AGAR DANS LE DÉSERT

COMÉDIE EN UN ACTE

1829

PARIS DIDIER, LIBRAIRE ÉDITEUR, 33, Quai des Augustins.

BELIN-LEPRIEUR ET MORIZOT Éditeurs, 5 rue Pavé-Saint-André.


Texte établi par Paul Fièvre

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 25/11/2018 à 22:53:15.


PERSONNAGES

AGAR.

ISMAEL, fils d'Agar et d'Abraham.

L'ANGE.

La scène est au désert.

issu de THÉÂTRE D'ÉDUCATION à l'usage de la Jeunesse par Mme de Genlis, Nouvelle édition revue et corrigée, pp. 73-86


AGAR DANS LE DÉSERT

SCÈNE I.
Agar, Ismaël.

AGAR, tenant son fils par la main, et portant un vase sur l'épaule.

Quels tristes lieux !... Quelle solitude affreuse !...

ISMAËL.

Mère, retournons chez mon père, nous y étions si heureux !

AGAR.

Hélas ! Mon enfant, la haine et la jalousie nous en ont chassés pour toujours.

ISMAËL.

La haine ! Quel mal ai-je fait pour la mériter ? Et vous, mère, comment peut-on vous haïr ?

AGAR.

L'envie, mon fils, rend injuste et cruel ; elle conduit à la haine, la plus odieuse, la plus noire de toutes les passions.

ISMAËL.

Un coeur sensible ne l'éprouvera donc jamais.

AGAR.

Un coeur sensible peut s'égarer... l'orgueil peut corrompre l'âme la plus tendre, la livrer à toutes les fureurs de la vengeance.

ISMAËL.

Ah ! Bonne mère, si j'ai de l'orgueil, mettez tous vos soins à m'en corriger.

AGAR.

La raison seule doit nous en garantir. L'Auteur de la nature n'a rien fait que de bon ; nous lui devons toutes nos vertus, et nos vices sont notre ouvrage.

ISMAËL.

Nous naissons donc sans orgueil ?...

AGAR.

Dieu imprima dans nos coeurs un désir salutaire qui nous porte à nous distinguer, à rechercher la gloire.

ISMAËL.

C'est l'amour-propre.

AGAR.

Oui, mon fils, c'est ce principe divin qui fait les héros et les grands hommes ; alors il est pur et tel que Dieu nous l'a donné ; mais l'homme corrompu abuse de ce don précieux, il le dénature, l'avilit, le tourne sur des objets vains et frivoles, enfin il en fait l'orgueil.

ISMAËL.

Mère, Dieu est bon ; quand nous suivons sa loi, il doit donc nous aimer ?

AGAR.

Il est alors notre père.

ISMAËL.

Pourquoi donc gémissez-vous ? Pourquoi sommes-nous sans appui, sans secours dans ce désert ?

AGAR.

Il veille sur nous, et ne veut que nous éprouver.

ISMAËL.

Et cependant la fatigue, le chagrin nous accablent : privés d'asile et de nourriture, comment résister à tant de maux ?

AGAR.

Par le courage qui les méprise, par la résignation qui s'y soumet sans murmure. Souffrir est le partage de la vie : c'est un temps d'épreuves et d'orages, temps rapide et court ! suivi, pour la vertu, de l'immortalité, de la gloire et du bonheur. Cessons donc de nous plaindre. Songeons aux biens qui nous attendent, et tâchons de nous en rendre dignes.

ISMAËL.

Mère, vous ne craignez donc pas la mort ?

AGAR.

Hélas ! Je ne crains que de te survivre.

ISMAËL.

La mort n'est rien !... C'est un instant !... Mais souffrir, endurer la faim, la soif !

AGAR.

Mon fils, il est encore un plus affreux tourment... C'est celui de ne pouvoir soulager ceux qu'on aime.

ISMAËL.

Ne l'ai-je pas senti ?... Je vous ai vue pleurer.

AGAR.

Cher enfant, si je pouvais, en donnant ma vie, sauver la tienne !...

ISMAËL.

Mère ! Qu'en ferais-je, séparé de vous ?...

AGAR.

Mon Ismaël !... Cruelle Sara, si vous l'entendiez, si vous le voyiez... votre coeur barbare en serait attendri... Et moi, que ne dois je pas ressentir !... Mon fils, ne nous laissons point abattre : notre sort est affreux, mais Dieu peut le changer.

ISMAËL.

Ce désert produit bien quelques fruits sauvages dont nous pourrions nous nourrir ; mais sous un soleil aussi brûlant, la soif dévore, et l'on n'aperçoit ni citerne ni ruisseau...

AGAR.

Nous en découvrirons peut-être... D'ailleurs, ce vase, le seul bien qui nous reste, contient encore de l'eau : elle est pour toi, c'est une dernière ressource que ma tendresse te réserve.

ISMAËL.

Je veux la partager avec vous.

AGAR.

En conservant ta vie, je prolongerai la mienne.

ISMAËL.

Mère ?

AGAR.

Mon enfant ?

ISMAËL.

Depuis deux jours je n'ai pas dormi ; je me sens accablé : asseyons-nous.

AGAR.

Viens prendre du repos, tu retrouveras des forces ; couche-toi à l'ombre de ce buisson.

Ismaël se couche, Agar reste auprès de lui.

ISMAËL.

Mère, essayez de dormir aussi.

AGAR.

Non, je te veillerai.

À part.

Ses yeux se ferment... Heureux âge !...

Ismaël s'endort tout à fait.

Dors, cher enfant ; tu ne sentiras plus tes maux, et les miens seront adoucis... Que ses traits sont changés ! Ils portent l'empreinte de la souffrance... Ô mon fils ! Si tes plaintes ne me déchiraient le coeur, avec quel courage je supporterais ma destinée !... Mais l'entendre gémir... voir couler ses larmes, c'est un supplice au-dessus de mes forces... Il épuise toute ma constance... Comme il sommeille !... Pauvre enfant !

Elle l'embrasse.

Que je t'aime !...

Elle porte la main sur son front.

Son visage est brûlant, le soleil frappe sur sa tête ; même en dormant, il est donc destiné à souffrir !... Mais ne pourrais-je pas, avec mon voile suspendu à cette branche, lui former un abri ?

Elle cherche à tirer la branche à elle ; dans le mouvement qu'elle fait pour y atteindre, elle renverse le vase déposé à ses pieds ; l'eau qu'il conterait se répand.

Grand Dieu ! Qu'ai-je fait ?... Ce vase, ma dernière espérance, mon unique ressource, la vie de mon fils !... Malheureuse que je suis !... Cette eau pouvait du moins lui suffire jusqu'à demain... et d'ici là, de nouvelles recherches nous auraient peut-être fait découvrir un ruisseau J...

Elle tombe accablée de douleur.

ISMAËL, se réveillant.

Mère !...

AGAR.

Mon fils ?...

ISMAËL.

Mère ! Je brûle... Je n'en puis plus... Un feu cruel me dévore.

AGAR, prenant Ismaël dans ses bras, et le couvrant de son voile.

Mon Dieu, prenez pitié de l'excès de ma peine !...

ISMAËL.

Mère, je meurs de soif ; une goutte d'eau, et vous me rendrez la vie.

AGAR.

Hé bien, mon fils, reçois donc mon dernier soupir... Tu meurs, j'en suis la cause ; pardonne-moi ! Je ne te survivrai pas.

ISMAËL.

Mère, cette eau, vous l'avez donc bue ?

AGAR.

Que dis-tu ?... Ô mon fils ! Peux-tu me croire assez barbare ?...

ISMAËL.

La douleur égare et trouble ma raison ; vous me pardonnez, ma mère ?

AGAR.

En cherchant à te garantir du soleil, j'ai renversé le vase, et je t'ai donné la mort !

ISMAËL.

Non, mère... non... cette eau n'aurait pu me suffire...

AGAR.

Quelle pâleur couvre son front !... Mon fils !...

ISMAËL.

Mère, donnez-moi votre main... que je la baise encore...

AGAR.

La sienne est froide et tremblante... Ismaël !... Il ne me répond pas !... Ismaël, ouvre les yeux !... Embrasse une dernière fois ta malheureuse mère... Son coeur bat encore... Être Suprême et bienfaisant, toi à qui tout est possible, soutien protecteur des infortunés, daigne jeter un regard sur moi !... Je me soumets si tu l'ordonnes ; ma confiance en ta bonté égale mon obéissance !... Conserve-moi le bien que tu m'as donné ! Ou du moins, grand Dieu ! Ne me condamne point à vivre !... Tu vas prononcer, j'attends mon arrêt... C'est un père qui va le rendre !

Elle retombe auprès de son fils.

L'ANGE, derrière le théâtre, après un long silence.

Agar !...

AGAR.

Qu'entends-je ? Quelle voix céleste vient ranimer mon coeur ?

On entend une douce symphonie.

Où suis-je ?...

La toile du fond se lève, et l'on aperçoit sur un nuage l'ange tenant une palme à la main. Le théâtre change, et représente un frais paysage.

SCÈNE II.
L'Ange, Agar, Ismaël.

L'ANGE.

Agar !

AGAR.

Que vois-je !... Ô mon fils !

L'ANGE, s'approchant.

Agar !... Essuyez vos larmes.

AGAR.

Mon fils va donc m'être rendu !... Mais il est toujours sans mouvement... Ismaël... Ismaël... C'en est fait, il n'est plus !...

Elle se lève et court se précipiter aux pieds de l'ange.

Dois-je perdre tout espoir !...

L'ANGE.

Votre confiance et votre foi n'égalent-elles pas votre soumission ?

AGAR, toujours aux pieds de l'ange.

Oui, je suis résignée... Si Dieu l'exige, je m'interdirai jusqu'à la plainte. Mais mon courage m'abandonne... Un doute affreux glace mon coeur... Dieu veut-il m'éprouver ou combler ma misère ?...

L'ANGE.

Lui sacrifierez-vous, sans murmure, le seul bien qui vous reste... cet enfant si cher ?

AGAR.

Je le tiens de sa bonté... il peut me retirer ses bienfaits...

Elle se relève, et court auprès de son fils.

Mon fils !... C'est en vain que je l'appelle. Hélas ! Il m'entendrait s'il respirait encore. La voix de sa mère désolée ranimerait ses sens... Mes cris sont superflus. Ismaël n'y peut répondre... Ismaël ! Ce nom si doux !... Maintenant je ne puis le prononcer qu'en frémissant...

L'ANGE.

Agar ! Pourquoi vous livrer à ce vain désespoir ?... Vous pleurez votre fils. Il paraît mort à vos yeux : mais doutez-vous de la puissance du Seigneur ?

AGAR.

Le Seigneur !... Oh ! Sans doute il peut tout ; il peut tarir la source de mes larmes ; me rendre mon fils... Insensée que je suis ! Je pleurais ; et Dieu me voit et m'entend. L'excès de ma douleur l'offensait peut-être. Cette idée m'accable... Pardonne-moi, grand Dieu, de coupables transports !... Daigne jeter sur cet entant un regard paternel ; que son innocence te touche ! Puisse-t-il ne pas être victime des fautes et de la faiblesse d'une mère infortunée !... Ô ciel, que ta colère ne tombe que sur moi !... Mais rends le jour à mon fils : qu'il vive !... que je puisse encore une fois lui parler et l'entendre, ô mon Dieu !... Et j'adorerai, je bénirai, en expirant, ta justice et ta bonté.

L'ANGE.

Agar, tout ce qui vous environne déjà vous retrace ou vous présage sa bienfaisance infinie ; il a transformé l'affreux désert où vous gémissiez en un délicieux séjour; sa puissance et sa gloire éclatent et brillent autour de vous.

AGAR.

Un seul objet frappe ici mes yeux. Je ne vois qu'Ismaël privé de la vie.

L'ANGE.

Ne vous laissez point abattre, Agar. Vous êtes fidèle et soumise, n'avez-vous pas l'heureux droit de tout espérer ? Quel miracle est impossible à l'Être Suprême, qui lit au fond de votre coeur ? Il vous juge, Agar, et vous protège. Il punit avec indulgence ; et lui seul sait récompenser sans mesure.

AGAR.

Qu'entends-je, ô ciel ! Quelles paroles consolantes et divines !

L'ANGE.

Levez les yeux : voyez, heureuse Agar, la bonté du Seigneur faire encore un nouveau prodige pour vous.

L'ange touche la terre avec sa palme, et fait jaillir à l'instant une source abondante.

AGAR.

Mon Dieu ! Tant de bienfaits ne me seront pas inutiles ! Vous voulez que j'en jouisse; Ismaël va donc revivre !

L'ANGE s'approche d'Ismaël.

Approchez-vous, Agar!

AGAR.

Grand Dieu ! Mon fils !... N'est-ce point une illusion ? Sa pâleur se dissipe... Si je m'abusais !

Elle lui prend la main.

Sa main n'est plus froide... Ismaël !... Mon Dieu ! Achève ton ouvrage !...

Après un moment de silence.

Il ouvre les yeux ; mon fils !... Je me meurs.

Elle tombe.

L'ANGE.

Agar, Agar, ranimez-vous pour louer, pour adorer le Seigneur.

AGAR, revenant à elle.

Ismaël !

L'ANGE.

Reprenez vos sens, Agar, et regardez votre fils.

AGAR.

Mon fils !... Il m'est rendu ! Quoi ! Ce n'est point un songe !

ISMAËL, se soulevant.

Ah ! Je renais !... Ma mère !

AGAR.

Mon fils ! Cher enfant, viens dans mes bras, viens embrasser la plus heureuse des mères !... Que dis-je ?... Non, prosternons-nous, et remercions le ciel.

ISMAËL.

Que ne lui dois-je pas, mère ? Il nous réunit !

L'ANGE.

Jouissez désormais, Agar, d'un bonheur inaltérable : Dieu m'ordonna de vous éprouver. Il est satisfait, et tous vos maux sont finis. Élevez cet enfant, inspirez-lui la crainte et surtout l'amour du Seigneur. Voilà le plus digne hommage que vous puissiez offrir de votre reconnaissance.

AGAR.

Ah ! Pourrais-je y manquer après d'aussi grands bienfaits !

L'ANGE.

Que votre exemple, Agar, serve à jamais de leçon ; qu'il corrige les murmures des mortels insensés, et qu'il apprenne que Dieu sait récompenser la patience, la soumission, le courage et la vertu.

 


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