L'EMBARRAS DE GODARD

OU L'ACCOUCHE

COMDIE

REPRSENTE SUR LE THTRE DU PALAIS ROYAL.

M. DC. LXVIII. Avec Privilge du Roi.

PAR DONNEAU DE VIS

PARIS, Chez JEAN RIBOU, au Palais, vis--vis la Porte de l'glise de la Sainte Chapelle, l'Image Saint Louis.


edit par Paul FIEVRE, avril 2013, septembre 2017.

publi par Paul FIEVRE, avril 2013, septembre 2017.

© Thtre classique - Version du texte du 28/02/2024 23:49:20.


AU LECTEUR.

La reprsentation tant l'me de la Comdie, je ne sais si celle-ci plaira autant sur le papier, qu'elle a plu sur le thtre, et surtout Versailles ; o, sans tre sue, elle fut joue par un Ordre absolu, et ne laissa pas d'tre trouve fort divertissante. Aussi lorsque ces Pices, qui ne consistent que dans l'action, russissent, la gloire en tant autant due aux comdiens, qu' l'auteur. Comme celle-ci est extrmement risible, une Scne, ou deux, qui auraient pu passer pour les Endroits les plus Comiques, en d'autres furent trouves un peu srieuses, quoique fort courtes, et assez fines. Mais tant places aprs une autre qui fait beaucoup rire, il semblait qu'on passt du Comique au Srieux ; c'est pourquoi j'ai cru y devoir ajouter deux Scnes, dont l'une est de la sage-femme, que l'on y souhaitait. Peut-tre que l'on dira, en voyant l'autre, qui est celle de Champagne, et du Cocher, que cette Comdie n'tant point une farce, cet endroit en tient un peu, et ne s'accorde pas avec le commencement, que l'on a trouv reprsenter naturellement, des choses qui se passent assez souvent parmi les amants. Mais elle est d'autant plus excusable, qu'elle n'est que parmi les valets, qui viennent du cabaret, et mme qu'elle est du caractre de Champagne, qui ayant, toujours, fait l'habile, veut se divertir du cocher. D'ailleurs, si tout le Monde pouvait savoir, comme une partie de la Cour, ce qui m'a fourni l'ide de cette scne, je ne serais pas en peine de la justifier ; et peut-tre, aussi, que je ne l'aurais pas faite, si elle tait sans mystre.


ACTEURS

MONSIEUR GODARD, pre d'Isabelle.

ISABELLE.

CLANTE, Amant d'Isabelle.

ORIANE, Voisine de Matre Godard.

LA SAGE-FEMME.

PAQUETTE, Domestique de Matre Godard.

CHAMPAGNE, Domestique de Matre Godard.

L'ANGEVIN, Domestique de Matre Godard.

TORINE, Domestique de Matre Godard.

PICARD, Domestique de Matre Godard.

La Scne est dans une Salle de Matre Godard.


L'EMBARRAS DE GODARD...

SCNE I.
Isabelle, Clante, Paquette sur une chaise endormie, et ronflant.

On ouvre ici le fonds du Thtre.

ISABELLE.

Si vous m'aimez, toujours, avec mme constance,

Je ne vous dfends pas d'avoir de l'esprance.

PAQUETTE, en se frottant les yeux, et baillant.

Ha, a, a, a, a, a. Peste de l'Amour !

Mais, vous ne songez pas qu'il fera, bientt, jour.

CLANTE.

5   Je sortirai dans peu.

ISABELLE.

  Encore que mon pre

Se montre, tout fait, notre hymen, contraire,

Ce n'est pas qu'il ait pris d'aversion pour vous :

Mais, il veut me donner un clotre, au lieu d'poux,

Afin de conserver plus de bien pour mon frre.

10   Ma Mre, sur ce point, ne voulant pas lui plaire,

Doit, encore, pour nous, lui parler, aujourd'hui ;

Mais, cet espoir doit peu soulager notre ennui,

Et nous devons, enfin, craindre qu'elle ne meure,

Sachant, que d'accoucher, elle n'attend que l'heure.

15   Sans mourir de douleur, je n'y saurais songer ;

Elle est, en cet tat, plus qu'une autre, en danger ;

Et, comme, en accouchant, on la tient, souvent morte,

Ce n'est pas, sans sujet, que ma crainte est si forte.

CLANTE.

Je crains autant que vous, et ressens mme ennui ;

20   Si la Mort la prenait, nous n'aurions plus d'appui.

PAQUETTE, aprs s'tre tendue, comme une personne qui s'veille.

Avecque les amants, les gens ne dorment gure ;

Passerez-vous, toujours, toutes les nuits entires ?

CLANTE.

Je sors.

PAQUETTE, vient eux.

coutez.

CLANTE.

Quoi ?

PAQUETTE.

Ne faites point de bruit.

ISABELLE.

Je tremble, nous veillons, aussi, trop, cette nuit.

PAQUETTE.

25   H bien, l'entendez-vous ?

CLANTE.

  Que veux-tu que j'entende ?

ISABELLE.

Peut-tre, est-ce mon pre. Dieu, que j'apprhende !

CLANTE.

Pour moi, je n'entends rien.

PAQUETTE.

Quoi ! Vous n'entendez pas

Que le coq rveill, chante, dj, l-bas ?

ISABELLE.

Que nous viens-tu conter ?

PAQUETTE.

Ah ! Madame, je meure,

30   S'il n'a, dj, chant, six fois, depuis une heure.

CLANTE.

Mais, tu ne devais pas, pour rien, nous faire peur.

PAQUETTE.

Je sais que ce n'est rien pour un si grand Veilleur ;

Mais, c'est beaucoup pour moi, qui ne devrais entendre

Le Coq, que dans mon Lit.

Paquette va prendre, demi endormie, la Chandelle, sur la table et revient.

ISABELLE.

Je ne saurais comprendre

35   Comment le temps a pu passer si promptement.

CLANTE.

Je crois n'tre, avec vous, que depuis un moment.

ISABELLE.

Je dois vous avouer, que je le crois de mme.

CLANTE.

Le temps passe bien vite, auprs de ce qu'on aime.

PAQUETTE.

Sortez sans plus tarder, je crains quelque malheur ;

40   Car, je crois, qu'en rvant, je viens de voir Monsieur.

CLANTE.

Elle est bien endormie, et ne voit, je crois, goutte.

PAQUETTE, en laissant aller sa tte.

Moi, je dors !

ISABELLE.

Oh ! Que non.

PAQUETTE, en dormant encore.

Quoi ! Je dors ?

CLANTE.

Oui, sans doute.

PAQUETTE.

Ah ! Quand je dormirais, je pense, par ma foi,

Que vous n'en seriez pas trop fchs contre moi.

45   Mais, allons.

CLANTE.

  Souffre, encor, qu'un moment, je demeure.

PAQUETTE.

Vous l'avez demand, vingt fois, depuis une heure,

Mais, je vois que le Jour qui pntre en ces Lieux...

CLANTE.

Comment le verrais-tu ? Tu n'ouvres pas les yeux.

PAQUETTE, en le tirant.

Tant mieux pour vous, mais...

CLANTE.

Paquette.

.

Isabelle.

Croyez que je vous aime.

PAQUETTE.

50   Puisque votre entretien est, tous les soirs, de mme,

Pourquoi veiller si tard ?

CLANTE.

Pourquoi ?

PAQUETTE.

Si quelque jour

L'hymen vous donne lieu de contenter l'amour,

Vous mourrez de plaisir, s'il est vrai qu'on en meure.

CLANTE.

Ah ! Que ne suis-je, donc, mari tout l'heure !

ISABELLE.

55   De cet Hymen, hlas ! Le trop flatteur espoir

Est ce qui m'a, les soirs, engag vous voir.

Je risque, je le sais ; mais, un coeur, un peu, tendre,

Contre ce qui lui plat, ne saurait se dfendre.

CLANTE.

Que de bonts !

ISABELLE.

Mon coeur se tiendrait son choix,

60   Quand, parmi mes amants, je compterais des rois.

CLANTE.

De si tendres discours ne font que me confondre,

L'Amour mme, je crois, ne pourrait y rpondre :

Et pour y rpartir, je veux, vos genoux...

PAQUETTE.

Modrez vos transports ; tout beau, que faites-vous ?

Comme elle est endormie, et qu'en voulant arrter Clante, elle ne trouve rien, parce qu'il est genoux, elle tombe, et la Chandelle s'teint.

CLANTE.

65   Toi-mme, que fais-tu ? Mais, ta chandelle est morte !

PAQUETTE.

Je voulais modrer l'ardeur qui vous transporte :

Mais, ne profitez pas, au moins, de ce malheur.

ISABELLE.

Il est sage.

Elle passe par derrire Clante, sans savoir o elle va. Ici, Paquette va ttons, du ct qu'tait Isabelle, comme pour les empcher de s'approcher.

CLANTE.

Paquette a soin de votre honneur.

PAQUETTE, part.

Si ces jeunes gens-ci...

CLANTE, prenant la main de Paquette, et la baisant.

Oui, ma chre Isabelle,

70   Je vous aime.

PAQUETTE, bas.

  Laissez le galant sans chandelle.

CLANTE, sentant que Paquette lui serre la main.

transports ! douceurs, qu'on ne peut exprimer !

Isabelle, qui le tire du ct o tait Paquette.

Laisse-moi l, de grce, et va-t'en rallumer

Ta Chandelle.

ISABELLE.

Il me prend pour Paquette, sans doute.

CLANTE, Paquette.

Paquette trouve peu son compte ne voir goutte.

Paquette lui serrant la main.

75   Que ne vous dois-je point par mes soins empresss ?

Isabelle, qui le tire, encore.

Je saurai... Laisse-moi.

ISABELLE.

Quoi ! Vous me repoussez ?

CLANTE.

Quoi ! C'est vous ?

PAQUETTE.

peu prs.

CLANTE.

Ciel !

PAQUETTE.

H oui, c'est elle,

Et Paquette, la nuit, vaut, pour vous, Isabelle.

Vous vous mancipez, donc ? Ah, cela m'instruit ?

Elle ttonne, comme pour les sparer.

80   Et je vous veillerai le jour come la nuit,

Mais, coutez.

CLANTE.

Et quoi ?

PAQUETTE.

Paix.

ISABELLE.

Que nous veux-tu dire ?

CLANTE.

Est-ce, encor, quelque coq ?

PAQUETTE.

Il n'est pas temps de rire.

CLANTE.

Pourquoi nous alarmer ?

PAQUETTE.

Paix, vous dis-je, coutez,

J'entends marcher quelqu'un.

CLANTE.

Je fuis.

PAQUETTE.

Non, arrtez.

85   Si vos faisiez du bruit, on pourrait vous surprendre.

SCNE II.
Clante, Isabelle, Paquette, Monsieur Godard.

MONSIEUR GODARD, sortant du fonds du thtre, en robe de chambre, et bonnet de nuit.

Crions un peu plus haut, pour nous mieux faire entendre.

Champagne, l'Angevin, Isabelle, Picard.

PAQUETTE, bas, Clante.

Ah ! Si l'on me rattrape, en vous veillant si tard...

CLANTE.

Paix.

MONSIEUR GODARD.

Torine, Paquette.

ISABELLE.

Ah ! Ma crainte est extrme !

CLANTE.

90   Je crains autant que vous, parce que je vous aime.

PAQUETTE.

Ah ! Ma foi, d'un tel coq, le chant doit faire peur,

Vous voyez que mon songe, enfin, n'est pas menteur.

MONSIEUR GODARD.

Aucun ne vient, encor.

ISABELLE.

Mais, quel sujet l'amne ?

MONSIEUR GODARD.

Dedans le premier Somme, on s'veille, avec peine.

CLANTE.

95   Dis-moi, que ferons-nous, afin de l'viter ?

PAQUETTE.

Parlez, encor, plus bas, il pourrait couter,

Il faut... Mais, il s'approche.

ISABELLE.

En es-tu bien certaine ?

Je le croyais rentr.

PAQUETTE.

Votre fivre quartaine !

Il faut... Ah ! Pour ce coup, je le crois prs de nous,

100   Sans bruit, et sans souffler, tous deux, reculez-vous.

MONSIEUR GODARD.

Je ne sais o je suis, tant la nuit est obscure.

CLANTE.

Ah ! Que je suis fch d'une telle aventure !

PAQUETTE, Clante.

Il faut qu' quelque coin, vous passiez doucement,

Isabelle.

Et que vous gagniez, vous, votre appartement.

CLANTE.

105   Mais...

PAQUETTE.

Mais, ne parlons plus.

Clante se met un coin, et Isabelle gagne sa Chambre.

MONSIEUR GODARD.

  On marche, que je pense.

Qui va l ? Ce n'est rien, j'ai trop de dfiance.

Champagne, hol, quelqu'un, irai-je vous chercher ?

Quoi, donc, ma pauvre Femme est prte d'accoucher.

PAQUETTE, fait semblant de venir.

Que voulez-vous ?

MONSIEUR GODARD.

Je crains que ma Femme n'accouche.

PAQUETTE.

110   Je ne saurais, encor, qu' peine, ouvrir la bouche,

Tant le sommeil m'abat.

MONSIEUR GODARD.

Quoi ! Depuis un moment,

C'est, donc, toi, qu'en ce Lieu j'entends ?

PAQUETTE.

Et, oui, vraiment.

Votre fille se lve, et crois bien que sa mre

Doit accoucher dans peu.

MONSIEUR GODARD.

Vite, de la lumire.

PAQUETTE.

115   Je m'en vais, ttons, en chercher, promptement.

SCNE III.
Monsieur Godard, Paquette, Picard.

PICARD, entrant brusquement, et faisant, presque, tomber Paquette.

Qui vient de m'appeler ?

PAQUETTE.

Que tu vas brusquement !

Peste soit du brutal !

PICARD.

Je n'y saurais que faire,

On ne voit pas les gens, quand on est sans lumire.

MONSIEUR GODARD.

Allez, donc, en chercher, et faites cet effort.

Paquette, et Picard, traversent le Thtre, ttons, et vont une porte, vis vis celle d'o Picard est sorti, et se heurtent contre l'Angevin et Torine, qui en sortent avec prcipitation.

SCNE IV.
Monsieur Godard, Paquette, Picard, Torine, L'Angevin.

L'ANGEVIN.

120   Quel bruit ai-je entendu ?

TORINE.

  Qui m'appelait si fort ?

PAQUETTE, en se cognant contre l'Angevin.

Ah ! L'paule !

PICARD, se cognant contre Torine.

Ah ! Les dents !

L'ANGEVIN.

Ah ! Le nez !

TORINE.

Ah ! La tte !

PICARD.

Je saigne, que je crois.

L'ANGEVIN.

Diable soit de la bte !

MONSIEUR GODARD.

Quel dsordre est-ce ci ?

SCNE V.
Monsieur Godard, Paquette, Isabelle, L'Angevin, Picard, Torine.

ISABELLE, sortant de la chambre, du fond du Thtre, d'o est sorti son pre.

Il tremble, encor, d'effroi.

Ils viennent tous cinq, en ttonnant, entourer Monsieur Godard, qui met la main sur eux.

MONSIEUR GODARD.

Qui va l ? Qui va l ?

L'ANGEVIN.

C'est moi.

TORINE.

C'est moi.

PICARD.

C'est moi.

PAQUETTE.

125   C'est moi, Monsieur.

ISABELLE.

  C'est moi qui vous cherche, mon pre.

MONSIEUR GODARD.

Quoi ! Pas un n'a l'esprit d'avoir de la lumire ?

CLANTE, part, en un coin.

Avant qu'on en apporte, attrapons le degr,

Car la Porte est ouverte.

MONSIEUR GODARD.

Ah ! Je veux, mon gr,

Vous battre, mais, allez, que je ne vous assomme.

130   On ne saurait trouver un plus malheureux homme !

Ils se trouvent tous prs de la porte, et Clante parmi eux qui tait prt de sortir. Champagne les fait tomber tous, en arrivant, avec un fusil, et la moiti de ses habits sous son bras, avec un bout de Chandelle.

SCNE VI.
Monsieur Godard, Isabelle, Paquette, Clante, L'Angevin, Picard, Torine, Champagne.

CHAMPAGNE.

Le Logis brle-t-il ? Ou sont-ce les voleurs

Qui vous causent, tous, de si grandes frayeurs ?

En faisant mine de vouloir tirer.

O sont-ils ?

PAQUETTE.

Prenez garde.

TORINE.

Tout beau.

PICARD.

Mais, Dieu, je vois Clante.  [ 1 L'original porte GERONT comme personnage de la phrase. Ce n'est pas un personnage de la pice. Nous supposons PICARD.]

CHAMPAGNE.

Dans l'humeur o je suis, j'en tuerais plus de trente.

CLANTE.

Bas.

135   Servons-nous d'artifice.

Haut.

  Ils n'chapperont pas,

Avant que de savoir ce que pse mon bras.

Chacun s'carte un peu, et il approche de Monsieur Godard.

Vous verrez...

MONSIEUR GODARD.

Qu'avez-vous ? D'o vient cette furie ?

CLANTE.

Je n'ai, de vous servir, qu'une trs forte envie.

PAQUETTE.

Savez-vous accoucher ?

CLANTE.

Je passais, par bonheur,

140   Prs d'ici, dans le temps qu'on criait au voleur,

Je me suis arrt, j'ai fait ouvrir la porte,

Et je suis mont, d'abord, pour vous prter main-forte.

PAQUETTE.

L'honnte homme !

ISABELLE.

Voyez ce que fait le hasard.

MONSIEUR GODARD.

Il est bien surprenant, car il est un peu tard.

CLANTE.

Monsieur Godard remue la tte.

145   Je revenais du Bal, n'en soyez point en doute.

MONSIEUR GODARD.

Qui vous a fait entrer ?

CLANTE.

Qui ? Je ne voyais goutte.

MONSIEUR GODARD.

Mais, encor.

CLANTE.

C'est...

MONSIEUR GODARD.

Qui, donc ?

CLANTE.

C'est Champagne, je crois.

CHAMPAGNE.

Moi ?

PAQUETTE, lui parle bas.

Tu l'obligeras, en disant que c'est toi.

CHAMPAGNE.

C'est, donc, moi.

CLANTE.

Ne pouvant vous rendre aucun service,

150   Adieu, je me retire.

ISABELLE, part.

  Ah : Sans cet artifice,

Je serais, que je crois, morte, l'instant, de peur.

SCNE VII.
Monsieur Godard, Isabelle Paquette, L'Angevin, Torine, Picard, Champagne.

MONSIEUR GODARD.

Si ma femme accouchait, et si, par ce malheur,

Elle perdait la vie, avec votre paresse,

Je gagnerais beaucoup ; il faut, donc, qu'on se presse :

155   Du Vinaigre, de l'Eau, du vin, du Bois, du Feu,

Du secours. Hlas, donc, que l'on se hte un peu.

Qu'on aveigne du linge. Ah ! J'enrage dans l'me,   [ 2 Aveindre : Aller prendre un objet pour l'apporter la personne qui le demande. [L]]

Ne veut-on pas aller qurir la sage-femme ?

Et quoi, sans remuer, vous vous regardez tous,

160   Au Diable, les Valets.

CHAMPAGNE.

  Mais, Monsieur, dites-nous...

MONSIEUR GODARD.

Il faut, sans rpliquer, faire ce que j'ordonne.

CHAMPAGNE.

Mais, Monsieur.

MONSIEUR GODARD.

Je ne veux, jamais, que l'on raisonne.

L'ANGEVIN, arrtant Champagne.

O vas-tu ?

CHAMPAGNE.

Je ne sais. Mais, dis, o vas-tu, toi ?

L'ANGEVIN.

Je n'en sais rien, non plus.

PICARD.

Ni moi.

PAQUETTE.

Ni moi.

TORINE.

Ni moi.

MONSIEUR GODARD.

165   Morbleu !

ISABELLE.

  Demeurez tous ; et vous, songez, mon pre ;

Que, dans l'ardent dsir de secourir ma mre,

Lorsque vous commandez, tous, confusment,

Ils pourraient, tous, choisir mme commandement.

C'est pourquoi, chacun doit savoir ce qu'il doit faire.

Paquette.

170   Vous, rentrez, et soyez, toujours, prs de ma mre.

Torine.

Vous aveignez du linge ;

l'Angevin.

Et vous, faites du feu,

Picard.

Allez chez Oriane, er revenez, dans peu,

Pour demeurez l-bas ; vous n'aurez qu' lui dire

Que ma Mre est fort mal, et qu'elle la dsire.

175   Chacun s'en va.

CHAMPAGNE.

Et moi ?

ISABELLE.

  Tu dois aller, ayant le plus d'esprit,

Qurir la sage-femme, au plutt.

CHAMPAGNE.

Il suffit,

Et je l'amnerai, si je la trouve au gte,

Dans un moment ou deux.

MONSIEUR GODARD.

Dpche-toi, donc, vite.

Toi, prends soin, qu'ici bas, tout aille comme il faut ;

180   Je vais voir, cependant, ce que l'on fait l-haut.

SCNE VIII.
Champagne, Isabelle.

CHAMPAGNE, se mettant terre, pour s'habiller.

Que c'est une amiti belle, et bien exemplaire,

Que celle de Monsieur, avecque votre Mre !

ISABELLE.

Ne philosophe point, va, vite, seulement.

CHAMPAGNE, prenant un de ses bas.

, je vais m'achever d'habiller, promptement,

185   Vous me le permettez, puisque l'affaire presse.

ISABELLE.

Oui, mais, hte-toi, donc.

CHAMPAGNE.

Ne manquant pas d'adresse,

Je serai, que je crois, promptement, habill,

Car, Dieu merci, je suis, dj, bien rveill,

Et l'on aurait, de plus, peine trouver, en France,

190   Aucun Valet plus propre faire diligence.

Foin, en me pressant trop, je l'ai mis de travers,

Et j'ai fait pis, encor, car il est l'envers.

ISABELLE.

Il n'importe, la nuit...

CHAMPAGNE.

Oh ! Si fait, il importe.

ISABELLE.

Si mon pre revient, tu sais comme il s'emporte,

195   Il te rompra les Bras, et tu l'as mrit.

CHAMPAGNE.

Ne dites mot, j'aurai, bientt, tout rajust.

Il remet son bas doucement, en disant.

Des enfants ns la nuit, on m'a dit que la vie,

De malheurs infinis, tait, toujours, suivie.

Pour prparer au sien un plus heureux destin,

200   Votre mre devrait n'accoucher qu'au matin :

Et si, jusques au jour, vous la faisiez attendre...

ISABELLE.

Ah ! Dpche-toi, donc, mon pre va descendre.

CHAMPAGNE.

Il suivrait mon Conseil.

ISABELLE.

Tu vois qu'on est press.

CHAMPAGNE.

Mais, mes Souliers prs, je suis, tantt, chauss.

ISABELLE.

205   Qu'il faut, avec les gens, avoir de patience !

CHAMPAGNE.

Bon, celui-ci va bien, mais, l'autre, que je pense,

deux noeuds est nou, mais, avec mes dents...

ISABELLE.

Que je crains, pour ma Mre !

CHAMPAGNE.

Elle prend, mal, son temps.

ISABELLE.

Si je prends un bton.

CHAMPAGNE.

Ah ! Madame, je meure,

210   Veut, pour nous tourmenter, accoucher cette heure,

Ses Enfants sont toujours, des Enfants de la nuit ;

Pour accoucher le jour, elle craint trop le bruit,

Sachant qu'en cette ville, en Peuples si fconde,

On en fait, beaucoup plus, qu'en aucun lieu du monde.

Il se lve.

215   Le voil mis, enfin. Ne vous fchez, donc, point,

Il ne me reste plus qu' mettre mon pourpoint,

Et, sans tarder, aprs...

Il met une Manche pour l'autre.

ISABELLE.

Que fais-tu, donc ? Prends garde.

CHAMPAGNE.

Je ne fais, jamais, bien, alors qu'on me regarde :

Mais, Madame, n'est pas d'humeur risquer rien,

220   Si, seule, elle craignait de n'accoucher pas bien.

ISABELLE.

Auras-tu, bientt, fait ? Mais, tu ris d'une femme

Qui ne peut, son gr, te battre.

CHAMPAGNE.

Si Madame

Est grosse d'un Garon, il attendra longtemps ;

Mais, une fille, enfin, viendra, malgr ses dents,

225   Car l'obstination...

SCNE IX.
Monsieur Godard, Isabelle, Champagne.

MONSIEUR GODARD.

  Ma fille, le mal presse.

ISABELLE.

Hlas ! Ma pauvre mre !

CHAMPAGNE.

Ah ! Ma pauvre matresse !

MONSIEUR GODARD.

La sage-femme est-elle arrive avec toi ?

CHAMPAGNE.

J'y vais.

MONSIEUR GODARD.

Comment, j'y vais ?

CHAMPAGNE.

Oui, Monsieur, par ma foi.

ISABELLE.

Il vient de mettre bout toute ma patience,

230   S'achevant d'habiller avecque ngligence.

MONSIEUR GODARD.

Quoi ! N'tre pas, encor, sorti ? Tu le paieras ;

Je te romprai, Maraud, les jambes, et les bras.

Il le bat.

Va donc, va donc, va donc.

CHAMPAGNE.

Ce traitement m'amuse,

Et pour tarder, encor, me fournit une excuse.

235   Je ne fais, jamais, rien, pendant que l'on me bat.

Isabelle, avec dpit.

Mais, je ne suis pas bien, encore, sans Rabat,

Il en faut, pour aller chez une sage-femme.

MONSIEUR GODARD, le battant.

Un rabat ! Ah ! Bourreau, je t'arracherai l'me.

ISABELLE, Champagne, en arrtant son pre.

Va-t'en, donc, promptement, et ne fait que voler,

240   Qu'aller, et revenir.

CHAMPAGNE.

  Il faut bien lui parler.

ISABELLE.

D'accord. Mais, ne sors pas, sans prendre de lumire.

CHAMPAGNE.

Je n'y manquerai pas, et ne tarderai gure.

MONSIEUR GODARD.

Votre Mre attendra fort impatiemment.

ISABELLE.

Mais, encor, s'il pouvait l'amener promptement.

MONSIEUR GODARD.

245   Mais, Oriane vient.

SCNE X.
Monsieur Godard, Oriane, Isabelle.

MONSIEUR GODARD.

  Je suis fch, Madame,

De vous avoir, la nuit, fait lever pour ma femme ;

C'est, l'heure qu'il est, en user librement.

ORIANE.

Je vous voudrais du mal, d'en user autrement.

MONSIEUR GODARD.

Si ma Femme voyait quelque nouveau Visage,

250   Ou quelqu'un, qu'en son coeur, elle hait, je gage

Que rien ne la ferait accoucher.

ORIANE.

Je le crois.

Mais, puisqu'en cet tat, elle a, de moi, fait choix,

Je m'en vais la trouver.

ISABELLE.

Vous tes obligeante,

Madame.

ORIANE.

Elle sait bien que je suis sa Servante.

SCNE XI.
Monsieur Godard, Isabelle.

MONSIEUR GODARD.

255   Quand on est mari, que l'on est malheureux !

Et que le Mariage est un joug rigoureux !

Toutes les fois, hlas ! Qu'une Femme est en couche,

son dernier moment, tu vois comme elle touche.   [ 3 Toucher : Fig. tre sensible, douloureux, offensant. ]

ISABELLE.

Encore que ce mal mette aux derniers abois,

260   Ma Mre en a, dj, su chapper trois fois.

MONSIEUR GODARD.

Quoiqu'on rchappe, on souffre une peine cruelle.

ISABELLE.

Mais, toutes ne sont pas aussi malades qu'elle.

MONSIEUR GODARD.

Elles ne laissent pas d'tre dans le danger.

Mais, vous marier, oseriez-vous songer,

265   Sachant en quel tat se trouve votre Mre ?

ISABELLE.

Ah ! bien loin d'y songer, hlas ! J'en dsespre :

Elle tait pour Clante, et l'aimait tendrement,

Et vous vous opposez aux voeux de cet Amant.

MONSIEUR GODARD.

Il est trop jeune encor, et... Mais, voici Champagne.

SCNE XII.
Monsieur Godard, Isabelle, Champagne.

CHAMPAGNE.

270   Je pense, qu'aujourd'hui, tout malheur m'accompagne.

MONSIEUR GODARD.

H bien, l'as-tu trouve ? Et vient-elle avec toi ?

CHAMPAGNE.

En sortant d'avec vous...

MONSIEUR GODARD.

Vient-elle ? Rponds-moi.

CHAMPAGNE.

En sortant d'avec vous, j'ai...

MONSIEUR GODARD.

Dis-moi, donc, vient-elle ?

CHAMPAGNE.

Je vous rendrai, de tout, un compte bien fidle.

MONSIEUR GODARD.

275   Parle, donc ?

CHAMPAGNE.

En sortant...

MONSIEUR GODARD.

  quoi bon ce discours ?

Et pourquoi, par ces mots, recommencer, toujours ?

CHAMPAGNE.

Vous pourriez me tuer, ou me mettre la Porte,

Que je ne pourrais point vous parler d'autre sorte.

Je veux faire un message avecque jugement,

280   Et vous rendre, de tout, un compte exactement.

MONSIEUR GODARD.

Si tu ne me rponds, crains que je ne t'assomme.

Qu'un Valet est fcheux, qui se croit habile Homme ?

CHAMPAGNE.

Vous n'avez pas, Monsieur, affaire quelque Sot.

Disant tout, tout d'un coup, viendra-t-elle plutt ?

MONSIEUR GODARD.

285   tait-elle chez elle ?

CHAMPAGNE.

  Avant de vous instruire

De tout ce que j'ai fait, je ne puis vous le dire :

Et je veux commencer par le commencement.

MONSIEUR GODARD.

H bien, parle, Bourreau, parle, mais promptement ;

Parle, donc, je t'entends, parle, parle, te dis-je.

290   J'enrage.

CHAMPAGNE.

  Mon bon sens est ce qui vous afflige.

L, Monsieur Godard le menace, encor, du geste, et Champagne poursuit, aprs.

En sortant d'avec vous, ayant doubl le pas,

Je suis all qurir ma Lanterne l-bas,

J'ai pris de la chandelle, et l'ayant allume,

Je l'ai mise dedans, et puis je l'ai ferme.

Monsieur Godard marque, encor, son impatience.

295   Ayant ouvert, aprs, la Porte, mais sans bruit,

J'ai mis le nez dehors, et trouv que la nuit

tait comme du Gex, et mme, encor, plus noire :   [ 4 Jais : Pierre d'une couleur noire. Champagne confond avec la rgion de l'Ain.]

Et pour vous raconter, par ordre cette histoire,

J'ai trouv qu'il pleuvait assez honntement ;

300   Mais, je n'ai pas laiss de marcher, promptement,

Et si fort, que j'tais, dj, tout hors d'haleine,

Lorsqu'au bout de la Rue tant, encor, peine,

Un certain bruit confus m'a, d'abord, fait trembler

J'entendais force Gens, prs de moi, se parler ;

305   Et, soudain, l'on a mis, pour me voir au visage,

Et, pour me faire peur, encore, davantage,

Une lanterne droit au-devant du nez.

Alors, je les ai vus tous, devers moi, tourns ;

Et mme, la faveur de leur triste lumire,

310   J'ai trouv qu'ils taient, tous, des gens rapire,   [ 5 Rapire : pe longue, vieille et de peu de prix, telles que celles dont l'on arme d'ordinaire les soldats. [F]]

Et de plus, aperu beaucoup de mousquetons,   [ 6 Mousqueton : Espce de fusil dont le calibre est celui d'un mousquet, mais dont le canon a moins de longueur. [L]]

Que portaient, avec eux, des gens hoquetons.   [ 7 Hoqueton : Casaque brode que portaient les archers du grand prvt, du chancelier, etc. et aussi les gardes de la manche. [L]]

J'ai beaucoup de frayeur, encore, quand j'y songe,

Car ce que je vous dis n'est point, du tout, mensonge.

315   Ensuite de cela, j'ai senti de bons coups,

Et j'ai bien entendu ; qu'ils s'entredisaient, tous,

Il faut, dans la Prison, mener ce galant homme,

Et s'il ne veut marcher, il faut que l'on l'assomme ;

C'est un voleur, sans doute, il le faut arrter,

320   Et sa lanterne sourde, empche d'en douter.   [ 8 Lanterne sourde : est une lanterne de fer blanc ou noirci, qui n'a qu'une ouverture, qu'on ferme quand on veut cacher la lumire, et qu'on prsente au nez de ceux qu'on veut voir, sans qu'on en puisse tre aperu. [F]]

Ils me l'ont arrache, en parlant de la sorte,

Vous pouvez bien juger si ma crainte tait forte.

Je leur ai dit, pourtant, en reprenant du coeur,

Qu'ils allaient tre, tous, cause d'un grand malheur ;

325   Et que s'ils m'emmenaient, une trs bonne Dame

Pourrait, peut tre, bien mourir sans sage-femme

Comme sans nul espoir, j'achevais de parler,

Leur Commandant a dit, qu'on me laisst aller.

MONSIEUR GODARD.

Ensuite, as-tu couru chercher la sage-femme ?

CHAMPAGNE.

330   Non, vraiment.

MONSIEUR GODARD.

Comment, non ?

CHAMPAGNE.

  Non, Monsieur, sur mon me,

Sans Lumire, j'ai cru, que je ne pouvais pas

Bien trouver son Logis.

MONSIEUR GODARD, le battant.

Je te romprai les bras.

ISABELLE.

Mais, vous vous ferez mal, de vous mettre en colre.

MONSIEUR GODARD.

Mais, que ne prenais-tu, d'abord, d'autre lumire ?

335   J'ai, souvent, dit qu'on et quelques flambeaux cans.

CHAMPAGNE.

Je n'en ai point trouv.

MONSIEUR GODARD.

Quelle maison ! Quels gens !

SCNE XIII.
Monsieur Godard, Isabelle, Paquette, Champagne.

PAQUETTE.

Ah ! Monsieur, ah ! Monsieur, je pense que Madame

Pourrait bien accoucher, dans peu, sans sage-femme :

Les violents efforts du mal qu'elle ressent,

340   La tourmentent si fort...

CHAMPAGNE.

  Le mal est bien pressant,

Jamais, sans sage-femme, on ne vit d'accouches.

MONSIEUR GODARD.

Que ferons-nous ?

PAQUETTE.

Elle a de trs grandes tranches.   [ 9 Tranches : Maladie o l'intestin semble se tourner et o l'on soufre de grandes douleurs, soit cause des humeurs acres et piquantes, ou des vents qui ne trouvant point d'issue mordent et tourmentent trangement l'intestin. [R]]

CHAMPAGNE.

Oui, l'autre fois, encor, on disait tout cela,

Ce n'est qu'une colique, ou que des vents, qu'elle a.

PAQUETTE.

345   Ah ! Si Madame attend, et qu'elle se retienne,

C'est fait d'elle.

MONSIEUR GODARD.

Eh ! Qu'enfin, la sage-femme vienne.

PAQUETTE, Champagne.

H quoi ! Tu n'as rien fait ? Et pour quelle raison ?

CHAMPAGNE.

Si l'on avait voulu te mener en prison...

PAQUETTE.

Mais, allez-y, donc, tous, courez en diligence :

350   Et qu'on en trouve, enfin, n'en fut-il point en France.

Isabelle.

Nous, allons, cependant, mettre ordre l-dedans,

Et pour la secourir, ne perdons point de temps.

SCNE XIV.
Paquette, Champagne.

PAQUETTE, Champagne.

Ah ! Je t'tranglerai, tratre, si ta paresse

Cause, aujourd'hui, la mort ma pauvre matresse.

355   Va chez la sage-femme ; et si dans un moment...

SCNE XV.
Picard, Paquette, Champagne.

CHAMPAGNE.

De toi, je ne reois aucun commandement.

PAQUETTE.

Tu dois en recevoir, lorsque l'affaire presse,

Et je t'en puis, toujours, faire pour ma Monsieursse.

CHAMPAGNE.

Toi ?

PAQUETTE.

Moi.

CHAMPAGNE.

Quoi, toi ?

PAQUETTE.

Moi.

CHAMPAGNE.

Toi, tu me commanderas ?

PAQUETTE.

360   Et ce que je dirai, de plus, tu le feras.

PICARD.

H ! Vas-y.

CHAMPAGNE.

Je n'irai, jamais, pour l'amour d'elle.

PICARD.

Mais...

CHAMPAGNE.

Pourquoi, sans sujet, me fait-elle querelle ?

PAQUETTE.

Voyez le beau Monsieur, pour se fcher ainsi :

CHAMPAGNE.

Voyez, pour commander, la belle Dame, aussi !

PAQUETTE.

365   Laquais.

CHAMPAGNE.

  H bien, Laquais ! Mais, tu n'es que Servante :

Et lorsque l'on te voit si leste, et si pimpante,

Nous savons... Il suffit, que nous savons fort bien

Tout ce que nous savons.

PAQUETTE.

Et que sais-tu donc ?

CHAMPAGNE.

Rien.

PAQUETTE.

Voyez cet effront ! Je veux, que tout l'heure,

370   Il me rende l'honneur qu'il veut m'ter.

CHAMPAGNE.

  Je meure,

Si j'en fais, jamais, rien.

PAQUETTE.

Ma foi, tu le feras,

Ou bien, ds aujourd'hui, d'ici, tu sortiras.

Champagne la menace.

PICARD.

Eh ! Mon Dieu, laisse-la.

CHAMPAGNE.

Je suis trop en colre.

PAQUETTE.

Mon honneur est bless, je ne saurais me taire.

375   Il faut que, tout mon saoul, je te batte, aujourd'hui.

PICARD.

Ah ! Tout beau.

PAQUETTE.

Laisse-moi.

PICARD.

Quoi ! Vous jeter sur lui !

PAQUETTE.

Je le veux trangler.

CHAMPAGNE.

Tu veux que je te batte.

PAQUETTE.

Bats, donc.

PICARD, reoit des coups.

Il n'est pas temps que ce courroux clate.

CHAMPAGNE.

Elle cherche des coups.

PAQUETTE.

Je cherche me venger.

PICARD, sentant les coups.

380   Ah, ah.

PAQUETTE.

  Laisse-moi faire, et le dvisager.   [ 10 Dvisager : Blesser quelqu'un au visage, en sorte qu'il en soit dfigur et gt. [F]]

PICARD, les sparant avec force.

Retirez-vous, tous deux, car le courroux m'emporte,

Vous vous donnez des coups, et c'est moi qui les porte.   [ 11 Porter : Soufrir, endurer. [FC]]

C'est comme on sert Madame.

PAQUETTE.

Ah ! Mon pauvre cocher,

Cours chez la sage-femme, ou chez Monsieur Boucher.

PICARD.

385   J'y cours, car Madame est dans un pril extrme.

CHAMPAGNE.

Puisque j'ai commenc, j'achverai moi-mme.

Picard.

Tiens-toi l.

Paquette.

C'est, exprs, pour te faire dpit.

PAQUETTE.

Bon.

Picard.

Vas-y, donc, encor, je t'en prie.

PICARD.

Il suffit.

SCNE XVI.
Monsieur Godard, Paquette.

MONSIEUR GODARD.

Sans rien faire du tout, voil la nuit passe,

390   Et, cependant, ma Femme est, tout fait, presse.

La pauvre Femme, hlas ! Qui me dorlote tant,

Qui, lorsque je viens tard, toute le nuit, m'attend ;

Qui, quand au bout du doigt, j'ai le moindre mal, pleure ;

Qui, toujours, me caresse, et craint que je ne meure ;

395   Qui veut, tous les huit jours, que, par prcaution,

Je me fasse saigner.

PAQUETTE.

De son affection,

C'est vous donner, sans doute, une preuve trs grande.

MONSIEUR GODARD.

Quand je suis un peu mal, toujours elle apprhende,

Elle-mme, a le soin de me veiller la nuit,

400   Et d'empcher mes Gens, de me faire du bruit.

Dans tout ce qu'elle fait, on remarque son zle,

Par des noms caressants, toujours, elle m'appelle,

Je suis son roi, son fils, son mignon, et son coeur.

Ah ! Si je la perdais, que j'aurais de douleur !

405   Quand, quelquefois, tous deux, nous sommes en colre,

Son amiti la fait revenir la premire,

Elle tient peu sans coeur, et ne manque, jamais,

De me parler au Lit, pour refaire la Paix :

Et je puis dire, enfin, qu' tel point elle m'aime,

410   Que de me bien couvrir, prenant soin elle-mme,

Elle empche si bien, le froid, de me trouver,

Que j'touffe de chaud, dans le fort de l'hiver.

PAQUETTE.

La bonne femme, hlas !

MONSIEUR GODARD.

Mais, a-t-on la layette

Cans ?

PAQUETTE.

Elle est, encor, chez Madame Toinette :

415   Cette lingre n'est qu' quatre pas d'ici.

MONSIEUR GODARD.

Quoi ! Faut-il, que de tout, je prenne le souci ?

PAQUETTE.

Bon courage, Monsieur, voici la sage-femme.

SCNE XVII.
Monsieur Godard, Paquette, Picard, Champagne, la sage-femme.

Picard porte le flambeau devant la sage-femme, et Champagne lui sert d'cuyer.

CHAMPAGNE.

Nous la tenons, enfin : place, place Madame.

Il lui quitte la main, pour aller prs de son Monsieur, auquel il dit.

la fin, pour ce coup, Monsieur, j'ai russi,

420   Puisqu'enfin, vous voyez la sage-femme, ici.

MONSIEUR GODARD, lui donnant un soufflet.

Tu m'as fait enrager, te-toi de ma vue.

la sage-femme, qu'il embrasse avec joie.

Ma femme, impatiente, attend votre venue,

Allons.

LA SAGE-FEMME.

Rien ne la presse, et je la connais bien.

CHAMPAGNE.

Je disais bien, tantt, que son mal n'tait rien.

PAQUETTE, Picard, et Champagne.

425   Allez-vous-en, tous deux, chez Madame Toinette,

De l'enfant qu'on attend, demander la layette :

Revenez promptement, ce n'est pas loin d'ici.

CHAMPAGNE, Picard.

Viens, par mme moyen, nous irons boire aussi.

SCNE XVIII.
Monsieur Godard, La sage-femme, Paquette.

MONSIEUR GODARD.

Ne perdons point de temps, courons vite, Madame,

430   Et ne ngligeons rien, pour secourir ma Femme.

LA SAGE-FEMME.

Avez-vous les apprts qu'il faut, cette fin ?

MONSIEUR GODARD.

Oui.

LA SAGE-FEMME.

Si vous dites vrai, vous avez, donc, du vin.

MONSIEUR GODARD.

Oui.

LA SAGE-FEMME.

Vous avez du linge.

MONSIEUR GODARD.

Oui.

PAQUETTE.

Dpchez, Madame,

Nous avons ce qu'il faut, pour une sage-femme.

LA SAGE-FEMME.

435   N'avez-vous pas aussi, de bons ciseaux cans ?

MONSIEUR GODARD.

Oui.

PAQUETTE.

Ces Demandes font dsesprer les gens.

LA SAGE-FEMME.

N'avez-vous pas de fil ?

MONSIEUR GODARD.

Oui.

part.

Ma peine est extrme !

PAQUETTE.

Si, jusques demain, elle poursuit de mme...

LA SAGE-FEMME.

Avez-vous du sel ?

MONSIEUR GODARD.

Oui.

part.

Si j'en crois mon courroux,

440   Je lui...

LA SAGE-FEMME.

  Mais du safran, enfin, en avez-vous ?

MONSIEUR GODARD.

H oui, Madame, oui, oui, morbleu, oui, j'enrage ;

Nous en avons, vous dis-je, quoi bon ce langage ?

Oui, oui, nous en avons, ne vous tourmentez plus.

PAQUETTE, la sage-femme.

quoi servent, aussi, ces discours superflus ?

445   On a de tout cans.

LA SAGE-FEMME.

  Sans vous mettre en colre,

Ne puis-je demander ce qui m'est ncessaire ?

MONSIEUR GODARD.

C'est bien fait ; mais, allez secourir, promptement...

LA SAGE-FEMME.

Pour vous servir, je suis venue en un moment.

MONSIEUR GODARD.

Je le crois, allez, donc, trouver, vite, ma Femme.

LA SAGE-FEMME.

450   Mon Dieu, ne craignez rien, je vis, hier, Madame.

J'tais, lorsque vos Gens sont venus me qurir...

MONSIEUR GODARD.

Eh ! Ne la laissez point, davantage, souffrir !

LA SAGE-FEMME.

J'y vais ; mais, soyez sr, Monsieur, que rien ne presse.

Sachez, donc, que j'tais auprs d'une Duchesse,

455   Que je l'ai quitte, exprs, pour venir, vite, ici.

MONSIEUR GODARD.

Oui, nous vous en rendons d'humbles grces aussi.

Mais...

LA SAGE-FEMME.

Mais, pour en sortir, j'ai bien eu de la peine :

Et si je veux qu'elle aille, encor, cette semaine.

Monsieur Godard la presse, encor, du geste, seulement.

On m'est venu chercher, encor, d'un autre endroit ;

460   Mais j'ai bien mieux aim venir, ici, tout droit.

MONSIEUR GODARD, bas le demi vers.

Peste soit du caquet. De cette prfrence,

J'aurai, je vous promets, grande reconnaissance.

Allons, donc, sans tarder.

LA SAGE-FEMME.

L'on m'attend mme, encor,

En ce mme moment, chez Madame Alidor.

MONSIEUR GODARD.

465   H bien, dpchez-vous de dlivrer ma Femme,

Afin d'aller, plutt, secourir cette Dame.

LA SAGE-FEMME.

Vous me voyez fort jeune, et si, sans vanit,

Hier, j'en accouchai six, et de grand' qualit :

Je n'ai, jamais, manqu, Dieu merci, de pratique.   [ 12 Pratique : Mthode, manire de faire les choses. Se dit aussi de la chalandise des marchands et des artisans. [F]]

MONSIEUR GODARD.

470   Tant mieux pour vous.

part.

Eh Ciel !

LA SAGE-FEMME.

  Une mdaille antique,

Un homme faire peur, un vieux chirurgien,

Qui tranche de l'expert, et ne sait, pourtant, rien,

M'a voulu contrler chez la Duchesse mme

Que je viens de quitter ; mais, sa btise extrme

475   A paru, la Raison tant de mon ct.

MONSIEUR GODARD.

H ! Mon Dieu, l'on connait votre capacit.

PAQUETTE, la sage-femme.

Voulez-vous, de ce pas, venir trouver Madame ?

Sinon, l'on va qurir une autre sage-femme.

LA SAGE-FEMME, Paquette.

Ce n'est pas votre affaire.

MONSIEUR GODARD, la sage-femme.

Allez, prs d'elle, aussi,

480   Et vous causerez l, tout aussi bien, qu'ici.

LA SAGE-FEMME, se tournant vers Paquette.

J'y vais, et ce n'est point pour ta sotte menace.

PAQUETTE, Godard.

Elle croit, en gagnant, vous faire, encor, grce.

SCNE XIX.
Isabelle, Monsieur Godard, Paquette.

ISABELLE.

Ma mre vous demande.

MONSIEUR GODARD.

Allons, vite, savoir

Ce, qu'en l'tat qu'elle est, elle nous peut vouloir.

ISABELLE.

485   Elle veut voir Clante.

MONSIEUR GODARD.

  Ah ! J'enrage dans l'me !

Sans doute, elle prtend me parler de sa flamme.

SCNE XX.
Isabelle, Paquette.

ISABELLE, passant, vite.

Je vais chercher quelqu'un, qui puisse, promptement,

En aller, de ma part, avertir mon amant.

PAQUETTE.

C'est fort bien avis, courez, vite.

SCNE XXI.

PAQUETTE, seule.

Elle l'aime

490   D'une amour trs parfaite, et qu'on peut dire, extrme.

Si sa Mre mourait, toutefois, je sais bien

Que des jeunes amants n'auraient plus de soutien :

Et que, malgr l'ardeur de cette pauvre fille,

Son pre lui ferait pouser une grille.   [ 13 Grille : Emploi mtaphorique pour signifier la vie religieuse dans un couvent. ]

Elle rentre.

SCNE XXII.
Champagne, Picard apportant la Layette.

CHAMPAGNE.

495   Ma foi, le vin est bon dedans ce cabaret :

Et, pour moi, j'aime bien ce petit vin clairet.   [ 14 Clairet : D'un rouge clair, en parlant du vin. [L]]

Mais, qu'en dis-tu, Picard ?   [ 15 vers 497, l'original pour Hais, nous lui prfrons Mais.]

PICARD.

Il donne dans la tte.

CHAMPAGNE, part.

Je veux me divertir de cette grosse bte ;

tant ivre demi, je crois que j'en ferai,

500   Sans qu'il s'oppose rien, tout ce que je voudrai.

Haut.

Mais, de l'enfant futur, voyons tout le bagage.

Peste, en voil beaucoup ! Moi, qui suis, dj, d'ge,

Et qui puis, que je crois, passer pour grand garon,

Je ferais bien tenir le mien dans un chausson.

505   Mais, veux-tu qu'en enfant, je t'habille, pour rire ?

Ce sera, bientt, fait, viens.

PICARD.

Que me veux-tu dire ?

CHAMPAGNE.

Si tu ne le veux pas, je m'habillerai, moi.

Il prend le bguin, et le met.

Tiens, vois. Ah ! Tu serais bien drle, sur ma foi.   [ 16 Bguin : Coiffe de linge pour les enfants, qui s'attache sous le menton avec une petite bride. [FC]]

PICARD.

Fais ce que tu voudras.

CHAMPAGNE.

Et laisse-moi, donc, faire,

510   Et mettre ce bguin. Mais, avant la ttire,   [ 17 Ttire : Petite coiffe de toile, qu'on met aux enfants nouveaux ns. [FC]]

La coutume est, je crois, de mettre le bonnet.

Que tu serais joli dessus un cabinet !   [ 18 Cabinet : Lieu o l'on serre des papiers, des livres, des mdailles, etc. [FC]]

Car on ne peut douter, qu'avec cet quipage,

Tout le Monde n'admire un si charmant visage.

515   Laissons ceci, ce sont les Nagotes, je crois.   [ 19 Nagotes : terme non trouv. Il s'agit d'une confusion que fait Champagne avec un autre mot.]

PICARD.

Si l'on me crie, au moins, je dirai que c'est toi.

CHAMPAGNE.

Bon, cela va fort bien ; mettons cette aisselire,   [ 20 Aisselire : Sans doute un petit vtement comme le suggre le contexte. Par ailleurs, Jouet d'enfant, hochet. [SP]]

Puis, nous mettons, aprs, la chemise brassire.

Il lui accommode tout cela, en disant les quatre vers suivants.

Il me souvient, encor, des noms de tout cela,

520   Du temps que je logeais chez feu mon grand papa :

Le bon Homme m'aimait bien plus que la prunelle

De son oeil, et de moi, ne parlait qu'avec zle.

Picard, lui ayant attach la Chemise brassire, sur l'estomac. Il prend des langes pour l'envelopper.

Oh, voil quatre bras ! Bon, ces langes sont grands ;

Garde-toi bien, au moins, d'aller pisser dedans.

PICARD.

525   Tu veux me faire affront.

CHAMPAGNE.

  Tiens, je crois que ces bandes

Nous accommoderont, tant larges et grandes.

L, tourne-toi, donc, bien ?

PICARD.

Mais, tu me fais rouler.

CHAMPAGNE.

H ! Mon Dieu, laisse-moi, donc, faire, sans parler.

PICARD.

Ouf, tu me serres trop ; tu me serres, te dis-je.

CHAMPAGNE.

530   Tu te moques.

PICARD.

Ah, ah.

CHAMPAGNE.

  Qu'est-ce, donc, qui t'afflige ?

Te voil si joli. Le beau petit poupon !

S'il ne te restait pas tant de barbe au menton,

Tu passerais pour fille, et, mme, pour jolie :

Mais, je te veux donner, aussi de la Bouillie ;

535   L, mon petit Fanfan, tiens-toi l bien assis.

part.

On a fait de la colle, ici, pour nos chssis,

Il en peut bien manger, la farine en est bonne.

Picard.

Si tu vois, par hasard, entrer quelque personne,

Ne parle point du tout, seulement crie, Ouhais !

540   Ouhais !

SCNE XXIII.

PICARD, seul.

  Ouhais ! Ouhais ! Ouhais ! C'est assez, mais,

Que prtendrait-il faire, avec sa Bouillie ?

Croit-il que, sur ce point, j'entende raillerie ?

M'en presst-il cent fois, je n'en mangerai point,

Et ne me rendrai pas ridicule ce point.

SCNE XXIV.
Champagne, Picard.

CHAMPAGNE.

545   Tiens, voil, pour hochet, ce que nous devons prendre.

PICARD.

Tu ris !

CHAMPAGNE.

Mais, ton cou, laisse-moi, donc, le pendre.

PICARD.

Tu m'trangles, bourreau.

CHAMPAGNE.

Va, te voil fort bien ;

La corde t'a fait mal, mais cela n'tait rien.

Prenant le polon la colle.

, voyons, prsent.

PICARD.

Laisse-moi, je te prie,

550   Car je ne prtends pas manger de ta bouillie.

CHAMPAGNE.

Je prtends bien, pourtant, t'en faire manger.

PICARD.

Toi ?

CHAMPAGNE.

Oui, moi.

Il lui donne de la bouillie.

PICARD.

Blou, blou, blou, blou, blou, blou, mais, laisse-moi.

CHAMPAGNE.

C'est assez pour ce coup, il faut que je t'essuie.

PICARD.

Que le Diable t'emporte, avecque ta Bouillie,

555   Tu m'as fait mal au coeur.

CHAMPAGNE.

  Il faut faire dodo,

Aprs avoir mang, tout son saoul, du lolo.

Je vais, pour t'endormir, dire une chansonnette,

Qui fut, pour te bercer, tout exprs, jadis, faite.

Il chante, Sasson, Bluton, et d'autres chansons.

Comme il n'a point dormi, presque, toute la nuit,

560   Le sommeil l'a surpris, sortons, sans faire de bruit.

SCNE XXV.
Clante, Isabelle, Picard.

CLANTE.

claircissez-moi, donc.

ISABELLE.

Apprenez que ma mre,

Croyant mourir, bientt, a voulu voir mon pre :

Et que prsentement, elle le presse fort,

De nous rendre, tous deux, contents, avant sa mort,

565   Et de faire un contrat.

PICARD.

Ouhais ! Ouhais !

CLANTE.

  Qu'entends-je ?

ISABELLE.

Mais, que vois-je, plutt ? Picard, avec un lange !

Et qui t'a pu, vieux fou, de la sorte, ajuster ?

PICARD.

Champagne, malgr moi, me vient d'emmailloter.

CLANTE.

Le plus froid, aurait peine, s'empcher d'en rire.

ISABELLE.

570   J'en ris, ainsi que vous. Vite, qu'on se retire.

Picard tombe, en voulant se lever. Il tombe, encore.

Gros cheval ! H quoi ! Donc, ne sortiras-tu pas ?

PICARD.

Qui ne peut se servir de jambes, ni de bras,

Est-il dans un tat, faire diligence ?

ISABELLE, lui dtachant sa bande.

Va-t'en, donc, prsent, car ton impertinence

575   Ne peut tre soufferte, en un temps, o cans

On devrait, de douleur, voir pleurer tous les Gens.

PICARD.

Je vais me dpcher, soyez moins inquite.

SCNE XXVI.
Isabelle, Clante, Picard, Oriane.

ORIANE.

Vite, Madame accouche, apportez la layette.

ISABELLE, montrant Picard.

La voil.

ORIANE.

La voil.

ISABELLE.

Dshabillons-le, tous.

ORIANE.

580   Quoi ! Donc ?

ISABELLE.

  Nous en rirons aprs, dpchons-nous.

C'est, tantt, fait, je suis dans une peine extrme ;

Puisque vous le voulez, portez, donc, tout vous-mme,

Madame.

ORIANE.

L'on m'attend fort impatiemment.

ISABELLE.

Et, pour toi, de ma vue, te-toi, promptement.

SCNE XXVII.
Clante, Champagne, Isabelle.

CHAMPAGNE.

585   Vivat, vivat, vivat, allgresse, allgresse,

Chassez, de votre Esprit, dsormais, la tristesse ;

nous rjouir bien, soyons, tous, empresss ;

Vite, du bois, du vin, des tonneaux dfoncs,

notre Porte, il faut faire des feux de joie.

590   Pour rendre grce au Ciel, du bien qu'il nous envoie.

Madame est accouche, et d'un fort beau garon,

Mais si beau, qu'on voit bien qu'il est de sa faon :

On dit, de sa sant, qu'on ne doit plus rien craindre.

Mais, quoi ! De ce bonheur, pourriez-vous bien vous plaindre ?

595   Car la joie, en vos yeux, ne se remarque pas.

ISABELLE.

Ce qui me plat, me trouble, et mon coeur... Mais, hlas !

Je crains...

CLANTE.

Ah ! Votre mre tant bien rchappe,

Par l, notre esprance est, tout fait, trompe.

ISABELLE.

Ah ! Que n'accouchait-elle, une heure, ou deux, plus tard !

CLANTE.

600   Ainsi, notre bonheur dpendait du hasard.

ISABELLE.

Nous devons bien douter de notre mariage.

CHAMPAGNE.

Pour moi, je n'entends rien tout ce badinage.

ISABELLE.

Mais Paquette, qui vient, nous va faire savoir,

Si nous devons, encor, conserver quelque espoir.

SCNE XXVIII.
Clante, Isabelle, Champagne, Paquette.

PAQUETTE.

605   Puisque vous le voulez, je m'en vais vous le dire,

Et, par ordre, de tout, je prtends vous instruire.

Madame, qui croyait tre son dernier jour,

Ayant, beaucoup, pour vous, de tendresse, et d'amour,

A conjur Monsieur, d'une faon touchante,

610   De vous donner, dans peu, pour pouse, Clante ;

Et l'exigeant de lui, pour dernire faveur,

Elle a, pour accoucher, senti quelque douleur.

Alors n'en pouvant plus, elle s'est crie,

Hlas ! Bon Dieu, pourquoi me suis-je marie ?

615   Si j'tais fille, encor, j'aimerais mieux mourir,

Que d'endurer les maux que tu me fais souffrir.

CHAMPAGNE.

Il a tort, de causer tant de maux sa femme.

PAQUETTE.

Il a voulu sortir aussitt ; mais, Madame

A fait courir aprs, et jur, hautement,

620   Que s'il ne revenait prs d'elle, promptement,

Elle ne voulait point accoucher. Sa menace

A fait, qu'auprs du lit, il a repris sa place ;

Puis, son mal s'augmentant, et la faisant crier,

Mon mari, dsormais, aura beau me prier,

625   A-t-elle dit, encor, avec quelque autre chose

Que je ne veux pas dire, ou, plutt, que je n'ose.

Devers nous tous, aprs, se retournant, souvent,

Que ne me suis-je, hlas ! Mise dans un Couvent,

Me disait-elle alors, car, dans ce Lieu, la vie,

630   De pareilles douleurs, ne fut, jamais, suivie.

Enfin, de temps, en temps, des lans de douleur,

Lui faisaient dplorer le Monde, et son malheur :

Et quand elle pouvait dire ses maux extrmes,

Monsieur en recevait des reproches de mmes.

635   Mais, ds qu'elle sentait, un peu moins, de douleur,

C'tait son cher mari, son mignon, et son coeur.

Enfin, son mal croissant, et trois douleurs de suite,

Jusqu' l'extrmit, l'ayant, presque, rduite,

Hlas ! A-t-elle dit, je souffre des tourments

640   Qui m'abattent si fort, et sont si vhments,

Que pour souffrir, encor, cette peine profonde,

On m'offrirait, en vain, tous les Trsors du Monde.

Pendant qu'elle parlait, avec un air mourant,

Monsieur la regardait, toujours, en soupirant :

645   Et ses yeux languissants, faisaient lire en son me,

Qu'il sentait, vivement, les douleurs de sa Femme.

Elle n'a pourtant, point fait d'efforts superflus ;

Car, comme elle criait, Non, je n'en ferai plus,

Elle a, dans cet instant, pour crotre sa famille,

650   Avec quelques douleurs, mis au monde, une fille.

ISABELLE.

Une fille !

CLANTE.

Une fille !

CHAMPAGNE.

Est-il vrai ?

PAQUETTE.

Tout de bon.

CHAMPAGNE.

ses cris, je l'aurais prise pour un garon.

ISABELLE.

Ma mre, aprs cela, n'a rien dit, davantage ?

PAQUETTE.

Le calme, tout  coup, s'est vu sur son Visage :

655   Et l'on a remarqu que ce qu'elle avait dit,

Lui causait de la honte, et, mme, du dpit,

Jugeant bien qu'elle avait fait un serment frivole.

votre poux, je crois, que vous tiendrez parole,

A-t-on dit, en riant. Elle, par un souris,

660   A fait voir le contraire, et nous a, tous, surpris.

SCNE XXIX.
Clante, Godard, Isabelle, Paquette, Champagne.

MONSIEUR GODARD.

Enfin, le juste ciel couronne votre flamme :

Mais, venez-en, tous deux, remercier ma femme.

CLANTE.

Que ne vous dois-je point, Monsieur ?

MONSIEUR GODARD.

Sans compliment,

Nous pouvons passer, tous, dans l'autre appartement.

Ils rentrent, la rserve de Paquette, et de Champagne.

PAQUETTE.

665   Cette nuit, ces amants, n'auraient os le croire.

Mais, va-t'en habiller Monsieur.

CHAMPAGNE.

Moi ! Je vais boire,

Il est, aujourd'hui, jour, de rire, en ce Logis.

PAQUETTE.

Mais...

CHAMPAGNE.

Mais, je n'irai pas.

PAQUETTE.

Fais ce que je te dis.

CHAMPAGNE.

Je n'y veux pas aller.

PAQUETTE.

Tu dois craindre la touche,   [ 21 Touche : l'action de frapper, de faire impression violente sur quelque chose. Les gens craintifs craignent la touche. [F]]

670   Et que...

CHAMPAGNE.

  Servez Godard, car sa Femme est en Couche.

 


EXTRAIT DU PRIVILGE DU ROI.

Par Grce et Privilge du Roi, donn Paris le 28. jour.de Dcembre 1667. Sign, par le Roi en son Conseil, TRUCHOT : il est permis JEAN RIBOU Marchand Libraire Paris, d'imprimer, faire imprimer, vendre et dbiter une Pice de Thtre intitule, L'EMBARRAS DE GODARD, ou L'ACCOUCHEE, pendant le temps de cinq ans entiers et accomplis, commencer du jour que la dite Pice sera acheve d'imprimer pour la premire fois : et dfenses sont faites tous autres Libraires et Imprimeurs, et autres Personnes, de quelque qualit et condition qu'elles soient, de l'imprimer, ou faire imprimer, sans le consentement de l'Exposant, ou de ceux qui auront droit de lui, peine aux contrevenants de quinze cent livres d'amende, confiscation des exemplaires contrefaits, et de tous dpens, dommages et intrts, ainsi que plus au long il est port par lesdites Lettres de Privilge.

Achev d'imprimer pour la premire fois le 24. Janvier 1668.


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Notes

[1] L'original porte GERONT comme personnage de la phrase. Ce n'est pas un personnage de la pice. Nous supposons PICARD.

[2] Aveindre : Aller prendre un objet pour l'apporter la personne qui le demande. [L]

[3] Toucher : Fig. tre sensible, douloureux, offensant.

[4] Jais : Pierre d'une couleur noire. Champagne confond avec la rgion de l'Ain.

[5] Rapire : pe longue, vieille et de peu de prix, telles que celles dont l'on arme d'ordinaire les soldats. [F]

[6] Mousqueton : Espce de fusil dont le calibre est celui d'un mousquet, mais dont le canon a moins de longueur. [L]

[7] Hoqueton : Casaque brode que portaient les archers du grand prvt, du chancelier, etc. et aussi les gardes de la manche. [L]

[8] Lanterne sourde : est une lanterne de fer blanc ou noirci, qui n'a qu'une ouverture, qu'on ferme quand on veut cacher la lumire, et qu'on prsente au nez de ceux qu'on veut voir, sans qu'on en puisse tre aperu. [F]

[9] Tranches : Maladie o l'intestin semble se tourner et o l'on soufre de grandes douleurs, soit cause des humeurs acres et piquantes, ou des vents qui ne trouvant point d'issue mordent et tourmentent trangement l'intestin. [R]

[10] Dvisager : Blesser quelqu'un au visage, en sorte qu'il en soit dfigur et gt. [F]

[11] Porter : Soufrir, endurer. [FC]

[12] Pratique : Mthode, manire de faire les choses. Se dit aussi de la chalandise des marchands et des artisans. [F]

[13] Grille : Emploi mtaphorique pour signifier la vie religieuse dans un couvent.

[14] Clairet : D'un rouge clair, en parlant du vin. [L]

[15] vers 497, l'original pour Hais, nous lui prfrons Mais.

[16] Bguin : Coiffe de linge pour les enfants, qui s'attache sous le menton avec une petite bride. [FC]

[17] Ttire : Petite coiffe de toile, qu'on met aux enfants nouveaux ns. [FC]

[18] Cabinet : Lieu o l'on serre des papiers, des livres, des mdailles, etc. [FC]

[19] Nagotes : terme non trouv. Il s'agit d'une confusion que fait Champagne avec un autre mot.

[20] Aisselire : Sans doute un petit vtement comme le suggre le contexte. Par ailleurs, Jouet d'enfant, hochet. [SP]

[21] Touche : l'action de frapper, de faire impression violente sur quelque chose. Les gens craintifs craignent la touche. [F]

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