CHAPELLE ET BOILEAU

OU LE PRCHEUR CONVERTI

ANECDOTE EN UN ACTE ET EN VERS

Reue au Thtre de la Porte-Saint-Martin

1846

PAR FRDRIC DUHOMME.

PARIS, MARCHANT, DITEUR DU MAGASIN THTRAL. Boulevard Saint-Martin, 12.

Reue au Thtre de la Porte-Saint-Martin


publi par Paul FIEVRE, aot 2017.

© Thtre classique - Version du texte du 31/07/2023 20:00:37.


PERSONNAGES ACTEURS

BOILEAU, M. Raucourt.

CHAPELLE, Un lve.

UNE SERVANTE, une lve.

Cette petite comdie fait partie de la collection d'ouvrages consacrs aux exercices des lves de M. RAUCOURT. Les scnes d'ivresse de bon got sont sans contredit les plus difficiles pour les jeunes gens qui commencent l'art dramatique; c'est dans le but simple de tracer une situation, que l'on a fait Chapelle et Boileau.


CHAPELLE ET BOILEAU

Le thtre reprsente gauche un cabaret avec des tables la porte ; droite, des arbres ; au fond, une rue.

Chapelle sort du cabaret un peu chauff par les fumes du vin qui devront se dissiper par degrs ; il s'avance sur le bord du thtre et met ses doigt unis sur sa bouche.

CHAPELLE, montrant le cabaret.

Il faut rendre justice au matre de cans :

Sa cave est honorable et ses vins excellents !

Aussi, las ! Ce que c'est que la faiblesse humaine !

Toutes les fois qu'ici le hasard me ramne,

5   Il faut toute force, il n'est pas de milieu.

Que j'entre dire un mot aux habitants du lieu.

Je trouve des amis, c'est le bon de l'histoire,

Car l'homme qui boit seul n'est pas digne de boire.

Ce pauvre cabaret, je le porte en mon coeur :

10   Son petit vin d'Arbois surtout fait mon bonheur !

Ce n'est pas que j'en aie abus. Je suis calme.

Il marche de travers.

De la sobrit je mrite la palme ;

Et je tombe vraiment dans l'admiration

D'avoir pouss si loin la modration.

15   Mais je sens une soif. Ah ! Rabelais,mon matre !

En matire devin tu devais te connatre,

Et tu dis que la soif en buvant bien s'en va :

Quant moi, le contraire en tout temps m'arriva.

Plus je bois, plus j'ai soif ; et je trouve fort bte

20   Qu' boire son content on se tourne la tte...

Mais non, au fait, c'est mieux ; l'homme est si plein d'ennui,

Tant de maux la fois s'acharnent aprs lui,

Que sur son triste sort il faut qu'il s'tourdisse.

Otez le vin, la vie est un affreux supplice.

25   Mais le bon Dieu n'a pas oubli le bon vin !

Bacchus ou No, qui que tu sois enfin !

Toi qui nous enseignas cultiver la vigne,

Je te bnis, mon vieux, pour ce bienfait insigne !...

Dire qu'il est des gens qui se sentent le coeur

30   De me blmer bien fort de fter ta liqueur !

Que je suis tous les jours, touchant cette matire,

Impitoyablement chapitr par Molire ;

Et que parfois Boileau, ce bon monsieur Boileau,

Lequel malgr son nom n'aime pas beaucoup l'eau,

35   Mais qui par dcorum craint de se compromettre,

De me chanter ma gamme ose aussi se permettre.

Le diable les emporte !... Ah ! Le vin, c'est si bon !

Vive le vin et le vin c'est mon seul Apollon !

Il chante.

Messieurs, qu'il ne vous en dplaise.

40   Tant que le vin coulant sera,

votre barbe l'on boira.

Et puis prchez tout votre aise.

     

Mais, qu'est-ce que je vois ? Je ne me trompe pas.

C'est bien monsieur Boileau que j'aperois l-bas.

45   Quand on parle du loup. Ah ! Dieu, gare la grle !

Esquivons-nous sans bruit.

Il cherche se cacher ; Boileau parat.

BOILEAU.

C'est vous, monsieur Chapelle ?

CHAPELLE.

En effet.

BOILEAU.

Vous cherchiez m'viter ?

CHAPELLE.

Qui ? Moi ?

Ah ! Voil, par exemple, une ide. et pourquoi ?

BOILEAU.

Vous devez le savoir mieux que moi, j'imagine,

D'un ton de reproche.

50   Monsieur Chapelle !.

CHAPELLE.

  Eh bien, qu'est-ce donc ?.., je devine.

Vous me souponneriez. Ah ! Cela n'est pas bien.

J'ai peut-tre un peu l'air... mais au fond ce n'est rien.

BOILEAU.

Ne perdrez-vous jamais cette ignoble habitude ?

Vous tomberez un jour tu de lassitude...

55   Quoi ! se peut-il qu'un homme aussi bien n que vous,

Qui ne devrait avoir que d'honorables gots,

Ds qu'il s'agit de boire tout venant se livre !...

CHAPELLE.

Je vous jure, monsieur, que je ne suis pas ivre.

Voyez plutt.

Il essaye vainement de mettre ses deux index bout bout.

Du fait, je suis trop coutumier,

60   Mais aujourd'hui,vraiment, il ne faut pas crier.

BOILEAU.

Allez, je m'y connais et je connais mon homme :

De vos jours, croyez-moi, soyez plus conome.

Combien pensez-vous vivre faire ce mtier ?

Vous tes, comme on dit, toujours l'atelier.

65   On vous sait plein d'esprit et d'humeur agrable,

Si bien que chacun veut vous avoir sa table.

Vous ne devriez pas vous prodiguer ainsi,

Car vos amis sur vous ont quelque droit aussi ;

Ils mritent peut-tre un peu de prfrence,

70   Et vous les offensez par cette indiffrence ;

Il est mille motifs dont je ne vous parle pas,

De rompre avec un got si funeste et si bas :

L'honneur en est bless, l'intelligence en souffre ;

Il vous faut travailler sortir de ce gouffre,

75   Dt-il vous en coter d'hroques efforts.

CHAPELLE, essuyant une larme.

Oui, vous avez raison, je reconnais mes torts ;

Je sens, mon cher ami, combien je suis coupable :

Je suis un sclrat, un gueux, un misrable.

Oui, ma vie est affreuse et je veux en changer,

80   Oui, tout rsolument, je vais me corriger.

Le ciel vous envoya pour faire ce miracle ;

Je vous coute ainsi qu'on coute un oracle

Tenez, mettons-nous l.

Ils s'assoient une table.

Parlez, prchez-moi bien,

Je veux dans mon cerveau graver cet entretien.

85   Comme vous, s'il se peut, rendez, rendez-moi sage,

Et vous aurez fait l votre plus bel ouvrage.

BOILEAU.

Ce vice-l de moins, monsieur, assurment

Vous seriez de Paris l'homme le plus charmant.

Votre plaisante humeur, vos fines reparties

90   Font qu'il n'est point sans vous d'agrables parties ;

Vos bons mots par la ville en tous lieux sont cits :

Faut-il qu'un seul dfaut gte ces qualits !

CHAPELLE.

Je ne m'excuse pas ; mais enfin, je vous jure

Que si je bois souvent, hlas ! outre mesure,

95   Je ne m'enivre point avec intention.

Par degrs je succombe la tentation :

Je ne puis, j'en conviens, lutter avec le diable...

Mais ne trouvez-vous pas la chaleur effroyable ?

Si nous buvions un coup, mon cher monsieur Boileau,

100   Que vous en semble ?

BOILEAU.

  Soit : mais vous boirez de l'eau.

CHAPELLE.

Soyez tranquille.

Il va la porte du cabaret. Une Servante parat ; il lui parle bas.

Ainsi, tu m'as bien su comprendre ?

LA SERVANTE.

Vous verrez.

BOILEAU, continuant son sermon.

Par le vin vous vous laissez surprendre

Et vous vous enivrez involontairement ?...

Mais il faut se roidir contre l'entranement.

105   Sans les rudes combats que toujours elle impose,

La vertu, voyez-vous, serait bien peu de chose.

CHAPELLE.

C'est fort juste.

La Servante place sur la table une toute petite bouteille de vin et une immense carafe d'eau. Elle met par terre, auprs de Chapelle, sans tre vue de Boileau, cinq six autres bouteilles. Chapelle verse boire, trinque et porte le verre ses lvres.

la vtre !... Ah ! Dieu, que c'est mauvais !

Mon gosier ceci ne se fera jamais.

Aux estomacs bien ns le vin dut toujours plaire.

BOILEAU.

110   Certes, ce n'est pas moi qui dirai le contraire.

Mais souvenez-vous donc de ce prcepte ancien :

Il faut user de tout et n'abuser de rien.

L'abus jette un poison sur les meilleures choses,

te au miel sa douceur et leur parfum aux roses,

115   Engendre le dgot, mousse le dsir,

Et rend l'homme inhabile jouir du plaisir.

Ce petit vin d'Arbois, il est fort agrable :

Buvez-en deux flacons, il sera dtestable.

CHAPELLE, part.

Parbleu, nous allons voir.

Il verse boire et jette son eau, mange qu'il continue pendant presque toute la pice. Haut.

Cela peut tre vrai,

120   Mais aucun de nous deux n'en veut faire l'essai :

Nous aimons mieux laisser la question douteuse.

Il prend une autre bouteille sous la table et met celle qui est vide la place, sans que Boileau s'en aperoive.

BOILEAU.

Vous l'avez dit : l'ivresse est chose trop hideuse !

Si l'homme ivre pouvait se voir et se juger,

Cela seul, j'en suis sr, devrait le corriger.

Il boit.

125   L'ivrognerie, ah ! Dieu ! Non, il n'est pas au monde

Vice plus dgradant, plus vil et plus immonde :

Il dtruit toute force et toute dignit,

Il fait prendre en piti la triste humanit,

Il jette la laideur sur ce noble visage

130   O Dieu mme voulut reflter son image ;

Au-dessous de la brute il range en un instant

De la cration le chef-d'oeuvre clatant.

Il boit.

N'est-ce pas une chose horrible, abominable,

Que l'homme, le seul tre appel raisonnable,

135   N'use de sa raison que pour se la ravir !

C'est le seul dont la soif ne se peut assouvir,

Et qui, sans redouter la gravelle ou la goutte,

Va chercher dans l'ivresse un plaisir qui dgote !

Il boit en faisant la grimace.

Son gosier, qui toujours est press d'avaler,

140   Est un gouffre sans fond que rien ne peut combler.

Quelque chose qu'on jette en sa gueule bante,

Son froce apptit s'en irrite et s'augmente ;

Et toujours, et toujours d'une voix de stentor,

On l'entend s'crier : Encor, encor, encor !

Il tend son verre ; Chapelle a pris une troisime bouteille.

CHAPELLE, part.

145   Il va bien ; il remplit merveille son rle,

Et joint loquemment le geste la parole.

Haut.

Hlas ! Mnagez-moi, mon cher ami ; j'ai peur

D'en venir la fin me prendre en horreur.

BOILEAU.

Tant mieux, morbleu, tant mieux !... Songez donc, je vous prie,

150   Quels dangers nous a fait courir l'ivrognerie !

J'en tais... car alors...

CHAPELLE.

Mais depuis.

BOILEAU.

Il est vrai

Que depuis ce temps-l je suis fort modr...

Rappelez-vous la nuit de funeste mmoire

O nous et nos amis nous trouvant tous boire,

155   L'un de nous, que le vin ne sut pas gayer,

Proposa simplement de nous aller noyer.

CHAPELLE.

Je m'en souviens trop bien.

BOILEAU.

Si ce pauvre Molire,

Quand dj nous tions entrs dans la rivire,

N'tait vite accouru nous mettre la raison,

160   Nous allions cependant nous noyer tout de bon.

CHAPELLE.

Ah ! Ne m'en parlez pas.

BOILEAU.

Ce souvenir terrible

Devrait vous inspirer une frayeur horrible.

Vous devriez toujours redouter un malheur.

Mais comme vous disiez, il fait une chaleur.

165   Jamais je ne sentis soif plus opinitre.

CHAPELLE, montrant sa carafe moiti vide.

Et moi donc ! Regardez !

BOILEAU.

C'est fort bien.

CHAPELLE, prenant une bouteille. part.

Et de quatre.

BOILEAU.

C'est gal ; par prudence, il faut se retenir...

Ah a, cette bouteille est bien lente finir.

Ce n'est pas la premire ?

CHAPELLE.

Hol ! C'est la seconde.

Lui faisant remarquer la petite taille de la bouteille.

170   Mais regardez, vraiment c'est se moquer du monde.

Ah ! Le cabaretier devient bien peu chrtien ;

La bouteille bientt ne contiendra plus rien.

BOILEAU.

Oui, mais deux !

CHAPELLE.

Pour si peu faut-il prendre la chvre ?

Mais vous n'avalez rien, vous mouillez votre lvre,

175   Et jamais je n'ai vu boire si petits coups.

BOILEAU.

Je ne dis pas ; eh bien, mon cher, le croiriez-vous ?

Je ne me sens pas bien, j'ai comme le vertige.

N'est-ce pas tonnant ?

CHAPELLE.

C'est la chaleur, vous dis-je.

BOILEAU.

Je le pense. - propos, vous vous tes permis

180   De manquer hier soir au souper des amis.

CHAPELLE.

J'en eus bien du regret ; mais je fus sur la route

Arrt par quelqu'un.

BOILEAU.

Quelque buveur, sans doute ?

CHAPELLE.

Peut-tre. - quelle amende ai-je t condamn ?

BOILEAU.

Le conseil, tout bien vu, tout bien examin,

185   Attendu que souvent l'abus se renouvelle,

Condamne au maximum, vingt vers de la Pucelle.  [ 1 La Pucelle est une pope crite par Jean Chapelain.]

CHAPELLE.

Grand Dieu ! Lire vingt vers de monsieur Chapelain !

C'est atroce, et vraiment le calice est trop plein.

Ah ! Voil, par exemple, un chtiment qui compte.

BOILEAU.

190   Sans doute, hier encor vous tiez...

CHAPELLE.

  J'en ai honte :

C'est vrai. - Pour mes pchs, je vous en fais l'aveu,

Je m'en arracherais jusqu'au dernier cheveu.

BOILEAU.

Et voil qu'aujourd'hui ! Tenez, Monsieur Chapelle,

La fin de tout ceci ne sera pas trs belle ;

195   C'est moi qui vous le dis, songez-y, croyez-moi.

Que cela vous inspire un salutaire effroi.

CHAPELLE.

Oh ! Ne m'en parlez plus : je me sens si coupable

Que de faire un malheur je serais bien capable.

Tenez, faites-moi grce, et laissez-moi partir.

BOILEAU.

200   Oh ! Non pas : je vous tiens, je veux vous convertir.

CHAPELLE, part.

Nous verrons qui des deux s'en va convertir l'autre.

Il verse boire Boileau.

BOILEAU.

J'en ai bientt assez.

CHAPELLE.

Laissez donc ! la vtre !

BOILEAU.

Et pourtant, je me sens altr.

CHAPELLE.

La chaleur.

BOILEAU, un peu chauff.

Le fait est que le vin vous met la joie au coeur !

205   Et jusqu' certain point je vous trouve excusable :

Aimer un peu le vin n'est pas un cas pendable.

Mais il faut conserver sa rputation.

Et d'ailleurs la morale et la religion...

CHAPELLE.

Ah ! Mon cher, croiriez-vous qu'un jour pris d'un beau zle

210   En songeant que ma vie tait si criminelle,

Et, faible que je suis, que j'essayerais en vain

De vivre en bon chrtien avec ce got du vin,

J'ai voulu chez les Turcs aller faire l'aptre,

Afin d'tre martyr ?

BOILEAU.

En voil bien d'un autre !

CHAPELLE.

215   J'aurais t certain de faire mon salut.

BOILEAU.

Qui vous a dtourn d'un aussi noble but ?

CHAPELLE.

La peur d'tre empal... Je me suis laiss dire

Que ceux qui subissaient ce genre de martyre

Souffraient trop de la soif... Vous comprenez ?

BOILEAU.

Eh bien,

220   D'expier vos pchs c'tait le vrai moyen.

Mais je doute qu'un jour on voie avec loge

Votre nom figurer dans le martyrologe.

Au reste, j'en conviens, vous n'avez plus besoin

De pousser tout fait les choses aussi loin.

225   Imitez-moi, mon cher ; buvez avec mesure,

C'est tout ce qu'il en faut.

CHAPELLE.

C'est fini, je vous jure...

Ce vin, qu'en dites-vous ?... Il n'est pas assez vieux.

BOILEAU.

Voyons, encore un peu que je le gote mieux...

Buvez aussi : j'allge enfin la pnitence.

CHAPELLE, part.

230   Au fait, il est lanc, c'est mon tour, je me lance.

BOILEAU, trs avin.

Il est assez coulant.

CHAPELLE, part.

Mais je m'en aperois.

BOILEAU.

Ma foi, tout dcid, vive le vin d'Arbois !

Il chante.

Que Baville me semble aimable,  [ 2 Le quatrain suivant est la premire strophe de "Chanson boire" de Boileau.]

Quand des magistrats le plus grands,

235   Permet que Bacchus sa table

Soit notre premier prsident !

     

Oui, morbleu, je maintiens, quoi qu'on dise et qu'on glose,

Que ce vin est charmant. pris petite dose.

CHAPELLE.

Un pote doit mme user de ce nectar,

240   En tout bien, tout honneur, dans l'intrt de l'art.

Des anciens vous savez l'adage populaire :

Les vers d'un buveur d'eau ne sauraient longtemps plaire.

BOILEAU.

Eh ! Sans doute... Soyez aussi sage que moi

Je vous tiens quitte.

CHAPELLE.

Eh bien, je vous donne ma foi

245   De ne boire jamais que de l'eau.

BOILEAU.

  Pas si vite,

Il faut garder en tout une juste limite.

Pris petite dose, ami, sachez-le bien,

Le vin, quand il est bon, ne gte jamais rien.

Je dis plus : la vie il est fort ncessaire.

250   Que c'est joli le vin qui rit dans la fougre !

Toute chose avec lui prend un aspect nouveau.

Le vin est un miroir... o l'on voit tout en beau !

Le malheureux pli sous cent ans de vieillesse

Se retrouve aux beaux jours de sa belle jeunesse ;

255   Le pauvre qui n'a pas mme un morceau de pain

Se croit un magnifique et puissant souverain,

Et le ngre meurtri du fouet de l'esclavage

Se voit passant ses jours dormir sous l'ombrage.

Le vin rappelle tous leur confraternit :

260   Autour d'un broc mousseux rgne l'galit.

Le vin, c'est du bonheur la moins creuse apparence,

La botte de Pandore o resta l'esprance,

Et contre tous les maux un topique divin.

Que ne trouve-t-on pas dans un verre de vin ?

265   Celui qui sent en soi dborder la tristesse

Y trouve, merveill, la joie et l'allgresse ;

L'homme haineux, l'oubli de son inimiti ;

L'poux infortun, l'oubli de sa moiti ;

L'amant, les traits charmants de celle qu'il adore ;

270   Le dbiteur, l'oubli du prteur qu'il abhorre ;

Les opprims, la fin de leur adversit ;

Le condamn,sa grce avec sa libert.

CHAPELLE.

Bravo, mon cher ami, bravo ! mais c'est superbe !

BOILEAU, continuant.

Moi-mme quand j'ai bu je deviens moins acerbe :

275   Les mauvais vers alors me semblent moins mauvais ;

Je voudrais au carquois remettre bien des traits.

CHAPELLE, chantant.

Ah ! Combien j'pargnai de bile

ce malheureux genre humain,

Quand, renversant ta cruche l'huile,

280   Je te mis le verre la main !

     

Ils boivent.

BOILEAU, tout fait chauff.

Tu comprends bien : le vin n'est pas ce que je blme.

CHAPELLE.

Non ; mais en abuser voil la chose infme.

BOILEAU.

Allons, tu gotes bien mes raisons, je le vois.

CHAPELLE.

Tout comme toi, mon bon, ce petit vin d'Arbois.

BOILEAU.

285   Je n'ai donc point chant , pour de sourdes oreilles.

Je suis content de moi, j'ai produit des merveilles.

Cette conversion devra me faire honneur.

Chapelle verse boire.

CHAPELLE, trinquant.

la tienne !... Cela te portera bonheur.

Frappant sur la table.

Du vin !

La Servante parait.

BOILEAU.

Par l sambleu ! La petite servante

290   Ou je me trompe fort n'est point tant dgotante.

Approchez, belle enfant, venez, ne craignez rien.

LA SERVANTE.

Que voulez-vous, monsieur ?

BOILEAU.

coute ici.

CHAPELLE, part.

Fort bien !

Notre sage la fin s'chauffe et s'mancipe ;

Je vais fermer les yeux pour l'honneur du principe.

295   Il doit tre amusant quand il fait les yeux doux.

Il fait semblant de dormir.

BOILEAU.

Bon ! Le voil qui dort... Ce que c'est que de nous !

la Servante.

Sais-tu que je te trouve enivrante, adorable,

Et que ton frais minois est agaant en diable !

Il lui prend le menton.

LA SERVANTE, minaudant.

Je n'en crois pas un mot.

BOILEAU.

Je t'en jure ma foi.

LA SERVANTE.

300   Je suis faire peur ; vous vous moquez de moi.

BOILEAU.

Mais tu n'as donc jamais jet l'oeil sur ta glace ?

Mais tu rchaufferais mme des coeurs de glace !

Peut-on voir tant d'appas sans en tre allch ?

Il lui prend la taille.

LA SERVANTE.

Ah ! mon Dieu ! Sur quelle herbe avez-vous donc march ?

305   N'est-ce pas vous, monsieur, qui, sur les pauvres femmes,

Avez, ce qu'on dit, lanc tant d'pigrammes ?  [ 3 pigrammes : Courte pice de vers qui se termine par un mot ou par un trait piquant. La pointe d'une pigramme. [L]]

BOILEAU.

Il est vrai ; mais pourquoi ? pour faire de l'esprit.

Va, l'on ne pense pas tout ce que l'on crit.

Les potes font tout par bond et par caprice ;

310   Ils sont haineux sans haine et mchants sans malice,

Et tel qui contre vous est le plus furieux,

Est bien souvent celui qui vous aime le mieux.

Du sexe tout entier on me fait l'antipode :

J'ai parl seulement des femmes la mode,

315   De ces femmes de bien, qui font dans tout Paris

Montrer d'un doigt railleur le front de leurs maris.

Mais je veux de bon coeur que le diable m'emporte

Si jamais j'ai mdit des femmes de ta sorte ;

J'ai pour le cabaret un respect trop profond,

320   Et devant ses beaux yeux je sens mon coeur qui fond.

Je pense l-dessus comme Jean La Fontaine :

Vive la Jeanneton ! bas la Climne !

Vive son air fripon, son pied leste et mutin !

Sa bouche qui sourit, sa taille de lutin !

325   Son accueil attrayant, sa vaste complaisance !...

Lucette, embrasse-moi : Honni qui mal y pense !

LA SERVANTE.

Monsieur, monsieur.

BOILEAU.

D'honneur, je raffole de toi.

Lucette, je le veux, Lucette, embrasse-moi !

LA SERVANTE.

Oui, comptez l-dessus.

Elle le fait retomber sur sa chaise.

BOILEAU.

Oh ! Oh ! Peste, la belle !

330   Eh bien, voil du neuf ! Nous faisons la cruelle !

O diable la vertu va-t-elle se nicher !

Certes, ce c'est pas l qu'on irait la chercher.

Je prends note du fait. voyez le beau scrupule !

On n'est plus de nos jours ce point ridicule !

335   Je veux t'apprendre vivre, et de force ou de gr,

Je te dis, entends-tu, que je t'embrasserai.

LA SERVANTE.

C'est ce qu'il faudra voir.

BOILEAU.

C'est un dfi ?

LA SERVANTE.

Peut-tre.

BOILEAU.

Il est temps qu' la fin je me fasse connatre.

Attends un peu.

LA SERVANTE.

Demain... Vous ne m'y prendrez pas.

BOILEAU.

340   Mais c'est un vrai dmon.

En poursuivant la Servante qui lui chappe, il se jette dans les bouteilles qui sont auprs de Chapelle, et qui se brisent, aux clats de rire de la Servante.

CHAPELLE, faisant mine de se rveiller en sursaut.

  Quel est donc ce fracas ?

BOILEAU, reprenant sa place au plus vite.

Ce n'est rien.

Il verse boire Chapelle, et boit pour se donner une contenance.

La chaleur est vraiment touffante.

Buvons.

CHAPELLE, montrant la Servante qui sort en riant.

Oui, mais dis-moi, qu'a donc cette servante ?

Est-ce que tu voulais la convertir aussi ?

Tu n'as pas, que je crois, tout fait russi :

345   La morale aujourd'hui n'excite que le rire.

BOILEAU.

Ce n'est pas tout cela... j'en tais te dire

Que l'ivresse toujours a mis les gens mal,

Et qu'elle fait de l'homme un stupide animal.

CHAPELLE.

Parbleu, je le vois bien.

BOILEAU.

Je ne puis pas comprendre

350   Qu'un homme en prenne autant que l'on te voit en prendre.

Entre nous, tu n'es pas encore bien remis...

Mais rappelle-toi bien ce que tu m'as promis.

CHAPELLE.

Compte sur ma parole, et bois de l'eau.

BOILEAU.

La grce

Te parle donc enfin l il faut que je t'embrasse.

CHAPELLE.

355   Tu m'as si bien prch d'exemple, mon amour,

Que je veux dans mes bras te presser mon tour.

Ils s'embrassent en laissant la table entre eux, et retombent sur leurs siges.

BOILEAU.

Cela vous met au coeur des douceurs sans pareilles,

Une bonne action !

CHAPELLE.

Oui, jointe six bouteilles...

Allons, dcidment, je crois qu'il est coul.

BOILEAU.

360   Je l'ai bien converti !

CHAPELLE.

  Moi, je l'ai bien roul !

Ils s'embrassent de nouveau, moiti endormis ; puis ils retombent sur leurs siges en ronflant. Le toile tombe.

 



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Notes

[1] La Pucelle est une pope crite par Jean Chapelain.

[2] Le quatrain suivant est la premire strophe de "Chanson boire" de Boileau.

[3] pigrammes : Courte pice de vers qui se termine par un mot ou par un trait piquant. La pointe d'une pigramme. [L]

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