LE CHAPEAU BLEU

COMÉDIE

1881. Tous droits réservés

PAR M.LÉON DUVAUCUEL


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 03/11/2017 à 19:31:39.


PERSONNAGES

HENRI. 26 ans.

LUCIE. 24 ans.

Paru dans "Saynètes et monologues", Quatrième série, Paris, Tresse Editeur, 1881. pp. 121-141


LE CHAPEAU BLEU

À Paris. Intérieur d'artiste : chambre simplement meublée ; au fond, une porte donnant sur un couloir ; des livres épars sur des rayons ; quelques gravures et dessins encadres ; à gauche, une fenêtre d'où l'on aperçoit la cime des arbres d'un jardin public ; près de cette fenêtre, une table ; premier plan, à droite, une cheminée avec glace, pendule, et vases garnis de giroflées et de violettes.

SCÈNE I.

LUCIE, assise à gauche devant la table, est occupée à garnir de rubans bleus, un chapeau qu'elle tient à la main de temps en temps elle s'interrompt pour regarder son ouvrage.

Encor deux points araire et voilà le chapeau

Terminé. Du printemps j'arbore le drapeau !

Le travail fait les frais de ma coquetterie !

Hier, après avoir rendu ma lingerie,

5   Ma bourse résonnant d'un doux bruit argentin,

J'ai fait de la dépense. Et puis de grand matin,

À cinq heures, avant l'aube, vite à l'ouvrage

Je me suis mise, active et pleine de courage.

Et tout cela pour lui ! - Vraiment, c'est un plaisir

10   De vouloir me parer au gré de son désir !

Les riches, à coup sûr, ignorent les délices

Qu'on goûte à contenter soi-même ses caprices.

Chapeau couleur du ciel, chef-d'oeuvre de mes doigts,

Dis-lui bien la beauté, l'attrait que tu me dois...

15   Cet hiver, subissant les longues quarantaines,

Nous projetions déjà mille courses lointaines ;

Aussi, quand la première hirondelle à nos yeux

Apparut sur le toit, il s'écria, joyeux :

« Les lilas vont fleurir ! - Voici la messagère

20   D'avril ! Vive l'amour ! Fais-toi belle, ma chère. »

Elle va essayer le chapeau devant la glace ; puis revient vers la table.

Mais enfin, quel projet avait-il pour partir

Quand mon amour osait à peine y consentir ?

Quelque bonnes raisons que je me sois données,

Je fus triste, en effet, durant ces deux journées.

25   Si j'étais soupçonneuse... Oh ! Je ne le suis pas !...

- Son ami Paul, c'est un marquis de Carabas :

L'heureux musicien ! Il est propriétaire

D'une villa, d'un parc, du côté de Nanterre...

Henri pouvait fort bien, cependant, décliner

30   L'honneur de prendre part à ce fameux dîner

De Bougival... Mais non, je suis une égoïste :

Je dois songer d'abord à ses travaux d'artiste;

Il fallait qu'il revît son collaborateur

Un livret d'opéra veut un compositeur.

Elle prend, dans le tiroir de la table, une lettre sur laquelle elle jette les yeux et qu'elle remet, pensive, à coté d'elle, parmi ses chiffons.

35   Et dire que l'on veut pourtant que je le quitte !

Moi, quitter mon poète ! Oh ! Je ne suis pas quitte :

Je lui dois mon bonheur. Ai-je le coeur si bas

Pour craindre... Pauvre mère ! Elle ne comprend pas.

Elle se lève, et parcourt la chambre de long en large.

Non, non, je resterai, car je m'y suis contrainte ;

40   Dût l'avenir, rêvé plein de volupté sainte,

D'un sort immérité m'accabler à jamais,

Moi qui me suis donnée à l'homme que j'aimais...

Mais veut-il aujourd'hui me laisser prisonnière ?

Et ferait-il sans moi l'école buissonnière ?

Allant vers la pendule.

45   Neuf heures !

Bruit au dehors.

  Le voici. Son pas est plus léger,

Ce n'est pas lui.

On frappe.

Qui donc ? Sans doute un étranger

Qui se trompe.

Elle va vers ta porte, l'ouvre entre Henri.

SCÈNE II.
Henri, Lucie.

LUCIE, enjouée.

Henri passe devant elle sans dire un mot, comme préoccupé, se dirigeant vers la gauche.

C'est toi ! - L'idée originale

De t'annoncer !... Crois-tu l'heure si matinale ?

D'habitude, chez nous vous entrez sans frapper,

50   Monsieur... Probablement c'était pour m'attraper.

HENRI.

Justement.

Il va poser sur la table des rouleaux de papier. - Elle, le devinant, court jeter dans le tiroir, avec des débris de rubans, la lettre qu'elle avait laissée en vue.

LUCIE, surprise.

Ah !

HENRI.

Quoi donc ?

À part, pendant ce mouvement.

Tiens ! Un billet. Je flaire

Là-dessous quelque sotte intrigue épistotaire ;

Paul a raison, peut-être, et nous verrons...

LUCIE, indifférence stimulée.

Oh ! Rien !...

HENRI, à part.

Quel air embarrassé, quel singulier maintien !

LUCIE.

55   Alors, tu ne dis pas bonjour. - Et l'embrassade ?...

Vous l'oubliez ?...

Il va froidement la baiser sur le front.

Ami, ton baiser est maussade.

Qu'as-tu donc ce matin ?

HENRI.

Moi ? Rien. Que puis-je avoir,

A ton avis ? - Je suis heureux de te revoir,

Fraîche comme une rose, après deux jours d'absence.

LUCIE, caressante.

60   Presque trois, compte bien, chéri. Quelle licence

Tu t'es permise !!

HENRI.

Oui, j'ai dû rester plus longtemps

Que je ne supposais. Des motifs importants...

À part.

Ah ! Si je peux saisir sans qu'elle le soupçonne

Ce billet qui m'intrigue...

Haut.

Il n'est venu personne

65   Me demander, hier ?

LUCIE.

  Pas même le portier.

En montant me conter tes cancans du quartier

Il m'aurait divertie. À propos, cher poète,

Songe qu'il est fort tard, et qu'aujourd'hui c'est fête ;

Ouvre tes yeux bien grands et fais provision

70   De style noble et de points d'exclamation

Elle se coiffe.

Admire mon chef-d'oeuvre inédit, et devine

Tout ce que m'a coûté cette chose divine.

- Que tu vas être fier de m'avoir au côté !

Elle se tourne vers lui, de face.

Rendez-moi les honneurs qu'on doit à la beauté.

Voyant qu'il reste indifférent.

75   Quoi ! Tu n'es pas séduit, inondé de lyrisme.

C'est l'éblouissement qui cause ton mutisme

Tu songes, je parie, à m'écrire un sonnet !

HENRI.

Je t'aime presqu'autant en modeste bonnet.

LUCIE.

On ne peut décemment sortir un jour de Pâques

80   En pauvresse, chantant « Fanchon » ou « Pauvre Jacques »;

Aussi fait-on des frais pour plaire.

HENRI.

Moi, je suis

Facile à contenter la mode que tu suis

Me plaît toujours.

LUCIE.

Vraiment ! Cependant ta coutume

Étant de t'occuper un peu de mon costume,

85   De me donner ton goût.

HENRI.

  Oui, j'aime assez te voir

Ce tout petit chapeau garni d'un voile noir,

Qui te donne un peu l'air espagnol...

LUCIE.

Quel scandale !

Une espagnole blonde, et la couleur locale !

HENRI.

Voyons, tu ris de tout.

LUCIE.

Toi, tu ne ris de rien.

90   Enfin, c'est entendu, mon chapeau n'est pas bien.

Du moins, il te dép)ait il manque son entrée

Et ne recueille pas la gloire désirée.

Je ne le garde pas.

LUCIE.

Je ne dis pas cela.

Mais à quoi bon encor ces counchets-Là.

95   Maintenant c'est chez toi comme une frénésie

De vouloir contenter, sans but, ta fantaisie,

Ton caprice bizarre et frivole à l'excès

On dirait...

LUCIE, l'interrompant.

Que tu vas me faire mon procès.

Quel ton de loup-garou ! - N'est-ce qu'un badinage,

100   Ou mon chapeau va-t-il brouiller notre ménage ?

Maudit soit-il ! - Tu sais, j'avais cru seulement,

Je m'imaginais... Mais un brusque changement

S'est fait dans ton esprit ; - j'en ignore la cause.

J'étais folle ! - Peut-être aimes-tu mieux le rose,

105   Mais le bleu te plaisait beaucoup le mois dernier.

HENRI.

Je ne t'ai jamais dit...

LUCIE.

Menteur ! Oser nier

La chose sans rougir !

HENRI.

Ta jupe, ton corsage,

Certes, sont ravissants ; ton cher petit visage

Est divin, encadré d'azur ! - Un fait acquis

110   C'est que tu sais te mettre avec un goût exquis.

Quel est ton conseiller ?

LUCIE.

C'est notre amour lui-même.

L'amour est un sorcier, son pouvoir est suprême.

HENRI, ironie froide.

Prodigieux, ma foi !

LUCIE.

Cesse de raisonner

Sur ce ton ; car vraiment j'ai lieu de m'étonner.

115   Tu n'es pas très galant pour moi. Dois-je en conclure

Qu'un événement triste a changé ton allure ?

Parti tout glorieux, tu reviens sans ardeur...

Que s'est-il donc passé ? Qui t'a rendu boudeur ?

HENRI.

Une scène imprévue, étrange, épouvantable :

120   J'arrive à Bougival à l'heure où l'on s'attable ;

Au lieu de joie, un deuil. Paul était tout en pleurs.

Il se jette à mon cou, me conte ses malheurs

Sa maitresse, tu sais, la célèbre chanteuse

De talent très réel, mais de beauté douteuse,

125   De laquelle il est fou, qui, dans notre opéra,

Devait tenir le grand rôle de Foedora,

Eh bien, elle le trompe, et partout le diffame

Auprès de ses amis...

LUCIE.

Oh ! La méchante femme !

- Car lui, l'excellent coeur, jamais ne l'affligea. -

130   Mais quel est son rival ?... Le connaît-il déjà ?

HENRI, la regardant fixement.

Parbleu ! C'est un banquier très laid, qu'en son absence

La dame recevait en vieille connaissance.

À part.

J'avais cru la surprendre. Elle ne tremble point,

Cependant. Peut-elle être effrontée à ce point?

Haut.

135   Et croirais-tu qu'il veut se battre avec cet-homme?

LUCIE.

Il a raison.

HENRI.

Vraiment ? - Belle raison, en somme.

En sera-t-il après moins malheureux qu'avant ?

Puis, va-t-on disputer la femme qui se vend

À celui qui l'achète ?

LUCIE.

Et ce fameux ouvrage,

140   Vous l'avez terminé ?

HENRI.

  Paul faillit, dans sa rage,

Jeter au feu, - j'en ai rêvé toute la nuit ! -

Partition, livret, et tout ce qui s'ensuit.

Nous sommes restés seuls et j'ai dû tout entendre.

Ce n'est pas gai. - Pourtant il aurait dû s'attendre

145   À cela. N'est-ce pas pour la femme un bonheur

Que de s'abandonner au démon suborneur ;

Ce qui brille le plus nous ravit sa tendresse

Et son amour fait fi de notre humble détresse.

LUCIE.

Quoi ! Tu peuples le monde, ingrat malencontreux,

150   De maîtresses sans coeur et d'amants malheureux !

Et, pour justifier ta vaine théorie,

Tu nous ranges tous deux dans la catégorie.

Selon les lieux communs sur l'amour débités

Toujours l'homme subit nos infidélités.

155   Mais c'est tuer l'amour... mais c'est se montrer lâche,

Malgré tout votre orgueil...

HENRI, ironiquement.

Tiens ! Voilà qu'on se fâche.

LUCIE.

Je ne me fâche pas ; je m'exalte à bon droit.

Comment aurais-je pu t'entendre de sang-froid

Émettre un doute, alors qu'une affection douce

160   Dans la simplicité nous berce sans secousse...

Pour te tromper, Henri, quel talent il faudrait !

Si j'essayais un jour...

HENRI, brusquement.

Qui t'en empêcherait ?

Nul serment ne te tient ; Quand on est libre et belle,

Les hasards non cherchés viennent en ribambelle.

165   Sais-je ce que tu fais après que j'ai quitté

La maison ? Je n'ai pas le don d'ubiquité.

Je ne suis pas non plus un amant magnifique

Possédant du sorcier la baguette magique ;

Et dans le tourbillon des plaisirs dévorants

170   Je fais triste figure...

LUCIE, l'interrompant vivement.

  Arrête, je comprends !

À la bonne heure, au moins, tu n'épargnes personne.

Je te laissais parler... Mais puisqu'on me soupçonne,

Je m'indigne, à la fin. Je veux savoir pourquoi

Tu me traites ainsi. Dis vite, réponds-moi.

175   Mais non. J'ai deviné jusqu'au bout ta pensée,

Je sais ce que cachait ta phrase commencée.

A la foi du serment n'osant pas le fier,

Pourquoi ne pas descendre à me faire épier ?

Tu le pouvais, c'était ton droit. N'es-tu pas maître

180   De me chasser d'ici, de ne me plus connaître,

Et d'aller proclamer demain dans tout Paris

Qu'en un piège odieux, imprévu, je t'ai pris ?

Pour t'épargner l'ennui de me jeter l'injure,

Je ne la sens pas moins cruelle, je te jure !

185   Fallait-il ces détours pour me porter ce coup ?

Sur un geste que fait Henri pour parler. Il est assis, elle, debout, devant lui.

Non, tais-toi, mon ami, tu m'en as dit beaucoup.

Pour la première fois, par toi-même choquée,

Je vois la jalousie infamante évoquée

Sur ce vague motif d'un lambeau de velours.

190   Pourtant tu sais qu'il faut que nous plaisions toujours !

Quoi ! Me comparer presque à la femme galante

Dont chacun peut payer la faveur insolente !...

Dis, n'est-ce pas horrible ? - Ah ! oui, malheur à nous

Qui faisons pour l'aimé nos rêves les plus doux...

195   Par quel nouvel objet est-elle accaparée

Cette part de ton coeur que tu m'as retirée ?

HENRI, il se lève.

Tu prends mal à propos de grands airs triomphant.

Est-ce un jeu de ta part?. ou si tu te défends?

Certes, c'est bien ainsi qu'une femme s'arrange,

200   Accusant à son tour pour nous donner le change,

Et ne laissant jamais un affront à moitié.

LUCIE, indignation croissante.

Ah ! c'en est trop, Henri; vrai ! Tu me fais pitié.

J'oubliai tout pour toi : position, famille ;

Je fus la soeur coupable et la mauvaise fille !

205   Je n'ai rien écouté. Du jour où je te vis,

La route que tes voeux prenaient, je la suivis.

Que m'importait qu'après un monde à la voix haute

À ma félicité donnât le nom de faute

J'en avais estimé la morale à son prix,

210   J'avais des souvenirs pour braver son mépris. -

Aussi je n'ai pas cru que je lui dusse compte

De rien qui regardât mon honneur ou ma honte.

Quand nous avons senti le cruel dénuement

Sur nos bras enlacés s'appuyer lourdement,

215   J'ai travaillé. - Tu sais quelle ardeur inquiète

Me faisait épargner jusqu'à la moindre miette

Du pain quotidien, non sans peine gagné ;

J'ai souri, j'ai chanté quand il nous fut donné.

- Je peux bien me vanter enfin à ma manière. -

220   Quand je pus être un peu coquette j'étais fière,

Car, avant de songer à ces colifichets,

À ces frivolités, souvent je te trichais ;

Dérobant au repos les heures méritées,

J'ai veillé plus de nuits que tu n'en as comptées.

225   Pour toi j'ai froidement appris à calculer !

Mes doigts, grâce au prestige habile à consoler,

Faisant double travail touchaient double salaire.

Alors à mes souhaits un ange tutélaire

Répondait... Je n'ai plus cette abnégation,

230   Cette force... Aujourd'hui s'en va l'illusion...

Je reprendrai ma place au rang des étrangères,

Dans le monde inconnu pour toi.

Elle va vers le fond.

HENRI.

Tu t'exagères

Mes discours ; je n'ai dû pourtant rien avancer

Qui, si j'ai jugé mal, ait lieu de te froisser.

LUCIE.

235   Non, certes, j'aurais tort de trouver singulières

Tes déclamations, tes façons cavalières.

Tu veux rompre... Au surplus, après ton jugement,

À quoi bon irais-tu t'exprimer plus crûment ?

HENRI.

Avoue enfin qu'au train dont partout vont les choses,

240   On peut avoir raison en de semblables causes ;

Les exemples nombreux...

LUCIE.

Oui, Henri, la raison

Nous dit de couper court à notre liaison.

Ce lien-là n'est pas, du reste, indissoluble ;

D'aucun titre fâcheux la loi ne nous affuble.

245   Puisque tu n'as pas craint de prendre les devants,

Mieux vaut se séparer que rester survivants,

Pour le tourment commun, au sentiment qui cesse.

Nous avons trop longtemps écoute la jeunesse ;

Nous nous sommes trompés tous les deux, voilà tout !

250   Adieu, Henri !

Elle s'éloigne vivement vers la porte ; lui, fait quelques pas pour la retenir.

HENRI.

Comment ? Où vas-tu ?

LUCIE.

  N'importe où !

Elle ouvre la porte ; sur le seuil :

Pour tout l'amour passé mon coeur te remercie.

HENRI, il veut la retenir elle se dégage.

Viens!

LUCIE.

Non, tu m'as blessée au coeur... Adieu !

HENRI, la voyant fuir.

Lucie !!!

SCÈNE III.

HENRI, seul.

Il se promène, agité, puis va regarder à la fenêtre.

Je ne prévoyais pas ce dénouement nouveau.

Le projet mûrit vite en son jeune cerveau.

255   Bah ! Sans doute elle avait sa décision prise,

Ayant, de longue main, préparé l'entreprise.

Du reste, ce départ n'a pas dû lui coûter :

Elle n'a pas daigné seulement m'écouter.

Mieux vaut rompre, en effet. - Pourvu qu'elle s'en mêle,

260   Quelle femme ne sait s'en tirer tout comme elle.

J'en ai connu plus d'une aux sourires moqueurs,

Aux mensonges fardés, fruits gâtés jusqu'aux coeurs,

Qu'un génie infernal, insultant notre envie,

Fait croître chaque jour à l'arbre de la vie

265   Sur la branche où nos mains, sans crainte, vont glaner.

Leur rôle sur la terre est de tout profaner,

D'opposer leurs dégoûts, leurs profondes sciences,

À la naïveté de nos chères croyances...

Il lui sied bien, vraiment, de sembler s'indigner

270   Et de fuir ! - Ce moyen lui sert à s'épargner

Une explication timide, une querelle

Inévitable, avec la honte encor pour elle.

Elle avait rendez-vous chez un nouvel amant,

Et l'heure la pressait... Celui, probablement,

275   Que Paul a rencontré, demandant au concierge

S'il me savait absent.

Il semble chercher dans ses souvenirs

Eh mon ami Thiberge,

Ne serait-ce pas vous, par hasard ? - Paul prétend

Que l'homme en question, qui se dépêchait tant

De grimper l'escalier, avait la barbe blonde,

280   Comme vous, avec l'air le plus vainqueur du monde.

Il va vers la table.

Du reste, le billet va me mettre au courant.

Il trouve le chapeau sur la table et le jette sur une chaise.

Tiens ! Voilà le sujet de notre différend.

Quel mauvais goût ! Quel luxe ! À propos, c'est un gage ;

Elle le viendra prendre avec tout son bagage

285   Quand cela lui plaira, c'est mon moindre souci.

Il cherche la lettre.

Elle l'a mis dans le tiroir... Ah ! M'y voici.

Il la prend, la retourne en tous sens, et se dispose à la lire.

Diable ! Il aime un peu trop les parfums, ce jeune homme.

Mais, du moins, il est bref. Voyons donc s'il se nomme.

Après avoir vu la signature.

Comment ? - Oui, j'ai bien lu « Ta mère, Anna Bertin. »

290   Mais... je suis un grand sot... Et j'y perds mon latin.

« Ma chère enfant,

La lettre que j'ai reçue de toi, après la visite que t'a faite ton frère, m'annonce que tu persistes dans tes erreurs. C'est ton coeur qui te perd, Lucie.

Charles te l'a dit : un honnête homme de nos amis t'offre son nom et sa petite fortune. Il t'a toujours aimée comme sa propre fille et veut oublier tes torts si tu manifestes un repentir sincère.

Demain, jour de Pâques, viens à la maison, dans la matinée, tu l'y trouveras, et nous pourrons causer. Tu me sais aussi toute prête à pardonner. »

C'était son frère ! Ainsi la lettre est de sa mère)1

Son infidélité n'était qu'une chimère.

Où donc Paul avait-il la tête, l'autre jour,

Pour me faire ce conte absurde? Était-ce un tour

295   De sa façon ? J'arrive, et je lui tends un piège,

Pour la prendre en défaut !... Sa bonté l'en protège !

II replace la lettre dans le tiroir.

Remettons tout ici. Qu'elle ignore ùn moment

Que je sais le secret de son beau dévouement.

Il va pour s'asseoir sur la chaise où il a jeté le chapeau il saisit et le rame sur la table.

Ah ! Le mignon chapeau... qu'elle eût été jolie !...

300   Mais maintenant tout est perdu par ma folie.

Il s'assied.

Pourtant je n'ai jamais été jaloux... Jamais !

Pour combattre un fantôme, insensé, je m'armais.

Quel talisman vainqueur du mal, quelle voix brève

A commandé de fuir au spectre affreux du rêve ?

305   Je m'interroge en vain. Jamais je n'ai senti

Les symptômes du mal ; j'ai menti ! J'ai menti !

Oui, mon coeur est brûlant, mais non pas de ces fièvres

Qui font briller les yeux, se contracter les lèvres

C'est d'une émotion toute jeune, en sa fleur.

310   L'écho d'une douleur parlait dans ma douleur.

Si les femmes m'ont fait douter de l'amour même,

À ma foi de croyant arrachant un blasphème,

Elle avait rappelé sous ses yeux réjouis

L'essaim nombreux de mes plaisirs évanouis.

315   - Si d'autres ont déçu ma confiance douce

Dans l'intrigue vulgaire ou le hasard nous pousse,

La joie était venue, avec mon idéal,

M'exiler pour toujours de ce monde banal.

Il se lève.

L'hallucination a cessé tout s'explique.

320   Oui, je veux croire au bien ; je ne suis pas sceptique.

Mais comment lui prouver, et lui dire assez haut ?...

- Il faut que je la trouve à tout prix. Il le faut !!!

Il va prendre son chapeau, dans le fond, et se dirige vers la porte.

SCÈNE IV.
Henri, Lucie.

En ouvrant la porte, il aperçoit sa maîtresse appuyée au mur de la petite pièce d'entrée. lui dit quelques mots précipitamment,puis l'amène sur le devant de la scène.

HENRI.

Quoi ! Te voilà... Comment ? Tu n'étais pas sortie ?

Que faisais-tu ? Bien loin je te croyais partie...

325   Je voulais te trouver, te parler à l'instant,

Et je courais... Tu vas savoir tout, j'en ai tant !

Ces perles de douleur que tes yeux ont versées,

Je les rachèterai par de bonnes pensées.

Vois-tu, je n'étais pas maître de moi, c'était

330   Un autre qui parlait quand ma voix t'insultait !

Tu lui pardonneras, - par tout ce qu'il endure

Pour sa punition. - C'est moi qui t'en conjure,

Moi, pour qui ton amour est le suprême bien,

Cher ange de bonté !

LUCIE.

Va, je m'en doutais bien !

335   Cependant, à mon sort forcément résignée,

Quand précipitamment je me fus éloignée,

C'est vrai, j'ai bien pleuré : cela me soulageait ;

Avoue au moins, méchant, que j'en avais sujet

Et que j'aurais dû mieux me tenir ma promesse...

340   Les gens endimanchés qui sortaient de la messe

Me faisaient peur, avec leurs regards curieux,

Car tout me trahissait, ma démarche et mes yeux.

N'ayant pas essayé d'apaiser cet orage,

Je voulus le tenter j'eus assez de courage,

345   Assez d'amour, pour croire au prochain repentir.

HENRI.

Il est profond, celui que j'ai dû ressentir.

LUCIE.

Puis, que fût devenu, sous ta main courroucée,

Mon joli chapeau neuf ? - J'ai suivi ma pensée ;

Je ne me trompais pas je t'attendais, tu vois !

HENRI, montrant la chapeau.

350   Ce témoin convaincant vient d'élever la voix :

Oui, tu me fus toujours trop bonne, trop fidèle.

LUCIE.

C'est se plaindre que la mariée est trop belle.

M'aimeras-tu toujours ? Tu sais, c'est très longtemps.

Toujours !

HENRI.

Et toi ?

LUCIE.

Toujours !

HENRI.

Ô cieux bleus éclatants !

355   Vous recevrez nos voeux.

Il va vers la fenêtre, l'ouvre et montre de la main les arbres.

  Vois-tu les belles choses

Dans le jardin, là-bas, et les apothéoses

Qu'on prépare au doux mai ? Dans les grands marronniers

Entends-tu la chanson joyeuse des ramiers ?

Les vieux murs sont parés de guimpes de verdure ;

360   Tout est splendeurs, parfums tièdes ; le ciel s'azure.

Les oiseaux, les amants s'en vont à travers bois.

Partons.

LUCIE.

Est-ce à Meudon, Saint-Germain, ou Sannois ?

HENRI.

Où tu voudras.

LUCIE.

Elle va pour se coiffer, et montre son chapeau à Henri, qui le lui met sur la tête.

Eh bien ! Qu'en dis-tu, tout de même ?

N'ai-je pas du talent ?

HENRI.

Mais c'est : tout un poème !

365   Je décerne le prix à l'instant au vainqueur.

Il l'embrasse.

LUCIE.

Voulez-vous bien finir, avec votre air moqueur !

HENRI.

Voyons ! Sommes-nous prêts ?

LUCIE.

J'y suis. Ah ! Ma voilette !

Elle va vers la table, ayant cherché ce prétexte, tandis que lui, au fond, s'impatiente. - Elle prend, dans le tiroir, la lettre qu'elle met, froissée, dans sa poche. - Elle est vue seulement du public. - Puis, revenant auprès de la cheminée.

Tiens ! voilà ton dernier bouquet de violette ;

Il sent très bon encore...

Elle le met à son corsage.

En route pour Meudon !

370   Nous prendrons le bateau ?

HENRI, frappant légèrement du pied et lui saisissant ta taille.

  Mais dépêche-toi donc !

 


 Version PDF 

 Répliques par acte

 Caractères par acte

 Répliques par scène

 Vers par acte

 Vers par scène

 Vocabulaire du texte

 Primo-locuteur

 Didascalies