RUSES ET TRUCS

CONFÉRENCE NON POLITIQUE

1881. Tous droits réservés.

PAR M. CHAUVIN

F. Aureau. - Imprimerie de Lagny.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 01/09/2017 à 09:30:25.


PERSONNAGE

PINCEMAILLE, conférencier. M. DAUBRAY.

La scène se passe à Paris, de nos jours


RUSES TRUCS

La scène représente un cabinet de travail. Porte au fond. À droite, une cheminée avec des bûches placées dans un coin. À gauche, un bureau ouvert sur lequel se trouve un presse-papier en verre, représentant un chien couché. Au milieu du théâtre une table recouverte d'un tapis vert. Derrière la table, une chaise. Au lever du rideau, la scène est vide.

PINCEMAILLE entre par le fond, salue et va s'asseoir derrière la table. Il s'installe, se mouche, tousse, se mouche encore, et, se levant, salue.

Mesdames et Messieurs, je commencerai par remercier le directeur qui a bien voulu mettre son théâtre à ma disposition pour ma première causerie, en public. Je suis heureux, pour mes débuts, d'avoir à parler devant une assemblée aussi nombreuse que choisie.

Il s'asied.

Il tousse, se mouche et, se levant, salue de nouveau.

Ruses et Trucs... Tel est le titre plein d'astuce de ma conférence... que je m'empresse, d'ailleurs, de qualifier de non politique... pour intriguer davantage les masses avides d'émotions.

Il s'assied.

Je devais vous entretenir de ces ruses d'amour dont parle, ainsi, un poète justement regretté :

Les ruses en amour de même qu'à la guerre,  [ 1 Voir Palinice de Rayssiguier (vers 894).]

Ont été de tout temps permises sur la terre.

et de ces petits trucs coquins, employés par les femmes pour tromper leurs maris, leurs amants et... les espérances de leur famille !... Je devais aussi vous parler de la femme vertueuse... rara avis. - mais, pour cela, il m'eût fallu remonter trop loin dans l'histoire; car, s'il y a peu de femmes irréprochables comme Jeanne d'Arc et mademoiselle X. du théâtre des Bouffes... Il y a beaucoup de Dalila, d'Hérodiade et de Théodora !... J'allais donc m'égayer avec vous, aux dépens des Sganarelles et des Georges Dandins modernes... lorsque je me suis, fort à propos, rappelé mon La Fontaine :

Tel rit d'une ruse d'amour

Qui doit devenir à son tour

5   Le risible sujet d'une semblable histoire.

Et cela m'a fait réfléchir ! Si jamais je me mariais !... Songez donc !... Si j'allais, un jour, être baptisé UN DE PLUS !!! D'ailleurs, je conseille aux maris trompés, s'il y en a dans l'assistance, ce que je n'oserais supposer un instant de méditer les paroles de ce sage frivole qui a dit :

Quand on le sait, c'est peu de chose ;

Quand on l'ignore, ce n'est rien.

Aussi, j'ai changé mon programme... C'est une ruse de ma part... Un truc pour arriver à vous parler de moi et de mes oeuvres... Vous ne vous en plaindrez pas,.. j'en suis sûr... Il n'y a que mon confrère Alexandre Dumas qui aurait le droit de s'en fàcher ;.. mais, je m'en bats l'oeil.

Se reprenant.

Oh ! Kardon ! Je voulais dire... je m'en fiche !... Je commencerai donc par me présenter à vous.

Il se lève et salue.

Pincemaitte?auteur dramatique. joué bien souvent déjà... dans le cabinet des directeurs et jamais sur la scène - auteur d'une comédie-drame en quatre actes qui empêche Monsieur Alexandre Dumas de dormir... La jalousie !

Déclamant.

Quand on n'a pas de maître on peut dormir tranquiUe.

a dit le poète,

Il s'assied.

et Monsieur Dumas, qui tient à son sommeil, craignant que je ne l'éclipse, a toujours mis des bâtons dans les roues du char qui doit me conduire à là gloire. et a fermé avec le coton de l'envie les oreilles des directeurs qui se disposaient à m'entendre. Cette conférence n'est donc qu'un prétexte..., une ruse,... un truc pour me procurer un public capable de juger combien ma pièce est supérieure à tout ce que l'auteur de l'Ami des femmes a produit jusqu'à ce jour... Enfin... Vous l'ai-je dit ?... Oui ?... Non 1. eh bien, je vais vous le dire... le sujet traité par moi est justement la sujet favori de cet écrivain L'ADULTÈRE !...

Il se lève et déclame.

Et par où votre amour se peut-il couronner,  [ 2 Voir Théodore de Pierre Corneille, v. 878-879.]

10   Si, pour moi, votre amour n'est qu'un lâche adultère.

Il s'assied.

Ah ! Si tous les hommes jetaient à la face de la femme qui dégringole la pente fatale ces vers du grand Racine, combien ces deux alexandrins arrêteraient-ils de malheureuses au milieu de la côte ! Mais voilà !... On est jeune et on n'a pas toujours lu Racine... On est jeune... C'est une excuse... - S'il y a ici quelqu'un qui n'a jamais été jeune... qu'il se lève !... - Mais ne pas avoir lu Racine... Cela n'est pas une excuse... non, ce n'est pas une excuse !... Donc, j'ai fait une comédie sur l'adultère... comédie dont voici le titre :

QUI DE TROIS PAIE TROIS RESTE ZÉRO !

C'est peut-être un peu long... mais cela dit si bien ce qu'est la pièce ! Dans les mélo qu'il a faits sur ce sujet, Monsieur Dumas fait mourir au dénouement, ou le mari... ou la femme coupable... ou l'amant.... ou deux de ces personnages ; mais jamais tous les trois... Aussi le public a-t-il le droit de se demander en sortant du spectacle : « Qu'est-ce que va devenir celui qui reste ?... » La pièce n'est donc pas finie... Il a encore quelque chose à faire... quelque chose dire pour épuiser le sujet commencé... Dans

QUI DE TROIS PAIE TROIS RESTE ZÉRO!

ma pièce, rien de pareil !... Tout le monde meurt à la fin... et le public n'a rien à réclamer ! Tenez... Pour vous en donner une idée, je vais vous raconter les quatre actes de ma pièce... ou, plutôt, je vais vous les jouer... Rassurez-vous je ne vais mettre sous vos yeux que la substance même de mon oeuvre... Seulement pour bien me faire comprendre, je voudrais vous la représenter autant que possible... Vous verrez, c'est de l'histoire contemporaine... C'est saisissant... En deux mots, voici la chose :

Il se lève et salue.

QUI DE TROIS PAIE TROIS RESTE ZÉRO !

Comédie.

Il s'assied.

PREMIER ACTE.

Un jeune homme épouse une jeune fille charmante. Le mari...

Il se lève et cherche sur la scène.

Voyons !... Qu'est-ce qui pourrait bien représenter le mari ?...

Avisant une bûche.

Ah ! Une bûche...

Il prend une bûche.

Voilà mon affaire !

Revenant poser la bûche sur la table.

Voici le mari.

Continuant.

Le mari est aux petits soins auprès de sa femme qu'il aime tendrement... La jeune épouse, conseillée par sa mère... Oh ! Les belles-mères ! - Profite de cette disposition naturelle de son époux pour le dominer.

Allant chercher sur la scène.

Pour... le... do... mi... ner. Qu'est-ce qui pourrait bien représenter la jeune épouse ?

Se frappant la front.

Ah !

S'adressant au public.

Quelqu'un de ces messieurs voudrait-il me confier un chapeau ?...

On lui passe un chapeau.

Voyez, Messieurs, ce chapeau n'est nullement préparé.

Se reprenant.

Ah pardon ! Soyez tranquilles ! Je ne suis pas prestidigitateur... Et si je veux escamoter quelque chose à mon profit... Ce sont vos suffrages.

Il retourne à la table.

La jeune épouse, dis-je.

Montrant le chapeau.

Voici la jeune épouse la jeune épouse abuse de l'affection que lui témoigne son conjoint pour le dominer. Elle le domine.

Il couvre la bûche avec le chapeau.

Et la lune de miel continue de briller dans le ciel bleu du parfait amour.

DEUXIÈME ACTE.

Ça ne peut pas durer longtemps comme ça... Vous comprenez. Le mari fatigué d'être l'esclave de sa femme secoue le joug.

Il secoue la bûche qui est sous le chapeau.

Les conjoints se disjoignent et font chambre à part.

Il prend le chapeau qu'il pose à un bout de la table et place la bûche à l'autre extremité.

TROISIÈME ACTE.

L'époux, ne sachant que faire de ses soirées, va, dans les restaurants à la mode, éplucher l'écrevisse bordelaise en compagnie de crevettes. Madame en prend dépit et songe à se venger, en infligeant à son mari la peine du talion. C'est alors qu'elle jette les yeux sur le jeune Gontran... un gommeux parfumé à l'opoponax, qui tourne autour d'elle et fait le "gilet en coeur".   [ 3 Opoponax : Suc gommeux, résineux, obtenu par des incisions faites au collet de la racine du pastinaca opopanax, L. [L]]

Allant chercher sur la scène.

Le jeune Gontran... le... Jeu... ne... Gontran.

Prenant le presse-papier qui est sur le bureau.

Ce presse-papier, en verre, représentant un chien, emblème de la fidélité... c'est bien cela. Voici le jeune Gontran.

Il va à la table. Continuant.

Le jeune Gontran se faufile entre le mari qui ne voit pas le danger et la femme qui le cherche.

Il pose le presse-papier au milieu de la table.

QUATRIÈME ACTE.

L'épouse est devenue coupable !... Elle reçoit Gontran dans... son intimité...

Il approche le presse-papier du chapeau.

Une lettre anonyme.

Il prend une lettre dans sa poche et va la poser sur la bûche.

Apprend tout au mari qui s'élance furieux dans la chambre de sa femme.

Il prend la bûche et fait dans l'air des gestes menaçants, il pose au milieu de la table.

Celle-ci, voulant cacher sa faute, en cache le fauteur.

Il couvre le presse-papier avec le chapeau.

L'époux outragé pénètre en enfonçant la porte.

Il saisit la bûche et s'approche du chapeau.

Suivez-moi bien et frappe du même coup la femme coupable et son complice.

Il frappe violemment sur le chapeau avec la huche qui s'ouvre en deux. Le chapeau est aplati et le presse-papier brisé. Désignant ces objets.

La femme coupable... aplatie ! L'amant... brisé ! Et l'époux... ouvert en deux !... Tous morts !...

Satisfait de lui.

Eh bien ! Je crois que l'auteur de la Dame au Camélias est enfoncé !!!... Qu'en dites-vous ?... Hein ?... Tous morts !... Rien à réclamer !...

Allant à l'avant-scène et rendant le chapeau à la personne qui le lui a confié.

Monsieur, voici l'épouse coupable... avec un coup de fer, il n'y paraîtra plus...

Il remonte derrière la table.

J'ai fini... Maintenant, si vous avez des amis et connaissances parmi les directeurs de théâtre, je vous en prie, parlez-leur de...

QUI DE TROIS PAIE TROIS RESTE ZÉRO !

Saluant et enchaînant.

Votre serviteur Pincemaille qui vous remercie de l'attention bienveillante qui... que... que.... qui.

Il s'embrouille.

J'ai bien l'honneur de vous saluer.

Il sort précipitamment.

 


Notes

[1] Voir Palinice de Rayssiguier (vers 894).

[2] Voir Théodore de Pierre Corneille, v. 878-879.

[3] Opoponax : Suc gommeux, résineux, obtenu par des incisions faites au collet de la racine du pastinaca opopanax, L. [L]

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