L'OURS

de GEORGES COURTELINE.

PARIS, ALBIN MICHEL, ÉDITEUR, 59 RUE DES MATHURINS.

Fontenay-aux-Roses - Imprimerie Louis Bellemand.


Texte établi par Paul FIÈVRE, mars 2020

Publié par Paul FIEVRE, avril 2020

© Théâtre classique - Version du texte du 31/03/2021 à 22:46:38.


PERSONNAGES..

LAPOTASSE.

PIÉGELÉ.

L'OURS.

Extrait de "L'Illustre piégélé", Paris, Albin Michel, 1894. pp 3-9


L'OURS

SCÈNE PREMIÈRE.

Les coulisses du petit théâtre de l'Ambigu-Dramatique.

LAPOSTASSE, costumé en Brésilien farouche.

Écoute-moi bien, Piégelé.

PIÉGELÉ, costumé en ours et tenant sa tête sous son bras.

Je suis tatoué, Lapotasse...

Se reprenant.

Heu !.. Je suis tout ouïe, c'est-à-dire...

LAPOSTASSE, solennel.

Grâce à mon intervention, te voici enfin parvenu à la réalisation de tes voeux les plus chers : tu es artiste ! Dans un instant, tu auras paru devant ton souverain juge, le grand public parisien. Tu y auras parti, il est vrai, sous les traits modestes d'un ours, mais... - Piégelé, tu me portes sur les nerfs, à regarder ta tête au lieu de m'écouter.

PIÉGELÉ.

Je t'écoute, Lapotasse, je t'écoute.

LAPOSTASSE.

Je t'en suis obligé. ?... Mais, dis-je, il n'y a pas de petits emplois, il n'y a que de petits acteurs. Médite cette vérité. Ceci posé, prête la plus attentive oreille aux instructions que tu vas recevoir de ton aîné, maître, et ami. ... De tes débuts, Piégelé, une carrière tout entière dépend !... ? Mon Dieu que tu es agaçant de laisser tomber ta tête à chaque minute.

PIÉGELÉ.

Ne te fâche pas, Lapotasse.

LAPOSTASSE.

De tes débuts, - j'insiste sur ce point essentiel, - dépend une carrière tout entière. Donc... - Quand tu auras fini de débarbouiller ta tête avec le fond de ta culotte, tu me feras un sensible plaisir -... voici la situation ; tâche voir à ne pas te tromper. Je fais le Brésilien Hernandez ; toi tu fais l'ours que je dois tuer d'un coup de rifle. Très bien ; je suis en scène et je dis : « Caramba ! »

PIÉGELÉ.

Caramba !... C'est de l'espagnol !

LAPOSTASSE, très important.

Ne t'inquiète pas de ça, ce n'est pas ton affaire. Est-ce que tu es compétent pour savoir si c'est de l'espagnol ? Non. Alors, de quoi te mêles-tu ? Haussement d'épaules. C'est curieux, ce besoin de compéter sans savoir. D'abord, les Brésiliens sont des espèces d'Espagnols.

PIÉGELÉ.

C'est juste. Continue..

LAPOSTASSE.

Bon ! Au même moment où je dis : « Caramba ! » toi tu entres, et tu imites l'ours. Sais-tu imiter l'ours ?

PIÉGELÉ.

Oh ! Très bien.

LAPOSTASSE.

Imite voir.

PIÉGELÉ, imitant.

« Paye tes dettes ! Paye tes dettes ! » Ah non ! Je confondais avec la caille ! L'ours, c'est comme ça :

Imitant.

« Couic ! couic ! Couic ! »

LAPOSTASSE.

Eh non ! Ce n'est pas comme ça ! Tu fais le cochon d'Inde en ce moment. L'ours, voilà comment c'est.

Imitant.

« Hoû ! Hoû ! Hoû ! »

PIÉGELÉ, répétant.

« Hoû ! Hoû ! Hoû ! ». .

LAPOSTASSE.

Tu y es. Moi, là-dessus, qu'est-ce que je fais ? Je te fous un coup de fusil.

PIÉGELÉ, inquiet.

Pour de rire ?

LAPOSTASSE.

Naturellement, pour de rire. Alors tu tombes mort, et c'est tout. Tu as bien compris ?

PIÉGELÉ.

Parbleu ! Me prends-tu pour un idiot ? - Ah ! Dis donc, et si le fusil rate ?

LAPOSTASSE.

Le cas est prévu : j'ai une arme à deux coups. Tu attendrais.

PIÉGELÉ.

Entendu.

LAPOSTASSE.

Hé bien ! Attention tiens-toi prêt ! Voici le moment de mon entrée.

PIÉGELÉ.

Sois tranquille.

À part.

Je crois que je ne serai pas mal, dans l'ours. Je le sens, ce rôle, je le sens !

SCÈNE II.

La scène. Le décor représente une forêt vierge.

LAPOSTASSE, achevant son monologue.

« Caramba ! »

Entrée de l'ours. Mouvement dans la salle.

L'OURS.

« Hoû ! Hoû ! Hoû ! »

LAPOSTASSE, jouant.

« Que vois-je, un ours !... À moi, mon bon rifle de Tolède ! »

Il ajuste l'ours et presse du doigt la gâchette. Le fusil rate. Rires dans la salle.

L'OURS.

« Hoû ! Hoû ! »

LAPOSTASSE, improvisant.

« Attends, lâche animal ! Ah ! Tu crois me faire peur ! Peur à moi !... L'intrépide Hernandez ! »

Il ajuste l'ours de nouveau.

« Meurs donc ! »

Il presse la gâchette. Le fusil rate une seconde fois. Rires énormes dans le public.

L'OURS, à part

Ah diable ! Je ne sais que faire, moi. Ma foi tant pis !

Haut.

« Hoû ! Hoû ! Hoû !»

LAPOSTASSE, exaspéré et ne voulant pas, manquer son effet.

« Ah ! C'est ainsi ! Et mon arme fidèle me trahit à l'heure du danger !... »

Il empoigne l'arme par le canon et assène sur la tête de l'ours un formidable coup de crosse.

Meurs !

L'OURS.

Sacré nom de Dieu de nom de Dieu ! Enfant de salaud qui m'a mis un coup, de crosse ! J'en ai la mâchoire détraquée et la gueule comme une tomate.

 


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