L'AVEUGLE DE SPA

COMÉDIE EN UN ACTE

1829

PARIS DIDIER, LIBRAIRE ÉDITEUR, 33, Quai des Augustins.

BELIN-LEPRIEUR ET MORIZOT Éditeurs, 5 rue Pavé-Saint-André.


Texte établi par Paul Fièvre

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 25/11/2018 à 22:53:14.


Le sujet de cette petite pièce n'est point d'invention ; on a connu à Spa cette vertueuse madame Aglebert, ainsi que la pauvre aveugle. Tous les détails sont de la plus exacte vérité ; le nom de madame Aglebert, ceux de ses enfants, ont été conservés. Il est vrai aussi qu'une dame anglaise, qui était alors à Spa, fit beaucoup de bien à cette respectable famille.


PERSONNAGES

MADAME AGLEBERT, femme d'un cordonnier.

JEANNETTE, fille aînée de madame Aglebert.

MARIE, fille de madame Aglebert.

GOTON, vieille fille aveugle.

MILADY SEMUR.

FÉLICIE, dame française.

LE PÈRE ANTOINE, religieux.

La scène est à Spa.

Extrait de THÉÂTRE D'ÉDUCATION À L'USAGE DE LA JEUNESSE PAR MME DE GENLIS, NOUVELLE ÉDITION REVUE ET CORRIGÉE - II, pp. 141-175


L'AVEUGLE DE SPA

SCÈNE I.
Madame Aglebert, Jeannette.

MADAME AGLEBERT, tenant un paquet.

Arrêtons-nous un moment, il fait si beau !

JEANNETTE.

Notre maison n'est qu'à deux pas, voulez-vous que j'y porte ce paquet qui vous embarrasse ?

MADAME AGLEBERT.

Non, non, il est trop lourd. C'est notre provision pour demain et dimanche.

JEANNETTE.

Il n'y a que des pommes de terre !

MADAME AGLEBERT.

Eh bien, Jeannette ?...

JEANNETTE.

Depuis dix-huit mois nous sommes aux pommes de terre pour toute nourriture.

MADAME AGLEBERT.

Mon enfant, quand on est pauvre...

JEANNETTE.

Maman, vous ne l'étiez donc pas il y a dix-huit mois ? Nous faisions de si bon pain, et des tourtes, des gâteaux...

MADAME AGLEBERT.

Si tu savais... Mais tu es trop jeune pour comprendre cela.

JEANNETTE.

Trop jeune ! Je vais avoir quinze ans.

MADAME AGLEBERT.

Ton coeur est bon, je te conterai quelque jour nos malheurs.

JEANNETTE.

Tout de suite, maman !

MADAME AGLEBERT.

Paix ! J'aperçois des dames.

JEANNETTE.

Ah ! Maman, c'est elle ! La dame qui nous a donné nos robes neuves, à mes soeurs et à moi.

MADAME AGLEBERT.

Tu as été la remercier ce matin ?

JEANNETTE.

Oui, maman.

MADAME AGLEBERT.

Allons-nous-en, Jeannette : aussi bien Goton, notre pauvre aveugle, ne s'est pas promenée aujourd'hui, et je suis sûre qu'elle t'attend. Viens, tu la mèneras au jardin des Capucins, où j'irai te rejoindre quand mon ouvrage sera fini. Viens donc...

JEANNETTE.

Je vous suis, maman.

Madame Aglebert sort ; Jeannette ralentit ses pas. Milady Semur et Félicie passent devant elle sans la remarquer. Jeannette regardant Félicie :

Elle ne m'a pas vue... J'en suis fâchée, car je l'aime bien.

Elle court rejoindre sa mère.

SCÈNE II.
Milady Semur, Félicie.

MILADY SEMUR.

On ne peut faire un pas ici sans rencontrer des malheureux !...

FÉLICIE.

Vous êtes si sensible !... Je crois qu'en général les Anglaises sont plus compatissantes que nous ; elles ont moins de fantaisies, moins de coquetterie : la coquetterie étouffe et détruit presque toutes les vertus.

MILADY SEMUR.

Ce que vous me dites là me rappelle un trait dont j'ai été témoin ce matin. Vous connaissez la vicomtesse de Roselle ?

FÉLICIE.

Un peu.

MILADY SEMUR.

Je l'ai rencontrée, il y a deux heures, sur la place... Un pauvre vieillard estropié lui demandait l'aumône, et lui contait que sa famille expirait de misère et de faim. La vicomtesse émue tira sa bourse de sa poche, et allait la lui donner, quand, par malheur, un marchand s'approcha d'elle pour lui offrir différents articles de parure... Alors elle n'écouta plus les plaintes du vieillard qu'avec distraction. Cependant, pour s'en débarrasser, elle lui jeta une petite pièce de monnaie.

FÉLICIE.

Et Milady, j'en suis sûre, a consolé le vieillard ?...

MILADY SEMUR.

Écoutez jusqu'au bout. Ce pauvre homme ramassa la pièce de monnaie en s'écriant : « Ma femme et mes enfants ne mourront pas aujourd'hui ! » Ce peu de mots réveillant dans le coeur de la vicomtesse des sentiments d'humanité, elle rappela le vieillard, et, après avoir rêvé un moment, elle dit au marchand : « Vendez-moi plus cher tout ce que je viens de prendre, mais faites-moi crédit. » La proposition fut acceptée, et la bourse donnée à l'infortuné vieillard, dont la surprise et la joie ne pourraient se dépeindre. Cachée derrière la charmille, j'ai été témoin de cette scène intéressante.   [ 1 Charmille : haie de charmes taillés pour constituer un brise-vue. [L]]

FÉLICIE.

Pour continuer cet entretien plus à notre aise, venez sur la montagne, nous y trouverons de l'ombrage...

MILADY SEMUR.

Je ne le puis ; j'attends ici quelqu'un à qui j'ai donné rendez-vous... Ah ! Le voici...

FÉLICIE.

Quoi ! Le père Antoine ! Ah ! Je devine le motif d'un tel rendez-vous : vous voulez être guidée dans le choix de quelque bonne action, et le vénérable religieux est bien digne, à cet égard, de toute votre confiance. Adieu, Milady, je vais vous attendre sur la montagne.

MILADY SEMUR.

J'y serai dans un quart d'heure.

Félicie sort.

SCÈNE III.
Milady Semur, le père Antoine.

MILADY SEMUR.

Ce pauvre père Antoine, comme il marche avec difficulté ! Quel dommage qu'il soit si vieux, il a un si bon coeur !... Bonjour, père Antoine. Il y a une heure que je vous attends.

LE PÈRE ANTOINE, un bouquet à la main.

Je n'ai pas voulu sortir sans apporter un petit bouquet à Milady, et je n'avais pas une rose. Enfin, un de nos frères m'en a donné deux; mais ces oeillets sont de mon jardin.

MILADY SEMUR.

Ils sont magnifiques.

LE PÈRE ANTOINE.

Oh ! Sans me vanter, j'ai les plus beaux oeillets... Pourquoi, Milady, n'êtes-vous pas encore venue voir mon jardin ?...

MILADY SEMUR.

J'irai assurément... Mais il y a toujours tant de monde dans votre jardin public, et je suis si sauvage !... Voyons, père Antoine, parlons de nos affaires. M'avez-vous trouvé une famille bien pauvre, bien vertueuse ?

LE PÈRE ANTOINE.

Oui, Milady ; une famille intéressante, le père, la mère, et cinq enfants ; et dans une misère !...

MILADY SEMUR.

Que fait le père ?

LE PÈRE ANTOINE.

Il est cordonnier. Sa femme, qui travaille en linge, est d'une piété, d'une vertu exemplaires !... Son père était maître d'école et lui a donné une bonne éducation... Et puis si vous saviez combien ils sont charitables, quelle bonne oeuvre ils ont faite... Ah ! Madame, ils méritent bien vos cinquante louis !

MILADY SEMUR.

Vous me comblez de joie, mon père ! Quelle est cette bonne oeuvre ?

LE PÈRE ANTOINE.

Oh ! C'est une longue histoire. D'abord le mari s'appelle Aglebert... Mais voulez-vous les voir vous-même ?...

MILADY SEMUR.

Revenez ici dans deux heures, nous irons ensemble leur rendre visite. En attendant, contez-moi leur histoire en deux mots.

LE PÈRE ANTOINE.

En deux mots !... Il me faudrait plus de trois quarts d'heure ; et puis d'ailleurs, je n'ai jamais su rien dire en deux mots.

MILADY SEMUR.

Je m'en aperçois. Eh bien, mon père, à ce soir.

LE PÈRE ANTOINE.

À sept heures je serai ici.

MILADY SEMUR.

Vous m'y trouverez. Adieu, père Antoine.

LE PÈRE ANTOINE, fait quelques pas et revient.

Milady, vous viendrez voir mes oeillets, n'est-ce pas ?

LE PÈRE ANTOINE.

Oui, père Antoine, je vous le promets ; vous y pouvez compter.

LE PÈRE ANTOINE.

Oh ! C'est que ce sont les plus honnêtes gens !

MILADY SEMUR.

Vos oeillets ?...

LE PÈRE ANTOINE.

Non, je parlais de ces bons Aglebert. C'est une famille de Dieu.

Il fait quelques pas, et revient ; d'un air de confidence :

J'en ai un panaché rouge et blanc qui est unique dans Spa.

MILADY SEMUR.

J'irai le voir demain.

LE PÈRE ANTOINE, en s'en allant.

Adieu Milady ; quelle bonne action vous ferez ce soir !

Il sort.

MILADY SEMUR.

Les Aglebert et les oeillets font une singulière confusion dans sa tête. Soulager les pauvres, cultiver des fleurs, voilà ses plaisirs. Les goûts simples accompagnent presque toujours les grandes vertus. Mais il faut que j'aille retrouver Félicie... Ah ! La jolie enfant !...

SCÈNE IV.
Milady Semur, Jeannette, Goton, Marie.

Jeannette, conduisant Goton dans le fond du théâtre, s'y arrête avec elle, et s'assied sur un banc. Marie, sa soeur, s'avance pour regarder milady.

MARIE.

Non, ce n'est pas elle.

MILADY SEMUR, la regardant.

Elle est charmante... Approchez-vous, ma petite. Qui cherchez-vous ?

MARIE, faisant la révérence.

C'est que... je vous ai prise pour une dame bien bonne, et qui est aussi bien aimable...

MILADY SEMUR.

Mais peut-être suis-je aussi bonne que votre dame.

MARIE, secouant la tête.

Oh !...

MILADY SEMUR.

Vous n'en croyez rien ?

MARIE.

Cette dame m'a donné une robe...

MILADY SEMUR.

Ah ! Cela est différent... Est-ce celle que vous portez ?

MARIE.

Oui, madame ; et puis encore un beau bonnet, que je mettrai dimanche. Et ma soeur Jeannette et ma soeur Louison ont aussi des robes neuves...

MILADY SEMUR.

Données par la bonne dame ?

MARIE.

Vraiment oui.

MILADY SEMUR.

Comment s'appelle-t-elle ?

MARIE.

Je ne l'ai vue que ce matin... Je ne me souviens plus de son nom ; mais elle est Française, et elle loge au Prince-Eugène.

MILADY SEMUR.

Ah ! C'est Félicie... Et vos soeurs, sont-elles aussi jolies que vous ?

MARIE.

Tenez, v'là Jeannette là-bas.

MILADY SEMUR.

Cette jeune fille assise, qui tricote ?

MARIE.

Justement.

MILADY SEMUR.

Avec qui est-elle ?

MARIE.

Avec Goton, notre aveugle.

MILADY SEMUR.

Quelle est votre aveugle ?

MARIE.

Dam, notre aveugle, comme dit ma mère... que nous promenons, que nous conduisons. Moi, je la mène depuis trois mois seulement, parce que j'étais trop petite. Encore à présent, on ne me permet pas de la conduire dans les rues, à cause des embarras.

MILADY SEMUR.

C'est sans doute une de vos parentes ?

MARIE.

Oui, parente, peut-être bien... je ne sais pas ; mais ma mère l'aime autant que nous, car elle l'appelle quelquefois son sixième enfant.

MILADY SEMUR.

C'est bien d'avoir soin de ses parents, surtout quand ils sont infirmes... Comment vous nommez-vous ?

MARIE.

Marie, pour vous obéir.

MILADY SEMUR.

Eh bien, Marie, venez me voir demain matin. Je demeure sur la chaussée, à la grande maison neuve. Amenez-moi votre aveugle, je serai bien aise de faire connaissance avec elle.

MARIE.

Oh ! Goton est une bien bonne fille.

MILADY SEMUR.

Adieu, Marie, à demain.

Elle sort.

SCÈNE V.
Marie, Jeannette, Goton.

MARIE.

Voilà encore une bonne dame... Je parie qu'elle fera faire une robe à Goton. Elle aime les aveugles, j ai vu cela... J'en suis bien aise. Allons, je garderai mon beau tablier, sans cela je l'aurais donné à Goton... Ah ! La v'là qui vient avec Jeannette... Elles veulent savoir ce que la dame m'a dit.

JEANNETTE.

Marie, dis-nous donc quelle est cette belle dame à qui tu parlais tout à l'heure ?

MARIE.

N'est-ce pas qu'elle est belle ? Elle demeure sur la chaussée ; demain je lui mènerai Goton.

JEANNETTE.

Tu n'iras pas seule, il y a trop de rues à traverser.

MARIE.

Si fait. La belle dame a dit que je suis plus grande qu'il ne faut pour cela. Elle s'y connaît bien peut-être !...

GOTON.

Marie, vous n'êtes pas assez forte pour me soutenir.

MARIE.

Oh que si... Mais c'est que vous aimez mieux Jeannette que moi... Cela n'est pas juste.

GOTON.

Hélas ! Mes enfants, je vous aime également ; vous êtes tous si charitables !...

JEANNETTE.

Eh bien, Marie, je conduirai seulement Goton dans les rues, et je n'entrerai point chez la dame...

MARIE.

Non, non, tu viendras avec nous, ne sois pas fâchée ; mais le long du chemin Goton s'appuiera aussi sur moi. Qu'elle me le promette, et je serai contente.

GOTON.

Oui, Marie... Oui, ma fille... Pauvres enfants, Dieu vous bénira tous.

MARIE.

À propos, Goton, êtes-vous notre parente ? La dame me l'a demandé, et je n'ai su que répondre.

GOTON.

Hélas ! Je ne vous suis rien, et je vous dois tout... Mais le ciel vous récompensera.

MARIE.

Qu'est-ce que vous nous devez donc, Goton ? Est-ce que cela nous coûte de vous soigner ? C'est de si bon coeur ! Ah ! Que je voudrais être tout à fait grande pour vous habiller, vous servir et vous conduire, comme font ma mère et Jeannette !...

JEANNETTE, bas à Marie.

Tais-toi donc, tu la chagrines. Ne vois-tu pas qu'elle pleure ?...

MARIE, passant de l'autre côté de Goton, et lui prenant la main.

Ma chère Goton, est-ce que j'ai dit quelque chose de mal ? Seriez-vous fâchée ?

GOTON.

Non, mes chères enfants ; vos bons coeurs me font oublier tous mes maux...

MARIE.

Ah ! Que nous sommes heureuses !... Mais j'entends la voix de ma mère... C'est elle, avec Louison.

SCÈNE VI.
Marie, Jeannette, Goton, Madame Aglebert, Louison.

MADAME AGLEBERT.

Les voici... Nous te cherchions, Jeannette... Allons, il est temps de rentrer.

JEANNETTE.

Oh! maman, si vous me permettiez de travailler ici encore une demi-heure !

MADAME AGLEBERT.

Eh bien, j'y consens. Marie, va me chercher mon rouet, et apporte aussi de l'ouvrage pour toi.

Marie sort.

LOUISON.

Et pour moi, maman ?

MADAME AGLEBERT.

Tu resteras auprès de Goton, en cas qu'elle ait besoin de quelque chose. Il faut t'accoutumer à être serviable comme tes soeurs. Allons, asseyons-nous.

Elle s'assied sur un banc, prend Goton par la main, et la place entre elle et Jeannette.

LOUISON, à Jeannette.

Ma soeur, donne-moi ta place, il faut que je sois là pour servir Goton.

MADAME AGLEBERT.

Mets-toi à terre auprès d'elle.

LOUISON.

À la bonne heure.

Elle se met à genoux aux pieds de Goton.

JEANNETTE.

Ah, voici votre rouet, maman.

Marie donne le rouet à sa mère, qui se met à filer. Jeannette tricote. Marie s'assied sur une grosse pierre près du banc, et ourle un mouchoir ; et Louison tire de la poche de son tablier des violettes, et en fait un bouquet.

MADAME AGLEBERT, après un moment de silence.

Marie, ton père est-il rentré ?

MARIE.

Non, ma mère.

JEANNETTE.

N'est-il pas allé voir le père Antoine ?

MADAME AGLEBERT.

Oui, ma fille.

MARIE.

Qu'il a de beaux oeillets, le père Antoine !

LOUISON, d'un ton pleureur.

Mon Dieu, Goton, vous avez jeté toutes mes violettes par terre en vous retournant...

GOTON.

Pardon, mon enfant... Je ne pouvais les voir...

LOUISON, pleurant toujours.

Mon Dieu, mes violettes !...

MADAME AGLEBERT.

Qu'est-ce que c'est donc que cela, petite fille !

LOUISON.

Dam, elle a jeté mes violettes... Elle n'a qu'à les ramasser... Et cela aussi...

Elle jette avec dépit le bouquet qu'elle avait commencé.

JEANNETTE.

Fi donc ! Louison...

MADAME AGLEBERT.

Louison, venez ici.

Louison se lève ; Madame Aglebert lui prend la main.

Louison, vous êtes donc fâchée contre Goton ?

LOUISON.

Mais oui... Elle a jeté mes violettes.

MADAME AGLEBERT.

Nous parlerons de cela tout à l'heure ; auparavant prenez mon rouet, et portez-le à la maison.

LOUISON.

Volontiers, maman... Ah ! Il est trop lourd, je ne peux seulement pas le soulever.

MADAME AGLEBERT.

Eh bien, Louison, je ne t'aime plus, puisque tu ne veux pas porter mon rouet.

LOUISON, pleurant.

Mais, maman, je n'en ai pas la force... Est-ce que c'est ma faute ?

MADAME AGLEBERT.

Tu trouves donc que j'ai tort de t'en vouloir pour cela ?

LOUISON.

Oh ! Oui, maman, vous avez bien tort; et puis vous savez que je suis trop petite pour porter ce vilain grand rouet.

MADAME AGLEBERT.

Je le savais en effet. Et toi, ne savais-tu pas aussi que Goton est aveugle ? Pouvait-elle voir tes fleurs, et t'aider à les ramasser ?

LOUISON.

Eh bien, j'ai eu tort de pleurer et de me dépiter contre elle.

MADAME AGLEBERT.

N'est-elle pas assez malheureuse, la pauvre fille, de n'y voir goutte, d'être aveugle de naissance !

GOTON, prenant la main de madame Aglebert.

Ah ! Madame Aglebert, je ne suis pas malheureuse ; non, votre bonté, votre charité...

MADAME AGLEBERT.

Ne parlez point de cela, ma chère fille... Écoute, Louison, si tu ne traitais pas Goton comme ta soeur, je ne te regarderais plus comme mon enfant.

LOUISON.

J'aime bien Goton, mais pourtant elle n'est pas ma soeur.

MADAME AGLEBERT.

Le bon Dieu me fit rencontrer cette pauvre fille, sans secours, sans parents ; n'était-ce pas me dire : C'est un sixième enfant que je te donne ?

JEANNETTE.

Ah ! Oui, maman !

MARIE.

Je comprends cela, moi.

MADAME AGLEBERT.

Louison le comprendra de même avec le temps : il faut bien que le bon coeur vienne avec la raison ; et sans un bon coeur, mes chères enfants, il n y a pas de contentement. Votre père et moi, nous avons bien travaillé, nous avons eu bien de la peine ; mais en faisant toujours son devoir, la vie passe si doucement ! Et puis une bonne action console de dix ans de fatigues et de chagrins.

MARIE.

Ma mère, j'aperçois des dames qui viennent par ici.

MADAME AGLEBERT.

Eh bien, allons-nous-en.

JEANNETTE.

Maman, maman, c'est la dame française.

MADAME AGLEBERT.

N'importe, rentrons.

Elles se lèvent toutes.

SCÈNE VII.
Marie, Jeannette, Goton, Louison, Madame Aglebert, Milady Semur, Félicie.

MILADY SEMUR.

Le père Antoine n'est point encore arrivé. Ah ! Voici les jeunes filles dont nous parlions tout à l'heure.

FÉLICIE, à Jeannette.

Est-ce là votre mère ?

MADAME AGLEBERT, faisant la révérence.

Oui, Madame... et je comptais aller demain remercier Madame de ses bontés pour mes enfants. J'ai eu tant d'ouvrage hier et aujourd'hui...

FÉLICIE.

Cette fille aveugle est sans doute de votre famille ?

MADAME AGLEBERT.

Non, Madame.

GOTON.

Non, mais c'est tout de même.

MADAME AGLEBERT.

Jeannette, prends mon rouet... Retirons-nous, de peur d'importuner ces dames...

MILADY SEMUR.

Non, restez, je vous prie...

Bas à Félicie.

Il semble qu'elle craigne nos questions sur cette aveugle... C'est singulier.

FÉLICIE, bas à Milady.

J'ai fait la même remarque.

Haut à Madame Aglebert.

Quel est votre état ?

MADAME AGLEBERT.

Je file et je travaille en linge.

MILADY SEMUR.

Et votre travail suffit pour la subsistance de votre famille ?

MADAME AGLEBERT.

Oui, Madame.

FÉLICIE.

Cependant, le jour où je rencontrai vos filles sur la montagne d'Annette et Lubin, leur habillement n'annonçait pas que vous fussiez dans l'aisance.

MADAME AGLEBERT.

Nous ne sommes pas riches, il est vrai ; mais nous sommes contents.

MILADY SEMUR, à Félicie.

Ne vous intéresse-t-elle pas ?

FÉLICIE.

Au delà de toute expression...

À Madame Aglebert.

Vous avez là trois charmantes petites filles...

Elles font toutes trois la révérence.

Avez-VOUS d'autres enfants ?

MADAME AGLEBERT.

Encore deux garçons, grâce à Dieu.

GOTON.

Et moi, qui suis entièrement à sa charge...

MADAME AGLEBERT.

Ah ! Goton...

MILADY SEMUR.

Comment ?...

GOTON.

C'est à ces honnêtes gens que je dois tout. Cette famille d'anges me loge, me nourrit, m'habille, me sert, moi, pauvre fille infirme, souvent malade, toujours inutile. Je trouve en eux un père, une mère, des soeurs, des frères, des domestiques ; car ils sont tous d'accord pour faire le bien, tous également bons, également charitables. Oui, mesdames, ce sont des anges, de vrais anges que vous voyez devant vous.

FÉLICIE.

Se peut-il ?...

MILADY SEMUR.

La surprise et l'attendrissement me rendent immobile.

MADAME AGLEBERT.

Eh ! mon Dieu ! Ce que nous avons fait était bien naturel... Cette bonne fille n'avait aucune ressource... Nous pouvions la consoler, la secourir, c'eût été mal de l'abandonner...

MARIE, bas à Jeannette.

Pourquoi cela fâche-t-il donc tant ces dames ? Vois donc comme elles pleurent!

JEANNETTE.

C'est qu'elles sont surprises. Il n'y a pas de quoi pourtant.

FÉLICIE.

Je m'intéresse aux malheurs de cette jeune aveugle.

MILADY SEMUR, à Madame Aglebert.

Comment cette pauvre fille est-elle tombée à votre charge ?

GOTON.

Nous logions dans la même maison. Une vieille tante, qui avait soin de moi, vint à mourir : je perdis avec elle tout moyen de subsister, et je tombai malade. Cette excellente voisine vint me voir ; me veilla, paya un médecin, me fit mon bouillon, enfin me servit de garde-malade. Lorsque je fus rétablie, elle me recueillit chez elle, où depuis deux ans je suis traitée comme la fille aînée de la maison.

FÉLICIE, embrassant Madame Aglebert.

Ô femme incomparable ! Avec une telle âme, le sort a-t-il pu vous traiter aussi injustement !

MILADY SEMUR.

Que je l'embrasse aussi...

MADAME AGLEBERT.

Mesdames, vous me rendez confuse...

MILADY SEMUR.

Dites-nous votre nom, ce nom respectable ; qu'il reste à jamais gravé dans notre souvenir.

MADAME AGLEBERT.

Je m'appelle Catherine Aglebert.

MILADY SEMUR.

Aglebert !... C'est d'elle que le père Antoine m'a parlé... Connaissez-vous le père Antoine ?

MADAME AGLEBERT.

Oui, madame ; il est venu aujourd'hui chez nous, et ce soir il a envoyé chercher mon mari, je ne sais pourquoi.

GOTON.

Il m'a rencontrée hier au jardin des Capucins, m'a questionnée, et je lui ai conté mon histoire.

FÉLICIE.

Mais cette histoire, comment n'est-elle pas sue de tout ce qui habite Spa ? Comment tant de bienfaisance et de vertus ont-elles pu rester jusqu'ici inconnues ?

GOTON.

Monsieur et Madame Aglebert n'en ont jamais parlé ; d'ailleurs je suis souvent malade, obligée par conséquent de garder la maison une partie de l'année. Lorsque je puis sortir, Jeannette, qui me sert de guide, me mène presque toujours, par ordre de sa mère, dans les promenades les moins fréquentées ; et quand elle voit venir du monde, elle me fait prendre un autre chemin. Ce n'est que lorsqu'elle est bien pressée d'ouvrage qu'elle me conduit au jardin des Capucins, tout près de chez nous ; et encore cela n'est-il arrivé que trois ou quatre fois.

MILADY SEMUR, à Félicie.

Voilà donc la vertu dans toute sa pureté, simple, sublime, naturelle, sans vanité, sans ostentation, trouvant en elle seule et sa gloire et sa récompense !

FÉLICIE.

Qui pourrait, en voyant cette femme, ne pas éprouver un délicieux sentiment de respect et d'admiration !...

MILADY SEMUR.

Comment ne pas être touché de cet accord pour le bien dans une famille entière !... Et cette fille, l'objet de tant de bienfaits, comme elle sait exprimer sa reconnaissance, comme elle est pénétrée de tout ce qu'elle doit ressentir !...

MARIE.

Maman, je crois que v'là le père Antoine.

LOUISON.

J'en suis bien aise, car il me donne toujours de la violette.

MILADY SEMUR.

Restez, madame Aglebert. Tout à l'heure vous nous conduirez chez vous.

MADAME AGLEBERT.

Madame...

SCÈNE VIII.
Marie, Jeannette, Goton, Louison, Madame Aglebert, Milady Semur, Félicie, le père Antoine.

MILADY SEMUR.

Venez, venez, père Antoine... Je crois avoir découvert ce trésor dont vous m'avez parlé.

LE PÈRE ANTOINE.

Eh ! Justement, la voici ; c'est madame Aglebert. Eh bien, Milady, vous savez donc son histoire ?...

MILADY SEMUR.

Je sais tout.

LE PÈRE ANTOINE, à Madame Aglebert.

Madame Aglebert, à présent connaissez et remerciez votre bienfaitrice. Milady Semur voulait donner cinquante louis à la famille la plus vertueuse de Spa ; son choix tombe sur la vôtre.

GOTON, levant les mains au ciel.

Ô mon Dieu !

MADAME AGLEBERT.

Cinquante louis !... Non, madame, c'est trop ; il y a encore bien des honnêtes gens dans Spa, et plus pauvres que nous. Ma voisine, Marianne Sauvard, une si brave femme, est dans une misère !...

MILADY SEMUR.

Eh bien, j'aurai soin aussi de Marianne Sauvard, je vous le promets. Le père Antoine vous donnera ce soir cinquante louis, et j'en ajoute encore cent pour la dot de Jeannette.

MADAME AGLEBERT.

Oh ! Madame, c'est trop... En vérité, c'est trop...

GOTON.

Mon Dieu ! Où est-elle cette dame si bonne, que je puisse embrasser ses genoux... Jeannette... Où est-elle ?...

Jeannette la mène aux pieds de Milady.

FÉLICIE.

Pauvre fille, qu'elle est intéressante !... Et vous, Milady, que vous devez être heureuse !...

GOTON, saisissant la robe de Milady.

Est-ce elle ?...

MILADY SEMUR, lui tendant la main.

Oui, mon enfant.

GOTON, se jetant à ses pieds.

Ah ! Madame, je vous bénirai tous les jours de ma vie. Cette famille respectable vous doit sa fortune ; et moi je vous dois leur contentement, le seul bonheur que la pauvre Goton puisse goûter ici-bas. Je n'ai donc plus rien à désirer... à présent je mourrai satisfaite...

MILADY SEMUR, la relevant et l'embrassant.

Ah ! Je conçois votre bonheur, et j'en jouis avec transport.

MADAME AGLEBERT.

Nous prierons tous le ciel pour vous, Madame, tant que nous vivrons.

JEANNETTE.

Oh ! Oui, madame !

MARIE.

Et de bien bon coeur.

LOUISON.

Et moi aussi.

MILADY SEMUR.

Demandez à Dieu qu'il me conserve une âme sensible... C'est le don le plus précieux que sa bonté puisse accorder. Allons chez vous, madame Aglebert, je meurs d'envie de voir votre mari...

MADAME AGLEBERT.

Oh ! Madame, que vous êtes bonne... mais c'est que nous logeons si haut !...

MILADY SEMUR.

Venez, conduisez-nous ; je veux voir cette petite maison, l'asile de tant de vertus !

MADAME AGLEBERT.

Mon Dieu, père Antoine, parlez donc pour nous... Moi, je suis si saisie, que je ne sais comment m'exprimer...

LE PÈRE ANTOINE.

Allez, allez, le coeur de milady saura lire dans les vôtres... Mais, madame Aglebert, il faut que vous obteniez de Milady qu'elle consente à venir voir mon jardin en sortant de chez vous.

MILADY SEMUR.

C'est trop juste, et je m'y engage.

LE PÈRE ANTOINE.

Milady, vous méritez bien le plus bel oeillet qui soit éclos ; et... vous l'aurez ce soir.

MADAME AGLEBERT.

Si j'osais offrir mon bras à ces dames.

MILADY SEMUR.

Volontiers, ma chère dame.

MADAME AGLEBERT.

Jeannette et Marie, prenez garde à Goton.

FÉLICIE.

Ne perdons point de temps, allons rendre visite à l'homme digne d'avoir une telle femme et de tels enfants.

Elles sortent avec le père Antoine ; Goton etles trois petites filles les laissent passer.

GOTON.

Cette vertueuse dame, que Dieu la comble de ses bénédictions !

MARIE.

Comme elle est bonne !...

LOUISON.

Comme elle est belle !...

JEANNETTE.

Allons, suivons-les... Oh, mon père ! Que je serai aise de voir votre joie !

 


Notes

[1] Charmille : haie de charmes taillés pour constituer un brise-vue. [L]

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