsieur.

FRANCION.

Des chapelets de baume.

LAURETTE.

Et ces petits carrés dites-moi ce que c'est.

FRANCION.

Ce sont des muscadins prenez-en s'il vous plaît

Ils donnent une odeur agréable à la bouche.

LAURETTE.

630   Combien les vendez-vous.

FRANCION.

  Qu'aucun soin ne vous touche.

VALANTIN.

Mais je vais commander qu'on dresse le repas.

Mon maître demeurez je reviens de ce pas,

Je veux que nous dînions aujourd'hui tous ensemble.

FRANCION.

Bien Monsieur je ferai tout ce que bon vous semble.

SCÈNE IV.
Laurette, Francion, Anselme.

FRANCION.

635   Maintenant que je suis sans nul empêchement

Madame dites-moi pour parler librement

S'il ne vous souvient point d'avoir vu mon visage.

LAURETTE.

Mais vous à quel propos me tenir ce langage.

FRANCION.

Madame c'est afin de vous faire savoir

640   Que je ne viens ici qu'afin de vous y voir,

Que si vous me blâmer d'avoir eu trop d'audace

C'est de vous seulement que j'implore ma grâce,

Songez qu'en ce péché que vous avez causé

Je ne suis criminel que pour avoir osé,

645   Et que vous ne sauriez accuser ma présence

Sans accuser aussi votre peu de constance.

LAURETTE.

Je ne vous connais point.

FRANCION.

Voyez, voyez mes yeux.

Et peut être à la fin vous me connaîtrez mieux

Observez mes regards et leur secrète flamme

650   Vous pourra témoigner celle que j'ai dans l'âme

Et vous fera savoir qu'en cet heureux moment,

Que mon amour paraît sous mon déguisement.

LAURETTE.

Oui je vous reconnais, plus je le considère.

FRANCION.

Je suis.

LAURETTE.

Qui.

FRANCION.

Francion.

LAURETTE.

Ah ! Dieux se peut-il faire

655   Oui, c'est toi que je vois paraître dans ces lieux

Cher auteur de mes feux.

FRANCION.

Beau chef-d'oeuvre des Cieux

Ah ! Je meurs de plaisir.

LAURETTE.

Ah ! Je pâme de joie

Rendons grâce à l'amour du bien qu'il nous envoie.

FRANCION.

Mais après tout mon amour, vous m'avez méconnu.

LAURETTE.

660   Pour trop penser à vous cela m'est advenu

Car mon âme employée à garder votre image

N'assistait point mes yeux pour voir votre visage.

FRANCION.

Ah ! Ne me flattez point.

LAURETTE.

Je dis la vérité.

ANSELME.

Monsieur retenez-vous dans cette extrémité

665   Ne vous échauffez pas craignez la pleurésie,

Et modérez l'ardeur dans votre âme est saisie.

Ou si vous désirez aller au monument

Léguez-moi tous vos biens, faites un testament.

FRANCION.

Mais Dieux quelqu'un s'approche.

ANSELME.

Ah !

LAURETTE.

C'est ma Catherine.

FRANCION.

670   Qu'as-tu ?

ANSELME.

  Je suis blessé par l'enfant de Cyprine.

Ou plutôt par cet oeil vrai soleil éclatant.

SCÈNE V.
Laurette, Francion, Anselme, Catherine.

LAURETTE.

Que viens-tu dire ici.

CATHERINE.

Que Monsieur vous attend,

[Le dîner est servi.]   [ 19 Il semble qu'ici il manque un demi vers, car il y a une virgule à la fin du vers précédent et le demi vers suivant qui contient la rime est décalé. Nous proposons : ]

LAURETTE.

Allons sans plus attendre.

ANSELME, à Catherine.

Ah ! Mon coeur je suis cuit, je n'ai pu m'en défendre,

675   Il me faut avouer captif de ta beauté,

Adieu grands Cabarets, adieu ma liberté

Je ne veux plus chérir que ces illustres charmes

Et je quitte le vin pour l'usage des larmes.

CATHERINE.

Si vous voulez parler expliquez-vous donc mieux.

ANSELME.

680   Je dis que je suis pris à la glu de tes yeux.

CATHERINE.

Par ce galimatias que me voulez-vous dire.

ANSELME.

Que vous m'avez charmé.

CATHERINE.

Voire.

ANSELME.

Il n'en faut point rire.

CATHERINE.

Vous m'obligez par trop de me vouloir du bien :

Mais ce bonheur est tel que je n'en croirai rien.

ANSELME.

685   Ma chère dulcinée ah tu le peux bien croire

Si je ne te chéris que je meure sans boire,

Et que mon estomac se remplisse de vent

Au lieu des bons morceaux qu'il reçoit si souvent.

CATHERINE.

Après un tel serment je vous tiens véritable.

ANSELME.

690   Mais allons donc dîner.

CATHERINE, bas.

  Entretien délectable

Ce fou me prend pour fille et se méprend au point

De n'estimer en moi que ce que je n'ai point.

ANSELME, bas.

Elle croit que j'en tiens mais elle est bien trompée.

En pensant m'attraper elle s'est attrapée,

695   Puisque je ne me sers de cette invention

Qu'afin de m'informer de son intention.

Que pour la détourner de découvrir mon maître,

Et pour lui mieux cacher tout ce qu'il en peut être,

Amour je ne suis point au rang de tes vaincus.

700   Et je ne tiens de loi que de celle de Bacchus.

ACTE III

SCÈNE I.
Valantin, Francion, Anselme.

FRANCION.

Découvrez-moi Monsieur avec toute assurance

En quoi vous désirez d'employer ma science,

Et je vous ferai voir avec des prompts effets

Que je sais m'acquitter des biens que l'on m'a faits.

VALANTIN.

705   Dois-je ou ne dois-je pas lui dire ma faiblesse.

FRANCION.

De grâce apprenez-moi quelle douleur vous presse

Je ne puis autrement vous donner de secours.

VALANTIN.

Bientôt sa violence abrégera mes jours.

FRANCION.

Montrez-vous plus constant ne perdez point courage

710   Votre pouls va fort bien vous avez bon visage,

Vous n'êtes pas si mal que vous imaginez

Et c'est hors de propos que vous vous étonnez.

VALANTIN.

Quand je pense parler de l'ennui qui me touche.

La honte me retient et me ferme la bouche,

715   Je demeure confus et je souhaiterais

De n'avoir jamais eu l'usage de la voix.

FRANCION.

Si vous voulez guérir bannissez cette honte

Il n'est point d'accident qu'un grand coeur ne surmonte,

Un homme généreux n'est jamais abattu

720   Et ce sont ses malheurs qui font voir sa vertu.

VALANTIN.

Faisons donc un effort puisqu'il faut que je die

Pour avoir guérison quelle est ma maladie.

ANSELME.

Qu'il se fait bien prier, qu'il fait bien le discret

Le vieux dogue est atteint de quelque mal secret,

725   Pour avoir visiter les lieux où l'on exerce

D'amour et de Vénus l'agréable commerce,

Pour moi je fais la nique à tous les jeux d'amour

Et ce n'est qu'au bon vin à qui je fais la cour.

FRANCION.

Monsieur encor un coup dissipez cette crainte.

730   Qui vous donne la gêne et vous tient en contrainte

Si votre mal est tel qu'on le doive celer

J'ai le don de me taire et de dissimuler.

VALANTIN.

Mon Maître, vous saurez que les yeux de Laurette,

Firent naître en mon sein une flamme secrète,

735   Et qu'insensiblement cette jeune beauté

S'acquit un grand pouvoir dessus ma volonté

Conduit par mon amour je l'allai voir chez elle

Mais jusqu'au dernier point je la trouvai rebelle.

En vain je l'entretins de mon affection

740   Car je ne peux gagner son inclination,

Hors d'espoir de fléchir son courage sévère

J'employai mes efforts pour m'acquérir sa mère,

Elle dont l'avarice était l'âme et le dieu

Qui connaissait fort bien que j'étais de bon lieu,   [ 20 Bon lieu : Bon lieu, la bonne société, la société opulente. [L]]

745   Qui savait mes moyens et l'âge de sa fille

Me prit pour le support de toute sa famille

Bref étant accordé notre hymen s'accomplit

Et pour le consommer on nous met dans le lit,

Là cette belle attend avec impatience

750   De faire une agréable et douce expérience,

Des innocents transports et des chastes plaisirs

Dont les nouveaux époux contentent leurs désirs,

Mais je suis auprès d'elle aussi froid qu'une souche

En vain sa belle main me caresse et me touche,

755   En vain par ses baisers elle croit m'émouvoir

En cette occasion ils manquent de pouvoir.

ANSELME.

Monsieur permettez-moi d'occuper votre place,

Lors puissé-je mourir si je ne la terrasse

Et si je ne lui montre en ce même moment

760   Qu'en la guerre d'amour j'attaque vaillamment.

FRANCION.

Taisez-vous.

VALANTIN.

Un dépit me saisit le courage

Je peste contre moi, je déteste j'enrage,

J'accuse le destin la nature et les Dieux

Et je prends à partie et la terre et les Cieux.

765   Aux premières clartés de l'aurore naissante

Laurette sort du lit toute triste et pleurante,

Une extrême colère éclate sur son front

Et me fait justement redouter un affront.

ANSELME.

Si l'on peut du discours et des traits du visage

770   Tirer de l'avenir un assuré présage

Ce vieillard portera dessous ses cheveux blancs

Plus de corne qu'un boeuf, ou qu'un Cerf de sept ans.

VALANTIN.

Ensuite j'ai tenté toute chose possible

Pour ranimer mon corps et le rendre sensible,

775   Je n'ai presque mangé que des culs d'artichauts

Que des myrabolans qui sont bien aussi chauds,   [ 21 Myrabolan : est aussi une espece de prunes semblables en figure à des dattes d'Egypte, qui fortifient et resserrent. [F]]

J'ai pris la cantharide et la verte pistache   [ 22 Cantharide : Espèce de mouche venimeuse. [Acad 1762] Réduit en poudre la cantharide était utilisé autrefois comme aphrodisiaque.]

Sans que mon mal pourtant en ait de relâche.

J'ai bien souvent usé de graisse de sanglier,

780   De présure de lièvre et d'huile de laurier.

J'ai pris huit jours durant en formes de pilules

D'un renard amoureux les tendres testicules,

Et j'ai bu mille fois de la décoction

Desguine de nepite, et de satyrion,   [ 23 Satyrion : Plante qui est une espèce d'orchis, dont les feuilles sont larges, grasses, presque semblables à celles du lis. [T]]

785   Mais mon mal est si grand que le meilleur remède

N'a pu m'en délivrer ni me donner de l'aide

Et si votre savoir ne me peut secourir

Je suis hors de dessein et d'espoir de guérir.

FRANCION.

Monsieur en vérité vous êtes fort à plaindre

790   Car pour ne point mentir et pour ne vous rien feindre,

Les remèdes humains ne peuvent soulager

Le mal de qui les Dieux vous veuillent affliger.

VALANTIN.

Ô Malheur sans pareil, ô sentence mortelle.

ANSELME.

Agréable entretien.

VALANTIN.

Si ma disgrâce est telle

795   Je vais pour avancer l'heure de mon trépas ;

Du sommet de ce roc m'élancer jusqu'en bas

Je vais dès cet instant la tête la première

Me jeter dans ce gouffre ou dans cette rivière.

Mais vous qui pratiquez tant de secrets divers

800   Vous à qui la nature et les Cieux sont ouverts,

Je vous prie à genoux par l'illustre écarlate   [ 24 Écarlate : Les Cardinaux, les Présidens, les Conseillers sont vêtus d'écarlate. [L]]

Du fameux Galien, et du grand Hippocrate,

Et par cent écus d'or qui seront votre prix

D'apaiser le tourment qui trouble mes esprits.

ANSELME.

805   Monsieur donnez-les-moi, n'en soyez plus en peine

Je guéris votre mal en moins d'une semaine.

Mon maître ne sait pas ce secret comme moi

Ce n'est qu'un ignorant.

VALANTIN.

Qu'il est plaisant.

FRANCION.

Tais-toi,

Finissez votre plainte et tarissez vos larmes,

810   Je vous assisterai par le pouvoir des charmes

Oui, vous en guérirez si vous avez le coeur

D'affronter les Démons et de vaincre la peur.

Mais sans vous amusez de des discours frivoles

Les effets dedans peu prouveront mes paroles,

815   Puisque tout est possible aux savants comme moi.

VALANTIN.

Ne m'en assurez plus mon maître je vous crois.

FRANCION.

Quand je l'ai commandé l'on brûle sous l'Arctique

Et l'on tremble de froid sous la ligne écliptique,   [ 25 Écliptique : Terme d'astronomie ancienne. Orbite que le soleil paraît décrire annuellement autour de la terre. [L]]

Le clair astre du jour se lève en Occident

820   Perd toute sa lumière et cesse d'être ardent,

Sans crainte et sans danger l'on marche dessus l'onde,

La terre se va mettre hors du centre du monde,

Le feu n'est plus subtil, l'air produit des poissons

Et le sein de Neptune est couvert de moissons,

825   Je fais d'une vallée une haute montagne

Et d'un mont orgueilleux une rase campagne,

J'arrache d'un seul mot les étoiles des Cieux

Et je suis obéi des Démons et des Dieux,

Mais pour vous témoigner que je suis véritable

830   Je vais vous raconter une histoire notable,

Qui vous fera savoir qu'il n'est rien ici-bas

Qui puisse résister quand je ne le veux pas.

Comme nous traversions l'Empire du Mexique

Je vis à l'impourvu la femme du Cacique   [ 27 Cacique : C'est le nom général que les Espagnols ont donné à tous les Princes, Seigneurs, et petits Rois de toutes les terres de l'Amérique. [F]]  [ 26 Impourvu : Terme vieilli. Non prévu. [L]]

835   Et je conçus pour elle un feu si violent

Que celui du Vésuve est beaucoup moins brûlant,

De toutes les beautés c'était le prototype

Et la mer est plus calme à l'endroit de l'Euripe,   [ 28 Euripe : Détroit de mer entre la Béotie et l'Ile d'Euboée, ou Nègrepont, où les courans sont si violents, qu'on dit que la mer y flue et reflue sept fois par jour. [T]]

Que n'était mon esprit lorsque son oeil divin

840   Porta le trait d'amour jusqu'au fond de mon sein.

Je vous dirais plutôt le nombre des areines

Qui flottent sur les bords des marinières pleines,

Et le nombre des pleurs que versent les amants

Que de vous raconter celui de mes tourments,

845   Je devins tout pensif et tout mélancolique

Je parus aussi sec qu'un mort ou qu'un étique,

Sans m'anatomiser on eût compté mes Os

Et de nuit et de jour je vivais sans repos,

Mais lassé de pousser des soupirs et des larmes.

850   Enfin je fus contraint de courir à mes charmes,

Et ce divin objet d'amour et de beauté

Perdit en moins d'un jour toute sa cruauté,

Par leur secret pouvoir elle finit ma peine

Elle fut mon esclave au lieu d'être ma Reine,

855   Et quand j'en eus tiré ce que je désirais

Je croyais la quitter comme je l'espérais,

Mais elle abandonna le Sceptre et la Couronne

Pour jouir de ma vue et servir ma personne,

Elle me voulut suivre et quittant ses habits

860   Courut avecque moi les plus lointains pays,

Suivi de cette belle et charmante compagne

J'exerçai ma science en la nouvelle Espagne,

Province en mille endroits pleine de mines d'or,

Et dont chaque habitant possède un grand trésor,

865   Ensuite je passai dans la Californie

Delà dans la Floride, et dans la Virginie,

Et voulant retourner en ces aimables lieux,

Où je vis en naissant la lumière des Cieux,

Je me mis sur la mer mais quittant le rivage

870   Le Ciel nous menaça d'un violent orage,

Un soudain tourbillon s'élève dessus l'eau

Et jusqu'en Danemark emporta mon vaisseau,

J'allai de ce pays dedans la Moscovie

Après je visitai la Cour de Cracovie,

875   Celle de l'Archiduc et de ce grand Seigneur

Qui remplit quand il veut l'Europe de frayeur,

Partout où je passais cette amante idolâtre

Sans songer à son rang montait sur mon Théâtre,

Et sans aucun dessein ses beautés enchantaient

880   Et le coeur et les yeux de ceux qui m'écoutaient,

Plus que je ne voulais j'avais de la pratique

Chacun de tous côtés courait à ma boutique,

Et je débitais seul plus de médicaments

Que cent Opérateurs, et que cent Charlatans,

885   Une fois le Sultan la vit dedans Byzance

Aussitôt il l'aima, mais avec véhémence,

Pour apaiser sa flamme il la voulut avoir

Et pour la conserver je manquai de pouvoir,

Le cruel me l'ôta de puissance absolue

890   Et causa son trépas en l'ôtant de ma vue.

ANSELME.

Mon Maître dites tout, et confessez ici

Que ses filles d'honneur la suivirent aussi,

Et que les doux attraits qu'on voit en mon visage

Firent naître en leurs coeurs et l'amour et la rage,

895   Qu'après m'avoir cent fois supplié vainement

À la fin la rigueur les mit au monument,

Jamais vous le savez je ne leur voulus plaire

Car elles n'avaient rien qui me pût satisfaire,

Moi qui suis délicat et qui ne puis aimer

900   Que les grandes beautés qui peuvent me charmer.

FRANCION.

Après avoir charmé cette puissante Reine

Et fait naître l'amour au milieu de la haine,

Quelque sort votre mal vous pouvez bien songer

Que puisque je le veux je le puis soulager.

VALANTIN.

905   Mon maître dites-moi ce qu'il faut que je fasse

J'aurai plus qu'il ne faut d'assurance et d'audace.

FRANCION.

Trouvez-vous seulement dans ce bois écarté

Des habitants d'ici rarement fréquenté,

Mais que nul ne vous suive et ne vous accompagne.

VALANTIN.

910   Je veux faire semblant d'aller à la campagne.

Car ma femme croirait qu'elle vient à propos

Tâchons de l'abuser ma Laurette deux mots.

SCÈNE II.
Valantin, Francion, Laurette, Anselme.

LAURETTE.

Monsieur que vous plaît-il.

VALANTIN.

Mon unique pensée

Je t'apprends qu'une affaire importante et pressée

915   M'oblige de partir tout promptement d'ici.

LAURETTE.

Dieux que me dites-vous.

VALANTIN.

N'en soit point en souci

Je n'emploierai qu'un jour en ce petit voyage

Veille bien cependant dessus notre ménage.

LAURETTE.

Si l'amour et le Ciel exaucent mes souhaits

920   Tu partiras bientôt, et ne viendras jamais.

FRANCION.

Monsieur attendez-moi dans mon hôtellerie

Je veux parler à vous.

VALANTIN.

Je m'y rends.

FRANCION.

Je vous prie.

LAURETTE.

Au moins auparavant vous recevrez de moi

Cet amoureux baiser pour témoin de ma foi.

VALANTIN.

925   Avant qu'il soit deux jours ainsi que je l'espère

Je t'en ferai goûter qui te pourront mieux plaire,

Et qui par leurs douceurs te paieront doublement

Le temps que près de toi j'ai vécu lâchement.

LAURETTE.

Si près du monument les baisers sont de glace

930   Mais les miens ne le sont qu'alors que je l'embrasse.

Car mon ardeur s'éteint aussitôt qu'il paraît

Et quand il est absent c'est lors qu'elle s'accroît

SCÈNE III.
Laurette, Francion, Anselme.

FRANCION.

Connaissez maintenant comme tout nous seconde,

Puisqu'il laisse en mes mains le plus grand bien du monde.

ANSELME.

935   Monsieur considérez que vous ne tenez rien.

Si vous le possédez et n'en usez pas bien,

Malgré tous vos souhaits l'occasion est chauve

Quand on la croit tenir c'est lors qu'elle se sauve,

C'est pour quoi ménagez ce bonheur et le temps

940   Et quand vous le pouvez rendez vos voeux contents.

FRANCION.

Bien bien, je recevrai l'avis que tu me donnes

Mais de grâce apprends-moi depuis quand tu raisonnes.

ANSELME.

Ne voit-on pas souvent prophétiser les fous.

FRANCION.

Mais mon ange prenant un entretien plus doux

945   Permets pour me combler d'une extrême allégresse.

Que je touche ton sein et le baise sans cesse

Que je pâme en tes bras de plaisirs et d'amour,

Et que tes yeux après me redonnent le jour

Que ma main soit toujours compagne de la tienne

950   Que ta bouche me presse et se joigne à la mienne,

Et bref que ces beaux yeux auteurs de tant de voeux

Aient pour moi des regards comme ils ont eu des feux

Bons Dieux cette blancheur ferait honte à la neige

Mais la puis-je toucher sans faire un sacrilège,

955   Et ce rare trésor qui n'est que pour les Dieux

Pourra-t-il contenter et mes mains et mes yeux

Ah ! Ce sein que je vois n'est qu'un rocher d'albâtre

Et c'est le profaner que d'en être idolâtre,

Mais pour ne point commettre une témérité

960   Je ne veux seulement qu'admirer sa beauté.

LAURETTE.

Mon coeur je suis à toi, mais toutefois n'espère

Que ce que mon honneur me permettra de faire,

J'aime ton entretien, ton aspect est bien doux

Mais non pas jusqu'au point d'offenser mon époux,

965   Son défaut ne pourrait autoriser mon crime

Et tout brutal qu'il est, il faut que je l'estime.

ANSELME.

La finette qu'elle est sait de quelle façon

Il faut donner sujet de mordre à l'hameçon.

FRANCION.

Tiens pour tout assuré que mon âme n'aspire

970   Qu'à la seule vertu que son esprit désire,

Mes feux sont violents mais leur extrémité

Ne recevra des lois que de sa volonté,

Seulement permets-moi que pendant son absence

J'aurai pour quelque temps l'honneur de ta présence.

LAURETTE.

975   C'est ce que je voudrais, mais qu'à mon grand regret

Nous ne saurions avoir au lieu le plus secret

Car on lève le Pont au plus tard dans une heure

Et je suis prisonnière dans ma propre demeure.

FRANCION.

Commandez à vos gens de ne le point lever.

LAURETTE.

980   Ce moyen nous perdrait au lieu de nous sauver

Car ils pourraient juger quelle est notre entreprise,

Puis je craindrais toujours de peur d'être surprise.

FRANCION.

Mais puisque maintenant les fossés sont sans eau

Nous pouvons bien nous voir, et le moyen est beau.

LAURETTE.

985   Comment.

FRANCION.

  En me tendant une échelle de corde

Que je vous enverrai.

LAURETTE.

Bien mon coeur je l'accorde

Mais à condition que tu seras toujours

Vertueux et discret jusque dans tes discours.

FRANCION.

N'en doutez nullement, mais à propos mon âme,

990   Sache que ton époux m'a découvert sa flamme,

Qu'il croit que mon savoir peut ranimer son corps

Qu'il m'a tout raconté ses impuissants efforts

Et que j'ai si bien feint de le tirer de peine

Qu'il se mit dans mes mains toute la nuit prochaine

995   Pour faire des secrets qu'il estime puissants

Afin de réchauffer ses esprits languissants.

LAURETTE.

Comment donc n'est-il pas sorti de ce village.

FRANCION.

Non mon Ange, il m'attend.

LAURETTE.

La ruse.

FRANCION.

Davantage

Il m'a voulu donner quelque cent écus d'or

1000   Pour les erres d'un cent qu'il me promet encor,   [ 29 Erre : (arrhes) C'est un gage qu'on donne pour sûreté de l'entretenement de quelque petit marché qu'on a fait verbalement, et qui est ordinairement une avance d'une partie du prix convenu. [F]]

Si bien que cette nuit pour gagner ce salaire

Il faut que mon valet sache ce qu'il sait faire

Et puis quand il sera près de ce vieux jaloux

Je veux prendre mon temps pour m'approcher de vous.

LAURETTE.

1005   Après un tel discours je n'ai plus rien à craindre

Si ce n'est qu'après tout tu saches trop bien feindre.

FRANCION.

Quand il s'agit de vous j'ose et j'entreprends tout

Et je ne connais rien dont je ne vienne à bout.

ANSELME.

Pour moi je ferais tout quand Bacchus me gouverne.

1010   Mais j'entends pour dompter cent piliers de taverne

Et pour leur faire voir en un combat de vin

Que je suis invincible ayant le verre en main

C'est là mon élément, c'est là que je soupire

Que je vois tous les jours le bonheur où j'aspire.

1015   Et que sans être assis à la table des Dieux

Je goûte du nectar qu'ils boivent dans les Cieux.

SCÈNE IV.
Francion, Anselme.

FRANCION.

Anselme c'est ici qu'il faut faire paraître

Si tu pourras servir adroitement ton maître

Il s'agit aujourd'hui d'abuser un jaloux

1020   De vaincre ce dragon qui se présente à nous,

Et de charmer ses yeux avec tant d'artifice

Qu'il nous rende des voeux pour un mauvais office.

ANSELME.

Quoi Monsieur doutez-vous de ma sincérité.

Ne vous souvient-il plus de ma dextérité,

1025   Et l'amour qui vous tient sous son pouvoir extrême

Vous fait-il oublier que je suis votre Anselme.

FRANCION.

Non.

ANSELME.

Ne parlez donc pas n'ayez souci de rien

Si j'ai si bien commencé je finirai fort bien,

Et quand j'aurai goûté du jus de la bouteille

1030   Tenez pour assuré que je ferai merveilles,

Que je vous servirai comme vous désirez

Et bref que tout ira comme vous l'espérez

Retournons seulement en notre hôtellerie

Apaiser mes boyaux et mon ventre qui crie.

1035   Ah que la faim me cause un tourment sans pareil.

FRANCION.

Mais encor.

ANSELME.

Le souper nous donnera conseil

Lorsque je serai saoul je vaincrai mille obstacles,

J'aurai l'esprit plus vif je ferai des miracles.

Et les vapeurs du vin me montant au cerveau

1040   Rendront mon jugement et plus clair et plus beau.

FRANCION.

Au contraire je crains que le vin t'assoupisse.

ANSELME.

Non non, ne craignez point que je ne réussisse

Il n'est rien qui m'endorme après un bon repas

J'en suis toujours plus gai.

FRANCION.

Je ne t'en réponds pas.

ANSELME.

1045   Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'en semblable occurrence

Vous connaissez ma force et mon expérience,

Si quelqu'un en buvant reste sans jugement

Il montre qu'il n'est pas de mon tempérament,

Allons sans différez et perdez toute crainte.

FRANCION.

1050   Viens.

ANSELME.

  Éteindre la soif dont ma bouche est atteinte.

SCÈNE V.
Petit Jacques, Marsault, Olivier, Catherine.

CATHERINE.

Oui, vous me trouverez à la basse fenêtre,

Je jetterai l'échelle en vous voyant paraître,

Mais surtout ne venez qu'au milieu de la nuit

Et rendez-vous ici sans parole et sans bruit.

PETIT JACQUES.

1055   Par un coup de sifflet tu sauras qui nous sommes.

CATHERINE.

Nous serons aujourd'hui le plus heureux des hommes

Tout rit à nos souhaits, tout seconde nos voeux,

Et nous tenons enfin la fortune aux cheveux.

Car comme je t'ai dit rien ne nous saurait nuire.

1060   Si nous avons le coeur de nous y bien conduire

Le maître en est dehors et ses gens loin de lui

Pour prendre du bon temps dormiront aujourd'hui,

De plus comme sa femme est amoureuse et belle

Nous n'avons pas sujet d'appréhender pour elle,

1065   Son humeur dessus tout estime le repos

Et nous ne pouvons prendre un temps plus à propos

Surtout que ce gaillard soit discret et fidèle.

PETIT JACQUES.

Nous le ferons monter le premier à l'échelle

Afin que pour le moins il nous apporte en bas,

1070   Tout ce que tu prendras.

OLIVIER.

  Je n'y résiste pas

Je vous obéirai de toute ma puissance.

MARSAULT.

Va tu n'en auras pas mauvaise récompense

Tu prendras comme nous une part au butin.

OLIVIER.

Ah ! Dieux à quel malheur me réduit le destin

1075   Pourquoi loin de flatter ces monstres exécrables,

Ne les puis-je punir et traiter en coupable

Mais quoi mon mauvais sort me contraint d'obéir.

PETIT JACQUES.

Que dis-tu là tout bas, nous voudrais-tu trahir.

OLIVIER.

Non Messieurs je songeais à cette heure opportune

1080   Où nous partagerons une égale fortune,

Ah ! Que le temps me dure et que j'ai de désir

De bien récompenser un si lâche loisir,

Et de vous témoigner en mon apprentissage

Que je ne manque point de zèle et de courage.

MARSAULT.

1085   Enfin il s'y résout.

CATHERINE.

  Il est joli garçon.

OLIVIER.

Oui, j'y suis résolu d'une telle façon

Que loin de répugner à suivre votre envie,

Je me meurs du désir de prodiguer ma vie

Et d'agir devant vous par des coups si hardis

1090   Qu'on sache que j'en fais bien plus que je n'en dis.

PETIT JACQUES.

Le voilà comme il faut.

CATHERINE.

L'espoir du gain l'emporte.

OLIVIER.

Dieux que le temps est long que mon ardeur est forte.

PETIT JACQUES.

Doncques en attendant ce moment précieux

Allons-nous-en souper et boire à qui mieux mieux.

MARSAULT.

1095   Le butin de ce soir paiera notre dépense.

CATHERINE.

Allez je vous attends avec impatience.

ACTE IV

SCÈNE I.
Francion, Anselme.

FRANCION.

Enfin la nuit est sombre, et son obscurité,

Plaît bien plus à mes yeux que ne fait sa clarté,

C'est dessous ces brouillards que je verrai ma belle

1100   Que je pourrai sans peur discourir avec elle,

Et guidé de l'amour qui se rend mon vainqueur

J'oserai librement lui découvrir mon coeur.

ANSELME.

Hé bien encor un coup suis-je bien de la sorte

FRANCION.

Oui mais prends garde à toi car il temps qu'il sorte

1105   Il faudra peu de temps pour achever son vin

ANSELME.

Monsieur je veillerais plutôt jusqu'à demain

Si tu ne réussis ainsi que je l'espère,

Je veux passer pour sot et par devant Notaire.

FRANCION.

Parle moins et fais plus.

ANSELME.

N'ayez aucun souci

1110   Si tôt qu'il reviendra je sortirai d'ici.

Et s'il n'est tourmenté plus qu'un matou qu'on berne

Ne permettez jamais que j'aille à la Taverne

FRANCION.

Et bien je le ferai.

ANSELME.

Il n'est point de lutin

Qui puisse mieux que moi sangler ce vieux mâtin

1115   J'ai trop d'inventions, et je crois que les Diables,

Pour punir les damnés n'en ont pas de semblables

Ayez soin seulement.

FRANCION.

Je te rendrai content

Mais je m'en vais trouver mon soleil qui m'attend,

Je ne puis sans mourir différer davantage

1120   Adieu.

ANSELME.

  Mais ce soleil est couvert d'un nuage

Car j'ai beau regarder et je ne le vois point

Ah ! Qu'un homme amoureux est sot au dernier point.

SCÈNE II.

ANSELME, en montrant les étoiles au doigt.

Mais tandis qu'il viendra le Ciel en ce beau voile

S'offre de m'exhiber jusqu'à la moindre étoile

1125   Je vois vers le milieu le vaillant Orion

La pertuisane au poing attaquer le Lion,

Là le bouvier monté dessus le dos de l'Ourse

Alentour de l'essieu fait sa tardive course,

Ici paraît le Signe avec le Violon

1130   Dont se servait jadis mon cousin Apollon,

En ce lieu Cassiopée et la triste Andromède

Du fils de Danaé semble implorer l'aide,   [ 30 Danaé : Fille d'Acrisius, Roi d'Argos, fut enfermée fort jeune dans une tour d'airain. Jupiter devenu amoureux de cette Princesse, se changea en pluie d'or, et la rendit mère de Persée. [T]]

Tout contre est la Couronne un peu plus haut l'Archer

Veut contre les poissons ses flèches décocher,

1135   Ah ! Voici le Serpent que combattit Hercule

Le Lièvre qui s'enfuit devant la Canicule,

Le vaisseau qui vogua le premier sur les eaux

Et la Vierge qui joue avecque les Jumeaux,

Mais trêve à ces beaux mots car si quelqu'un m'écoute

1140   Trompé par ce beau style, il pensera sans doute,

Que je suis mieux versé dans l'art des Orémus

Que défunt Jean Petit ou que Nostradamus.

Que d'Eustache Noël ses secrets je possède

Que le jeune Troyen en doctrine me cède,

1145   Et que j'ai mille fois pratiqué les leçons

Du Célèbre Belot Curé de Millemonts,

J'ai servi quelques mois un pédant d'importance   [ 31 Pédant : Terme de mépris. Celui qui enseigne les enfants. [L]]

C'est lui qui m'a montré cette haute science,

Ce ne fut pas gratis je le payai fort bien

1150   Car pour tout mon service il ne me donna rien

Mais j'entends quelque bruit dans ce feuillage sombre,

Et j'aperçois quelqu'un s'avancer parmi l'ombre,

Je ne suis point trompé c'est notre Valantin

Qui vient pour terminer son malheureux destin.

SCÈNE III.
Valantin, Anselme.

VALANTIN.

1155   Le fils Latonien las d'éclairer le monde   [ 32 Latonier : de Latone, Nom propre d'une Déesse de l'Antiquité. Elle était fille du Titan Cocus, et de Phoebé sa soeur. [T]]

Se repose à présent dedans le sein de l'onde,

Pour prendre un peu d'haleine après tant de travaux

Et modérer l'ardeur de ses brûlants chevaux,

Déjà l'humidité de sa casaque obscure

1160   Couvre le vaste corps de l'antique nature,

Et verse sur les yeux de tous les animaux

Du jus pesant et froid de ses tristes pavots,

Les vents ne soufflent plus avecque violence.

Les crapauds de ces lieux observent le silence.

1165   Les chiens n'aboient plus et les discrets échos

Ne sauraient répéter les derniers de mes mots.

ANSELME.

C'est lui n'en doutons plus, ô l'étrange posture

L'agréable démarche et la belle figure,

Que mon maître m'oblige à jeûner aujourd'hui

1170   S'il est monstre en enfer plus difforme que lui,

Et s'il ne peut passer pour quelque mascarade,

Qui va porter momon ou donner sérénade,   [ 33 Momon : Mascarade. [L]]

Il tient une baguette et prononce tout bas

Des mots qu'il tient de moi mais que je n'entends pas

1175   En Grèce on le croirait héritier de Médée

On l'estimerait Mage au pays de Chaldée,

Renault de Montauban le prendrait pour Maugis

Et pour Archélaüs le Gaulois Amadis.

VALANTIN.

Commençons donc ici le cerne qui me reste

1180   Démons qui gouvernez la famine et la peste,

Noires divinités de ce sombre séjour

Où jamais le soleil ne va porter le jour

Hôtes de l'Achéron du Styx et de l'Averne   [ 35 Styx : C'était anciennement une fontaine de l'Arcadie, qui avait sa source au pied du mont Nonacris, près du lac Pénée. [T]]  [ 34 Achéron : C'est le nom de plusieurs fleuves. [T]]

Qui logez les fureurs dedans votre caverne,

1185   Et qui tenez captifs en des fers éternels

Les malheureux esprits des hommes criminels,

Et vous errants Démons Lutins larves lémures   [ 37 Lemures : Voyez LARVES. Ces deux mots avaient la même signification chez les Anciens. [T]]  [ 36 Larve : Nom propre d'une Déesse des anciens Romains. C'était la Déesse des larrons, qui étaient sous sa protection. [T]]

Qui nous épouvantez par d'horribles murmures,

Vous qui nous faites voir dans le vaste des airs

1190   Des bataillons armés des feux et des éclairs.

Vous aussi qui gardez au profond de la terre

Avec beaucoup de soin les trésors qu'elle enserre,

Vous qui durant la nuit courez par les Forêts

Ou qu'on trouve cachés en des antres secrets,

1195   Silènes Agypans Satyres Orcades

Bassarides Silvains Faunes Hamadriades,

Vous qu'on tient enfermés sous des pierres d'anneaux

Vous qui calmez l'orage et qui troublez les eaux,

Amphitrite Thétis Protune Néréides

1200   Lemniades Tritons Naïades Exphrocides.

Vous qui nous incitez à faire tant de mal

Et qui nous paraissez au travers d'un cristal

Enfin vous qui hantez dedans les cimetières,

Et qui cherchez les morts jusques dedans leurs bières,

1205   Auteurs de la Magie esprits pernicieux

Qu'un orgueil effroyable a fait tomber des Cieux

Si je me sui lavé d'une eau sale et bourbeuse

Si j'ai versé le sang d'une brebis galeuse,

Si je me suis tourné trois fois vers le matin

1210   Et trois fois vers l'endroit où les jours prennent fin,

Si j'ai frappé la terre avec un pied superbe

Si je trace à propos ces cernes dessus l'herbe

Et si de tous mes voeux je me suis acquitté

Guérissez-moi bientôt de mon infirmité

1215   Et m'accordez bientôt la libre jouissance

De ce bien sans pareil que j'ai sous ma puissance.

ANSELME.

Je vais pour effrayer cet insigne poltron

Exécuter mon ordre et feindre le démon,

Certes si je l'étais l'aimable Proserpine

1220   À son Mari Pluton ferait mauvaise mine,

Et tout ce que là-bas on trouve de beautés

Fléchiraient aisément dessous mes volontés.

Mais commençons d'agir.

VALANTIN.

Ô prodige ô merveille

Un bruit épouvantable étonne mon oreille,

1225   Je crois que cent Démons déliés de leurs fers

Sortent en ce moment du milieu des Enfers,

Que de monstres hideux que d'horribles fantômes

Leur nombre est bien plus grand que celui des atomes

Des espics de l'Été du sable des déserts

1230   Et des flots que le vent élève sur les Mers,

Une puante odeur de bitume et de souffre

Est sorti avec eux de leur infâme gouffre,

Tous les lieux d'alentour en sont empoisonnés

Et ces spectres affreux en sont environnés.

ANSELME.

1235   La peur qui le saisit lui trouble ainsi la vue

Et fait qu'il pense voir des Démons dans la nue,

Mais je gagerais bien qu'en cet étonnement

Son ponant fait décharge en son appartement.   [ 38 Ponant : Ce mot est un Terme de Géographie qui signifie Occident, mais il ne se dit pas présentement par ceux qui écrivent bien, on dit Occident.]

VALANTIN.

L'un a l'aspect d'un Homme et l'autre d'une bête,

1240   L'un a les bras coupés l'autre n'a point de tête,

L'un est semblable aux Nains, l'autre aux plus hautes Tours

L'un s'arrête sur moi l'autre vole toujours,

L'un est armé d'un croc et l'autre d'une lance

L'un me veut offenser l'autre prend ma défense.

1245   Cependant je ne sais ce qui doit m'arriver

Et je suis hors d'espoir de me pouvoir sauver,

En ce douteux état je ne souffre qu'à peine

Une subite horreur me court de veine en veine,

Mon coeur plus que devant s'agite en ce débat

1250   Sous l'effort de la peur ma constance s'abat,

Je suis hors de moi je demeure immobile

Je pâme.

ANSELME.

De lui-même il n'est pas fort habile,

Et si pour se sauver il lui fallait courir

Il serait à présent en danger de mourir.

VALANTIN.

1255   Mais ainsi que le bruit ma crainte se redouble

L'air tantôt si serein s'obscurcit et se trouble,

Les Cieux deviennent noirs et sont sans mouvement

La terre toute entière endure un tremblement,

Les Astres et la Lune ont perdu leur lumière

1260   Ce tout va retourner en sa forme première,

La nature succombe et les quatre Éléments

Vont être anéantis par ces enchantements.

ANSELME.

La plaisante manie ?

VALANTIN.

Ah quel éclat de foudre

Je pensais tout à bon être réduit en poudre,   [ 39 Tout à bon : ancien synonyme de tout de bon. [L]]

1265   Mais si je garde encor un peu de jugement

Ce coup ne m'a blessé que fort légèrement,

Allons donc embrasser cet arbre salutaire

Où se doit accomplir notre secret mystère,

Dussé-je ainsi serrer cet adorable objet

1270   Pour qui seul j'ai tenté ce dangereux projet,

Mais bons Dieux un Démon dont la forme est humaine,

Me vient lier les bras d'une pesante chaîne

Hélas qu'ai-je commis pour être ainsi traité.

ANSELME.

Ce châtiment se doit à son impiété.

VALANTIN.

1275   Écoutez mes soupirs considérez mes larmes.

ANSELME.

Pour avoir eu frayeur et mal usé des charmes

Nous t'avons condamné de périr en ces lieux,

N'attends point de secours des hommes ni des Dieux.

VALANTIN.

Il le faut avouer j'ai bien de l'infortune

1280   Tout me choque, me nuit, m'afflige et m'importune

Et je puis assurer qu'entre les amoureux

Je suis le moins coupable et le plus malheureux,

J'espérais que bientôt je pourrais satisfaire

La céleste merveille à qui je voulais plaire,

1285   Mais par un changement que je n'attendais pas

Me voilà sur le point d'endurer le trépas.

Médecin de douleur secours des misérables

Viens adoucie l'aigreur de mes maux déplorables,

Aussi bien le Soleil ne m'est plus qu'odieux

1290   Haï comme je suis de la terre et des Cieux,

Que je serais content dans l'ennui qui me tue

Si je voyais Laurette, et mourrais à sa vue.

Et si cette beauté que je chéris si fort

Témoignait par ses pleurs de regretter ma mort,

1295   Mais puisque le destin trop contraire à ma vie

En mon dernier moment cette faveur m'envie

D'un visage serein regardons le tombeau

Et mourons constamment pour un sujet si beau.

SCÈNE IV.
Petit Jacques, Marsault, Olivier.

PETIT JACQUES.

Cher ami tenons-nous dedans cette avenue

1300   Ne faisons point de bruit l'heure est tantôt venue,

Ce n'est pas loin d'ici que nous le trouverons

Et je connais l'endroit par où nous entrerons,

Il m'a tantôt marqué cette basse fenêtre

Et je crois que bientôt nous lui verrons paraître

1305   Il n'y manquera pas n'en doutez nullement.

OLIVIER.

Ah ! Que ne sommes-nous à cet heureux moment

L'ardeur à chaque instant s'accroît dedans mon âme.

MARSAULT.

C'est une noble ardeur que celle qui t'enflamme

Tu nous montres par là ta générosité

1310   Et fais voir des effets dont nous avons douté.

OLIVIER.

Ah ! Combien je prévois de portes enfoncées

De cabinets rompus de serrures forcées,

Et de coffres enlevés.

PETIT JACQUES.

Mais rentrons en ce coin.

Sitôt qu'il paraîtra nous le verrons de loin.

SCÈNE V.

LAURETTE, Laurette paraît dans une galerie.

1315   Enfin tu ne saurais excuser ta paresse

Le temps est expiré tu manques de promesse,

Et malgré les serments que j'ai reçus de toi

Je sais que tu n'as plus ni d'amour ni de foi,

Trop ingrat Francion dont je suis méprisée

1320   À qui ma flamme sert de fable et de risée.

N'attends plus de ma part que des traits de rigueur.

La haine après l'amour a pris place en mon coeur,

Et quoique tu m'as fait une légère offense

Mon esprit ne veut rien entendre en ta défense,

1325   Innocent ou coupable il ne te veut plus voir

Et si tu me veux plaire enfin perds ton espoir,

Mais que dis-je bons Dieux et quelle indifférence

Me vient entretenir contre toute apparence.

Quelle peur me saisit et quel dérèglement

1330   Apporte à mon esprit un tel aveuglement,

Ah ! Mon cher Francion je sais que je m'abuse,

Que je suis criminelle alors que je t'accuse

Que ce discours me rend très indigne du jour

Mais pardonne un péché qui vient de trop d'amour.

SCÈNE VI.
Laurette, Olivier, Marsault, Petit Jacques.

PETIT JACQUES.

1335   Camarade entends-tu c'est lui qui nous appelle,

Hep.

LAURETTE.

Hep.

PETIT JACQUES.

Approchons-nous, il nous a mis l'échelle

Va monter Olivier nous t'attendons ici.

OLIVIER.

Mais.

MARSAULT.

Ne perds point de temps.

LAURETTE.

Est-ce toi mon souci,

Viens vite dans mes bras approche ma chère âme,

1340   Et modère l'ardeur dont ton amour m'enflamme,

Viens par mille baisers contenter tes désirs

Et goûte avecque moi mille innocents plaisirs,

Quoi ? Tu ne me dis mot alors que je t'embrasse

Quand je suis toute en feu tu parais tout de glace,

1345   Et tu me rends enfin malheureuse à ce point

De croire assurément que tu ne m'aimes point.

OLIVIER.

Ah ! Dieux qu'elle a d'appas et qu'elle est ravissante

Prenons sans différer un bien qui se présente,

Et pour le posséder sans nul empêchement

1350   Allons couper l'échelle ou l'ôtons promptement.

LAURETTE.

Où fuis-tu.

OLIVIER.

Je reviens ô Dieux cette aventure

Me rend le plus heureux de toute la nature.

SCÈNE VII.
Petit Jacques, Marsault, Olivier.

PETIT JACQUES.

Sans mentir il met trop, je ne puis plus durer

Quoi qu'il puisse advenir il faut m'en assurer,

1355   Je veux voir ce qu'il fait ou ce qui le retarde

D'apporter le butin que l'on lui donne en garde.

MARSAULT.

Il nous trahit peut-être et nous ne savons pas

S'il ne minute point de nous perdre ici-bas.

PETIT JACQUES.

Courons donc au-devant sans tarder davantage

1360   L'échelle tient encor montons.

OLIVIER.

  Prenons courage

Donnons frappons sur eux.

PETIT JACQUES.

Dieux nous sommes vendus

On retire l'échelle.

OLIVIER.

Hé nous sommes perdus

J'ai les reins tout brisés.

PETIT JACQUES.

J'ai la jambe démise.

MARSAULT.

Fuyons si nous pouvons évitons notre prise

1365   Si l'on nous peut tenir nous serons bien punis

Et dedans peu de temps nos jours seront finis.

OLIVIER.

Après cette action qui me comble de joie

Je vais prendre le bien que le bonheur m'envoie.

SCÈNE VIII.
Catherine, Francion.

CATHERINE.

Qui que tu sois ami sauve-toi vitement

1370   Je ne te connais point.

FRANCION.

  Écoute seulement.

CATHERINE.

Je ne veux point savoir le sujet qui t'amène

Si je prends un bâton.

FRANCION.

Quoi.

CATHERINE.

Tu paieras ma peine.

FRANCION.

Je ne suis point un homme à traiter de bâton.

CATHERINE.

Non veux-tu l'éprouver.

FRANCION.

Si tu savais mon nom

1375   Tu ne parlerais pas avec tant d'insolence.

CATHERINE.

Apprends-moi donc ici quelle est ton excellence.

FRANCION.

Mon nom est Francion. Mais laisse-moi monter

Tu n'as point de sujet qui me puisse arrêter,

Ta maîtresse m'attend avecque impatience

1380   Et tu la fâcheras par cette défiance.

CATHERINE.

Ma Maîtresse t'attend.

FRANCION.

Oui.

CATHERINE.

Va-t'en la chercher,

Aussi bien ton aspect la pourrait empêcher,

Qu'il contente là-bas son ardeur insensée.

FRANCION.

Ah Dieux je suis en bas j'ai la tête cassée.

CATHERINE.

1385   Mais pour avoir le bien que ce rustre attendait

Allons-nous-en trouver celle qu'il demandait,

Cette aimable Laurette et procédons en sorte

Que j'apaise en ses bras l'ardeur qui me transporte.

Surtout ménageons bien le dessein et le temps

1390   Afin que tôt après je retrouve mes gens.

SCÈNE IX.
Laurette, Olivier.

OLIVIER.

Oui Madame, ils m'ont pris malgré ma résistance

M'ont volé des joyaux de grande conséquence,

Et m'ont enfin contraint après beaucoup d'efforts

De leur abandonner et mes biens et mon corps,

1395   Et je n'ai toujours feint de plaire à leur envie,

Qu'afin de préserver et mes biens et ma vie,

Car ils m'avaient promis de me les rendre tous

Sitôt qu'ils auraient eu ceux qu'ils voulaient de vous

Et comme j'espérais une heure favorable

1400   Pour vous donner avis de ce dessein damnable,

Ils se sont résolus de ne plus différer

Et j'ai pris peine en vain de vous en assurer.

LAURETTE.

C'est assez je vous crois, mais ce qui m'épouvante,

C'est ce que vous contez d'eux et de ma servante.

OLIVIER.

1405   Ce que je vous ai dit n'est que la vérité

Mais Madame songez à votre sûreté.

LAURETTE.

Empêchons leurs desseins rompons leur entreprise.

OLIVIER.

Disposez de ma force elle vous est acquise

Quoi qu'il puise arriver il ne m'importe point.

LAURETTE.

1410   Non vous m'obligez trop.

OLIVIER.

  Accordez-moi ce point.

LAURETTE.

Je crois que le meilleur pour tromper leur attente

Est d'avoir finement cette feinte servante,

De la lier. Mais Dieux, qui vient heurter ici.

SCÈNE X.
Laurette, Catherine, Olivier.

CATHERINE.

Ouvrez Madame ouvrez.

LAURETTE.

Juste Ciel la voici

1415   Sans doute ils sont beaucoup.

OLIVIER.

  Il n'y peut avoir qu'elle

Les autres sont tombés du haut de votre échelle,

Ils se sont retirés blessés extrêmement.

N'ayez aucune peur ouvrez assurément.

LAURETTE.

Cachez-vous donc ici. Dieux, quel sujet t'amène.

CATHERINE.

1420   La crainte que j'avais dans la chambre prochaine

Où je m'imaginais d'entendre des esprits.

LAURETTE.

Qui pourrait soupçonner la ruse qu'elle a pris

Hé bien que veux-tu donc.

CATHERINE.

Demeurer en la vôtre.

LAURETTE.

Tu peux si tu le veux coucher dedans une autre

1425   Mais je ne puis souffrir personne auprès de moi.

CATHERINE.

Votre époux s'y tient bien.

LAURETTE.

Mon époux n'est pas toi.

CATHERINE.

Madame il est bien vrai, car il est tout de glace.

Et moi je brûlerais si j'étais en sa place,

Je ne quitterais pas un bien si précieux

1430   Et n'étant pas si vieil j'en goûterais bien mieux.

LAURETTE.

Le sexe t'en empêche.

CATHERINE.

Ah si j'osais Madame.

LAURETTE.

Parle.

CATHERINE.

Je vous dirais dans l'ardeur qui m'enflamme.

LAURETTE.

Quoi donc.

CATHERINE, en lui montrant son sein.

Que je n'ai pas le sexe égal à vous.

LAURETTE.

Va tu mériterais qu'on t'assommât de coups

1435   Mais pour quelque raison pourtant je te pardonne.

Sois discret seulement.

CATHERINE.

Quel bonheur m'environne

Mais Madame prenons quelque amoureux ébats.

LAURETTE.

Attends je veux fermer la fenêtre d'en bas

Viens-t-en avecque moi.

CATHERINE.

N'en soyez point en peine

1440   Je la fermerai bien.

LAURETTE.

  Allons prends cette chaîne

Afin de t'attacher et de nous garantir

Après nous songerons à te faire sortir.

ACTE V

SCÈNE I.
Lubin, Léonard, Bertrand.

BERTRAND, en riant.

Qui pourrait se contraindre et empêcher de rire,

Le spectacle plaisant.

LÉONARD.

Bertrand que veux-tu dire

1445   Et quel sujet as-tu de tant te réjouir.

BERTRAND.

En l'état où je suis je ne te peux ouïr

Qu'il m'a semblé honteux et d'une triste mine.

LÉONARD.

Apprends-moi ce que c'est je te paierai chopine.

BERTRAND.

Du Meilleur.

LÉONARD.

Du Meilleur.

BERTRAND.

Jures-en.

LÉONARD.

Par ma foi.

BERTRAND.

1450   Lubin raconte-lui tu le sais mieux que moi.

LUBIN.

Nous allions moi Janot, Guillot et mon compère,

Afin de labourer aux vignes de mon frère

Quand nous sommes passés mais de fort grand matin

Par devant le Château du seigneur Valantin.

1455   Et combien que le jour ne commençât qu'à naître

Nous avons vu pourtant à la base fenêtre

Quelque chose de blanc qu'on a discerné mieux

Alors que le Soleil s'est levé sur ces lieux.

LÉONARD.

Hé qu'était-ce.

LUBIN.

Un garçon sous l'habit d'une fille,

1460   Attaché par sa cotte aux barreaux d'une grille,

Troussé jusque bien haut au-dessus des genoux

Et montrant tout à plain ce que nous montrons tous.

Tout le village y court.

LÉONARD.

Il faut que je le voie

Et que je participe à la commune joie,

1465   Adieu jusqu'à tantôt.

BERTRAND.

  Où te trouvera-t-on.

LÉONARD.

Dans une heure au plus tard je me rends au mouton.

BERTRAND.

Et là tu nous paieras la chopine promise.

LÉONARD.

Oui je vous la paierai sans aucune remise.

SCÈNE II.
L'Hôtesse, Francion.

L'HOTESSE.

Vous êtes fort blessé regagnons la maison,

1470   Afin de donner ordre à votre guérison.

FRANCION.

Chère Hôtesse ce mal ne m'est guères sensible

J'en souffre un bien plus grand qui n'est pas visible,

Et qui me tient au coeur et me presse si fort

Que sans un prompt secours je n'attends que la mort.

L'HOTESSE.

1475   Monsieur expliquez-moi cet embrouillé mystère

Quand vous me l'aurai dit je saurai bien le taire.

FRANCION.

Je trahirais l'objet de mon affection.

L'HOTESSE.

Monsieur assurez-vous de ma discrétion

Il n'est point en ces lieux de femme plus secrète.

FRANCION.

1480   Tu sauras donc qu'hier j'allais trouver Laurette

Mais je ne songe pas que l'on peut m'écouter,

Quand je serai chez toi je te veux tout conter,

Mais jusqu'à ce moment permets que je te cèle

Ce secret qui m'importe aussi bien qu'à ma belle.

L'HOTESSE.

1485   Mon Dieu que je vous plains d'avoir ainsi passé

Cette nuit au serein et dedans un fossé.

FRANCION.

Sitôt que je fus chu je perdis la parole.

L'HOTESSE.

Si la terre eût été plus humide ou moins molle

Vous ne me diriez pas cet insigne malheur,

1490   Qui vous a pensé perdre et qui me fait horreur.

FRANCION.

L'amour ce juste Dieu dont je ressens la flamme

Dans ce corps languissant a retenu mon âme

Pour terminer ma peine et mettre en liberté

Cet objet de mes voeux ce miracle en beauté

1495   Puisque j'ai sa faveur je présume et l'espère

Que mes desseins auront une suite prospère.

L'HOTESSE.

Vous devez venir prendre une heure de sommeil

Et mettre à votre plaie un premier appareil.

FRANCION.

Pourvu que ma Laurette ait souci de me plaire

1500   Ce premier appareil ne m'est pas nécessaire,

Et quand je serais même en danger de mourir

Un seul de ses regards me pourrait secourir.

L'HOTESSE.

Certes vous parlez trop allons je vous en prie

Panser votre blessure en notre Hôtellerie.

SCÈNE III.

VALANTIN, attaché à l'arbre.

1505   Enfin le nouveau jour tout brillant de clarté.

De l'effroyable nuit perce l'obscurité,

Et chasse devant lui des forêts les plus sombres

L'horreur et le silence aussi bien que les ombres,

Depuis qu'un noir Démon malgré tous mes efforts

1510   Au tronc de cet ormeau m'a lié par le corps,

Agréable Soleil, Planète toujours claire,

Que je t'ai souhaité dessus notre hémisphère,

De qui me dois-je plaindre en mon affliction.

Si ce n'est du sorcier et damné Francion,

1515   Horreur de ma mémoire, homme plein d'artifice

Qui sous un front serein déguisais ta malice,

Et qui faisais semblant de vouloir m'assister

Pour accroître mon mal et me mieux tourmenter,

Si je sors quelque jour de ta cruelle chaîne

1520   Il n'est point dans l'Enfer de tourment ni de gêne,   [ 40 v. 15520, l'original porte Géhenne, remplacé par gêne pour obtenir 12 pieds.]

Qui ne soit employé à ta punition

Par ma seule puissance et mon invention,

Mais que dis-je bons Dieux et quelle frénésie

A mes sens occupés et mon âme saisie,

1525   Imprudent que je suis je menace celui

Qui peur m'ôter la vie et me perdre aujourd'hui.

Lui qui fait remonter des ruisseaux à leurs sources

Qui retient des torrents l'impétueuse course,

Qui donne de la crainte au souverain des Dieux

1530   Qui tire le Soleil et la Lune des Cieux,

Et change quand il veut avec une figure

Cet ordre merveilleux qu'on voit en la nature,

J'implore Francion, j'implore ta bonté

Donc loin de me punir comme j'ai mérité,

1535   Et comment sont traités ceux qui t'osent déplaire

Éteins dedans mes pleurs ta haine et ta colère.

SCÈNE IV.
Valantin, Lubin, Bertrand.

VALANTIN.

Hélas sans châtiment on ne peut t'irriter

Car je vois deux démons qui viennent m'emporter,

D'un maître tout puissant ministres effroyables

1540   Ayez quelque pitié de mes maux déplorables

Et ne me jetez pas en ces abîmes creux

Où pour les criminels vous allumez des feux.

LUBIN.

Bertrand c'est Valantin

BERTRAND.

Ô rencontre imprévue

Ridicule accident, mais as-tu bonne vue,

1545   Ne te trompes-tu point.

LUBIN.

  Assurément c'est lui

Qui crie et qui se plaint d'un violent ennui.

VALANTIN.

Puisque je ne saurais fléchir votre courage

Sur ce débile corps exercez votre rage,

Je ne me défends pas en l'état où je suis.

1550   Et pleurer mes malheurs est tout ce que je puis.

BERTRAND.

Qui vous a lié là d'une corde si forte.

VALANTIN.

Hélas c'est un Démon presque de votre sorte.

LUBIN.

Je crois que ce vieillard n'a pas l'esprit bien fait.

BERTRAND.

Lubin sa jalousie a produit cet effet.

LUBIN.

1555   Remettez-vous Monsieur, dedans votre mémoire

Et chassez loin de vous cette humeur triste et noire,

Nous sommes vos voisins, et non pas des Démons,

Et si vous le voulez je vous dirai nos noms,

Je m'appelle Lubin qui laboure vos terres

1560   Qui vous suivis partout dans ces dernières guerres,

Qui hante tous les jours dedans votre maison,

Lui se nomme Bertrand petit fils d'Alison

Qui travaillait pour vous la semaine passée.

VALANTIN.

Amis de tant de soins j'ai l'âme embarrassée

1565   Que je vous estimais ce que vous n'étiez pas,

Mais coupez mes liens et venez de ce pas

M'aider à me venger d'une excessive injure

Vous saurez en chemin toute mon aventure,

Lors que de ce fardeau je me sens alléger

1570   Le mal que j'ai souffert me semble fort léger,

Mais allons immoler ce traître à ma colère

Tâchons de lui donner le trépas pour salaire,

Et ressouvenons-nous du tourment qu'il m'a fait

Pour avoir plus de haine à punir son forfait,

1575   Allons mes bons amis je paierai votre peine.

LUBIN.

Monsieur n'y songez point.

BERTRAND.

Il est tout hors d'haleine

Il écume de rage et rumine tout bas,

Mais quoi qu'il en puisse être allons suivons ces pas.

SCÈNE V.
Laurette, Le Prévôt, et quelques Paysans.

LAURETTE.

Ne me demandez point un sujet que j'ignore

1580   Et dont la nouveauté fait que j'en doute encore,

Car tout ceci s'est fait cependant mon sommeil.

LE PRÉVÔT.

Ce spectacle est étrange et n'a pas de pareil

Mais sans nous amuser à ce discours frivole,

Madame permettez qu'on détache ce drôle,

1585   Il faut l'interroger maintenant devant vous

Et le traîner après dans la boîte aux cailloux,   [ 41 On dit aussi, mais fort bassement d'un homme qu'on a mis prisonnier, qu'on l'a mis dans la boîte aux cailloux. [T]]

En son déguisement son offense s'exprime

Il est assurément complice de ce crime.

Et quand nous aurons su la vérité de lui

1590   Il faut sans différer le punir aujourd'hui.

LAURETTE.

Vous savez mieux que moi les lois de la Justice

C'est pourquoi commandez que l'on vous obéisse,

Emmenez ce voleur hors de cette maison

Et ne l'interrogez que dedans la prison

1595   Je n'aurais pas le coeur de voir ce misérable

Et je plaindrais son mal quoiqu'il fût raisonnable.

LE PRÉVÔT.

Madame je ferai ce que vous ordonnez

Détachez ce voleur et puis l'emprisonnez

Vite dépêchez, allez-y tous ensemble

1600   Je m'y rends aussitôt.

LAURETTE.

  Mais Monsieur il me semble

Qu'il serait à propos d'attendre Valantin.

LE PRÉVÔT.

Et quand reviendra-t-il.

LAURETTE.

Ce sera ce matin.

LE PRÉVÔT.

Et bien nous attendrons, mais en tous cas Madame

Je puis le condamner sans encourir de blâme,

1605   Car la charge que j'ai me fait représenter

Monsieur votre mari quand il veut s'absenter.

Mais ne le vois-je pas du bout de la prairie

Avec le Procureur de cette Seigneurie.

LAURETTE.

Ah ! Grands Dieux d'où vient-il ; vous arrivez à point

1610   Pour voir un accident que vous n'attendiez point.

SCÈNE VI.
Laurette, Valantin, Le Prévôt, Le Procureur.

VALANTIN.

J'ai tout su mon cher coeur et je ne suis en peine

Que pour l'amour de toi.

LAURETTE.

Cette frayeur est vaine

Grâce au Ciel ces voleurs n'ont pas bien réussi,

En ce qu'ils prétendaient de tout piller ici

1615   La justice des Dieux a pris notre défense

Et nous a garantis contre leur insolence.

VALANTIN.

Encore que dites-vous de cette trahison

De ce monstre caché dedans notre maison.

LAURETTE.

Que sans doute le Ciel montre bien qu'il nous aime

1620   De nous avoir sauvés de ce péril extrême,

Car je m'étonne fort de ce que l'inhumain

N'a point fait dessus nous quelque coup de sa main,

Qu'il n'a point pris son temps pour nous ôter la vie

Et mieux exécuter son exécrable envie.

VALANTIN.

1625   Je m'en étonne aussi mais pour trouver l'auteur

Je crois qu'il faut s'en prendre à notre Opérateur.

LAURETTE.

Quoi croyez-vous qu'il soit complice de ce crime.

VALANTIN.

Oui.

LAURETTE.

Mais vous en faisiez une si grande estime.

VALANTIN.

C'était quand j'ignorais quel était le dessein

1630   Qui couvait si longtemps dans son coupable sein.

LAURETTE.

Mais comment jugez-vous qu'il soit de ce mystère.

VALANTIN.

Par tout ce qu'il a fait.

LAURETTE.

Mais Monsieur au contraire

Il n'est venu céans.

VALANTIN.

Que pour nous épier

Qu'il soit coupable ou non je veux l'estropier,

1635   Il m'a trop fait de mal par sa noire science

Il m'a trop fait souffrir dans cette expérience,

Je veux absolument m'en venger aujourd'hui

Mais il faut donner ordre à m'assurer de lui.

LAURETTE.

Cependant qu'il rumine et qu'il peste et qu'il crie

1640   Allons voir Francion dans son Hôtellerie.

Autant pour l'avertir qu'il ait à se sauver

Comme pour lui conter ce qui vient d'arriver.

SCÈNE VII.
Valantin, Le Prévôt, Le Procureur.

LE PRÉVÔT.

Vous pouvez commander avec toute puissance

Et tirer des effets de notre obéissance.

LE PROCUREUR.

1645   Puisqu'il est criminel et qu'il vous a trahi

Vous n'avez qu'à parler vous serez obéi.

VALANTIN.

Je connais votre zèle et dedans ce rencontre   [ 42 Rencontre est parfois parfois masculin.]

Il faut mes bons amis qu'il éclate et se montre,

Pour punir ce méchant jusqu'à l'extrémité

1650   Qui m'a rendu le but de sa méchanceté.

LE PRÉVÔT.

N'a-t-il point fait le vol.

VALANTIN.

En fut-il incapable

D'autres crimes plus grands le rendent punissable,

Il est Magicien et cette qualité

Veut qu'on le traite ici comme il a mérité,

1655   Qu'on le mette au milieu d'un bûcher tout de flamme

Pour mettre en cendre un corps dont l'Enfer aura l'âme.

LE PRÉVÔT.

Ah ! Dieux que dites-vous Monsieur il est sorcier.

VALANTIN.

De plus je ne crois pas qu'il puisse le nier

Il m'en a fait souffrir une trop grande épreuve

1660   Mais laissons ces discours car enfin qu'on le trouve

Il faut absolument ne perdre point de temps

Dépêchez d'appeler vingt ou trente habitants,

Afin de l'investir et le presser de sorte

Qu'il tombe dans nos mains par quelque endroit qu'il sorte.

LE PRÉVÔT.

1665   Nous vous obéirons.

LE PROCUREUR.

  Vous serez satisfait.

VALANTIN.

Je te punirai bien du mal que tu m'as fait

Et malgré tes Démons et tout ton artifice

Tu n'échapperas pas des mains de la Justice.

SCÈNE VIII.
Laurette, Francion, Anselme.

FRANCION, en mettant la main à sa tête.

Ne plaignez point mon mal je le trouve fort doux

1670   Et j'en voudrais encor bien plus souffrir pour vous,

Car lorsqu'en vous servant j'exposerais ma vie

Je la tiendrais pour vous heureusement ravie,

Et je reconnaîtrais qu'en souffrant le trépas

Tout chacun m'envierait et ne me plaindrait pas.

LAURETTE.

1675   Ne tiens point ces discours.

FRANCION.

  Permettez-moi Madame

De vous donner encor ces témoins de ma flamme.

LAURETTE.

Si ce sont des témoins ils sont un peu flatteurs.

FRANCION.

Non Madame croyez qu'ils ne sont point menteurs

Que si vous en voulez tirer une assurance,

1680   Considérez un peu quelle est votre puissance

Et vous reconnaîtrez que je ne vous dis rien

Qui ne soit véritable et qu'on ne sache bien.

LAURETTE.

Que je plains ton malheur.

FRANCION.

Ah ce discours me tue

Et rend encor un coup ma constance abattue

1685   Madame au nom des Dieux.

LAURETTE.

  Bien mon coeur je te crois

Mais sors vite d'ici, sauve-toi, sauve-moi.

Car tu peux bien penser que quoi qu'il advienne

En attaquant ta vie on s'attaque à la mienne,

Et que tu ne saurais tomber en ce malheur

1690   Sans procurer ta honte et me perdre d'honneur,

Car encor que tu sois innocent de ce crime

Dont ce vieux radoteux t'accuse par maxime,   [ 43 Radoteux : (radoteur) Vieille personne qui n'a plus la force de bien raisonner. [F]]

Tu ne laisseras pas de tomber en ses mains

Et de faire arriver les malheurs que je crains,

1695   Tu seras découvert, et je serai perdue.

FRANCION.

Je le veux mais quel bruit s'épand dedans la rue.

LAURETTE, en regardant.

Sans doute ce sont eux qui te viennent quérir

Juste ciel il est vrai, que ne puis-je mourir.

FRANCION.

Non ne te cache point montre-toi ma chère âme

1700   C'est aujourd'hui qu'il faut faire éclater ta flamme

Car enfin pour quitter ce vieillard languissant

Il te faut déclarer comme il est impuissant,

Tu t'en sépareras avec fort peu de peine

Et dedans notre amour nous rirons de sa haine,

1705   Car comme je t'ai dit et comme je l'entends

L'hymen un mois après rendra nos voeux contents.

LAURETTE.

Je n'ose.

FRANCION.

Ah ! Ne crains point car outre la Justice

Mes amis s'emploieront dedans ce bon office

Et leurs soins confondus à mon autorité

1710   Feront tout succéder à notre volonté.

LAURETTE.

Mais on entre.

FRANCION.

Tiens-toi ne crains rien.

LAURETTE.

Je frissonne

Le coeur me bat au sein.

SCÈNE IX.
Francion, Laurette, Anselme, Valantin, LePrévôt, Le Procureur, L'Hôtesse, La Servante, et quelques habitants.

VALANTIN.

Saisissez sa personne.

FRANCION.

Je ne suis pas celui que vous imaginez

Regardez à deux fois.

VALANTIN.

Prenez amis prenez

1715   Les magiques secrets qu'il a dans la cervelle

Lui donnent quand il veut une forme nouvelle,

C'est lui n'en doutez point il vous séduit les yeux.

FRANCION.

Qu'on ne m'approche pas.

VALANTIN.

Mais que vois-je bons Dieux

Laurette auprès de lui.

FRANCION.

Retirez-vous de grâce

1720   Ou ce bras dedans peu punira votre audace

De quoi m'accusez-vous, que voulez-vous de moi.

VALANTIN.

Ma femme.

FRANCION.

Parle mieux elle n'est pas à toi

Il te la faudra rendre après l'avoir ravie

Et tu ne l'auras plus qu'en me privant de vie.

LE PRÉVÔT.

1725   Monsieur écoutez-nous parlez plus doucement.

FRANCION.

Je ne puis me tenir dans ce ressentiment.

VALANTIN.

Prenez donc ce voleur.

ANSELME.

Ah ! Dieux quelle impudence

Amis c'est un Seigneur des premiers de la France,

Vous vous repentirez de le traiter ainsi.

VALANTIN.

1730   Tais-toi, ne parle point tu le paieras aussi.

FRANCION.

Me traiter de voleur moi qui par ma naissance

Puis prendre impunément une entière licence,

Moi qu'on connaît partout et qui fait de la Cour

Depuis quinze ou vingt ans mon unique séjour.

LE PRÉVÔT.

1735   Ne vous aigrissez point et dites je vous prie

Quel sujet vous retient dans cette hôtellerie,

Votre non, votre rang, et votre qualité.

FRANCION.

Je ne vins en ces lieux que par nécessité,

Et puisqu'en ce rencontre il faut que je m'explique

1740   Sachez que je n'ai pris le métier d'Empirique

Qu'afin de reconnaître en toute liberté

Un point dont je voulais savoir la vérité

Et pour vous éclaircir.

VALANTIN.

Je ne veux rien entendre.

LE PRÉVÔT.

Si faut-il l'écouter avant que de le prendre.

FRANCION.

1745   Quand je vous aurai dit que je suis Francion

Vous me reconnaîtrez par réputation.

LE PRÉVÔT.

Oui je connais ce nom.

VALANTIN.

Sa fourbe est manifeste.

Qu'est-ce qui vous retiens.

FRANCION.

Écoutez ce qui reste

Quand donc vous aurez su mon rang et ma maison

1750   Vous verrez qu'il m'accuse avec peu de raison,

Et puis pour éclaircir ce que j'ai dedans l'âme

Vous saurez qu'à Paris j'ai chéri cette femme,

Et qu'elle m'engagea sa parole et sa foi

De ne prendre jamais d'autre mari que moi.

VALANTIN.

1755   Ah ! Bons dieux que dit-il.

LAURETTE.

  Amour prends ma défense

J'implore à cet endroit ta divine assistance.

FRANCION.

Mais comme ce vieillard l'aimait extrêmement

Il suborna sa mère, et fit si dextrement

Qu'en moins de quinze jours l'affaire fut conclue

1760   Quoique Laurette enfin n'y fût pas résolue,

Bref possédant un bien que je devais avoir

J'ai voulu le ravir quand j'ai pu le savoir,

Et de peur que quelqu'un ne me pût reconnaître

Je me suis déguisé.

VALANTIN.

Cela ne saurait être.

LE PRÉVÔT.

1765   Mais puisque vous aviez sa parole et sa foi

Que ne l'empêchiez-vous.

FRANCION.

J'étais auprès du Roi.

Et je n'en ai reçu le funeste message

Que plus de quinze jours après son mariage,

Au reste le métier dont je me suis servi

1770   M'a fait voir un secret dont je suis tout ravi

Car Valantin m'a dit qu'une entière impuissance

L'empêchait d'en avoir aucune jouissance

Il me l'a découvert il ne le peut nier

Et je prétends qu'il songe à se démarier,

1775   De plus il m'a conté qu'il possédait ma belle

Plus par la volonté de sa mère que d'elle,

Si bien qu'après cela vous devez bien penser

Qu'il ne lui reste rien que de le confesser.

VALANTIN.

Que je suis malheureux. Parlez parlez Madame.

LAURETTE.

1780   Feignons de la tristesse. Ah malheureuse femme

Il est vrai qu'à Paris je lui donnai ma foi

Et je meurs de regret de n'être plus à moi.

FRANCION.

Madame vous devez encore davantage

Vous pouvez voir la fin de votre mariage.

1785   Et déclarer bientôt votre époux impuissant

Vous séparer de lui.

LE PRÉVÔT.

N'est-il pas innocent.

VALANTIN.

Hélas mes bons amis que lui puis-je répondre

Si tout ce que j'ai dit ne sert qu'à me confondre,

Je vois bien maintenant que le Ciel me veut mal

1790   Puisque rien ne m'oblige et que tout m'est fatal,

Que quand je me prépare à venger un outrage

C'est lors que je suis prêt d'en souffrir davantage,

Et que je suis contraint le dépit sur le front

D'endurer sans me plaindre un si sanglant affront

1795   Il a su de ma part quelle est mon impuissance,

Et j'ai peur que le monde en ait la connaissance,

C'est pourquoi donc de peur de rougir doublement

J'aime mieux lui céder Laurette doucement.

LE PRÉVÔT.

Monsieur qu'en dites-vous.

VALANTIN.

Que je suis seul coupable,

1800   Qu'il soit, qu'il soit heureux, come moi misérable

Plutôt que d'en venir jusques au dernier point

Si Laurette le veut je n'y résiste point,

Car puisque je sais bien que j'en suis incapable

Je lui cède et lui rends.

ANSELME, bas.

Dieux qu'il est charitable

1805   Après un tel présent il n'épargnera rien,

S'il a donné sa femme il donnera son bien,

Allons lui demander : mais je perdrais ma peine

Car s'il a des trésors sa bourse n'est pas pleine.

LAURETTE.

Ne me demandez point si je veux ce bonheur

1810   Lui seul me peut combler de plaisir et d'honneur,

Et dans cette faveur que le Ciel nous envoie

Je me mets en ses mains.

FRANCION.

Et j'en pâme de joie

Monsieur vous me forcez avec cette bonté

D'être votre obligé jusqu'à l'extrémité.

VALANTIN, à l'écart.

1815   Est-il rien de pareil au mal qui m'environne

Je quitte ce que j'aime et de plus je le donne,

Mais quoi puisqu'il me faut toujours l'abandonner

Pour épargner ma honte il vaut mieux le donner,

Que le Ciel vous soit doux comme il me fut contraire

1820   Et termine mes jours pour finir ma misère.

LE PRÉVÔT.

Monsieur pardonnez-nous.

FRANCION.

Va je n'y songe plus

Mais sans nous amuser en discours superflus,

Retournons à Paris afin que la Justice

Juge de votre hymen qu'il faut qu'elle abolisse,

1825   Afin que je possède en toute liberté

Ce miracle d'amour et de fidélité.

LA SERVANTE.

Ah ! Dieux qui l'eût pensé.

L'HOTESSE.

Je m'en étais doutée.

LA SERVANTE.

Voilà comme il faut dire, ô qu'elle est effrontée

Maintenant qu'elle voit qu'elle n'aura plus rien

1830   Elle vient m'assurer qu'elle s'en doutait bien.

FRANCION.

Allons cher Valantin chasse cette tristesse

Je te veux dedans peu donner une maîtresse

Dont l'âge ou peu s'en faut égalera le tien

Et qui n'est pas trop laide.

VALANTIN.

A-t-elle de bon bien.

FRANCION.

1835   Elle a dedans Paris trois mille écus de rente.

VALANTIN.

Ce serait bien mon fait.

FRANCION.

Elle en sera contente.

VALANTIN.

Surtout ne dites rien.

FRANCION.

Allez je suis pour vous.

LE PRÉVÔT.

Mais pour ce prisonnier, Monsieur qu'en ferons-nous.

VALANTIN.

Puisque tout est rempli d'allégresse et de joie

1840   Il faut qu'on l'élargisse et que l'on le renvoie.

Il ne nous a rien pris et nous ne pouvons pas

Qu'avec trop de rigueur avancer son trépas.

LE PRÉVÔT.

Vous serez obéi j'y vais dès la même heure.

FRANCION.

Allons ne tardons plus quittons cette demeure

1845   Et si dedans Paris nous restons tous contents

Nous y viendrons bientôt y mieux passer le temps.

L'HOTESSE.

Dieux comme en un moment toute chose se change

Admire un peu ma fille.

LA SERVANTE.

Ô l'aventure étrange,

Je me flattais déjà d'un amour décevant.

1850   Mais enfin vous et moi ne tenons que du vent.

L'HOTESSE.

Que veux-tu, mais il faut en perdant leur présence

Quitter entièrement l'amour et l'espérance.

ANSELME.

Adieu cher pot pourri de mon affection

Que l'amour te console en cette affliction,

1855   Et que ce petit Dieu dont tu ressens la flamme

Conserve pour jamais mon portrait dans ton âme

Mon souvenir pourra soulager tes douleurs

Adieu mon petit coeur ne verse point de pleurs,

Et garde bien surtout qu'une damnable envie

1860   Loin de moi ne t'incite à te priver de vie,

Mais sans perdre le temps en tant de vains propos

N'ayons plus de souci de l'amour de mon Maître

Et mourons quoi qu'il en puisse être

Entre les verres et les pots.

 


PRIVILÈGE DU ROI.

Louis Par la grâce de Dieu Roi de France et de Navarre, à nos amés et féaux Conseillers les Gens tenant nos Cours de Parlement, Maître des Requêtes ordinaires de notre Hôtel, Baillifs, Sénéchaux, Prévôts leurs Lieutenants, et à tous autres de nos justiciers et officiers qu'il appartiendra Salut, Notre cher et bien-aimé Toussaint Quinet, Marchand Libraire de notre bonne ville de Paris, nous a fait remontrer qu'il désirerait faire imprimer une pièce de Théâtre, intitulée La Comédie de Francion, ce qu'il ne peut faire sans avoir sur ce nos lettres humblement nous réclamant icelles. À ces causes désirant traiter favorablement ledit exposant : nous lui avons permis et permettons par ces présentes de faire imprimer, vendre et débiter en tous lieux de notre obéissance ledit livre en telles marges, et en tels caractères et autant de fois que bon lui semblera durant l'espace de cinq ans entiers et accomplis, à compter du jour qu'il sera achevé d'imprimer pour la première fois, et faisons très expresses défenses à toutes personnes de quelque qualité et condition qu'elles soient de l'imprimer, faire imprimer vendre ni débiter durant ledit temps en aucuns lieux de notre obéissance sans le consentement de l'exposant, sous prétexte d'augmentation, correction, changement de titre, fausses marques, ou autres en quelque sortes et maniement que ce soit, à peine de trois mille livres d'amende payable sans déport, et nonobstant oppositions ou appellations quelconques par chacun des contrevenants, applicables un tiers à nous, un tiers à l'Hôtel-Dieu de notre bonne ville de Paris, et l'autre tiers audit exposant, confiscation des exemplaires contrefaits, et de tous dépens dommages et intérêts, à condition qu'il sera mis deux exemplaires dudit livre en blanc*, en notre Bibliothèque publique, et un en celle de notre très cher et féal le sieur Chevalier, Chancelier de France, avant que de les exposer en vente à peine de nullité des présentes. Du contenu desquelles nous vous mandons que vous fassiez jouir et user pleinement et paisiblement ledit exposant, et tous ceux qui auront droit de lui, sans qu'il leur soit donné aucun trouble ni empêchement, voulons aussi qu'en mettant au commencement ou à la fin dudit livre un extrait des présentes, elles soient tenues pour dûment signifiées et que foi y soit ajoutée, et aux copies collationnées par l'un de nos amés et féaux Conseillers et Secrétaires comme aux originaux. Mandons au premier notre Huissier ou Sergent sur ce requis, de faire pour l'expédition des présentes tous exploits nécessaires, sans demander autre permission ; car tel est notre plaisir, nonobstant clameur de Haro, Chartres Normande et autre lettres à ce contraires. Donné à Paris le 17. Jour de Février, l'an de grâce mil six cent 42. Et de notre règne le trente deuxième.

Par le Roi en son Conseil.

LE BRUN.

Les exemplaires ont été fournis.

* On appelle Livre en blanc, Les feuilles imprimées d'un livre qui n'est pas encore relié.

Achevé d'imprimer pour la première fois le dernier Mai 1641.

Notes

[1] Occasion : Prendre l'occasion aux cheveux, saisir rapidement le moment favorable de faire quelque chose. [L]

[2] Épervier : Sorte de filet à prendre du poisson. [FC]

[3] Demeure : retard, délai [L]

[4] Tithon : Prince troyen, fils de Laomédon, et frère de Priam, était si beau que l'Aurore l'enleva pour en faire son époux. [B]

[5] Adonis : garçon extrêmement beau. [L]

[6] Fait : Il se dit aussi familièrement De la part qui appartient à quelqu'un dans un total. Il faut leur donner à chacun leur fait, pour en disposer comme ils voudront. [Acad. 1762]

[7] Pleiger : Cautionner en Justice, répondre pour quelqu'un, et s'obliger de payer le jugé. [F]

[8] Empirique : Qui ne s'attache qu'à l'expérience dans la Médecine, et qui ne suit pas la méthode ordinaire de l'Art. [Acad 1762]

[9] Aga : Interjection admirative.[F]

[10] Mâtin : Espèce de chien de garde. [FC]

[11] Hectique : Terme de Medecine. C'est une épithete qui se donne à une sorte de fievre qui est presque incurable. [F]

[12] Incube : est aussi une maladie qui est causée d'une oppression d'estomac si grande, qu'on ne peut respirer ni parler. [F]

[13] Cypris : Qui signifie proprement une femme de Cypre, mais qui ne se dit que de Vénus, à qui cette Isle étoit consacrée. [T]

[14] Douzain : Monnaie de cuivre avec quelque alliage d'argent valant un sou, ou douze deniers tournois. [T]

[15] Ulcère : Dans le XVIIe siècle, l'usage hésitait sur le genre de ce mot. M. Chapelain condamne ceux de la cour qui ont fait ulcère féminin ; il est masculin, VAUGEL. Rem. not. Th. Corn. t. II, p. 615, dans POUGENS. [L]

[16] Sophi : Nom qu'on donnait autrefois dans l'Occident au schah de Perse. [L]

[17] Farcin : Maladie des chevaux, ou des boeufs. Le farcin se gagne aisément, et est une vraie peste pour les chevaux. [F]

[18] Sternon : Terme de Medecine. Le devant de la poitrine ou du thorax, où aboutissent les côtes. [F] On écrit maintenant Sternum.

[19] Il semble qu'ici il manque un demi vers, car il y a une virgule à la fin du vers précédent et le demi vers suivant qui contient la rime est décalé. Nous proposons :

[20] Bon lieu : Bon lieu, la bonne société, la société opulente. [L]

[21] Myrabolan : est aussi une espece de prunes semblables en figure à des dattes d'Egypte, qui fortifient et resserrent. [F]

[22] Cantharide : Espèce de mouche venimeuse. [Acad 1762] Réduit en poudre la cantharide était utilisé autrefois comme aphrodisiaque.

[23] Satyrion : Plante qui est une espèce d'orchis, dont les feuilles sont larges, grasses, presque semblables à celles du lis. [T]

[24] Écarlate : Les Cardinaux, les Présidens, les Conseillers sont vêtus d'écarlate. [L]

[25] Écliptique : Terme d'astronomie ancienne. Orbite que le soleil paraît décrire annuellement autour de la terre. [L]

[26] Impourvu : Terme vieilli. Non prévu. [L]

[27] Cacique : C'est le nom général que les Espagnols ont donné à tous les Princes, Seigneurs, et petits Rois de toutes les terres de l'Amérique. [F]

[28] Euripe : Détroit de mer entre la Béotie et l'Ile d'Euboée, ou Nègrepont, où les courans sont si violents, qu'on dit que la mer y flue et reflue sept fois par jour. [T]

[29] Erre : (arrhes) C'est un gage qu'on donne pour sûreté de l'entretenement de quelque petit marché qu'on a fait verbalement, et qui est ordinairement une avance d'une partie du prix convenu. [F]

[30] Danaé : Fille d'Acrisius, Roi d'Argos, fut enfermée fort jeune dans une tour d'airain. Jupiter devenu amoureux de cette Princesse, se changea en pluie d'or, et la rendit mère de Persée. [T]

[31] Pédant : Terme de mépris. Celui qui enseigne les enfants. [L]

[32] Latonier : de Latone, Nom propre d'une Déesse de l'Antiquité. Elle était fille du Titan Cocus, et de Phoebé sa soeur. [T]

[33] Momon : Mascarade. [L]

[34] Achéron : C'est le nom de plusieurs fleuves. [T]

[35] Styx : C'était anciennement une fontaine de l'Arcadie, qui avait sa source au pied du mont Nonacris, près du lac Pénée. [T]

[36] Larve : Nom propre d'une Déesse des anciens Romains. C'était la Déesse des larrons, qui étaient sous sa protection. [T]

[37] Lemures : Voyez LARVES. Ces deux mots avaient la même signification chez les Anciens. [T]

[38] Ponant : Ce mot est un Terme de Géographie qui signifie Occident, mais il ne se dit pas présentement par ceux qui écrivent bien, on dit Occident.

[39] Tout à bon : ancien synonyme de tout de bon. [L]

[40] v. 15520, l'original porte Géhenne, remplacé par gêne pour obtenir 12 pieds.

[41] On dit aussi, mais fort bassement d'un homme qu'on a mis prisonnier, qu'on l'a mis dans la boîte aux cailloux. [T]

[42] Rencontre est parfois parfois masculin.

[43] Radoteux : (radoteur) Vieille personne qui n'a plus la force de bien raisonner. [F]

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