LE BORDEL OU LE JEAN-FOUTRE PUNI

COMÉDIE EN TROIS ACTES, ET EN PROSE.

À laquelle on a joint un Ballet en trois scènes.

M. DCC. XLVII.

À ANCONE, Chez JEAN CHOUARD, à l'Enseigne du Morpion couronné


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 26/06/2017 à 22:42:48.


AU LECTEUR

La Morale est une drogue amère, pour laquelle l'homme a un dégoût naturel ; c'est, à proprement parler, une pilule qu'il n'avale qu'à contre-coeur, à moins qu'elle ne soit enveloppée de quelque douceur, qui en flattant le palais, la fasse passer plus aisément : c'est pourquoi il ets important de la déguiser, cette Morale, sous des goûts différents, mais insinuants de façon qu'elle reçoive agréables, et qu'elle produise son effet ; comme souvent certains remèdes qui paraissent très préjudiciables à la santé, sont ceux qui contribuent le plus à la conserver ; de même il est des écrits, qui, quoique regardés comme un poison subtil pour les moeurs, sont les plus proches à les corriger. De ce genre sont les comédies, leur but est d'inspirer l'horreur du vice, en en faisant voir toute l'énormité : voilà le dessein qu'on a eu lorsqu'on a donné celle-ci au public. Tout homme sensé, et dégagé de ces préjugés d'éducation, qui impriment dans l'âme ce qu'on appelle pudeur, y trouvera tout ensemble des instructions propres à l'éloigner de la débauche, et c'est cet heureux mélange qui fait le point de la perfection.

Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci.

Cependant, malgré tous les avantages qu'on pourrait tirer de la représentation de celle-ci, il est sensible qu'elle ne sera pas jouée : ce n'est pas, comme on se l'imagine bine, que la Police y mit un obstacle ; également attentive à protéger la vertu, qu'appliquée à détruire le libertinage, on ne doute pas qu'elle n'eût accordé son approbation, si on la lui avait demandée. Le seul empêchement viendra donc de l'embarras où l'on est de trouver des acteurs qui puisse figurer dignement, et faire honneur à l'ouvrage, en donnant un aux termes expressifs tout le brillant de l'action. Personne n'ignore, que jouer le comédie, ne soit un métier. Un comédie, est celui qui fait écouter les passions, sans s'abandonner à ses pensées, emprunte tout son art du personnage qu'il contrefait : si le déguisement est donc essentiel au théâtre, il faudrait, pour bien représenter cette comédie, que les comédiens fussent des hommes vraiment braves, et surtoutles femmes réellement vertueuses : Ardum est et difficle. La choses n'est pas facile à rencontrer ; où trouver seulement un commissaire ?

Mais quel accueil va-t-il faire à cette pièce ? On s'attend que les sots et les hypocrites vomiront au premier coup d'oeil mille imprécations contre elle et son auteur : ils le regarderont comme Misérable, noyé dans l'abîme du plus affreux dérèglement. Semblable à ces petits roquets de mauvaise humeur, ou altérés, qui jappent contre un dogue, qui fait son chemin sans s'effrayer de leur glapissement, ils s'écrieront à tue-tête, qu'on ne peut lire sans frémissement un ouvrage farci de saletés et d'images obscènes. Et quoi ! leur dira-t-on, ces expressions si naturelles vous mettent en émeute ? Ignorez vous donc que ces mots, ces objets, qui passent chez vous pour sales, et obscènes, et qui vous révoltent tant, sont l'instrument et l'organe de la nature humaine ? Les philosophes païens en ont fait des Divinités : leur mythologie nous dépeint Priape sous la figure d'un vit monstrueux, et Vénus sous celle d'un con voluptueux. Qui des deux excite plus les désirs d'une femme, ou de nommer un vit en sa présence, ou de lui en montrer un énorme en grosseur ? Est-il plus modeste de prononcer le nom de Priape, ou de la désigner sous la forme d'un vit bandant ? D'où vient cette affectation chez les Béates, de couler promptement sur ces monosyllabes Vi... Con... en pinçant les lèvres, et baissant malignement les yeux.

Si leur imagination s'en trouve salie, n'est-ce pas par l'indiscrétion de certains dévots qui leur rendent ces objets criminels, en leur inspirant de l'aversion pour des choses fort innocentes ? Après tout, il est évident que cette précaution, chez les Français, d'éviter la prononciation de ces mots, est une preuve de la dépravation de leurs moeurs.

Voyons-nous les autres nations les plus policées, tomber dans un ridicule semblable ? N'appellent elles pas en leur langue quelque chose par leur nom propre ? Pourquoi, en effet, traiter de sale, et d'obscène ce que les Anciens avaient tant en vénération ? Horace, lui-même, l'homme le plus poli de son temps, hésites-t-il à prononcer ce vers ?

Et fuit ante Helenam Cunnus teterrima belli causa.

Je passe aux raisons qui m'ont engagé à donner cette Comédie ; qui peut mieux détourner la jeunesse d'aller au bordel, qui de faire un tableau sincère de toutes les impertinences qu'il produit ? Pour y réussir, il a fallu rapporter toutes les paroles qui s'y profèrent ; et quiconque écrit dans le style des putains, ne peut s'empêcher d'employer ces termes : bougre, foutre, vit, con.

Après la lecture de cette pièce, on espère que tels qui avaient le malheureux pendant de fréquenter le bordel, prendront en horreur un lieu où l'argent, la santé et l'honneur se perdent si indignement : on souhaite les voir admirer Clitandre, Isabelle, et détester Valère avec ses putains. Heureux toutefois, si une foule de libertins et des filles nourries de prostitutions, ne se rebutent pas de la leçon qu'on s'est proposé de leur faire, et que sans considérer les dangers où ils s'exposent chaque jour, ils ne fassent pas leurs efforts pour se corriger !

À l'égard du style, on mle trouvera, peut-être, en quelques endroits un peu faible. Je conviens que j'aurais pu lui donner plus de force ; mais il a fallu m'accomoder deux différents personnages qui je traitais. J'ai tâché de ma conformer, autant qu'il m'a été possible, à ce précepte d'Horace, qui nous dit : qu'il faut faire parler et agir un acteur suivant son caractère particulier.

Interiit miltùm Danusque loquatur, an heros :

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Aut famam sequiri, aut sibli convenientia singe scritpor

On fait qu'un domestique, qu'une fille livrée à une honteuse débauche, ne se piquent pas de la pureté du langage, et qu'on ne doit pas leur mettre dans la bouche des paroles aussi choisies, que dans celles des personnes qui ont reçu plus d'éducation.


ACTEURS.

VALÈRE, Jean-Foutre déhanché.

CLITANDRE, amoureux d'Isabelle.

ISABELLE, amoureuse de Clitandre.

MADAME DRU, maquerelle.

MARGOT, servante.

BEL-AIR, croc.

VALENTIN, valet de Valère.

TONTON.

DESPRÉS.

POIRIER.

FANCHON.

UNE FILEUSE du Curé de Saint-Sulpice.

UN COMMISSAIRE.

ARCHERS de la suite.

PUTAINS.

La scène est à Paris, dans un Bordel.


ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.
Margot, Després, en guenille.

MARGOT.

À qui en voulez-vous, ma fille ?

LA DESPRÉS.

Je voudrais faire la révérence à madame Dru ; une demoiselle en province m'en a dit tant de bien, que je veux m'adresser à elle.

MARGOT.

Ah ! J'entends, vous venez demander de l'ouvrage, et vous en aurez; vous êtes assez jolie pour cela : mais vous me paraissez bien mal dans vos affaires.

LA DESPRÉS.

Il m'est arrivé de petites disgrâces, qui véritablement m'ont ruinée, et m'ont mise dans l'état où vous me voyez.

MARGOT.

Mais jolie comme vous êtes, avec de la bonne volonté, et qui plus est, grande et bien faite, il faut absolument augurer par vos habits que vous ayez eu une bien mauvaise conduite.

LA DESPRÉS.

Hélas ! Ma fille, vous avez grande raison. Je travaillais à Lyon, tout le monde me courait: enfin j'avais la vogue. Un jeune homme me trouva chez une brave femme, qui me traitait à merveille ; il se prit de goût pour moi, et je fis la sottise de l'aimer de bonne foi ; il me mit dans mes meubles. Le malheur m'en voulut, je devins grosse. Mon amant était de bonne famille, son père craignit qu'il ne fît la sottise de m'épouser. Cette crainte l'engagea à me faire enfermer ; et quand il m'a été possible de gagner le large, j'ai su qu'il avait envoyé son fils dans les pays étrangers. Pour lors ne voulant plus demeurer dans une ville, où mon histoire avait fait trop de bruit, je suis venue chercher fortune à Paris.

MARGOT.

Mais, mon enfant, votre équipage vous ruinera, car vous serez obligée de louer des habits, et ce sera autant de rabattu sur vos profits.

LA DESPRÉS.

Il faudra bien faire comme je pourrai.

MARGOT.

Si vous êtes bonne fille et de bonne volonté, madame Dru pourra vous loger chez elle ; aussi bien nous n'avons point, quant à présent, de plastron : un soldat aux gardes, des amis du grand Bleu de madame Dru, nous a débauché ces jours-ci celle qui nous en servait.

LA DESPRÉS.

Nous conviendrons de nos faits ; mais, dites moi, je vous conjure, comment les demoiselles sont traitées ici ; et quel est le caractère de madame Dru ?

MARGOT.

Volontiers, Premièrement cette maison est aujourd'hui fort à la mode, et l'on vous instruira de la façon dont il faudra vous conduire avec ceux à qui l'on vous présentera. En général, le moins qu'on paie une fille en cette maison, est un écu de six francs ; et, comme partout le royaume, il en appartient la moitié à la maquerelle, et quatre sols a la servante qui vous a été chercher, et qui vous donne de l'eau pour vous laver. Mais si madame Dru vous loge, vous nourrit et vous prête des habits, vraisemblablement vous n'aurez que vingt sols par pratique. Je sais que ce n'est pas beaucoup, mais la quantité suppléera ; de plus, quoique vous soyez jolie, vous avez déjà fait en enfant : quant à nous deux, car vous voyez que je suis la servante, nous nous accommoderons bien ensemble si vous en avez envie ; je suis bonne diablesse : où logez-vous ?

LA DESPRÉS.

Moi, je ne loge point encore ; je suis partie de Lyon avec quelque petite monnaie pour tout argent ; on m'a défrayée, et j'ai même gagné dans le voyage quelques écus, que je partagerai volontiers avec vous pour avoir votre protection.

MARGOT.

Oh ! Mon Dieu, non; bien loin d'accepter ce que vous m'offrez, je vous en prêterai si vous en avez besoin.

LA DESPRÉS.

Je vous remercie ; mais comptez que Dieu vous récompensera de votre bon coeur. Je suis arrivée hier par le coche d'Auxerre ; j'ai trouvé un bon vivant, qui m'a mené coucher cette nuit avec lui dans une auberge sur le port ; il m'a quitté ce matin pour aller chez ses parents, et moi je suis venue chez madame Dru ; c'est un fiacre qui m'a donné son adresse pour de l'eau-de-vie que je lui ai payée.

MARGOT.

Tout cela va fort bien ; mais vous êtes pas en état de paraître. J'entends quelqu'un, allez vous en m'attendre à la cuisine ; si c'est madame Dru, je vous avertirai.

SCÈNE II.
MARGOT, VALENTIN.

MARGOT.

Ah ! C'est toi, Valentin.

VALENTIN.

Bonjour : madame Dru est-elle ici ?

MARGOT.

Non, mais elle ne peut être longtemps à revenir.

VALENTIN.

Tant mieux, car il faut que l'attende ici : y a-t?il quelque souper pour ce soir ?

MARGOT.

Non.

VALENTIN.

J'en suis bien aise ; et comment te trouves-tu ici, ma pauvre enfant, depuis quinze jours que je t'y vois ? Je suis cependant venu assez souvent avec mon maître, ou sans mon maître, et je n'ai pas encore eu le temps de te questionner.

MARGOT.

Mais je ne me trouve pas mal, car l'ouvrage donne ; madame Dru est fort achalandée ; elle a de vieux pensionnaires qui donnent toujours beaucoup à la servante ; il vient aussi un grand nombre d'abbés ; ainsi, j'ai assez de profits, je ne suis obligée à aucune dépense, et ce que je fais, c'est pour moi.

VALENTIN.

Cela est vraiment fort joli; si cela continue tu deviendras un bon parti : et Bel-Air, comment t'accommodes-tu avec lui ? N'est-il pas toujours le tenant ?

MARGOT.

Fort bien, je t'assure, il est bon diable : il soutient tout ceci comme il faut. Mais Valère ton maître, viendra-t-il aujourd'hui ?

VALENTIN.

Sans doute, il veut même y souper avec un de ses amis ; peut-être avant le souper fera-t-il sa partie de quadrille.

MARGOT.

Est-il en argent ?

VALENTIN.

Pas trop mal: nous avons ces jours-ci beaucoup acheté à crédit, et fort cher ; mais en récompense nous avons vendu à bon marché et argent comptant ; les vieux avares ont raison de dire qu'il n'y a rien de si cher que l'argent.

MARGOT.

Qu'importe, pourvu qu'on en ait ?

VALENTIN.

Oui, pour toi, mais pour moi, ce n'est pas de même, il faut que je quitte ce maître là, il est à bout de ressource ; je prévois que tout ira mal : de plus il est, ma foi, trop débauché pour moi.

MARGOT.

L'honnête homme ! On ne dirait pas qu'il y touche.

VALENTIN.

Non ma foi ; je te parle très sérieusement, je veux faire une fin : oh ça, as-tu quelque chose à me donner ?

MARGOT.

Moi, gratis, si tu le veux.

VALENTIN.

Toi, je n'en veux point, c'est trop vieux jeu : tu sais bien que je n'aime que les foutées de mon maître et tu n'ignores pas que mon plus grand plaisir est de leur mettre avant lui.

MARGOT.

Tout comme tu voudras, nous n'aurons point de dispute sur cet article. Mais j'entends monter, c'est madame Dru elle-même ; bonsoir le bon coquin, je te laisse avec elle.

SCÈNE III.
Madame Dru, Margot, Valentin.

MADAME DRU.

Ah ! Bonjour, Valentin.

À Margot.

Est-il venu quelqu'un ?

MARGOT.

Non, madame, il n'est venu qu'une fille assez jolie ; elle arrive de province pour travailler à Paris.

MADAME DRU.

Où est elle ?

MARGOT.

Elle est dans la cuisine.

MADAME DRU.

Je vais lui parler, va m'attendre, et prends garde surtout qu'elle ne me vole ; Bel-Air, n'a t-il point passé ici ?

MARGOT.

Non, madame.

Elle sort.

SCÈNE IV.
Madame Dru, Valentin.

MADAME DRU.

Eh bien ! Qu'y a-t-il, mon garçon ? Qu'est-ce qui t'amène ?

VALENTIN.

Mon maître : j'ignore quel est son dessein ; mais il faut qu'il soit considérable, car il m'a donne cinq louis.... non, dis-je, quatre, pour vous remettre.

MADAME DRU.

Monsieur Valentin, vous êtes un bougre.

VALENTIN.

Non, ma foi, je ne voudrais pas vous tromper ; la langue m'a fourchée, et la preuve que je dis vrai c'est que je ne vous en donnerai que quatre.

MADAME DRU.

Ah ! Voilà une belle foutue preuve ; mais au fait, que veut-il ?

VALENTIN.

Il veut que vous lui gardiez la chambre verte, celle qui donne sur le derrière, qui communique à celle-ci, dans laquelle on peut arriver par la petite porte.

MADAME DRU.

Au diable, je ne veux point chez moi de tout ce foutu train-là : pourquoi tant de mystère ?

VALENTIN.

Par ma foi, je n'en sais rien.

MADAME DRU.

Déjà je ne veux point d'honnêtes filles chez moi, et je ne veux que l'on foute que celles que je fournis ; je sais ce que je donne , et je sais où je les prends.

VALENTIN.

Vous pouvez avoir vos raisons ; mais il faut bien qu'il y ait quelques foutaises en l'air, puis qu'il vous envoie quatre louis pour avoir cette chambre.

MADAME DRU.

Tous ces bougres-là, comme ton maître, ne valent rien pour nous autres. Ils font du bruit, ils s'enivrent, ils réveillent tout un quartier, et tous les voisins font des plaintes.

VALENTIN.

Mais mon maître vous paie bien.

MADAME DRU.

Ah foutre ! Quand il paierait encore mieux ; tout ce qu'il donne vaut-il le repos dont on jouit avec ces paillards honteux ? Ces évêques, ces abbés, qui paient au double, qui vous remercient en sortant, et qui, tranquilles dans une chambre, vous laissent la liberté de toute votre maison occupée : fussent-ils trente, on entendrait une souris trotter.

VALENTIN.

Si vous ne voulez point donner la chambre verte, rendez donc le quatre-louis.

MADAME DRU.

Mais ne sais-tu pas à peu près quel peut être son dessein ? Car enfin je voudrais bien gagner cet argent.

VALENTIN.

Par ma foi, je l'ignore, je vous le répète, et je suis dans la bonne foi. Mais le voici lui-même, il peut satisfaire votre curiosité.

SCÈNE V.
Valère, Madame Dru, Valentin.

VALÈRE.

Eh bien, comment de va, madame Dru, avons-nous du nouveau ?

MADAME DRU.

Vous savez bien, Monsieur, le soin que je me donne pour contenter les honnêtes gens.

VALÈRE.

Valentin t'a-t-il parlé ?

VALENTIN.

Monsieur, madame a votre argent, mais elle fait quelque difficulté ; ce n'est pas de le gagner comme vous croyez bien.

VALÈRE.

Ah ! Parbleu, si la bonne dame Dru est difficile, elle est donc malade.

À Madame Dru.

Et toi que j'ai toujours connu, pour une si bonne couille de femme, que peux-tu craindre ?

VALENTIN.

C'est ce que-ce lui disais, Monsieur, au moment que vous êtes arrivé ; je lui représentais la bonté de votre pratique ; car vous êtes sans contredit le plus grand paillard et le plus débauché de la ville.   [ 1 Paillard : Proprement, celui, celle qui couche sur la paille, homme, femme misérable. Personne de vie dissolue (en ce sens, c'est un terme libre). [L]]

VALÈRE.

Cela est vrai.

À Madame Dru.

Au fait, le veux-tu, ne le veux-tu pas ?

MADAME DRU.

Que voulez-vous donc faire de cette chambre que vous me demandez ?

VALÈRE.

Y foutre.

MADAME DRU.

Eh qui ?

VALÈRE.

Un con. Que peux-tu craindre, puisque je me charge de tout ?   [ 2 Con : sexe de la femme.]

VALENTIN.

Allons, madame Dru : un homme aussi sage que mon maître ne peut pas vous exposer.

VALÈRE.

Si elle me refuse cette chambre, je ne remettrai les pieds chez elle de ma vie. Indépendamment de l'argent que je t'ai envoyé pour cette chambre, je veux souper ici ce soir avec un de mes amis, et je veux avoir quatre putains.

MADAME DRU.

Allons donc, il faut faire tout ce que ce chien là veut. Qui voulez-vous, la Desjardins ?

VALÈRE.

Fi donc ! J'en suis las.

MADAME DRU.

La Carnaut ?

VALÈRE.

Oh mon Dieu, non : elle fait la petite bouche, en disant foutre ; enfin je veux quelque chose que je ne connaisse point. Je veux de bonnes filles, qui aiment à boire, à dire des gueulées, de franches putains, en un mot qui foutent bien, qui me donnent mon reste et qui s'enivrent tout au mieux ; mais surtout ne me donne pas la Desvaux ; elle fait presque toujours la garce ; quand on lui dit un mot qui ne lui plaît pas, la bougresse a d'abord la larme à l'oeil.   [ 3 Garce : Anciennement, fille ou femme. Aujourd'hui, terme injurieux et très grossier. Se dit d'une fille ou femme débauchée. [L]]

MADAME DRU.

Allons, laissez-moi faire, vous serez content ; j'ai un morceau nouveau qui vient d'arriver. Je ne vous donnerai de connaissance que la Poirier. C'est une bonne fouteuse celle-là, et vous en aurez deux autres que je ne crois pas que vous ayez vues.

VALÈRE.

Voilà une bonne Dru, celle-là. Je reconnais mon sang : va préparer tout ; envoie chercher au plutôt les filles, et laisse-moi donner à Valentin les ordres pour le souper et le vin. À propos, j'ai oublié de te demander si tu n'étais pas des parentes de madame Dru, qui a inventé la manière de poser les sonnettes dans le cul...

MADAME DRU.

Va te faire foutre, toi et ton cul.

SCÈNE VI.
Valère, Valentin.

VALENTIN.

Voilà qui va fort bien, monsieur : sans avoir recours aux questions je puis deviner aisément ce que vous allez faire aujourd'hui. Foutre, vous enivrer, et vraisemblablement coucher ici. Mais cette chambre verte, je vous assure qu'elle m'embarrasse.

VALÈRE.

Tu vas le savoir, c'est un projet charmant, que je te confierai en peu de mots. Il faudra que tu ailles à huit heures précises, au café de Dupuis, chercher Clitandre, c'est là que je lui ai donné rendez-vous, et tu l'y trouveras, et tu l'amèneras ici.

VALENTIN.

Clitandre ! Et sait-il que c'est au bordel que vous lui donnez à souper !

VALÈRE.

Sans doute.

VALENTIN.

J'en suis surpris ; il est bien sage et bien amoureux pour faire une telle partie ; mais avec tout cela je ne démêle point encore la chambre verte.

VALÈRE.

Comme il est amoureux de ma cousine, et qu'il veut l'épouser, il est obligé d'avoir des complaisances pour moi, j'ai donc exigé de lui celle de venir souper ce soir ici.

VALENTIN.

Eh bien, monsieur.

VALÈRE.

Eh bien, j'ai si bien fait que depuis hier, par les affaires que je lui ai suscitées, ou par les obstacles que j'ai fait naître, il n'a pu voir ma cousine Isabelle ; enfin depuis deux jours il ne l'a vue ni rencontrée, et pour l'exécution de mon dessein, il est nécessaire que je l'occupe ce soir.

VALENTIN.

Mais cette chambre verte.

VALÈRE.

Je la destine à Isabelle.

VALENTIN.

Comment, Monsieur ?

VALÈRE.

Il m'a pris, mon enfant, un désir violent de foutre une honnête fille, j'ai jeté les yeux sur ma cousine ; tu vas être charmé de la façon dont j'ai préparé toute mon affaire.

VALENTIN.

Ah monsieur ! Vous me faites trembler ! Quoi, pour foutre votre cousine vous donnez à souper dans la même maison à son amant ?

VALÈRE.

Voilà la fin de l'arrangement. Tu sais bien qu'Isabelle est sous la tutelle d'Argante, un bougre qui la tourmente, et qui n'approuve pas son mariage avec Clitandre ; tu sais encore qu'Isabelle aime passionnément ce Clitandre : j'entendis il y a trois jours leur conversation, dans laquelle elle me parut déterminée à se laisser enlever. Qu'ai-je fait, j'ai su les empêcher de se voir, j'ai fait contrefaire l'écriture de son amant, et la lettre est écrite dans son véritable style. Clitandre déclame contre Argante, il conjure Isabelle de se livrer à lui, et de suivre sur les neuf heures du soir celui qui lui remettra cette lettre, il l'assure qu'il l'attend dans un carrosse au coin de la rue, mais qu'il n'ose paraître dans la maison. Tout a réussi, elle a reçu la lettre, et voilà sa réponse par laquelle elle promet de faire exactement ce soir tout ce qui lui a été proposé. Juge de mon plaisir, je suis à la veille de foutre une honnête fille, et je crois, pucelle, s'il en est une dans Paris.

VALENTIN.

Monsieur, tout ce projet est si abominable, que vous aurez la honte de l'avoir conçu , sans avoir le plaisir de l'exécution.

VALÈRE.

Le désir de foutre, va, fait bien penser. Isabelle sera donc conduite sur les dix heures, et se trouvera enfermée dans la chambre verte ; pendant ce temps je serai à table avec Clitandre que le souper impatientera; il sortira certainement de table, et de bonne heure ; pour lors j'irai trouver ma cousine, je lui dirai qu'elle est au bordel, elle n'en pourra douter par tout ce que je lui ferai voir : le vit à la main, auquel j'ai toujours ouï dire qu'une personne sage résiste encore moins qu'une autre, la déterminera d'autant plus que je puis moi seul la ramener chez Argante, et faire sa paix : elle n'épousera pas moins Clitandre, qui ne croira jamais que l'aventure soit vraie, si tant est qu'elle fasse du bruit, lui-même ayant soupé dans la maison qu'il entendrait citer.

VALENTIN.

Le vice est dangereux, quand il est accompagné ; quel homme!

VALÈRE.

Va chercher Clitandre, et me l'amène: il n'est pas nécessaire de te dire, que si tu dis un mot je te casserai la tête. Passe chez ce rôtisseur, car je veux que le souper que j'ai commandé soit prêt pour neuf heures. Apporte-nous aussi vingt bouteilles de vin, douze de Champagne, et huit de Bourgogne.

Valentin sort.

SCÈNE VlI.
Valère, La Poirier, Fanchon.

VALÈRE.

Allons, mes enfants, que l'on me saute au col : mais vraiment, ma bonne Poirier, te voilà bien remise de ta dernière vérole.

LA POIRIER.

Voyez donc ce bougre-là. Si j'ai la vérole, c'est toi qui me l'a donnée. Baise moi.

VALÈRE.

Ah ! Chienne, tu mords. Quelle est cette sainte-nitouche ? Approche donc, baise moi donc aussi. Est-ce que tu ne sais pas vivre ? Montre-moi ton con. Ah vraiment tu n'es pas mal faite, approche un peu.   [ 4 Sainte nitouche : Usité seulement dans cette locution familière, sainte nitouche, personne hypocrite, doucereuse, affectant la simplicité et l'innocence. [L]]

Il arrache du poil.

LA POIRIER.

Pair ou non.

FANCHON.

Ah ! Bougre.

VALÈRE.

Oh ! Voilà parler cela. Je savais bien que je le ferais dire quelque chose.

LA POIRIER.

Tu seras content d'elle, c'est une bonne fille.

VALÈRE.

J'attends ici un de nos amis qui doit souper avec nous ; je te le recommande, et je te promets un louis, si tu t'en fais foutre.

FANCHON.

Je gagnerai ton argent de bon coeur, je t'assure ; aussi bien je suis excédée d'un vieux bougre que l'on m'a donné chez la Joli, où j'ai passé par hasard ; il m'a patiné plus de deux heures, et j'ai le bras las du temps que j'ai employé à lui branler le vit, et tout cela pour un bougre d'écu.   [ 5 Patiner : Prendre et manier les mains et les bras d'une femme (terme libre en ce sens). [L]]

VALÈRE.

Tu as attrapé là une bonne fortune ; celui que je te recommande est jeune, mais il est sage.

LA POIRIER.

Tant pis pour lui, et pourquoi vient-il ici ; c'est donc un bande-à-l'aise.

VALÈRE.

Oh ! Que nenni. Mais toi, écoute : quand mon ami sera arrivé, nous le laisserons avec ta camarade, et nous passerons dans le foutoir, et si tu dis à souper que je t'ai foutu deux coups depuis que je suis ici, je te paierai bien.

LA POIRIER.

Tout comme tu voudras, mais je crois que voici ton ami.

SCÈNE VIII.
Valère, Clitandre, La Poirier, Fanchon, Valentin.

VALENTIN.

Voilà déjà monsieur ; votre souper sera servi à l'heure à laquelle vous l'avez demandé, et je cours chercher le vin.

Il sort.

VALÈRE.

Bonjour, mon cher Clitandre, je suis charmé de te voir au bordel, et d'être sûr d'y passer la soirée avec toi. Embrasse donc ces demoiselles.

Clitandre fait des révérences embarrassées.

Et ne voyez-vous pas qu'il fait le nigaud et le niais ? C'est l'homme le plus paillard et le plus grand fouteur de Paris.

Les filles lui sautent au col.

CLITANDRE.

Parbleu, mesdemoiselles, donnez-moi donc le temps de me reconnaître.

VALÈRE.

Je vais mieux faire Laquelle veux tu ?

CLITANDRE.

Ma foi, cela m'est absolument égal.

VALÈRE.

Il est bon que tu foutes avant souper, on en est plus libre à table ; je vais te laisser avec celle-ci, et emmener ma bonne Poirier là-dedans. Viens, putain, viens.

LA POIRIER.

Allons, maquereau, allons.

Elle sort avec Valère.

SCÈNE IX.
Clitandre, Fanchon.

FANCHON.

Eh bien ! Veux-tu faire quelque chose ?

CLITANDRE.

Ma foi, non. Ce n'est pas que tu ne sois assez jolie pour cela, et même que tu ne me fasse bander, en voici la preuve.

Il montre son vit.

FANCHON.

Ah chien marin, comme tu bandes.

CLITANDRE.

Oh ! N'y touche pas, tu ne me conseillerais pas toi-même de m'exposer ici.

FANCHON.

Ma foi, si tu crains la vérole, tu fais fort bien ; ce n'est pas que je croie l'avoir, au moins.

CLITANDRE.

Eh ! Que sais-tu ?

FANCHON.

Hélas ! Dans le fond cela est vrai, quoique je n'aie jamais eu de mal, et que j'aie toujours été nette comme un denier : mais que diable viens-tu donc faire ici.

CLITANDRE.

Je t'assure que c'est malgré moi que j'y suis venu.

FANCHON.

Ah ! Je vois à présent ce que c'est ; la manchette n'est pas un chien, n'est-ce pas ? Tu es assez joli pour cela ; mais en conscience, il y a trop de ces bardaches ; ils nous ruinent.   [ 6 Bardache : Terme obscène signifiant mignon, giton. [L]]

CLITANDRE.

Je te jure que je ne les estime pas plus que toi.

FANCHON.

Bon, tu veux m'en revendre ; allons, veux-tu que je te branle avec un doigt dans le cul ? Il faut bien que tu décharges.

CLITANDRE.

Non, je te rends grâce; j'aime mieux causer avec toi.

FANCHON.

Que diable veux-tu me dire ? Pour moi je ne sais que faire ; conviens du moins, cher bougre, que je suis une bonne enfant.

CLITANDRE.

Cela est vrai, mais dis-moi, d'où es-tu ?

FANCHON.

Je suis d'Orléans.

CLITANDRE.

Il n'y a pas longtemps que tu fais le métier ?

FANCHON.

Il n'y a que près de deux ans.

CLITANDRE.

Deux ans, tu commences à avoir de l'acquit ; est-ce la nécessité qui t'engage à le faire ?

FANCHON.

Oui, monsieur: quant à présent mon père est à son aise, il est maître chapelier. Un officier de dragons me fit l'amour il y a deux ans, et me proposa de me mener à Paris, cette proposition me tourna la tête, je l'acceptai. Il me mit dans mes meubles, et m'entretint pendant deux mois, après lesquels il me planta-là : que pouvais-je faire, autre chose que d'être une putain ?

CLITANDRE.

Il fallait travailler.

FANCHON.

Cela est bien aisé à dire ; mais il faut trouver de l'ouvrage ; vous pouvez croire que j'en aurais pris, car je vous avouerai qu'il n'y a rien que je ne préférasse au bougre de métier que je fais là.

CLITANDRE.

Comment, tu n'es pas contente ?

FANCHON.

Allez, vous ne vous imaginez pas quelle est la malheureuse situation d'une fille qui se voit obligée pour vivre, de satisfaire à toutes les fantaisies du premier venu, à qui le hasard la donne ; des vieux, des puants, et des malpropres, des bande-à-l'aise, ou bien des jeunes gens qui vous maltraitent, et qui certainement vous méprisent.

CLITANDRE.

Ils ont raison.

FANCHON.

Vous êtes un beau foutu consolateur de Job. Mon état m'afflige, et vous me le rendez encore plus affreux. Vas te faire foutre, laisse-moi en repos, je suis la plus malheureuse fille du monde. Laisse moi du moins pleurer tant que j'en aurai l'envie.

SCÈNE X.
Valère, Clitandre, Després, Tonton, Fanchon, La Poirier.

VALÈRE.

Eh bien ! Comment te trouves-tu, mon cher Clitandre.

CLITANDRE.

Fort bien.

VALÈRE.

Ah ! Ah ! Que vois-je ? Cette gueuse est toute en pleurs. Est-ce que Clitandre l'a trop gros, et qu'il t'a fait mal ?

FANCHON.

Laisse-moi en repos.

VALÈRE.

Qui m'a foutu une bougresse comme celle-là ? Ah pardieu ! Je t'apprendrai à foutre en pleurant.

CLITANDRE.

Eh Valère, laisse-là cette pauvre diablesse, c'est ce que je lui ai dit qui l'a mise dans cet état.

VALÈRE.

Bon, bon, laissez-moi lui donner trois ou quatre coups de pieds au cul, et autant dans le ventre, et d'après cela, vous m'en direz des nouvelles. Mais croyez-moi, foutons cette pleureuse à la porte. Regardez toutes ces bonnes enfants-là. Voilà ce qu'on appelle des putains.

Leur donnant des claques sur le cul.

Pour cela madame Dru nous a bien servi, allons tous nous remettre à table, et joindre la liberté du vin à celle du con.

CLITANDRE.

Allons souper, j'y consens. 93

VALÈRE.

Prenez-en une sous le bras, comme je vais prendre ces deux garces-là. Bon... Quoi vous prenez cette pleureuse ! Je veux bien lui pardonner à cause de vous ; sans cela, j'en jure, elle n'aurait mordieu pas soupé à table, et je lui aurais certainement foutu le tour.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.
Madame Dru, Bel-Air.

MADAME DRU.

Ah ! Te voilà, mon cher bougre.

BEL-AIR.

Tu vois, ma couille : J'ai diablement escrimé aujourd'hui pour les affaires du tripot, c'est ce qui me fait arriver si tard.

MADAME DRU.

Ne couches-tu pas ici ?

BEL-AIR.

Et foutre où donc ?... Tout va-t-il bien ? Y a t-il du monde ?

MADAME DRU.

Il y a un souper de quatre filles et deux messieurs.

BEL-AIR.

Ces goyers sont-ils bons ?

MADAME DRU.

C'est Valère...

BEL-AIR.

Ah, Ah ! C'est ce fendant ?

MADAME DRU.

Lui-même.

BEL-AIR.

Et qui leur as-tu donne ?

MADAME DRU.

La Poirier, la Fauchon, Tonton, et une nouvelle débarquée, qui vient de Lyon, et qui se nomme Després.

BEL-AIR.

Et cela sait-il vivre ?

MADAME DRU.

Elle a travaillé à Lyon : ordinairement il n'y a rien à leur dire ; elles arrivent de là bien dressées.

BEL-AIR.

Et bien poivrées. A propos de cela, sais-tu que pour t'avoir une Flamande, qui n'est, mordieu, pas mal faite, j'ai olindé avec ce bougre de Joli-Coeur. Comme nous tirions un coup de lame, Sans-Quartier, notre ami que tu connais, a passé par là et nous a séparés. Sacrebleu, j'étais piqué ; je lui aurais certainement eu du poil, à ce bougre-là. Il nous a donc séparés, et nous a menés boire, c'est ce qui m'a fait venir si tard. Il nous a fait tirer la fille au doigt mouillé, et a réglé que celui qui gagnerait paierait l'écot. Joli-Coeur a gagné, et nous avons étouffé pinte sur le bout du banc.

MADAME DRU.

Tout cela va bien, et je te suis obligé de ton attention. Viens souper et te coucher.

BEL-AIR.

J'y vais ; mais mordieu, Madame Dru, vous vous conduisez mal. Premièrement il me faut de l'argent, en second lieu vous vous confiez trop sur vos amis : à quoi servent-ils tous ces bougres d'amis ? Ils vous font sortir de l'hôpital, mais foutre, ils ne vous empêchent point d'y aller. Le grand secret consiste donc à avoir des amis à la police ; et comment les a-t-on ? Avec de l'argent, Madame Dru ; ainsi, ou pour eux ou pour moi, il faut tirer de l'escarcelle.

MADAME DRU.

Viens te reposer là-dedans ; allons foutre un coup, nous parlerons d'affaire après.

BEL-AIR.

Allons... eh! n'est-ce pas Valentin ?

SCÈNE II.
Madame Dru, Bel-Air, Valentin.

BEL-AIR.

Cordieu, notre ami, comment cela va-t-il ?

VALENTIN.

Vous voyez, Monsieur Bel-Air, charmé de vous voir toujours ici. Madame Dru vous rend content : elle vaut bien le coup, et fait bien les choses, n'est-il pas vrai?

BEL-AIR.

C'est, mordieu, une bonne bougresse, et tout ceci se gouverne assez bien : ah çà, nous allons là-dedans pour affaire, venez donc un jour que vous serez libre, passer la soirée avec nous.

VALENTIN.

De tout mon coeur, je vous le promets. Que je ne vous retienne point ; allez à vos affaires ; j'ai un mot à dire à Margot, qui vient ici.

MADAME DRU.

Si l'on a besoin de quelque chose là-dedans, tu n'as qu'à m'avertir.

VALENTIN.

Allez, allez, soyez tranquilles.

Madame Dru et Bel-Air sortent.

SCÈNE III.
Valentin, Margot.

VALENTIN.

Pendant qu'ils sont à table et qu'ils ne pensent qu'à se divertir, pardieu, ma chère Margot, fais moi un plaisir.

MARGOT.

Que veux-tu ?

VALENTIN.

Je crois que mon maître n'a point encore foutu cette nouvelle fille que tu lui as donnée aujourd'hui, et qu'ils appellent la Després.

MARGOT.

Je ne crois pas. Eh bien, à quoi en veux-tu venir ?

VALENTIN.

Fais-moi la foutre, je t'en prie, elle me fait bander comme un chien ; je ne puis plus demeurer à les servir ; tu sais que je les fous presque toutes avant lui.

MARGOT.

Quelque jour tu t'y trouveras pris. Mais comment veux?tu que je l'avertisse, et que je la fasse venir ? Elle est à table à côté de ton maître.

VALENTIN.

Oh ! Vraiment, c'est une chose bien difficile, un geste, un clin d'oeil, entre putains, est toujours entendu. Si tu le veux, elle comprendra à merveille ce que tu voudras dire, et le plus aisément du monde ; elle sortira, sous prétexte de quelque chose, tu me l'amèneras ici, et le bougre de là-dedans n'aura encore cette fois que mon reste ; en un mot, je ne te le pardonnerai jamais, si tu ne me la fais voir.

MARGOT.

Ne t'inquiète pas, mon pauvre garçon, tu bandes de si bon coeur, que je m'intéresse à toi. Je vais faire mon possible pour te l'amener : mais je n'aurai pas grand peine à te satisfaire ; il me semble que c'est elle qui vient ici. Adieu, je te laisse avec elle.

SCÈNE IV.
Valentin, La Després.

VALENTIN.

Bonjour, ma chère enfant ; sais-tu que tu es charmante ? Baise-moi, je t'en prie.

LA DESPRÉS.

J'y consens de bon coeur.

VALENTIN.

Tu m'as fait bander comme un chien pendant que je servais à table ; je n'y pouvais plus tenir.

LA DESPRÉS.

Va, je m'en suis bien aperçue, et c'est ce qui m'a fait sortir de table pour te venir trouver.

VALENTIN.

Il faut tout à l'heure que je te le mette.

LA DESPRÉS.

Oui, mais si ton maître nous surprend ?

VALENTIN.

Bon, du diable ! Il pense bien à nous, ce bougre-là.

LA DESPRÉS.

Comment veux-tu que nous nous ajustions ici ? Nous ferons mal à notre aise. Allons dans le foutoir.

VALENTIN.

Qu'importe, mordieu, je te fouterais sur une borne, tant j'en ai envie. Tiens, assis-toi sur moi... Fort bien... Comme cela... Place-le toi-même... Ah !... Oui...

LA DESPRÉS.

Ne le fais pas si vite, rien ne presse... Sommes-nous pas bien comme cela ?

VALENTIN.

Oui... Mais, foutre, je décharge... Ah ! Foutre...

LA DESPRÉS.

Sur mon âme, et moi aussi... Tu me fais mourir de plaisir... Baise-moi donc, chien... Ah ! Mordieu voici quelqu'un c'est cette foutue putain de Tonton.

SCÈNE V.
Tonton, La Després, Valentin.

TONTON.

Bon courage, mes enfants, cela ne va pas mal.

VALENTIN.

Tu vois, nous passons le temps.

LA DESPRÉS.

Il m'a fait le plaisir de me le mettre, nous en mourions tous deux d'envie ; sais-tu bien qu'il l'a beau.

TONTON.

Oh qu'oui ! Je le sais bien ; je me suis presque doutée de cette affaire. J'ai vu que ce gueux-là te reluquait, et j'ai voulu voir ce qui en était. Je m'ennuie comme un chien là-dedans : ces bougres-là boivent et causent. Pour Valère, il est déjà à moitié saoul ; mais je ne sais à qui il en a aujourd'hui, il ne fout point.

VALENTIN.

Tu verras qu'il est dans le régime.

LA DESPRÉS.

Il a peut-être la chaude-pisse.

VALENTIN.

Non, car il boit ; il prouve bien qu'on n'a pas toujours tout ce qu'on mérite.

TONTON.

Cet animal qu'il a amené avec lui est un grand bande-à-l'aise, il en faut convenir ; il baille à table, il ne sait sur quel pied danser. Où diable Valère a-t-il raccroché ce pisse-froid-là ?

VALENTIN.

C'est un de ses amis, qui n'est pas si débauché que lui ; c'est même un fort honnête homme. Je vais pourtant voir un peu ce qu'ils font là-dedans.

TONTON.

Oh que nenni ! Tu ne t'en iras pas comme cela. Tu te fous de moi. Tu crois peut-être me laisser comme tu m'as trouvée.

VALENTIN.

Que veux-tu ?

TONTON.

Que tu me le mette. Je ne m'en irai pardieu pas bredouille. Ces viédazes là-dedans ne foutront, peut-être, pas un coup de la soirée. De plus, nous sommes quatre, et quand nous ne serions pas un si grand nombre, tu bandes infiniment mieux que ton maître.

VALENTIN.

Pardieu, j'ai encore la perle au bout, je ne le puis.

TONTON.

Je me fous de tout cela, comme des couilles du pape. Tu me le mettras, te dis-je, ou je vais dire à ton maître, que je t'ai surpris foutant ici avec la Després.

VALENTIN.

Garde-toi bien de me jouer ce tour-là.

TONTON.

Fous-moi donc.

LA DESPRÉS.

Allons, fous-là, mon cher Valentin, cette pauvre fille en a envie. Peux-tu lui refuser un coup ? Faites-le bien à votre aise. Pour vous en donner le temps, je vais retourner à table, afin de ne point donner de soupçons, et je vous laisse en liberté. Adieu, foutez à ma santé.

TONTON.

Ce sera, parbieu, bien à la nôtre.

SCÈNE VI.
Tonton, Valentin.

TONTON.

À qui en as-tu donc aujourd'hui ; tu fais bien le difficile ?

VALENTIN.

Moi ? Non, c'est que 1'aze me foute si je bande.

TONTON.

Eh ! Combien as-tu donc foutu cette gueuse qui sort d'ici ?

VALENTIN.

Moi, je ne l'ai foutue qu'un coup.

TONTON.

Et pour un coup tu te rends ! Mon pauvre garçon tu te perds ; mais ne t'înquiète pas, c'est mon affaire ; je saurai bien te faire bander : veuille Dieu, veuille le diable, quelque chose qu'il arrive, je ne te quitterai pas que tu me l'aies mis...

VALENTIN.

Voyons donc cela.

TONTON.

Je vais m'asseoir sur toi ; bon, comme cela... Baise-moi... Donne-moi ton vit... Ah ! Qu'il est mol... Prends-moi le con... Badinons comme cela... Te fais-je plaisir ? Ah bougre, tu commences à bander.

VALENTIN.

Ah ! Chienne, tu ferais, je crois, bander Monsieur de Gesvres... Laisse moi te le mettre.

TONTON.

Je savais bien que j'en viendrais à mon honneur. Mais, attends un moment, il en sera meilleur. Branle-moi un peu le con.,. Oui... Comme cela...

VALENTIN.

Attends donc... Tu me feras décharger.

TONTON.

Foutre... Ce n'est pas là mon compte. Demeure comme te voilà. Nous l'allons faire en 1evrette assis.

VALENTIN.

Tout comme tu voudras, pourvu que je foute.

TONTON.

Ne vas pas me le mettre en cul.

VALENTIN.

N'aies pas peur, je ne suis pas bougre à ce point là.

TONTON.

Ah !... Mordieu, que tu fous bien !... Remuai-je assez ?

VALENTIN.

Fort bien... Un peu de côté... À merveille.

TONTON.

Voilà, mon Valentin, cela.... Sais-tu bien, bougre, que je vais décharger.

VALENTIN.

Tant mieux pour toi.

TONTON.

Ah ! Ah ! Bougre... Je décharge... Je n'en puis plus... Foutu chien... Je me pâme...

VALENTIN.

Si tu ne me laisses pas achever, je t'assommerai.

TONTON.

Ne crains rien, fous en assurance. Eh bien...

VALENTIN.

Eh bien !... Eh bien !... Foutre, je décharge aussi. En te remerciant. Baise-moi. Adieu. Je vais retrouver mon maître, tu seras toujours une bonne couille de fille ; compte que te je ferai donner quelque chose de plus qu'aux autres par notre goyer.

TONTON.

Je te suis dans le moment. Je vais me laver ; adieu, mon couillaut.

VALENTIN.

Adieu, ma garce.

TONTON.

Va toujours, et ne t'amuse pas à foutimasser ici.

SCÈNE VlI.
Tonton, Isabelle, qui se promène et regarde de tous côtés.

TONTON, à part.

Mais que vois-je ? Voilà une fille bien mise, et qui [a] vraiment [une] bonne façon ; elle a seulement l'air un peu novice. Que ces drôlesses-là sont souvent de bons greniers à chaudes-pisses ; ce qu'on appelle de véritables attrappe-miché. Comment fait cette diablesse de madame Dru pour trouver tous les jours du nouveau ! Je ne le comprends point ; mettons-nous au fait de celle-ci : ou je me trompe fort, ou bien il y a du mystère là-dedans. Approchons. Bonjour, mademoiselle.

ISABELLE.

Mademoiselle, je suis votre très humble servante.

TONTON.

Venez-vous ici souvent ?

ISABELLE.

Voilà la première fois que j'y viens.

TONTON.

Où madame Dru vous a-t-elle raccrochée ?

ISABELLE.

Madame Dru, Mademoiselle ? Je ne la connais point.

TONTON.

Allons donc, ne faites point la sotte : elle ne connaît point madame Dru, dit-elle.

ISABELLE.

Non, je vous le jure.

TONTON.

Et comment diable vous trouvez-vous donc ici, si vous ne la connaissez pas ? Vous m'allez peut-être dire que vous venez ici pour la première fois, et que vous cherchez pratique ; Il est un peu tard pour cela. Mais vous m'en contez.

ISABELLE.

Ce serait une aventure trop longue à vous conter que celle qui m'amène ici, et qui ne pourrait vous intéresser que, médiocrement. Mais enfin, dites-moi, je vous prie, ce que c'est que cette dame.

TONTON.

Si vous parliez à quelque miché, je vous pardonnerais de parler ainsi ; mais à moi, c'est se moquer.   [ 7 Miché : Terme grossier. Homme qui fait sa société des filles de joie, qui a une fille de joie pour maîtresse. [L]]

ISABELLE.

Je vous conjure par tout ce que vous avez de plus cher au monde, de me tirer de la peine où je suis, et de satisfaire ma curiosité.

TONTON.

Madame Dru est la première maquerelle de Paris ; ainsi vous voyez bien que vous êtes au bordel.

ISABELLE.

Juste ciel ! Que je suis malheureuse !

TONTON.

Eh bien, qu'y a-t-il d'affligeant à cela ? Si c'est la première fois que vous y venez, vous vous y accoutumerez, comme les autres ont fait : allez, allez, ne pleurez pas tant, on saura bien vous consoler.

ISABELLE.

Ah dieux !

TONTON, à part.

Il y a certainement quelque chose là-dessous. Ne disons mot ; laissons-la pleurer, et, surtout tenons le cas secret de cette aventure aux paillards qui soupent ici ; ils nous planteraient bientôt là pour cette mijaurée, qui, dans le fond, me paraît une assez bonne foutée.   [ 8 Paillard : Personne de vie dissolue (en ce sens, c'est un terme libre). [L]]

SCÈNE VIII.

ISABELLE, seule.

Rien dans le monde peut-il se comparer à l'état où je suis ! Mon honneur, mon amour me réduisent également au désespoir. Quoi ! Je suis dans un lieu infâme ! Quoi ! C'est vous, Clitandre, que j'aimais plus que ma propre vie, qui me faites un pareil affront ! Non, je ne puis survivre à tous les malheurs que j'éprouve à-la-fois ; mais, avant tout, il faut sortir d'ici : la mort même que je désire, et que je m'y donnerais, serait une infamie, elle confirmerait encore mon déshonneur. Quoi ! Clitandre, vous m'avez réduite à l'horreur d'une telle situation ! Vous à qui je me suis confiée sans réserve ; vous que j'ai toujours regardé comme le plus honnête homme, et le plus tendre de tous les amants ! Mais que vois?je ? Ô dieux ! C'est lui-même.

SCÈNE IX.
Isabelle, Clitandre.

CLITANDRE.

Je n'y puis plus tenir ; trop d'horreur, de crapule et de débauche règnent dans cet infâme lieu.

Apercevant lsabelle.

Ah ! Juste ciel ! Je frémis.

ISABELLE.

Quoi ! Clitandre, vous pouvez soutenir ma vue ?

CLITANDRE.

Isabelle, est-ce vous ?

ISABELLE.

Jouissez-vous pleinement, barbare, du malheur où me réduit l'amour que j'ai eu pour vous ? Au moins, ne poussez pas la cruauté plus loin ; comptez que vous en avez assez fait pour m'empêcher d'y survivre. Au nom de la plus forte passion et de l'amour le plus tendre, faites moi sortir d'un lieu où la mort, la seule ressource des malheureux, est interdite à la vertu. Que ne puis?je en mourant n'avoir à vous reprocher ni ma mort ni mon déshonneur ?

CLITANDRE.

Plût aux dieux qu'il n'y eût que moi de coupable ici !

ISABELLE.

Mon malheur est complet. Quoi ? Vous ajoutez à l'horreur de ma situation celle de m'accuser. Mais hélas ! Je ne suis coupable, ingrat, que d'avoir tout sacrifié à l'amour que vous m'inspirez.

CLITANDRE.

Que ne puis-je vous trouver innocente, Isabelle, je le répète encore ! Je sacrifierais à l'envie que j'ai de vous conserver mon estime, tout ce que je possède au monde. Mon saisissement et ma douleur en vous apercevant dans cet infâme lieu sont une preuve de mes tendres sentiments à votre égard. La conversation même que j'ai avec vous, me prouve avec douleur que l'on ne peut passer que très difficilement de l'amour à la haine, et que le mépris ne peut produire lui seul un aussi grand changement.

ISABELLE.

Accablez une infortunée, que la confiance en vous...

CLITANDRE.

Hélas ! Que peut avoir de commun la confiance en moi de commun avec ce qui m'arrive.

ISABELLE.

Tant de vices à-la-fois peuvent-ils avoir été si longtemps cachés sous les dehors de la vertu ? Quoi ! Je suis encore réduite à me justifier.

CLITANDRE.

Que ne pouvez-vous, hélas ! vous justifier pleinement ! Je serais trop heureux. .

ISABELLE, lui jetant une lettre.

Tiens, cruel, lis.

CLITANDRE, lit.

« Vous m'aimez, je vous adore ; vous connaissez ma probité, consentez donc à mon bonheur, charmante Isabelle,pPour cacher la démarche que mon amour vous propose, à laquelle la vôtre a souscrit, j'ai passé la journée d'hier sans vous voir ; Suivez hardiment celui qui vous remettra cette lettre, il vous conduira chez l'époux et l'amant le plus tendre. »

Clitandre.

CLITANDRE.

Ô juste ciel ! Je ne l'ai point écrite cette lettre, ma chère Isabelle, on m'a trahi. Ah ! Ma fureur, ma rage, mes transports ne se peuvent concevoir. Enfin que vous est-il arrivé ?

ISABELLE.

J'ai suivi l'homme qui m'a remis la malheureuse lettre. Un carrosse m'attendait à la porte, j'espérais vous y trouver ; mais hélas ! je ne vous ai point vu. Au désespoir de cette marque de mépris, on m'a conduite dans cette chambre que vous voyez, on a fermé la porte par laquelle je suis entrée, et on m'a laissée seule. Inquiète, agitée, cherchant à m'éclaircir, j'ai trouvé celle-ci ouverte ; je viens de voir une malheureuse, qui m'a clairement expliqué mon malheur, et vous êtes arrivé.

CLITANDRE, se jetant à ses genoux.

Pardonnez-moi, belle Isabelle, mes injustes soupçons. Valère est le seul qui puisse nous avoir fait un affront si sanglant. Mais sa mort nous vengera l'un et l'autre.

ISABELLE.

Qu'il est doux de trouver innocent ce que l'on aime.

CLITANDRE.

Ma fureur est au comble. Cependant il faut se gouverner avec sagesse. Votre honneur et le mien n'engagent à vous faire sortir d'ici sans éclat. Valère est ivre, je crains ses insolences pour vous. En attendant que je fasse venir du secours, entrez dans cette chambre, où je vous garderai comme on fait son unique bien, et là nous prendrons les conseils de l'amour le plus tendre et le plus empressé.

ISABELLE.

Mon sort est en vos mains ; je ne pouvais vous haïr, même en vous croyant coupable : mon coeur se livre donc à vous plus qu'il n'a jamais fait.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.
Valère, Valentin.

VALÈRE.

Valentin, veux-tu venir ? Où est donc ce bougre-là?

VALENTIN.

Monsieur...

VALÈRE.

Viens donc.

VALENTIN.

Ma foi, Monsieur, vous ne m'avez pas trop traité en ami hier au soir, non seulement en me faisant mettre à table avec vous, mais en me faisant trop boire : j'en ai mal à la tête ce matin.

VALÈRE.

Tout le monde y a mal aujourd'hui ; va, c'est la faute du temps, ce ne peut être celle du vin. Mais ces gueuses sont-elles levées ?

VALENTIN.

Il y en a une qui ne se lèvera pas si tôt.

VALÈRE.

Laquelle ?

VALENTIN.

La Després. Elle est si soûle encore, quoiqu'elle ait dégueulé partout dans le lit où nous avons couché, que je ne crois pas qu'elle puisse se remuer de la journée.

VALÈRE.

Elle aurait dû cependant être soulagée ; car j'en ai fait autant sur la gorge de Fauchon, et cela m'a fait grand bien.

VALENTIN.

C'est apparemment ce dont vous vous applaudissiez, qui les a fait jurer si méthodiquement là-dedans.

VALÈRE.

Il y a bien de quoi se fâcher ; n'en pouvaient elles pas faire autant sur moi, puisque nous étions couchés dans le même lit ? Fauchon s'est peut-être piquée de la préférence, elle eût voulu que je 1'eusse accordée à la Poirier, que j'avais de l'autre côté : mais je me donne au diable, si j'ai pensé a l'une plutôt qu'à l'autre ; donc elle a tort. Demande-moi du ratafiat, et fais apporter du café. Écoute, envoie plutôt la servante nous chercher tout cela, et tout de suite apporte moi mon chapeau et mon épée. Haye, Fauchon, Poirier ; allons donc putains, que l'on me vienne voir.   [ 9 Ratafia : Liqueur spiritueuse, composée d'eau-de-vie, de sucre, et du jus de certains fruits ou de l'arome de quelque fleur. [L]]

SCÈNE II.
Valère, Madame Dru, La Poirier, Tonton, Valentin.

MADAME DRU.

À qui diable en a donc ce bougre-là ? Pourquoi, de par tous les diables, crier si haut ?

VALÈRE.

Pourquoi ? Parce que cela me divertit. Ah ! Te voilà Poirier ? Eh bien, Fauchon est donc bien en colère ? Ah, ah, ah...

LA POIRIER.

Pardieu, il faut que tu sois le plus grand cochon de la terre de rire encore après les mal-propretés et les infamies que tu as faites sur cette pauvre diablesse qui n'a point de chemise ici.

MADAME DRU.

Qu'est-il donc arrivé ?

LA POIRIER.

Il a dégueulé partout dans votre lit ; vous serez, sur ma parole, plus de huit jours sans pouvoir vous en servir.

MADAME DRU.

Il faut convenir que tu es un grand cochon. N'as-tu point de honte ?

VALÈRE.

J 'ai trop bu, je dégueule, cela est tout naturel. Quand je bande, je fous, c'est le même principe ; qu'as-tu à me répondre ?

MADAME DRU.

Tu me paieras mon lit.

VALÈRE.

Cela est juste, allons.

À Tonton.

Pète tout à l'heure.

TONTON.

Ah ! Foutre, laisse-moi dormir en repos, je tombe de sommeil.

VALÈRE.

Allons donc, c'est pour payer madame Dru.

[À Valentin.]

Donne-moi donc mon épée ; as-tu envoyé au café ?

VALENTIN.

Oui, monsieur, Margot y est allée.

VALÈRE.

Ah ! Mordieu. À propos, Valentin, je suis au désespoir. Isabelle, et la chambre verte. Ah ! Foutre de moi, j'ai tout oublié. Pourquoi ne m'as-tu pas fait souvenir ?

VALENTIN.

Ma foi, Monsieur, j'avais autre chose à faire, ; je n'y ai pas plus pensé qu'à m'aller baigner.

VALÈRE.

Mais quoi ! N'as-tu rien vu ? N'as-tu rien entendu, Valentin ?

VALENTIN.

Ma foi, non.

VALÈRE.

Va voir dans la chambre verte, il serait bien heureux de l'y trouver encore. Va donc, ne dis mot si elle y est, contente-toi de m'appeler.

VALENTIN.

Monsieur, la porte est fermée, et la clef est en dedans.

VALÈRE.

Frappe toujours, enfonce-la, s'il le faut.

SCÈNE III.
Clitandre, Valère, Madame Dru, Tonton, La Poirier, Valentin.

CLITANDRE, ouvrant la porte et poussant Valentin.

Ôte-toi de là, malheureux.

VALENTIN, courant à Valère.

Monsieur, voilà Clitandre...

VALÈRE.

Ah parbleu, mon ami, c'est bien joli à toi d'avoir couché ici, je t'en révère, nous allons déjeuner.

CLITANDRE, dans le fond du théâtre.

Malheureux, oses-tu bien regarder un honnête homme en face ?

VALÈRE.

À qui diable en as-tu ?

CLITANDRE.

J'en ai au plus fourbe, au plus scélérat, au plus grand coquin qui soit sur la terre. C'est à toi que j'en ai, traître.

Mettant l'épée à la main.

VALÈRE.

Mais, Clitandre, vous n'y pensez pas, nous avons toujours été amis.

CLITANDRE.

Moi, l'ami d'un coquin aussi méprisable que toi : allons, morbleu, l'épée à la main tout?à?l'heure.

[Aux putains qui crient, et qui veulent s'en aller.]

La première qui criera et qui fera du bruit, je lui couperai le visage. Allons, Valère, il s'agit ici de ta vie, ou de la mienne.

VALÈRE.

Mais, Clitandre, écoute-moi.

CLITANDRE.

Je n'écoute rien, j'ai la vertu de ma femme à défendre, et par conséquent mon honneur ; et j'ai de plus à punir tes faussetés et l'horreur de ton projet. Quoi ! Tu joins encore à toutes tes infamies celle d'être le plus grand Jean-Foutre de toute la terre ! Mets donc l'épée à la main, coquin, mets donc ou je vais te couper le visage. Ah ! Rien ne t'émeut.

Il lui donne des coups de plat d'épée.

VALÈRE.

Ah, ah ! Clitandre, vous êtes vif.

CLITANDRE.

Tais-toi, malheureux, tu me fais horreur, ne m'approche de ta vie, si tu n'en veux recevoir autant toutes les fois que je te verrai.

Il rentre dans la chambre et ferme la porte sur lui.

SCÈNE IV.
Valère, Madame Dru, La Poirier, Tonton, Valentin.

VALÈRE.

Ah ça, déjeunons.

À Valentin.

Va nous chercher quelque chose de froid, là-dedans. Allons donc, Mesdemoiselles, je vous ferai bien marcher droit.

TONTON.

Toi ?

VALÈRE.

Oui, moi.

TONTON.

Je n'ai besoin de personne pour ne te pas craindre ; et pour me foutre de toi, je n'appellerai pas même Clitandre à mon secours.

VALÈRE, mettant l'épée à la main.

Ah ! Bougresse, c'en est trop.

TONTON.

Approche, si tu l'oses.

VALÈRE.

Il ne me plaît pas. Tiens, voilà le plus beau coup de pied au cul que tu aies jamais reçu.

MADAME DRU.

Ah ! Bougre.

Elle lui arrache son épée, et les putains le battent, lui donnent des coups de pied dans le ventre et jettent le perruque.

TONTON.

Ah ! Chien.

LA POIRIER.

Indigne Jean-Foutre !

MADAME DRU.

Gueux de Bicêtre !   [ 10 Bicêtre : Sur les ruines d'un fort ba^ti sous Louis XII, lieu où étaient repossué sles indigents, criminels et malades de Paris.]

VALÈRE.

Valentin, prends une bûche, assomme-moi ces bougresses-là.

VALENTIN.

Monsieur, je suis neutre dans le second combat comme je l'ai été dans le premier.

SCÈNE V.
Valère, Madame Dru, La Poirier, Tonton, Valentin, Margot.

MARGOT.

Ma bonne maîtresse, nous sommes perdues !

MADAME DRU.

Quoi donc ! Qu'y a-t-il ?

MARGOT.

La maison est investie ; voilà le commissaire qui me suit.

MADAME DRU.

Hélas ! Tout est foutu. Que devenir ? C'est ce foutu gueux-là qui nous cause tout ce malheur... Ah bougre ! Je te battrai encore avant que de sortir d'ici.

Toutes les battent.

SCÈNE VI.
Valere, Madame Dru, La Poirier, Tonton, Valentin, Margot, Le Commissaire, Son Clerc et sa Suite.

Les mêmes acteurs, Beausoleil, Archer.

LE COMMISSAIRE, aux Archers.

Que l'on garde exactement toutes les avenues ; qu'on ne laisse sortir personne, et qu'on m'amène tous ceux qui viendront pour entrer dans la maison ; que l'on fasse une perquisition exacte sous les lits, derrière les tapisseries ; enfin, que l'on n'épargne aucun soin.

À un garde, à part.

Faites sortir par l'autre porte ceux dont je vous ai parlé. Quand les ordres que je vous ai donnés seront exécutés, venez m'en rendre compte.

Haut.

Voyons un peu tout ceci.

VALÈRE.

Mordieu, Monsieur, je suis un honnête homme, et je n'ai point de compte à rendre à un commissaire.

LE COMMISSAIRE.

Nous verrons cela à votre tour.

VALÈRE.

Mon tour avec ces bougresses-là ? Pardieu, je crois que vous vous foutez de moi.

LE COMMISSAIRE.

Allons, une paire de manchettes à monsieur, et serrez-le moi de près.

À Madame Dru.

Qui êtes-vous, Madame ? De quel pays ? Quelle est votre profession ?

MADAME DRU.

Monsieur, je suis femme d'un laquais d'étranger. Mon mari est à présent en Angleterre avec son maître ; je suis de Rennes en Bretagne ; je travaille en linge et en dentelles pour la Cour, et pour plusieurs prêtres, qui vous répondront de moi.

LE COMMISSAIRE.

Mais, crois-tu, malheureuse, que je donne dans cette belle histoire. Madame Dru est sur mes tablettes depuis longtemps.

MADAME DRU, en se jetant à genoux.

Ah ! Monseigneur, ne me perdez pas, il n'est jamais arrivé de scandale chez moi ; et j'ose vous assurer que personne n'a jamais fait avec plus d'honneur la profession que je m'en acquitte : je pourrais même vous nommer des conseillers au Parlement, des abbés et des chanoines de votre connaissance, qui vous certifieront que depuis qu'ils viennent ici, ils ne s'en sont jamais mal trouvés.

LE COMMISSAIRE, à son Clerc.

Mettez-vous en état de dresser le procès-verbal.

Aux Archers.

Est-on allé investir toute la maison ?

BEAU-SOLEIL.

Monsieur, Clitandre m'a chargé de vous faire ses compliments, et de vous dire, qu'il n'oubliera jamais l'obligation essentielle qu'il vous a.

LE COMMISSAIRE.

A-t-il trouvé le carrosse de remise que j'avais envoyé à la petite porte ?

BEAU-SOLEIL.

Oui, Monsieur, il l'a trouvé. Il vient de partir avec une femme cachée dans ses coiffes.

LE COMMISSAIRE.

Voilà qui va bien, la vertu est en sûreté ; procédons contre le vice.

Les mêmes acteurs, Belair, La DEsprés ivre avec Fanchon ; Les deux putains sont en chemise.

LE COMMISSAIRE.

Mais voici encore de quoi grossir le procès verbal.

À Bel-Air.

Qui êtes-vous ?

BEL-AIR.

Monsieur, je suis soldat dans Champigny, je venais voir la grivoise dans le temps que vous êtes arrivé. Je n'y serais ma foi pas venu, si j'avais cru vous y rencontrer.

LE COMMISSAIRE.

J'entends, Souteneur... Tata... et le fer à...

BEL-AIR.

Pardieu, Monsieur, la paye du roi est si petite, il faut bien avoir de quoi s'entretenir.

LE COMMISSAIRE, aux Archers.

Conduisez-le à la prison de l'Abbaye et prenez-en votre reçu.

BEL-AIR.

Mais, Monsieur, je n'ai rien fait.

LE COMMISSAIRE.

Je le crois ; mais une nuit est bientôt passée, et je te promets de t'en faire sortir demain, si les dépositions ne te chargent point.

BEL-AIR, à Madame Dru.

Adieu, mon enfant, prends garde à toi, donne-moi de tes nouvelles quand tu le pourras.

LE COMMISSAIRE, à la Després.

Qui es-tu, toi ?

LA DESPRÉS.

Monseigneur, je suis saoule... Je m'appelle Després, et je ne suis à Paris que depuis hier, j'arrive de Lyon.

LE COMMISSAIRE.

Si l'on dit vrai dans le vin, on peut l'en croire.

À Fauchon.

Et toi, qui es-tu ?

FANCHON.

Monsieur, je voudrais vous le dire en particulier.

LE COMMISSAIRE, aux Archers et à tout la monde.

Éloignez-vous dans le fond de la chambre.

FANCHON.

Monsieur, je suis femme de Monsieur Gueulard, avocat : il a été du nombre des exilés ; et comme il n'est pas riche, il ne m'a rien laissé en partant. J'ai fait connaissance avec cette femme, qui m'a procuré des amis qui m'ont soulagée dans mon besoin.

LE COMMISSAIRE.

N'avez-vous point de honte, avec des ressources, et pouvant faire le bonheur d'un honnête homme, de mener une vie aussi infâme et aussi détestable ?

FANCHON.

Hélas ! Monsieur, l'horrible état où je me trouvée réduite, me fait frémir. Au nom de Dieu, ne me perdez pas ; je vous promets que cette aventure me rendra sage.

LE COMMISSAIRE.

Revenez tous.

À Tonton.

Et vous ?

TONTON.

Monsieur, je m'appelle Tonton.

LE COMMISSAIRE.

Ah ! Mademoiselle, je n'ai pas besoin de votre nom ; vous en changez si souvent que celui d'aujourd'hui m'est inutile à savoir. Mais n'avez vous pas connu la grosse Margot l'année passée, que j'envoyai à Bicêtre ?

Tonton, à genoux.

Levez-vous.

À La Poirier.

Et vous ?

LA POIRIER.

Je suis La Poirier, c'est tout vous dire ; vous savez que je suis bonne fille, et que j'ai des amis à la police.

LE COMMISSAIRE.

Passons.

À Valentin

Et ce grand dépendeur d'andouilles.

VALENTIN.

Monsieur, j'ai l'honneur d'être le valet du brave Valère, et si je suis ici, c'est le devoir de ma charge qui m'y contraint.

LE COMMISSAIRE, voyant entrer un Archer.

Qu'est-ce là ? Que veut-on ?

SCÈNE IX ET DERNIÈRE.
Tous les Acteurs de la scène précédente, et Bras-De-Fer, archer, qui amène une Fileuse du curé de Saint-Sulpice, qui apporte une lettre à Madame Dru.

BRAS-DE-FER.

Monsieur, c'est une espèce de servante, qui vient apporter une lettre a Madame Dru.

LE COMMISSAIRE.

Qu'elle approche. Qui êtes-vous, ma fille ?

LA FILEUSE.

Monsieur, je suis une des Fileuses de Monsieur le curé de Saint-Sulpice.

LE COMMISSAIRE.

De quelle part vient cette lettre ?

LA FILEUSE.

Je ne sais pas.

LE COMMISSAIRE.

Si vous ne parlez pas, je vous enverrai en prison tout-à-l'heure.

LA FILEUSE.

Eh bien, Monsieur, elle est d'un évêque qui saura bien me tirer d'affaire.

LE COMMISSAIRE.

Je vous défends de le nommer. Voyons la lettre.

« Envoyez-moi, ce soir, sur les six heures, la même personne que vous m'avez envoyée-il y a quatre jours à Pantin; la voiture et elle seront bien payées, et je vous enverrai demain votre argent. »

Il s'assied.

Oh çà, jugeons Vous, Fauchon, cherchez vos habits, vous pouvez sortir; mais souvenez-vous d'être sage à l'avenir, et de ne plus déshonore ; votre famille. La Poirier peut sortir aussi, laissez la passer: pour la Després, elle mériterait bien quelque correction; mais à cause que c'est la première fois qu'elle est prise, je lui pardonne. Va-t-en; tu ne seras peut-être pas encore longtemps sans courir le même risque.

MADAME DRU.

Et mes habits ?

LE COMMISSAIRE.

Comment ?

MADAME DRU.

Oui, Monsieur, elle est arrivée hier ici avec des guenilles qui ne valent pas trois sols.

LE COMMISSAIRE.

Va-t-en toujours, j'ai bien affaire d'une pareille discussions. Et vous, Mademoiselle Tonton , ou grosse Margot, comme j'ai déjà eu l'honneur de vous envoyer à Bicêtre, et que vous en savez le chemin, vous aurez la bonté d'y retourner, vous y serez en compagnie que vous aimez, puisque l'on voudra bien y recevoir Madame Dru ; mais pour qu'elle s'y trouve avec plus de dignité, sa servante la suivra. Et vous, belle Fileuse, vous irez à l'Hôpital, où l'on vous donnera la plus belle quenouille de la maison.

À Valère.

Pour vous, Monsieur, vous irez au Fort l'Évêque, où vous n'aurez pas peu d'affaires : vos dettes et vos impiétés y seront examinées avec soin, quand vous aurez fait en justice une réparation convenable à Isabelle.

VALÈRE.

Mordieu !

LE COMMISSAIRE.

Que Madame Dru remette les clefs de la maison, afin qu'en sortant, on puisse apposer le scellé.

Aux Archers.

Emmenez toutes ces pleureuses. Les fiacres ne sont?ils pas à la porte ?

À Valentin.

Pour toi, dont je crois que les gages sont payés par cette procédure, tu peux aller chercher ta bonne ou mauvaise fortune ; mais prends garde de me tomber sous la patte.

VALENTIN.

Si l'exemple de mon maître ne me corrige pas, je mérite, Monsieur, que vous me punissiez comme le plus grand malheureux de la ville.

 


Notes

[1] Paillard : Proprement, celui, celle qui couche sur la paille, homme, femme misérable. Personne de vie dissolue (en ce sens, c'est un terme libre). [L]

[2] Con : sexe de la femme.

[3] Garce : Anciennement, fille ou femme. Aujourd'hui, terme injurieux et très grossier. Se dit d'une fille ou femme débauchée. [L]

[4] Sainte nitouche : Usité seulement dans cette locution familière, sainte nitouche, personne hypocrite, doucereuse, affectant la simplicité et l'innocence. [L]

[5] Patiner : Prendre et manier les mains et les bras d'une femme (terme libre en ce sens). [L]

[6] Bardache : Terme obscène signifiant mignon, giton. [L]

[7] Miché : Terme grossier. Homme qui fait sa société des filles de joie, qui a une fille de joie pour maîtresse. [L]

[8] Paillard : Personne de vie dissolue (en ce sens, c'est un terme libre). [L]

[9] Ratafia : Liqueur spiritueuse, composée d'eau-de-vie, de sucre, et du jus de certains fruits ou de l'arome de quelque fleur. [L]

[10] Bicêtre : Sur les ruines d'un fort ba^ti sous Louis XII, lieu où étaient repossué sles indigents, criminels et malades de Paris.

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