NOUVEAU PROLOGUE, ET NOUVEAUX DIVERTISSEMENTS

POUR LA COMÉDIE DE L'INCONNU

M. DC. XCVII, AVEC PRIVILÈGE DU ROI.

De Mr DANCOURT


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 28/03/2017 à 21:42:14.


ACTEURS

THALIE. Muse.

CRISPIN.

MADEMOISELLE MIMY.

MADEMOISELLE DESMARRES.

MONSIEUR PONTEUIL.

MONSIEUR SALLÉ.

LA COMTESSE.

OLIMPE, aimée du Chevalier.

LE MARQUIS, Amant de la Comtesse.

LE CHEVALIER, Amant d'Olimpe.

LE VICOMTE, Amant de la Comtesse.

LA MONTAGNE, Valet de Chambre du Marquis.

VIRGINIE, Suivante de la Comtesse.

MÉLISSE, Suivante d'Olimpe.

DEUX ENFANTS, représentants l'Amour et la Jeunesse.

CASCARET, Laquais de la Comtesse.

La Scène est dans le Château de la Comtesse.


PROLOGUE.

SCÈNE I.

THALIE, seule.

Quelle favorable puissance

A rétabli les agréments,

La pompe et la magnificence

D'un Théâtre que mon absence

5   Avait laissé sans ornements ?

Moi, qu'on nomme en tous lieux la divine Thalie ;

Moi, Muse de la Comédie,   [ 1 Muse : Chacune des neuf déesses qui présidaient, suivant les anciens, aux arts libéraux (on met une majuscule). Clio, Muse de l'histoire ; Calliope, Muse de l'éloquence et de la poésie héroïque ; Melpomène, Muse de la tragédie ; Thalie, Muse de la comédie ; Euterpe, Muse de la musique ; Érato, Muse de la poésie amoureuse ; Terpsichore, Muse de la danse ; Polymnie, Muse de la poésie lyrique ; Uranie, Muse de l'astronomie. [L]]

L'amour des plus rares esprits,

Je n'ai donc pu par leurs écrits

10   Soutenir l'honneur de la Scène ?

J'ai pris une inutile peine,

Malgré les efforts que j'ai faits,

On a déserté mes Palais :

Depuis un temps une juste colère

15   M'a fait abandonné ces lieux ;

Un retour de tendresse, un désir curieux,

De voir ce que sans moi l'on y peut encore faire

Me fait y reporter et mes pas et mes yeux :

Je reviens, je n'y vois rien qui ne doive plaire.

20   Une foule de connaisseurs,

Par le bon goût au spectacle appelée,

Me fait penser que l'une de mes S?urs

À ma place s'en est mêlée.

Se pourrait-il qu'à mon emploi

25   Elle réussit mieux que moi !

SCÈNE II.
Thalie, Crispin.

CRISPIN.

Dieu vous garde, Madame Thalie.

Hé ! Depuis quand à Paris de retour ?

Je vous croyais en Italie,

Où vous aviez dit-on, fixé votre séjour.

THALIE.

30   N'est-ce pas là Crispin qui me parle.

CRISPIN.

  Lui-même.

Crispin cadet, fils de Crispin l'aîné,

Sous une heureuse étoile né

S'il pouvait se flatter de la gloire suprême

D'être autant de vos favoris

35   Que feu son père en fut jadis ;

Car il en fut beaucoup, à ce que j'entends dire.

THALIE.

Je l'ai favorisé, j'ai connu les talents

Qu'il eût du Ciel pour faire rire,

Et pour plaire aux honnêtes gens :

40   Mais enfin depuis quelque temps,

En termes assez bons on m'a parlé des vôtres,

Et l'on m'en a tant dit?

CRISPIN.

À d'autres,

Comme toujours de la Profession

L'amour propre fut l'apanage,

45   Ne me louez qu'avec précaution,

Je n'ai que trop de pente à la présomption,

Ne m'en donnez pas davantage.

THALIE.

La louange n'est pas mon fort,

La raillerie est mon partage.

CRISPIN.

50   Fort bien, vous me raillez, je gage,

Et j'ai donné dedans. J'ai tort.

D'autres que moi?

THALIE.

Laissons cette matière,

Et me dites un peu ce que l'on fait ici.

CRISPIN.

On fait tout ce qu'on peut pour plaire,

55   Et l'on est fort content quand on a réussi.

THALIE.

Arrive-t-il souvent que l'on y réussisse ?

Et pendant mon absence?

CRISPIN.

On s'est passé de vous,

Et pour peu qu'on nous applaudisse,

Nous redoublons nos soins, enfin nous sommes tous

60   Fort contents de Paris, quand Paris l'est de nous.

THALIE.

De bons Acteurs la Troupe est-elle bien fournie ?

CRISPIN.

Troupe, Madame ! On dit à présent Compagnie.

Malepeste ! Sur un bon pied   [ 2 Malepeste : Espèce d'interjection qui exprime la surprise. [L]]

Nous avons mis la Comédie ;

65   Et si par quelque heureux génie

Le théâtre était appuyé?

Car voyez-vous, j'ai l'âme la plus ronde,

Et ne sais point faire le fin.

Vous nous voyez aujourd'hui bien du monde,

70   Nous n'aurons personne demain.

THALIE.

Comment donc ! Et qui peut produire

Chez vous cette inégalité ?

CRISPIN.

C'est que? Comprenez bien ce que je vais vous dire.

Une première fois par curiosité?

75   On vient voir en foule un ouvrage.

Quand? la première fois? on en est dégoûté,

On n'y revient pas davantage.

THALIE.

Cela se comprend aisément ;

Mais à qui d'une Pièce attribuer la chute ?

CRISPIN.

80   On en parle différemment.

L'Auteur aux Acteurs l'impute

Les Acteurs parlent autrement,

Le Parterre ordinairement

Est le Juge de la dispute ;

85   Et comme il juge sainement,

Il juge souverainement :

Ce qu'il a jugé s'exécute.

THALIE.

Vous avez de nouveaux Acteurs ?

CRISPIN.

Oh ! Beaucoup, presque autant que de nouveaux Auteurs.

90   Que l'un de nous quitte ou trépasse,

Il en viendra quatre à sa place.

THALIE.

Cela vous fait plaisir.

CRISPIN.

Le proverbe le dit,

Plus on est de fous, plus on rit.

THALIE.

Le proverbe est très véritable.

95   Mais, dites-moi de grâce, à ces Acteurs nouveaux

Le parterre est-il favorable ?

CRISPIN.

S'il ne leur était pas, ce serait bien le diable.

Nous n'avons presque plus de ces originaux,

Que vous aviez formés vous-même.

100   Grand changement d'un temps à l'autre y a ;

Et quand on n'a pas ce qu'on aime,

Il faut bien aimer ce qu'on a.

Nous nous formons sur le meilleur modèle.

À vous faire la cour tous ardents comme moi,

105   Nous avons tous le même zèle,

Pour réussir chacun dans son emploi.

THALIE.

Avec succès je crois que chacun s'en acquitte ;

Si par hasard la chose est autrement,

Le zèle tient lieu de mérite ;

110   Et le public qui de l'orgueil s'irrite,

Aux modernes Acteurs se prête bonnement ;

Quoi qu'il en soit, faites-les-moi connaître,

Je prétends les encourager ;

Et suivant ce qu'ils pourront être,

115   Je m'engage à les protéger.

CRISPIN.

N'est-ce point trop vous engager.

THALIE.

Non, qu'ils viennent.

CRISPIN.

Holà, Monsieur Dufort, la France ?

Voyez si ces Messieurs, ces Dames sont là-haut.

Une Muse de connaissance

120   Nous honore de sa présence ;

Qu'ils accourent tous au plutôt,

Lui faire la révérence.

En voici deux nouveaux, c'est Ponteuil et Sallé.

SCÈNE III.
Thalie,Crispin, et Plusieurs Acteurs et Actrices.

THALIE.

Melpomène ma s?ur m'en a déjà parlé.   [ 3 Melpomène : Muse de la tragédie.]

125   N'avez-vous pas le fils de la Thorillière ?   [ 4 La Thorillière (Pierre Le Noir de) : Excellent comédien qui avait débuté en 1684, et qui après avoir joué longtemps quelques rôles tragiques, et les Amants comiques, commença en 1693, après le mort de Raisin, à jouer ceux de valets, et les autres comiques que cet acteur remplissait de son vivant, et y excella. Après avoir fait beaucoup d'années l'agrément du théâtre, il mourut en 1731, âgé de soixante-quinze ans, et doyen des comédiens du Roi. [Leiris]]

CRISPIN.

Oui, dont vous aimiez tant le père.

THALIE.

De mes faveurs je l'ai toujours comblé,

Et sa famille aussi me sera toujours chère.

CRISPIN.

Tant mieux. La famille a peuplé,

130   En voici de la jeune espèce.

Vous aimiez fort aussi, dit-on, la Champmeslé ?   [ 5 Champmeslé (le demoiselle) : Cette illustre comédienne se nommait Marie DESMARES ; elle était petite-fille d'un président au parlement de Rouen, qui avait déshérité son fils, parce qu'il avait fait un mariage opposé à sa volonté : elle naquit dans cette ville en 1641, et débuta au théâtre du Marais en 1669. Elle avait épousé Champmélé, qu'elle suivit aux différents théâtres où il fut, et mourut au village d'Auteuil le 15 mai 1698, peu de temps après avoir quitté la scène. Elle avait joué sur trois théâtres, et a été célébrée par Despréaux, dans son épître à Racine, qui, dit-on en fut longtemps amoureux, et faisait exprès des rôles pour elle ; et par La Fontaine, dans les prologues de ses allégories de Belphégor et de Philémon. [Lziris]]

THALIE.

Assurément.

CRISPIN.

Hé bien, tenez, voilà sa nièce.

THALIE.

J'aime à voir dans cette jeunesse,

Des Acteurs que j'aimais avec tant de tendresse,

135   Le mérite renouvelé.

CRISPIN.

  Mesdames, voilà la déesse,

Par les faveurs de qui nos aïeux ont brillé.

MIMY.

À cet éclat, à cet air noble et tendre,

Je connais bien une Divinité :

Mais sans savoir son nom oserai-je prétendre

140   Qu'elle reçoive avec bonté

Les hommages qu'on vient lui rendre ?

THALIE.

Venez tous reconnaître en moi,

Une des Muses du Théâtre.

CRISPIN.

Allons gaiement, la Muse est gaillarde et folâtre

145   Et le Comique est son emploi.

Entrée des Acteurs et des Actrices qui viennent saluer Thalie.

THALIE.

Vos Acteurs, à ce que je vois,

Ont presque tous du talent pour la danse ?

CRISPIN.

Fi donc ! Vous vous moquez, je crois ?   [ 6 Fi : Exprime le blâme, le dédain, le mépris. [L]]

Ce n'est pas là danser, c'est marcher en cadence.

THALIE.

150   Quelqu'un de vous n'a-t-il pas de la voix ?

CRISPIN.

Pour chanter non. Il est vrai que parfois

Ils vous prennent un ton tendrement énergique,

Demi gaillard, demi tragique,

Une façon de réciter,

155   Qu'on prendrait pour de la Musique,

Quand le tour du Vers est Lyrique,

Ce diable de ton-là ne se peut éviter.

C'est un grand défaut au Comique.

THALIE.

Cette manière de récit

160   Sera pour moi toute nouvelle,

Et peut-être me plaira-t-elle ;

La nouveauté quelque fois réussit.

Messieurs, que l'on me fasse entendre

Ceux en qui ce défaut est le moins vicieux.

CRISPIN.

165   Allons, Monsieur Sallé, du grand, du beau, du tendre,

De l'enjoué, du sérieux,

Quelque chose qui touche l'âme.

C'est assurément lui, Madame,

À qui sans contredit ce défaut sied le mieux.

CHANSON DE Monsieur Sallé.

170   Sombre forêt, aimable solitude,

Votre ombre impénétrable à la clarté du jour,

Ne l'est pas à l'inquiétude

Que me cause un funeste amour.

De l'inhumaine que j'adore

175   L'image me suit en tous lieux,

Et le cruel Amour la présente à mes yeux

Plus belle qu'elle n'est encore.

THALIE.

Cet Acteur a la voix touchante,

Et je suis tout à fait contente

180   De cette sorte de récit.

CRISPIN.

Elle ne me plaît point, moi, je trouve qu'il chante?

Et cependant le public l'applaudit.

THALIE.

Vous pourriez, à ce qu'il me semble,

Réciter ainsi deux ensemble ?

CRISPIN.

185   Deux soit, n'allez pas jusqu'à trois ;

Car c'en serait trop à la fois.

Allons, Messieurs du Chromatique,

De l'enjouement avec du pathétique,

Et puis à peu près, là, sur le ton qu'ils prendront,

190   Pour ne pas rester à rien faire,

Les autres Acteurs marcheront,

Ou par-devant, ou par derrière,

Tantôt de biais, tantôt en rond.

CHANSON DE M. Sallé et Ponteuil.

Ô l'heureux jour !

195   Muse adorable :

Que ton retour

Nous est favorable !

Qu'il charme nos sens !

Vous qui de nos jeux innocents,

200   Faites un usage agréable,

Venez seconder nos désirs,

Venez partager nos plaisirs,

Approuvez nos efforts, approuvez notre zèle,

Et nous favorisez comme elle.

THALIE.

205   Vous récitez très galamment,

Et marchez tous légèrement.

J'approuve fort cette manière,

Et sans aucun secours d'une main étrangère,

Vous pourriez assez aisément

210   Mettre des Pièces d'agrément.

CRISPIN.

Des Pièces d'agrément sans Danse, sans Musique ?

Autant vaut fermer la Boutique.

MADEMOISELLE DESMARRES.

Pourquoi donc ? Nous venons de remettre Psyché,

Avec tout le succès qu'on s'en pouvait promettre.

CRISPIN.

215   Oui : mais au double il a fallu la mettre,

Et le Public s'en est presque fâché.

Demandez, demandez, hem?

MADEMOISELLE DESMARRES.

Malgré sa colère,

En foule il est venu la voir,

Et nous sortions bienheureux d'en avoir

220   Une qui pût autant lui plaire.

CRISPIN.

Où la prendre ? Où l'aller chercher ?

Si ce n'est par bonne fortune

Que Madame Thalie en indique quelqu'une,

Qui de loin seulement paraisse s'en approcher.

THALIE.

225   Je voudrais un sujet Comique,

Bien manié, bien entendu,

Et plus galant que magnifique.

CRISPIN.

Par de certains Auteurs il sera mal rendu,

Si vous ne les aidez de votre Rhétorique.

THALIE.

230   Je me souviens autrefois d'avoir vu

Réussir certain INCONNU :

Il ne serait pas mal je pense,

Après l'avoir si longtemps négligé,

D'essayer sans trop de dépense

235   Si le goût du Public ne serait point changé.

MADEMOISELLE DESMARRES.

Oui, l'Inconnu, la Pièce est toute préparée,

Et je crois que déjà les Rôles en sont sus.

CRISPIN.

Mais la Musique est égarée,

Les Airs et les Chansons ne se retrouvent plus.

MIMY.

240   Un de nos Musiciens en a fait de nouvelles,

Qui ne sont pas sans agrément ;

De ces sortes de bagatelles

Il s'acquitte assez galamment.

THALIE.

Je vous seconderai de toute ma puissance.

MADEMOISELLE DESMARRES.

245   Le conseil de la Muse assure le succès.

CRISPIN.

Elle ne nous a pas conseillé la dépense,

De crainte d'accident ne faisons pas grands frais.

Ne prendra-t-on que le prix ordinaire,

Ou le double, comme à Psyché ?

THALIE.

250   Non, le simple.

CRISPIN.

  Messieurs, la Muse aime à vous plaire !

En sa faveur on vous fait bon marché.

En sa faveur aussi? Voici ce qu'il faut faire.

Agréez nos efforts, louez, applaudissez,

Venez en foule, et souvent, c'est assez.

DIVERTISSEMENT ...

SCÈNE I.
La Comtesse, Olimpe, deux enfants représentants l'Amour et la Jeunesse, Virgine, Mélisse, Valet More.

L'AMOUR.

255   Vous voyez l'Amour et la Jeunesse

Qui viennent admirer la charmante Comtesse,

Et lui dire à l'envi, qu'être de ses plaisirs

Fait l'unique bonheur qui flatte leurs désirs.

LA COMTESSE.

Et qui les a conduits ?

VIRGINE.

Cet homme qui jargonne

260   Certains mots, qui ne sont entendus de personne ;

Et sont tous deux entrés, demandant à vous voir.

OLIMPE.

C'est encor l'Inconnu.

LA COMTESSE.

Nous allons le savoir.

L'AMOUR.

Nous n'avions pas besoin que l'on nous vînt conduire ;

Et d'eux-mêmes jusqu'à ce jour,

265   Jamais dans aucun lieu la Jeunesse et l'Amour

N'ont eu de peine à s'introduire.

OLIMPE.

L'aimable couple !

LA COMTESSE.

Il n'est rien de si beau.

OLIMPE.

De leur petite mascarade,

Le dessein est assez nouveau.

LA COMTESSE.

270   Il faut les écouter ; car je me persuade

Qu'ils nous vont de l'Amour faire un joli tableau.

DIALOGUE.
De l'Amour et de la Jeunesse.

LA JEUNESSE.

Quoique vous nous voyiez ensemble,

C'est assez rarement que nous sommes d'accord.

L'AMOUR.

Comme tout me cède, il me semble

275   Que me céder aussi ne vous ferait pas tort.

LA JEUNESSE.

Moi vous céder ! Et pourquoi, je vous prie ?

Si vous avez des charmes assez doux

Qui plaisent en coquetterie,

Je me fais aimer plus que vous.

280   Jamais je ne quitte personne,

Qu'on ne s'en fasse un dur tourment.

Hélas, dit-on, faut-il si promptement

Que la Jeunesse m'abandonne ?

Mais quand le noir chagrin de vos transports jaloux,

285   Force deux c?urs à la rupture,

On y trouve un repos si doux,

Qu'on vous laisse aller sans murmure ;

Et je ne sache que les fous,

Qui, mal guéris de leur blessure,

290   Veuillent renouer avec vous.

L'AMOUR.

Et quand on ne rompt point, est-il douceurs pareilles.

LA JEUNESSE.

C'est un miracle dont le bruit

Vient rarement à mes oreilles :

Mais regardons le dégoût qui le suit

295   Ce n'est pas comme la Jeunesse,

Qui se trouve aimable en tous temps.

Vous n'avez point d'agrément qui ne cesse,

Pour peu que vous alliez au-delà du Printemps.

Quand l'âge vient, la belle chose

300   Que les soupirs de deux amants barbons !

À quoi peuvent-ils être bons,

Qu'à plaindre leur métamorphose ?

Ce n'est plus en douceurs qu'ils passent tout le jour.

L'un dort tandis que l'autre gronde ;

305   Et jamais on ne vit au monde,

Rien de si sot qu'un vieil amour.

L'AMOUR.

De vos jeunes attraits vous faites bien la fière.

LA JEUNESSE.

On la ferait à moins. Partout je saute aux yeux,

On me nomme partout des beautés la première,

310   Et c'est en quoi sur vous je l'emporte encore mieux ;

Car enfin pour me vaincre employez ruse, adresse,

Cherchez artifice, détours,

Il n'est point de laide Jeunesse :

Mais il est de vilains Amours.

L'AMOUR.

315   Vous croyez que je me chagrine

De vous voir ravaler mes droits.

LA JEUNESSE.

Il n'est pas défendu de faire bonne mine,

Quoiqu'on enrage quelquefois.

L'AMOUR.

Vous n'êtes qu'un enfant, c'est ce qui vous rend vaine ;

320   Mais je me vengerai dans peu sur votre c?ur.

LA JEUNESSE.

Vos traits ne me font point de peur.

Mais finissons un discours qui vous gêne.

Fin du Dialogue.

SCÈNE III.

L'AMOUR.

Approchez, notre conducteur,

C'est à vous d'entrer sur la Scène.

Air Italien, chanté par un Indien qui a conduit l'Amour et la Jeunesse.

UN INDIEN.

325   Dalle sponde del mar

D'ove l'Aurora,

Nasce ad indorar

Odorosi Campi di Flora.

Vengo per mirar

330   La beltà che'l mondo adora.

Ad un ciglio

Fiammegiante

Ad un occhio

Fulminante

335   Nò, nò, nò,

Nò resister non si puo.

Venite amori,

In tutti i cuori

Spirate ardori.

OLIMPE.

340   En toute langue on vous dit des douceurs.

LA COMTESSE.

Ignorant qui me les adresse,

Ce sont d'assez vaines ardeurs.

Mais tâchons d'accorder l'Amour et la Jeunesse.

LA JEUNESSE.

Aucun de nous n'est d'humeur à céder.

L'AMOUR.

345   Il faut du moins nous accorder,

Pour louer dignement cette belle Comtesse.

LA JEUNESSE.

La louer, ce n'est point mon fait,

Je ne pourrais assez élever son mérite,

Et j'aime mieux en être quitte

350   Pour ma guirlande et ce bouquet.

Prenez, d'une Déesse il n'est rien qu'on refuse.

L'AMOUR.

Pour moi qui cherche à voir tous les c?urs sous mes lois,

Je sais comme il faut que j'en use,

Et veut mettre à ses pieds mon arc et mon carquois.

OLIMPE, reprenant le carquois de l'Amour, d'où elle tire un billet parmi les flèches.

355   Qu'il est bien fait ! Mais Dieux ! À l'aimable Comtesse.

Madame, c'est à vous que ce billet s'adresse.

LA COMTESSE.

Lisons.

OLIMPE.

De l'Inconnu j'admire le talent.

Tout ce qu'il fait enchante.

LA COMTESSE.

Il n'est rien plus galant.

Elle lit.

Quoique ma passion extrême

360   Me fasse un souverain bonheur

Du plaisir de vous dire à quel point je vous aime,

Permettez que l'Amour vous parle en ma faveur,

Avant que je parle moi-même.

J'ose attendre beaucoup d'un entretien si doux.

365   Hé ! Qui sait mieux que ce que je sens pour vous.

OLIMPE.

C'est s'exprimer avec tendresse.

LA COMTESSE.

On dit plus qu'on ne sent : mais je veux à mon tour

Faire un présent à la Jeunesse.

La Comtesse lui donne un diamant.

LA JEUNESSE.

J'accepte cette bague, attendant l'heureux jour

370   Où vous saurez pour qui je m'intéresse.

LA COMTESSE.

Je ne donne rien à l'Amour.

Il se vante, et je crains ses contes ordinaires.

L'AMOUR.

Par lui-même l'Amour trouve à se contenter ;

Et tant qu'il se fait écouter,

375   Il n'est pas mal dans ses affaires.

L'Amour et la Jeunesse s'en vont avec le Maure.

OLIMPE.

On les a bien instruits.

LA COMTESSE.

Tâche à les amuser.

Virgine, les enfants n'aiment point à se taire,

Et de notre Inconnu par eux?

VIRGINE.

Laissez-moi faire,

380   En badinant je les ferai jaser.

Fin du Divertissement du premier Acte.

DIVERTISSEMENT ...

SCÈNE I.
La Comtesse, Olimpe, Le Chevalier, Le Marquis, Virgine, Mélisse.

LE CHEVALIER.

Quoique j'ignore encor quel spectacle on apprête,

Je puis vous préparer à quelque grande fête,

Madame, dans ce bois j'ai vu des gens épars,

Qui pour vous la donner viennent de toutes parts.

385   Ils s'avancent vers vous.

LE MARQUIS.

  Vous devez les attendre,

Madame, et l'Inconnu ne saurait moins prétendre :

Il connaît mieux que moi ce que c'est qu'être Amant,

Partout il vous régale.

LA COMTESSE.

Et toujours galamment ;

Du moins j'ai tout sujet d'en être satisfaite.

LE MARQUIS.

390   Vous pouvez l'écouter, voici son Interprète.

SCÈNE II.
La Comtesse, Le Marquis, Le Chevalier, Olimpe, La Montagne représentant Comus, Virgine, Mélisse, Suite de Comus.

COMUS.

Madame, par hasard, si Comus est un Dieu

Qui soit de votre connaissance,

Vous le voyez en moi qui paraît en ce lieu

Pour vous jurer obéissance.

395   Je suis un grand Maître en Festins,

À les bien ordonner on connaît mon génie :

Et l'Amour, dont le goût fut toujours des plus fins,

Voulant en bonne compagnie

Vous donner un régal approchant des divins,

400   M'a fait Maître d'Hôtel de la Cérémonie.

C'est un Dieu quoique très petit,

À qui l'on peut céder sans honte.

Marchez sous sa conduite, et rendez-vous plus prompte

À faire tout ce qu'il vous dit,

405   Vous y trouverez votre compte.

LA COMTESSE.

Sur l'espérance des douceurs

Dont l'Amour doit combler nos c?urs,

Quand une fois il s'en empare,

Je suivrais volontiers ses pas :

410   Mais comme il est enfant, j'ai peur qu'il ne s'égare,

Et j'aime à ne me perdre pas.

COMUS.

Avancez, il est temps ; vite, que l'on commence.

Plusieurs Paysans apportent des corbeilles pleines de fruits.

LE CHEVALIER, à la Comtesse.

Tant de galanterie a droit de vous charmer,

Madame.

OLIMPE.

N'épargner ni peine ni dépense,

415   Pour fournir des plaisirs toujours en abondance,

C'est là ce qui s'appelle aimer.

COMUS.

Madame, il ne faut point différer davantage ;

Quand l'Amour, dont je prends ici les intérêts,

Par ce régal vous rend un tendre hommage,

420   Vous connaissez à quel usage

En sont destinés les apprêts.

LA COMTESSE.

Je ne veux pas les laisser inutiles,

Olimpe y prendra part ainsi que son Amant.

OLIMPE.

Volontiers. Les refus sont assez difficiles,

425   Quand on agit si galamment.

LA COMTESSE.

J'ai besoin d'une main, la vôtre est-elle prête,

Marquis ?

LE MARQUIS.

Vous vous moquez, je crois ?

LA COMTESSE.

Non, vous me conduirez.

LE MARQUIS.

Je renonce à la Fête,

Elle n'est pas faite pour moi.

LA COMTESSE.

430   Point d'excuse, point de défaite,

Je veux que vous veniez.

LE MARQUIS.

Hé ! Madame.

LA COMTESSE.

Hé ! Marquis,

Sans façon, croyez-moi, faites ce que je dis.

Vous vous montrez plus jaloux que vous n'êtes.

LE MARQUIS.

435   Justement.

LA COMTESSE.

  Je connais votre c?ur mieux que vous,

Et c'est si rarement que le trouble y peut naître?

LE MARQUIS.

Oui, Madame, j'ai tort de paraître jaloux,

Car je n'ai pas sujet de l'être.

Le Marquis sort.

SCÈNE III.
La Comtesse, Olimpe, Le Chevalier, Virgine, Mélisse, Comus, Suite de Comus.

OLIMPE.

On dirait qu'ils sont en courroux.

LA COMTESSE.

440   Il aura tout le loisir de s'en rendre le maître :

Cependant divertissons-nous.

COMUS.

Tandis que vous ferez une épreuve agréable

Des douceurs que ces fruits offrent aux curieux,

L'Amour qui m'emploie en ces lieux,

445   M'a fait chercher ce qu'il a cru capable

De pouvoir attacher vos yeux.

Allons, faites de votre mieux,

Et qu'à l'envie chacun de montre infatigable.

La Comtesse s'avance, avec Olimpe et le Chevalier, vers les corbeilles de fruits. Les Paysans et Paysannes dansent, pendant que la Comtesse et sa compagnie font collation.

MADEMOISELLE DESMARRES en Jardinière.

L'âme la plus fière

450   Aux traits des amours,

Follement espère

Résister toujours :

On fuit, on échappe

À leurs premiers coups ;

455   Si l'un ne nous frappe,

L'autre nous attrape :

Ces petits libertins sont tous

Tôt ou tard les maîtres de nous.

L'âme la plus fière

460   Aux traits des amours,

Follement espère

Résister toujours.

Aux c?urs sans défense

Leur empire est doux,

465   Trop de résistance

Souvent les offense.

Ces petits libertins sont tous,

Tôt ou tard les maîtres de nous.

L'âme la plus fière

470   Aux traits des amours,

Follement espère

Résister toujours.

MONSIEUR PONTEUIL en Jardinier.

S'il faut tôt ou tard que l'on aime,

Si les traits des amours ne peuvent se parer,

475   N'est-ce pas une erreur extrême

De s'obstiner à différer,

S'il faut tôt ou tard que l'on aime,

MONSIEUR SALLÉ en Jardinier.

Tous les moments que l'on diffère

Sans éteindre nos feux contraignent nos désirs,

480   L'amour est un mal nécessaire,

Et l'on dérobe à ses plaisirs

Tous les moments que l'on diffère

LA COMTESSE.

Leur danse, leur voix, tout m'enchante.

LE CHEVALIER.

On aurait peine à mieux chanter.

LA COMTESSE.

485   La beauté de la Fête a passé mon attente.

OLIMPE.

L'Inconnu l'ordonnant, aviez-vous à douter

Qu'elle ne fût toute galante ?

COMUS.

Hé bien, pour toucher votre c?ur

Comus a-t-il su satisfaire,

490   En Dieu d'importance et d'honneur,

À tout ce que l'Amour l'avait chargé de faire !

LA COMTESSE.

Comus peut s'assurer partout de son bonheur,

Si Comus s'en fait un de plaire.

Mais comme en terre quelquefois

495   La divinité s'humanise,

Le Dieu Comus pourrait m'apprendre à qui je dois

Le divertissement dont il me voit surprise.

COMUS.

C'est un secret qu'à conserver

Ma qualité de Dieu m'engage.

500   Et de ses soins l'Amour, qui veut vous éprouver,

Peut espérer quelque avantage,

Il m'attend dans le Ciel où je le vais trouver,

Employez-moi pour le message.

LA COMTESSE.

Je ne m'explique pas ainsi,

505   Je veux connaître avant qu'entrer en confidence.

COMUS.

Ma suite a disparue, et je suis seul ici.

Bonsoir : vivez en espérance

De sortir bientôt de souci.

LA COMTESSE.

Se taire, se cacher si longtemps quand on aime ?

VIRGINE.

510   J'avais cru par l'un d'eux en lui parlant tout bas,

Développer ce stratagème ;

Mais après quelques mots que peut-être moi-même

En les disant n'entendait pas,

Il a d'une vitesse extrême

515   Pour s'éloigner doublé le pas.

LA COMTESSE.

Pour moi, je ne sais plus qu'en dire.

OLIMPE.

Le temps éclaircira l'amour de l'Inconnu,

Un peu de patience.

LA COMTESSE.

Il faut tâcher d'en rire,

En attendant que ce temps soit venu.

Fin du Divertissement du second Acte.

DIVERTISSEMENT ...

SCÈNE I.
La Comtesse, Olimpe, Le Marquis, Le Chevalier, Virgine, La Montagne représentant un bohémien, Troupe de bohémiens.

Ils entrent tous au bruit des Castagnettes et des Tambours de Biscaye.

LA COMTESSE.

520   Pour des bohémiens, cet équipage est beau.

VIRGINE.

On les a rencontrés qui venaient au Château.

LA COMTESSE.

Rien n'est si propre qu'eux.

LE CHEVALIER.

La bande est fort complète.

OLIMPE.

Elle vaut bien la voir.

LA COMTESSE.

525   J'en suis très satisfaite.

LA MONTAGNE.

Nous ne faisons qu'arriver de Paris,

Où pour avoir dit des nouvelles

Assez agréables aux Belles,

On nous a fait présent de ces riches habits :

530   Mais rien n'approche là de ce qu'on voit paraître,

Où vos divins attraits cessent d'être cachés.

Comme de tous les c?urs leur éclat se rend maître,

Souffrez qu'en l'admirant, nous vous fassions connaître

Combien nous en sommes touchés.

Toute la troupe de Bohémiens donne des marques d'admiration, par une figure qu'elle fait en regardant la Comtesse.

LA COMTESSE.

535   La figure est galante.

OLIMPE.

  Et fort bien ordonnée,

Partout où vous irez, le prix vous est certain.

Mais voyez cette belle main,

Et nous dites à qui l'Amour l'a destinée.

LA COMTESSE, donnant la main.

Puisque vous le voulez, il faut y consentir.

LA MONTAGNE.

540   Comme nous sommes gens de qui la connaissance

Sut toujours de l'erreur se garantir,

C'est sur nous seuls qu'on doit prendre assurance,

Les autres ne font que mentir.

Dans vos plus grands projets vous serez traversée ;

545   Mais en vain contre vous la brigue emploiera tout,

Vous aurez le plaisir de la voir renversée,

Et d'en venir toujours à bout.

Vous avez quelquefois de flatteuses manières,

Qui seraient pour l'espoir un motif bien pressant,

550   Si pour les balancer vous n'en aviez de fières,

Qui le font mourir en naissant.

Cette ligne qui croise avec celle de vie,

Marque pour votre gloire un murmure fatal ;

Sur des traits ressemblants on en parlera mal,

555   Et vous aurez une copie

Qui vous fera croire l'original.

D'un honneur ennemi de la Cérémonie,

N'en prenez pas trop de chagrin ;

Si notre gaillarde figure,

560   Contre vous quelque temps cause un fâcheux murmure,

Un tour de ville y mettra fin,

Et vous rirez de l'aventure.

Votre c?ur est brigué par quantité d'amants ;

Mais le premier de tous pourrait s'en rendre maître,

565   Si le dernier, sans se faire connaître,

Ne vous inspirait pas de tendres sentiments :

Cependant vous aurez beau à faire,

Même prix, même gloire est acquise à leurs feux,

Vous les épouserez tous deux,

570   C'est du destin, un décret nécessaire.

LA COMTESSE.

Tous deux ?

OLIMPE.

Si pour constant ce décret est tenu,

Madame, du Marquis nous demandons la vie,

Il vous a le premier servie :

Quand vous serez veuve de l'Inconnu,

575   Vous pourrez l'épouser, s'il vous en prend envie.

LE MARQUIS.

Non, non, je prends sur moi de démentir

La nécessité du veuvage.

LA COMTESSE.

Laissons-là tout ce badinage,

Et songeons à nous divertir,

580   Point de mort, ni de mariage.

LE CHEVALIER.

Leur rapport ne peut rien que sur les scrupuleux,

Qui s'en font un fâcheux augure.

OLIMPE.

Et ces enfants qu'ils mènent avec eux

Disent-ils la bonne aventure.

PETIT BOHÉMIEN.

585   Croyez-vous qu'on nous mène en vain ?

Si vous voulez, je vous dirai la vôtre.

OLIMPE.

Je vous écouterai plus volontiers qu'un autre,

Venez, j'abandonne ma main.

PETIT BOHÉMIEN.

Pour découvrir plus à mon aise

590   Ce que j'y vois de plus caché,

Avant toute autre chose, il faut que je la baise :

C'est-là ce que je mets toujours à mon marché.

OLIMPE.

Il peut garder son privilège,

Sans qu'on songe à le contester.

PETIT BOHÉMIEN.

595   Il est doux de vous en conter :

Mais il faut se garder du piège ;

Vous êtes fine, fine, et vous ne dites pas

Tout ce que vous avez dans l'âme.

Un amant déclaré brûle pour vos appas :

600   Mais comme un autre en secret vous enflamme,

De ce premier, ma bonne Dame,

Vous avez peine à faire cas.

LE CHEVALIER.

Vous le voyez, Madame, un enfant vous accuse,

Condamnez mon jaloux dépit.

OLIMPE.

605   À faire un conte en l'air, l'âge lui sert d'excuse,

Il parle comme il peut, sans savoir ce qu'il dit.

LA COMTESSE.

Chevalier, les jaloux souvent se font haïr.

Finissons, et prions quelqu'une de la bande,

Puisque nous avons le loisir

610   De danser une sarabande.

LA BOHÉMIENNE.

La belle Comtesse commande,

Nous faisons gloire d'obéir.

On danse.

MADEMOISELLE DESMARRES, en Bohémienne, chante.

Un Inconnu pour vos charmes soupire.

Son sort égalerait celui des Dieux,

615   S'il pouvait lire

Dans vos beaux yeux,

Qu'avec plaisir vous souffrez en ces lieux,

Les soins qu'il prend de vous le faire dire.

Sur son destin, que faut-il qu'il apprenne ?

620   D'un tendre aveu soulagera le souci

D'un c?ur en peine

D'être éclairci,

Nous disons la bonne aventure ici,

Ne pourrons-nous l'instruire de la sienne.

625   Monsieur Ponteuil en Bohémien.

Belles, qui voulez apprendre

Quelle fortune vous aurez,

Ne pouvez-vous pas prétendre

À celle que vous voudrez ?

630   Il est un sort qui de vous doit dépendre ;

D'heureux destins

Sont en vos mains,

C'est à vous de les faire, à nous de les attendre.

LA COMTESSE.

J'admire également et la voix et la danse,

635   Il n'est rien, dont par là, vous ne veniez à bout,

Et vous méritez tous, que pour reconnaissance?

LA BOHÉMIENNE.

Vous avoir divertie, est une récompense,

Qui nous doit tenir lieu de tout.

LA COMTESSE.

Mais je veux qu'un présent?

LA BOHÉMIENNE.

Non, Madame, de grâce,

640   Réservez vos présents, et nous laissez aller.

OLIMPE.

Ils sortent.

LA COMTESSE.

Suivez-les, Virgine, et que l'on fasse

Tout ce qui se pourra pour les bien régaler.

Fin du Divertissement du troisième Acte.

DIVERTISSEMENT ...

SCÈNE I.
La Comtesse, Olimpe, Le Vicomte, Le Marquis, Le Chevalier, La Montagne représentant un bohémien, Troupe de bohémiens, Virgine, Cascaret.

CASCARET.

Madame?

LA COMTESSE.

Que veut-on ?

CASCARET.

Un Monsieur vous demande.

LA COMTESSE.

Voyez qui c'est, Virgine, et l'amenez ici.

VIRGINE.

645   Je n'irai pas bien loin, Madame, le voici.

La Montagne représentant un Comédien.

Ayant plus d'une fois eu l'honneur de paraître

Devant leurs Majestés, je croirais mal connaître

Ce que l'on doit, Madame, à votre qualité,

650   Si m'étant pour ce soir dans le Bourg arrêté?

Je ne vous venais pas faire la révérence.

LA COMTESSE.

Je suis fort obligée à votre complaisance ;

Mais ne sachant à qui?

LE COMÉDIEN.

Je suis Comédien,

Madame.

LE VICOMTE, l'embrassant.

Ah, serviteur. Ne vous manque-t-il rien,

655   Pour nous pouvoir ici donner la Comédie ?

LE COMÉDIEN.

Non, Monsieur.

LE VICOMTE.

Il faudrait quelque Pièce applaudie,

Où l'emploi des Acteurs répondit?

LE COMÉDIEN.

Laissez-nous

Le soin de la choisir.

LE VICOMTE.

Et Circé, l'avez-vous ?

OLIMPE.

Nous, Circé ? Non, Monsieur, Paris seul est capable?

LE VICOMTE.

660   Les singes m'y charmaient, leur scène est admirable.

OLIMPE.

C'est là le bel endroit.

LE VICOMTE.

Il plaît à bien des gens.

LA COMTESSE, au Comédien.

Et comment jouerez-vous ?

LE VICOMTE.

Avec des Paravents.

LE COMÉDIEN.

Un moment suffira pour dresser un Théâtre.

OLIMPE.

La Comédie enchante, et j'en suis idolâtre.

LE VICOMTE.

665   J'en voudrais retrancher ces grandes passions,

On y pleure, et je hais les lamentations?

OLIMPE.

Vous êtes gai.

LE VICOMTE.

Jamais aucun chagrin en tête,

Je ris toujours.

LE COMÉDIEN.

Tandis que la Troupe s'apprête,

Nous avons parmi nous des voix dont on fait cas,

670   Vous plaît-il les ouïr ?

LA COMTESSE.

  Qui ne le voudrait pas ?

LE VICOMTE.

Ce début de chanteurs servira de prologue.

LA COMTESSE, aux Acteurs Musiciens.

Avancez. Vous allez entendre un Dialogue,

Dont j'ai vu jusqu'ici tout le monde charmé.

LE VICOMTE.

Voyons ce Dialogue.

LE COMÉDIEN.

Il est fort estimé.

DIALOGUE.
Chanté par Monsieur et Mademoiselle Sallé, vêtus en Berger et en Bergère, sous le nom d'Alcidon et d'Aminte.

AMINTE.

675   Berger, vous savez le mystère

Que je brûle de découvrir.

Un Inconnu cherche à me plaire ;

Des feux cachés ne peuvent m'attendrir ;

Ou qu'il cesse de se taire,

680   Ou qu'il songe à se guérir.

ALCIDON.

Vous aimez à voir souffrir,

Il n'est point de Bergère

Plus cruelle et plus fière.

Qu'à vos yeux l'Inconnu s'ose offrir,

685   Vous le trouverez téméraire,

Et vous le laisserez mourir.

AMINTE.

Ou qu'il cesse de se taire,

Ou qu'il songe à se guérir.

ALCIDON.

L'Amour est un Dieu charmant,

690   Qui pour plaire n'a qu'à paraître ;

Mais il s'offre à vous vainement,

Dans votre c?ur sa flamme ne peut naître,

Si sous un long déguisement

Un Inconnu cherche à s'en rendre maître.

695   Pourquoi chercher à connaître l'Amant,

Quand l'Amour est un Dieu qu'on ne veut pas connaître ?

AMINTE.

Pour un invisible

Quel c?ur est sensible ?

Il soupire inutilement.

700   Pour un invisible

Quel c?ur est sensible ?

Prend-on de l'amour sans connaître l'amant ?

ALCIDON.

D'un doux sourire,

D'un tendre espoir

705   Flattez son martyre,

Vous allez voir

Qu'il brûle de dire

Ce secret qu'il fait tant valoir.

AMINTE.

Ah ! S'il brûle de m'en instruire,

710   Adieu, Berger, adieu, je n'en veux rien savoir.

Fin du Dialogue.

OLIMPE.

Madame, après cela que l'Inconnu hasarde

De se faire connaître.

LE VICOMTE.

Oh, vraiment, il n'a garde,

Mais aux airs sérieux, je prends peu de plaisir.

LE COMÉDIEN.

Ils en savent de gais, vous n'avez qu'à choisir.

Air chanté par MADEMOISELLE SALLÉ.

715   Profitons des plaisirs

Que l'Amour nous présente.

De ses tendres désirs

Il n'est point d'âme exempte.

La moins diligente

720   Perd le meilleur temps ;

Et telle est prude à quinze ans,

Qui devient coquette à trente.

Air chanté par MONSIEUR SALLÉ.

On ne saurait être heureux,

Si l'on n'a pas l'art de plaire,

725   Si l'on n'est pas amoureux,

On ne saurait être heureux,

Sans amour on ne plaît guère.

On ne saurait être heureux,

Si l'on n'a pas l'art de plaire,

730   L'on ne saurait être heureux,

Si l'on n'est pas amoureux,

LE VICOMTE.

Morbleu que je le suis !

OLIMPE.

La Chanson est jolie :

Mais en chantant toujours le Théâtre s'oublie.

LE COMÉDIEN.

J'en aurai soin.

LE VICOMTE.

Allons-y faire travailler,

735   Et leur choisir un lieu commode à s'habiller.

Fin du Divertissement du quatrième Acte.

DIVERTISSEMENT ...

SCÈNE I.
La Comtesse, Le Marquis, Le Chevalier, Le Vicomte, Virgine, La Montagne.

LE VICOMTE.

Madame.

LA COMTESSE.

Quoi, déjà de retour ?

LE VICOMTE.

Ah ma foi

Nous allons bien ici nous divertir.

LA COMTESSE.

De quoi ?

LE VICOMTE.

Hé ! Cela vaudrait mieux que votre Comédie,

Pour moi je n'ai rien vu de plus gai de ma vie,

740   Et vous en ferez cas sans doute à votre tour.

J'ai pris, en vous quittant, mon chemin par le bourg,

À dessein d'obliger notre troupe obstinée,

À nous tenir ce soir la parole donnée :

Mais à peine ai-je fait vingt pas, que j'ai trouvé

745   De quoi recevoir tous un plaisir achevé.

Une noce morbleu ; mais noce de village,

Plaisante au dernier point par chaque personnage ;

Et j'ai si bien prêché, qu'elle vient sur mes pas.

Que vous rirez voyant ce grotesque fracas !

LA MONTAGNE, s'en allant.

750   Il est de notre cru, nous y ferons figure.

LE VICOMTE.

Ah morbleu, que ne puis-je en faire la peinture !   [ 7 Morbleu : Sorte de jurement en usage même parmi les gens de bon ton. [L]]

Vous en ririez d'avance, et diriez comme moi,

Que tout cet attirail est un plaisir de Roi.

Entre autres l'on y voit, outre la mariée,

755   Qui suit en bel arroi la troupe conviée,   [ 8 Arroi : Appareil, train, équipage. [L]]

Un ramas d'animaux, qui des plus sottes gens

En différente espèce offre le passe-temps.

Un Suisse, un vieux bourgeois, des clercs, des villageoises,

Des grisettes, un page, et de riches Bourgeoises,   [ 9 Grisette : Femme ou fille jeune vêtue de gris. On le dit par mépris de toutes celles qui sont de basse condition, de quelque étoffe qu'elles soient vêtues. [F]]

760   Et deux badauds, dont l'un est aussi sot, et plus,

Que ne fut en son temps Thomas Diafoirus.

Ah, qu'en guerre un parti ferait là de ravages !

Ma foi les beaux habits resteraient pour les gages.

LA COMTESSE.

L'assemblée est risible, et c'est un raccourci?

LE VICOMTE.

765   Vous en aurez la vue en demeurant ici.

Si par quelque accident la noce n'est troublée,

J'ai fait de cet endroit le lieu de l'assemblée.

OLIMPE.

Ah, Madame, voyons.

LA COMTESSE.

Hé bien voyons.

LE MARQUIS.

Comment ?

Parlez-vous tout de bon, Madame ?

LA COMTESSE.

Assurément.

LE MARQUIS.

770   La cohue, une noce aurait de quoi vous plaire ?

LA COMTESSE.

Oui.

LE MARQUIS.

Vous n'y songez pas.

LA COMTESSE.

Non ? À votre ordinaire

Vous êtes complaisant.

LE MARQUIS.

Je ne m'oppose à rien ;

Mais tant de sottes gens vous ennuieront.

LA COMTESSE.

Hé bien,

Je veux me divertir à m'ennuyer.

OLIMPE.

Courage,

775   Tenez ferme.

LE VICOMTE.

  Faut-il consulter davantage ?

Vous diriez qu'il s'agit de donner un assaut.

LA COMTESSE.

C'est que le Marquis sait?

LE MARQUIS.

Je sais ce qu'il vous faut.

LA COMTESSE.

Mais enfin je le veux.

LE MARQUIS.

Je n'ai plus rien à dire.

LE VICOMTE.

Voici toute la bande, apprêtez-vous à rire.

La noce entre. La Comtesse, le Marquis, etc. s'assoient sur un banc à un côté du Théâtre ; et pendant que les violons jouent la Marche, tous les gens de la noce, deux à deux, font la révérence à la Comtesse en passant devant elle, et se vont ranger au fond du théâtre.

VIRGINIE, après qu'ils sont rangés au fond du théâtre, dit.

780   Ah, que la mariée est drôle !

LE VICOMTE.

  Dame, c'est

La perle du pays.

OLIMPE.

Et ce pauvre benêt   [ 10 Benêt : Idiot, niais, nigaud, qui n'a point vu le monde. [T]]

Que je vois auprès d'elle, est-ce l'époux ?

LE VICOMTE.

Lui-même.

Sa figure allongée est d'un vrai Nicodème.   [ 11 Nicomède : Nom propre devenu nom commun pour signifier, dans le langage populaire, un homme simple et borné, un niais. [L]]

OLIMPE, riant.

Ah !

LE VICOMTE.

Savez-vous à quoi je le trouverais bon ?

785   À faire de sa tête un boulet de canon.

Qu'il ferait beau la voir rebondir en l'air !

LE MARQUIS.

Je gage

Que vous vous ennuyez.

LA COMTESSE.

Vous ne seriez pas sage,

De hasarder beaucoup, vous perdriez.

LE MARQUIS.

Vos yeux

Font voir?

LA COMTESSE.

Qu'on aurait peine à se divertir mieux.

790   Voyons, à cela près, ce qui suit.

LA MONTAGNE, représentant Gros-Jean.

  Ça morguenne,   [ 12 Mordienne : ou morguenne. Sorte de juron. [L]]

Dansons de la gaillarde, et que l'on se démène.   [ 13 Gaillarde : Nom d'une ancienne danse française. Le pas de danse qu'on nomme pas de gaillarde, est composé d'un assemblé, d'un pas marché et d'un pas tombé. [L]]

PIERRETTE.

C'est parler de raison? Je vas pour commencer

Prendre un de ces Monsieux, et le faire danser.

Vous plaît-il?

En faisant la révérence au Marquis.

LE MARQUIS.

Non, jamais je ne danse.

GROS-JEAN.

Parrette,

795   Laisse-le là ; morgué ce n'est pas comme on traite.

PIERRETTE.

Parce qu'il est tout d'or, il fait bien le Signeur :

Oh si je sommes pauvres, au moins j'ons de l'honneur,

Et je craignons rian.

LE VICOMTE.

Je vais prendre sa place,

C'est qu'il a du chagrin. Attendant qu'il se passe,

800   Voyons ce qu'à la danse un gentilhomme vaut.

Après avoir dansé.

Hé bien ! N'est-ce pas trémousser comme il faut ?   [ 14 Bourrée : Est aussi une espèce de danse composée de trois pas joints ensemble avec deux mouvements, et commence par une noire en levant. Le premier couplet contient deux fois quatre mesures, et le second deux fois huit. Elle est composée d'un balancement et d'un coupé. [L]]

J'en fais partout de même. À vous la mariée.

Il redanse la même Bourrée.

Elle est jolie. Un air, la taille déliée.

Allons, courage, ferme, à la recharge, bon.

805   Voilà s'en acquitter de la belle façon,

Je l'aime ; elle a les yeux tournés d'une manière?

LA MARIÉE.

Hé, Monsieur.

LE VICOMTE.

Voulez-vous être ma vivandière,   [ 15 Vivandier : Marchand qui suit l'armée, ou la Cour, pour y vendre des vivres, et autres nécessités. Il est défendu sur grosses peines, de faire aucun dommage aux Vivandiers. [F]]

Si je vais à l'armée ? Ah, morbleu, je prétends

Vous faire vivre en Reine, et bien passer le temps.

810   Qu'en dites-vous ?

LA MARIÉE.

  Oh rien ! Quand j'en serais bien aise,

Colin ne voudrait pas.

LE VICOMTE.

Ah ! Qu'il ne lui déplaise,

Serviteur à Colin. Hé ! Ne dans-t-il pas !

Monsieur Colin, allons ; debout et haut les bras.

À moins qu'un marié ne soit d'humeur gaillarde,

815   J'en dis fi.

GROS-JEAN.

Vas danser, Colin.

COLIN.

  Oh ! Je n'ai garde.

LE VICOMTE.

Pourquoi ?

COLIN.

Je sis honteux devant les grandes gens,

Ils se gobargeriont.   [ 16 Gobarger : ou Goberger ; Se moquer, ou se réjouir. Il est populaire dans les deux sens. [FC]]

GROS-JEAN.

Tatigué, tu te rends   [ 17 Tatigué : ou Tétigué. Altération de tête-dieu dans la bouche des paysans des anciennes comédies. [L]]

Honteux ! Les grandes gens sont tout comme je somme,

Bâtis de chair et d'os, et tu fais si bien comme?

COLIN.

820   S'il en faut débacler. Hé ! Va-t'en danser, toi.   [ 18 Débacler : Se dit aussi de plusieurs personnes ou Marchands qui déménagent, qui ôtent leurs meubles et leurs marchandises en même temps.]

Madame voudra bien.

DORIMÈNE.

Ah ! S'il ne tient qu'à moi,

Volontiers.

GROS-JEAN.

Hé bian donc, pis que n'an m'y condamne,

Dansons. Brimbalez-nous queuque bonne Pavane.

Il danse.

LE VICOMTE.

Fort bien. Le volte face, et les jambes en l'air.

825   Ferme en avant, jamais il ne faut reculer.

Quel compère ! Ah, parbleu ! L'on ne peut mieux l'entendre.

Voyons ce grand nigaud.

VIGNOLET, en Thomas Diafoirus.

Vous venez donc me prendre,   [ 19 Diafoirus, Thomas : Personnage du Malade imaginaire de Molière.]

Ça m'est beaucoup d'honneur, mais je suis en souci

Comme sans cheminée on peut danser ici :

830   Mais n'importe. Attendez. Au lieu d'une Courante,

Où je suis neuf encor, voulez-vous que je chante ?

Je sais bien mieux chanter que je ne danse.

DORIMÈNE.

Ah ! Bon.

Sans voir la cheminée on peut prendre son ton.

VIGNOLET, chante.

Si Claudine,

835   Ma voisine,

S'imagine

Sur ma mine,

Que je ne suis bon à rien,

Qu'en cachette

840   La follette

Me permette

La fleurette   [ 20 Fleurette : Diminutif. Petite fleur. Se dit au figuré de certains petits ornements du langage, ou des galanteries, et des termes doucereux dont on se sert ordinairement pour cajoler les femmes. [T]]

Elle s'en trouvera bien.

LE VICOMTE.

La galante chanson !

VIGNOLET.

845   C'est sur moi qu'on l'a faite.

COLIN.

Hé, Thomas, Grand François, Dubois, Lubin, Paquete,

Morgué, je vais danser d'ici jusqu'à demain.

Est-ce que je dormons ? Pis qu'on m'a mis en train,

Excusez si j'osons?

Il fait la révérence à la Comtesse.

LA COMTESSE.

Vous voulez que je danse ?

LE MARQUIS.

850   Allez, Madame, allez faire la révérence,

Danser une pavane avec Monsieur Colin.

LA COMTESSE.

Quand je la danserais, le grand malheur !

LE MARQUIS.

Enfin,

Vous faites vos plaisirs d'une noce.

COLIN.

Oh jarnie,   [ 21 Jarni : ou Jarnidieu. Sorte de jurement. Les paysans de la comédie disent jarnigoi, jarnigué, jarniguienne, jerniguienne. Corruption de je renie Dieu. [L]]

Pis qu'an est si longtemps sur la çarimonie,

855   Je vais danser tout seul. Du plus gaillard, allons.

Il danse.

LE VICOMTE.

Peste, par haut voilà s'escrimer des talons !   [ 22 Escrimer : S'exercer, se battre avec des fleurets. Il signifie aussi figurément, Disputer l'un contre l'autre sur quelque matière d'érudition, de science. [Ac 1762]]

COLIN.

À votre avis ?

LE VICOMTE.

Il est très souple, sur mon âme.

Vous avez bien choisi, la mariée.

OLIMPE.

Oh dame,

Quoique nés dans les champs, j'ons appris les cinq pas,

860   Et j'ons des qualités que bian d'autres n'ont pas.

LE VICOMTE.

Qu'en dites-vous ?

OLIMPE.

Pour moi j'en suis très satisfaite.

LE VICOMTE.

Mais à quoi rêvez-vous, aimable friponnette ?

LUBINE.

Tout doux, Monsieur, tout doux.

LE VICOMTE.

Quittez le sérieux,

Ma belle, et comme moi prenez un air joyeux ;

865   Je veux vous mettre en train.

LUBINE.

  Hé dame, est-ce pour rire,

Monsieur ?

LE VICOMTE.

Non, vous avez et beau faire et beau dire,

Je vous déroberai, deux baisers seulement.

LUBINE.

Nannin, nannin. Queu patineux ! Vraiment   [ 24 Patineur : ou Patineux en jargon. Celui qui prend et manie les mains et les bras d'une femme. [Ac 1762]]  [ 23 Nannin : Déformation de nenni. Particule dont on se sert pour répondre négativement à une interrogation expresse ou sous-entendue.]

Vous êtes tout drôle. Ah !

LE VICOMTE.

Tout cela bagatelle,

870   Je les aurai, parbleu. La petite cruelle !

LUBINE, chante.

Ne fripez pas mon bavolet,

C'est aujordy Dimanche,

Je vous le dis tout net,

J'ai des éplingues sur ma manche,

875   Ma main pèse autant qu'alle est blanche,

Et vous gagneriais un soufflet.

Ne fripez pas mon bavolet,

C'est aujordy Dimanche.

Attendez à demain que je vase à la Ville,

880   J'aurai mes vieux habits ;

Et les Lundis

Je ne sis pas si difficile ;

Mais à présent

Tout franc

885   Si vous faites l'impertinent,

Si vous gâtez mon linge blanc,

Je vous battrai comme il faut de la hâte,

Je vous battrai,

Pincerai,

890   Piquerai,

Je vous mordrai,

Grugerai,

Pillerai,

Menu, menu, menu comme la chair en pâte ;

895   Hon, voyez-vous, j'avons un tarrible tâte,   [ 25 Hon : Cri de mécontentement. [L]]

Que je cachons sous notre bonnet.

Ne fripez pas mon bavolet,

C'est aujordy Dimanche.

OLIMPE.

Et ce bon Gentilhomme ?

LE VICOMTE.

Il a vécu, Madame.

MONSIEUR DE SOTTENVILLE.

900   J'ai bien valu mon prix autrefois, sur mon âme.

Il chante.

J'étais jeune Coq autrefois,

Et mon chant réveillait les plus sages Poulettes ;

J'ai vieilli depuis, et ma voix

Endort même les plus Coquettes.

Toutes les personnes de la Noce dansent un branle, et Monsieur Sallé chante.

MONSIEUR SALLÉ, chante.

905   À la santé de Colin,

L'heureux mari de Colette ;

Outre qu'il est mon voisin,

C'est qu'il aime le vin,

C'est qu'il aime le vin.

910   Sa femme aime peu la diète.

Fessons notre vin,   [ 26 Fesser : Frapper sur les fesses avec des verges ou avec la main. Fig. Faire vite, locution qui vient de ce qu'on traite la chose qu'on fait ainsi comme le petit garçon qu'on fouette. Fesser son vin, boire beaucoup. [L]]

Buvons à Colette,

Fessons notre vin,

Buvons à Colin.

915   Vive Colette et Colin,

Et les enfants qu'ils vont faire.

Comme je suis bon voisin,

J'en serai le Parrain,

J'en serai le Parrain.

920   Colin prendra bien l'affaire.

S'il n'est pas certain

D'en être le père,

Il sera certain

D'avoir bon voisin.

Les Violons continuent de jouer le même Branle, et les gens de la noce se retirent en dansant.

LA COMTESSE.

925   En vérité, Marquis, ils m'ont bien divertie.

LE VICOMTE, arrêtant Gros-Jean.

Un mot, mon cher, ô çà, parlons sans raillerie.

GROS-JEAN, voulant s'échapper.

Morgué, laissez-moi là.

LE VICOMTE, lui ôtant sa fausse barbe.

Non, non, restez ici.

Voilà le Pèlerin qui nous met en souci.

LA COMTESSE.

L'Inconnu ?

LE VICOMTE.

Le Grosset.   [ 27 Grosset : Un peu gros. [L]]

LE CHEVALIER.

Quand il a fait son rôle,

930   Le Vicomte d'abord a remis sa parole.

OLIMPE.

Ce n'est point l'Inconnu.

LE VICOMTE.

Ce l'est assurément,

Madame. Parlez donc, Sieur Grosset, autrement.

Vous saurez ce que c'est qu'un Vicomte en colère.

LA MONTAGNE.

Mais quoi?

LE CHEVALIER.

Sur ce sujet, il faut nous satisfaire,

935   Et de force ou de gré nous prétendons savoir?

LA MONTAGNE.

Regardez ce portrait, vous saurez mon pouvoir,

Et quel est l'Inconnu.

OLIMPE, à la Comtesse.

Si rien ne le déguise,

Vous y verrez des traits? Vus en êtes surprise ?

Hé bien, a-t-il l'air bon ; qu'en dites-vous ?

LA COMTESSE.

Je dis?

940   Voyez.

LE CHEVALIER, regardant le portrait.

C'est le Marquis.

OLIMPE.

  Le Marquis !

LE VICOMTE.

Le Marquis !

OLIMPE.

Juste Ciel !

LA COMTESSE, au Marquis.

Quoi, c'est vous dont l'adresse cachée

Cherchait à m'engager ?

LE MARQUIS.

En êtes-vous fâchée ?

Les soins de l'Inconnu pourront-ils vous toucher,

LA COMTESSE.

945   Qui l'aurait cru, qu'en vous il l'eût fallu chercher ?

LE MARQUIS.

Non, ne m'en croyez pas : mais, aimable Comtesse,

Croyez-en ce présent que m'a fait la Jeunesse.

LA COMTESSE.

C'est là mon diamant. Vous étiez destiné

À recevoir enfin la main qui l'a donné ;

950   Il est juste, et j'en fais le prix de votre flamme.

LE MARQUIS.

Ô bonheur, qui remplit tous mes v?ux ! Mais, Madame,

Vous souvenez-vous?

OLIMPE.

Oui, je ne puis oublier

Que je vous ai promis d'aimer le Chevalier ;

Vous avez de l'honneur, c'est assez vous en dire.

LE CHEVALIER.

955   Doux et charmant aveu, qui finit mon martyre ?

Madame, je puis donc prétendre à votre foi ?

OLIMPE.

Si ma mère y consent, je vous réponds de moi.

LE VICOMTE.

Je vous vois là tous quatre en bonne intelligence,

Et moi, que devenir ?

LA COMTESSE.

Vous prendrez patience.

LE VICOMTE.

960   Oui, de mes pas pour vous c'est donc là le succès,

Se charge qui voudra du soin de vos procès.

Adieu.

LA COMTESSE.

Le prendrez-vous, Marquis ? Il vous regarde.

LE MARQUIS.

Que ne ferais-je point ?

LE CHEVALIER.

La retraite est gaillarde.

OLIMPE.

C'est un extravagant dont nous sommes défaits.

LA COMTESSE.

965   Allons.

LE MARQUIS.

  Puisse l'Amour ne nous quitter jamais.

Fin du Divertissement du cinquième Acte.

 


Notes

[1] Muse : Chacune des neuf déesses qui présidaient, suivant les anciens, aux arts libéraux (on met une majuscule). Clio, Muse de l'histoire ; Calliope, Muse de l'éloquence et de la poésie héroïque ; Melpomène, Muse de la tragédie ; Thalie, Muse de la comédie ; Euterpe, Muse de la musique ; Érato, Muse de la poésie amoureuse ; Terpsichore, Muse de la danse ; Polymnie, Muse de la poésie lyrique ; Uranie, Muse de l'astronomie. [L]

[2] Malepeste : Espèce d'interjection qui exprime la surprise. [L]

[3] Melpomène : Muse de la tragédie.

[4] La Thorillière (Pierre Le Noir de) : Excellent comédien qui avait débuté en 1684, et qui après avoir joué longtemps quelques rôles tragiques, et les Amants comiques, commença en 1693, après le mort de Raisin, à jouer ceux de valets, et les autres comiques que cet acteur remplissait de son vivant, et y excella. Après avoir fait beaucoup d'années l'agrément du théâtre, il mourut en 1731, âgé de soixante-quinze ans, et doyen des comédiens du Roi. [Leiris]

[5] Champmeslé (le demoiselle) : Cette illustre comédienne se nommait Marie DESMARES ; elle était petite-fille d'un président au parlement de Rouen, qui avait déshérité son fils, parce qu'il avait fait un mariage opposé à sa volonté : elle naquit dans cette ville en 1641, et débuta au théâtre du Marais en 1669. Elle avait épousé Champmélé, qu'elle suivit aux différents théâtres où il fut, et mourut au village d'Auteuil le 15 mai 1698, peu de temps après avoir quitté la scène. Elle avait joué sur trois théâtres, et a été célébrée par Despréaux, dans son épître à Racine, qui, dit-on en fut longtemps amoureux, et faisait exprès des rôles pour elle ; et par La Fontaine, dans les prologues de ses allégories de Belphégor et de Philémon. [Lziris]

[6] Fi : Exprime le blâme, le dédain, le mépris. [L]

[7] Morbleu : Sorte de jurement en usage même parmi les gens de bon ton. [L]

[8] Arroi : Appareil, train, équipage. [L]

[9] Grisette : Femme ou fille jeune vêtue de gris. On le dit par mépris de toutes celles qui sont de basse condition, de quelque étoffe qu'elles soient vêtues. [F]

[10] Benêt : Idiot, niais, nigaud, qui n'a point vu le monde. [T]

[11] Nicomède : Nom propre devenu nom commun pour signifier, dans le langage populaire, un homme simple et borné, un niais. [L]

[12] Mordienne : ou morguenne. Sorte de juron. [L]

[13] Gaillarde : Nom d'une ancienne danse française. Le pas de danse qu'on nomme pas de gaillarde, est composé d'un assemblé, d'un pas marché et d'un pas tombé. [L]

[14] Bourrée : Est aussi une espèce de danse composée de trois pas joints ensemble avec deux mouvements, et commence par une noire en levant. Le premier couplet contient deux fois quatre mesures, et le second deux fois huit. Elle est composée d'un balancement et d'un coupé. [L]

[15] Vivandier : Marchand qui suit l'armée, ou la Cour, pour y vendre des vivres, et autres nécessités. Il est défendu sur grosses peines, de faire aucun dommage aux Vivandiers. [F]

[16] Gobarger : ou Goberger ; Se moquer, ou se réjouir. Il est populaire dans les deux sens. [FC]

[17] Tatigué : ou Tétigué. Altération de tête-dieu dans la bouche des paysans des anciennes comédies. [L]

[18] Débacler : Se dit aussi de plusieurs personnes ou Marchands qui déménagent, qui ôtent leurs meubles et leurs marchandises en même temps.

[19] Diafoirus, Thomas : Personnage du Malade imaginaire de Molière.

[20] Fleurette : Diminutif. Petite fleur. Se dit au figuré de certains petits ornements du langage, ou des galanteries, et des termes doucereux dont on se sert ordinairement pour cajoler les femmes. [T]

[21] Jarni : ou Jarnidieu. Sorte de jurement. Les paysans de la comédie disent jarnigoi, jarnigué, jarniguienne, jerniguienne. Corruption de je renie Dieu. [L]

[22] Escrimer : S'exercer, se battre avec des fleurets. Il signifie aussi figurément, Disputer l'un contre l'autre sur quelque matière d'érudition, de science. [Ac 1762]

[23] Nannin : Déformation de nenni. Particule dont on se sert pour répondre négativement à une interrogation expresse ou sous-entendue.

[24] Patineur : ou Patineux en jargon. Celui qui prend et manie les mains et les bras d'une femme. [Ac 1762]

[25] Hon : Cri de mécontentement. [L]

[26] Fesser : Frapper sur les fesses avec des verges ou avec la main. Fig. Faire vite, locution qui vient de ce qu'on traite la chose qu'on fait ainsi comme le petit garçon qu'on fouette. Fesser son vin, boire beaucoup. [L]

[27] Grosset : Un peu gros. [L]

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