LE FAUX NOBLE

COMÉDIE EN CINQ ACTES ET EN VERS

1788. Avec Approbation, et Privilège du Roi.

Par M. CHABANON, de l'Académie Royale des Inscriptions et Belles-Lettres, et de l'Académie de Lyon.

À PARIS, Chez PRAULT, Imprimeur du Roi, Quai des Augustins, à l'Immortalité., et chez PISOT, Libraire, même quai.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 07/04/2017 à 09:56:55.


PERSONNAGES

LE MARQUIS DE SAINCENNE.

LE COMTE, son fils.

LA COMTESSE AURÉLIE, sa fille.

HORTENSE, sa nièce.

LE BARON DE SAINCENNE.

CLÉONTE, amant d'Aurélie.

LE DUC D'ALFORT.

CLENARD, Intendant du Duc.

STEMMATE, Généalogiste.

BLONDEL, Maître de Danse.

LISE, femme de chambre d'Aurélie.

DAVON, vieux serviteur de la maison.

DIMANCHE, Tapissier.

UN MAITRE D'HOTEL.

UN SUISSE.

UN VALET DE CHAMBRE.

DES PORTEFAIX.

La scène est à Paris, chez le Marquis.


ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.
Le Comte de Saincenne, Hortense.

LE COMTE.

Non ma cousine, non je n'y saurais tenir

De vous-même, avec vous, je veux m'entretenir ;

Je veux savoir enfin comment il peut se faire

que vous ayez changé de ton, de caractère,

5   Et dans l'espace au plus de trois mois écoulés.

HORTENSE, d'un air étourdi.

Eh bien expliquons-nous, puisque vous le voulez

J'écoute ; allons ; parlez, vous en êtes le maître.

LE COMTE.

Ce qu'en venant ici vous avez fait paraître

De solide raison d'esprit mûr et sensé,

10   Eh ! Comment tout cela s'est-il donc éclipsé ?

HORTENSE, toujours étourdiment.

J'avais donc l'air bien grave et le ton bien capable ?

LE COMTE.

Vous aviez... ce qui rend une femme adorable.

J'admirais qu'à votre âge, exempte des travers,

Que l'on veut appeler faussement les bons airs,

15   Vous eussiez tous les goûts que la raison nous donne,

Quand de nos jeunes ans l'erreur nous abandonne.

HORTENSE.

Je crois que mon cousin fait le mauvais plaisant,

Loue en moi le passé, pour blâmer le présent :

J'aurais eu cet instinct de raison naturelle ?

LE COMTE.

20   Ah ! Ce portrait n'est pas ce que fut le modèle :

Tenez, ma chère Hortense, un jour, je m'en souviens ;

À cette place , après l'un de ces entretiens

Où nos coeurs s'entendaient, se devinaient l'un l'autre,

Je jurai que mon sort suivrait en tout le vôtre,

25   Je jurai de n'aimer, de n'épouser que vous.

HORTENSE, gaiement.

Et moi, que répondis-je à cet aveu si doux ?

LE COMTE.

Je vis, sur tous vos traits, la douce joie empreinte ;

J'y reconnus aussi la modeste contrainte

D'un plaisir que l'on sent et qu'on n'ose avouer.

HORTENSE, gaiement.

30   De mon trouble, cousin, vous dûtes vous louer.

LE COMTE.

Il me parut encor ajouter à vos charmes :

De vos yeux attendris je vis tomber des larmes.

HORTENSE.

Ah ! ah ! ah ! ah ! Ceci devient exagéré.

LE COMTE.

Pourquoi donc ?

HORTENSE.

Moi, cousin ! Je n'ai jamais pleuré.

LE COMTE.

35   Ne niez point ces pleurs que vos yeux répandirent ;

Jusqu'au fond de mon coeur vos larmes descendirent :

Avec elles bientôt j'y sentis pénétrer

L'espoir d'un bien suprême où j'osais aspirer.

HORTENSE.

Voyons, de ce récit qu'elle sera la suite.

LE COMTE.

40   On vint nous interrompre, en vous faisant visite.

HORTENSE.

Eh bien c'est grand dommage ; et j'aurais à coup sûr,

De l'humeur dont j'étais, dans un pathos obscur,  [ 1 Pathos : Ce mot est grec et signifie passion. Il ne s'emploie que pour signifier les mouvements que l'orateur excite dans les auditeurs, et n'est en usage que dans la conversation, et dans le comique. [F]]

Fait l'aveu d'un amour éternel et sincère :

Ces éternités-là souvent ne durent guère.

45   Oh ! oui : je m'en souviens ; j'étais en ce moment

Dans une telle crise avec le sentiment !...

Je gage, que l'accès chez moi fut éphémère.

LE COMTE.

Oui ; ma joie en effet fut courte et passagère.

HORTENSE.

Je vous le disais bien ces maux-là n'ont qu'un cours ;

50   En guérit on ? c'est fait une fois pour toujours.

Eh ! Le jour qui suivit cette touchante scène ?

LE COMTE.

On ne put vous parler ; vous aviez la migraine.

HORTENSE.

Eh bien ! C'était l'effet de tous vos tendres soins :

Cela porte à la tête, et fait bien mal au moins.

LE COMTE.

55   Depuis ce moment-là vous n'êtes plus la méme ;

Courses, fêtes, jeux, goût d'une parure extrême ;

Ce sont là les objets de vos plus chers désirs

Un fol oubli de soi tient donc lieu de plaisirs !

Cousine, observez bien ceci, je vous en prie

60   D'un grand désir de plaire, à la coquetterie,

Le passage est étroit, et quelque fois glissant.

HORTENSE.

Oh ! ça ! Vous voulez donc savoir absolument

Ce qui produit en moi cette métamorphose ?

Vous allez en connaître, en approuver la cause.

65   Au sortir du couvent, sotte comme un oison,

Les préjugés du cloître offusquaient ma raison

Aujourd'hui, façonnée à l'école du monde....

LE COMTE.

Quoi ! Votre étourderie en principes se fonde ?

Quoi ! Ce goût des travers, chez vous est raisonné ?

HORTENSE.

70   Oui, vraiment ; c'est un plan mûrement combiné.

LE COMTE.

Vous tirez vanité d'une telle conduite ?

HORTENSE.

Je m'en loue ; et s'il est en moi quelque mérite...

LE COMTE, avec ironie.

Qui, c'est un coeur léger, une tête à l'évent,

De sottise remplie, et qui n'a que du vent.

Avec dépit.

75   Allez, Mademoiselle à à vos penchants livrée.

Courez dans la carrière où vous êtes entrée

Elle est vaste, et vos yeux pourront y rencontrer

Maint ridicule encor, dont il faut vous parer.

Pour moi, qui vous aimai, d'un sentiment si tendre,

80   Je vois bien que de vous je n'ai rien à prétendre :

Un coeur qui méconnaît la raison et l'amour,

Est un coeur égaré sans espoir de retour.

HORTENSE.

Mais en effet cousin, je doute, et non sans cause,

Que vous pussiez de moi faire un jour quelque chose.

LE COMTE.

85   Oh ! Je n'y prétends pas.

HORTENSE.

  C'est fort bien fait à vous.

LE COMTE.

Je suivrai de si loin vos insipides goûts !

Je vous verrai si peu

HORTENSE.

Vous en êtes le maître.

LE COMTE.

Cherchez qui vous adore.

HORTENSE.

En cherchant bien, peut-être

Je trouverai...

LE COMTE.

Je romps dès à présent nos noeuds.

HORTENSE.

90   Bon !

LE COMTE.

Je me sens à froid.

HORTENSE, en s'en allant.

  Eh ! c'est.ce que je veux.

SCÈNE II.

LE COMTE, seul.

Quelle tête, bon Dieu quelle folle cervelle !

De ma position si triste, si cruelle,

Seule, elle m'aurait fait supporter la rigueur ;

Je sens que je n'ai plus où reposer mon coeur.

95   Mon père n'a qu'un mot à la bouche ; noblesse :

C'est là son seul refrain ; il y revient sans cesse ;

Et l'autre jour encor, sans rime ni raison,

Parlant de ses chevaux il citait le blason.

Son Médecin, un jour, scrutant sa maladie,

100   Cherche si le mal tient quelque noble partie

« N'en doutez pas, répond mon père avec effroi,

N'en doutez pas Monsieur, et tout est noble en moi. »

Je vois d'ici l'instant, (la chose sera neuve)

Où pour entrer céans il faudra faire preuve :

105   Ma soeur est, sur ce point, plus ridicule encor,

À tout son libre orgueil elle donne l'essor,

Et pour flatter mon père, enchérit sur lui-même.

Je suis hors de ma sphère ici ; j'estime, j'aime,

La franche égalité ; l'honnête homme sans nom

110   Est encor à mes yeux, d'assez bonne maison :

Pour adoucir mon sort il me fallait Hortense.

SCÈNE III.
Le Comte, Cléonte.

CLÉONTE, entrant.

Qu'on me vante à présent les femmes, leur constance !

LE COMTE.

Vous savez donc, Cléonte ?

CLÉONTE.

Eh parbleu ! Si je sais ;

Plus que je ne voudrais : le coup m'a terrassé.

LE COMTE.

115   La chose est bien étrange.

CLÉONTE.

  Elle est, abominable.

LE COMTE.

Le trait est noir.

CLÉONTE.

Affreux.

LE COMTE.

Horrible.

CLÉONTE.

Épouvantable.

LE COMTE.

Que j'aime à vous voir prendre un si vif intérêt

Aux peines que je sens !

CLÉONTE.

Comment donc, s'il vous plaît ?

LE COMTE.

Vous me plaignez d'aimer alors qu'on m'abandonne !

CLÉONTE.

120   Je peste du congé que votre soeur me donne.

LE COMTE.

Ma soeur !

CLÉONTE.

Oui, votre soeur si jamais un amant

A pu se croire aimé c'est moi certainement ;

Et vous le savez bien.

LE COMTE.

Mais ma soeur elle-même,

Ne m'a jamais caché combien elle vous aime.

CLÉONTE.

125   Eh bien ! De cet amour l'effet pur et constant,

Est un congé formel qu'on me donne à l'instant.

LE COMTE.

Cela ne se peut pas.

CLÉONTE.

Oh ! Vous pouvez m'en croire :

Monsieur le Duc d'Arbois a seul toute la gloire

De l'emporter sur nous : n'est-il pas Duc ? Eh bien ?

130   Près d'un titre si beau tout mon amour n'est rien.

Le ridicule orgueil ! La sotte impertinence !

LE COMTE.

Je n'ai pas fort, non plus, à me louer d'Hortense.

M'en croirez-vous Cléonte ? Unissons nos chagrins :

L'amitié, le malheur rapprochent nos destins,

135   Cherchons, en voyageant, à charmer notre peine.

CLÉONTE.

Non, parbleu ! Pas ; je suis votre valet, Saincenne ;

Ce n'est pas mon dessein, certes ! de voyager ;

J'ai beaucoup mieux à faire.

LE COMTE.

Eh quoi

CLÉONTE.

De me venger.

Oh ! Je suis fait ainsi : sincère auprès des femmes,

140   Mon faible ne va pas jusqu'à gâter ces dames.

Ont-elles quelques torts ? Je me venge, et punis.

LE COMTE.

Eh comment punit-on ?

CLÉONTE.

Saincenne, en quel pays

Avez-vous donc vécu ? Peste de l'imbécile !

Où domine l'orgueil, la vengeance est facile.

145   Il n'est pas démontré, d'abord, que votre soeur

En signant mon congé, m'ait banni de son coeur.

Le titre de Duchesse un moment l'a séduite :

Il se peut... Elle vient, retirons-nous bien vite ;

Je vous expliquerai plus loin tous mes desseins.

SCÈNE IV.
Aurélie, Lise.

AURÉLIE, en regardant partir Cléonte.

150   Le pauvre malheureux ! Mon Dieu ! Que je le plains!

LISE.

Ceci paraît tout neuf ; plaindre ceux qu'on afflige !

AURÉLIE.

J'aime beaucoup Cléonte ; eh ! Mais, beaucoup, vous dis-je ;

Il est noble, et partout peut disputer le pas...

LISE.

Est-ce que cela fait qu'on aime ou n'aime pas ?

AURÉLIE.

155   Pour un homme de rien brûler de tendres flammes !

LISE.

J'ai vu de ces gens-là fort bien traités des dames :

Quand un jeune homme est leste, et joliment tourné,

On le prend aisément pour un homme bien né ;

Et, se sent-on presser d'une tendre folie ?

160   Sans trop examiner, le coeur se mésallie.

AURÉLIE.

Fi ! De pareils penchants sont ignobles et bas ;

C'est déroger, d'aimer ce qui ne nous vaut pas.

LISE.

Cléonte vous vaut bien ; et malgré sa noblesse...

AURÉLIE, vivement.

C'est pour un Duc et Pair aussi que je le laisse :

165   Le Duc d'Arbois.

LISE.

  Ah ! Ciel ! Le fils du Duc d'Alfort ?

AURÉLIE.

Lui-même : eh ! Pourquoi donc vous récrier si fort ?

LISE.

Ah par ma foi Madame, excusez la surprise;

Un monstre de laideur ainsi que de bêtise.

AURÉLIE.

Eh ! Que me font à moi, l'air et l'esprit qu'il a ?

170   L'honneur du tabouret répare tout cela.

LISE.

Parlez-vous tout de bon, ou si vous voulez rire ?

AURÉLIE.

Rien n'est plus sérieux ; que voulez-vous donc dire ?

LISE.

Mais c'est un talisman qu'un pareil tabouret ;

Il vous fait trouver beau ce que Dieu fit si laid.

AURÉLIE.

175   Lise, pour mon hymen dès lors que tout s'empresse,

D'avance appelez-moi, Madame la Duchesse.

LISE.

Mai oui, pour prendre date.

AURÉLIE.

Avec ce titre là,

Combien de gens de moins à saluer !

LISE.

Oui dà !

C'est un profit tout clair ; en devenant Duchesse,

180   Vous gagnez cent pour cent en frais de politesse.

SCÈNE V.
Les Mêmes, Blondel, Le Valet de chambre.

LE VALET DE CHAMBRE, en annonçant.

Le Maitre à danser.

AURÉLIE.

Bon ! Monsieur Blondel, bonjour ;

Je me vois au moment de paraître à la cour ;

Je voudrais avec vous faire mes révérences.

BLONDEL.

Très volontiers, Madame.

AURÉLIE.

Il est des convenances

185   Que l'on doit observer, je pense, en pareil cas :

Par exemple, Monsieur, je n'imagine pas

Que la femme d'un Duc salue ainsi qu'une autre.

BLONDEL.

Pardonnez-moi.

AURÉLIE.

Comment un nom tel que le nôtre,

Ne met à tout cela nulles distinctions ?

BLONDEL.

190   Aucune, absolument.

AURÉLIE.

  C'est singulier... Voyons.

Elle se met en place pour les révérences.

Monsieur Blondel, avant que la leçon commence,

Dites au tabouret comment prend-on séance ?

BLONDEL.

Madame... en s'asseyant, comme l'on fait partout.

AURÉLIE.

Le cérémonial n'y change rien ?

BLONDEL.

Du tout.

AURÉLIE.

195   Tout cela me paraît bien extraordinaire :

Voilà bien les Français et leur tête légère !

De l'austère étiquette, adoucir les rigueurs,

Et s'asseoir à la Cour, comme on s'assoit ailleurs !

Certes ! Sur ce point-là nous sommes bien en faute.

Elle se place pour les révérences.

BLONDEL, en lui plaçant la tête et les épaules.

200   Moins de décision ; la tête un peu moins haute.

Il la fait plier, et très bas.

AURÉLIE.

C'est beaucoup trop Monsieur, croyez qu'il ne sied pas

Aux femmes de mon rang de plier aussi bas.

SCÈNE VI.
Les Mêmes, Le Marquis de Saincenne, Davon.

LE MARQUIS.

Eh bien ! Que fais-tu là, ma Comtesse Aurélie ?

AURÉLIE.

Vous voyez ; aux saluts de Cour je m'étudie.

LE MARQUIS.

205   C'est toujours fort bien fait je t'en sais gré vraiment ;

Mais Monsieur reviendra dans un autre moment.

Le maître sort, et Lise aussi.

SCENE VII.
Le Marquis, Aurélie, Davon.

LE MARQUIS.

Viens ma chère Comtesse, approche ; et que ma joie

Toute entière en ton sein se verse et se déploie :

Père de deux enfants, je crois n'en avoir qu'un.

210   Tant l'autre, humble, Bourgeois, au-dessous du commun,

Il montre le coeur.

Dégénère par-là du sang qui l'a fait naître :

Toi, dont le noble orgueil s'est toujours fait connaître,

Tu vas - te pâmer d'aise en apprenant ici,

Pour notre avancement combien j'ai réussi :

215   Tu te crois bien heureuse avec ton mariage ;

Pah ! Ce n'est rien, au prix de ce que j'envisage.

AURÉLIE.

Quelque plus grand Seigneur sollicite ma main ?

Est-il du sang de France, ou Prince Souverain!

Vous n'avez qu'à parler, à tout je me résigne;

220   Avec moi, le plus noble est toujours le plus digne.

LE MARQUIS.

Écoute, mon enfant ; j'ai, depuis plus d'un jour,

Le projet d'établir les Saincennes en Cour

Toute illustration relève la noblesse.

À servir mon dessein le Duc d'Alfort s'empresse ;

225   Mon fils épousera sa fille un Régiment,

La présentation, sont la dot.

AURÉLIE.

Mais vraiment

Ce double hymen me plaît, et sur nous il attire...

LE MARQUIS.

À l'une et l'autre dot je ne pourrais suffire ;

J'ai rompu ton hymen l'autre seul se fera.

AURÉLIE, avec étonnement.

230   Mon père !

LE MARQUIS.

  Vois combien ton nom y gagnera.

N'es-tu pas, comme moi rejeton des Saincennes ?

N'est-ce pas même sang qui coule dans nos veines ?

AURÉLIE.

Tout comme il vous plaira mais chacun vit pour soi ;

Et mon sang n'est mon sang, que lorsqu'il coule en moi.

235   Du titre de Duchesse à mes yeux rehaussée,

À toute ma maison, comme telle annoncée,

Je... non mon père, non ; cela ne sera pas.

LE MARQUIS, en colère.

Madame, s'il vous plaît, prenez le ton plus bas.

AURÉLIE, vivement.

Vous prétendez, mon père

LE MARQUIS, plus vivement.

Oui, je prétends, Madame,

240   Dussiez-vous enrager dans le fond de votre âme,

Je prétends ajouter à l'éclat de mon nom.

Sachez sur vos devoirs vous faire une raison,

Prendre les sentiments de mon état, du vôtre :

Eh ! L'on vit dans les siens ; leur grandeur est la nôtre ;

245   Serai-je Colonel en mariant mon fils ?

Je n'en aime pas moins sa gloire ; j'en jouis.

Au reste, ce serait une peine inutile

De s'armer contre moi d'un esprit indocile :

La parole est donnée, attendez en l'effet.

AURÉLIE, à part.

250   De tout notre pouvoir traversons ce projet.

SCÈNE VIII.
Le Marquis, Davon.

DAVON.

Vous l'aimez tant, Monsieur, que l'on conçoit à peine...

LE MARQUIS.

Dès qu'il s'agit de rang, il n'est amour qui tienne ;

Cet intérêt prévaut le reste n'est plus rien.

Pour me supposer noble, eh ! J'ai donné mon bien ;

255   Je me suis à prix d'or créé bon Gentilhomme,

Et ma fille voudrait... Non, non ; qu'elle me nomme

De tous les noms que peut le dépit suggérer ;

J'aime beaucoup mon sang, mais c'est pour l'illustrer.

Tout riche Financier fait, sa fille Duchesse ;

260   Mais allier mon fils à la haute noblesse,

En faire un Colonel, et le voir présenté !

De cet événement je suis si transporté...

Davon, je ne me plains que d'une seule chose :

Avec la dignité que mon état m'impose,

265   Je n'ose ouvertement montrer mon âme à nu ;

Et j'étouffe en dedans, d'un plaisir retenu.

Je te dois tant d'honneurs.

DAVON.

À moi !

LE MARQUIS.

Chose certaine :

C'est toi qui m'indiquas le Baron de Saincenne ;

De ses vieux parchemins ce Baron m'a fait part ;

270   Et Stemmate, un beau jour, par un coup de son art,

Établit sur ce nom ma généalogie.

DAVON.

Sur d'autres fondements je la voudrais bâtie ;

Ce Baron a les moeurs d'un escroc usurier,

Au premier qui le paie il se vend tout entier.

LE MARQUIS.

275   Je voudrais qu'il vendît sa langue de vipère ;

Je l'achèterais vite afin de m'en défaire.

Un secret avec lui n'est point en sûreté :

Avec un peu d'esprit et plus de vanité,

Sans cesse tourmenté du besoin de médire,

280   Il sacrifierait tout pour un mot qui fait rire.

Aussi, tu vois Davon, tu vois si j'ai pris soin

De tenir éloigné cet indiscret témoin ;

Mon argent le consigne au fin fond de la France.

DAVON.

Il a mis à haut prix pareille résidence.

LE MARQUIS.

285   Oh ! Je m'en débarrasse en le payant bien cher ;

Dès qu'il veut venir ; crac, lettres de change en l'air :

Il est si fort escroc, (quoique bon Gentilhomme )

Qu'il n'accuse jamais que le quart de la somme,

Se réservant le droit d'en demander autant.

DAVON.

290   Monsieur, m'en croirez-vous ! Enrayez sur l'argent ;   [ 2 Enrayer : Passer une pièce de bois entre deux roues d'un carrosse, ou d'une charrette, ou le snelier avec une corde, pour empêcher qu'elles ne roulent, et retarder leur mouvement à la descente d'une montagne. [F] Ici, sens figuré.]

Ce mariage-ci va vous mettre en dépense.

LE MARQUIS.

Il faut bien cheminer suivant la circonstance

Vas, vas, c'est à mon sens faire un marché très bon,

De prodiguer son or pour acquérir un nom ;

295   Et celui de Ducreux m'a causé tant de peine !

Je ne vis que depuis qu'on m'appelle Saincenne.

Bas, d'un ton de confidence.

Le titre de Marquis a pour moi tant d'appas,

Que je me surprends seul, le répétant tout bas ;

Je sens battre mon coeur sitôt qu'on le prononce ;

300   Et dans les lieux publics, où, tout haut l'on m'annonce

Je traîne, et reste-là, comme un homme perclus,

Pour m'entendre appeler cinq ou six fois de plus.

DAVON.

Monsieur, l'argent s'en va ; je le vois avec peine.

LE MARQUIS.

As-tu vu sur ma porte écrit hôtel Saincenne ?...

305   Eh mon Suisse à propos je voudrais lui parler ;

Il faut dans son emploi, tout d'abord l'installer.

Davon va chercher le Suisse.

SCÈNE IX.

LE MARQUIS.

Ceci, dans tout Paris, va faire un bruit du Diable :

Oh ! Rien n'annonce mieux l'homme considérable...

SCÈNE X.
Le Marquis, Davon, Le Suisse.

LE MARQUIS, au Suisse.

Il faut, de ce moment, vous établir là-bas...

310   Pourquoi sans baudrier ? Cela ne me plaît pas

Cela n'est pas décent : chacun, dès qu'il arrive,

Doit voir de votre état la marque distinctive.

LE SUISSE.

Monsieur.

LE MARQUIS.

Non pas Monsieur, mais Monsieur le Marquis :

Monsieur le Comte, alors qu'il s'agit de mon fils ;

315   Et ma fille en un mot, comme étant Chanoinesse,

A droit de s'appeller Madame la Comtesse,

LE SUISSE.

Oui, Monsieur le Marquis.

LE MARQUIS.

C'est fort bien parlé, bon !

Plus d'une fois le jour, montrez-vous au salon ;

A l'heure du Courrier, cela va bien sans dire.

LE SUISSE.

320   Oui, Monsieur le Marquis.

LE MARQUIS.

  Allons, qu'on se retire.

LE SUISSE.

Avec empressement je ferai mon devoir.

Il sort.

LE MARQUIS, lui crie de loin.

Le plus pressé toujours c'est de vous faire voir.

SCÈNE XI.
Le Marquis, Davon.

LE MARQUIS.

Il reste à prévenir mon fils sur notre affaire ;

De l'humeur dont il est, elle va lui déplaire.

325   Il ne peut pas souffrir de paraître au grand jour :

C'est un pauvre sujet bien peu fait pour la Cour.

DAVON.

Au nom de Dieu ! Monsieur, n'en parlez pas de même ;

Chacun, pour ses vertus, et le respecte, et l'aime ;

Il est bon Officier, bon fils, bon citoyen.

LE MARQUIS.

330   Des qu'il vit sans éclat, à mes yeux il n'est rien.

DAVON.

Monsieur, sur tous les points sa conduite est parfaite ;

Ce jeune homme jamais n'a fait un sou de dette.

LE MARQUIS.

Morbleu ! Qu'il me raine et qu'il me fasse honneur.  [ 3 Rainer : faire des rainures. [L] Ici, sens figuré impropbable.]

DAVON.

Vous savez si l'on doit estimer sa valeur,

335   Et le trait qui l'a fait admirer à la guerre ;

Sans lui son Régiment périssait.

LE MARQUIS.

Belle affaire !

Et pour un tel exploit, dis, qu'a-t-il obtenu ?

DAVON.

Monsieur, est-ce sa faute ?

LE MARQUIS.

Il veut vivre inconnu ;

Il craint de se montrer chez lui c'est un système ;

340   Il voudrait que l'on mît sa grandeur en soi-même :

En soi-même qui diable irait la chercher là ?

Certes ! je ne l'ai pas élevé pour cela.

Dans ma fille et mon fils, j'ai su dès leur enfance,

Fonder l'opinion de leur haute naissance :

345   Des principes d'orgueil que je leur ai tracés,

Ma Elle en a trop pris ; et mon fils pas assez.

L'un et l'autre aujourd'hui me tiennent à la gêne...

Allons, je veux écrire au Baron de Saincenne,

Sur cet hymen du Comte et le moment d'après,

350   Le Comte en recevra l'ordre le plus exprès.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

AURÉLIE.

bon ! Tandis que ma tante intrigue, agit, manoeuvre,

Manoeuvrons aussi, nous, et mettons tout en oeuvre.

De la petite Hortease il faut bien nous aider ;

Je n'aurai pas de peine à lui persuader

355   De conserver un coeur que l'on veut lui soustraire :

Sûrement elle aspire à la main de mon frère ;

Dans sa prétention il la faut affermir...

Je vais bien l'étonner en flattant son désir.

Je la traitai toujours de manière assez dure ;

360   Eh comme on doit traiter de noblesse à roture ;

Surtout en prévenant tout air d'égalité :

( Ma mère est le seul noeud de notre parenté. )

Je vais en lui parlant, lui rendre un peu courage :

Voilà sur ces gens-là, ce qu'on a d'avantage ;

365   Dès qu'on leur fait accueil, ils en sont tous bouffis ;

De la côte d'Adam ils s'estiment sortis.

SCÈNE II.
Aurélie, Hortense.

AURÉLIE.

Ma petite cousine, approchez.

HORTENSE, d'un air railleur.

Je m'empresse

D'obéir à vos lois. Madame la Comtesse.

Mais d'un titre si cher m'accordant la faveur,

370   Depuis quand daignez-vous me faire cet honneur ?

J'avais cru qu'en dépit d'une même origine,

Vous ne trouviez pas bon qu'on fût votre cousine.

AURÉLIE.

Oh ! La petite espiègle ! A-t-elle assez d'esprit ?

Elle met de la grâce à tout ce qu'elle dit.

375   Ce n'est pas tout encor ; voyez comme elle est belle !

L'homme le moins sensible en perdrait la cervelle :

L'air, le ton, tout en elle est noble et gracieux ;

En vivant à la Cour on ne serait pas mieux.

HORTENSE.

Comment vous me gâtez ! Je n'y peux rien comprendre :

380   Aurais-je par hasard quelqu'office à vous rendre ?

L'intérêt quelquefois rapproche de bien loin ;

La politesse alors est la loi du besoin :

Parlez ; je suis très bonne, et surtout sans rancune.

AURÉLIE.

D'honnenr ce n'est point là la tournure commune ;

385   On n'a point cet esprit, cette vivacité.

Avec poids.

Mon enfant vous serez femme de qualité.

HORTENSE, riant.

Moi ! Femme ! Oh ! Pour le coup ! En voici bien d'une autre.

AURÉLIE.

Allons, ne faites point ici le bon apôtre ;

Je sais que mon frère aime, adore vos appas.

En se parlant à elle-même.

390   J'en mourrais de chagrin, s'il ne l'épousait pas.

HORTENSE.

Le Comte m'épouser ! Quel rêve ! Quelle histoire !

AURÉLIE.

Si c'est un rêve, au moins il est permis d'y croire,

Ma petite, écoutez ceci n'est point un jeu ;

Ma tante de Murcé vous donne son aveu.

HORTENSE, gaiement et malignement.

395   Vraiment ? Il n'en faut donc plus qu'un ; mais nécessaire.

AURÉLIE.

Quel est-il ?

HORTENSE.

C'est celui de Monsieur votre père :

Peut-être, je pourrais vous dire aussi le mien.

AURÉLIE.

Pour celui-là, j'y compte.

HORTENSE.

En répondez-vous bien ?

AURÉLIE.

J'en réponds.

HORTENSE.

Eh bien ! Moi, pour un tel mariage,

400   Je me trouve, à la fois, et trop folle, et trop sage :

Trop folle ; mon humeur au Comte disconvient :

Trop sage ; le devoir sous ses lois me retient.

Lorsqu'aux bontés d'un oncle on doit son existence

On lui doit bien aussi quelque reconnaissance ;

405   Gêner ses volontés, serait mal en user ;

J'aime mieux rester fille, et de tout m'amuser.

Adieu, cousine, adieu ; je sens que je vous lasse :

Malignement.

Malgré mon sot refus, conservez-moi de grâce,

Les bontés dont j'ai fait un essai si charmant ;

410   Faites que mon bonheur dure plus d'un moment.

SCÈNE III.

AURÉLIE.

La voilà bien contente oui, cela s'imagine

Que je vais la traiter désormais de cousine ;

Ce ton d'égalité ne subsistera pas.

Éloignons-nous, mon père ici tourne ses pas.

SCÈNE IV.
Le Marquis, Le Comte.

LE MARQUIS.

415   Mon fils, asseyons-nous un moment ; prenez place...

Ils s'assoient.

On vous a prévenu sur tout ce qui se passe ;

Sans doute vous savez ce qu'on doit à l'honneur.

LE COMTE.

Je n'ai, pour le savoir, qu'à descendre en mon coeur.

LE MARQUIS, avec impatience.

Je ne vous parle pas de l'être imaginaire

420   Dont vous vous êtes mis en tête la chimère,

Qui vous tourne l'esprit ; autre espèce d'honneur,

Dont un rustre jouit ainsi qu'un grand Seigneur ;

Je parle de l'honneur des grands, enfin du nôtre.

LE COMTE.

Celui-là, selon vous, est donc plus vrai que l'autre ?

425   Moi, j'en juge autrement jamais L'orgueil humain

Ne put accréditer un préjugé plus vain

Que celui qui, fondé sur un droit de naissance,

D'un homme à son semblable a mis tant de distance.

Ce préjugé fatal, chez les humains admis,

430   En livre un au respect, et dix mille au mépris.

Est-ce ainsi qu'il fallait endoctriner les hommes ?

De tant de passions, vains jouets que nous sommes !

On nous veut, à mal faire, encor autoriser ;

On nous donne le droit de nous mieux mépriser.

435   J'en parle sans humeur, vous le sentez, mon père ;

Le sort m'a bien traité s'il m'eût été contraire,

Ou dirait que des grands repoussant la hauteur,

Mon orgueil roturier veut se venger du leur ;

Non, c'est l'humanité que je plains ; c'est pour elle

440   Que je parle ; on lui fait une injure cruelle,

Pair ces distinctions que l'on veut maintenir :

Un sot de qualité pourra tout obtenir ?

Et l'homme de talent, enfant de la nature,

Reste seul accablé du poids de sa roture ;

445   Il sent flétrir en lui d'inutiles vertus !

Et vous approuveriez de semblables abus ?

LE MARQUIS.

Sans les justifier, je pourrais vous répondre,

J'en profite ; mais, non ; je prétends vous confondre.

Ce que vous appelez un préjugé si vain,

450   Est un sentiment vrai, né dans le cceur humain.

Tous les peuples, ceux même, et de Grèce et de Rome,

Ont su le cas qu'on doit faire d'un Gentilhomme :

Votre grand Cicéron, lui-même, le premier,

N'eut-il pas à rougir d'être né roturier ?

455   La noblesse est un don que partout on révère

On tient compte aux enfants de ce que fut leur père.

LE COMTE.

Fort bien : je n'y vois plus qu'un léger embarras ;

On leur tient compte aussi des vertus qu'ils n'ont pas :

Leur père en eut pour eux ; il se rendit illustre ;

460   Ses enfants, de son nom ternissent tout le lustre,

Et leur mépris pour tout ce qui n'est pas titré,

S'autorise du nom qu'ils ont deshonoré.

Pour abaisser l'orgueil d'une race si fière,

Je les renvoie à ceux dont la vertu première

465   Jetta de leur grandeur le fondement heureux :

Ces pères rougiraient de fils indignes d'eux ;

Ils leur disputeraient leur gloire imaginaire :

Eh bien ! Ce qu'ils feraient, ma raison l'ose faire.

LE MARQUIS, avec impatience.

Plus le noble a de droits, plus on doit s'applaudir

470   D'être du nombre heureux ; plus il faut s'aggrandir,

Et par ses soins actifs rehausser sa noblesse :

Oui, partout où la force écrase la faiblesse,

Je craindrai d'être faible.

LE COMTE.

Eh ! Que concluez-vous

De ce raisonnement !

LE MARQUIS, avec impatience.

Je conclus, entre nous,

475   Que vous devez bénir l'hymen qu'on vous propose.

LE COMTE.

Les biens de pur éclat som pour moi peu de chose ;

Je tiens à mon bonheur, à mon repos ; je tiens

Au sentiment qui doit former de tels liens.

LE MARQUIS.

Vous voulez que par goût, estime, sympathie,

480   Ainsi qu'un roturier, un noble se marie ?

Mais c'est mettre ici bas, tout sans-dessus-dessous.

Laissez au roturier son estime et ses goûts :

L'homme de cet état n'a rien de mieux à faire ;

Mais nous, notre grandeur est notre unique affaire :

485   Estime, aime, qui peut ! Pour l'honneur de mon nom,

Je m'associerais, moi, la plus sotte guenon.  [ 4 Guenon : On appelle aussi guenon, une femme vieille, ou laide, quand on lui veut dire quelque injure. Il est bas. [F]]

LE COMTE.

L'honneur gagne beaucoup à de tels mariages !

Les séparations renversent les ménages ;

Les enfants élevés dans ces discors honteux,

490   Rendent à leurs parents ce qu'ils ont appris d'eux,

La haine et le mépris la race ainsi s'altère ;

Le vice est d'un grand nom la tache héréditaire.

Ah qu'un sage hyménée a bien plus de douceur !

Le sentiment y vit sous les lois du bonheur ;

495   Et ce bonheur transmis, descend de race en race ;

Voilà la vérité, mon père quoiqu'on fasse,

En dépit de l'orgueil et des prétentions,

La nature survit à nos conventions,

Et qui veut la goûter, en soi n'a qu'à descendre.

LE MARQUIS.

500   Sans un dépit mortel, je ne saurais l'entendre ;

Et de mon sang formé, je ne sais pas comment...

Ah ça ! Tiens, réponds-moi bien naturellement :

Quoi l'honneur de montrer à la Cour les Saincennes,

Ne fait pas pétiller tout ton sang dans tes veines ?

LE COMTE.

505   Sans nulle émotion vous m'y voyez penser.

LE MARQUIS.

Caractère rampant qu'on ne peut rehausser !

Vas, tu seras toujours l'opprobre de ma vie.

LE COMTE.

Un fils qui vous respecte, hélas ! Vous humilie !

Un fils qui n'a jamais cessé de vous chérir !

510   Un fils, dont les devoirs sont le plus doux plaisir !

LE MARQUIS.

La noble dignité du coeur t'est étrangère.

LE COMTE.

Permettez à ce mot, je répondrai, mon père.

Je manque, dites-vous, de noble dignité ?

Eh mais, ce sentiment est tout de mon côté.

515   Qui, de vous, ou de moi lorsqu'un grand se présente,

Sait mieux mettre à son point la hauteur imposante ?

Fuit plus ces petits soins qui, dès lors qu'on les rend,

D'infériorité sont un signe apparent ?

Mais votre intention me semble mal remplie ;

520   Eh ! Du matin au soir votre orgueil s'humilie !

Le mien marche d'un pas plus ferme et plus égal ;

L'infériorité sans doute, lui sied mal ;

Il ne domine rien et rien ne le domine :

Je suis auprès des grands, l'usage et la routine,

525   Et descends avec goût jusqu'à l'inférieur :

Voilà ma dignité je la porte en mon coeur.

Quant au projet d'hymen qui paraît tant vous plaire,

Mon père il en est un bien plus facile à faire,

Qui de vos deux enfants comblerait tous les voeux,

530   Qui, tous deux, les rendrait également heureux.

Permettez que ma soeur...

LE MARQUIS, en courroux.

Saincence, plus d'instance.

LE COMTE.

Mon père.

LE MARQUIS, en colère.

Encore un coup, c'est trop de résistance.

LE COMTE.

À ce que vous voulez, il faut bien consentir ;

Plaignez-vous donc d'un fils qui ne sait qu'obéir.

LE MARQUIS.

535   Moi, me plaindre de toi ! J'aime ton caractère,

Tes vertus et j'en ai la preuve la plus chère.

Crois moi, c'est ton bonheur que tu viens d'accepter :

À l'éclat des grandeurs on ne peut résister :

C'est en les possédant qu'on s'en laisse séduire ;

540   Tu me remercieras d'avoir su t'y conduire ;

Vas te parer un peu ; j'attends le Duc d'Alfort ;

Sa fille est adorable, et tu lui plairas fort :

Demande - tout mon bien : du Marquis de Saincenne ;

Il n'est rien, il n'est rien que ton amour n'obtienne,

SCÈNE V.
La Marquis, Davon.

LE MARQUIS, avec transport.

545   Il accepte, Davon ; il va se marier.

DAVON.

À sa soumission vous n'osiez vous fier;

Vous pensiez qu'il faudrait lui faire violence,

Et vous avez d'un mot vaincu sa résistance.

LE MARQUIS.

Oui, je le jugeais mal ; il a beaucoup de bon ;

550   Et son courage est fait pour porter loin son nom :

Je rappelle à présent ce qu'il fit à la guerre ;

C'est l'acte distingué d'un brave militaire :

Avec tant de valeur, et l'argent à la main,

Un Gentilhomme est sûr de faire son chemin...

555   Sais-tu depuis qu'il est l'honneur de ma famille,

Je sens que je n'ai plus tant de goût pour ma fille.

J'enrage de lui voir pratiquer mes leçons,

Et s'armer contre moi de mes propres raisons.

Lui, depuis qu'il souscrit à l'hymen, je te jure

560   Que je lui vois déjà toute une autre tournure...

Tu n'imagines pas tout ce que mon cour sent ;

C'est au point d'en rougir ; je suis comme un enfant :

Ma joie est en dedans, et si grande et si vive,

Que je voudrais tout haut conter ce qui m'arrive ;

565   Jamais un Duc et Pair ne m'a paru si grand.

DAVON.

Il faudrait en public, vous contenir pourtant.

LE MARQUIS.

En bien ! Aide-moi donc ; tire-moi par la manche,

Quand je montre une joie et si vive et si franche.

SCÈNE VI.
Les Mêmes, Des Portefaix chargés.

DAVON.

Que veulent ces gens-ci qui vous dit de monter ?

LE MARQUIS, à demi-voix.

570   Ce sont de vieux portraits que j'ai fait apporter,

Et que j'ai ramassés dans des fonds de boutiques.

Je me fais des aïeux de ces minois gothiques.

J'ai soin de les choisir, tous, aux fronts balaffrés,

Tous, d'un costume antique, et d'ordres décorés ;

575   J'y fais mettre mon nom, et leur noble effigie

Servira d'ornement à cette galerie ;

J'y recevrai le Duc : fais ranger ces portraits,

Et par ordre de date, elle est marquée exprès.

Tandis qu'on place les tableaux, le Marquis, marchant à grands pas sur le devant du théâtre.

Colonel ! Présenté ! De grandes alliances !

580   Que pourrait désormais borner mes espérances ?

Mon fils peut s'égaler à tous nos grands Seigneurs

Des rubans, vert et bleu, revêtir les couleurs.

Au fait, c'est un beau nom que celui de Saincenne ;

L'ambition du Duc échauffera la sienne :

585   Et puis, l'ambition, cela vient en un jour ;

Tel qui n'en eut jamais, en acquiert à la Cour...

Il faut en convenir, il est doux d'être père

Lorsqu'un fils gentilhomme, ainsi perce et prospère

Ah ! Dame ! La nature alors parle : comment !

Avec transport.

590   Elle parle ! Elle crie : ah ! Quel heureux moment !...

Chut ! Si Davon eût vu ce transport d'allégresse,

C'eût bien été le cas du signal de sagesse.

DAVON.

Monsieur veut-il venir regarder ses tableaux ?

LE MARQUIS, en les regardant.

À merveille ! Fort bien ! Ces ornements nouveaux

595   Sont d'un très bon effet ; ils parent ces demeures.

SCÈNE VII.
Les Mêmes, Le Duc d'Aalfort, un Valet de chambre qui annonce.

LE VALET DE CHAMBRE.

Monsieur le Duc d'Alfort.

LE DUC, vers la coulisse.

Mon carosse cinq heures.

Bonjour mon cher Marquis ; je ne connaissais pas

Cet appartement-ci.

LE MARQUIS.

L'on travaille là bas ;

La lambrissure était presqu'à moitié détruite ;

600   Et puis, ma foi par goût, c'est ceci que j'habite ;

Les Saincennes sont là tous, peints de père en fils ;

J'aime mieux ces portraits que les plus beaux lambris.

Davon s'approche de lui, et le tire par la basque pour l'avertir.

LE MARQUIS, en se contenant.

Ma foi ! Monsieur le Duc, écoutez de tels hommes,  [ Basque : Autrefois petite partie d'étoffe qui était au bas du corps du pourpoint et où il y avait des oeillets. [L]]

Illustres avant nous, nous font ce que nous sommes.

SCÈNE VIII.
Les Mêmes, Le Valet de chambre.

LE VALET DE CHAMBRE, au Duc.

605   Monsieur, votre Intendant demande à vous parler.

LE DUC, au Marquis.

Permettez-vous ?

LE MARQUIS.

Qu'il entre.

LE DUC.

Où bien je vais aller...

LE MARQUIS.

De la cave au grenier, du Maître jusqu'au Suisse,

Tout l'hôtel de Saincenne est à votre service.

LE DUC.

De tant d'honnêteté je n'abuserai pas.

LE MARQUIS, à part.

610   Ce Suisse, s'il montait, ce serait bien le cas :

Le Duc, sans l'observer, aura passé, peut-être.

SCÈNE IX.
Les Mêmes, Clénard, Stemmate.

LE VALET DE CHAMBRE, annonçant.

Monsieur Stemmate.

LE MARQUIS.

Ah ! Ah ! Bonjour donc mon cher maître.

STEMMATE.

Votre Suisse m'a presque empêché de monter.

LE MARQUIS.

Vous avez très bien fait de ne pas l'écouter.

615   Tous ces animaux-là sont des bêtes de somme ;

C'est le milieu tout juste entre la brute et l'homme.

Les gens de qualité, sur ma foi sont bien fous :

Les plus simples bourgeois sont mieux servis que nous :

Qu'y faire ? C'est l'usage, il faut bien y souscrire.

STEMMATE, bas au Marquis.

620   Mon ami, j'ai deux mots très pressés à vous dire.

LE MARQUIS.

Tenez, Monsieur le Duc, avec Monsieur Clénard,

Établissez-vous là, seul, tranquille, à l'écart ;

Rien, je vous en réponds, ne viendra vous distraire

Je vais, de mon côté, m'occuper d'une affaire.

Le Duc s'assied sur le devant du théâtre, l'un des coins, le Marquis, au coin opposé Clénard est debout, appuyé sur le fauteuil du Duc, et tournant le dos au Marquis ; Stemmate est assis tout auprès du Marquis, et tournant le dos au Duc. Toute cette scène doit, des deux côtés être jouée à demi-voix.

CLÉNARD, au Duc.

625   Je dois à Monseigneur montrer ce qu'on m'écrit.

LE DUC, bas.

En ! Sur quoi ?

CLÉNARD.

Sur l'hymen dont le projet vous rit;

L'écrit n'est pas signé.

Il remet une lettre au Duc, qui la lit.

STEMMATE, bas au Marquis, en lui donnant une lettre.

Cette lettre anonyme,

Mon cher et tendre ami, rabat de mon estime

Pour l'hymen dont j'avais secondé le projet.

LE DUC, bas à Clénard, après avoir lu.

630   Cette lettre me peint comme un mauvais sujet,

Le gendre dont je vais embâter ma famille ;  [ 6 Embâter : Garnir d'un bât [charge] d'une bête de somme. Fig. et familièrement, embarrasser ou ennuyer. [L]]

Par ma foi ce sera l'affaire de ma fille.

Dans cette union-là, je vois beaucoup d'argent,

Je dis, d'argent pour moi ; mon état est urgent.

635   Depuis assez longtemps mes biens sont en déroute :

Faire ce mariage ou faire banqueroute,

Il n'est pas de milieu, j'opte pour le contrat.

LE MARQUIS, bas à Stemmate après avoir lu.

Comment ! De cet écrit vous faites quelque état !

Oh bien ! Je suis plus brave, il n'a rien qui m'arrête :

640   Ma bru sera, dit-on, une mauvaise tête ;

On ne pourra jamais en rien la réformer ;

C'est à faire à mon fils de la faire enfermer :

Eh ! Que m'importe à moi tout ce que j'envisage,

C'est l'éclat que doit faire un pareil mariage.

645   Allons il ne faut pas un moment balancer ;

La Cour, un Régiment, il s'agit de percer.

CLÉNARD, bas au Duc.

Mais, Monseigneur, ces gens sont de basse roture ;

Ce n'est qu'à prix d'argent qu'ils font quelque figure

Et le grand-père était rat-de-cave à Béziers.  [ 8 Béziers : ville du département de l'Hérault au sud-ouest de Montpellier.]  [ 7 Rat de cave : Familièrement et par injure, rats de cave, les commis des aides, et aujourd'hui, des contributions indirectes qui visitent les caves. [L]]

En pesant beaucoup sur ces derniers mots.

LE DUC.

650   Tant mieux ! Plus ils seront d'ignobles roturiers,

Plus nous les trouverons empressés à conclure ;

Et plus je leur vendrai ma fille avec usure.

STEMMATE, bas au Marquis.

Sur un fait important prenez votre parti ;

Le Duc est ruiné, je vous en averti.

LE MARQUIS.

655   Tant mieux je suis alors son unique ressource ;

Mon ami, je le tiens, comme on dit, par la bourse.

CLÉNARD, au Duc.

Mais ce prétendu noble affecte les grands airs ;

Il veut représenter comme vos Ducs et Pairs:

Chacun est révolté du grand ton qu'il affiche.

LE DUC.

660   Tant mieux qu'il soit prodigue, alors qu'il est si riche :

Ne voudriez-vous pas qu'il fût ladre et vilain ?  [ 9 Ladre : Attaqué de ladrerie, de lèpre ou éléphantiasis. Par extension de l'insensibilité morale, excessivement avare. [L]]

Je ne tirerais pas un écu de sa main.

STEMMATE, au Marquis.

Le Duc d'Alfort, sur rien n'a de principe ferme ;

C'est un de nos roués dans la force du terme.

LE MARQUIS.

665   Tant mieux ! À ces gens-là, fargent lient lieu d'honneur ;

Et les roués de Cour ne m'ont jamais fait peur.

CLÉNARD, au Duc.

Si bien que, Monseigneur, sur tout obstacle passe ?

LE DUC.

Oui puisons dans la bourse et pour le reste, grace ;

STEMMATE, au Marquis.

Tout, ce que je vous dis ne vous arrête pas ?

LE MARQUIS.

670   Non, je flaire la Cour et redouble le pas.

LE DUC.

Clénard, il ne faut pas qu'ici, de ma déroute

On ait quelque soupçon, pas le plus léger doute :

Allons mon cher Clénard, mon très digne intendant.

Vous êtes, de mes biens, l'unique répondant ;

675   Songez qu'il faut en rendre un brillant témoignage ;

Mentez fort.

CLÉNARD.

Monseigneur m'a fait à ce langage.

LE DUC.

Restez ; vous me direz riche comme Crésus.

LE MARQUIS, à Stemmate après lui avoir parlé à l'oreille.

Vous sentez mes raisons ; il se peut, au surplus,

Que ton discute ici quelques droits de naissance ;

680   Et votre avis sera d'une grande importance :

Restez ; vous me direz noble comme César.

On se lève, et tout le monde se rapproche.

LE DUC.

Je crains, mon cher Marquis, devoir manqué d'égard.

Pardon.

LE MARQUIS.

Vous vous moquez ; liberté pleine, entière.

LE DUC.

On ne peut sur son bien avoir trop de lumière :

685   Je voulais de la dot assurer mieux les fonds.

LE MARQUIS.

Nos enfants nous ont bien des obligations ;

D'un titre encor obscur j'examinais la date ;

Et par les soins heureux de mon ami Stemmate...

SCÈNE X.
Les Mêmes, Aurélie, Le Comte.

AURÉLIE, à part.

Sachons ce qu'aura fait ma tante de Murcé ;

690   Voyons si notre espoir s'est un peu rehaussée

LE MARQUIS.

Voici le Comte ; il vient saluer son beau père.

LE COMTE, au Duc.

Le Duc doit être placé entre le père et le fils ; et le vieux Saincenne inspecte son fils et l'interrompt : sans cesse.

Je sens comme je dois, l'honneur qu'il veut me faire,

LE MARQUIS, au Duc.

Son plaisir est si grand qu'il n'ose le montrer.

À part.

Si ce n'est lui, c'est moi.

LE COMTE, au Duc.

L'on pouvait différer

695   La célébration de l'hymen qui s'apprête.

LE MARQUIS, bas au Duc.

Qu'on différât d'un jour, il en perdrait la tête.

LE COMTE, au Duc.

Plus d'examen souvent previendrait bien des maux.

LE MARQUIS, bas au Duc.

De nos vieux Chevaliers il a tous les propos ;

Comme il est de la race, il en suit les usages.

LE COMTE, au Duc.

700   Mon père a stipulé pour tous nos avantages ;

Je stipule pour ceux qui dépendent de moi.

Douceur, égalité, candeur et bonne-foi.

Le contrat, je le sais, n'admet point telle clause ;

Mais si le vrai bonheur compte pour quelque chose,

705   Ce sont là des trésors utilement acquis ;

Et la rareté même y met un nouveau prix.

LE MARQUIS, haut.

Le Comte, comme on voit, suit encor le vieux style ;

Les Saincennes sont tous faits ainsi.

LE DUC.

Difficile

Qui s'en plaindrait ! Je l'aime, et je l'estime fort :

710   On se ressent toujours de ceux de qui l'on sort.

AURÉLIE, à part.

La rage de l'hymen est en eux bien ancrée ;

Ces gens se marieront malgré vents et marée.

On entend des fouets de poste.

LE MARQUIS.

Qu'est-ce que j'entends ! Ho ! Quelqu'un ! Voyez là bas,

Ce qui peut dans ma cour causer tant de fracas.

SCÈNE XI.
Les Mêmes, Davon.

DAVON.

715   Le Baron de Saincenne, ici vient de descendre.

LE MARQUIS, avec trouble.

Le Baron !

DAVON.

Tout le bruit que vous venez d'entendre,

C'est lui seul qui le cause.

LE MARQUIS, à part.

Oh ! Le dur contretemps !

Je crains de ce railleur les propos insultants.

LE DUC.

Quel est donc ce Baron ?

LE MARQUIS.

Un parent de Province

720   Un peu rustre, et bavard ; un sujet assez mince.

SCÈNE XII.
Les Mêmes, Le Baron en redingote, en bonnet de nuit, un chapeau de voyage par-dessus ; il manque de maintien, il a la vue basse, cligne des yeux, regarde sous le nez, et touche tous ceux a qui il parle.
.

LE BARON.

Bonjour, cousin, Bonjour, tu ne m'attendais pas :

Que veux-tu mon ami ? Sur ma foi ! J'étais las

Il dit en riant les derniers mots.

De me voir éloigné de toute ma famille.

Ah ça ! Fais moi connaître et ton fils et ta fille ;

Il les regarde met le nez.

725   Sans doute, ces Messieurs sont des cousins aussi,

Cousins, cousins partout.

Il rit.

LE MARQUIS.

Non ; vous voyez ici

Monsieur le Duc d'Alfort ; un Duc et Pair de France,

Avec qui nous allons contracter alliance.

LE BARON.

Comment quelqu'un des tiens va-t-il se marier ?

LE MARQUIS.

730   Oui.

LE BARON.

  J'arrête les bans, prêts à se publier.

AURÉLIE, à part.

Bon !

LE COMTE, bas.

Tant mieux !

LE MARQUIS, haut.

Pourquoi donc ?

LE BARON.

J'ai mes projets en tête,

Qui pourraient bien chez toi servir de trouble-fête.

Du fond du Périgord, en poste ici j'accours,

Crevant tous les chevaux ; je n'ai mis que trois jours.

735   Tandis que pour venir, je payais double guide,

Je vois que tu courrais toi-même à toute bride :

Peste ! Quel train tu vas ! D'un hymen si prochain

Tu ne m'instruisais pas, moi, ton noble cousin !

LE MARQUIS.

La lettre allait partir.

LE BARON.

Oh, bien bien quelle reste.

AURÉLIE, bas.

740   L'heureux événement !

LE MARQUIS, bas.

  Le contretemps funeste !

SCÈNE XIII.
Les Même, Le Mâitre d'Hôtel.

LE MAÎTRE D'HÔTEL.

Ces Messieurs sont servis.

LE MARQUIS.

Monsieur le Duc, passons.

À part.

J'ai bien peur d'essuyer le plus grand des affronts.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.
Le Marquis, Davon.

LE MARQUIS.

Jamais à mon avis, repas n'a tant duré

Davon, j'en sors à jeun, comme j'étais entré.

DAVON.

745   Eh ! pourquoi donc, Monsieur ? Qu'est-ce qui vous arrive ?

LE MARQUIS.

Ce Baron, que j'avais tout droit en perspective,

Par ses méchants dictons coup sur conp répétés,

Retenait en suspens toutes mes facultés.

Je voulais contenir sa pétulante joie ;  [ 10 Pétulant : Qui est emporté, fourgueux, insolent, remuant. [F]]

750   De l'oeil je l'arrêtais, comme un chien fait sa proie.

Pour occuper aussi son gourmand appétit,

Il n'est morceau friand que ma main ne choisit ;

Pah ! Causeur importun, et glouton parasite,

De l'un et l'autre rôle à la fois il s'acquitte :

755   Il fait feu de la langue aussi bien que des dents.

J'enrage la faim ; oui, je m'en vais là-dedans,

D'un verre de rota sustenter ma faiblesse.

Toi, si le Baron vient tâches avec adresse,

De savoir le dessein qui l'amène à Paris ;

760   Dis lui, surtout, qu'il traite un peu mieux ses amis :

À sa rapacité lorsque je m'abandonne,

Qu'il tire sur ma bourse, et non sur ma personne.

Il s'éloigne et revient.

À propos ! Conçois-tu ce que disent tout bas,

Le Duc et l'Intendant ; ils n'en finissent pas

765   De tous ces pourparlers, mais qu'elle est donc la cause ?

Je crains que l'Intendant n'ait appris quelque chose,

Qu'on n'ait de ma naissance au moins quelque soupçon ;

D'avance, je m'en prends à ce chien de Baron :

Oui, sa présence seule est un mauvais augure ;

770   Je crois voir mon malheur écrit sur sa figure.

Puissé-je en l'éloignant, parer mon déshonneur !

Il sort.

SCÈNE II.

DAVON.

Si c'est pour son plaisir qu'on se fait grand Seigneur,

Je trouve à ce calcul, pour moi, bien du mécompte.

Que leur en revient-il ? Moins d'honneur que de honte.

775   Qui veut mentir ainsi sert mal son intérêt ;

Le plus sûr est, je crois, de rester ce qu'on est.

SCÈNE III.
Davon, Le Baron.

LE BARON.

Où donc est le Marquis ?

DAVON.

Daignez ici l'attendre;

Et tout en l'attendant, veuillez, Monsieur, m'entendre.

Puis-je vous demander, sans vous faire aucun tort,

780   Ce qui vous fait soudain quitter le Périgord.

LE BARON, en riant.

De la part du Marquis, Davon ici me sonde.

DAVON.

Vos intentions ?

LE BARON.

Moi les meilleures du monde :

Chez vous tout est en noce, et prêt à s'égayer ;

Un violon de plus ; je viens me marier.

DAVON.

785   Vous marier ! À qui ?

LE BARON.

  Mais, dans le fond de l'âme,

Je tiens plus à la dot, encore qu'à la femme ;

Pourtant ta chanoinesse est un friand morceau ;

Son grand oeil est si tendre et son regard si beau !

Je la vois me lorgner, et ce soin là me touche :

790   Je crois que j'en ferai ma compagne de couche :

Je l'emmène au pays ; nous nous convenons fort :

Ce sera la beauté de tout le Périgord.

DAVON.

Serait-ce par hasard la Comtesse Aurélie

Dont vous parlez ainsi

LE BARON.

De qui donc je te prie ?

795   La fille de Saincenne, ou je n'y comprends rien :

Est-elle aussi Comtesse ? Allons, je le veux bien

Et Comtes et Marquis, chez vous naissent en foule :

Vous en tenez fabrique ; Eh ! Vous avez le moule,

Et notre cher cousin n'y plaint pas la façon.

800   Si bien donc que changeant de titre, et pas de nom,

Ta Comtesse bientôt deviendra ma Baronne.

Tu goûtes ce projet ? Il n'a rien qui t'étonne ?

Toi qui sais nos secrets, tu sais qu'un tour de main,

De Ducreux roturier, fit un jour mon cousin :

805   Un nouveau tour de main en fera mon beau-père ;

Quelques cent mille écus arrangeront l'affaire.

DAVON, avec empressement.

Ne parlez pas d'argent je vous en conjure.

LE BARON.

Ouais ?

Monsieur Davon ! C'est le cas d'en parler où jamais.

Ton d'Alfort me paraît un écumeur de bourses ;

810   Sur celle du Marquis il fonde ses ressources.

Qu'un grand Seigneur consente à se mésallier,

On est bien sûr qu'il a des dettes à payer.

Le Marquis, à coup sûr, va signer sa ruine ;

Et puisqu'à ce parti, comme un sot il incline,

815   Tope ; moi, j'y consens ; mais, à parler sans fard,

Je dois bien du pillage avoir aussi ma part.

Tiens ; nous rédigerons en commun les articles,

Et pour y voir plus clair, je mettrai mes besicles :  [ 11 Besicles : On ne se sert de ce mot que dans le style burlesque. Il signife des lunettes appliquées au deux yeux. [F]]

Tu riras ; il n'est Clerc foncé dans son état,

820   Qui sache comme moi minuter un contrat...  [ 12 Minuter : Dresser une minute qui ets l'orignial des actes qui se passent chez les notaires (...). Ce contrat est minuté, tout est dressé chez le notaire, il ne reste qu'à le dresser. [F]]

Ne vois-je pas vers nous, venir la Chanoinesse ?

SCÈNE IV.
Aurélie, Le Baron.

AURÉLIE, bas, en entrant.

Je puis, sans me manquer, faire ici politesse ;

Cet homme est de mon rang, et j'ai besoin de lui :

Sachons habilement nous en faire un appui.

Haut.

825   Vous venez du pays où fleurit notre race ;

Ah Monsieur le Baron ! Ah ! Parlez m'en de grâce !

Je voudrais, pour beaucoup, avoir vu de mes yeux,

Cet antique berceau de mes nobles aïeux :

C'est là que ma maison jette son plus grand lustre ;

830   Ici, j'en aime en vous, le rejetton illustre.

On n'a rien de si cher que les gens de son nom :

Cet intérêt, chez moi, tient de la passion.

LE BARON.

De la passion !

AURÉLIE.

Oui ; je le répète encore,

On se tient par le nom, quand le nom nous honore :

835   S'appartenir ainsi, c'est l'attribut des grands ;

Et c'est nous que Dieu fit pour avoir des parents.

LE BARON.

Vous paraissez bien forte en généalogie.

AURÉLIE.

Ce goût-là va, chez moi, jusques à la manie ;

Des plus grandes maisons, juste, à point, je dirais

840   L'époque et l'origine à deux ou trois jours près.

LE BARON.

Peste ! Et dans ce travail vous avez je l'espère,

Suivi tous les dégrés de Monsieur votre père ?

AURÉLIE.

En doutez vous ? Malheur à tout homme nouveau,

Qui sorti du comptoir, ou du fond d'un bureau,

845   Croit son nom décrassé par sa grande richesse,

Antidate de loin sa moderne noblesse,

Et peuple un Régiment, de marmots d'Officiers,

Appellés tous, Marquis, Comtes ou Chevaliers :

Il faut, de ces Messieurs, que l'orgueil en rabatte ;

850   Et leurs titres, par moi, sont mis, juste, à leur date.

LE BARON.

Pah ! Votre austérité fait bien grâce à quelqu'un.

AURÉLIE.

Non, non point de quartier ; je n'en épargne aucun.

LE BARON.

J'estime ce courage il tient du philosophe :

Mais du vrai noble, en vous, pour renforcer l'étoffe,

855   Peut-être peu d'hymen...

AURÉLIE.

  Je venais pour cela.

LE BARON.

Je vous ai devancée, et tout est faitd éjà.

AURÉLIE.

Fait ! Quoi ! Vous saviez donc...

LE BARON.

Oui, de rien je n'ignore.

AURÉLIE.

Mon père a-t-il déjà consenti ?

LE BARON.

Pas encore ;

Mais je réponds de lui tout autant que de moi.

AURÉLIE.

860   Je ne puis exprimer tout ce que je vous dois ;

Car mon bonheur, enfin, tient à cet hyménée.

LE BARON, en lui prenant les mains.

Vrai trésor de mon coeur ! - Mais, vois, la destinée

Qui veut qu'à point nommé je quitte Périgueux,

Pour m'en venir, en poste, acquiescer à tes voeux !

AURÉLIE, avec dignité.

865   Quel est ce tutoiement apostrophe pareille,

Ne s'est pas faite encor entendre à mon oreille.

LE BARON, en la serrant dans ses bras.

Tu t'y feras, petite ; on s'accoutume à tout.

Quand j'aurai de plus près intéressé ton goût...

AURÉLIE.

Encor un coup, Monsieur, réformez ces manières.

LE BARON, en lui pinçant le menton.

870   C'est ce petit nez-là qui les rend familières.

AURÉLIE, avec indignation.

Je n'y tiens pas, je vais chercher mon père.

LE BARON, en riant.

Lui !

Tu te crois donc bien forte avec un tel appui ?

AURÉLIE.

Il sait ce qu'en me doit ; et sa dignité fière

N'entend pas raillerie en pareille matière.

LE BARON.

875   Du respect pour son sang, il me tient acquité ;

Ce gentilhomme-là me traite avec bonté.

Bien loin qu'il te soutienne en ton humeur farouche,

Je m'en vais parler... Les honneurs de ta couche,

Que je lui fais signer tout ce que je te dis.

AURÉLIE.

880   Je gage le contraire.

LE BARON.

  Eh bien tiens le voici :

La rage dans le coeur, vas lui porter ta plainte.

SCÈNE V.
Les Mêmes, Le Marquis.

AURÉLIE.

À vos droits les plus chers, mon père, on porte atteinte,

Monsieur vient de manquer au respect qui m'est dû.

LE MARQUIS.

Lui ! Du respect pour vous ! Loin qu'il y soit tenu,

885   Vous-même lui devez égards et déférence.

LE BARON, en éclatant de rire.

Petite fille ! Allons ! Faites la révérence.

Eh ! Tu vois bien mon coeur ; je te l'avais prédit.

AURÉLIE, bas.

Je crois rêver ceci me confond, m'interdit.

Haut.

Comment ! Vous supportez que sans autre formule,

890   D'un ton impertinent, autant que ridicule,

Il me parle d'hymen, et qu'un aveu grossier

S'accompagne chez lui du geste familier ?

LE MARQUIS.

La formule n'est rien le geste pas grand chose ;

Et je suis très flatté de ce qu'il vous propose.

AURÉLIE.

895   À quel titre, Monsieur, s'est-il acquis des droits,

Un empire absolu, qu'à peine je conçois ?

LE MARQUIS.

Laissez c'est entre nous affaire d'étiquette ;

Il est la branche aînée, et je suis la cadette.

LE BARON.

Et ce qui plus ajoute à l'aveu qu'il te fait,

900   C'est que l'aîné, de loin, devança le cadet.

AURÉLIE.

Je demeure immobile, et n'y peux rien comprendre.

LE BARON.

Nous en aurions bien long, là dessus, à t'apprendre :

Vas, vas, si tu savais tout ce que nous savons !

LE MARQUIS.

Suffit qu'il est le chef, et que nous lui devons.

AURÉLIE.

905   Moi devoir à Monsieur !

LE BARON.

  Ma superbe cousine !

Crois donc ce qu'on te dit, et fais moins la mutine.

Je suis un malin peste, et tels de mes parents,

Se sont vus devant moi de bien petites gens ;

Demande au cher papa ; est-il pas vrai Saincenne ?

LE MARQUIS.

910   Le Baron vous dit vrai.

AURÉLIE.

  Cela se croit à peine :

Il le faut avoir vu. Ce Monsieur le Baron

Nous ferait roturiers, qu'on ne dirait pas non.

SCÈNE VI.
Les Mêmes, Dimanche.

DIMANCHE, au Marquis.

Des portraits enlevés du fond de ma boutique,

Et chez vous apportés, Monsieur, j'en revendique

915   Un qui n'est pas du compte, et je l'affirme encor,

Que je ne vendrais pas, fût-ce son pesant d'or :

C'est celui de mon père.

LE MARQUIS, embarrassé.

Hein ! Que voulez vous dire ?

Je ne vous connais pas ; sortez d'ici.

DIMANCHE.

J'admire

Que vous ne vouliez pas me connaître, en effet

920   Eh ! Vous-même m'avez demandé le secret...

LE MARQUIS.

Maraud, je te ferai chasser par les épaules.

LE BARON.

Hon ! J'entrevois ici quelque tour des plus drôles.

AURÉLIE, à part, toute occupée de l'affront que le Baron lui a fait.

Un parent de Province il faut avoir raison.

DIMANCHE, en colère.

Comment !...

LE MARQUIS.

Veux-tu sortir ?

AURÉLIE, à part, toujours occupée de son objet.

Un tel outrage ! Oh ! non ;

925   J'en mourrais, s'il fallait l'endurer.

DIMANCHE, en criant.

  Ça ! J'espère

Que l'on me permettra de remporter mon père.

LE MARQUIS, à Aurélie.

Ma fille, éloignez-vous.

LE BARON, à part.

Le Marquis est aux champs.

AURÉLIE, toujours préoccupée.

Me manquer de la sorte !

LE MARQUIS.

Holà oh tous mes gens

Ils entrent tous.

Vite ! Que ce maraud de chez moi déguerpisse.

DIMANCHE.

930   Soit ; mais j'ai contre vous mon recours en justice.

Il aperçoit le portrait de son père et y court.

Mon pauvre père ! Eh bien le voilà justement !

Tenez ; ils m'en ont fait un carême-prenant.  [ 13 Carême-prenant : Le jour du mardi qui précède le carême et quelquefois tout le temps du carnaval depuis les rois. (...) On appelle aussi des Carêmes-prenants, des gens du peuple qui se masquent de façon ridicules, et qui courent les rues. [F] ]

La belle mascarade ! Oui ! Le casque et l'armure !

Il était cent fois mieux sous son habit de bure.

Il lit l'inscription du portrait.

935   César-Timoléon de Saincenne ? non, non ;

Boniface Dimanche : eh ! Voilà son vrai nom.

Les gens l'entraînent hors du théâtre, toujours criant et pestant.

LE BARON, riant aux éclats.

S'il eût continué, je mourais sur la place.

AURÉLIE, toujours rêvant à son idée.

Bon ! J'avise un moyen de punir son audace.

Elle sort.

SCÈNE VII.
Le Marquis, Le Baron.

LE MARQUIS.

Oui ; riez, riez donc.

LE BARON.

Mais dame que veux-tu ?

940   Il faut bien s'égayer, puisque tu l'as voulu.

Toi seul t'es attiré cette lourde disgrâce.

Faire d'un fripier borgne, un des chefs de ma race !

Sois sûr que le Public en rira comme moi ;

Car ceci fera bruit, ainsi que je le crois :

945   Et vienne le procès...

LE MARQUIS.

  Oh ! ça ! Changeons de thèse ;

Voulez-vous m'obliger ?

LE BARON.

Oui dà.

LE MARQUIS.

Montez en chaise,

Et retournez aux lieux d'où vous êtes venu.

LE BARON.

En Périgord ?

LE MARQUIS.

Tout droit.

LE BARON.

À qui Diable en as-tu ?

Comment ! Pour t'embrasser, ingrat, je m'expatrie !

LE MARQUIS.

950   Votre indiscrétion me coûterait la vie.

LE BARON.

Mais dame si tu veux, je ne parlerai pas.

LE MARQUIS.

Votre silence parle ; il tue.

LE BARON.

Or, en ce cas,

La Chanoinesse aussi sera donc du voyage :

J'y suis butté, je veux en meubler mon ménage.  [ 14 Butté : Signifie aussi, fixé à un certain point où on se tient opiniâtrement. [F]]

LE MARQUIS.

955   Au lieu d'elle, épousez Hortense.

LE BARON.

  Hortense quoi

Ce petit oeil fripon !... Attends donc : sur ma foi!

Elle me plaît assez, active, sémillante...  [ 15 Sémillant : Qui est remuant, éveillé, qui ne se peut tenir en place. [F]]

En fait de femme, moi, j'ai l'âme accommodante.

LE MARQUIS.

Eh bien ! Partez soudain : ma nièce vous suivra

960   À la poste prochaine on vous la conduira ;

Vous vous y marierez sans faste, sans tapage...

On publiera les bans après le mariage.

LE BARON, en riant.

Que mon cousin Ducreux est un drôle de corps !

Il vous bacle, en deux mots, vous conclut des accords ;

965   Et des deux mots pas un sur la dot qu'on emporte.

LE MARQUIS, avec poids.

Plutôt vous partirez, plus elle sera forte.

LE BARON, en allant vers la coulisse.

La Fleur ! Cours à la poste, amène des chevaux.

Au Marquis.

Tu vois ; à tes desirs j'immole mon repos.

Mais je te quitterai le coeur plein d'amertume :

970   Tu n'imagines pas combien je m'accoutume

À te croire vraiment de mon sang, de mon nom :

Communauté de biens fixe l'opinion.

Le Duc, au même prix, t'adopterait je gage ;

Ça ! Ne vas pour lui nous faire cet outrage :

975   Mon nom te sied, il faut t'en tenir à cela ;

Et parti de si ioin, tu peux bien rester là.

Il l'embrasse.

Pauvre cher homme ! Vas, ton embarras me touche.

Il sort en riant.

SCÈNE VIII.

LE MARQUIS.

Quel homme ! Quoi ! Toujours le sarcasme à la bouche !

SCÈNE IX.
Le Marquis, Davon.

DAVON, dans le plus grand trouble.

Monsieur, tout est perdu.

LE MARQUIS.

Tout est perdu, Davon ?

DAVON.

980   Perdu, perdu, vous dis-je.

LE MARQUIS.

  Eh de quelle façon ?

DAVON.

On sait tout ; l'Intendant à découvert la mèche.

Tout-à-l'heure, haussant sa voix de pie-grieche,  [ 16 Pie grièche : Est une espèce de pie sauvage de couleur cendrée. [F]]

De l'entretien secret qui vous tient en souci,

Il a laissé percer...

LE MARQUIS.

Quoi ?

DAVON.

Deux mots les voici.

LE MARQUIS.

985   Voyons.

DAVON, après avoir réfléchi.

  Tout combiné, je n'ose vous les dire :

Vous en mourrez.

LE MARQUIS.

D'avance, à peine je respire :

Autant vaut m'achever, et décider mon sort.

DAVON, en traînant la parole.

C'est... Rat...

LE MARQUIS.

Rat ?

DAVON.

Rat de cave à Béziers.

LE MARQUIS.

Je suis mort.

Et ces mots !...

DAVON.

Oui, Mansieur, oui; j'ai cru les entendre.

LE MARQUIS.

990   Allons, s'il est ainsi, je n'ai plus qu'à me pendre.

DAVON.

Ma foi, j'en ai grand peur.

LE MARQUIS.

Quel funeste incident !

Si je graissais la patte à ce chien d'Intendant !

Avec tous ces gens-là, c'est ainsi que l'on traite :

Comme un effet Marchand, un Intendant s'achète.

DAVON.

995   Ils coûtent gros : - suivant ma petite raison,

Il est toujours bien temps d'enrichir un fripon.

Voyez venir le Duc, et sur sa contenance,

Jugez...

LE MARQUIS.

Enfuyons-nous le voici qui s'avance.

SCÈNE X.
Le Duc, Clénard.

LE DUC, vivement.

Vous me faites trembler : Saincenne aurait appris

1000   L'état abominable où mes biens sont réduits ?

CLÉNARD.

Je le crains.

LE DUC.

Eh ! Sur quoi ?

CLÉNARD.

Son Généalogiste

A lâché quelques mots : il nous suit à la piste.

Je lui crois le coup-d'oeil et sûr et pénétrant :

Qui sait tromper autrui, croit qu'autrui le lui rend ;

1005   L'intérêt l'avertit. Sur le faux noble il donne

De la fausse monnaie, et prend de lui la bonne ;

Il craint que Monseigneur n'en veuille prendre aussi...

LE DUC, avec trouble.

Clénard, je suis perdu, si la chose est ainsi.

L'hymen rompu, le feu se met dans mes affaires :

1010   Mes mille créanciers, Juifs, Arabes, Corsaires,

Vont saisir, vont piller ; un incident pareil...

CLÉNARD.

Si j'ose à Monseigneur proposer un conseil,

Voyez venir votre homme ; il vous sera facile

De juger ce qu'il pense, à son air, à son style.

LE DUC.

1015   Oui, vous avez raison : l'épreuve est sûre, et si...

CLÉNARD.

Il vient ; de tout bientôt vous serez éclairci.

SCÈNE XI.
Le Duc, Le Marquis.

LE MARQUIS, au fond du théâtre.

Il n'est pas trop aisé de risquer l'abordage ;

Je lui vois, comme Duc, sur moi trop d'avantage.

LE DUC, à part, sur le devant.

Qui croirait qu'il fallût, faute d'un million,

1020   Ménager ces gens-là ! Dure position !

Il traîne, ce me semble, et tire de l'arrière ;

Hon ! ce n'est pas trop là son allure ordinaire.

LE MARQUIS, à part, en s'avançant.

D'avance, je remarque ( on voit ce que l'on craint )

Je ne sais quoi de noir, sur son visage empreint.

Haut avec embarras.

1025   À bien de sots discours, un grand nom nous expose,

Monsieur le Duc.

LE DUC, à part.

Malpeste ! Il va droit à la chose.  [ 17 Malepeste : Imprécation qu'on fait contre quelque chose, et quelquefois avec admiration. [F]]

Haut.

Oui, l'on croit tout savoir ; on veut tout contrôler.

LE MARQUIS, à part.

C'est de mon déshonneur qu'il prétend me parler.

Haut avec plus d'embarras.

Ce qui m'étonne plus, en fait de médisance...

LE DUC, bas.

1030   Je fois s'embarrasser toute sa contenance.

Ceci va mal.

LE MARQUIS, bas.

Le Duc cherche à part lui, comment

Il pourra me tourner son mauvais compliment.

LE DUC, bas.

Peut-être il n'osera me parler de rupture.

LE MARQUIS, haut.

Il serait bien fâcheux, qu'au moment de conclure.

LE DUC, bas.

1035   Voilà le mot fatal, je n'ai pu l'éviter ;

Essayons, par mon air, de le déconcerter.

Haut.

Vous croyez donc, Monsieur, à force d'impostures.

LE MARQUIS, vivement.

Impostures, Monsieur la chose est des plus sûres ;

Demandez à Stemmate.

LE DUC, en colère.

Ah parbleu ! Oui ; voilà

1040   Des garants bien choisis, que vous nous citez-là !

Oh bien ! Si vous n'avez que des preuves semblables !

LE MARQUIS.

Lesquelles faut-il donc ?

LE DUC.

Toutes sont récusables.

LE MARQUIS.

Comment ! Ce que Stemmate a vu, touché, senti !

LE DUC.

Toujours cet homme-là Stemmate en a menti ;

1045   Demandez à Clénard.

LE MARQUIS.

  Pensez-vous qu'on défere

À de pareils témoins ?

LE DUC.

J'y crois fort.

LE MARQUIS.

Et moi guère :

J'ai pour les Intendants, la même aversion

Que vous ressentez vous, pour les gens de blason,

LE DUC, en traînant ses paroles.

En ce cas.

LE MARQUIS, de même.

En ce cas.

LE DUC, à demi-voix.

Notre afaire est rompue.

LE MARQUIS, à part.

1050   C'en est fait ; et je sens que ce mot là me tue.

Quoi que je puisse dire, il ne me croira pas.

LE DUC, à part.

Tâchons de lui cacher mon mortel embarras.

Il se met à marcher dans la chambre.

LE MARQUIS, à part.

Le voilà qui s'en va ne souffrons pas qu'il sorte :

Je suis perdu, s'il met le pied hors de la porte.

Il fuit par derrière le Duc, en marchant sur la pointe du pied : le Duc fait le tour de la chambre, et revient à sa place ; le Marquis revient à la sienne.

Bas.

1055   Rien n'est désespéré le Duc reste.

Ils gardent tous deux le silence, toussant, se mouchant, prenant du tabac, comme des gens embarrassés.

LE DUC, bas.

  Ceci

File du long : tant mieux ! Tant mieux ! J'en suis ravi.

Le dernier mot lui coûte, et le respect l'arrête.

Je voudrais bien ne pas me jeter à sa tête ;

Faute de s'avancer, pourtant il ne faut pas...

LE MARQUIS, bas.

1060   On peut avec un Duc, faire les premiers pas.

Il faut, coûte qui coûte, enlever tout obstacle.

Tous deux en même-temps, se jetant l'un vers l'autre.

Monsieur le Duc.

LE DUC.

Marquis.

En se retirant, à part.

À merveille !

LE MARQUIS, en se retirant aussi.

À miracle

LE DUC, à part.

Il revient.

LE MARQUIS, bas.

Il amène.

Haut.

Il faudrait s'expliquer.

LE DUC.

Je n'ai pas prétendu sur un mot me piquer.

LE MARQUIS.

1065   Rien ne manque jamais, que faute de s'entendre.

LE DUC.

Eh que ne parlez-vous aussi sans plus attendre :

Voyons si, de nous deux, l'un a raison, ou tort.

LE MARQUIS.

La calomnie...

LE DUC.

Oh moi, je la hais à la mort.

LE MARQUIS.

Et moi donc j'en ai peur cent fois plus que du Diable.

LE DUC.

1070   C'est un fléau d'enfer.

LE MARQUIS.

  Une peste effroyable.

LE DUC.

Avec la calomnie, on ne sait ce qu'on tient.

LE MARQUIS.

Vous rompez un traité, lorsque plus il convient

LE DUC.

Il faut bien nous garder d'une peste si noire.  [ 18 Peste noire : Maladie mortelle qui décida toute l'Europe de 1348 à 1351.]

LE MARQUIS.

Oh ! Pour moi, j'ai juré de ne jamais rien croire.'

LE DUC.

1075   Je vous en livre autant ; et, tenez, preuve en main ;

Ils m'ont fait parvenir un écrit clandestin.

Il lui donne la lettre anonyme qu'il a reçue.

Où donc en serions-nous, si sottement crédule,

J'eusse tenu pour vrai cet avis ridicule ?

LE MARQUIS, en lui remettant aussi la lettre anonyme qui lui a été adressée.

Et vous, croyez-vous donc qu'on vous ait épargné ?

1080   Ce billet malhonnête, et qu'ils n'ont pas signé...

LE DUC, déchire le billet.

Voilà le cas qu'on fait de tout papier semblable.

LE MARQUIS, déchire de son côté.

Les hommes ! Mon cher Duc ! C'est l'engeance du Diable.

Qu'on vienne...

LE DUC.

Au premier mot, je les arrête court.

LE MARQUIS.

Il sauront beau crier, je suis devenu sourd.

LE DUC.

1085   Parbleu ! Voilà traiter avec pleine franchise !

LE MARQUIS.

Oui ; le coeur comme on dit, sur les lèvres.

LE DUC.

J'avise

Que d'une et d'autre part, tout est bien éclairci.

LE MARQUIS.

Les gens de qualité traitent toujours ainsi.

LE DUC.

Pour gage du traité, recevez l'embrassade.

LE MARQUIS, en l'embrassant.

1090   Ainsi les Chevaliers se donnent l'accolade.

LE DUC.

Tout à vous.

LE MARQUIS.

Pour la vie.

LE DUC, à part.

Oh ! Du coup, je le tiens.

Il sort.

LE MARQUIS, bas.

Le voilà de mon nom aussi sûr que du sien.

Ils sortent en se faisant de grandes démonstrations.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

LE COMTE, seul.

J'attends Hortense ici,je la guette au passage /

Ce que je viens d'entendre ; un ton si vrai, si sage ;

1095   Ce juste éloignement pour l'hymen du Baron,

Son refus motivé par la saine raison ;

Cette raison, de grâce, et de douceur ornée,

Tout cela ne part point d'une tête tournée /

Les cerveaux éventés ne parlent point ainsi.

1100   « Monsieur, lui disAit-elle, à ce sage parti

Par mes réflexions je me vois décidée ;

Je me fais de l'hymen une trop haute idée :

Avant que de songer à des liens si doux,

Je veux connaître, aimer, estimer, mon époux. »

1105   S'il se pouvait qu'Hortense en effet moins légère...

Si son air étourdi cachait quelque mystère !

Si... je cherche un moyen de pouvoir me flatter.

SCÈNE II.
Le Comte, Hortense.

LE COMTE.

Ma cousine, un moment, daigniez vous arrêter.

HORTENSE.

Bon ! Vous allez me dire encor que je suis folle.

LE COMTE.

1110   Non ; je ne vous crois plus légère, ni frivole.

HORTENSE.

Ah ! Ah ! Depuis quand donc ce changement soudain ?

LE COMTE.

Depuis que du Baron vous refusez la main,

Et d'un ton, ah ! D'un ton, bien fait pour me surprendre.

HORTENSE.

Qui vous a dit ?

LE COMTE.

C'est moi qui viens de tout entendre ;

1115   J'étais caché.

HORTENSE.

  Caché mais cela n'est pas bien

De venir écouter un secret entretien.

LE COMTE.

Oh ! Vous m'avez ravi !

HORTENSE.

Bon !

LE COMTE.

Le ton de décence.

La froide dignité, la juste convenance...

Tout ce que vous étiez quand je vous vis d'abord.

HORTENSE, en riant.

1120   Courage ! Allons cousin, encore un peu plus fort !

Vous êtes étonnant pour voir tout à l'extrême.

LE COMTE.

Hortense, je vous vois ainsi que je vous aime.

Avec moi désormais plus dedéguisement ;

C'est soin perdu ; je sais votre secret.

HORTENSE.

Comment !

1125   Que voulez-vous donc dire ? Et...

LE COMTE.

  Tenez, je parie

Que c'est un jeu joué que votre étourderie.

HORTENSE, témoigne d'abord de la surprise elle se remet ensuite, et reprend son air et son ton gai.

Oui ; c'est un fait exprès.

LE COMTE.

Voilà parler cela :

Et - le motif secret de ce petit jeu là ?

HORTENSE.

C'est de vous dégoûter de m'aimer.

LE COMTE.

Ah ! De grâce !

HORTENSE.

1130   Vrai.

LE COMTE.

  De ce persiflage à la fin je me lasse.

HORTENSE.

Vous ne me croyez pas ? J'ai tenté cet essai :

Le vrai, dit en riant, n'en est pas moins le vrai.

LE COMTE.

À ce mauvais propos, quoi ! Votre esprit s'attache.

HORTENSE.

Quand quelque chose est là,

En montrant sa tête.

rien, rien ne l'en arrache.

LE COMTE.

1135   Parbleu ! C'est pousser loin le goût de plaisanter.

SCÈNE III.
Le Comte, Hortense, Davon.

DAVON.

Monsieur, voulez-vous bien un moment m'écouter ?

Il montre un porte-feuille plein de papiers.

Voici, voici la dot qu'au Baron l'on destine.

Ce don, de votre père avance la ruine ;

Je ne puis le cacher.

LE COMTE.

Donne-moi ces papiers :

1140   Le Baron les tiendra de moi.

DAVON.

  Très volontiers.

Il lui donne le porte-feuille.

LE COMTE, à Hortense.

Vous ne voulez donc pas absolumenmt m'instruire ?

HORTENSE, en sortant, gaiement.

Cousin, j'en ai trop dit ; je n'ai plus rien à dire.

SCÈNE IV.
Le Comte, Davon.

LE COMTE.

Hélas ! D'un vain espoir j'avais su me flatter ;

Avec ces têtes-là, sur quoi peut-on compter ?

Il sort.

SCÈNE V.
Le Marquis, Davon.

LE MARQUIS.

1145   As-tu remis la somme ?

DAVON, avec embarras.

  Oui ; j'y vais tout-à-l'heure :

Mais si...

LE MARQUIS.

Mais si ! Mais quoi ! Tu veux donc qu'il demeure ?

DAVON.

Hortense à l'épouser ne veut pas consentir.

LE MARQUIS.

En bien ! Avec la dot, vas le faire partir:

C'est tout ce qu'il veut.

DAVON.

Mais...

LE MARQUIS.

Quoi qu'il me déshonore!

1150   Mourir sur le fumier et mourir noble encore.

Crains-tu que je ne fasse une mauvaise fin ?

Gentilhomme, crois-moi, jamais n'est mort de faim :

Le nom fait vivre. - Pars.

DAVON, à part.

Ah ! Que le ciel nous aime !

Et lui sauve les maux qu'il se fait à lui-même !

SCÈNE VI.

LE MARQUIS, seul.

1155   J'affecte du sang-froid, bien plus que je n'en ai ;

Je vois le précipice où je suis entraîné.

Mon sort tient au retour du vieux Comte Desborde ;

Qu'il revienne, du coup, il faut montrer la corde :

De cinq cents mille francs je me trouve en défaut.

1160   À cet accident-là, parons tout au plutôt.

Le moyen, c'est d'unir Cléonte avec ma fille ;

Il est noble, a du bien : admis dans ma famille,

Sa générosité me répond au besoin

D'un secours que, sans lui, j'irais chercher bien loin.

1165   Ma fille veut un Duc ; au fond, j'en suis la casse :

Lui donnant de l'orgueil, j'ai poussé trop la dose.

Il réfléchit.

Oui ? Par un autre orgueil combattons celui-là :

Jamais je n'obtiendrai rien d'elle que par-là.

Voici tout justement Cléonte qui s'avance.

SCÈNE VII.
Le Marquis, Cléonte.

LE MARQUIS.

1170   Venez, mon pauvre ami, me conter votre chance.

Ma fille vous a donc donné votre congé ?

Moquez-vous d'elle, allez ; je vous ai bien vengé.

CLÉONTE, avec vivacité.

Vengé !

LE MARQUIS.

Vengé, vous dis-je ; et de cette vengeance

Que le sexe sent mieux, et dont plus il s'offense.

CLÉONTE, transporté de joie.

1175   Voulez-vous bien, Monsieur, m'expliquer tout-à-fait...

LE MARQUIS.

Je vous le dirai ; mais gardez-moi le secret.

Avec un air de mystère.

La Duchesse d'Ossonne ; ai-je dit, vous épouse.

CLÉONTE.

Eh bien ! Marquis ?

LE MARQUIS.

Eh bien ! Ma fille en est jalouse :

Je l'ai vue, et rougir et pâlir tour-à-tour ;

1180   Excès d'orgueil, enté sur un excès d'amour,  [ 19 Enter : Greffer, faire des entes. Se dit aussi figurément en terme de morale dans cette phrase : une telle maison a été entée dans celle-là ; pour dire, que le bien, le nom et les armes d'une maison est passée dans une autre par quelque alliance. [F]]

La travaille en dedans ; je vous le jure encore :

De ce dépit jaloux, qui ronge et qui dévore,

Elle en a, tout autant que femme en peut porter.

C'est à vous désormais de vous bien comporter ;

1185   Jouez, en lui parlant, l'humeur et le caprice ;

Faites de mon propos prospérer la malice.

Êtes-vous malin, vous ?

CLÉONTE.

On le dit.

LE MARQUIS.

Bon tant mieux.

Quand vous aurez traité la chose au sérieux,

Je veux en bon accord, tous les deux vous remettre.

CLÉONTE.

1190   C'est ce que je suis loin, Monsieur, de vous promettre.

LE MARQUIS.

Vous me le tiendrez donc sans me l'avoir promis.

CLÉONTE.

Non pas, assurément.

LE MARQUIS.

Je le veux.

CLÉONTE.

Je ne puis.

LE MARQUIS.

J'y compte, et je prends jour pour la cérémonie.

À part.

Allons piquer d'honneur notre fière Aurélie.

SCÈNE VIII.

CLÉONTE.

1195   Je cherchais la vengeance, elle vient me trouver ;

Quel plaisir ! De quel air je m'en vais la braver !

Double rivalité, d'attraits, et de naissance !

Oh ! J'acquiers un grand prix par cette concurrence.

Ce que femme veut moins, une autre le voulant,

1200   Le lui fera vouloir avec acharnement.

La voici qui s'avance ; allons, ferme, courage !

Prenons l'air et le ton de notre personnage.

SCÈNE IX.
Cléonte, Aurélie.

AURÉLIE.

Monsieur, à quand la noce ?

CLÉONTE.

Au gré de mon désir,

Le fortuné moment n'en peut trop tôt venir.

AURÉLIE.

1205   Cette joie empressée est bien peu naturelle.

CLÉONTE.

Pourquoi donc, s'il vous plaît ? L'affaire est assez belle...

AURÉLIE.

Belle ! Où donc, je vous prie, où voyez-vous cela ?

Moi, je vois tout commun dans cette union-là.

CLÉONTE.

Comment ! Une Duchesse.

AURÉLIE.

Oh ! La grande merveille !

1210   De ce mot imposant remplissez-nous l'oreille :

L'ambition mesquine ! On vous la passerait

Si vous étiez d'hier.

CLÉONTE.

Eh ! Mais, ce tabouret.

Qui vous tourne l'esprit !

AURÉLIE.

En ce tabouret même,

Jette sur votre hymen un ridicule extrême :

1215   Votre femme le perd en vous épousant. Fi !

Le sot rôle à jouer que celui d'un mari,

Dont le nom doit coûter des honneurs à sa femme !

CLÉONTE.

J'admire qu'avec vous, l'hymen ne soit, Madame,

Qu'un trafic de grandeurs et de rang à la Cour,

1220   Stipulé par l'orgueil, à l'insu de l'amour.

AURÉLIE.

L'amour, vous voudriez donc bien me faire accroire

Qu'il joue un rôle aussi dans toute cette histoire.

CLÉONTE.

Un rôle ! Essentiel.

AURÉLIE.

Cela n'est pas vrai,

CLÉONTE.

Non ?

AURÉLIE.

Non.

CLÉONTE.

Mais vous l'affirmez avec conviction.

AURÉLIE.

1225   C'est que je sais juger un coeur tel que le vôtre :

Allez vous m'aimez trop pour en aimer une autre.

CLÉONTE, d'un ton moqueur.

Pour rendre ceci vrai, votre esprit conséquent?

N'a qu'à mettre au passé ce qu'il met au présent.

AURÉLIE.

Arrêtez ; grâce au moins du ton d'impertinence..

Elle feint de pleurer.

1230   Aveugle que j'étais ! Ma tendre confiance...

CLÉONTE.

Oh ! non ; dispensez-vous de pleurer, s'il vous plaît ;

Les larmes du dépit sont d'un faible intérêt.

AURÉLIE, avec fierté.

Du dépit qui pourrait m'en donner, je vous prie ?

Votre prétention me paraît bien hardie ;

1235   Du dépit pour un coeur par moi répudié,

Et qui s'est, de dépit ailleurs, réfugié !

Oh ! Vous calculez mal les faiblesses humaines,

Si vous nous supposez de tels sujets de peines ;

On n'a point de dépit quand on rompt le premier.

CLÉONTE, à part.

1240   Elle a ma foi raison je ne puis le nier :

En ce cas, tout ceci n'a rien qui l'humilie.

AURÉLIE, à part.

Frappons le coup plus fort.

Haut.

Soyez sûr que Aurélie

A de quoi remplacer un coeur qu'elle a perdu.

CLÉONTE, à part.

Parbleu ! C'est singulier ; je n'aurais jamais cru

1245   Qu'il fût si mal aisé de se venger des femmes :

Elles ont des retours qui subjuguent nos âmes.

Haut.

Écoutez n'allons pas agir en étourdis ;

Votre père voudrait que nous fussions unis :

Sans votre ambition qui tient de la manie...

AURÉLIE.

1250   Vous me la reprochez ; je vous la sacrifie.

CLÉONTE.

Ce sacrifice-là ne m'est pas démontré.

AURÉLIE, tendrement.

Dans le fond de-mon coeur il est trop avéré.

CLÉONTE.

Vraiment ?

AURÉLIE, bas.

Bon ! Cela prend.

Haut.

Oui, vous devez m'en croire ;

Titre et rang, sont des mots sortis de ma mémoire.

CLÉONTE.

1255   Ô ciel ! S'il était vrai ?

AURÉLIE.

  Mais rien n'est moins douteux.

CLÉONTE, en lui baisant la main.

En ce cas, des mortels je suis le plus heureux.

SCÈNE X.
Les mêmes, Le Comte, qui entre précipitamment.

LE COMTE.

Ma soeur écoutez-moi ; le temps , la chose presse :

Tout va selon vos voeux, et vous serez Duchesse.

AURÉLIE, avec vivacité.

Duchesse !

LE COMTE.

Il serait trop long de vous dire comment

1260   Mon mariage a pu manquer subitement ;

Il faut à cet accord en suppléer un autre ;

Et mon hymen rompu, nécessite le vôtre.

AURÉLIE, après un peu de réflexion.

On m'avait de tout temps prédit le tabouret ;

Il était fou d'aller contre un pareil décret.

CLÉONTE.

1265   Quoi ! Vous pourriez encor ?

AURÉLIE.

  Fuit-on sa destinée,

Cléonte ! Par mon sort, je me vois entraînée ;

L'astre prédominant qui régla mon destin,

Veut que j'aille à la Cour ; allons, j'y cède enfin :

Tendrement.

Mais non sans regretter une chaîne si belle.

CLÉONTE.

1270   Allez, femme perfide ! Allez, femme infidèle !

Tristement attachée à votre sot époux,

Caressez par orgueil l'objet de vos degoûts :

La honte d'un tel choix vous punit et me venge.

Sous la loi du destin puisqu'il faut qu'on se range,

1275   J'adopte ce conseil, et sans plus consulter,

Mon sort est de vous fuir et de vous détester.

AURÉLIE.

Moi, lancée à la Cour, et sous le dais placée,  [ 20 Dais : Meuble précieux qui sert de parade et de titre d'honneur chez les princes et les ducs. Il est fait en forme du haut d'un lit, composé de trois pentes, d'une fonds et d'un dossier. [F]]

Je vous aurai toujours présent à la pensée.

Ils sortent tous deux par des côtés différents.

SCÈNE XI.
Le Marquis, Le Comte.

LE MARQUIS.

Eh bien ! Mon Colonel ! La noce est en bon train ;

1280   Je doublerais la dot, et que ce fût demain.

LE COMTE.

La noce, croyez-moi, n'est pas prête à se faire.

LE MARQUIS.

Pas prête pourquoi donc ?

LE COMTE.

Il n'est plus temps, mon père,

De rien dissimuler ; le Baron m'a tout dit.

LE MARQUIS.

Je pense, sur ma foi ! qu'il a perdu l'esprit.

LE COMTE.

1285   Non ; je n'ai rien perdu que ma noble origine.

LE MARQUIS.

Quelque chose a soudain détraqué la machine.

LE COMTE.

Appelez le Baron qu'il prononce entre nous.

LE MARQUIS.

Lui ! Je vous tiens pour fou, mon fils, et des plus fous.

LE COMTE.

Une telle folie est du moins estimable ;

1290   Elle consiste à faire un aveu véritable ;

À dire qui je suis, avant de m'engager.

LE MARQUIS.

Ça ! ne badinons pas.

LE COMTE.

Rien ne saurait changer

La résolution que sur ce point j'ai prise.

LE MARQUIS.

Si vous vous avisiez d'une telle sottise...

1295   Ne vous y jouez pas.

LE COMTE.

  Mon père, les enfants

Sont-ils complices nés, des torts de leurs parents ?

LE MARQUIS.

Des torts ! C'est bientôt dit la parole est légère :

Tout devient tort, mon fils, sitôt qu'on l'exagère ;

Mais ce jugement même est un tort de l'esprit :

1300   Il faut être du siècle et du monde oùl'on vit.

Ce que vous supposez, (et qu'il ne faut pas croire)

Eh bien ! Quand ce serait en effet mon histoire,

Serais-je le premier qui, maltraité du sort,

Eût trouvé la noblesse au fond d'un coffre-fort,

1305   Et se fût fait Marquis avec un peu d'adresse?

Quel mal fait cet emploi d'une grande richesse ?

Le pauvre en souffre-t-il est-ce un surcroît d'impôt

Qui surcharge sa peine, et trouble son repos ?

Tout en va-t-il plus mal dans la chose publique ?

1310   Damis a, pour monter, pris cette route oblique,

Et les grains au marché, n'en ont pas renchéri.

Que je hais l'esprit dur, le caractère aigri,

Qui voit partout le mal, où partout le suppose ;

D'un fétu fait un monstre ; et de rien quelque chose !

1315   Ce travers, croyez-moi, vous perdrait à la Cour.

Le Baron sait, à tout, donner un mauvais tour :

Votre hymen, ( ce point-là doit certes vous suffire )

Votre hymen détruira ce qu'un fat a pu dire ;

Et pour croire aux faux bruits dont il veut nous tâcher,

1320   Qui Diable en Périgord voudra l'aller chercher ?

LE COMTE.

Mon pere, ce discours n'est qu'un vain subterfuge :

J'en appelle à vous-même, oui, soyez votre juge,

Ou plutôt que l'honneur soit le vôtre et le mien ;

À nos propres regards ne dissimulons rien :

1325   Tout mensonge est affreux, il blesse la droiture.

Qu'est-ce donc que vouer sa vie à l'imposture ?

Admettre le besoin et la nécessité

D'un mensonge éternel, avec art concerté ?

De ce que vous signez, rien n'est vrai, légitime ;

1330   Votre seing est un faux, et tout faux est un crime.

Eh ! Que prétendez-vous ? Être un peu plus qu'un tel :

Le bel honneur surtout lorsqu'un mépris réel...

Pardonnez-moi ce mot, il échappe à ma bouche :

Je vous aime, mon père, et votre honneur me touche.

1335   Je ne puis devant vous feindre ni déguiser :

Au reste, quelque loi qu'on puisse m'imposer,

Je dois, même avant vous, croire ma conscience ;

Je me sens affranchi de toute obéissance,

Dès qu'à vous obéir l'honneur est compromis.

1340   Moi ! Tromper la famille où je serais admis !

À chaque instant du jour il faudrait donc me dire,

Si l'on savait ! Ah Dieu ! Pour me faire souscrire

À ce plan médité de lâche trahison,

Il faudra fasciner mes sens et ma raison.

LE MARQUIS.

1345   Non, non ; pour m'assurer de toi, de ton silence,

J'emploierai la douceur, et non la violence ;

Je te ferai sentir que ma vie en dépend.

LE COMTE.

Mon père !

LE MARQUIS.

Calme-toi ; raisonnons un instant.

Tiens ; je ne prétends plus te cacher ma faiblesse :

1350   Oui, c'est à prix d'argent que j'acquis la noblesse ;

Et je l'aurais acquise au prix de tout mon sang,

Tant l'aveugle désir et du nom et du rang,

Fut de mon coeur troublé l'inquiète folie !

Toi, de qui la raison sent, calcule, apprécie

1355   De l'état roturier l'infâme abjection ;

Toi, qui m'en as marqué ton indignation,

Condamne-moi d'avoir, par un heureux mensonge,

Purgé l'ignominie où cet état nous plonge.

LE COMTE.

Loin de vous en laver, vous vous reconnaissez

1360   Flétri par votre état quand vous en rougissez.

Lorsqu'un tel préjugé nous foule, nous rabaisse,

Il faut chercher en soi ses titres, sa noblesse :

L'aveu de ce qu'on est commande le respect ;

On releve par là l'état le plus abject :

1365   C'est la raison alors, qui devient la plus forte,

Et sur le préjugé, la vérité l'emporte.

Viennent nos grands Seigneurs ! Je les mets tous au pis,  [ 21 Mettre quelqu'un au pis : se dit par manière de défi pour marquer à un homme qu'on ne le craint point, quelque mauvaise volonté qu'il ait. [L]]

Pour me faire rougir d'être ce que je suis :

Du dédain avec moi, que leur fierté s'avise !

1370   J'en déconcerterais plus d'un dans l'entreprise.

Roturier, et pour tel montré de bonne-foi,

Je ferai reculer le mépris devant moi.

LE MARQUIS.

Oh bien ! Moi je m'abonne à cent coups d'étrivière.  [ 22 Étrivière : courroie à laquelle est suspendu l'étrier. Coup d'étrivière, coup donné avec l'étrivière. [L]]

À me jeter, la tête en bas, dans la rivière,

1375   Si jamais je souscris à cette indignité

De me salir du nom que mon père a porté.

Eh ! Lorsque dans la rue un violon résonne,

Je croirais que c'est moi que la ville chansonne.

Devant ma fille même, il faudrait me cacher.

LE COMTE, à part.

1380   Dieu quel aveuglement comment l'en arracher !

Haut.

Que n'ai-je su plutôt ! J'étais trop jeune encore :

Mes conseils.

LE MARQUIS.

Des conseils ! Je les fuis, les abhorre ;

Des conseils ! Je n'en prends que de ma passion.

LE COMTE.

Que puis-je donc pour vous ?

LE MARQUIS.

À ta soumission,

1385   Je ne demande rien de plus que le silence ;

Modère ta franchise, et fais-toi violence :

Conclus le mariage.

LE COMTE.

Eh ! C'est me demander

Un sacrifice affreux.

LE MARQUIS.

Que tu dois m'accorder.

LE COMTE.

C'est celui de l'honneur.

LE MARQUIS.

Ta gloire la plus chere;

1390   Sera d'avoir sauvé des affronts à ton père.

Tu balances ! Faut-il me mettre à tes genoux ?

Je m'y mettrai.

LE COMTE, en le relevant.

Mon père ! Ô ciel ! Que faites-vous ?

SCÈNE XII.
Les Mêmes, Aurélie.

AURÉLIE.

Qu'est-ce donc que ceci ?

LE COMTE.

Je suppliais mon père ;

Je mettais à ses pieds mon instante prière :

1395   Mais, ma soeur, il persiste, et s'obstine en son choix.

AURÉLIE, à part.

Je ne sais que penser de tout ce je vois.

LE MARQUIS, emmène son fils dans un coin et lui parle tout bas.

Je vous ai confié le destin de ma vie ;

Si vous me trahissez, Hortense en est punie.

LE COMTE, à demi-voix.

Hortense ?

LE MARQUIS.

Elle est sans bien, sans parents, sans appui ;

1400   Je la cloître à jamais.

LE COMTE.

Vous pourriez !...

LE MARQUIS.

  Je le puis,

Je le veux. Ce n'est pas une menace vaine ;

C'est elle, de vos torts, qui portera la peine :

Pensez-y.

À part.

Ceci peut revenir aux d'Alforts ;

Allons les prévenir contre de tels rapports.

SCÈNE XIII.
Aurélie, Le Comte.

AURÉLIE, à part.

1405   Plus je regarde, et moins je ne puis rien comprendre.

Haut.

Mon frère, au nom de Dieu ! Daignez un peu m'apprendre,

Ce qui peut entre vous causer tant de rumeur.

LE COMTE, en s'éloignant.

Laissez-moi ; j'ai le monde, et la vie en horreur.

Il sort.

AURÉLIE, à part.

Ceci va mal ; je crains d'avoir été trop prompte :

1410   Tâchons de ratrapper, s'il se peut, mon Cléonte.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.
Le Comte, Hortense.

LE COMTE.

Hortense, au nom de Dieu ! Ceci n'est pas plaisant ;

Abstenez-voudserire, aumoinspouruninstant.

HORTENSE.

Rien qu'en disant cela, vous m'en donnez envie ;

Vous allez gravement me dire une folie.

LE COMTE.

1415   Mon récit n'est pas gai si vous le trouvez tel,

J'en féliciterai votre heureux naturel.

Je suis, vous le savez déchu de ma noblesse.

HORTENSE.

Voyez le grand malheur ! Auriez-vou la faiblesse

D'en être désolé ?

LE COMTE.

Dieu m'en préserve, hélas !

1420   D'un pareil accident, je sais qu'on ne meurt pas :

Mais il faut détromper le Duc sur ma naissance.

HORTENSE.

Oui.

LE COMTE, avec poids.

Mon père m'en fait une expresse défense

Et si je résistais à son commandement

Il vous en punit.

LE COMTE.

Moi !

LE COMTE.

Vous, vous-même.

HORTENSE.

Eh ! Comment ?

LE COMTE.

1425   On vous enterre vive, au fond d'un monastère.

HORTENSE, frappée.

Saincenne, il se pourrait ?

LE COMTE.

Rien de plus vrai ; mon père...

HORTENSE.

Jusqu'à cette injustice il a pu s'oublier ?

LE COMTE.

Oui ; c'est moi qui, d'un mot, vais vous sacrifier :

Ma situation est-elle assez cruelle ?

HORTENSE.

1430   J'en sens toute l'horreur.

LE COMTE.

  Mon courage chancelle ;

C'est la première fois qu'un devoir m'a coûté.

HORTENSE, après un peu de réflexion.

Armons-nous tous les deux de sage fermeté ;

Je vous réponds de moi; vous n'avez rien à craindre

Je n'ai que trop appris à souffrir sans me plaindre

1435   Tout injuste qu'il est, cet ordre rigoureux

N'ajoute pas beaucoup à mon malheur affreux.

LE COMTE, vivement.

Hortense, expliquez-vous.

HORTENSE.

L'aveu que je vais faire

Me rendra votre estime ; elle m'est nécessaire

Pour adoucir ma peine, et pour me consoler.

LE COMTE.

1440   Hortense encore un coup, hâtez-vous de parler.

HORTENSE.

Vous me jugiez légere, étourdie et coquette ?

LE COMTE.

Eh bien !

HORTENSE.

Je fus sensible, et prudente, et discrète.

LE COMTE.

Ciel !

HORTENSE.

Je désespérais d'être à vous quelque jour ;

J'ai voulu vous guérir d'un dangereux amour,

1445   Et lever cet obstacle aux volontés prévues

D'un père ambitieux, qui sur vous a des vues.

LE COMTE.

Est-il possible, ô cîel ! L'ai-je bien entendu ?

Le ridicule en elle était une vertu !

HORTENSE.

J'ai saisi ce moyen ( en était-il quelqu'autre ? )

1450   Pour régler mon amour, et contenir le vôtre.

LE COMTE.

Votre amour !

HORTENSE.

Malgré moi, ce mot m'est échappé ;

Mais n'en abusez pas.

LE COMTE.

Me serais-je trompé ?

L'avez-vous prononcé ; ce mot, si doux, si tendre ?

Répétez-le cent fois cent fois je veux l'entendre :

1455   Hortense ; vous m'aimez ! Un aveu si flatteur,

De tous mes sentiments à rallumé l'ardeur :

Cet aveu va, lui seul, régler ma destinée.

Qu'on ne me parle plus d'aucun autre hyménée ;

Plus de Ducs, plus d'honneurs, je les abjure tous :

1460   Dans l'univers entier je ne vois plus que vous.

Tout autre noeud me pèse ; il m'est insupportable.

HORTENSE.

Insensé ! Croyez-vous qu'une femme capable

De l'effort que j'ai fait, trahisse son devoir ?

LE COMTE, à part.

Je suis aimé.

HORTENSE.

Perdez un si funeste espoir.

LE COMTE, plus vivement.

1465   Je suis aimé !

HORTENSE.

  Suivez vos démarches honnêtes ;

Allez trouver le Duc ; dites-lui qui vous êtes :

S'il persiste, d'un père accomplissez les voeux.

LE COMTE.

Non, jamais.

HORTENSE.

Il le faut.

LE COMTE.

Je ne puis.

HORTENSE, avec poids.

Je le veux.

Saincenne, estimons-nous : le reste s'use, passe ;

1470   L'amour qui du devoir nous fait quitter la trace,

Après avoir trompé notre espoir le plus doux,

S'éteint dans les remords, et meurt dans les dégoûts ;

Saincenne, estimons-nous ; c'est-là le bien suprême :

Il nous adoucira notre infortune extrême.

1475   De tout, remettons-nous aux volontés du ciel;

Méritons d'être heureux, c'est-là l'essentiel.

Elle sort.

SCÈNE II.

LE COMTE, seul.

Je n'ai pas sur mon sort la plus légère crainte

Sitôt que j'aurai pu m'expliquer sans contrainte;

Il n'est point de raisons ni de moyens puissants,

1480   Qui rapprochent jamais des états si distants ;

Mon vrai nom reconnu, rompt toute convenance :

Qu'ils gardent leurs grandeurs, j'aimemieuxmonHortensel

Le sort me traita bien en me donnant le jour;

il me fit roturier pour servir mon amour.

1485   Mais si j'expose Hortense au courroux de mon père S

Bon un pareil propos échappe à la colère

Mais au moment d'agir, on change, on file doux.

Voici le Duc eh vite eh vite empressons-nous

De lui tout raconter.

SCÈNE III.
Le Comte, Le Duc, et un moment après, Le Marquis.

LE COMTE.

Avec impatience,

1490   J'attends de vous, Monsieur, un moment d'audience.

LE MARQUIS, au fond du théâtre.

Mon fils avec le Duc ! Est-ce pour me trahir ?

Il s'approche tout doucement, et se tient à l'entrée d'une coulisse, d'où il prend part à la scène par ses gestes d'étonnement, de crainte, de désespoir.

LE DUC, à part.

Je me doute où mon gendre à dessein d'en venir :

Son père m'a parlé.

LE COMTE, au Duc.

Monsieur, de ma naissance

J'eus longtemps une vague et fausse connaissance.

Geste de désespoir du Marquis.

LE DUC, à part.

1495   L'y voilà justement ; je l'avais bien prévu.

LE COMTE.

De tout temps appelé Saincenne, j'avais cru

Que ce nom, hautement reconnu pour le nôtre,

Ne déparerait point un nom tel que le vôtre :

Mieux instruit de mon sort, sachant ce que je sais...

LE DUC.

1500   Quoi ! Vous n'êtes pas noble ?

LE COMTE.

  Hélas ! Rien n'est plus vrai.

LE DUC.

Je n'en suis pas fâché.

LE COMTE.

Comment ! Vous voulez rire.

LE DUC.

Non.

LE COMTE.

Je ne comprends pas ce que ceci veut dire.

LE DUC.

Quoi ! Ne venez-vous pas de me signifier

Quele sort vous a fait.

LE COMTE.

Oui, Monsieur, roturier,

1505   Roturier roturier, tout ce qu'on le peut être.

LE DUC.

Eh bien ! Pour tel, je suis charmé de vous connaître ;

Il est de ses gens-là dont je fais très grand cas ;

Vous, tout le premier.

LE COMTE.

Mais vous ne prétendez pas,

À coup sûr, me railler, ni m'insulter, je pense.

LE DUC.

1510   Priser votre personne, est-ce vous faire offense ?

LE COMTE, à part.

Je m'y perds on dirait que de dessein formé...

LE DUC, à part.

Le voilà bien honteux d'être tant estimé !

LE COMTE.

Encore un coup, Monsieur, expliquons-nous, de grâce :

Ceci, de votre part, est jeu, feinte, grimace ;

1515   C'est pour vous égayer que, monté sur ce ton...

LE DUC.

Oui, sans doute, je ris, et c'est avec raison.

Vous vous laissez mener comme un enfant crédule :

Le Baron vous a fait un conte ridicule ;

Il a mis son plaisir à vous persuader

1520   Que vous n'êtes pas noble ; et, sans y regarder,

Vous vous en allez, vous, prendre au vrai cette injure.

LE COMTE.

C'est après examen que j'y crois, je vous jure.

LE DUC.

Allez, mon cher ami ; de telles visions

Vous mèneraient tout droit aux petites-maisons :  [ 23 Petites-maisons : Nom donné autrefois à un hôpital de Paris où l'on renfermait les aliénés. [F]]

1525   La simplicité même a des bornes prescrites.

LE DUC, plus vivement.

Mais la chose n'est pas telle que vous la dites.

LE DUC.

C'est drôle : on le fera noble, la force en main,

Comme on fait Sganarelle apprenti Médecin.

LE DUC, avec impatience.

Mais, Monsieur, je soutiens.

LE DUC.

Brisons là, je vous prie ;

1530   Je prendrais mal enfin cette plaisanterie.

Gravement.

Vous êtes Gentilhomme, et rien n'est plus certain

Lorsque j'ai pour fille accepté votre main :

Cela vous sert de preuve, oui, ma seule alliance

Vous répond de vous-même et de votre naissance :

1535   Un homme de mon rang, délicat en son choix,

Pour se donner un gendre, y regarde à deux fois.

Plus fort encore.

Vous êtes Gentilhomme est-ce assez vous le dire ?

Gardez-vous bien, Monsieur, d'en plaisanter, d'en rire ;

Ce serait me manquer.

SCÈNE IV.
Les Mêmes, Le Marquis.

LE MARQUIS, entrant précipitamment.

Tenez-le vous pour dit :

1540   Vous êtes Gentilhomme.

LE COMTE, bas.

  Ah ! J'en perdrai l'esprit.

LE MARQUIS.

Vous êtes Gentilhomme.

Au Duc.

Une amourette en tête ;

De la petite Hortense il s'est fait la conquête.

LE COMTE, vivement.

Oui, mon père il est vrai; j'adore ses appas,

J'adore ses vertus, je ne m'en défends pas.

LE MARQUIS.

1545   Eh bien ! Monsieur le Duc, je ne lui fais pas dire.

LE DUC, au Comte.

Eh si ce goût vous tient, s'il vous jette en délire,

Fallait-il pour cela renier votre nom ?

LE MARQUIS.

Renier des aïeux du temps de Pharamond !  [ 24 Pharamond : Personnage donné comme le premier des rois de France, ne fut qu'un chef ou Duc de Francs, sil exista véritablement. [B]]

LE COMTE.

Mon père...

LE MARQUIS.

Taisez-vous.

LE DUC, au Marquis.

Rien ne change à l'affaire !

LE MARQUIS.

1550   J'y tiens plus que jamais.

LE DUC.

Allons, tant mieux.

SCÈNE V.
Les Mêmes, Aurélie, Cléonte, Davon, dans le renfoncement.

AURÉLIE.

  Mon père,

Deshorde est de retour ; mais Cléonte aujourd'hui,

De cinq cent mille francs vous acquitte envers lui.

Suivant ce qu'on m'a dit, le Baron de Saincenne,

En partant, mit à sec vos fonds.

LE MARQUIS, à part.

Fâcheuse antienne !  [ 25 Antienne : Paroles qui dans le Service de l'Eglise se chantent alternativement par deux choeurs ; ce mot s'est dit d'abord tant des psaumes que des hymnes.]

AURÉLIE.

1555   Le mal est réparé.

LE DUC, à part.

  Qu'est-ce donc que j'entends ?

CLÉONTE.

Ce service, Madame, est des moins importans.

LE DUC, avec hauteur au, Marquis.

Que veut dire ceci ? Quoi ! J'étais votre dupe,

Monsieur vous me trompiez tandis que je m'occupe

À couvrir vos affronts ; et, soit dit entre nous,

1560   Quand je vous fais l'honneur de m'allier à vous.

Vous...

LE COMTE, au Duc.

Permettez, Monsieur ; un pareil ton m'offense ;

Et l'on n'insulte pas mon père en ma présence.

LE DUC.

Conçoit-on cet orgueil dans de pareilles gens ?

LE COMTE.

Monsieur, il en est un qui sied à tous les rangs ;

1565   C'est de savoir partout faire honorer son père.

LE DUC.

Sortons ; il vaut bien mieux s'éloigner et se taire,

Que de se compromettre avec des gens de rien.

Le Duc veut sortir, le Comte l'arrête.

LE COMTE, au Duc.

Tout hymen est rompu ?

LE DUC, avec beaucoup de hauteur.

Vous vous en doutez bien.

LE COMTE, en remettant le portefeuille et les papiers destinés au Baron.

La somme qui vous fut indignement surprise,

1570   Mon père, la voici ; c'est moi qui l'ai reprise,

En chaussant comme escroc, votre infâme Baron.

En regardant le Duc.

C'est d'un homme de rien qu'il tient cette leçon.

LE DUC, a part.

Me voilà pris pour dupe et ceci me dérange.

AURÉLIE, bas.

Mais mon frère se donne un titre bien étrange.

DAVON, au Marquis.

1575   Moi, Monsieur, de l'argent au Baron envoyé,

J'ai, depuis vingt-cinq ans soustrait plus de moitié ;

C'est ainsi qu'accusant cette faible partie,

Le Baron se plaignait de votre économie.

La somme ici prospère, et vous porte intérêt.

LE MARQUIS.

1580   La nouvelle est très bonne, et ce retour me plaît.

LE DUC, à part.

J'enrage ; j'ai trop tôt déclaré la rupture :

Gare les créanciers après cette aventure.

SCÈNE VI.
Les Mêmes.

CLÉONTE.

Mon offre vous devient inutile, Marquis.

LE MARQUIS.

Mon coeur reconnaissant n'en sent pas moins le prix.

CLÉONTE.

1585   Puis-je obtenir de vous une grâce dernière ?

AURÉLIE, tendrement.

Ma main ? Elle est à vous je vivrai pour vous plaire ;

Ma seule ambition est de vous rendre heureux.

CLÉONTE.

Ce n'est plus là le but où tendent tous mes voeux.

AURÉLIE.

Comment donc ?

CLÉONTE.

Du Marquis, la grâce que j'espère,

1590   C'est qu'il soit mon ami sans être mon beau-père.

AURÉLIE.

Quoi vous refuseriez de m'épouser, Monsieur?

CLÉONTE, ironiquement.

À moi n'appartient pas Madame, tant d'honneur.

AURÉLIE.

Ciel ! Quel affront ! Faisons tout au plutôt retraite ;

Allons vivre au chapitre, en vraie anachorete,  [ 27 Chapitre : La communauté des écclesiastiques qui désservent une église cathédrale, ou collégiale.]  [ 26 Anachorete : Hermite, homme dévot qui vit seul dans le désert, et qui s'est ainsi retiré du commerce des hommes, que pour avoir la liberté de tourner ses pensées du côté de Dieu.]

1595   Jusqu'à ce que le ciel, sur nous, ait acquitté

Tout ce qu'il doit d'honneurs aux gens de qualité.

Elle sort.

SCÈNE VII.
Le Marquis, Le Comte, Hortense, Davon.

HORTENSE.

Mon oncle...

LE MARQUIS.

Eh bien ?

LE COMTE.

Mon père, agréez je vous prie,

Qu'à cet objet charmant, je consacre ma vie.

De vous seul occupés, nous vivrons près de vous ;

1600   Et vous serez l'objet de nos soins les plus doux.

LE MARQUIS.

Grand merci de ce zèle ; il n'est pas nécessaire.

Bas.

D'un témoin importun songeons à nous défaire :

Mon fils à la grandeur met si peu d'intérêt,

Qu'il s'en irait tout haut confesser ce qu'il est.

1605   Je vais le confiner dans l'une de mes terres ;

Là, faute d'écoutants, il ne parlera guère.

Haut.

Oh ça ! Vous vous aimez ; j'ai pitié de vos feux ;

Je consens que l'hymen vous unisse tous deux.

LE COMTE, avec transport.

Mon père !

LE MARQUIS.

Un moment donc, et moins de pétulance !  [ 28 Pétulance : Emportement avec insolence. ]

1610   Sachez ce que j'attends de votre obéissance.

Je veux que vous viviez dans ma terre d'Ulsaux :

On est toujours fort bien où l'on a des vassaux ;

Et, comme chacun sait, tout grand propriétaire,

Pour le bien du pays, doit habiter sa terre.

1615   Dans la vôtre, vivez en Seigneurs opulents ;

Le pauvre se nourrit des dépenses des grands.

Faites-vous respecter ; qu'on vous nomme Comtesse,

Ma bru je vous en fais la loi la plus expresse.

Que vos nobles voisins, chez vous soient seuls admis ;

1620   Aux voisins roturiers fermez, le Pont-levis.

Représentez beaucoup, soyez toujours en scène ;

Tenez le grand couvert un jour de la semaine :

Rien n'en impose tant. Sitôt qu'ils seront nés,

Que mes petits enfants me soient tous amenés :

1625   Je prétends mettre en eux, dès l'âge le plus tendre,

Tout ce qu'un Gentilhomme, en naissant, doit apprendre.

À ces conditions, allez, partez ; bonsoir.

LE COMTE.

Pouvons-nous quelquefois espérer de vous voir ?

LE MARQUIS.

Oui ; j'irai voir, chez vous, si l'on soutient noblesse.

HORTENSE.

1630   Nous vous jurons, respect, zèle, amour et tendresse.

Ils sortent.

SCÈNE VIII ET DERNIÈRE.
Le Marquis, Davon.

LE MARQUIS.

Moi pour que tout ceci fasse un peu moins d'éclat,

Je vais de mon côté, vivre à mon Marquisat.

À Paris, en huit jours, tout s'efface et s'oublie ;

On change de nouvelle ainsi que de folie :

1635   Disparaissez un an puis revenez sur l'eau,

Le Public vous revoit comme un être nouveau ;

Il n'a plus contre vous, ni dépit, ni rancune.

Tiens, je dois rendre grâce à ma bonne fortune,

De ce que le Baron, expulsé de chez moi,

1640   En sort, la bourse vide, et tout rempli d'effroi ;

La crainte lui défend d'y jamais reparaître.

Allons, mon vieux Davon, soutiens un peu ton maître ;

Montre-moi du courage, ose tout espérer,

Et tirons du malheur, ce qu'on peut en tirer.

1645   Tu ne le croirois pas ; aujourd'hui, ( chose sûre ! )

J'ai cru de deux degrés, malgré mon aventure.

DAVON.

Ces degrés, quels sont-ils ?

LE MARQUIS.

Mon Suisse, et mon hôtel:

Le reste s'oubliera ; ceci me reste.

Il sort.

DAVON.

Ô ciel!

Après un tel affront garder tant d'assurance !

1650   Ce désir des grandeurs suit l'extrême opulence ;

Vive les pauvres gens pour se passer d'aïeux !

On est fils de son père, et cela vaut bien mieux.

 


Notes

[1] Pathos : Ce mot est grec et signifie passion. Il ne s'emploie que pour signifier les mouvements que l'orateur excite dans les auditeurs, et n'est en usage que dans la conversation, et dans le comique. [F]

[2] Enrayer : Passer une pièce de bois entre deux roues d'un carrosse, ou d'une charrette, ou le snelier avec une corde, pour empêcher qu'elles ne roulent, et retarder leur mouvement à la descente d'une montagne. [F] Ici, sens figuré.

[3] Rainer : faire des rainures. [L] Ici, sens figuré impropbable.

[4] Guenon : On appelle aussi guenon, une femme vieille, ou laide, quand on lui veut dire quelque injure. Il est bas. [F]

[5] Basque : Autrefois petite partie d'étoffe qui était au bas du corps du pourpoint et où il y avait des oeillets. [L]

[6] Embâter : Garnir d'un bât [charge] d'une bête de somme. Fig. et familièrement, embarrasser ou ennuyer. [L]

[7] Rat de cave : Familièrement et par injure, rats de cave, les commis des aides, et aujourd'hui, des contributions indirectes qui visitent les caves. [L]

[8] Béziers : ville du département de l'Hérault au sud-ouest de Montpellier.

[9] Ladre : Attaqué de ladrerie, de lèpre ou éléphantiasis. Par extension de l'insensibilité morale, excessivement avare. [L]

[10] Pétulant : Qui est emporté, fourgueux, insolent, remuant. [F]

[11] Besicles : On ne se sert de ce mot que dans le style burlesque. Il signife des lunettes appliquées au deux yeux. [F]

[12] Minuter : Dresser une minute qui ets l'orignial des actes qui se passent chez les notaires (...). Ce contrat est minuté, tout est dressé chez le notaire, il ne reste qu'à le dresser. [F]

[13] Carême-prenant : Le jour du mardi qui précède le carême et quelquefois tout le temps du carnaval depuis les rois. (...) On appelle aussi des Carêmes-prenants, des gens du peuple qui se masquent de façon ridicules, et qui courent les rues. [F]

[14] Butté : Signifie aussi, fixé à un certain point où on se tient opiniâtrement. [F]

[15] Sémillant : Qui est remuant, éveillé, qui ne se peut tenir en place. [F]

[16] Pie grièche : Est une espèce de pie sauvage de couleur cendrée. [F]

[17] Malepeste : Imprécation qu'on fait contre quelque chose, et quelquefois avec admiration. [F]

[18] Peste noire : Maladie mortelle qui décida toute l'Europe de 1348 à 1351.

[19] Enter : Greffer, faire des entes. Se dit aussi figurément en terme de morale dans cette phrase : une telle maison a été entée dans celle-là ; pour dire, que le bien, le nom et les armes d'une maison est passée dans une autre par quelque alliance. [F]

[20] Dais : Meuble précieux qui sert de parade et de titre d'honneur chez les princes et les ducs. Il est fait en forme du haut d'un lit, composé de trois pentes, d'une fonds et d'un dossier. [F]

[21] Mettre quelqu'un au pis : se dit par manière de défi pour marquer à un homme qu'on ne le craint point, quelque mauvaise volonté qu'il ait. [L]

[22] Étrivière : courroie à laquelle est suspendu l'étrier. Coup d'étrivière, coup donné avec l'étrivière. [L]

[23] Petites-maisons : Nom donné autrefois à un hôpital de Paris où l'on renfermait les aliénés. [F]

[24] Pharamond : Personnage donné comme le premier des rois de France, ne fut qu'un chef ou Duc de Francs, sil exista véritablement. [B]

[25] Antienne : Paroles qui dans le Service de l'Eglise se chantent alternativement par deux choeurs ; ce mot s'est dit d'abord tant des psaumes que des hymnes.

[26] Anachorete : Hermite, homme dévot qui vit seul dans le désert, et qui s'est ainsi retiré du commerce des hommes, que pour avoir la liberté de tourner ses pensées du côté de Dieu.

[27] Chapitre : La communauté des écclesiastiques qui désservent une église cathédrale, ou collégiale.

[28] Pétulance : Emportement avec insolence.

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