LE VOYAGE À TROIS-ÉTOILES

MD CCC LXXVII. Tous droits réservés

PAR M. CHARLES CROS

À PARIS, TRESSE, Galerie du Théâtre Français, PALAIS-ROYAL.


Texte établi par Paul FIEVRE, avril 2019

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 29/06/2019 à 08:35:02.


PERSONNAGES

UN VOYAGEUR, M. COQUELIN-CADET.

La scène à ... de nos jours

Paru dans "Saynètes et monologues", Deuxième série, Paris, Tresse Editeur, 1877. pp. 65-72


LE VOYAGE À TROIS-ÉT...

LE VOYAGEUR.

Il entre vivement.

Pardonnez-moi, Messieurs, si je suis en retard. C'est que j'arrive de voyage à l'instant même. Un charmant petit voyage que je viens de faire ! Figurez-vous un village, non, un bourg, un gros bourg même, à une heure, deux heures, trois heures au plus de Paris , (je ne sais plus au juste la distance, parce que j'ai oublié de regarder l'heure en partant et même en arrivant ; et puis j'ai dormi tout le long de la route.) D'abord j'étais parti pour des affaires... Enfin, ça né vous intéresserait pas. J'ai pris ma petite valise, parce que moi, les gros bagages je les oublie toujours dans le train ou ailleurs ; tandis que ma petite valise je la tiens à la main.

Geste.

Et elle ne me quitte jamais, je monte dans le train, j'en descends, et comme vous voyez je l'ai TOUJOURS.

Regardant avec stupeur alternativement sa main vide et le public.

C'est la première fois que ça m'arrive. Bah ! Elle doit être restée à la gare, je vais aller la réclamer tout à l'heure. C'est facile à retrouver une valise en cuir, non, vous savez, une espèce de toile. Il y a beaucoup de clous, oui, beaucoup de clous autour ; je la retrouverai ; c'est tout justement à la gare d'où je suis parti, on doit me connaître. C'est à la gare du Nord, non ! De l'Est, non ! Ouest... Enfin je ne sais pas moi, je ne suis pas d'un port de mer ; je ne connais pas les points cardinaux... Dans les ports de mer, ils se mouillent un doigt, ils le lèvent en l'air et ils vous disent, il est sud-sud-ouest ; enfin ! C'est leur affaire ! La gare que je veux dire est au bout d'une grande rue où il passe beaucoup de voitures. C'est effrayant ce qu'il passe de voitures dans cette rue là !... Enfin, je vais me rappeler le nom tout à l'heure. Il faudra bien pour retrouver ma valise.

Regardant sa main vide.

Je vous assure que c'est la première fois que ça m'arrive !

J'ai donc pris la gare de... enfin, passons, et nous sommes partis. C'est très gentil de ce côté-là. Tout le long du chemin, ça doit être très gentil aussi, mais je me suis endormi après la première station. La première station c'est... Ah ! Je me souviens de ce nom-là... C'est quelque chose-ceinture. Ça va nous aider à retrouver la gare.

Oh ! Si vous aimez voyager, il faut aller par là. Moi ! J'adore voyager ; surtout comme ça. J'ai dormi !!! J'ai bien entendu crier des noms en ville, en val, en gny. Je n'ai pas la mémoire des noms, cependant vous comprenez bien que j'avais retenu celui de l'endroit où j'allais. C'est ?... Comment donc ? Je l'ai sur le bout de la langue. (C'est si joli ce petit pays !) Enfin, je vais vous le dire dans un instant. Aussi je me suis réveillé et je suis descendu du train. Ah ! Vous devriez y aller, c'est très-pittoresque.

Mon Dieu, la station, vous savez, c'est un peu comme toutes les autres stations. C'est gentil tout de même. Il y a comme un hangar en bois peint, tout ouvert du côté de la voie ; il y a une banquette autour, en dedans, et puis des affiches de toutes les couleurs ; vous voyez bien ça ? Des affiches rouges, des bleues, des vertes, des jaunes... Ça fait un très joli effet.

Il y a un petit omnibus qui mène au bourg qui est à un bout de temps de là.

Ah ! C'est amusant les voyages ! Surtout cet endroit-là. Figurez-vous que dans l'omnibus je regardais le paysage... C'est très pittoresque par là. À droite, il y a des champs, des champs... de luzerne... de blé... ou d'orge, moi je ne connais pas les plantes, c'est l'affaire des cultivateurs. Il y en a qui voient de l'herbe et qui vous disent : ça c'est de l'orge, ça c'est de l'avoine, ça c'est du trèfle. Moi, je n'y connais rien. Pourtant là, à droite, je vous assure qu'il y a beaucoup de luzerne ; c'est d'un très joli effet ; c'est très pittoresque... Et puis il y a une route que suit l'omnibus, une route comme une autre... pas tout à fait comme une autre, non ! Il y a une maison, une petite maison blanche avec des volets verts. Vous n'avez pas idée comme c'est joli des volets verts sur une petite maison blanche.

À gauche... Attendez ! Ah ! Oui ! Je vois ça d'ici... À gauche il y a encore des champs, des champs de luzerne aussi. Ces champs à droite, ces champs à gauche, toute cette luzerne, c'est très joli, c'est très pittoresque, je vous assure.

L'omnibus vous descend devant l'hôtel, le principal hôtel sur la place ; c'est l'hôtel du Soleil d'Or ? Non, du Lion d'Or ? Non... Enfin c'est quelque chose en or.

Je sais bien qu'il y a un autre hôtel à côté, quelque chose en or aussi ; mais il faut aller à celui dont je vous parle, c'est le meilleur ; vous le reconnaîtrez bien, allez-y de ma part. Les gens qui le tiennent sont très gentils ; je n'ai eu besoin de m'occuper de rien ils m'ont donné tout de suite une chambre au premier... ou au second, je ne sais pas. Si vous y allez, demandez cette chambre-là. C'est le numéro... sept, non... trois, ou non, je ne sais plus ; mais ils vous la donneront : ils sont si gentils. C'est une chambre très propre.

La bonne a pris ma valise ; (c'est ennuyeux que je l'aie oubliée il va falloir que j'aille la rechercher dans un instant.) Elle n'est pas mal... la bonne. Comme elle disait bien : « Bonjour, Monsieur. Monsieur a fait un bon voyage ? » Et quels yeux !! Vous savez, a-t-elle les yeux bleus noirs, verts, je n'en sais rien. Est-ce que je fais attention à la couleur des yeux ? Il y a des gens qui vous disent cette dame est grande, petite, elle est blonde, elle est brune. Qu'est-ce que ça fait ? Pourvu qu'elle soit gentille ! Moi je ne me souviens pas de tous ces détails.

Il faut prendre cette chambre quand vous irez là-bas. C'est propre ! Il y a un lit d'abord avec des rideaux blancs ; il y a aussi des rideaux blancs à la fenêtre ; il y a une table, puis il y a deux... non ! trois chaises. Ah ! Il y a encore un fauteuil ; le fauteuil par exemple est un peu dur, mais en voyage il ne faut pas être si difficile que ça.

La bonne a ouvert la fenêtre... (elle n'est pas mal du tout, la bonne.) Elle a ouvert la fenêtre pour donner un peu d'air. Il y a une vue très-jolie ; ça donne sur la place ; on est juste en face du café du Commerce, non ! de l'Union, non ! je crois, du Progrès. C'est le café le plus convenable de l'endroit. Je suis descendu avant le dîner au café ; il y avait beaucoup de monde. Il faudra que vous alliez à ce café-là. Vous le reconnaîtrez, il y a un billard. C'est là qu'on voit les habitudes du pays, les costumes, et coetera. Ainsi là il y avait des gens en blouse bleue, il y en avait d'autres qui avaient des paletots. Ils s'habillent drôlement dans ce pays-là. En somme le costume est gentil. Ce sont des gens très bien... Je les ai entendus causer de leurs affaires. Ils causent bien ; ils parlaient, mon Dieu vous savez, du prix des grains, des soins, des achats et des ventes de bestiaux, des boeufs, des veaux, de tant pour cent. Il y avait un grand en blouse avec un fouet ; je crois que c'était un maquignon parce que je lui ai entendu dire : « Quand j'achète un cheval, je veux que ce soit un cheval, car si c'est pas un cheval !... moi je veux un cheval ! »

Je vous assure, c'est un très joli petit pays. Vous devriez y aller.

Après j'ai été dîner à l'hôtel, à la table d'hôte. Vous ne savez peut-être pas ce que c'est, une table d'hôte ? C'est très curieux, surtout celle-là. Allez donc voir ça, allez y de ma part. C'est une table dans une salle à manger longue, une table qui a la forme d'un carré long... Non ! Je crois que celle dont je vous parle est ronde, ou plutôt ovale ; enfin, ça ne fait rien ; moi je mange aussi bien sur une table carrée que sur une table ronde.

* Il y avait des gens très bien, des gens qui venaient de... vous savez bien, la principale commune des environs ?... *

Je ne sais plus ce qu'on a mangé ! Il y avait du potage et puis des viandes ; enfin ! On mange très bien. On a discuté, mais discuté gentiment.

* Vous savez, sur... sur quoi donc ? Enfin je ne sais plus le sujet de la discussion. Je me rappelle que le monsieur qui était en face de moi a cru que je n'étais pas de son avis ; alors il n'a plus rien dit et il a mangé le nez enfoncé dans son assiette.*

La discussion est devenue un peu vive à la fin ; je serais bien resté, mais l'omnibus de la gare est venu me reprendre, j'ai dû repartir tout de suite pour affaires... Vous savez des affaires... Enfin ! Ça ne vous intéresserait pas. J'avais mangé un peu vite. J'avais envie de dormir ! Et je m'en suis donné tout à mon aise, je vous assure, à peine assis dans le wagon. En revenant, figurez-vous que je me suis rendormi dans la voiture qui m'a ramené ici.

Il tire sa montre.

Mais voici la demie. Ah ! Je ne sais pas de quelle heure. Ma montre marche juste, mais elle n'a qu'une aiguille, la grande, pour les minutes. C'est égal, il n'est que temps d'aller rechercher ma valise. Mais comment vais-je faire pour retrouver la gare ?... Ah ! Je demanderai à un cocher... et avec un bon pourboire...

Il se fouille.

Mais, mon portemonnaie ?... Il doit être dans ma valise ! Enfin, si vous entendez parler de cette valise en cuir... en toile, avec des clous, beaucoup de clous, écrivez-moi n°... rue... Ah ! Sapristi ! Enfin ça ne fait rien, écrivez-moi ; je suis très connu dans le quartier.

Il s'en va et revient dire.

Mettez bien le prénom, à cause du voisin d'au-dessus qui s'appelle comme moi.

NOTA. Les lignes précédées d'un astérisque n'ont pas été dites.

 


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