JODELET

COMÉDIE EN UN ACTE ET EN PROSE

AN SEPT DE LA RÉPUBLIQUE.

Par A. J. DUMANIANT, membre de la société Philothecnique.

À PARIS, Chez BARBA, Libraire au Magasin des Pièces de théâtre, quai Conti, vis-à-vis le Pont-neuf. De l'Imprimerie de SURET, rue Hyacinthe, n°. 522.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 03/01/2017 à 21:49:16.


AVANT-PROPOS.

J'ai imité cette petite pièce d'une comédie espagnole de Francisco de Roxas, dont Scarron a déjà tiré son Jodelet, maître et valet. Si l'ouvrage de Scarron se jouait encore, je n'aurais pas fait celui-ci. Mon intention a été de rendre, à ceux qui jouent l'emploi des comiques, un rôle plaisant et agréable. Je me suis amusé en écrivant cette bagatelle ; le public rit chaque fois qu'on la représente, et mon but est rempli.


PERSONNAGES ACTEUR.

D'HERBIN, Cit. PERLET.

FLORVAL, son neveu, VALLIENNES.

VALCOUR, amant de Clémence, CRÉTU.

CLÉMENCE, fille de d'Herbin, HUBERT.

JUSTINE, suivante de Clémence, DUMAS.

JODELET, BRUNET.

UN DOMESTIQUE, BISSON.

La scène se passe chez d'Herbin.


Avertissement pour les Acteurs. Les Acteurs sont placés au théâtre, comme ils le sont en titre de chaque scène ; le premier, dont le nom est écrit, a son interlocuteur à sa gauche, ainsi des autres.

LE THÉATRE REPRÉSENTE UN SALON AVEC DEUX CABINETS.

SCÈNE PREMIÈRE.

JUSTINE, un flambeau à la main qu'elle pose sur une table.

Il faut mettre en liberté mon pauvre prisonnier.

Elle va au cabinet à sa droite.

Sortez, citoyen Florval, sortez.

SCÈNE II.
Florval, Justine.

FLORVAL.

Sais-tu que je m'ennuie mortellement ici ?

JUSTINE.

Je viens vous donner la clé-des-champs.

FLORVAL.

Tu n'as donc point parlé à ma cousine ?

JUSTINE.

Je ne lui parlerai certainement pas de vous.

FLORVAL.

Eh bien, je lui parlerai moi-même.

JUSTINE.

Quelle fantaisie vous passes par la tête ?

FLORVAL.

Je l'aime éperdument.

JUSTINE.

Non, vous ne l'aimez pas.

FLORVAL.

Tu veux savoir mieux que moi, peut-être, ce qui se passe dans mon coeur.

JUSTINE.

Vous m'avez conté votre aventure : vous cherchez à oublier Sophie.

FLORVAL.

Sophie est une infidèle ; je veux la bannir de ma mémoire.

JUSTINE.

Ses torts ne sont peut-être pas aussi réels que vous l'imaginez.

FLORVAL.

Prétendrais-tu la justifier?

JUSTINE.

Je ne la connais point ; je ne la connaîtrai peut-être jamais, et, cependant, elle m'intéresse ; car, enfin, une femme qui est sur le point d'en épouser un autre, qui vous le sacrifie...

FLORVAL.

Beau sacrifice ! Un homme de cinquante ans !

JUSTINE.

Qui abandonne père et mère, toute sa famille, toutes ses espérances, pour s'attacher à votre sort...

FLORVAL.

Mais sa conduite après cet évènement ?

JUSTINE.

Je sais tout ce que vous pouvez me dire. Depuis deux jours que vous êtes ici, vous m'avez si souvent raconté cette malheureuse partie de votre histoire... Vous trouvez un homme auprès d'elle...

FLORVAL.

Un amant.

JUSTINE.

Sans vous en assurer, vous lui ôtez la vie ; vous fuyez sans entendre aucune explication : craignant les suites de cette affaire, après avoir erré longtemps, vous me priez de vous donner un asile dans la maison de votre oncle ; j'y consens, et vous voilà épris de votre cousine.

FLORVAL.

Elle seule peut remplir le vide d'une âme désolée.

JUSTINE.

Non, Florval, non ; je ne me prêterai point à vos folies ; celles que vous avez faites, sont assez grandes, sans vous exposer à en commettre de nouvelles. Votre cousine va se marier; son prétendu arrive incessamment.

FLORVAL.

Peut-elle l'aimer ? Elle ne le connaît point, m'as-tu dit hier.

JUSTINE.

Cela est vrai; mais ils s'écrivent ; et ils en ont conçu, l'un pour l'autre, l'estime la plus haute.

FLORVAL.

D'après le portrait que tu m'as montré, l'original n'est pas fort beau.

JUSTINE.

Le peintre peut bien ne l'avoir pas flatté.

FLORVAL.

Tous les peintres flattent. Nommes-le-moi du moins ; je puis le connaître de réputation, et prononcer s'il est digne de son bonheur.

JUSTINE.

Son nom est un mystère.

FLORVAL.

Oh ! Je le saurai.

JUSTINE.

Certainement, mais après la noce. On lui destine l'appartement où vous vous êtes réfugié ; vous êtes trop galant homme pour me rendre victime de ma complaisance pour vous, et vous voudrez bien chercher un autre asile.

FLORVAL.

J'ai pris mon parti.

JUSTINE.

Quel est-il?

FLORVAL.

Je vais me présenter à mon oncle.

JUSTINE.

Il vous croit à votre régiment.

FLORVAL.

Le congé que j'avais obtenu n'est pas encore expiré.

JUSTINE.

Suivez mon conseil ; rejoignez votre corps.

FLORVAL.

Pourquoi ? On ne sait rien ici de mon aventure.

JUSTINE.

Elle y est, grâce au ciel, encore inconnue.

FLORVAL.

En ce cas, je puis me montrer. Dispose mon oncle à me recevoir.

JUSTINE.

Pour éloigner les soupçons sur la cause de votre retour ; pour éviter tout ce qui aurait l'air du mystère, sortez par le petit escalier dérobé, vous ferez le tour, et vous vous présenterez à la grande porte. On vient ; partez, partez.

FLORVAL.

Cependant...

JUSTINE.

C'est votre oncle. Nous converserons une autre fois.

SCÈNE III.

JUSTINE, seule.

Qu'il est arrivé mal-à-propos ! Par quelle fatalité faut-il que le frère de Sophie soit précisément l'époux que l'on donne à Clémence ?

SCÈNE IV.
Justine, D'Herbin.

D'HERBIN.

Mon gendre devrait être ici depuis deux jours. Son père m'écrit qu'il sera ici le dix, et, si je sais compter, nous sommes aujourd'hui au douze.

JUSTINE.

Quelque évènement inattendu aura retardé son départ ; mais je vous annonce l'arrivée d'une personne que vous n'attendiez guère.

D'HERBIN.

Qui donc ?

JUSTINE.

Votre neveu.

D'HERBIN.

Pourquoi a-t-il quitté son corps ?

JUSTINE.

Il a obtenu un congé de quelques jours, qu'il vient passer auprès de vous.

D'HERBIN.

Je l'avais informé du mariage de sa cousine, il aura voulu assister à la noce. À mon tour, je t'annonce une visite sur laquelle je ne comptais guère.

JUSTINE.

Et de qui ?

D'HERBIN.

De Sophie.

JUSTINE.

La soeur de Valcour.

D'HERBIN.

Elle-même. La pauvre enfant ! Je suis encore tout ému du récit de son aventure.

JUSTINE.

Contez-moi...

D'HERBIN.

Son père avait voulu la contraindre à épouser un homme qu'elle n'aimait pas...

JUSTINE.

Elle part avec un autre qui lui plaisait...

D'HERBIN.

Son jeune frère la rencontre dans une auberge...

JUSTINE.

Son frère ?

D'HERBIN.

Oui, son frère. L'amant, un moment absent, se montre. Il croit voir un rival...

JUSTINE.

Ils se battent.

D'HERBIN.

Le frère succombe.

JUSTINE.

L'amant, sans être éclairci de la vérité, disparaît.

D'HERBIN.

Eh ! Qui t'a raconté l'aventure ?

JUSTINE.

Quand on a lu des romans et vu des comédies, on prévoit les catastrophes.

D'HERBIN.

Ce n'est point un roman.

JUSTINE.

J'en suis bien-aise.

D'HERBIN.

Devines la suite?

JUSTINE.

Remettez-moi sur la voie.

D'HERBIN.

La pauvre infortunée s'évanouit.

JUSTINE.

C'est la règle.

D'HERBIN.

On la transporte dans une maison étrangère : elle croit son frère mort.

JUSTINE.

Il ne l'est point ?

D'HERBIN.

Non, Dieu merci ! Je viens de le lui apprendre. Elle sait que je suis lié avec son père ; elle se présente à moi pour que je les réconcilie.

JUSTINE.

Vous a-t-elle nommé le ravisseur ?

D'HERBIN.

Elle a voulu m'en taire le nom.

JUSTINE.

Cette retenue prouve sa délicatesse.

SCÈNE V.
Justine, D'Herbin, Un Valet.

LE VALET.

Je vous annonce votre gendre futur.

D'HERBIN.

Ah ! Diable ! Justine, va trouver Sophie qui est chez ma fille.

JUSTINE.

Je vous entends : il ne faut pas qu'ils se rencontrent brusquement ; il faut filer la reconnaissance. 00

SCÈNE VI.

D'HERBIN.

Cette aventure exige de la prudence, et je ne dois point exposer la soeur aux regards du frère, avant de l'avoir fait revenir des préventions qu'il peut avoir contre elle.

SCÈNE VII.
D'Herbin, Jodelet, Valcour.

JODELET.

Où est-il donc ce cher beau-père ? Le voici, je le gage, en propre original. Vous êtes le brave d'Herbin, n'est-ce pas?

D'HERBIN.

Moi-même.

JODELET.

Que je vous embrasse derechef, papa.

D'HERBIN.

Avec plaisir.

JODELET.

Je me sens porté d'inclination pour vous. Vous avez l'air d'un bon vivant.

D'HERBIN.

Vraiment, autrefois...

JODELET.

Je ne vous ai jamais vu ; mais, quelque part que je vous eusse rencontré, je vous eusse reconnu à cet air de bonne amitié, qui paraît sur votre visage.

D'HERBIN.

Je n'ai pas le malheur d'être méchant.

JODELET.

C'est que j'ai le plus joli caractère du monde. Une querelle me ferait fuir à cent lieues. Je n'aime qu'a rire, chanter, danser, folâtrer et boire. Partout où je suis, je cherche à égayer mes concitoyens ; il n'y a pas de mal à cela : ce rôle est préférable à beaucoup d'autres. On prétend que je vaux mieux qu'un médecin pour les mélancoliques.

D'HERBIN.

Cette humeur facétieuse ne vous sera pas inutile auprès de ma fille, qui est naturellement grave et sérieuse.

JODELET.

C'est qu'elle ne m'a pas vu. Je me flatte qu'elle se décidera à mon aspect. Elle a reçu mon portrait : comment me trouve-t-elle ?

D'HERBIN.

Vos lettres lui ont donné une haute idée de votre esprit, de votre façon de penser.

JODELET.

Le portrait est fort ressemblant. Qu'a-t-elle dit ma figure ?

D'HERBIN.

Qu'un homme, qui écrit avec autant de sentiment et de délicatesse, n'a pas besoin de beauté.

JODELET.

Il est vrai que, la plume à la main, je suis un petit Cicéron.

À part.

Cicéron ? N'ai-je pas dit là quelque sottise?

D'HERBIN.

Parlez-moi de votre père : sa douleur commence-t-elle à calmer ? A-t-il des nouvelles de Sophie ?

JODELET.

Laissons Sophie. Ce n'est pas pour m'entretenir de cette petite mijaurée que je suis venu chez vous.

D'HERBIN.

Elle n'est, peut-être, pas aussi coupable que vous le présumez.

JODELET.

Comment ? Ventrebleu ! Pas aussi coupable que je le présume. Que diriez-vous, papa, si votre fille avait fait une pareille escapade avec un je ne sais qui, lequel, par-dessus le marché, aurait voulu vous priver d'un fils ? Le drôle ! S'il n'a pas tué mon jeune frère, ce n'est pas sa faute. Il n'y allait pas de main-morte. Le pauvre garçon ! Si vous l'aviez vu, comme moi, dans l'état où on l'avait mis... Le coeur m'en saigne, quand j'y pense. Ah ! Si je tenais le garnement qui l'avait ainsi accommodé, il passerait, avec moi, un méchant quart-d'heure. Malgré mon caractère jovial et pacifique, il est des cas où je me fâche. C'est que je suis un diable, quand une sois j'ai la tête montée : par bonheur, cela m'arrive rarement. Je sais me modérer.

D'HERBIN.

Je partage votre ressentiment contre l'inconnu. Dans une aventure pareille, c'est toujours, à mon avis, le séducteur qui a tort ; mais votre soeur mérite qu'on ait, pour elle, de l'indulgence.

VALCOUR.

Le citoyen d'Herbin a raison ; votre père pense comme lui son coeur est loin d'être fermé pour sa fille, et tout ce qui est arrivé lui a causé plus de douleur que de colère.

D'HERBIN.

Qui est ce jeune homme ?

JODELET.

Autrefois j'aurais dit : c'est mon valet ; aujourd'hui je dis : c'est mon ami, mon confident, mon conseiller intime. Le gaillard a pris un ascendant singulier sur moi, et, depuis que nous sommes ensemble, c'est, en vérité, lui qui commande, qui m'habille, me nourrit, comme il lui plaît, et me fait faire tout ce qui lui passe par la tête.

D'HERBIN.

Il paraît sage, et vous êtes heureux d'avoir un semblable mentor.

JODELET.

Mentor ! Mentor! Qu'est-ce que c'est que cela, mentor ?

D'HERBIN.

Je n'ai pas prétendu vous offenser. Je ne doute pas que vous ne sachiez vous conduire.

JODELET.

Et, sans vanité, je conduis fort bien les autres aussi.

VALCOUR.

Vous n'avez pas oublié que vous mourez d'impatience de voir votre prétendue ?

JODELET.

Comment l'oublierais-je, puisque je ne suis venu que pour elle ? Allons, papa, conduisez-moi auprès de cette chère enfant.

D'HERBIN.

Je vais vous la présenter.

JODELET.

Ne prenez pas cette peine ; dites-moi où est sa chambre, j'irai l'avertir que je suis venu.

D'HERBIN.

Elle n'est peut-être pas encore en état de vous recevoir.

JODELET.

Qu'elle ne se gêne pas pour moi. En caraco, en robe-de-chambre, en bonnet de nuit, en perruque blonde ou brune ; telle qu'elle soit, elle sera toujours assez parée pour moi.

D'HERBIN.

Attendez-moi quelques instants ; je vais passer chez elle, nous revenons ensemble.

JODELET.

En ce cas, sans adieu.

SCÈNE VIII.
Jodelet, Valcour.

JODELET.

Ne m'en suis-je pas bien tirée ? N'ai-je pas parlé au beau-père comme à un ami, comme si nous nous connaissions depuis cent ans ?

VALCOUR.

Tu ne lui auras pas donné une haute idée de mon esprit.

JODELET.

Cependant, j'y ai mis toute ma science. Ne me faites pas longtemps passer pour vous ; ça me gêne ; il faut que je m'étudie, et, malgré cela, j'ai peur de lâcher quelque paquet qui me trahisse.

VALCOUR.

Cette épreuve ne durera pas longtemps.

JODELET.

Si vous craignez, d'après ce godelureau que nous avons vu, le soir de notre arrivée, s'introduire dans cette maison par la porte de derrière, que votre prétendue n'ait un amoureux en cachette, comme ça en a tout l'air ; je la planterais-là avant le mariage. Des soupçons pareils pèsent toujours sur le coeur d'un mari.

VALCOUR.

Je ne dois point la condamner sur de simples présomptions. Cet homme a été introduit par la suivante, c'est pour elle qu'il peut venir.

JODELET.

Pour la suivante ? Diable ! Cela deviendrait sérieux. J'ai des vues sur cette suivante, et mon honneur est intéressé à connaître le mystère de cette aventure.

VALCOUR.

J'aurai bientôt découvert la vérité.

JODELET.

Avertissez-moi, je vous en prie. Je me sens disposé à aimer la suivante ; je veux faire une fin, mais je ne veux pas acheter chat en poche.

VALCOUR.

J'irai aux enquêtes pou mon compte et pour le tien.

JODELET.

Convenez que cette aventure s'est drôlement engencée. Un peintre fait votre portrait ; je lui avais procuré votre pratique, il me peint par-dessus le marché. Vous voulez envoyer copie de votre figure ; par un diable de quiproquo, je fais partir mon portrait au lieu du vôtre : quand je ne puis plus vous cacher la chose, je vous la découvre : je m'attends à être querellé ; vous me sautez au cou ; vous prenez mon habit ; j'endosse un des vôtres, et me voilà dans les grandes aventures. Pourvu qu'il n'y ait pas de reconnaissance désagréable pour moi, tout ira le mieux du monde.

VALCOUR.

Je prends tout sur mon compte.

JODELET.

Je vous représenterai à merveille, à table surtout ; et, pour ne pas me rafler tous les bénéfices de mon rôle, si vous allez aux informations, et qu'elles vous soient favorables, je vous prie de ne vous découvrir qu'après souper. Là, mangeant beaucoup, ne disant rien, je n'aurai pas peur de me trahir par quelques mots bâtards, de ma façon. Je ne suis pas un docteur ; je n'ai pas la parole en main, comme vous.

VALCOUR.

Ne te contrains point. Je te donne carte blanche.

JODELET.

Tout de bon ?

VALCOUR.

C'est par égard pour mon père que j'ai songé à ce mariage. Je n'aime point Clémence ; d'après ce que j'ai vu, je ne suis pas disposé à l'aimer. Je ne serais pas fâché que tu déplusses, en passant pour moi, et que la rupture vînt de son côté; ce qui m'épargnerait les reproches de mon père.

JODELET.

Vous vous flattez que je déplairai à la fille ? Vous pourriez bien vous tromper dans vos calculs : j'ai une tête à faire des caprices. Vous avez donc oublié la petite Fanchon, qui courait partout après moi ; et Margot la cuisinière, et Jeannette la blanchisseuse ? Tenez, j'ai écrit sur un papier la liste de mes maîtresses : je vais vous lire çà. À Paris, au quartier du Palais Égalité...

Il déploie un grand rouleau de papier.

VALCOUR.

Laisse-là le récit de tes bonnes fortunes.

JODELET.

C'est que vous croyez que je ne suis pas aimable. Si vous étiez femme, vous ne me parleriez pas comme cela.

VALCOUR.

Paix ! Voilà le père, et sa fille avec lui.

JODELET.

Tant mieux ! Vous allez avoir votre béjaune tout de suite.

SCENE IX.
Justine, D'Herbin, Clémence, Jodelet, Valcour.

D'HERBIN.

Voici ma fille que je vous présente.

JODELET, allant à Justine, qui est entrée après Clémence.

Permettez, charmante personne, que j'aie l'honneur de vous saluer.

Justine se défend.

Allons donc, allons donc, ne faites pas l'enfant.

Il l'embrasse.

JUSTINE, s'échappant.

Vous vous trompez ; je suis Justine, et voici Clémence.

JODELET.

Cette autre ? Pourquoi vous avisez-vous d'être gentille comme çà.

JUSTINE.

Ce n'est pas une raison pour en agir d'une manière aussi leste.

JODELET.

Si vous êtes fâchée du baiser que je vous ai pris, vous n'avez qu'à me le rendre ; ne vous gênez pas, si le coeur vous en dit ; je ne suis pas fier du tout.

D'HERBIN, à Clémence.

Mon gendre a l'air un peu original.

JODELET, ôtant d'Herbin du côté de Clémence.

Allons, rangez-vous, papa, que je considère un peu ma prétendue... La peste ! Elle est sort bien aussi. Quels yeux ! Quelle taille ! Les jolis petits bras ! Et c'est vraiment votre fille ?

D'HERBIN.

Certainement.

JODELET.

On ne le dirait pas.

D'HERBIN.

Pourquoi ?

JODELET.

C'est qu'elle ne vous ressemble guère.

JUSTINE.

Le joli compliment !

JODELET.

Je n'ai pas prétendu offenser le papa. Chacun a ses perfections dans le monde. Le papa est très bien dans son genre. Il a un excellent visage de beau-père. Ce qui me plaît en lui, c'est cet air de bonhomie, cet air patient et pacifique qui m'enchante.

D'HERBIN.

Que voulez-vous dire, avec votre air pacifique ?

JODELET.

N'allez-vous pas vous fâcher ? Je ne suis pas venu ici pour quereller ; j'y suis venu pour épouser votre fille.

D'HERBIN.

À condition que vous lui plairiez.

JODELET.

Elle serait bien difficile, si je ne lui convenais pas.

D'HERBIN.

Vous vous amusez un peu à nos dépens, en vous montrant tout autre que vous n'êtes.

JODELET.

Oui, je suis quelquefois plaisant comme cela. Voulez-vous savoir pourquoi je ne vous parais pas dans mon assiette ordinaire ? C'est que j'ai beaucoup couru pour arriver. La poussière, le vent, ça dérange le fil des idées.

D'HERBIN.

Auriez-vous besoin de vous rafraîchir ?

JODELET.

Oh ! La belle parole que vous venez de lâcher ! Je m'étonnais qu'un homme qui sait vivre, ne l'eût pas dite plutôt.

D'HERBIN.

Je vais donner des ordres.

JODELET.

Pas de cérémonie ; un morceau sur le pouce, en attendant le souper.

À part.

Ce sera toujours autant de pris : on ne sait pas ce qui peut arriver.

SCÈNE X.
Justine, Jodelet, Valcour.

JODELET.

Le voilà parti, j'en suis bien-aise : il me gênait, il vous gênait aussi, la belle, n'est-ce pas ? Allons, mettez-vous à votre aise. Dites-moi quelque chose de joli. Je suis assez content de votre figure ; mais de votre esprit - pour que j'en juge, il faut que vous parliez, et vous n'avez pas encore ouvert la bouche. Je vous dis ma façon de penser, dites-moi la vôtre : comment me trouvez-vous ?

CLÉMENCE.

Fort singulier !

JODELET.

Singulier ? Est-ce un compliment que vous me faites ?

CLÉMENCE.

Vous êtes libre de l'entendre ainsi.

JODELET.

J'ai l'esprit bien sait ; je prends tout du bon côté : vous me trouvez singulier, c'est-à-dire, aimable ?

CLÉMENCE.

S'il vous plaît d'interpréter ainsi mes expressions, je ne puis vous en empêcher. Je vous avouerai que votre langage ne s'accorde pas avec vos lettres. Je vous reconnais bien d'après votre portrait ; je ne vous reconnais plus d'après votre style.

JODELET.

Parbleu ! Je le crois bien. Ce n'est pas moi qui écris mes lettres ; je ne suis pas assez sot pour perdre mon temps à ces niaiseries, c'est mon secrétaire, je le paye pour ça.

CLÉMENCE.

Vous ne perdriez pas au change, en parlant comme écrit votre secrétaire.

JODELET.

Que ne vous expliquiez-vous. Il est facile de vous contenter. Mon secrétaire, approchez ; dites à Mademoiselle tout ce que vous lui diriez, si vous parliez pour votre compte.

VALCOUR.

Je vous demande pardon pour Valcour, s'il ne se montre pas, en cet instant, sous l'aspect qui peut lui être le plus favorable.

JODELET, allant à la droite de Justine.

Comme il va dire du bien de moi ; il n'est pas décent que je l'entende ; retirons-nous un peu. Asseyons-nous là, nous jaserons ensemble : je me sens plus à mon aise avec vous qu'avec elle.

JUSTINE.

Cela est très flatteur pour moi.

CLÉMENCE.

Je vous pardonnerai difficilement l'erreur où vous m'avez mise sur le compte de Valcour.

VALCOUR.

Valcour était disposé à vous aimer avant de vous connaître, il vous a vue, et je sens bien qu'il lui sera impossible de vous oublier jamais.

CLÉMENCE.

Valcour, en s'exprimant par votre bouche, ne perd rien de l'opinion que j'avais conçue de lui.

VALCOUR.

Il a bien faiblement encore exprimé ce qu'il éprouve.

JODELET, voulant embrasser Justine, qui lui donne un soufflet.

C'est comme cela ? Je retourne à l'autre.

Il s'avance doucement.

CLÉMENCE.

C'est donc un caprice de sa part, s'il se montre différent de ce qu'il est ?

VALCOUR.

Vous l'excuseriez, peut-être, si vous connaissiez les motifs qui le sont agir; ils partent d'une âme délicate et sensible.

JODELET, se mettant au milieu.

Il dit la vérité : Valcour ne paraît pas, à vos yeux, ce qu'il est toujours. Si je pouvais vous expliquer la chose, je vous tirerais de peine ; en conscience, si je vous intrigue ce n'est pas ma faute.

CLÉMENCE.

Serait-ce la mienne ?

JODELET.

Ça se pourrait bien.

CLÉMENCE.

Je ne vous comprends point.

JODELET.

Il ne faut pas non plus que vous me compreniez. Somme totale, comment sommes-nous ensemble?

CLÉMENCE.

Bien et mal.

JODELET.

C'est-à-dire que vous m'aimez d'une certaine façon, et que vous ne m'aimez pas de l'autre.

CLÉMENCE.

Soyez, s'il est possible, cet homme qui écrit avec tant de délicatesse, qui s'exprime si bien par la bouche d'un autre, et j'obéirai, sans peine, aux volontés de mon père.

JODELET.

Touchez-là, vous aurez l'époux qui vous convient, et j'aurai, peut-être, la femme qui me plaît. Oui, mon secrétaire, je suis pris ; et, puisque je réussis, grâce à votre style, il faudra que vous me tourniez encore une lettre bien tendre, pour l'objet qui m'enflamme.

CLÉMENCE.

Voulez-vous toujours devoir à l'esprit d'un autre, ce que vous pourriez ne devoir qu'à vous ?

JODELET.

Votre conseil n'est pas d'une bête. Il faut faire, soi-même, ses affaires. Je sens que l'amour m'ouvre l'imagination : il me vient des pensées superbes, et, si je ne les mets pas au jour, c'est, que le moment de m'expliquer à coeur ouvert n'est pas encore venu.

SCÈNE XI.
Justine, D'Herbin, Clémence, Jodelet, Valcour.

D'HERBIN.

Voulez-vous, mon gendre, passer dans la salle à manger ?

JODELET.

Avec plaisir : de tous les appartements d'une maison, c'est [tou]jours celui qui me plaît davantage. - Venez, gentille personne ; nous trinquerons ensemble, et vous verrez que, le verre à la main, je suis un cadet fort aimable.

SCÈNE XII.

VALCOUR, seul.

Plus j'examine ce qui se passe dans mon coeur, plus je le trouve rempli des charmes de Clémence et du désir de la voir digne de mon amour Comment éclaircir les soupçons qui m'oppressent et me tourmentent malgré moi ?

SCÈNE XIII.
Florval, Valcour.

FLORVAL, à part.

Je n'ai pu voir mon oncle. Il est sans cesse avec le prétendu de ma cousine, que je hais sans le connaître.

VALCOUR, à part.

Profitons de mon déguisement pour prendre des informations.

FLORVAL, à part.

Quel est cet inconnu ?

VALCOUR, à part.

Le hasard m'amènerait-il ce que je cherche ? Je crains bien d'être curieux indiscret.

FLORVAL.

Demandez-vous quelqu'un ici ?

VALCOUR.

Vous êtes de la maison ?

FLORVAL.

À la question que je vous ai faite, vous pouvez le présumer.

VALCOUR.

Tant mieux.

FLORVAL.

Qui êtes-vous ?

VALCOUR.

J'appartiens au gendre future du citoyen d'Herbin.

FLORVAL.

Moi, j'appartiens au beau-père.

VALCOUR.

Puisque cela est ainsi, il faut que nous fassions connaissance ensemble.

FLORVAL.

Entre gens comme nous, la connaissance sera bientôt faite.

VALCOUR.

La conversation ne tarira pas. Nous commencerons par nous mettre sur le chapitre de nos patrons.

FLORVAL.

Nous traiterons de leurs défauts.

VALCOUR.

Comme de leurs bonnes qualités.

FLORVAL.

Vous n'avez donc pas l'esprit de votre état ?

VALCOUR.

J'aime à rendre justice à qui elle appartient.

FLORVAL.

J'imiterai, en tout, votre sincérité.

VALCOUR.

Pour me donner un échantillon de la vôtre, que pensez-vous de Clémence ?

FLORVAL.

C'est donc à moi à répondre à vos questions ?

VALCOUR.

Je répondrai ensuite aux vôtres.

FLORVAL.

À la bonne heure. - Vous me demandiez mon avis sur Clémence ?

VALCOUR.

Je l'ai vue. Elle est charmante.

FLORVAL.

Que voulez-vous savoir de plus ?

VALCOUR.

L'homme à qui je suis est extrêmement susceptible.

FLORVAL.

Il craint d'avoir un rival?

VALCOUR.

Vous avez deviné.

FLORVAL.

Eh bien ! Je vous dis, en confidence, qu'il n'a pas tort de le craindre.

VALCOUR.

Et, connaissez-vous ce rival ?

FLORVAL.

Beaucoup.

VALCOUR.

A-t-il accès dans cette maison ?

FLORVAL.

Il y est maintenant.

VALCOUR.

Incognito ?

FLORVAL.

Il ne tient qu'à lui de se montrer ?

VALCOUR.

Ah ! Ah ! Est-il bien dans l'esprit de Clémence ?

FLORVAL.

Ils se connaissent depuis longtemps.

VALCOUR.

Mais pourquoi, offre-t-on Clémence à Valcour.

FLORVAL.

Valcour ! Est-ce que ce serait le prétendu ?

VALCOUR.

Lui-même.

FLORVAL.

Le frère de Sophie ?

VALCOUR.

Qu'un indigne ravisseur a lâchement enlevée à sa famille.

FLORVAL.

Parlez avec plus de ménagement d'un homme que vos discours outragent.

VALCOUR.

Si Valcour le rencontre, il tirera de lui une vengeance éclatante.

FLORVAL.

Vous pouvez dire à Valcour que ce prétendu ravisseur ne le fuira point.

VALCOUR.

Le connaîtriez-vous ?

FLORVAL.

Vous paraissez fort attaché à Valcour ; on peut se fier à vous ?

VALCOUR.

Vous ne courez aucun risque. Je sais ce qu'il faut dire, et ce que la prudence ordonne de taire.

FLORVAL.

Eh bien, dites, à Valcour que ce ravisseur est le neveu du citoyen d'Herbin.

VALCOUR.

J'en suis fâché ; mais cela ne changera rien à la manière de voir de Valcour.

FLORVAL.

Ce neveu se nomme Florval. Il sait quel genre de réparation Valcour peut exiger. Vous pouvez même ajouter, pour ôter toute voie de conciliation entre eux, que Florval est ce rival qui lui cause de l'inquiétude, et qu'il n'est nullement disposé à renoncer à ses prétentions sur sa cousine.

SCÈNE XIV.
Florval, D'Herbin, Jodelet, Valcour.

JODELET.

Papa, votre fille prend la mouche comme un enfant ; elle boude et me plante-là, parce que je dis quelques drôleries. Tout cela n'est que pour voir si elle a le caractère bien-fait.

D'HERBIN.

Cette plaisanterie dure trop longtemps. Si vous voulez lui plaire ; si vous voulez que je vous l'accorde, il faut prendre une autre route.

JODELET.

Il faudrait pousser de grands hélas ? Ce n'est pas là mon genre.

D'HERBIN.

Quel original ! Ah ! Te voilà, mon neveu ?

VALCOUR, à part.

Son neveu !

D'HERBIN.

Justine m'avait prévenu de ton arrivée. Il est étonnant que tu l'en aie in[s]truite plutôt que moi.

FLORVAL.

Mon oncle, pardonnez ; quand vous saurez les motifs de ma conduite...

D'HERBIN.

Tu me les conteras une autre fois. Valcour, je vous présente ce jeune homme : c'est un brave militaire, qui s'est toujours montré avec courage dans toutes les occasions.

JODELET.

Tant mieux pour lui. Je vous salue. Permettez.

Il va pour embrasser Florval qui le repousse.

Tiens ! Comme il fais le fier ! Si vous ne vous souciez pas de m'embrasser, je ne m'en soucie pas davantage. Restons chacun de notre côté, et mettons qu'il n'y a rien de fait.

VALCOUR.

Ne vous étonnez point de l'accueil que vous recevez du citoyen ; il se nomme Florval ; il est cet inconnu qui vous a enlevé Sophie.

D'HERBIN.

Mon neveu ?

JODELET.

Lui ? Comment diable !

À Valcour, à part.

Faut-il être en colère ?

VALCOUR.

Sans doute.

JODELET.

Ah ! Ventrebleu ! Tête-bleue ! C'est que je suis d'une colère ! Papa, ne me retenez point.

FLORVAL.

Modérez-vous.

JODELET.

Je ne veux pas me modérer.

À d'Herbin.

Mais retenez-moi donc ; ne voyez-vous pas que la fureur m'emporte, et que je ferai quelque coup de ma tête ?

D'HERBIN.

Cet éclat est inutile ; mon neveu vous rendra raison.

JODELET.

Je n'entends pas raison. Il a enlevé ma soeur ; il faut qu'il me la rende, morte ou vive, et qu'il l'épouse telle qu'elle est.

VALCOUR.

Votre soeur n'y consentirait pas ; il l'a trop indignement abandonnée : il ose aspirer à la main d'une autre.

D'HERBIN.

Serait-il vrai, mon neveu ?

FLORVAL.

Je ne m'en défends point. Valcour voit en moi l'homme à qui il doit le plus en vouloir.

VALCOUR.

Toute conciliation entre eux devient impossible.

JODELET.

Sans doute ; il faut que la gueule du juge en pète. Je veux lui faire un bon procès du diable ; je veux lui manger jusqu'à sa dernière chemise.

D'HERBIN.

Quel langage ! Entre militaires, c'est l'épée à la main que se terminent de pareils débats.

JODELET.

Vous êtes un vieux fou.

D'HERBIN.

Apprenez que je ne suis pas homme à souffrir vos insolences.

JODELET.

De quoi diable vous avisez-vous de donner des conseils qui n'ont pas le sens commun ?

D'HERBIN.

Comment, pas le sens commun !

JODELET.

La loi défend les duels.

D'HERBIN.

L'excuse n'est pas d'un homme de courage.

JODELET.

Je ne me bats que contre les ennemis de la république : au pas de charge, baïonnette en avant. Pif ! Paf ! Pouf !

Il les pousse tous les trois.

D'HERBIN, à part.

Cet homme extravague.

D'HERBIN, à Jodelet.

Brave Valcour, il est temps de vous montrer tel que vous êtes ; prenez jour avec votre ennemi.

JODELET, en colère.

Vous êtes tous, ici, enragés contre moi pour me faire faire une sottise. Supposons que nous nous battions ensemble, et qu'il me tue, ne sera-ce pas une justice bien injuste ? Il faut que celui qui a tort soit puni. Cela regarde les juges : je vais porter ma plainte.

VALCOUR.

Vous déshonorez le nom de Valcour.

JODELET.

J'aime mieux le quitter.

VALCOUR.

Vous n'en ferez rien.

JODELET.

Tirez-moi donc de là.

FLORVAL.

Vous êtes un lâche, Valcour.

JODELET.

Valcour n'est point un lâche.

D'HERBIN.

Prouvez-le donc.

JODELET.

Ah ! Ça, c'est dit ; je ne me battrai pas pour les autres. Peste ! C'est que ce gaillard-là en détache. Je me souviens encore de notre jeune frère ; comme il l'avait accommodé !

FLORVAL.

Votre frère ?

D'HERBIN.

Qui courait après sa soeur ; que vous crûtes votre rival, et qui fut victime de votre erreur. Que d'injures Valcour n'a-t-il pas à venger !

VALCOUR.

Il les vengera toutes.

JODELET.

Tout ce mic-mac m'ennuie. Arrangez-vous ensemble. Je cours à l'écurie, j'attelle les chevaux à notre voiture, et fouette postillon. Bonsoir.

VALCOUR.

Arrêtez !

JODELET.

Vous viendrez, si vous voulez.

D'HERBIN.

Vous ne partirez pas ainsi.

VALCOUR.

Je ne vous quitte pas.

JODELET.

Allez au diable, tous tant que vous êtes. Je ne me ferai pas tuer pour vos menus-plaisirs.

SCÈNE XV.
Justine, Florval.

JUSTINE.

Quel bruit faites-vous donc ici ? Auriez-vous eu querelle avec votre oncle ?

FLORVAL.

Ah ! Justine, qu'ai-je appris ? Cet homme que je trouvai aux genoux de Sophie, était son frère.

JUSTINE, à part.

Bon ! Les choses tournent comme je le desirais.

FLORVAL.

Que dis-tu ?

JUSTINE.

Sophie est perdue pour vous ; il faut l'oublier.

FLORVAL.

Jamais.

JUSTINE.

Quel changement ! Et votre cousine ? Vous ne l'aimez donc plus ? Je viens cependant de lui faire part de vos sentiments pour elle : je vous dirai plus ; elle les approuve.

FLORVAL.

Clémence répond à mon amour ? Ah ! Sophie.

JUSTINE.

Si elle existait encore ? Si elle se montrait à vos regards ?...

FLORVAL.

J'en mourrais de joie.

JUSTINE.

Je ne veux point exposer vos jours ; je ne vous dirai rien.

FLORVAL.

Par grâce.

JUSTINE.

Et bien, Sophie est ici. Sophie, trop généreuse, trop bonne, vous excuse et vous aime encore.

FLORVAL.

Ah ! Que je vole à ses pieds !

JUSTINE.

Pas possible pour le moment. Je dois ménager sa sensibilité. Il faut, d'abord, prévenir le frère qui, par parenthèse, ne fait pas fortune auprès de votre cousine.

FLORVAL.

Il ne le mérite guère. Je l'ai traité lestement.

JUSTINE.

Il n'est pas homme à s'en fâcher.

FLORVAL.

Tant mieux !

JUSTINE.

Il est frère de Sophie ; vous lui devez des égards.

FLORVAL.

J'en aurai.

JUSTINE.

Son valet vient ; tâchez de le gagner. Je cours vers Sophie, la préparer doucement à recevoir votre visite.

SCÈNE XVI.
Florval, Valcour.

VALCOUR.

C'est vous que je cherche.

FLORVAL.

Que me voulez-vous ?

VALCOUR.

Ce qui s'est passé devant votre oncle, a pu vous donner une singulière idée de Valcour ; il avait alors ses raisons pour en agir ainsi.

FLORVAL.

Il peut, il doit m'en vouloir à cause de Sophie. Je suis prêt à réparer le tort que j'ai pu faire à son honneur, en lui donnant la main.

VALCOUR.

Il ne s'agit pas de cela. Vous avez traité Valcour de lâche.

FLORVAL.

Si ce mot m'est échappé, je le désavoue.

VALCOUR.

L'offense a été publique, ce ne sont point des excuses qu'il attend ; vous vous abaisseriez vainement à lui en faire.

FLORVAL.

Je ne puis donc rien attendre de son indulgence ?

VALCOUR.

N'auriez-vous du courage que pour insulter ?

FLORVAL.

Vous me jugez mal.

VALCOUR.

Tous ces discours sont inutiles. Valcour va se rendre dans cet appartement, il vous prie de vous munir de vos armes.

FLORVAL.

Puisqu'il l'exige absolument, je vais chercher mon épée, nous sortirons ensemble.

VALCOUR.

Ici ou ailleurs, peu lui importe, pourvu qu'il se venge.

VALCOUR.

C'est son dernier mot ?

VALCOUR.

Faut-il vous le répéter ?

FLORVAL.

Cela est inutile. Dites-lui que je ne le serai pas attendre.

SCÈNE XVII.
Jodelet, Valcour.

JODELET.

C'est lui qui sort ?

VALCOUR.

Oui ; mais il va revenir avec son épée.

JODELET.

Avec son épée ? Miséricorde ! Lui avez-vous dit qui vous êtes ?

VALCOUR.

Non. Après ce que j'ai découvert, je ne puis être l'époux de Clémence. Par égard pour son père, je garderai le silence sur ce que j'ai appris. Ce n'est pas de mon côté que vient la rupture, grâces à mon déguisement.

JODELET.

Il est vrai que mon mérite a échoué tout net auprès de la fille. Il n'en serait pas de même, si l'on vous connaissait.

VALCOUR.

Je me découvrirai, quand nous serons partis.

JODELET.

Oui, quand il m'aura tué.

VALCOUR.

Poltron !

JODELET.

On ne meurt qu'une fois. Je ne suis pas pressé : je suis si content d'être au monde !

VALCOUR.

Crois-tu que je veuille te confier ma vengeance ?

JODELET.

Vous avez bien raison ; elle serait en mauvaises mains. Comment arrangerez-vous tout cela ? Je ne veux point vous représenter dans la bataille.

VALCOUR.

Pour que le combat se passe ici, en le voyant, tu mettras l'épée à la main ; tu trouveras un prétexte pour éteindre les bougies, ou tu les éteindras comme par hasard ; je serai caché dans le cabinet ; tu feindras de reculer.

JODELET.

Oui, je reculerai.

VALCOUR.

Tu me remettras ton épée.

JODELET.

Et vous ferez le reste ? Vivat ! Il peut venir à présent ; je réponds du poste. Je l'entends, cachez-vous.

SCÈNE XVIII.
Florval, Jodelet ; Valcour, dans le cabinet à gauche.

JODELET, l'épée à la main.

Peste ! Vous vous faites bien attendre.

FLORVAL.

Je vous demande pardon.

JODELET.

Il n'y a pas de pardon qui tienne.- Où allez-vous ?

À part.

Je crois qu'il a peur.

FLORVAL.

Puisque vous voulez que cela se passe ici, je vais fermer la porte.

JODELET, soufflant les bougies.

Ne perdons pas la tête.

FLORVAL.

Que faites-vous donc ?

JODELET.

J'éteins les lumières ; je ne veux pas qu'on nous voie.

FLORVAL.

Il serait pourtant nécessaire que nous nous vissions.

JODELET.

Je veux que tout soit égal entre nous. N'était-ce pas dans une chambre, sur sa brune, que vous avez failli tuer mon frère ?   [ 1 Brune : À la brune, sur la brune, loc. adverb. Au déclin du jour. [L]]

FLORVAL.

Hélas ! Il est trop vrai.

JODELET.

Eh bien, c'est dans un appartement, sans lumière, que je prétends vous tuer.

FLORVAL.

Tout comme il vous plaira.

Son épée touche celle de Jodelet.

JODELET.

Reculez-vous. Ne voyez-vous pas que je suis gêné ?

Il se retire derrière la table, qu'il met entre lui et Florval.

FLORVAL, à part.

Il n'a point envie à se battre ; tant mieux !

JODELET, toussant.

Hem ! Hem !

FLORVAL, à part.

Il cherche à sauver son honneur ; laissons-lui ce petit plaisir.

Haut.

Allons donc.

JODELET.

Un moment : c'est ma coqueluche qui me prend ; elle ne m'a jamais quitté depuis que j'étais petit.

SCÈNE XIX.
Florval, Jodelet, Valcour.

JODELET, bas à Valcour, qu'il a entendu sortir du cabinet.

Où êtes-vous donc ?

FLORVAL.

Ici.

JODELET.

Je cherche...

FLORVAL.

Me voilà.

JODELET.

Je cherche ma valeur.

FLORVAL, à part.

Il n'a rien à craindre de moi : je ne lui ferai certainement pas de mal.

JODELET, trouvant Valcour.

Je la tiens, ma valeur : nous allons voir beau jeu. Tenez-vous bien, mon drôle.

Valcour pousse vivement Florval.

Point de quartier ! Tue ! Tue !

Jodelet monte sur la table ; on frappe à la porte; Florval va ouvrir. Valcour jette l'épée et rentre dans le cabinet. Jodelet ramasse l'épée quand d'Herbin entre.

FLORVAL.

Il ne plaisante plus ; songeons à nous défendre. - On vient ; tant mieux !

SCÈNE XX.
Florval ; D'Herbin, un flambeau à la main ; Jodelet.

D'HERBIN.

Ouvrez, ouvrez.

JODELET, à part.

Je suis bien aise que cela se passe comme cela. Où diable est donc l'épée ? Bon !

D'HERBIN.

Que faites-vous donc ici ?

JODELET.

Vous arrivez toujours mal-à-propos. J'allais corriger votre neveu, et vous êtes cause qu'il faudra que je diffère ma vengeance.

D'HERBIN.

Je suis charmé que vous vous soyez montré en homme de coeur, et que vous détruisiez l'impression défavorable que vos procédés m'avaient fait prendre de vous.

JODELET.

C'était pour cacher mon jeu, ce que j'en faisais; je ne voulais pas que vous faussiez instruit de notre combat, et que vous vinssiez sottement nous séparer, lorsque je serais en train.

D'HERBIN.

Moi, vous séparer ? Bien loin de là ; et, pour vous prouver que telle n'est pas mon intention, je vous invite à recommencer.

JODELET, à part.

Je ne m'attendais pas à celui-là.

D'HERBIN.

Allons, allons, mes amis, poussez ferme ; je vous servirai de témoin.

JODELET.

Oh ! Le vilain caractère ! Est-ce-là le langage d'un beau-père et d'un oncle ?

D'HERBIN.

C'est celui d'un homme de coeur.

JODELET.

D'un enragé, qu'il faut enfermer entre quatre murailles.

D'HERBIN.

Vous me manquez, et c'est à moi que vous aurez affaire.

JODELET.

Deux contre un ? C'est infâme ! Je vais crier : au secours ! Au secours !

SCÈNE XXI ET DERNIÈRE.
Les Précédents ; Valcour, Clémence, Justine.

VALCOUR.

Poltron ! Ne cesseras-tu de me déshonorer ?

JODELET.

Il n'y a pas d'honneur qui tienne. Je veux vivre, moi. Faites-vous tuer, vous, si cela vous amuse.

D'HERBIN.

Que veut dire cela ?

JODELET.

Qu'il y a eu un quiproquo de portraits, qui a amené le quiproquo des personnes.

VALCOUR.

Malheureux ! Tu me perds.

JODELET.

Vous me perdez bien mieux. Je veux dire tout : nous avions vu entrer un homme dans la maison, la nuit.

FLORVAL.

C'était moi, à l'insu de Clémence.

JODELET.

Ce mot suffit. Je prends, pour mon compte les injures qui ne s'adressaient qu'au faux Valcour ; et, comme je n'ai point de rancune, il ne faut point, par rapport à moi, rompre deux mariages.

D'HERBIN.

Ma fille, tu refusais le faux Valcour, je ne te blâmais point de ton refus.

JODELET.

Peste ! Vous êtes bien difficiles dans votre famille !

VALCOUR.

Belle Clémence, Valcour peut-il espérer le pardon de sa faute ?

JODELET.

On est d'accord. Ce qu'on dirait, serait de trop. Allez vous mettre à table ;

Tout le monde sort, excepte Jodelet et Justine.

Je ne tiendrai pas ma place au banquet ; mais je m'en console ; si la charmante Justine veut bien me permettre de souper tête-à-tête avec elle.

JUSTINE.

C'est une faveur, que je ne dois accorder qu'à mon époux.

JODELET.

Eh bien, tope ; je vous épouse : mais voilà qui est fini ; je ne fais plus le rôle de personne ; bien entendu que personne ne s'avisera de faire le mien auprès de vous, quand vous serez ma femme.

 


Notes

[1] Brune : À la brune, sur la brune, loc. adverb. Au déclin du jour. [L]

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