PERSIDE

OU LA SUITE D'IBRAHIM BASSA

TRAGÉDIE

M. DC. XLIV. Avec Privilège du Roi.

À PARIS, Chez TOUSSAINCT QUINET, au Palais, sous la montée de la Cour des Aides.


Texte établi par Camille Neumuller, dans le cadre d'un travail d'édition critique sous la direction de Georges Forestier. (Université Paris-Sorbonne)

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 07/04/2017 à 09:57:16.


À MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE etc.

MONSEIGNEUR,

Voici la plus généreuse et la plus Illustre de toutes les femmes qui se vient jeter aux pieds du plus Illustre et du plus Généreux de tous les hommes ; Elle sait que votre Maison est le Temple de la Vertu, et qu'elle a été de tout temps l'Asile de ceux que la fortune expose aux atteintes du ma-heur. Cette vérité quelle à apprise aux extrémités de la Terreur et en des Régions où vos Ancêtres ont signalé glorieusement et leurs armes et votre nom, la fait résoudre à venir chercher en France, et dans votre protection le repos qu'elle n'a pu trouver en son Pays. Le sort de la guerre qui fit succomber sa Patrie la rendit prisonnière d'un Monarque dont elle se fit un esclave ; et maintenant un destin plus favorable la rend volontairement esclave d'un Prince pour qui elle a autant d'inclination et de respect, qu'elle eut pour l'autre d'aversion et de sévérité. Aussi faut-il avouer, MONSEIGNEUR, que quelque grand que fut Soliman, il ne posséda jamais si avantageusement que vous tant d'admirables qualités, qui vous rendent aujourd'hui hui la merveille de notre siècle, à la honte du passé, et au désespoir de l'avenir. Peut-être qu'en parlant ainsi de votre GRANDEUR, j'offense votre modestie ; Mais, MONSEIGNEUR, permettez que je combatte une de vos vertus pour faire éclater toutes les autres, et ne me forcez point d'écouter cette ennemie de ses propres louanges dans le dessein que j'ai de publier des choses que l'envie même ne saurait désavouer sans injustice, ni la France oublier sans ingratitude. Toutefois ce serait vouloir comprendre dans une lettre ce qui mériterait des volumes entiers ; de si hautes merveilles ne se peuvent exprimer par des termes ordinaires. Aussi veux-je qu'en une si noble matière l'admiration soit toute mon éloquence, et que l'aveu de mon impuissance soit le crayon de votre GRANDEUR, c'est assez que l'on sache que vos devanciers ont toujours été les plus fermes colonnes de cette Monarchie, et qu'étant vieillis dans les charges les plus considérables de cette Couronne, ils ont laissés un héritier qui achève aujourd'hui ce qu'ils ont autrefois si généreusement commencé. De quelque côté qu'on jette les yeux dans votre Illustre Famille, on n'y voit que des marques célèbres, et partout de glorieux témoignages de fidélité, de prudence, de générosité, et de valeur. Vous ajouterez, s'il vous plaît, MONSEIGNEVR, à tant de célèbres actions le secours que vous demande cette belle Perside, que je vous présente, quelque aimable qu'elle puisse être, elle n'est pas sans ennemis, et comme autrefois sa beauté causa la perte de sa vie ; peut-être que désormais on tâchera de lui ravir la gloire qu'elle espère de sa vertu ; mais si votre Grandeur entreprend sa défense, elle redoutera peu les traits de l'envie, et ses ennemis seront faibles si vôtre bonté se déclare en sa faveur. C'est de quoi elle vous conjure avec tout le zèle et toute la passion dont elle peut être capable, et j'espère que vous lui accorderez cette grâce, bien qu'elle vous soit demandée, par la personne du monde qui mérite le moins, mais qui désire plus passionnément d'être toute sa vie,

MONSEIGNEUR,

De votre GRANDEUR,

Le très humble très obéissant et très affectionné serviteur,

DESFONTAINES.


LES PERSONNAGES

SOLIMAN, Second Empereur des Turcs.

ERASTE, Favori de Soliman amoureux de Perside.

ACHMAT, Bassa de la mer, amoureux d'Herminie.

PIRRUS, Bassa Rival d'Achmat.

HALY, Bassa confident d'Achmat.

PERSIDE, Dame Rhodienne amante d'Eraste.

HERMINIE, Fille d'Amurat prisonnière de guerre.

ALCOMIRE, Dame de Constantinople rivale d'Herminie.

ORMANE, Suivante de Perside.

TROUPE DE JANISSAIRES.

La Scène est au Sérail, de dehors à Constantinople.


ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.
Soliman, et sa suite, Eraste, Herminie, et suite ; Dès l'ouverture du Théâtre paraîtront des deux côtés les drapeaux de Rhodes et ceux de Bellegrade.

ERASTE.

En quel état, Seigneur, faut-il que je paraisse ?

Quel rang dois-je tenir auprès de ta Hautesse ?

Si devers ces drapeaux elle tourne les yeux

Elle me recevra comme victorieux,

5   Mais de l'autre côté ces marques de ta gloire

Par un pompeux éclat effacent ma victoire,

Et ces nobles témoins à mes yeux trop connus

M'apprennent que je suis au rang de tes vaincus :

En quelque état pourtant que je puisse paraître

10   Ou vainqueur ou vaincu, je reconnais mon maître

Trop heureux si de toi j'obtiens la qualité

De sujet plein de zèle et de fidélité.

Rhodes par ta valeur à tes lois asservie

Et moins digne à mes yeux de pitié que d'envie,

15   Et je vois sans regret mon Pays abattu

Rendre un illustre hommage à ta haute vertu,

Si lorsque tu le pris pour objet de tes armes

Je refusai d'y mener tes gens d'armes,

Ce n'est pas que son sort ne me fut apparent

20   Mais c'est que je voulais qu'il t'eut pour conquérant

Et que la qualité du bras qui le surmonte

Par le rang du vainqueur diminuât sa honte,

Contre lui ta Hautesse a fait un juste effort

Et moi je ne pouvais le combattre sans tort,

25   Je me rendais ingrat, attaquant ce rebelle,

J'étais traître envers lui, si je t' étais fidèle ;

Et quelque heureux succès qu'eut produit ma valeur

Mon triomphe eut sans doute étouffé mon honneur,

Au lieu que par une autre et plus juste victoire

30   J'ai signalé Seigneur ton nom et ma mémoire,

Soumis à ton Empire un Royaume puissant

Et forcé le Soleil à craindre le Croissant,

SOLIMAN.

Tu me fais tort Eraste, et ton respect m'offense

Si retournant vainqueur de l'effroi de Byzance,

35   Après ce grand exploit tu peux encore douter

En quelle qualité tu te dois présenter,

Ton insigne valeur te peut assez apprendre

Auprès de Soliman le rang que tu dois prendre,

Et nonobstant l'orgueil d'un suprême pouvoir

40   Je sais bien de quel front je te dois recevoir,

Je lis sur ces drapeaux le destin des Rebelles

La prise de Belgrade, et la mort de Gazelles,

Qui sans doute en ses murs aima mieux s'enterrer

Que d'attendre sa prise ou que s'en retirer.

ERASTE.

45   Tu l'as dit Soliman, il est mort ce rebelle

Oui Seigneur, il est mort, mais sa mort est si belle,

Et son dernier moment le rend si glorieux

Que son trépas sans doute a fait des envieux,

Il est mort : mais comment ? dans les bras de la gloire

50   Après m'avoir deux fois arraché la victoire,

Et contraint tes soldats de céder aux efforts

Que son bras foudroyant fit sentir aux plus forts,

D'abord que par ton ordre il me voit en campagne

Il quitte les remparts, il sort, il me dédaigne,

55   Et superbe avançant à la tête des siens

Sans attendre le choc il attaque les miens

En ce premier abord sa valeur ou sa rage

Malgré ma résistance a beaucoup d'avantage,

Dans sa témérité son dessein réussit

60   La mort va par les rangs que son fer éclaircit

Et je me vois réduit en ce désordre extrême

Par un beau désespoir de me perdre moi-même,

Ou de rendre au soldat de frayeur abattu

Par un trait généreux sa première vertu.

65   Voyant donc que la peur d'une entière défaite

Lui faisait méditer une indigne retraite,

Et que les plus hardis cédant de toutes parts

Tâchaient de se sauver avec leurs étendards

Je me saisis du tien d'une ardeur infinie

70   Et le lance au travers de l'armée ennemie,

A cet objet chacun sent un noble courroux

La honte les ranime et les ramène aux coups,

Où toujours le dépit embrasant leur courage

L'ennemi cède enfin à ce dernier orage

75   Et mon Rival superbe est trop tard averti

Que l'heur qui le suivait à quitté son parti.

Presque seul il demeure engagé dans la presse

Il ne s'étonne pas, il frappe, il tue, il blesse,

Il attaque, il défend, et son courage est tel

80   Que parmi tant de morts il parait immortel :

On le craint, on l'admire, on fuit à sa rencontre,

Je le cherche, et bientôt sa valeur me le montre,

Je l'arrête, et de peur qu'en ce combat fatal

Il m'échappe, je joins et j'abats son cheval,

85   Prévoyant le danger l'insolent saute à terre

Et me rend la pareille à coups de cimeterre :

Nous voyant main à main, tous deux piqués d'honneur

Tous deux sans avantage et tous deux pleins de cour,

Compagnons dis-je aux miens laissez-moi cette gloire

90   Que je puisse tout seul achever la victoire !

A moi seul appartient ce généreux effort !

Soyez donc seulement les témoins de mon sort !

J'ordonne, on m'obéit, notre combat commence,

J'attaque mon Rival, il se met en défense,

95   Et sait si vaillamment soutenir mon assaut

Que plus il perd de sang plus son courage est haut :

Mais malgré ce grand cour sa force enfin le laisse

Son corps percé de coups chancelle de faiblesse,

Et se voyant ainsi sur le point de périr :

100   Je n'ai pu me dit-il te vaincre, il faut mourir

C'est à quoi maintenant mon honneur me convie

Et je vais satisfaire à cette illustre envie,

Je le veux empêcher, mais inutilement

Car son fer est plus prompt que mon empêchement.

105   Il tombe, et par ce trait d'une constance extrême

Ce grand cour en mourant triomphe de lui-même,

SOLIMAN.

Puisque Rhodes produit de si braves guerriers

Par là juge combien m'ont coûté mes lauriers ,

Juge pour asservir un peuple opiniâtre.

110   Combien nous avons eu d'Erastes à combattre ,

Certes, lorsque j'ai vu des cours si résolus

J'ai cru plus d'une fois mes desseins superflus,

Et que mille vaisseaux combattant leur audace

Reverraient sans effet le Bosphore de Thrace.

115   Mais enfin ma valeur et le sort m'ont soumis

Les plus déterminés de tous mes ennemis,

Tu sauras le succès de toutes nos batailles ;

Mais c'est assez parlé de funérailles,

Il est temps que la paix succède à tant de maux

120   Et que je donne un prix à tes nobles travaux.

J'ai reçu de tes mains le fruit de ta conquête

Et de ma part aussi la récompense est prête,

Vois cet objet divin, cette illustre beauté

Où préside la grâce avec la majesté !

125   Je te la donne Eraste, et crois qu'en Herminie

Je te fais un présent de valeur infinie.

Il est vrai que le sort l'a soumise à mes lois

Mais son mérite peut se soumettre des Rois ;

Et moi-même aujourd'hui je confesse sans honte

130   Que malgré mes efforts sa beauté me surmonte,

Et qu'ici tous mes sens révoltés contre moi

Ne la céderaient pas à tout autre qu'à toi.

ERASTE.

Puisque ce rare objet a l'honneur de te plaire

Ton Eraste Seigneur, n'est pas si téméraire,

135   Que de jeter les yeux ou des voeux indiscrets

Sur un bien qui pourrait te coûter des regrets.

Tu ferais trop pour moi donnant cette Princesse

Elle a des qualités dignes de ta hautesse

Et si je consentais au don que tu me fais

140   Ta générosité trahiraient tes souhaits.

Ne fais point cet effort où ton rang te dispense,

L'honneur de te servir m'est trop de récompense.

De tes contentements je forme mes plaisirs,

Et ce rare bonheur borne tous mes désirs.

SOLIMAN.

145   Eraste, encore un coup je t'avouerai sans feinte

Que pour cette beauté je ressens quelqu'atteinte,

Mais quelques doux attraits qu'ait un bien si charmant

Ton insigne valeur me touche également,

Et voyant ton ardeur et si pure et si forte,

150   Sur mes affections ton mérite l'emporte.

Puisque tes volontés se forment de mes voeux

Ne me conteste plus ce laurier que je veux,

J'ai fait sur mon amour triompher ta vaillance,

Laisse-toi maintenant vaincre à ma bienveillance

155   Accepte de ma main... Quoi vous me résistez ?

Comme il va pour prendre la main à Herminie, elle refuse.

D'où provient cet orgueil ? Naît-il de vos beautés ?

Quoi ? parce que j'ai dit qu'elles m'ont fait esclave

Cet oeil impérieux fait le vain, et me brave ?

Obéissez Madame, et vous connaissez mieux.

HERMINIE.

160   Je me connais Seigneur, et j'atteste les Dieux,

Que ce que ta hautesse a pris pour arrogance

Est un trait de courage autant que de prudence,

Je sais ce que je suis, et ce que je te dois,

Je sais que le destin m'a soumise à tes lois,

165   Et je n'ignore pas que j'aurais peu de grâce

En un si triste état de montrer de l'audace.

Mais mon fort ne rend pas mon esprit si confus

Qu'il ne me sache au mépris opposer le refus.

SOLIMAN.

Vous redoutez un mal qui n'a point d'apparence

170   Quoi ces profonds respects, et cette déférence,

Qu'à votre occasion Eraste m'a fait voir

Vous choquent.

HERMINIE.

Non Seigneur, il a fait son devoir,

Il te doit cet honneur, il te doit cet hommage.

SOLIMAN.

Quel est donc ce mépris que craint votre courage ?

HERMINIE.

175   Celui que ta Hautesse eut enfin reconnu

Si ma juste froideur ne l'eut pas prévenu.

SOLIMAN.

Eraste, as-tu conçu quelque haine pour elle ?

ERASTE.

Je ne suis pas si lâche, et Madame est trop belle.

HERMINIE.

Il en est à vos yeux de plus belles que moi.

SOLIMAN.

180   Mais s'il vous aime enfin recevrez-vous sa foi ?

HERMINIE.

Alors que j'aurai vu des effets de sa flamme

Il verra le pouvoir qu'il aura sur mon âme.

SOLIMAN.

En louant vos beautés il montre son amour

HERMINIE.

La louange est un bien qu'on produit à la Cour

185   Et qu'Eraste obligeant donnerait à toute autre,

ERASTE.

S'il voyait un mérite aussi grand que le vôtre,

HERMINIE.

Ces compliments adroits et ces subtilités

Font voir bien moins d'amour que de civilités,

Avant que mon cour aime et que ma foi s'engage

190   Je veux d'autres devoirs qu'un frivole langage.

SOLIMAN.

Un courage si franc est rarement trompeur,

HERMINIE.

Le temps seul me pourra guérir de cette peur,

SOLIMAN, à Eraste.

Il faut à ses désirs accorder quelque chose

ERASTE.

J'obéis sans contrainte a la loi qu'elle m'impose

195   Certain que mon amour et ma fidélité,

Seront un rare exemple à la postérité.

SOLIMAN.

Voila déjà Madame un effet de vos charmes,

HERMINIE.

J'en doute.

SOLIMAN.

Cependant va mettre bas les armes.

Et puis viens témoigner que tu peux tour-à-tour

200   Joindre aux Lauriers de Mars les myrtes de l'amour.

SCÈNE II.
Soliman.
Herminie et suite.

SOLIMAN.

Ne dissimulez plus belle et sage Herminie

Dites-moi franchement toute feinte bannie,

D'où naissent vos froideurs, et quelle opinion

Vous porte pour Eraste à tant d'aversion ?

205   Quel est le fondement de votre défiance ?

Est-ce une conjecture, ou quelque expérience ?

A-t-il autrefois vu vos célestes beautés ?

L'orgueil a-t-il paru parmi ses qualités ?

A-t-il trompé vos voeux par des promesses vaines ?

210   Poussé de faux soupirs, entretenu vos peines ?

Ou croyez-vous enfin qu'en quelque occasion

Il ait manqué d'amour, ou de discrétion ?

HERMINIE.

Non Seigneur, ton Eraste est la même prudence

Il est noble, il est franc, il est sans insolence,

215   Et bien qu'il n'ait jamais jeté les yeux sur moi

Je sais pourtant qu'il est plein d'ardeur et de foi,

Que sa discrétion jointe à sa modestie

N'est de ses qualités que la moindre partie,

Et qu'il n'est point de cour quelqu'orgueil qu'il ait eu

220   Qui n'ait plus d'une fois envié sa vertu.

SOLIMAN.

Pourquoi donc auprès d'elle êtes-vous sans atteinte ?

HERMINIE.

Elle me toucherait si j'avais moins de crainte.

SOLIMAN.

Mais la crainte est injuste ou tout est si parfait.

HERMINIE.

De ses perfections c'est pourtant un effet.

SOLIMAN.

225   Mais vous-même avouez que son âme est fidèle,

HERMINIE.

Et je crains justement à cause qu'elle est telle.

SOLIMAN.

Ce discours est obscur parlez plus clairement.

HERMINIE.

C'est qu'il aime Seigneur un objet si charmant,

Qu'en vain j'espérerais de porter son courage

230   A me rendre jamais un volontaire hommage,

Il aime trop ses fers, il les trouve trop beaux

Pour vouloir de ma main en prendre de nouveaux.

Connaissant une amour et si rare et si forte

Mais on nous interrompt.

SOLIMAN.

Qu'est-ce ? achevez n'importe.

HERMINIE.

235   Non Seigneur, ta Hautesse aura plus de plaisir

Si je t'en entretiens avec plus de loisir,

Cet éclaircissement est de trop longue haleine

SOLIMAN.

Bien donc à tantôt.

SCÈNE III.
Soliman.
Herminie et suite.

SOLIMAN.

Parlez, qui vous amène ?

PIRRUS.

Je te viens avertir qu'Achmat vient d'arriver

240   Il demande à te voir

SOLIMAN.

  Qu'il me vienne trouver

PIRRUS.

Je crois pour cet effet qu'il attend à la porte,

SOLIMAN.

Qu'il entre.

HERMINIE.

N'est-il pas à propos que je sorte ?

SOLIMAN.

Vous le pouvez.

HERMINIE.

Adieu.

SCÈNE IV.
Soliman, Pirrus, Achamt, Perside, et suite.

SOLIMAN.

Que vois-je justes Dieux ?

Quel Ange de lumière apparaît à mes yeux ?

245   Celle qu'on dit jadis qui régnait en Cythère

Et qu'autrefois amour avoua pour sa mère,

Bien qu'on l'ait estimée une divinité

N'eut jamais tant d'attraits qu'en à cette beauté.

Mais peut-être qu'aussi n'est-elle pas mortelle.

250   Qu'est-ce donc cher Achmat ? Dites-moi, que veut-elle ?

Attendrait-elle bien quelque grâce de nous ?

Ah ! J'implore la sienne, et l'attends à genoux.

ACHMAT.

Ah Seigneur que fais-tu ? Quoi Soliman s'abaisse !

Ah cet abaissement offense ta Hautesse,

255   Cet honneur t'appartient, il est de son devoir

Elle te le doit rendre et non le recevoir,

Ta puissance aujourd'hui sur elle souveraine

En peut faire une esclave.

SOLIMAN.

Ou plutôt une Reine

Oui Madame, espérez de mon affection

260   Des faveurs au-delà de votre ambition,

Attendez tout de moi grandeur, sceptre, couronne

Richesses, dignités, je vous les abandonne

Et loin de vous traiter avec quelque rigueur

A tous ces beaux présents je veux joindre mon cour.

PERSIDE.

265   Après avoir senti la fureur de tes armes

Tes faveurs Soliman ont pour moi peu de charmes

Et j'aurais peu de grâce en l'état ou je suis

De recevoir tes dons quand tu fais mes ennuis :

Ton amour de trop près suit ici ta furie

270   Ta main dégoutte encor du sang de ma Patrie

Et de quelque côté que je tourne les yeux

Je vois de nos malheurs les témoins odieux,

Garde donc tes présents, et crois si je respire

Que mon ambition n'est pas pour un Empire,

275   Qu'un plus juste désir me conservait le jour,

Mais mon espoir est mort.

SOLIMAN.

Et non pas mon amour,

Cessez chère beauté de m'être si cruelle.

Ou si vous imitez cette ville rebelle.

Dont l'obstination ma bravé si longtemps

280   Et coûté pour l'avoir cent mille combattants,

Permettez pour le moins à ce cour qui vous aime

Qu'il espère qu'un jour vous en ferez de même,

Et qu'après cent combats mon invincible amour

Pourra de vos rigueurs triompher à son tour.

285   Je mets en ce bonheur le comble de ma gloire

Et si j'obtiens sur vous cette illustre victoire,

Tout l'Univers conquis par mes nobles travaux

Sera la récompense et le prix de mes maux.

PERSIDE.

Non, ne te flattes point d'une vaine espérance

290   Rhodes a succombé, mais non pas ma constance,

Et quoique son destin m'ait mis en ton pouvoir

Je sais bien quelles lois mon cour doit recevoir,

Il est tel que malgré ta puissance suprême

Il me rendra toujours arbitre de moi-même,

295   Tu me peux mettre aux fers et m'y faire souffrir

Mais non pas s'il me plaît m'empêcher de mourir.

SOLIMAN.

Vos yeux ont des appâts trop puissants et trop rares

Pour produire en mon cour des effets si barbares,

Les tourments ni les fers ne sont pas faits pour vous

300   Et vous tâchez en vain d'exciter mon courroux,

Ce noble orgueil me plaît, cette rigueur me charme

Si le dépit m'aigrit, la pitié me désarme,

Et dit tacitement à mon cour amoureux

Que le seul désespoir vous rend sourde à mes voeux

305   Que le temps et mes soins vous rendront plus sensible,

Et qu'enfin vous perdrez le titre d'invincible,

Alors que vos esprits de douleur accablés

Dans un lieu de repos se verront moins troublés.

Flatté de cet espoir je consens dés cette heure

310   Que ce prochain Palais vous serve de demeure.

Prenez-en soin Achmat.

PERSIDE, s'en allant.

Que mon sort serait beau

Si plutôt qu'un Palais il m'offrait un tombeau.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.
Soliman, Herminie, Achmat, Pirrus.

SOLIMAN.

Mais me dites-vous vrai ? quoi, cette belle Esclave

Qui méprise mes voeux, qui me fuit, qui me brave

315   Est cet objet charmant dont vous vouliez parler

Quand l'abord de Pirrus nous est venu troubler ?

Ah ! certes si c'est là cette Illustre Perside

Qui put porter Eraste à ce juste homicide,

Dont le coup l'a forcé de venir en ma Cour

320   Je ne m'étonne plus d'un si parfait amour,

Je ne m'étonne plus qu'il vous ait refusée

Ni qu'elle est à mes yeux ma grandeur méprisée.

Un feu si bien épris s'éteint malaisément

Et le cour qui le sent brûle éternellement.

HERMINIE.

325   Oui c'est elle Seigneur, dès qu'on te l'a nommée

Dans mon opinion je me suis confirmée.

Et ce nom si célèbre a donné du crédit

Aux merveilles qu'Achmat devant toi m'en a dit,

Il est vrai que charmé de sa grâce infinie

330   Eraste peut sans tort mépriser Herminie,

Mais Perside Seigneur, avec peu de raison

T'a fait voir tant d'orgueil assez hors de saison

Quand les rigueurs du sort nous rendent malheureuses

Il sied bien quelquefois d'être un peu généreuses,

335   Mais lorsqu'un tel vainqueur no' réduit à ce point

Il faut à ce grand cour que le respect soit joint,

Et que l'humilité retenant notre langue

Nos pleurs et nos soupirs fassent notre harangue.

ACHMAT.

Celles qui pour le jour ont encore du souci

340   Doivent dans les malheurs se gouverner ainsi,

Mais quand le désespoir rend la vie importune

On n'a plus de respect, on brave la fortune.

Et pour hâter ses coups au lieu de la flatter

Par des termes hardis on tâche à l'irriter.

HERMINIE.

345   Je le veux croire Achmat, mais l'exemple en est rare

La vie est un trésor dont chacun est avare,

Un malheureux Amant court toujours au trépas

Il en fait les desseins, mais il ne le suit pas,

Il l'appelle à son aide au mal qui le tourmente,

350   Mais alors qu'il parait, son abord l'épouvante

Et force sa raison d'avouer à son tour

Qu'il n'est rien ici-bas de si cher que le jour.

ACHMAT.

La frayeur peut beaucoup sur un esprit timide

Mais elle ne peut rien sur celui de Perside,

355   Un cour comme le sien est capable de tout

Il n'est point de dessein dont il ne vienne à bout,

Prends-y garde Seigneur, ordonne qu'on la veille

Où tu perdras bientôt cette rare merveille,

Qui sans ma vigilance et mes soins assidus

360   Eut rendu par sa mort mes travaux superflus,

Et ravi le bonheur d'offrir à ta Hautesse

Le plus charmant objet qu'ait jamais vu la Grèce,

SOLIMAN.

Quoi ? Contre ses beaux jours a-t-elle armé sa main ?

ACHMAT.

Oui, mais ayant prévu ce projet inhumain,

365   Je l'ai depuis toujours de si près observée

Que de ses propres mains enfin je l'ai sauvée.

SOLIMAN.

Où la trouvâtes-vous ?

ACHMAT.

Au fonds de son palais

Où n'attendant plus rien d'autre qu'un succès très mauvais,

Cette fière beauté toute désespérée

370   S'était lors pour mourir sans doute retirée.

Car lorsque j'approchai de son appartement

J'entendis ce discours qu'elle tint hautement ,

Cher Eraste flatté d'une vaine espérance

Mon cour a jusqu'ici témoigné sa constance,

375   Mais puisque le destin ruine mon espoir

Souffre enfin qu'il te rende un funeste devoir,

Reçois de ta Perside... À ces mots je m'avance

Et m'ayant fait passage avec violence,

Je la trouve troublée, et le fer en main

380   Haut et prêt d'achever son tragique dessein,

Aussitôt arrêtant cette main criminelle

J'arrache son poignard, et je me saisis d'elle,

Mais elle me fait voir par un autre transport

Le regret qu'elle avait d'avoir manqué sa mort,

385   Maudissant son salut et me faisant entendre

Que celui des vaincus est de n'en plus attendre,

HERMINIE.

Perside ignore donc qu'Eraste soit ici,

ACHMAT.

Sans doute, et sur ce point je me suis éclairci.

Car voulant consoler cette belle affligée,

390   Et rendre par l'espoir sa douleur allégée,

Je lui dis que bientôt elle pourrait revoir,

La cause de sa flamme et de son désespoir

Qu'Eraste, à ce beau nom ses yeux fondant en larmes

Elle rompt ses cheveux, elle outrage ses charmes,

395   Et poussant vers le ciel un pitoyable hélas !

Eraste me dit-elle a senti le trépas,

Il est mort, il est mort, et je le voulais suivre,

Lorsque ta cruauté m'a contrainte de vivre,

Vous vous trompez lui dis-je Ah ! s'il vivait encore,

400   Reprit-elle, il aurait défendu son trésor,

Je sais qu'il m'estimait beaucoup plus que sa vie

Et qu'il n'aurait pu voir que je fusse asservie,

On l'aurait vu, dit-elle, au milieu des hasards

Le Cimeterre au poing défendre nos remparts,

405   Ou par sa chère vue empêcher sa Perside

De se rendre aujourd'hui de soi-même homicide,

Il est donc au tombeau j'en douterais en vain,

Autant que mes malheurs son trépas est certain,

Je vis pourtant Achmat, mais je suis assurée

410   Que ma perte n'est pas pour longtemps différée,

Et que malgré vos soins, et la force, et le sort

Je saurai bien rejoindre Eraste par ma mort

SOLIMAN.

Nous l'espérons en vain amour que dois-je faire ?

La dois-je abandonner ? me dois-je satisfaire ?

415   Écouter mes désirs, la contraindre, ou céder ?

La rendre à son Eraste, ou bien la posséder ?

Quand je pense aux attraits dont l'ingrate est pourvue

Je ne puis étouffer l'amour que j'ai conçu,

Je sens que son ardeur s'accroît à tout moment

420   Et que mon cour se plaît en ce noble tourment,

Mais d'ailleurs quand je songe à cette belle flamme

Qui depuis si longtemps triomphe dans son âme,

Quand je vois cet esprit et si grand et si fort

Soupirer pour Eraste ou courir à la mort,

425   Ma raison aussitôt pour elle se déclare,

Et sa fidélité si constante et si rare,

Force ma passion à modérer ses feux

Et de se relâcher en faveur de ses voeux,

Eraste d'autre part que j'aime, et qui l'adore

430   Qui nourrit dans son sein un feu qui le dévore,

Eraste dont sans doute elle a reçu la foi

Eraste qui ne vit que pour elle et pour moi,

Eraste son amour, Eraste mes délices

Cet Eraste en un mot qui par mille services,

435   A vaincu ses dédains et m'a gagné le cour

Se présente à mes sens en superbe vainqueur,

Et semble reprocher à mon âme enflammée,

Qu'à tort je lui ravis cette personne aimée.

Soliman Soliman, enfin que résous-tu ?

440   Quitte quitte l'amour, écoute la vertu,

Par un beau sentiment et d'honneur et de gloire

Emporte sur toi-même une illustre victoire,

Et montre à l'Univers par ce dernier effort

Que pour te résister il n'est rien d'assez fort.

445   Qu'on les fasse venir.

Achmat va quérir Perside, et Pirrus, Eraste.

SCÈNE II.
Soliman, Herminie.

SOLIMAN.

  Vous verrez Herminie

Ce que peut la vertu sur un noble Génie,

HERMINIE.

Certes par cet effet de générosité

Tu forces tous les cours d'admirer ta bonté,

Et l'on doit avouer que ces aimables charmes

450   Te font plus aujourd'hui d'Esclaves que tes armes,

Quoi tenir en tes mains un si riche trésor

Un butin, plus charmant que les perles et l'or,

Un miracle d'amour une rare merveille,

Une beauté parfaite ainsi que sans pareille

455   Un chef-d'ouvre accompli de nature et des cieux,

Et digne enfin des voeux et des Rois et des Dieux,

Et malgré les ardeurs de ton amour extrême

En obliger un autre, et te vaincre toi-même,

Ah plus je considère un tel événement

460   Plus son divin effet confond mon jugement,

Et ce puissant effort qui te rend adorable

Encore qu'il soit vrai me parait incroyable.

SOLIMAN.

je vous le ferai voir, n'en croyez que vos yeux,

Mais Perside s'avance.

SCÈNE III.
Soliman, Herminie, Perside, Achmat.

SOLIMAN.

Ah traits impérieux!

465   Regards qui triomphez des plus superbes âmes

Que je chéris vos coups, mais que je crains vos flammes !

Qu'ai-je dit ? Que ferai-je ? Hélas qu'ai-je promis ?

Peux-tu vaincre mon cour de si doux ennemis !

Raison à mon secours, vertu prête tes armes,

470   Sans toi je ne saurais m'opposer à ses charmes,

Et contre mes désirs tous mes sens révoltés

Vont encor sans son aide adorer ses beautés.

Avancez belle ingrate, hé bien ce grand courage

À qui rien ne résiste, à qui tout fait hommage,

475   Vous porte-t-il encore à vous priver du jour,

Plutôt que de prêter l'oreille à mon amour ?

Est-ce un point résolu ? quoi ! n'est-il pas possible

De vous rendre jamais à mes voeux plus sensible ?

Considérez mon rang, regardez mes Grandeurs,

480   Écoutez mes soupirs, et voyez mes ardeurs,

Et par ce grand respect que Soliman vous porte

Jugez si vous devez le traiter de la forte,

Que ferez-vous enfin ? que doit-il espérer ?

PERSIDE.

Le plaisir de me voir constamment endurer

485   Et de répandre enfin et mon sang et ma vie

Plutôt que de répondre à sa brutale envie.

SOLIMAN.

L'amour que j'ai pour vous adorable beauté

Mérite à mon avis une autre qualité,

Car venant de vos yeux ma flamme est aussi pure

490   Qu'être noble élément au lieu de sa nature

Et je vous puis jurer qu'en cette occasion,

L'honneur et la vertu règlent ma passion.

Quoi sur mes volontés vous rendre souveraine,

Élever votre sort au beau titre de Reine,

495   Soumettre à vos beautés mes Empires et moi

Sont-ce les fondements des mépris que je vois,

Ah ! Perside agissez avec plus de justice,

Votre cour à vos voeux rend un mauvais office,

De vous faire aujourd'hui par un indigne choix,

500   Préférer le cercueil à la pourpre des Rois

PERSIDE.

De même la victime en pompe couronnée

Avec mille ornements au supplice est menée,

On ne m'éblouit point par l'éclat des présents

Les fers pour être d'or ne sont pas moins pesants,

505   Et mon âme Seigneur, que tu crois si hautaine

N' a point d'ambition pour le titre de Reine,

Si le destin pour elle avait moins de rigueur

Ses voeux se borneraient à posséder un cour,

Mais ce cour, ô fatale et funeste mémoire

510   Ce cour si précieux a passé l'ombre noire,

Et quittant loin d'ici sa Perside et le jour

Emporté quant et lui mes voeux et mon amour.

HERMINIE.

Prodigieuse ardeur ?

ACHMAT.

Admirable constance,

SOLIMAN.

Qu'opposerais-je plus à cette résistance ?

515   Cédons cédons mon cour, c'est assez combattu

Votre amour s'est fait voir, montrons notre vertu.

Perside, puisqu'enfin l'éclat de ma fortune

Au lieu de vous charmer vous la rend importune,

Et qu'un rang moins superbe a pour vous plus d'appâts

520   Je veux à votre sort en donner un plus bas,

Un des grands de ma Cour, mes plus chères délices

Qui me rend tous les jours mille illustre services,

Jeune, adroit, libéral, et dont les qualités

Se pourraient asservir les plus rares beautés

525   Est le noble parti que ma main vous destine

Je veux que vous l'aimiez.

PERSIDE.

Ah ! Ce trait m'assassine,

Je veux que vous l'aimiez, vouloir impérieux ?

Disposes-tu des cours ? disposes-tu des yeux ?

Je veux que vous l'aimiez ! D'où naîtra cette flamme ?

530   Eraste n'est pas mort, Il vit dedans mon âme

Il règne, il règne, encore dedans mon souvenir,

Et malgré ton pouvoir rien ne l'en peut bannir

Change donc si tu veux ta fatale ordonnance,

Demande un autre effet à mon obéissance,

535   Ne dis pas à ce cour je veux que vous aimiez

Cruel dis-lui plutôt, je veux que vous mouriez,

En ce point Soliman je suivrai ton envie,

Oui commande à tes yeux qu'on m'arrache la vie,

Je suis prête à mourir si tu me le permets,

540   Mais Eraste étant mort je n'aimerai jamais.

SOLIMAN.

Perside un grand mérite a beaucoup de puissance,

PERSIDE.

Quel qu'il soit, il sera moindre que ma constance,

SOLIMAN.

J'espère toutefois qu'il en sera vainqueur,

PERSIDE.

Plutôt que cela soit j'arracherai mon cour,

SOLIMAN.

545   Il se laissera mieux arracher par ses charmes

PERSIDE.

J'ai des moyens plus surs que de si faibles armes,

SOLIMAN.

Voici ce cher objet voyons votre pouvoir,

PERSIDE.

Ah ! Ne m'obligez pas seulement à le voir,

SOLIMAN.

Ah ! Qui craint le combat redoute sa défaite.

PERSIDE.

550   En semblables combats on vainc par la retraite

SCÈNE IV.
Soliman, Perside, Herminie, Achmat, Pirrus, Eraste.

SOLIMAN.

Eraste.

PERSIDE.

Justes Dieux !

SOLIMAN.

Cet adorable objet

Que le sort de la guerre a rendu mon sujet,

Quoi ? Tu trembles.

ERASTE.

Mes yeux, qu'avez-vous vu paraître ?

SOLIMAN.

Connais-tu cet objet ?

ERASTE.

Je le dois bien connaître.

555   Ah Perfide ! ah Seigneur ! permets que devant toi

Je lui rende à genoux l'honneur que je lui dois,

Je sais que ce respect n'est du qu'à ta Hautesse

Mais pardonne à l'amour cette juste tendresse,

Perside.

PERSIDE.

Cher Eraste, ah ! Que mon sort est doux

560   Qu'heureux sont les malheurs qui me rendent à vous ?

Ah ! Vous me faites tort par cette déférence

Levez-vous, c'est assez, Soliman s'en offense.

HERMINIE, à Achmat.

Certes ce rare amour ne se peut trop louer.

PERSIDE, à Soliman.

Seigneur je suis vaincue il le faut avouer,

565   Eraste a sur mon cour une entière puissance

Et sa fidélité force ma résistance,

Ta Hautesse tantôt par un arrêt charmant

Ma commandé d'aimer cet adorable Amant,

Je t'obéis Seigneur, j'accepte mon servage

570   Et mes voeux t'en rendront un éternel hommage,

Si pour rendre mon heur plus grand et plus parfait

Tu confirmes ici le don que tu m'a fait.

SOLIMAN.

Eraste qu'en dis-tu ?

ERASTE.

Que mon âme est charmée

À l'aspect des beaux yeux dont elle est enflammée,

575   Que mes sens confondus en cette occasion

Prennent ce que je vois pour une illusion,

Et qu'en l'excès de joie ou ce bonheur me plonge

Mon esprit seulement pense faire un beau songe.

SOLIMAN.

Je sais bien que d'abord cet objet t'a surpris,

580   Mais rappelle tes sens, et reprends tes esprits.

Eraste ton cour aime, il adore Perside,

ERASTE.

S'il ne l'adorait pas il serait un perfide

C'est le premier objet qui l'a fait soupirer,

Ce fut aussi sur lui qu'il apprit à tirer,

585   Et mes yeux arrosant ses belles mains de larmes,

Payèrent les premiers le tribut de ses charmes.

Elle approuva mes feux et mon cour enflammé

Ne l'aima pas longtemps sans qu'il en fut aimé,

Si bien que mon bonheur était incomparable

590   Si comme il était grand il eut été durable,

SOLIMAN.

Qui put donc traverser un si parfait amour ?

ERASTE.

Catalde un chevalier que je privai du jour,

Et de qui le destin touchant toute la ville,

Me fit auprès de toi rechercher un asile,

SOLIMAN.

595   Qui causa ce désordre ?

PERSIDE.

  Un célèbre tournois

Où parut son adresse en mille beaux exploits.

ERASTE.

Oui Perside et l'amour secondant mon courage

J'obtiens sur mes rivaux, un heureux avantage

Là comme il importait à ma discrétion

600   Je voulus triompher de mon ambition,

Et sortir inconnu du champ de ma victoire

Mais un si beau dessein fut trahi par ma gloire,

Car un des soutenants jaloux ou curieux

Découvrit malgré moi mon front victorieux,

605   Et levant mon armet fit tomber une chaîne

Que je portais au col en faveur de ma Reine,

Ce cher et riche don d'une si belle main

S'égare dans la presse. et je le cherche en vain,

Catalde la remontre, il le prend, il le cache

610   Et par une action aussi vaine que lâche,

Il en fait un présent à certaine beauté

Qui lors dans ses liens le tenait arrêté,

L'orgueilleuse s'en pare il est vu de Perfide

Elle le reconnaît, et m'estime perfide,

615   Croyant que cet objet avait reçu de moi

Cette fatale chaîne et peut-être ma foi.

Alors ce faux soupçon allumant sa colère,

L'ingrate me bannit, je meurs, je désespère,

Mais plus par mes regrets je tâche de l'adoucir

620   Et moins je vois d'espoir d'y pouvoir réussir,

Toujours à sa pitié sa cruauté s'oppose

Et je souffre un tourment dont j'ignore la cause,

Le Sort enfin lassé de me voir endurer

Après mille langueurs me permet d'espérer,

625   Au fort de mes malheurs il décile ma vue

Il me fait découvrir le serpent qui me tue,

Et me montrant ma chaîne en une indigne main

Me porte quant et quant à ce juste dessein ;

Connaissant la beauté qui possédait ma perte

630   Sans lui parler jamais que je l'avais soufferte,

Je l'aborde, l'accoste, et lui faisant la Cour

Je feins adroitement que je brûle d'amour,

Je cajole, on me croit, elle m'est favorable

Et par un faux tourment j'en cause un véritable ;

635   Au gré de mes désirs la voyant à ce point

Pour la mieux engager je ne la quitte point,

Je fais le languissant, et sur tout je la presse

Que par une faveur digne d'une maîtresse,

Elle me fasse voir l'estime qu'elle fait

640   D'un amour qu'à ses yeux je feignais si parfait,

Sans peine à mes désirs sa volonté se range

Je lui fais un présent, et par un doux échange,

L'aveugle qui ne sait ou tend un pareil tour

Me redonne ma chaîne et me rend mon amour,

645   Ravi de ce butin je quitte cette Belle

Mais comme en l'admirant je sortais de chez elle,

Catalde me remontre et me voit en la main

Ce trésor qu'il voulut me disputer en vain,

Car à sa lâcheté pensant joindre l'outrage

650   Je noyais dans son sang et sa honte, et sa rage.

Après ce juste coup mon cour devait régner,

Mais au contraire hélas ! Il fallut m'éloigner,

Et même en ce désordre où la fureur préside

Je n'eus pas le bonheur de parler à Perside,

655   Qui reçut de ma main au défaut de mes yeux

Et mes derniers devoirs et mes tristes adieux.

PERSIDE.

Ah ! Cesse cher Eraste, au moins s'il t'est possible

Ne me reproches pas un départ si sensible,

Car ce cour qui jamais ne cessa de t'aimer

660   S'il le put ressentir ne saurait l'exprimer,

Tu sauras toutefois que mon deuil fut extrême,

Que toujours fus depuis odieuse à moi-même

J'ai conspiré cent fois à me priver du jour,

Pour faire par mon sang raison à ton amour.

ACHMAT.

665   J'en puis être témoin.

ERASTE.

  Ô ! vertu sans pareille !

Vouloir pour moi mourir ? Ô prodige ! Ô merveille !

Rare exemple d'amour, et de fidélité

Que ne vous dois-je point après cette bonté,

Seigneur, si mes exploits ont pour toi quelques charmes

670   Si tu dois quelque prix au succès de mes armes,

Si tu me crois encore digne de te servir

Contre les nations que tu veux asservir,

Par tout ce que j'ai fait, et ce que je puis faire

Accorde-moi, Seigneur, cet illustre salaire,

675   Accorde-moi Perside, ou si mon cour à tort

De prétendre fi haut, accorde-moi la mort.

A son occasion je la trouverai belle

Car si tu ne veux pas que je vive pour elle,

L'amour et le devoir m'imposent cette loi

680   Que je meure pour elle, ayant vécu pour moi.

PERSIDE.

Je mourrai si tu meurs c'est à quoi je suis prête.

SOLIMAN.

Pourquoi diffères-tu Soliman ? Qui t-arrête ?

L'amour est-il encor sur tes sens absolu ?

Non non il doit céder c'est un point résolu,

685   Triomphe ma raison triomphe, et fais connaître

Qu'un Dieu même aujourd'hui me reconnaît pour maître.

Vivez heureux Amants, chassez vos déplaisirs

Soliman aujourd'hui s'accorde à vos désirs,

Perside est pour Eraste.

ERASTE.

Ô ! grâce inespérée.

PERSIDE.

690   Puisse être ta Hautesse en tous lieux adorée,

Et porter ton renom et ta gloire si loin,

Qu'elle en rende dans peu tout le monde témoin,

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.
Herminie, Alcomire.

HERMINIE.

Vous vous moquez de moi m'appelant inhumaine ?

Puis-je le soulager, si j'ignore sa peine ?

695   Vous me dites qu'Achmat a pour moi de l'amour,

Où l'a-t-il fait paraître, ou m'a-t-il fait la cour ?

Certes s'il aime ainsi sa flamme est bien secrète.

ALCOMIRE.

Et vous pour l'avouer, vous êtes trop discrète.

HERMINIE.

Avouerais-je une ardeur que je ne connais pas ?

ALCOMIRE.

700   C'est pourtant un effet qu'ont produit vos appâts,

Et que sa passion vous aurait fait connaître,

S'il n'avait du respect pour l'amour de son maître.

HERMINIE.

Pour l'amour de son maître ah ! quittez cette erreur

Vous offensez les voeux d'un si grand Empereur,

705   Il est trop généreux, trop puissant, et trop brave

Pour s'abaisser au point que d'aimer une Esclave.

ALCOMIRE.

Ne vous défendez point par cette qualité,

Du pouvoir qu'à sur lui votre rare beauté,

En cette occasion vous l'êtes l'un de l'autre

710   Le sort vous a fait sienne, et l'amour le fait vôtre,

HERMINIE.

C'est illustre captif fait de trop beaux liens

Pour descendre jamais à la honte des miens,

Je suis trop malheureuse et Perside est trop belle.

ALCOMIRE.

Il brûlera pour vous comme il a fait pour elle,

715   Et comme le destin vous traite également,

Un jour il vous pourra céder à votre Amant.

HERMINIE.

Ô mon Amant ! Ô qui ?

ALCOMIRE.

Votre cour en soupire.

Et vos yeux malgré vous disent votre martyre,

Ne dissimulez plus avouez franchement

720   Que sa discrétion vous touche.

HERMINIE.

  Nullement,

ALCOMIRE.

Lorsque d'un si beau trait nous nous sentons atteindre

Il est bien malaisé de souffrir et de feindre.

La langue quelquefois peut bien dissimuler

Mais quand elle se tait les yeux savent parler

725   Et le cour trop pressé des ardeurs de sa flamme,

Montre par ses soupirs les blessures de l'âme.

HERMINIE.

Je soupire il est vrai, mais...

ALCOMIRE.

Ô dieux que je crains !

Elle aime mon amant.

HERMINIE.

Que mes soupirs sont vains ;

J'aime j'aime, et l'objet ou mon amour aspire

730   C'est Soliman.

ALCOMIRE.

Hé bien.

HERMINIE.

  Tu souris Alcomire,

Mais sache qu'un grand cour pour être malheureux

N'a point de sentiments qui ne soient généreux,

Et quand il tomberait du trône en l'esclavage

Il changerait de sort, mais non pas de courage,

ALCOMIRE.

735   Si mon oeil Herminie a paru plus riant

Au nom d'un Empereur qu'adore l'orient,

Apprend que ma gaieté vient de toute autre cause

Que de la passion que ton cour se propose,

Et que loin de blâmer un si noble dessein

740   Je tâcherais moi-même à le mettre en ton sein,

Si les hautes vertus de ce Prince adorable

Ne m'avait épargné cet effort agréable.

Suis, crois-moi, suis sans peur tes illustres projets

L'amour comme il lui plaît égale ses sujets,

745   Et le sang d'Amurat d'où tu tiens ta naissance

Semble favoriser cette haute espérance.

Soliman je l'avoue est grand, est glorieux,

Mais enfin qu'est-il plus que furent tes aïeux ?

Il règne sur un trône, il porte un Diadème,

750   Jadis tes devanciers le portèrent de même,

Et tant de qualités qui te font adorer

Te permettent encor d'y pouvoir aspirer.

Achmat je le confesse, est généreux, et brave

Mais c'est trop peu pour toi.

HERMINIE.

C'est trop pour un Esclave,

755   Mais quelque passion qui te puisse enflammer

Mon esprit ne saurait se résoudre à l'aimer.

ALCOMIRE.

Aussi vaut-il mieux être Sultane Reine

Que femme d'un Bassa.

HERMINIE.

Tu me veux rendre vaine,

Mais de peur que l'appât de ce subtil poison

760   Ne séduise mon cour et trouble ma raison,

Souffre que je l'évite et que je me retire,

ALCOMIRE.

Adieu belle Herminie,

HERMINIE.

Adieu chère Alcomire,

SCÈNE II.
Alcomire, Achmat.

ALCOMIRE.

Qu'elle m'ôte du cour un étrange souci

Je craignais son amour, mais Achmat vient ici,

765   Tâchons adroitement de lire dans son âme

Si la belle Herminie est l'objet de sa flamme,

Quoi rêveur et pensif ?

ACHMAT.

Ajoute encore Amant.

ALCOMIRE.

D'un objet sans pareil ?

ACHMAT.

Ah ! Dieux qu'il est charmant

Mais que de peu d'espoir mon amour est suivie.

770   Et qu'inutilement mon âme en est ravie.

ALCOMIRE.

Quelle est cette beauté si parfaite à vos yeux ?

ACHMAT.

Un miracle, un prodige, un chef-d'ouvre des cieux.

ALCOMIRE.

Son nom ? Cache mon cour la douleur qui te presse.

ACHMAT.

Alcomire as-tu vu cette jeune Princesse

775   Que le sort de la guerre a mise entre nos mains ?

Ce sont de ses beaux yeux les regards inhumains

Qui m'ont percé le cour, et jeté dans mon âme

Malgré ma résistance une invincible flamme,

ALCOMIRE.

A peine dans Byzance êtes vous de retour

780   Que déjà sa beauté vous donne tant d'amour ?

ACHMAT.

Oui pour elle déjà ma flamme est infinie.

Sans d'extrêmes transports peut-on voir Herminie ?

Je l'ai vue il suffit, ses attraits m'ont charmé.

ALCOMIRE.

Mais croyez-vous vous qu'un jour vous en soyez aimé ?

ACHMAT.

785   Peut-être que d'abord cette belle inhumaine

Méprisera mes voeux se rira de ma peine,

Mais sache qu'à la fin il n'est point de rigueur

Dont un parfait amour ne se rende vainqueur,

Il n'est point de vertu pareille à la constance,

790   Nous n'exécutons rien que par son assistance,

Et tous les hauts desseins que nous préméditons

Se perdent quand d'abord nous les précipitons,

Il n'est point de grand cour que le temps ne fléchisse

Il n'est point de mépris qu'un beau feu n'adoucisse,

795   Et celui qui sans l'art de bien persévérer.

Obtiendra tôt ou tard ce qu'il peut espérer,

Par la suite du temps, l'or se fait de la terre,

L'air mange les métaux et l'eau creuse la pierre,

Les plus fermes remparts sont enfin renversés,

800   Et les plus orgueilleux se trouvent abaissés.

Quand on l'espère moins la beauté la plus fière

Relâche quelquefois de son humeur altière,

Et recevant les feux qu'elle-même a causés

Lance autant de soupirs qu'elle en a méprisés.

ALCOMIRE.

805   Mais vous ne savez pas que cette impérieuse,

Cette beauté superbe autant que glorieuse,

Brûle pour Soliman, et que ce haut projet

L'empêchera toujours de chérir un sujet !

Vous savez qu'Amurat lui donna la naissance

810   Que son père étant mort elle quitta Byzance,

Et que pour dissiper la peur qui la saisit

Rhodes fut le séjour qu'à lors elle choisit,

Cette dernière guerre enfin vous la rendue,

Mais lorsqu'elle croyait que le sort l'eut perdue,

815   C'est lorsqu'elle triomphe, et que ce noble cour

Dans sa captivité règne sur son vainqueur.

ACHMAT.

Pour aimer Soliman, ce n'est pas conséquence

Qu'un succès si charmant suive son espérance,

Il a voulu tantôt la donner au Vizir.

ALCOMIRE.

820   Son inclination parait en ce désir

Et vous devez par la reconnaître qu'il l'aime,

Pétrarquiste en un mot est un autre lui-même

ACHMAT.

Mais c'est par mon moyen qu'Eraste est bien heureux

Et par cette raison il la doit à mes voeux,

825   Perside est ma conquête, Herminie est la sienne

Un juste échange veut que ce prix m'appartienne,

Je le dois espérer.

ALCOMIRE, à part.

Tu t'en promets beaucoup

Mais j'aurai peu d'adresse ou je romprai ce coup.

Allez allez Achmat, allez voir cette belle

830   Déjà malgré le corps votre esprit est chez elle,

Suivez ce beau désir, mais ressouvenez-vous

Que vous pouvez choisir des liens bien plus doux.

ACHMAT.

Ainsi le veut amour, et telle est ma fortune

Je cours après mon mal, mais je vous importune.

SCÈNE III.

ALCOMIRE, seule.

835   Il s'en va dans l'espoir d'être bientôt heureux

Où de se voir aimé comme il est amoureux,

Et moi je reste ici pour essuyer ma honte

Et rompre si je puis le beau trait qui me dompte,

Mais que dis-je bon Dieux, et que puis-je espérer

840   Si mon cour souffre un mal qu'il n'ose déclarer,

Et si je suis réduite à ce malheur extrême

De voir qu'un autre objet m'a ravi ce que j'aime,

Rigoureux frein d'amour ! Tyrannique respect

Qui nous fait craindre tout, qui nous rends tout suspect,

845   Fâcheuse loi du sexe et de la bienséance

Pour vous avoir suivis je perds mon espérance,

Mais voici l'Empereur. Amour éteins mes feux

Ou fais qu'Achmat enfin les rende pus heureux.

SCÈNE IV.
Perside, Soliman, Herminie, Achmat.

PERSIDE.

Je n'ai plus de regret Seigneur que ta Hautesse

850   Ait rendu mon pays tributaire à la Grèce ;

Puisqu'un jour ce destin par tes exploits divers

Lui doit être commun avec tout l'Univers,

Et si le monde entier doit être ton partage

Rhodes en son malheur au moins a l'avantage.

855   Que toi-même en personne es venu demander

Un bien qu'a tes vertus on devait accorder.

Mais comme elle en avait trop peu de connaissance

Qu'elle ne t'a donné qu'après sa résistance.

S'il t'avait coûté moins tu l'aurais méprisé

860   Le triomphe est honteux d'un combat trop aisé,

Ta peine et tes travaux ont relevé ta gloire

Et te forcent sans doute à chérir ta victoire,

SOLIMAN.

Je l'estime si fort et suis si glorieux.

D'avoir fait ce qu'en vain ont tenté mes aïeux,

865   Que je préférerais au reste de la terre,

Les illustres lauriers cueillis en cette guerre

Mais ce qui me les rends et plus chers et plus doux

C'est Perside, qu'ils sont accompagnés de vous,

Après votre conquête il n'est rien d'agréable,

870   Il n'est rien de charmant, rien de considérable,

Et quiconque aujourd'hui possède un si beau prix

Peut voir tout l'Univers avecque du mépris.

PERSIDE.

Épargne-moi Seigneur, ta bonté trop extrême

Fais qu'ici devant toi je me cherche en moi-même,

875   Ta faveur me confond, et je ne sais pourquoi

Tu me rends aujourd'hui l'honneur que je reçois,

Tu sais que la raison veut que je le rejette ;

Puisque mon sort m'apprend que je suis ta sujette

Et que toute ma gloire et ma félicité

880   Dépendent désormais de cette qualité,

SOLIMAN.

Ah ! Perside arrêtez, vous commettez un crime

Quand votre modestie abaisse votre estime,

Ce respect vous trahit, et je ne sais pourquoi

Il veut désavouer les attraits que je vois,

885   C'est lui que la raison ordonne qu'on rejette

Le sort vous a fait Reine et non pas ma sujette,

Et désormais ma gloire et ma félicité

Dépendent tout à fait de cette qualité,

HERMINIE, à part.

Il l'aime il l'aime encore.

PERSIDE.

Ah ! Seigneur ta Hautesse,

890   Veut éprouver ici jusqu'où va ma faiblesse,

Mais je puis assurer que mon ambition

Se limite au bonheur de mon affection,

Et que si je prétends au rang de souveraine,

Ce n'est que sur un cour.

SOLIMAN.

Hé bien belle inhumaine

895   Ce cour est sous vos lois, il n'obéit qu'à vous.

PERSIDE.

C'est de toi que je tiens un Empire si doux

Et je t'en dois Seigneur, un éternel hommage.

SOLIMAN.

Que ce discours me plaît !

HERMINIE, à part.

Mais hélas ! qu'il m'outrage.

SOLIMAN, à Achmat.

Hé bien mon cher Achmat, est-il sous le soleil,

900   Un Prince plus heureux ?

ACHMAT.

  Ton heur est sans pareil,

Et tes prospérités égalent ta puissance :

Mais Seigneur, ton Achmat attend sa récompense,

Tu sais ce qu'il a fait, et tu lui dois donner.

HERMINIE, à part.

Que prétend-il, ô Dieux ? Que va-t-il ordonner ?

SOLIMAN.

905   Oui je vous dois un prix, mais en cette occurrence

Que demandez-vous ? quelle est votre espérance ?

ACHMAT.

Seigneur ton Herminie est l'objet de mes voeux ?

HERMINIE, bas.

Et tu l'es de ma haine.

SOLIMAN.

Achmat oui je le veux,

J'accorde à vos désirs cette belle Herminie.

910   ..................................

HERMINIE.

Vaines prétentions où me réduisez-vous ?

ACHMAT, à Soliman.

Que je te dois d'encens pour un arrêt si doux.

HERMINIE.

Ah Seigneur qu'a-tu dit ? quelle est ton ordonnance :

Ne te souvient-il plus du rang de ma naissance,

915   Quel insigne malheur te porte à me haïr,

Jusqu'au point...

SOLIMAN.

C'est assez, il me faut obéir.

HERMINIE.

Triste commandement ! rigoureuse contrainte !

Mourons, mourons plutôt.

SOLIMAN.

Étouffez cette plainte.

Achmat allez la rendre à son appartement

920   Et là vous acquittez des devoirs d'un Amant.

Ils sortent.

SCÈNE V.
Soliman, Perside.

SOLIMAN.

Enfin, belle Perside, il faut que je confesse

Devant vos yeux divins mon extrême faiblesse,

Amour encore un coup me réduit aux abois,

Et malgré ma raison me remet sous vos lois :

925   J'ai pensé vainement échapper de mes chaînes,

Je rentre en mes liens, je retourne à mes peines,

Et mon cour aujourd'hui trouve son joug si beau

Qu'il ne veut désormais le quitter qu'au tombeau,

Recevez votre Esclave, objet trop adorable

930   Approuvez son retour, soyez lui favorable,

Par son naufrage même, il vous a mise au port

Pour l'y mettre à présent faites un même effort,

Vous savez que pour vous, il s'est vaincu soi-même

Qu'il a trahi ses feux, sa puissance suprême,

935   Son repos, son bonheur, sa gloire, et ses plaisirs

Pour se sacrifier au gré de vos désirs,

Maintenant qu'il vous a de tout point satisfaite

Vous devez consentir au bonheur qu'il souhaite,

Et par un traitement aussi juste que doux

940   Faire aujourd'hui pour lui ce qu'il a fait pour vous.

PERSIDE.

Quel charme, justes dieux ! rend ma vue éblouie,

Confond mon jugement, et trompe mon ouïe.

Ce n'est point Soliman qui me parait ici,

Il a trop de vertu pour en parler ainsi,

945   Il sait trop que Perside est constante et fidèle

Pour lui persuader une amour criminelle,

Il sait trop, il sait trop qu'elle chérit l'honneur.

Change donc ce discours insolent suborneur

Et par une action et si lâche et si noire

950   Cesse de m'offenser et de ternir ta gloire

SOLIMAN.

Trop charmante beauté sortez de cette erreur,

Et voyez à vos pieds mourir un Empereur,

Hélas c'est Soliman : mais Soliman en flamme

Soliman aux abois, et qui va rendre l'âme

955   Si vos yeux moins cruels n'empêchent son trépas.

PERSIDE.

Tu me parles en vain, va je ne te crois pas,

Soliman est discret, Soliman est plus sage.

SOLIMAN.

C'est lui-même pourtant qui vous rend cet hommage.

PERSIDE.

Ah ! Si c'est toi Seigneur pourquoi te démens-tu ?

960   Quel Monstre ? Quel Démon a détruit ta vertu ?

Cette force d'esprit si rare et si connue

T'a-t-elle abandonné ? Qu'est-elle devenue,

Ah ! Si c'est moi Seigneur, qui te cause ce tort,

Si ce sont mes attraits qui te troublent si fort,

965   Bannis de tes états cette beauté funeste,

Fuis ses yeux criminels à l'égal de la peste,

Évite son abord, et pour la mieux punir

Détruis-en si tu peux jusques au souvenir

J'aime mieux que ma mort prévienne ton envie

970   Que de me voir fatale au lustre de ta vie.

Si c'est là ton dessein je le tiens à bonheur,

Dispose de mon sang, mais laisse-moi l'honneur.

SOLIMAN.

Votre honneur désormais est franc de toute atteinte,

Vous pouvez m'obliger et sans honte et sans crainte

975   Vous êtes au sérail et seule et sans témoin.

PERSIDE.

Pour faillir en secret on empêche pas moins.

Mais c'est trop écouter un discours qui m'outrage

Sortons.

SOLIMAN.

Adieu cruelle.

SCÈNE VI.

SOLIMAN, seul.

Ô Désespoir ! Ô rage !

Hé ! bien, que feras-tu Soliman ? Ce mépris

980   N'est-il pas suffisant à guérir tes esprits ?

Ah bien loin de détruire il augmente ma flamme

Elle règne en mon cour, elle embrase mon âme

Et toutes ses rigueurs profitent aussi peu,

Que font des gouttes d'eau pour éteindre un grand feu,

985   Quand je crois l'étouffer c'est lorsqu'il se rallume

Quand je pense être sain, c'est lorsqu'il me consume,

Et comme dans les airs le tonnerre se fait

Par le rude combat et du chaud et du froid.

Ainsi quand sa froideur vient à choquer ma flamme

990   Il se fait seulement un foudre pour mon âme,

Dont l'invincible trait rend mon cour abattu

Et sans m'ôter le jour lui ravit sa Vertu.

Songe donc Soliman à ce que tu veux faire

Sois plus respectueux, où fois plus téméraire,

995   Cesse enfin de languir, et par un prompt effort

Choisis sans différer ou l'amour ou la mort.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.
Achmat, Hermine.

ACHMAT, sortant de l'appartement d'Herminie.

Non, non n'espérez pas me traitant de la sorte

Que sur ma passion votre rigueur l'emporte,

Je connais la raison qui cause vos mépris,

1000   Je sais de quelle ardeur votre cour est épris,

Et je n'ignore pas qu'une haute espérance

Ne soit le fondement du refus qui m'offense,

Mais apprenez aussi que je sais le moyen

D'étouffer votre espoir, et d'assurer le mien.

1005   Oui, oui beauté superbe, il faut que tout périsse

Ou qu'au gré de mes voeux mon dessein réussisse,

Vous n'êtes plus à vous, et vous êtes à moi,

Soliman qui peut tout.

HERMINIE.

Ne peut rien sur ma foi.

ACHMAT.

Vous êtes son esclave.

HERMINIE.

Oui mais non pas la tienne.

ACHMAT.

1010   Vous devez obéir puisque vous êtes sienne.

HERMINIE.

De deux maîtres puissants qui régissent mon sort

Je résiste au plus faible, et je cède au plus fort.

ACHMAT.

Où règne Soliman il n'est point d'autre maître.

HERMINIE.

Où règne Soliman n'espère pas de l'être.

ACHMAT.

1015   Je vous entends Madame, et je sais vos desseins

Mais il aime Perside.

HERMINIE.

Et ses feux seront vains.

Puisqu'au gré de ses voeux Eraste la possède

Cet obstacle est puissant,

ACHMAT.

J'en sais bien le remède.

HERMINIE.

Va, va mettre en effet tes projets inhumains,

1020   Moi je saurai bientôt me tirer de tes mains.

SCÈNE II.

ACHMAT.

Oui, oui malgré ce cour si contraire à ma flamme

Je vais exécuter le complot que je trame,

Et te réduire au point de ne plus espérer

Le grade impérieux où tu veux aspirer.

1025   Oui cruelle je sais qu'Eraste est un obstacle

Qui fait que ce charmant et visible miracle

Pour qui les plus grands cours ont tant de passion

Est pour un Empereur sans inclination ;

Mais pour son intérêt il faut qu'il s'en délivre

1030   Notre commun repos veut qu'il cesse de vivre,

Et que par ce grand coup nous renversions tous deux

Le seul empêchement qui s'oppose à nos voeux.

Eraste je sais bien qu'envers toi je suis traître

Mais toi-même tu l'es au repos de ton maître,

1035   Car ta fidélité, fatale à ses plaisirs

Par son propre mérite a trahi ses désirs.

Je t'aimais autrefois et maintenant je m'aime,

Je n'ai plus soin de toi pour songer à moi-même

Tu me nuis, je t'hais et mon cour en ce jour

1040   A conclu ton trépas pour plaire à mon amour,

Je ne puis écouter les lois de la nature

Je songe à me guérir par ta propre blessure,

J'ai dessein de te perdre afin de me sauver

Et de causer ta chute afin de m'élever,

1045   Enfin pardonne-moi si je te suis barbare

L'amitié nous joignit et l'amour nous sépare,

J'avance ton malheur pour avancer mon bien

Et pour cet intérêt je n'écoute plus rien.

Allons c'est trop parler la chose est résolue

1050   La foudre est toute prête et sa mort est conclue,

Amour cruel auteur de ce hardi dessein

Favorise un forfait que tu m'a mis au sein.

SCÈNE III.

PERSIDE.

Tyran des cours bourreau des âmes,

Maître des humains et des Dieux,

1055   Redoutable vainqueur des plus ambitieux

Dieu de fers de soupirs, de tourments, et de flammes,

Amour que les coups de tes traits

Ont d'abord de puissants attraits !

Qu'ils font une agréable et charmante blessure

1060   Mais après de si doux moments,

Hélas ! que ta douceur change bien de nature,

Et qu'elle est fatale aux amants !

     

Puisque je vis sous ton Empire

Et qu'Eraste a ma liberté,

1065   Pourquoi par ton caprice, ou par ta cruauté.

Fais-tu que Soliman pour moi-même soupire.

Je ne puis partager mes voeux

Mon amour ne peut être à deux,

Eraste est mon époux, Soliman est mon Prince ;

1070   Mais le premier est mon vainqueur

Et si le sort à l'un a donné ma Province,

Amour donne à l'autre mon cour.

     

Une chose leur est commune

Parmi leurs inégalités,

1075   Deux aveugles des deux sont les divinités

L'un doit tout à l'amour et l'autre à la fortune,

L'un est content de mes ardeurs,

L'autre est au faîte des grandeurs

Et son ambition ne peut être assouvie,

1080   Eraste asservi sous mes lois

Se plaît en ses liens et son cour sans envie,

Les préfère aux sceptres des Rois.

     

Prince dont l'injuste puissance,

Suppose à nos feux innocents,

1085   Si je suis insensible aux flammes que tu sens.

Ne prends point ma rigueur pour désobéissance.

Un Dieu dont tu sens le pouvoir

M'ordonne ce juste devoir,

Je ne puis résister à celui qui te dompte,

1090   S'il rend Eraste triomphant,

Afin de mieux couvrir mes refus et ta honte.

Dis que c'est le choix d'un enfant.

     

Beau sujet de mes soins, cher objet de ma flamme

Oui, oui tu seras seul à posséder mon âme,

1095   Et de quelque façon qu'on attaque mon cour

Il ne reconnaîtra jamais d'autre vainqueur :

Mais ô Dieux je le vois, et son visage blême,

Témoigne à cet abord une douleur extrême.

Il frémit, il pâlit, et par ses changements

1100   Montre qu'il sent au cour d'étranges mouvements.

     

SCÈNE IV.
Perside, Eraste.

PERSIDE.

Qu'avez-vous Eraste ? Et quel mauvais présage

Tirai-je de vos yeux et de votre visage.

ERASTE.

Vous me demandez hélas ! Ce que vous jugez bien.

PERSIDE.

Parlez plus clairement où je ne comprends rien.

ERASTE.

1105   Hé bien je vais parler, voyez mes yeux Madame

Par eux vous apprendrez le tourment de mon âme,

Par eux vous apprendrez que je viens en ce lieu

Pour vous dire peut-être un éternel à dieu.

PERSIDE.

Un éternel a dieu cher Eraste ! Ah je tremble.

1110   Un éternel adieu ? Non non mourons ensemble

Ou si tu veux enfin que j'écoute le tien,

Eraste en même temps reçoit aussi le mien,

Mon âme avec la tienne est si bien attachée

Qu'on ne la verra point par la mort arrachée,

1115   Et tu dois recevoir des preuves de ma foi

Me voyant toujours vivre et mourir avec toi.

A tout événement mon cour se peut résoudre

Si sur l'un de nous deux le sort lance la foudre,

Le coup qu'il recevra mettra l'autre au tombeau,

1120   Et rien n'est assez fort pour rompre un noeud si beau.

Crois-tu que ta Perside....

ERASTE.

Ah ! Cesse ma chère âme

Je douterais à tort des ardeurs de ta flamme,

La crainte et les soupçons dont je suis combattu

Attaquent mon repos et non pas ta Vertu.

1125   Par mille beaux effets elle m'est si connue

Et parait à mes yeux si charmante et si nue

Que si dans mes malheurs je doutais de ta foi

Je me rendrais indigne et du jour et de toi,

Mais je crains un amour armé d'une puissance

1130   Contre qui ta vertu n'aura point de défense,

Qui foule aux pieds l'honneur, les lois et le devoir

Et dans sa volonté limite son pouvoir,

Oui je crains Soliman, oui je crains un barbare

Dont le lâche dessein aujourd'hui nous sépare,

1135   Je redoute un voleur qui m'enlève mon bien,

J'appréhende celui qui n'appréhende rien

Et qui pour te ravir avec plus de licence,

Par des moyens adroits me ravit ta présence

Pour rendre auprès de toi ses efforts plus puissants.

1140   Il feint de redouter les armes des Persans,

Mais c'est moi qu'il redoute, et non pas leur victoire

Sous prétexte pourtant de procurer ma gloire,

Ce mortel Ennemi m'éloigne seulement,

Comme un fâcheux obstacle à son contentement,

1145   Et me fait Général d'une puissante armée

Pour m'ôter un trésor dont son âme est charmée,

Je sais qu'il t'aime hélas ! Et qu'il me veut trahir,

Je sais que je te perds, mais il faut obéir.

Étrange et dure loi de mon sort déplorable

1150   Qu'autant aimé qu'Amant je sois si misérable ?

Amour ? Cruel amour que t'a fait ma vertu ?

Tyran de mon repos à quoi me réduis-tu ?

Quel caprice est le tien ? Quelle est ma destinée ?

Tu veux m'ôter Perside ? Et tu me l'as donnée.

1155   Ah ! Ravis-moi plutôt le bien de la clarté

Que la possession de sa rare beauté.

PERSIDE.

Non, non mon cher époux étouffe cette crainte

Dont trop indignement ta belle âme est atteinte,

Ta Perside est à toi, rien ne peut te l'ôter

1160   Non pas même la mort mais tu vas me quitter,

Tu le dis, je t'entends, ton âme se désole

Et ma mort ne suit pas cette triste parole ?

Quoi tu pars ? tu t'en vas, tu me fais tes adieux ?

Et sa cruelle main ne ferme pas mes yeux ?

1165   Tu t'en vas cher Eraste, et lâche je respire,

Quand ton éloignement ordonne que j'expire,

Ah ! Qu'à bon droit, Eraste, et qu'avec raison

Tu soupçonnes mon cour de quelque trahison

Si lorsque tu me dis qu'il faut que tu me laisses

1170   Par mes pleurs seulement je fais voir mes faiblesses,

Ah ! trop lâches effets de mon ressentiment

Que vous exprimez mal l'excès de mon tourment,

Larmes ne coulez plus, ou montrez mieux mes peines

Arrêtez-vous mes yeux, mais ouvrez-vous mes veines

1175   Il n'appartient qu'a vous à pleurer mes malheurs

Et mon sang peut tout seul faire voir mes douleurs.

ERASTE.

Épargne ce beau sang sèche ces belles larmes

Enfin le temps me presse, il faut prendre les armes,

Oui, Perfide, je pars et je te dis adieu,

1180   Mais vis pour ton Eraste et demeure en ce lieu,

Peut-être que le fort qui nous est si contraire

Malgré ma défiance aura moins de colère,

Je crains tout d'un Tyran de vices revêtu

Mais craignant son amour, j'espère en ta vertu,

1185   Parmi mes déplaisirs cet espoir me console,

Oui ta foi me rassure, et ma crainte s'envole,

Je sais que ton esprit en fut toujours vainqueur

Adieu dans ce baiser je te laisse mon cour.

Soit enfin que je parte ou soit que je demeure

1190   Soit que je vive en guerre,ou bien soit que j'y meure,

Soit que le Ciel m'assiste ou qu'il soit contre moi

Rien ne peut empêcher que je ne sois à toi ;

Je l'ai cent fois juré, je te le jure encore

Soit absent ou présent il faut que je t'adore,

1195   Et qu'enfin ton beau nom répété mille fois

Soit les derniers propos que prononce ma voix.

Adieu chère Perside, et perdant ma présence,

Pour me mieux consoler fais-moi voir ta constance

PERSIDE.

Adieu donc cher Eraste.

ERASTE.

Adieu Madame.

PERSIDE.

Hélas !

1200   Te reverrai-je encor ?

ERASTE.

  Non ne l'espère pas ?

Adieu.

SCÈNE V.

PERSIDE, seule.

Capricieuse et bizarre fortune

Après un doux effet que tu m'es importune,

Que d'un trouble soudain mon repos est suivi,

A peine ai-je un bonheur que je le vois ravi,

1205   Je sens en même temps ces faveurs, et ta rage

Tu me jettes au port, et tu me fais un naufrage,

Tu fais lors que je meurs semblant de me guérir

Et puis lorsque je vis tes traits me font mourir,

Inconstante Déesse à mes yeux infidèle

1210   Sois-moi plus favorable, ou sois-moi plus cruelle,

Ne me fais plus languir, détermine mon sort

Et délibère enfin ou ma vie ou ma mort.

SCÈNE VI.
Soliman, Achmat, Pirrus, Haly, quelques Janissaires.

ACHMAT.

Tu hasardes beaucoup Seigneur, et cette adresse

Dont tu crois te servir, est nuisible à la Grèce,

1215   Tu connais bien Eraste, et tu n'ignores pas

Qu'il a bien du crédit sur les cours des Soldats,

Par cet éloignement tu te promets peut-être

De posséder Perside et de t'en rendre maître,

mais tant que son esprit nourrira l'espoir

1220   Ne prétends pas jamais que tu puisses l'avoir,

Un feu comme le sien a trop de violence

Pour céder aux ennuis d'une légère absence,

Eraste est trop avant dedans son souvenir,

La distance des lieux ne l'en saurait bannir

1225   Et tant que ce Rival jouira de la vie,

Toujours un vain espoir trompera ton envie,

Car si tu presses trop cet objet orgueilleux,

Tu fais contre toi-même un dessein périlleux,

Soudain elle mettra son Eraste en alarmes,

1230   Qui te venant combattre avec tes propres armes,

Te ravira peut-être avec cette beauté,

Et l'Empire et le Trône où je te vois monté,

SOLIMAN.

J'approuve vos raisons, et votre prévoyance,

Dans vos sages avis je vois mon imprudence,

1235   Je reconnais ma faute, et je veux aujourd'hui

Malgré ses faits passés me défier de lui.

Mais pour exécuter un conseil salutaire

Achmat la diligence est toujours nécessaire,

Faites venir Eraste allez,

ACHMAT.

Prends ce souci

1240   Pirrus, va, ma présence est nécessaire ici,

PIRRUS.

J'y vais,

ACHMAT.

Qu'il vienne tôt, vole.

SCÈNE VII.
Soliman, Achmat, Haly.

SOLIMAN.

Eraste, Perside,

Qu'à votre occasion je suis lâche et timide

Que dedans mes désirs je suis peu résolu,

HALY.

Tu te devrais Seigneur rendre plus absolu

1245   C'est excès de bonté qui nuit à ta Hautesse

Produit des insolents alors qu'elle s'abaisse,

Vois comme auprès de toi Perside est sans respect,

Et qu'Eraste.

SOLIMAN.

Achevez....

HALY.

Te doit être suspect.

SOLIMAN.

Ah ! Ne l'offensez pas je connais trop son zèle,

HALY.

1250   Et tu sauras trop tard qu'il ne t'est pas fidèle.

SOLIMAN.

Ces drapeaux que je vois parlent ici pour lui.

HALY.

Et ces autres Seigneur la causent aujourd'hui.

SOLIMAN.

Ceux-là sont seulement les témoins de ma gloire.

HALY.

Ils le sont des regrets qu'il a de ta victoire,

SOLIMAN.

1255   Il est vrai que d'abord cet objet l'a surpris,

ACHMAT.

Et toujours ces objets irritent ces esprits,

Perside d'autre part excitant sa furie

Le porte incessamment à venger sa Patrie :

Il couve ce dessein, et propice à ses voeux

1260   Déjà l'occasion lui montrait ses cheveux,

Si ta Hautesse ici par nos soins avertie

Révoquant son pouvoir n'en rompait la partie,

SOLIMAN.

Le perfide l'ingrat ! Il faut le prévenir.

ACHMAT.

Ce n'est pas assez.

SOLIMAN.

Quoi donc ?

ACHMAT.

Crains l'avenir

1265   L'affront qu'il recevra va piquer son courage

Et bien qu'un feint respect te déguise sa rage,

Il pourra tôt ou tard par de lâches complots

Venger ses passions et troubler ton repos,

SOLIMAN.

En cette occasion qu'est-il besoin de faire ?

1270   Que me conseillez-vous ?

HALY.

  De perdre un téméraire,

Qui conspire dans l'âme à te priver du jour

Qui s'oppose à ta gloire et nuit à ton amour.

SOLIMAN.

Hé bien, puisque l'état aujourd'hui m'y convie

Puisque sa mort importe au repos de ma vie,

1275   Perdons-le, c'en est fait, mon esprit s'y résout.

HALY.

Pour toi les yeux fermés, j'ose et j'entreprends tout.

SOLIMAN.

Si j'ai reçu par vous cet avis salutaire

Vous recevrez de moi son prix et son salaire,

Mais laissez cet ingrat, et qu'il vive en repos

1280   Je l'empêcherai bien, ah ! qu'il vient à propos,

Je vais par un reproche et juste et légitime

Imprimer dans son cour le remords de son crime,

SCÈNE VIII.
Soliman, Eraste, Achamt, Haly, Pittus, et Janissaires.

SOLIMAN.

Ton cour est grand, Eraste, il le faut avouer,

Ta générosité ne se peut trop louer,

1285   Et Rhodes que le sort et mon bras m'ont donnée

Après ses hauts exploits est bien infortunée,

D'être aujourd'hui contrainte de relever de moi

Ayant pour citoyens des hommes comme toi,

Certes dans son malheur elle est beaucoup à plaindre

1290   Mais ce ressentiment pourra bientôt s'éteindre,

Puis qu'enfin ta valeur sensible à ses regrets

Va contre Soliman prendre ses intérêts,

Et par une importante et célèbre victoire

La remettre en ses droits et rétablir sa gloire,

1295   Certes de ce projet le prétexte est fort beau

Mais son funeste effet me semble un peu nouveau,

Eraste, il est certain que j'ai vaincu ta Patrie

Ce fâcheux souvenir excite ta furie,

Mais en te souvenant de ses heureux malheurs

1300   Tu devais quant et quant songer à mes faveurs,

Et par un prompt remords renoncer à l'envie,

De m'ôter ma conquête et peut-être la vie.

Ce discours te surprend avec quelque raison

Tu me croyais si bien cacher ta trahison,

1305   Que la trame en étant adroitement couverte

Je ne la devais voir qu'en apprenant ma perte,

Mais le démon qui-veille au salut des états

Ma découvert ton piège, et les noirs attentats,

Éventé ton dessein, et dissipé les charmes

1310   Qui faisaient contre moi tourner mes propres armes,

Ayant prévu le mal je saurai l'éviter.

ERASTE.

Et si tu veux mon sang je te puis contenter,

Oui, oui que ta Hautesse achève son envie

Eraste t'est suspect il doit perdre la vie.

1315   Mais en l'abandonnant à de sanglants effets

Ne lui reproche pas de si lâches forfaits.

Si tu fais le dessein de perdre un misérable

Au moins accuse-le d'un crime véritable,

Et pour le condamner avec plus d'équité

1320   Fais paraître sa faute en sa témérité.

Alors ta cruauté se rendra légitime

En l'accusant d'aimer tu nommeras son crime,

Et tu le blâmeras avec juste raison

Si chérir son épouse est une trahison.

1325   Peut-être j'ai failli d'aimer une Déesse

Dont les chastes attraits plaisaient à ta Hautesse,

Mais qui s'empêcherait du crime que j'ai fait

Si mon juge lui-même a causé son effet,

Bien, sois-en Soliman le possesseur paisible

1330   Ton rang et mes malheurs te rendent tout loisible,

Ravis-moi ravis-moi cette illustre beauté

Qu'au prix de tant de sang j'ai si bien acheté,

Mais donne-moi la mort et dans mon infortune

Préviens par ce beau coup notre honte commune,

1335   C'est l'unique moyen d'assurer ton amour,

Ne diffère donc pas à me priver du jour,

Aussi bien ce Sérail le théâtre tragique

Des noires actions d'une ardeur impudique,

Est tout accoutumé de souffrir sans horreur

1340   Ces prodiges nouveaux de rage et de fureur,

Déjà l'assassinat y passe en habitude

Et dans cette honteuse et ville servitude.

Parmi tes courtisans, et tes lâches flatteurs

Et le meurtre et l'inceste ont des approbateurs.

SOLIMAN.

1345   Cet insolent propos montre à qui je me fie

Mais ce n'est pas ainsi que l'on se justifie,

Ce procédé ne sert qu'a vous rendre suspect

Et vous devriez au moins avoir plus de respect.

ERASTE.

Seigneur mes actions sont toutes innocentes

1350   Et j'en pourrais donner des preuves évidentes

Mais ce serait en vain, tu connaîtras un jour,

Quel était ton Eraste, et quel est ton amour.

SOLIMAN.

Et vous dans le Château du bord de la mer noire

Vous apprendrez bientôt à respecter ma gloire,

1355   Emmenez-le Pirrus.

ERASTE.

  Je n'y recule pas

Et même si tu veux nous irons au trépas.

SCÈNE IX.
Soliman, Achmat, Haly.

SOLIMAN.

Non je n'en doute plus il est, il est Perside,

Il sait la passion que j'ai pour sa Perside,

L'ingrat en est jaloux, mes feux m'ont haïr

1360   Et son ressentiment le porte à me trahir,

Qu'il meure, va Haly, mène mes Janissaires

Et puis donne aux muets les ordres nécessaires.

Va...non reviens, attends, avis, haine, courroux,

Perside, Eraste, amour, où me réduisez-vous.

1365   Où me réduisez-vous impérieuse flamme ?

Si mon Eraste meurt que deviendra mon âme ?

Les coups qui l'atteindront ne m'atteignent-ils pas ?

Sa mort n'est-elle pas l'arrêt de mon trépas

Et quoi que je propose en ce courroux extrême

1370   Le puis-je perdre enfin sans me perdre moi-même ?

Non, non quoi qu'il en soit ses malheurs sont les miens

Les plus beaux de mes jours sont attachés aux siens,

Je souhaite ma mort en désirant la sienne,

Son trépas est le mien et sa vie est la mienne ?

1375   Qu'il vive donc qu'il vive.

ACHMAT.

Ah ! Seigneur.

SOLIMAN.

  Laissez-moi,

Eraste est innocent, ces drapeaux que je vois ;

Me parlent hautement en faveur de son zèle.

HALY.

Mais Perside Seigneur....

SOLIMAN.

Non il est infidèle.

Perds donc sans différer celui qui nous aima

1380   Celui qui nous servit, celui qui nous charma,

Va Haly, c'en est fait, mon amour veut qu'il meure

Il sort.

HALY.

Se peut-il présenter d'occasion meilleure.

ACHMAT.

Non Haly, hâte-toi rien ne le peut sauver.

HALY.

Suivez tout de ce pas je m'en vais le trouver,

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.
Pirrus, Alcomire.

ALCOMIRE.

1385   Pirrus, si vous voulez m'acquérir et me plaire

Il faut perdre un ingrat, et servir ma colère,

Il faut punir Achmat dont l'esprit orgueilleux

Après m'avoir vaincue a rejeté mes voeux

Montrez donc par ce coup qu'il vous faut entreprendre

1390   Que m'ayant su gagner vous me savez défendre,

Et pour vous y porter avec plus de courroux

Songez que je vous aime et que je suis à vous.

PIRRUS.

Madame, ce discours est-il bien véritable ?

Puis-je attendre de vous cet honneur incroyable ?

1395   Et me comblerez-vous par de si grands bienfaits

Si mon bras aujourd'hui s'accorde à vos souhaits ?

ALCOMIRE.

Oui Pirrus, mais il faut contenter mon envie.

PIRRUS.

C'est assez Alcomire, il va perdre la vie.

J'apporterai son cour à vos sacrés genoux

1400   Vous le verrez sanglant et tout percé de coups,

Et pour mieux satisfaire au deuil qui vous anime

Je veux en le frappant lui reprocher son crime,

Adieu, quand il aurait tout le secours des Cieux

Vous le reverrez mort et moi victorieux.

ALCOMIRE.

1405   Demeure encore un peu, mais que dis-je timide ?

L'ingrat m'a méprisée, il a trahi Perside,

Alcomire, Herminie, Eraste et L'empereur,

Qu'il meure donc l'ingrat, qu'il sente ta fureur,

Ce n'est point lâcheté que de trahir un traître.

PIRRUS.

1410   Si c'est pour vous servir je fais gloire de l'être.

ALCOMIRE.

Va c'en est fait, adieu venge-moi promptement.

PIRRUS.

En moi vous trouverez un plus fidèle Amant.

SCÈNE II.

ACHMAT.

Enfin le coup est fait et selon mon envie

Eraste vient de perdre et l'amour et la vie,

1415   De funestes cordeaux ont rompu ses liens

Et ses feux étouffés font revivre les miens.

Perside avec le temps pourra sécher ses larmes,

Et Soliman piqué des attraits de ses charmes

Se voyant sans obstacle, ainsi que son Rival,

1420   Rendra son heur parfait, et le mien sans égal.

Mais je vois Herminie avançons.

SCÈNE III.
Achmat, Herminie.

ACHMAT.

Belle ingrate

Il faut enfin quitter cet espoir qui vous flatte,

Vous aimez Soliman, mais il n'est pas pour vous

Et Perside à ses yeux a des attraits plus doux,

1425   Il n'a plus de Rival, ce jeune téméraire

N'est plus dorénavant en état de lui plaire,

Ce brasier est éteint, Eraste est au tombeau.

HERMINIE.

Qu'infères-tu de là ? que j'aime son bourreau ?

Non, mon cruel Achmat, je sais ta perfidie

1430   Et voilà déloyal comme j'y remédie.

Elle frappe Achmat d'un poignard.

ACHMAT.

Ô destins ! Ah je meurs ! Ce coup m'ôte le jour.

HERMINIE.

Ce sont là des faveurs dignes de ton amour.

Pour les criminels, et les âmes traîtresses

Je ne destine pas de plus douces caresses.

SCÈNE IV.
Herminie, Pirrus.

PIRRUS, en entrant se veut retirer.

1435   Dieux qu'est-ce que je vois ?

HERMINIE.

  Pirrus où fuyez-vous ?

Avancez, et voyez l'effet de mon courroux,

J'ai fait cet homicide, et je veux qu'on le sache

Vu qu'en l'exécutant je n'ai rien fait de lâche,

J'ai perdu l'ennemi de tous les gens de bien.

PIRRUS.

1440   Je le sais, mais ô Dieux ! Quel malheur est le mien ?

HERMINIE.

De quoi vous plaignez-vous ? du sort de cet infâme ?

PIRRUS.

Non : mais en le perdant vous me perdez Madame.

HERMINIE.

Comment ? avez-vous peur pour être ici venu ?

PIRRUS.

Au contraire, je crains pour être prévenu,

HERMINIE.

1445   Pour être prévenu ? je ne saurais comprendre

Ce que par ce discours vous voulez faire entendre.

PIRRUS.

Apprenez que poussé d'un semblable dessein

Je venais lui plonger ce poignard dans le sein,

Et que par ce beau coup je gagnais Alcomire

1450   Dont ce perfide Amant dédaignais le martyre.

HERMINIE.

Hé bien ! puis que ma main a vengé ses mépris

Contente de l'honneur, je vous cède le prix,

J'ai travaillé pour vous, et pour ma récompense

Enlevez seulement ce corps de ma présence,

1455   Allez.

PIRRUS.

  Par un endroit qui regarde la mer,

Assez proche d'ici je le vais abîmer,

De peur que pour ce coup nous ne soyons en peine.

SCÈNE V.

HERMINIE.

Dépêchez donc Pirrus que quelqu'un ne survienne

Ce n'est pas tout mon cour il faut vaincre ou mourir,

1460   Qu'amour m'élève au Trône ou me fasse périr,

Allons trouver Perside, animons sa constance,

Et contre Soliman armons sa résistance,

Mais quel est ce guerrier ? Quel est ce jeune Mars,

Qui lance dans ces lieux de si tristes regards.

SCÈNE VI.
Perside, Herminie, Ormane.

PERSIDE.

1465   Cher Eraste !

ORMANE.

  Arrêtez. Où courez-vous Madame.

HERMINIE.

Est-ce Perside ô Dieux ?

PERSIDE.

Eraste ma chère âme.

HERMINIE.

C'est elle.

PERSIDE.

Cher Eraste, où fuis-tu de mes yeux ?

Pour la dernière fois je te vis en ces lieux,

Ne t'y verrai-je plus ? Qu'est-ce qui t'en sépare ?

1470   Hélas ! d'un seul moment ne me sois pas avare,

Viens voir en cet habit et dessous cet armet,

En quelle extrémité ta Perside se met.

Et comme la fureur peinte sur son visage

Aussi bien que ses mains seconde son courage,

1475   Quoi tu ne parais point ma vie, et ta rigueur

Me refuse tes yeux, ton oreille, et ton cour ?

Et je n'obtiendrai point dans le mal qui me touche

Un seul de tes regards, et deux mots de ta bouche ?

Ah ! Si le souvenir d'une feinte amitié

1480   Te peut encor toucher d'un rayon de pitié,

Ne me refuse point cette dernière grâce,

Ou si comme ton corps ton Esprit est de glace,

Et si cette insensible et mortelle froideur

Qui s'en est emparé est passé jusqu'au cour,

1485   Souffre que je t'enflamme et que mon feu t'anime

Par les ardents baisers d'une amour légitime,

Et que ce vain esprit qui ne me sert de rien

Abandonne mon corps et passe dans le tien.

Ah ! Cesse ma douleur des discours si frivoles

1490   L'air avec mon espoir emporte mes paroles.

Il est mort, il est mort.

ORMANE.

Arrêtez ces clameurs

Madame.

HERMINIE.

Apaisez-vous.

PERSIDE.

Ah ! Je pâme ! Ah je meurs !

HERMINIE.

Perside... Ouvre les yeux.

ORMANE.

Ah ! Sa douleur l'emporte

Rendez-la juste Ciel moins sensible et moins forte,

1495   Et ne permettez pas que son cour abattu

Perde dans ce malheur sa première vertu,

HERMINIE.

Courage, elle revient.

PERSIDE.

Odieuse lumière,

Pourquoi viens-tu couvrir ma débile paupière ?

Pourquoi fais-tu pour moi ce pitoyable effort ?

1500   Que ne me laisses-tu dans les bras de la mort,

Ô trop faibles effets de l'ennui qui me presse !

Ô trop lâches transports, et trop lente faiblesse ;

Cruel soulagement et malheureux retour

Du chemin de la mort à la clarté du jour,

1505   Puis qu'il ne m'est rendu que pour voir mes supplices

Que pour voir au tombeau mes plus chères délices,

Et joindre à la rigueur de ce cruel tourment

Le sensible regret d'en être l'instrument.

Détestables attraits, beauté lâche complice

1510   Des fureurs d'un Tyran et de son injustice,

Périssez périssez, innocents ennemis,

Et réparez le mal que vous avez commis.

Ah ! Qu'en vous je recherche une faible allégeance

Le sang de mon époux veut une autre vengeance.

1515   Armons-nous armons-nous, d'une juste fureur

Et portons le poignard au sein d'un l'Empereur.

Oui cruel tu verras une constante femme

Porter dans ton palais et le fer et la flamme.

Soulever contre toi les Enfers et les Cieux

1520   Et tout ce que la terre a de plus furieux,

Conspirer contre toi mille coups téméraires

Te chercher sans frayeur entre tes Janissaires

Achever dans leurs bras son généreux dessein

Et porter sa vengeance et la mort dans ton sein.

HERMINIE.

1525   Ah ! Faible quel transport t'aveugle de la sorte

Pour en venir à bout tu n'es pas assez forte,

Avecque cet habit pour un si grand dessein

Il te fallait encor et le cour et la main,

PERSIDE.

Ah ! Madame, est-ce vous ? Pardonnez Herminie

1530   Cette méconnaissance à ma rage infinie,

Pardonnez mes transports à ma juste douleur

Vous saviez mon amour, vous savez mon malheur

Et vous saurez enfin qu'une juste vengeance

M'arme contre les traits d'une injuste puissance,

1535   Depuis l'assassinat qu'un barbare à commis,

J'ai cru pour mon époux que tout m'était permis,

Que l'épée à ma main était même décente,

Pour venger les malheurs d'une flamme innocente.

Et qu'il fallait enfin sur le point de périr

1540   Affronter un Tyran le perdre et puis mourir.

C'est où mon désespoir aujourd'hui me convie

C'est où tend ma fureur.

HERMINIE.

Ah ! Quittez cette envie,

Songez plus d'une fois à ce coup important,

Et ne vous perdez pas en le précipitant :

1545   Où voulez-vous courir ? et que pensez-vous faire ?

Un effort ridicule autant que téméraire,

Qui loin de contenter vos généreux esprits

Vous fera repentir de l'avoir entrepris

Arrêtez arrêtez, vous cherchez votre honte,

1550   Et ce n'est pas ainsi que Soliman se dompte

Si vous voulez venger votre illustre moitié

Il suffit d'employer les traits de la pitié,

Et par votre vertu d'imprimer dans son âme,

Mille cuisants remords de sa brutale flamme,

1555   Dont l'aveugle fureur l'a sans doute porté,

A donner un arrêt si plein de cruauté.

PERSIDE.

Quand les pertes hélas nous sont indifférentes

Il nous est bien aisé de faire les prudentes,

Mais lorsque notre cour sent de si rudes traits

1560   Il ne s'apaise point par de simples regrets,

L'excès de ma douleur veut un autre dictame

Il faut il faut du sang au courroux qui m'enflamme,

Et si pour le verser mon bras n'est assez fort

C'est de toi juste Ciel que j'attends cet effort,

1565   Arme, arme en ma faveur cette immortelle foudre

Qui réduit les Palais et les Villes en poudre,

Ces flammes, ces éclairs et ce bras tout puissant

Si propice et si prompt à venger l'innocent.

Et toi qui dans le Ciel ayant pris ta volée

1570   Laisses dans ces bas lieux Perside désolée,

Songe à ce que je fus, songe à ce que je suis,

Ne m'abandonne pas à l'excès des ennuis,

Puis qu'à mes tristes yeux ta présence est ravie

Je ne veux point traîner une mourante vie,

1575   Après toi cher époux je vais perdre le jour

Et par ma mort enfin te montrer mon amour,

HERMINIE.

Ah l'illustre courage ! Ah l'Épouse fidèle

Allons suivons ses pas et mourons avec elle,

Aussi bien Soliman, et le coup que j'ai fait

1580   Semblent-ils m'ordonner ce légitime effet.

SCÈNE VII.
Soliman, Pirrus, Haly, troupe de Janissaires.

SOLIMAN.

Devancez-moi Haly, voyez si la cruelle

Se pourra bien résoudre à me souffrir chez elle.

Dites-lui que je veux seulement lui parler

Et qu'enfin je n'y vais que pour la consoler :

1585   Je sais bien que d'abord cette belle inhumaine

Fera voir dans ses yeux sa colère et sa haine,

Mais peut-être qu'enfin ces fortes passions

Se pourront adoucir par nos soumissions,

Frappez.

SCÈNE VIII.
Soliman, Haly, Pirrus, Perside.
Ormane, troupe de Janissaires.

Pyrrus frappe à la porte de Perside.

ORMANE, du balcon.

Que voulez-vous ?

HALY.

Je demande Perside.

ORMANE.

1590   Qui ?

HALY.

C'est le grand Seigneur.

PERSIDE, paraissant au balcon, bas.

  Ah c'est mon homicide

Je ne le connais point et mon Seigneur est mort,

Allez retirez-vous.

SOLIMAN.

Pirrus frappez plus fort,

Et si l'on ne vous ouvre, en cette résistance,

Faites agir la force avec la violence.

1595   Brisez tout, rompez tout.

PERSIDE.

  Arrêtez insolents

Ou je saurai punir ces efforts violents.

PIRRUS.

Ô ciel ? Où sommes-nous ? Quoi Seigneur un esclave

Devant nous, à tes yeux te méprise et te brave ?

Et cet objet superbe où tendent tes souhaits

1600   Refuse impunément l'honneur que tu lui fais ?

Ah ! Permets-moi Seigneur de punir cet outrage.

SOLIMAN.

Que veux-tu ? C'est Perside ; il obéit.

PIRRUS.

J'enrage,

Quoi manquer de respect pour toi son Empereur,

Je crève de dépit.

PERSIDE.

Calme cette fureur,

1605   Il te sied mal Pirrus à faire le bravache

Ayant le cour si bas, le courage si lâche,

Et l'âme si contraire aux belles actions

Qu'on peut voir sans trembler tes résolutions.

Il est vrai qu'un sujet doit imiter son maître

1610   Soliman est cruel et lâche ; tu veux l'être :

L'inhumain vient de mettre un Eraste au tombeau

Un autre reste encor, tu seras son bourreau,

Mais déjà tu pâlis à l'aspect de mes armes,

Cet armet t'épouvante et te met en alarmes

1615   Et ton maître rougit d'avoir si lâchement,

Assassiné celui dont il fut l'ornement.

SOLIMAN.

C'est trop, c'est trop souffrir dépêchez Janissaires

Perdez cet insolent, percez ces téméraires,

Faites pleuvoir sur eux une grêle de traits

1620   Si Perside parait, respectez ses attraits,

Mais que cet arrogant sente toutes vos flèches

Faites dessus son corps mille mortelles brèches,

Châtiez son orgueil.

HALY.

Il en tient, il est mort

PERSIDE.

Ô favorable trait ? Ô bienheureux effort

1625   Cher Eraste à ce coup je vais cesser de vivre

Mon cour te va trouver, mon âme te va suivre,

Et par une action digne de ta pitié

Rejoindre sa plus chère et plus belle moitié.

SCÈNE IX.
Herminie, Soliman, Haly, Pirrus et Janissaires.

SOLIMAN, voyant paraître Herminie.

Arrêtez-vous Soldats Perside va paraître

1630   Mais ou ses déplaisirs me la font méconnaître.

Ou ce ne sont pas là les attraits glorieux,

De l'objet inhumain qui plaît tant à mes yeux

Ce n'est pas là Perside, elle a bien plus d'audace.

HERMINIE.

Tu pouvais dire aussi qu'elle avait plus de grâce

1635   Mais Seigneur ce bel Astre autrefois sans pareil,

Dont le brillant éclat faisait honte au Soleil

Est prêt de s'éclipser et de ravir au monde,

Les rais d'une clarté qui n'eut point de seconde.

SOLIMAN.

Que dit-elle ! ô malheur.

HERMINIE.

Ce que tu pourras voir.

SOLIMAN.

1640   Allons allons lui rendre un funeste devoir

Ah ! Divine Perside adorable lumière,

Déité que j'adore écoute ma prière,

Et me permets au moins pour la dernière fois

De voir ton beau visage et d'entendre ta voix.

HERMINIE.

1645   Ta Hautesse à présent peut entrer sans obstacle

Et te rendre témoin d'un funeste spectacle,

Ta fureur en est cause et tu peux en ce jour

Voir les justes effets qu'a produit son amour.

SCÈNE DERNIÈRE.
Perside, Soliman, Haly, Pirrus, Herminie, les Janissaires.
Dans une chambre.

PERSIDE, tirant sa flèche du sein.

Approche Soliman, viens cruel viens Perside

1650   Boire le sang d'Eraste et celui de Perside,

Le sang de mon époux ne te suffisait pas

Soûle-toi maintenant de ce sanglant repas,

Vois Tigre couronné vois l'effet de ta rage

Vois de tes cruautés le déplorable ouvrage,

1655   Telles sont tes amours, telles sont tes faveurs

Tels sont pour toi mes feux, et telles mes ferveurs.

C'en est fait, je me meurs, ma force est affaiblie

Et de mon triste corps mon âme se délie,

Reçois-la cher Eraste au partir de ces lieux

1660   Et prends....

SOLIMAN.

  Attends un peu, Perside, ouvre les yeux...

Diffères d'un moment ce trépas pitoyable

Et vois par ses remords expirer un coupable,

Vois quelle est sa douleur, quel est son repentir

Quels sont les rudes traits qu'ils lui font ressentir,

1665   Et si de ce tourment tu n'es pas satisfaite,

Vois lui souffrir pour toi le trépas qu'il souhaite,

Mais tu n'écoutes pas ni ma voix ni mon deuil,

Et ta haine te suit jusques dans le cercueil

N'importe, il te faut suivre et réparer mon crime,

1670   Non je ne te veux pas dérober ta victime ;

J'ai répandu ton sang celui de ton époux,

Il faut qu'ici le mien se répande pour vous

Conseillers inhumains, lâches monstres d'envie,

Vous qui fûtes toujours les bourreaux de ma vie,

1675   Ne laissez plus languir ce misérable corps,

Faites faites sur lui de plus justes efforts

Ravissez-lui le jour, avancez son supplice,

Et vos mains lui rendront un agréable office

Mais je l'attends en vain de votre lâcheté

1680   Ma douleur vous prévient en cette extrémité,

Ah ! son excès me tue, et je sens que j'expire,

Sujet infortuné de mon premier martyre

Vertueuse Herminie objet rare et charmant,

Que je devais traiter plus favorablement,

1685   Si quelque sentiment te reste dedans l'âme

Des premières ardeurs que t'inspira ma flamme,

Ne me refuse pas un rayon de pitié

Et souffre que je meure avec ton amitié

De cet unique espoir mon Esprit se console,

1690   Mais ma force me laisse, et mon âme s'envole.

HERMINIE.

Il n'est qu'évanoui portez le promptement

Dessus le premier lit de son appartement,

Le plus commodément et vos soins et votre aide

Donneront à ses sens un utile remède,

1695   Amour qui vois ici ce beau corps abattu

Ne crois pas qu'à tes traits il serve de Trophée,

Ici malgré la mort et ta flamme étouffée,

Triomphent seulement l'honneur et la vertu,

Ou s'il te reste encor quelque faible puissance

1700   Elle naîtra de ma constance.

Qui fera revivre tes feux

Favorise mon espérance.

Mais si tu réponds à mes voeux

Accorde à ma persévérance.

1705   Après tant de malheurs un succès plus heureux.

 


EXTRAIT DU PRIVILÈGE DU ROI.

Par grâce et privilège du Roi, donné à Paris le 16 Avril 1644. Signé Par le Roi, en son Conseil, DU PILLE. Il est permis à TOUSSAINT QUINET, Marchand Libraire à Paris, d'imprimer ou faire imprimer, vendre et distribuer une pièce de Théâtre intitulée, Perside ou la Suite de l'Ibrahim Bassa, Tragi-comédie, durant le temps et espace de cinq ans, à compter du jour qu'il sera achevé d'imprimer. Et défenses sont faites à tous Imprimeurs, Libraires et autres de contrefaire ladite pièce, n'y en vendre ou exposer en vente, à peine de trois mil livres d'amende, de tous ses dépens, dommages et intérêts, ainsi qu'il est plus amplement porté par lesdites Lettres, qui sont en vertu du présent Extrait, tenues pour bien et dûment signifiée, à ce qu'aucun n'en prétende cause d'ignorance.

Achevé d'imprimer pour la première fois le 24 Mai 1644. Les Exemplaires ont été fournis.

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