LE PARI

COMÉDIE.

QUARANTIÈME PROVERBE.

M. DCC. LXXI. Avec Approbation et Privilège du Roi.

de CARMONTELLE.

À Paris, chez Sébastien JORRY, vis à vis le Comédie Française, chez Le JAY, rue Saint Jacques, près celle des Mathurins.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 29/12/2016 à 19:49:12.


PERSONNAGES

MAÎTRESSE MOKA.

MONSIEUR DUVAL, jeune homme.

MONSIEUR DELALANDE, jeune homme.

MONSIEUR DESPRÉS, jeune homme.

MONSIEUR LEDOUX, manchot.

UN GARÇON CAFFETIER.

La Scène est dans un des Cassés du Boulevard.

Explication du proverbe : On ne saurait tirer de l'huile d'un mur.


SCÈNE PREMIÈRE.
Maîtresse Moka, Monsieur Duval, Un Garçon.

MONSIEUR DUVAL.

Bonjour, Madame Moka ; vous n'avez pas grand monde.

MADAME MOKA.

Il est encore de bonne heure, Monsieur.

MONSIEUR DUVAL.

Monsieur Delalande n'est pas venu ici aujourd'hui ?

LE GARÇON.

Il est venu ce matin à cheval.

MONSIEUR DUVAL.

Il m'avait dit qu'il viendrait cette après-dînée.

LE GARÇON.

Monsieur, le voilà.

SCÈNE II.
Madame Moke, Monsieur Duval, Monsieur Delalande, Le Garçon

MONSIEUR DUVAL.

Ah, te voilà, Lalande.

MONSIEUR DELALANDE.

J'ai été te chercher chez Madame Delarue ; l'on m'a dit qu'on ne t'avait pas vu, et je suis venu voir ici.

MONSIEUR DUVAL.

Qu'est-ce que tu as fait hier au Vingt-un ?

MONSIEUR DELALANDE.

J'ai perdu trente-neuf louis, ils n'y savent pas jouer ; il n'y a pas moyen de rien faire avec des gens comme cela.

MONSIEUR DUVAL.

Et Madame des Bruyères a-t-elle gagné ?

MONSIEUR DELALANDE.

Oui, je crois qu elle a eu une douzaine de louis.

MONSIEUR DUVAL.

Ah, tiens, n'est-ce pas la petite Aglaé qui passe, dans le vis-à-vis ?

MONSIEUR DELALANDE.

Je crois que oui. Il n'a tenu qu'à moi de souper avec elle, avant-hier ; mais je ne m'en suis pas soucié ; elle est trop blonde.

MONSIEUR DUVAL.

Qu'est-ce qui l'a à présent ?

MONSIEUR DELALANDE.

Mais, tout le monde.

MONSIEUR DUVAL.

N'est-ce pas le Chevalier de la Merville ?

MONSIEUR DELALANDE.

Bon, il y a longtemps qu'il ne l'a plus, elle a eu un Anglais depuis. Vas-tu aux Italiens aujourd'hui ?   [ 1 Italiens : théâtre des italiens, aussi troupe de théâtre jouant à l'Hôtel de Bourgogne.]

MONSIEUR DUVAL.

Je ne sais pas. Qu'est-ce qu'on donne ?

MONSIEUR DELALANDE.

Le Roi et le Fermier, avec les Soeurs rivales, je crois.   [ 3 Les deux Soeurs rivales : Comédie en prose de La Ribadière représentée pour la première fois le 22 juillet 1762 à l'Hôtel de Bourgogne. ]

MONSIEUR DUVAL.

Et aux Français ?   [ 4 Français : Théâtre français ou comédie française.]

MONSIEUR DELALANDE.

Ma foi, je n'en sais rien. Je n'y vas jamais ; c'est un spectacle triste, et je ne donne pas dans l'esprit moi.

MONSIEUR DUVAL.

Je crois que tu ne lis guère.

MONSIEUR DELALANDE.

Parbleu non, je n'ai pas le temps. Et puis que diable lire ? J'ai acheté pourtant la Bibliothèque de campagne ; mais c'est pour ceux qui viendront chez moi.

MONSIEUR DUVAL.

Ah , c'est du moins quelque chose.

MONSIEUR DELALANDE.

Combien te coûte cet habit-là ?

MONSIEUR DUVAL.

Ma foi, je n'en sais rien, je ne m'en informe seulement pas. À propos, as-tu vu mes derniers chevaux ?

MONSIEUR DELALANDE.

Lesquels ?

MONSIEUR DUVAL.

Ceux que j'avais hier à la plaine ?

MONSIEUR DELALANDE.

Oui. Ils sont vilains.

MONSIEUR DUVAL.

Vilains, oui, c'est ce qu'ils sont, et dressés ! Il n'y a rien de si agréable à mener ; j'ai pourtant envie de m'en défaire.

MONSIEUR DELALANDE.

Si tu veux les troquer contre mon cheval anglais...

MONSIEUR DUVAL.

Quoi cette grande rosse que tu avais l'autre jour au Bois de Boulogne ?   [ 5 Rosse : méchant cheval usé, qui n'est point sensible à l'éperon ni à la gaule. [F]]

MONSIEUR DELALANDE.

Oui une rosse ! Je ne le donnerais pas pour quatre-vingt louis.

MONSIEUR DUVAL.

Allons donc !

MONSIEUR DELALANDE.

Ah, voilà Despressins.

MONSIEUR DUVAL.

C'est vrai.

MONSIEUR DELALANDE.

Je m'en vais l'appeller. Despressins ?

SCÈNE III.
Madame Moka, Monsieur Delalande, Monsieur Despressins, Monsieur Duval, Un Garçon.

MONSIEUR DEPRESSINS.

Ah, et voilà Duval aussi ! Qu'est-ce que vous faites ici tous les deux ?

MONSIEUR DELALANDE.

Ma foi rien. Où as-tu dîné ?

MONSIEUR DEPRESSINS.

Dans la rue Saint-Louis.

MONSIEUR DUVAL.

Chez qui cela ?

MONSIEUR DEPRESSINS.

Chez une vieille Tante à moi. Madame Moka est toujours jolie.

MONSIEUR DUVAL.

Elle se porte mieux que cet hiver à la foire.

MADAME MOKA.

Oui, Monsieur, Dieu merci, cela va assez bien à présent.

MONSIEUR DELALANDE, à part aux autres.

Elle a été assez jolie au moins.

MONSIEUR DEPRESSINS.

Elle l'est bien encore.

MONSIEUR DUVAL.

C'est dommage qu'elle aime son mari.

MONSIEUR DEPRESSINS.

Tu le crois ?

MONSIEUR DUVAL.

Oui, on me l'a dit.

MONSIEUR DELALANDE.

Ah, je t'en réponds, je voudrais avoir autant de cinquante louis... À propos, Madame Moka, ce Monsieur que j'ai vû ici une fois, que vous disiez qui ne vous avait jamais parlé, vient-il encore ?

MADAME MOKA.

Oui, Monsieur, tous les jours.

LE GARÇON.

Voila à-peu-près l'heure où il vient prendre du café.

MONSIEUR DELALANDE.

Et il ne t'a jamais rien dit non plus à toi ?

LE GARÇON.

Non, Monsieur, jamais ; il fait signer feulement, nous sommes accoutumés à cela. On lui verse du café, il le prend et il s'en va, après avoir payé, s'entend.

MONSIEUR DUVAL.

Ah, je me rappelle ; c'est un homme qui...

Il fait un signe pour le désigner.

LE GARÇON.

Oui, Monsieur.

MONSIEUR DELALANDE.

Parbleu, je suis curieux de le voir.

MADAME MOKA.

Monsieur, si vous ne vous en allez pas, vous aurez ce plaisir-là.

MONSIEUR DUVAL.

Hé bien, j'ai envie de le faire parler.

MONSIEUR DEPRESSINS.

Cet homme-là ? Tu seras bien fin, je le connais moi.

MONSIEUR DUVAL.

Veux-tu parier dix louis ?

MONSIEUR DEPRESSINS.

Non.

MONSIEUR DUVAL.

Pourquoi ?

MONSIEUR DELALANDE.

Je les parie moi ; mais aujourd'hui.

MONSIEUR DUVAL.

Tout-à-l'heure s'il vient.

Le GARÇON.

Il ne tardera pas.

MONSIEUR DUVAL.

Allons, voyons tes dix louis.

MONSIEUR DELALANDE.

Les voilà.

Il tire sa bourse.

MONSIEUR DUVAL.

Voilà les miens.

Il tire aussi sa bourse.

Il n'y a qu'à les mettre entre les mains de Despressins.

MONSIEUR DELALANDE.

Je le veux bien. Tenez.

Il donne les dix louis.

MONSIEUR DUVAL.

Vois s'il y a dix louis ?

MONSIEUR DEPRESSINS.

Oui, oui ; hé bien à présent, je vous dirai que je suis pour celui qui parie qu'il ne parlera pas.

MONSIEUR DELALANDE.

Nous verrons.

LE GARÇON.

Ah, Monsieur, le voilà, le voilà qui vient.

MONSIEUR DELALANDE, va voir.

Il a parbleu raison, c'est lui-même.

MADAME MOKA.

Oh, il ne manque jamais à moins qu'il ne pleuve à verse.

MONSIEUR DUVAL.

Il prend son café bien tard.

LE GARÇON.

C'est son heure ordinaire.

MONSIEUR DELALANDE.

Range-toi donc de la porte.

MONSIEUR DEPRESSINS.

Je m'en vais.

MONSIEUR DELALANDE.

Et mes dix louis. Ce gaillard-là emporte les enjeux.

MONSIEUR DEPRESSINS.

Je m'en vais faire une visite ici près et je reviens savoir la réussite du pari.

MONSIEUR DUVAL.

Ne sois pas longtemps.

MONSIEUR DEPRESSINS.

Je ne fais qu'aller et venir.

MONSIEUR DELALANDE.

Laissons passer notre homme sans faire semblant de rien.

SCÈNE I.
.
Madame Moka, Monsieur Delalande, Monsieur Duval, Monsieur Ledoux boitant, ayant une main retirée, faisant la grimace a tous moments par tic.
Le GARÇON.

MONSIEUR DELALANDE, à Monsieur Ledoux.

Monsieur, je vous attendais avec impatience, je suis charmé de vous voir.

Monsieur Ledoux ne regarde pas Monsieur Delalande. Il fait signe au Garçon de lui donner du café, et il va s'asseoir auprès d'une table.

Monsieur, vous aimez beaucoup le café d'ici ?

Monsieur Ledoux fait la grimace et regarde si on apporte son café.

Monsieur, vous n'allez jamais à la campagne. Je crois que vous avez tort. Si vous preniez des eaux, cela serait peut-être bon pour votre main.   [ 6 Prendre les eaux : suivre une cure thermale.]

Il veut toucher la main de Monsieur Ledoux. Monsieur Ledoux fait la grimace et change de place. On lui verse du cassé. Il regarde droit devant lui, faisant des grimaces souvent.

Quel diable d'homme ! On ne sçait par où l'entamer. Aimez-vous un peu le spectacle ? Cela doit vous amuser , n'aimant pas à parler.

Monsieur Ledoux sait la grimace et se tourne de l'autre coté.

Monsieur , pour faire connaissance avec vous, je voudrais bien que vous me fissiez le plaisir de venir dîner avec moi.

Monsieur Ledoux grimace, prend son café et n'écoute pas.

MONSIEUR DUVAL.

Il n'est pas gourmand ! Monsieur, nous aurions des femmes fort jolies.

Monsieur Ledoux fait la grimace et n'a l'air de rien entendre.

MONSIEUR DUVAL.

Je crois que j'aurai bientôt tes dix louis.

MONSIEUR DELALANDE.

Pas encore. Attends, attends.

À Monsieur Ledoux.

Monsieur, il y a un homme qui vous cherche pour vous remettre cinquante louis d'une restitution qu'il est charge de vous faire.

Monsieur Ledoux sait la grimace et ne dit rien.

MONSIEUR DELAMARE.

Il n'aime pas l'argent. Monsieur, il y a quelqu'un qui m'a dit que vous n'aimiez pas à vous battre.

Monsieur Ledoux fait la grimace et pousse sa tasse qu'il a vidée, et reste tranquille.

MONSIEUR DELALANDE.

Parbleu , il parlera.

Il marche sur le pied de Monsieur Ledoux. Monsieur Ledoux se léve, fait la grimace, ne crie pas, et il va payer sa tasse de café.

MONSIEUR DELAMARE.

Monsieur, quand reviendrez vous ici ? Je serais bien aise de causer avec vous ; car vous avez bien de l'esprit.

Monsieur Leroux fait la grimace, et s'en va en boitant.

MONSIEUR DELALANDE.

Que le Diable l'emporte.

MONSIEUR DUVAL, riant.

Ah, ah, ah, ah.

MONSIEUR DELALANDE.

Est-ce que c'est un fou ? Dis donc toi ?

LE GARÇON.

Nous n'en savons rien, Monsieur.

SCÈNE V.
Madame Moka, Monsieur Delalande, Monsieur Duval, M.
Despressins, Le Garçon.

MONSIEUR DEPRESSINS.

Hé bien, a-t-il parlé ?

MONSIEUR DUVAL.

Oh pour cela, non. Allons, donne-moi mes vingt louis.

MONSIEUR DELALANDE.

Un moment.

MONSIEUR DUVAL.

Mais n'as-tu pas parié que tu le ferais parler ?

MONSIEUR DELALANDE.

C'est vrai.

MONSIEUR DUVAL.

Hé bien ?

MONSIEUR DELALANDE.

Comme je lui ai marché sur le pied, peut-être qu'il m'enverra dire qu'il veut se battre, il faut attendre.

MONSIEUR DUVAL.

Nous sommes convenus qu'il parlerait aujourd'hui, qu'as-tu à dire ?

MONSIEUR DELALANDE.

C'est vrai ; mais si c'est par ce que je lui ai dit, qu'il parle demain, je le suppose, je n'aurai pas perdu.

MONSIEUR DUVAL.

Tout de même.

MONSIEUR DELALANDE.

Non pas. Veux-tu parier encore dix louis ?

MONSIEUR DUVAL.

Si tu veux.

MONSIEUR DEPRESSINS.

Finissons cette affaire-ci auparavant.

MONSIEUR DELALANDE.

Et comment ?

MONSIEUR DEPRESSINS.

Écoutez-moi, vous êtes deux nigauds tous les deux.

MONSIEUR DELALANDE.

Pourquoi cela ?

MONSIEUR DEPRESSINS.

Parce que cet homme qui s'appelle Monsieur Ledoux, ne pouvait pas vous répondre, vous lui auriez parlé cent ans.

MONSIEUR DUVAL.

Il est peut-être muet ?

MONSIEUR DEPRESSINS.

Tu l'as dit. Il est sourd et muet de naissance.

MONSIEUR DELALANDE.

Que diable, il fallait donc nous le dire.

MONSIEUR DEPRESSINS.

J'ai voulu vous laisser parier. Tenez, voilà vos dix louis à chacun.

Il les leur rend.

MONSIEUR DUVAL.

Veux-tu que je te mène, où vas-tu ?

MONSIEUR DELALANDE.

Aux Italiens.

MONSIEUR DEPRESSINS.

Et bien j'irai aussi.

MONSIEUR DUVAL.

Garçon, vois si mon carosse est là.

LE GARÇON, regardant.

Oui, Monsieur.

MONSIEUR DELALANDE.

Allons-nous-en. Bonjour, Madame Moka.

MADAME MOKA.

Messieurs, je suis bien votre servante.

MONSIEUR DUVAL.

Allons, passe.

Ils s'en vont.

 


Notes

[1] Italiens : théâtre des italiens, aussi troupe de théâtre jouant à l'Hôtel de Bourgogne.

[2] Le Roi et le fermier : Ppéra comique de Michel-Jean Sedaine représentée pour la première fois le 22 novembre 1762 à l'Hôtel de Bourgogne.

[3] Les deux Soeurs rivales : Comédie en prose de La Ribadière représentée pour la première fois le 22 juillet 1762 à l'Hôtel de Bourgogne.

[4] Français : Théâtre français ou comédie française.

[5] Rosse : méchant cheval usé, qui n'est point sensible à l'éperon ni à la gaule. [F]

[6] Prendre les eaux : suivre une cure thermale.

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