L'OBSESSION

MONOLOGUE

1881. Tous droits réservés.

PAR X. et M. CHARLES CROS

PARIS TRESSE, ÉDITEUR, GALERIE DU THÉÂTRE-FRANÇAIS - PALAIS ROYAL.


Texte edité par Paul FIEVRE, janvier 2018

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 30/04/2018 à 22:29:31.


PERSONNAGES

L'OBSÉDÉ. M. Coquelin Cadet.

La scène est à Paris.

Texte extrait de "Saynetes et Monologues, Nouvelle Edition", cinquième série, 1881. pp 2-7.


L'OBSESSION

L'OBSÉDÉ.

Il entre pâle et défait.

Ah ! Je suis bien malade. Et pourtant, avant-hier j'étais d'un gai ! J'étais au théâtre, aux Délassements. On a joué une petite pièce amusante ! Oh, amusante ! Il y avait une jeune fille (dans la pièce), et puis un jeune homme qui voulait épouser la jeune fille, et puis des gens qui voulaient empêcher le mariage, et puis encore des gens qui étaient pour le mariage, enfin je ne sais plus bien comment ça se passe, mais ils se marient à la fin. C'est la qu'ils sont tous contents et qu'ils chantent un air, oh ! Un air !

Tra la la la, la la, la la 1ère, etc.

Il chante tout l'air.

En sortant du théâtre j'étais gai ; une si jolie pièce. Il faisait un froid !... Je relève mon col, je marche vite, la lère, je faisais sonner mes bottes sur le trottoir, la la, la la. Je demeure à une heure du théâtre. J'arrive à ma porte, je sonne, bing, bing, bing, bing, bing.

Même air.

Le portier met trois quarts d'heure à m'ouvrir. Enfin ! Je grimpe mon escalier, (je demeure au cinquième) la, la, la, la. J'allume ma bougie, la la ; je me déshabille; je jette mon paletot sur un meuble, la lère, mon pantalon sur un autre, la la ; je me fourre dans mon lit et je m'endors.

Ronflement sur le même air.

Le matin, je me réveille ; un temps superbe ; j'avais un rayon de soleil dans le nez.

Je bondis, tra, la, la, la, la ; je plonge ma tête dans l'eau, flou, flou, flou, flou.

Même air.

Je m'essuie, je noue ma cravate, la, lère; j'étais gai ! On frappe à ma porte, je vais ouvrir, la, la, la, la. Mon concierge ! Ah ! Ah ! C'est vous ? Vous m'avez fait rudement droguer à la porte hier au soir, la lère. Qu'est-ce que que c'est que ça ? Une lettre. Versailles.

Geste de décacheter et de lire.

Ta, la, ta lère. Ah ! Mon Dieu ma pauvre tante... Dernière extrémité... ! Mon chapeau pardessus, parapluie ! Je suis en bas ; j'attrape un fiacre : cocher! Gare Saint-Lazare, cinq francs de pourboire, la, la ; la lère. J'arrive à la gare ; j'oublie mon parapluie dans la voiture, tur, tur, tur, tur.

Même air.

On fermait le guichet, j'avais tout de même mon billet, me voilà dans le train, ouf, ouf, ouf,

Même air.

le train qui part, c'est l'express press, press, press, press.

Même air.

Ma pauvre tante ! J'aime bien ma pauvre tante ; quoique ce soit ma tante par alliance. J'arrive ; elle me meurt dans les bras ! Oh c'est désolant, lan, lan, lan, lan. Oh ! Cet air m'ennuie. Il m'a fallu courir partout ; déclaration, lon, lon, lon, lère, billets de faire part, la, la, la, la, comme cet air m'agace ; même en l'accompagnant à sa dernière demeure il me poursuivait. Le quincaillier me disait : Vous avez bien du chagrin, monsieur ? Oh ! Ne m'en parlez pas, pa, pa, pa, pa. C'est horrible cet air. Enfin puisqu'il ne me lâche pas, il va me servir à exprimer ma douleur.

Il chante.

Je viens de perdr'ma pauvre tante.

Je viens de la mettre au cercueil.

Ell' me laisse un' petite rente,

Qui m'permettra d'porter son deuil.

5   J'lui ai fait faire un' boite en chêne

Pour qu'ell' puiss' se r'muer à loisir,

Pour qu'ell' n'éprouve pas de gêne :

Où y a d'la gên', n'y a pas d'plaisir !

Enfin c'était fini. Je remonte dans le train, trin, trin, trin, trin qui siffle, qui part. Ma tête éclate, klat, klat, klat, klat ; j'arrive à la gare, gar, gar, gar, gar, Saint-Lazare, zar, zar, comme un fou, fou, fou ! Oh, cet air, tère, tère, tère, tère !

Je bouscule tout le monde, je prends la rue en face, une rue à gauche, une à droite, droite, droite, droite, droite, encore une à gauche ; je débouche sur la Seine ; un pont, pon, pon, pon, pon j'enfile le pont au milieu du pont, je regarde l'eau, lo, lo, lo, lo. Ah ! Plus chanter ça ! Mourir ! Je me jette à l'eau, je me noie, glou, glou, glou, glou.

Soupir de satisfaction.

Quand je suis revenu à moi, j'étais dans le poste des noyés et asphyxiés. Mes habits séchaient devant le feu. J'ai eu quelque chose qui me remontait ; j'ai rendu l'eau, mais j'ai gardé l'air lère, 1ère, 1ère, 1ère.

Il s'en va déplorable en chantant l'air.

 


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