LE MAÎTRE D'ARMES

MONOLOGUE

1881. Tous droits réservés

PAR CHARLES CROS


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 30/07/2017 à 14:31:54.


PERSONNAGES

UN MAITRE D'ARMES, M. COQUEUN-CADET.

Paru dans "Saynètes et monologues", Troisième série, Paris, Tresse Editeur, 1881. pp. 181-187


LE MAÎTRE D'ARMES

[UN MAÎTRE D'ARMES].

Je suis maître d'armes. Dans ce moment-ci je n'ai pas d'élèves. Je ne sais pas ce qu'ils ont, ils ne se battent plus, il faut se battre. Si on ne se bat pas un peu entre soi que devient la société? Plus de civilisation, plus de progrès, plus rien! Se battre gentiment, sans raison sérieuse,?maisit il faut se battra; et il faut se tuer. Pas toujours, mais souventt.

Autrefois quand j'étudiais, sous mon maître, le lieutenant Tafta-Gomez, (c'était un Espagnol, vous savez, un sombrero), on se battait pour un rien, moi jamais, j'étudiais tes armes, ni M. Tafta-Gomez non plus, il était maître ; c'étaient les gens de la société. Une mouche volait ; un voulait l'attraper, l'autre l'en empêchait (pas exprès), un duel ! Et souvent mort d'homme, et pas mal souvent mort des deux hommes. Voilà ce que j'appelle savoir vivre.

Une fois, par exempte, il y eut une affaire grave, oh ! Celle-là ne pouvait pas s'arranger. Il s'agissait de la soeur du colonel. Il faut vous dire, que j'étais déjà élève répétiteur d'escrime dans le 297° d'infanterie à Commercy, le pays des madeleines. C'est dans ce 297° que j'ai été prévôt pendant quatre ans et six mois. Il s'agissait donc de la soeur du colonel ; le lieutenant-colonel avait dit que cette dame était ceci, était cela ; mais des choses très mal. On a rapporté ce propos au colonel qui a flanqué une paire de gifles, à... sa soeur ; et ils ne se sont pas battus ensemble... avec le lieutenant-colonel. Et si ça avait été pour rien du tout, ils se seraient battus. - Une fois encore il n'y avait plus de soupe dans la soupière au mess ; celui à qui on a passé la soupière a provoqué six collègues... Enfin ce serait trop long à vous raconter.

Mais prenez des leçons avec moi, on va se battre encore je le sens, c'est dans l'air, cette époque-là va revenir. D'abord j'ai eu d'excellents élèves, du meilleur monde. C'est moi qui ai donné des leçons au marquis des Platesbandes, (il a habité longtemps Folkestone comme étranger), je lui ai donné des leçons pendant trois mois. Il me payait, je me souviens, (c'était une monnaie de son pays) vingt-deux francs soixante-dix-sept centimes par cachet ; il avait des jours où c'étaient soixante-dix-huit centimes à cause du change. Je lui ai appris les principes, il allait très-bien, très bien. Au bout du troisième mois, je lui dis « Maintenant que vous êtes fort, monsieur le marquis, nous allons faire assaut ! Parce que moi je veux qu'on sache bien les principes avant de faire assaut. Le marquis les savait à fond - très bien, très bien. Pensez s'il était content de faire assaut. Parce que toujours des principes, ça ennuie le client ; seulement il le faut. Évidemment il faut énormément ennuyer le client. Il tombe en garde - oh il était bien, parfaitement posé. Je tombe en garde, il m'attaque, je pare, et je te lui flanque un de ces coups de boutoir sur l'os de la clavicule. Ça fait mal. Il se relève, il se frotte, - il avait l'air fâché. Il se remet en garde, je m'y remets. Il veut me faire une, deux. - Je pare contre, - il trompe le contre, - je pare simple, et je lui fais, en seconde, un bleu, juste au milieu du sternum, - ce qui est un coup extrêmement douloureux. Je le lui ai fait parce qu'il ne s'effaçait pas assez. Il se relève, se frotte, oh il s'est frotté longtemps ! Il me regardait avec une drôle de figure. J'étais ennuyé ; je lui ai dit : c'est parce que vous n'étiez pas assez effacé, Monsieur le Marquis. - Sans se mettre en garde et sans me répondre et il veut me donner des coups de son fleuret comme d'une canne ; - il oubliait tout à fait les principes. Alors je me suis mis à le larder, et lui, essayait de me taper sur la tête. Il rompait et je le lardais toujours dans tes endroits tes plus douloureux pour mieux lui apprendre à s'effacer. En rompant il est arrivé à proximité d'une sonnette. Il a sonné. Un domestique est entré, s'est mis entre nous, m'a sauté dessus, m'a mis à la porte, - et c'est tout près des écuries et remises, dans la cour, qu'on m'a compté trente et une fois vingt-deux francs soixante-seize centimes à cause du change. Depuis je n'ai pas revu Monsieur le Marquis.

Ah ! J'ai eu d'excellents élèves, - d'excellents élèves. Je me rappelle - oh ! Celui-là, tout à fait de la plus haute société, c'était un baron hollandais, d'Amsterdam, le baron Van-Dennefles, (il m'a donné plus de vingt fois des fromages de Hollande tout entiers vous savez en boule, ces fromages en boule). - En voilà un qui a appris les principes vite, c'est à croire qu'il les savait de naissance. Aussi au bout de sept semaines, à l'assaut ! « Mettez-vous en garde, Monsieur le Baron, je lui ai dit. » Il s'est mis en garde et fièrement. Allez-y, attaquez-moi. Fendez-vous comme une crème. Je pare. Très bien. Relevez-vous. Fendez- vous encore comme une crème ! Là, je ne pare pas, et il me touche en plein coeur (le cceur en maroquin rouge du plastron). Il était content ! Et il se met à m'attaquer. Moi je ne voulais pas le toucher. Je me souvenais du Marquis. Oh ! Il a fait de beaux coups ! Il me faisait de ces coupés d'attaque d'une hardiesse ! Que je lui aurais mille fois crevé la peau du ventre si j'avais voulu rien qu'en étendant le bras. Après cette séance il était tellement content, qu'il m'a augmenté de beaucoup de ducats, parce qu'il me payait en monnaie hollandaise. Ces étrangers ont de drôles d'habitudes ! Ça a duré huit jours, les assauts ; mais ça lui coûtait cher. Deux plastrons par séance qu'il me démolissait ; il les mettait en miettes. Alors un soir - à son cercle - je ne sais pas quelle idée lui prend, c'était pour une histoire de femme... Non, une histoire de cartes... Non, non... Une histoire de femme... À moins que... Enfin ça ne fait rien, il verse un verre de punch bouillant sur la tête d'un de ses amis intimes. Ils s'envoient des témoins, on prend heure pour le lendemain, on me prie de venir, (pas comme témoin, vous savez un baron!) c'était pour porter les épées et les pistolets. J'avais trois boîtes de pistolets et une paire de sabres, quatre fleurets et quatre paires d'épées de combat. Les témoins causent pour s'entendre et ils arrangent l'affaire... pour qu'on échange une balle au pistolet ; si ça ne réussit pas, on continuera avec le sabre ; et si les combattants se fatiguent trop, on prendra tes épées de combat, - vous savez ces épées qui sont dans la main, un joujou ! C'est un plaisir que de tenir ses épées-là. Les pistolets, ça ne marche pas : personne par terre. On a passé sur les sabres, on a pris tout de suite les épées ; et voilà que mon imbécile de baron se met à faire pif paf sur la lame de l'autre, il fait des coupés, vous savez ceux qu'il me faisait à l'assaut ; l'autre a une peur horrible, allonge le bras, et sans le vouloir, lui enfonce trois pouces de fer dans le bas du dos, parce que le baron s'effaçait trop.

Il a été deux mois au lit. J'allais le voir tous les jours. Quand il a été debout, il est parti à Amsterdam, je ne l'ai plus revu. Il me doit encore vingt-six ducats. Si vous voulez de ma créance, je vous la cède à trois francs cinquante.

Ah ! J'ai eu d'excellents élèves ; mais ce n'est pas encore dans le grand monde qu'on a les meilleurs élèves ; - ainsi j'en ai eu un parfait, très fort, beaucoup plus fort que moi-même,je vous l'assure. C'était le fils d'un mégissier qui était venu au régiment par un coup de tête : il s'était engagé. Il avait vendu cent cinquante peaux de chevreaux qui appartenaient à son père pour acheter une chaîne et sa montre à une femme de rien, et puis il avait volé cette chaîne et cette montre à la femme. Il courait même des bruits sur lui à propos d'un assassinat ; mais c'était mon meilleur élève. Alors il s'est engagé, il est venu au régiment. À la salle d'armes, il me touchait tant qu'il voulait, tout le temps. Eh bien, ce garçon-là s'est battu avec un petit bossu qui ne savait rien de rien, qui n'avait jamais touché un fleuret. Mon élève veut lui faire une une-deux serré en dehors, c'était une feinte, et en battant le fer revenir, les ongles en l'air, pour le piquer en pleine poitrine. L'autre, le bossu, qui ne savait pas tenir une lame, ne s'est aperçu de rien et lui a fait une opposition... Est-ce une reprise en seconde, la main haute ? Je ne sais pas, ce n'est pas des coups, ça. Enfin il l'a troué et a tué net mon meilleur élève. Ce n'est pas l'homme que je regrette (c'était une canaille), mais c'est la beauté de son jeu.

Vraiment prenez des leçons avec moi, mes prix sont très modérés. Il n'y a pas de maître d'armes à Paris comme moi pour les principes. - Prenez des leçons avec moi parce qu'on va se battre dans le monde, on va recommencer à se battre pour rien, c'est dans l'air, maintenant tout le monde se battra, - vous tous ici. C'est le progrès ; que voulez-vous ! Il faut que le progrès marche. Du reste je me sauve, j'ai à faire marcher une affaire qui traîne, il faut que je sois là pour qu'on se batte. Vous avez mon adresse. Vous allez tous vous battre, on peut être tué, mais avant tout, les principes, les principes !

Il n'en va, puis revient.

Ah ! Pardon. Les fleurets, les gants, les sandales et les plastrons se paient en dehors.

 


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