LES ENFANTS

MONOLOGUE EN VERS

DIT PAR COQUELIN AINÉ, de la Comédie Française

Prix : Un franc

1887. Tous droits réservés

GEORGES FEYDEAU


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 30/07/2017 à 14:32:45.


PERSONNAGES

UN HOMME.


LES ENFANTS

[UN HOMME].

J'entends souvent parler de l'homme

Pour sa supériorité :

Rien le rend-il si lâche, en somme,

Si sot, que la paternité ?

5   En vérité, je me demande,

Quand je constate les tourments

Qu'il faut toujours qu'on en attende :

À quoi ça sert-il, les enfants ?

     

On les adore - Eh ! Pourquoi faire ? -

10   Et l'on se voue à leur bonheur !

À quoi bon se river sur terre

Un boulet, de gaîté de coeur ?

C'est le trouble, l'inquiétude,

Un tracas de tous les instants !

15   Tout, sans espoir de gratitude...

À quoi ça sert-il, les enfants ?

     

Et l'on subit le magnétisme

Qui vous plie à ce tout petit ;

Est-ce orgueil ou bien égoïsme ?

20   Devant son oeuvre on s'aplatit.

L'homme est fier de sa créature,

S'en fait l'esclave en même temps.

Et c'est la loi de la nature !

À quoi ça sert-il, les enfants ?

     

25   Ah ! je comprends vraiment la bête

Insouciante à ses petits,

Qui, le temps qu'il faut, les allaite,

Puis, part sans l'ombre de soucis.

Voilà des instincts admirables !

30   - À l'appui de nos arguments ! -

Que les bêtes sont raisonnables !...

À quoi ça sert-il, les enfants ?

     

Puis, se séparant dans la vie,

La bête va de son côté,

35   Libre au gré de sa fantaisie,

Ignorant sa postérité.

Les petits peuvent bien se dire :

« Ça ne sert à rien, les parents ! »

Mais chacun vit comme il désire !...

40   À quoi ça sert-il, les enfants ?

     

Oh ! toi qui parles de la sorte,

Matérialiste enragé,

Toi, beau parleur, toi, tête forte,

Je voudrais te voir fustigé !

45   Non, tu n'as jamais été père

Pour tenir ces raisonnements !

En ce disant, es-tu sincère ?

« À quoi ça sert-il, les enfants ? »

     

Mais ce sont eux qui font ta vie !

50   Mais ils sont ta chair, ils sont toi !

Et tout leur être s'associe

À ton être qui fait leur loi.

Puis lorsque les destins te tuent,

Tu revis dans tes descendants

55   Car tes enfants te perpétuent

C'est à qui servent les enfants !

     

Mais tu n'as donc plus souvenance

Que tu fus jeune, toi, comme eux !

Et qu'on fit fête à ta naissance,

60   À toi qui fais le dédaigneux !

Peux-tu blasphémer ta jeunesse !

Heureux pour toi que tes parents

N'aient pas dit, avec ta sagesse :

« À quoi ça sert-il les enfants ? »

     

65   D'ailleurs, toute parole est vaine :

Preuve que la maternité,

Est une chose bien humaine...

C'est qu'elle a toujours existé.

Que serait la machine ronde

70   Avec tes beaux raisonnements !

L'Enfant régénère le monde...

C'est à quoi servent les enfants !

     

 


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