PORUS

OU LA GNROSIT D'ALEXANDRE

TRAGDIE

M. DC. XLVIII. Avec Privilge du Roi.

Par Mr. BOYER, de l'Acadmie Franaise.

PARIS, Chez TOUSSAINCT QUINET, au Palais, sous la monte de la Cour des Aides.


Publi par Paul Fivre © Thtre classique - Version du texte du 03/01/2017 21:51:07.


MONSIEUR MONSIEUR LE CHEVALIER DE RIVIRES CONSEILLER DU ROI EN SES CONSEILS, GOUVERNEUR DE LA VILLE d'pernay, premier Gentilhomme de la Chambre de Monseigneur le Prince, et Gouverneur pour son altesse de la Ville et Chteau de Nrac, et Duch d'Albret.

MONSIEUR,

Comme je n'ai autre dessein, en vous offrant cet ouvrage, que de vous tmoigner combien je vous honore, je n'ai pas beaucoup examin s'il tait digne de vous tre offert : l'impatience que j'avais de vous rendre ce devoir, a arrach ce prsent de mes mains pour le mettre dans les vtres, sans en considrer la valeur : et je ne prtends pas surprendre votre jugement par l'illustre titre que je lui fais porter, qui semble vous promettre quelque chose de grand. Pour moi je le crois trs mdiocre, et peut-tre au-dessous de l'approbation qu'il a reue sur le Thtre, si ce n'est qu'il fut assez heureux pour mriter la vtre. S'il arrivait toutefois qu'il n'et pas l'heur de vous plaire, je me consolerais aisment de sa disgrce, pourvu qu'il ft envers vous un tmoignage de mes respects et de l'estime que je fais de votre mrite : je borne toute mon ambition ce glorieux avantage ; sachant bien, MONSIEUR, que ces belles qualits qui vous ont acquis avec justice le vritable rputation de Gentilhomme trs accompli ; que cette judicieuse conduite qui vous fait russir dans les emplois les plus difficiles, et qu'enfin cette adresse d'esprit qui vous a fait mriter la confiance de notre GRAND PRINCE, vous donnent une place la tte de ces ouvrages qui ne meurent jamais, et qui font durer autant qu'eux la gloire de leurs protecteurs. Aussi voyant le peu de rapport qu'il y a de ce travail avec la dignit de votre protection, je n'ai garde de la lui promettre, quoique j'osasse esprer assez lgitimement de l'obtenir de cette gnreuse bont, qui se rend si facile tous ceux qui l'implorent, et qui est dj venue jusqu' moi par le ressentiment que je dois toutes les grces que mes plus proches en ont reues. Je rends, MONSIEUR, ce respect vos sentiments, de ne vouloir pas leur faire quelque violence en faveur de cette pice, quoique je sache bien que votre estime, quelque titre qu'elle l'obtint, lui pourrait acqurir infailliblement celle du public, je me rserve de la demander pour des efforts plus grands et moins indignes de cette faveur , puisque je fais voeu ds prsent de mette entre vos mains le destin de tous mes ouvrages, et d'abandonner entirement leur rputation la justice de votre jugement. Agrez cependant, que je me serve de celui-ci pour avoir l'honneur de vous faire la rvrence, et de vous assurer que je suis vritablement,

MONSIEUR,

Votre trs humble, trs obissant et trs oblig Serviteur, B.


PERSONNAGES.

PORUS, Roi des Indes.

ARGIRE, Femme de Porus, prisonnire d'Alexandre.

ORAXNE, Fille de Porus, prisonnire d'Alexandre.

CLAIRANCE, Fille de Porus, prisonnire d'Alexandre.

CLARICE, Confidente d'Argire.

PHRADATE, cuyer d'Argire.

ARSACIDE, Prince des Indes.

ALEXANDRE.

PERDICCAS, Prince de Macdoine.

ORONTE, Capitaine des Gardes d'Alexandre.

TROUPE DES GARDES.

La Scne est dans le camp d'Alexandre sur les bords du fleuve Hydaspe.

L'Hydaspe ou Jhelam est une rivire qui descend de l'Himalaya dans le Cachemire Indien puis spare l'Inde et le Pakistan o il rejoint l'Indus.


ACTE I

SCNE PREMIRE.
Alexandre, Perdiccas, Oronte.

ALEXANDRE.

Enfin voici le jour favorable ma gloire,

Qui finissant la trve avance ma victoire.

Puisque Porus d'accord avecque mes souhaits

Semble ne plus songer demander la paix.

5   Perdiccas, toi qui fis sa premire dfaite,

Songe ne point laisser ta victoire imparfaite ;

Tu m'as dj livr ce qu'il a de plus cher ;

Il adore sa femme et ne peut l'approcher :

Depuis qu'elle est aux fers, sa valeur endormie

10   Semble suivre en prison cette illustre ennemie ;

Et son coeur amoureux press de sa douleur

N'exhale qu'en soupirs sa premire chaleur,

Va, fais que sans tarder nos troupes triomphantes

Poussent jusques au bout ses cohortes tremblantes :

15   Nos destins sont trop beaux pour s'achever ainsi,

Et nos premiers combats ont trop bien russi.

PERDICCAS.

Ne vous tonnez point en l'tat o vous tes

Si j'ose m'opposer aux cours de vos conqutes :

Voyant que le bonheur marche votre ct,

20   Tant d'obstacles vaincus, l'Hydaspe surmont,

Porus presque dfait, ses troupes tonnes,

Sa femme dans les fers, ses filles enchanes,

Quelque ardeur, dont pour vous je me sente piquer,

Mon courage frmit, quand je vais l'attaquer ;

25   Et malgr les efforts d'une ardeur si pressante,

La piti rend pour lui mon me languissante.

Que la mme piti vous parle en sa faveur ;

Rendez-vous favorable son Ambassadeur ;

Dj quelques courriers annoncent sa venue.

ALEXANDRE.

30   Cette piti pour lui ne m'est pas inconnue :

De mon dernier triomphe elle a rompu le cours ;

Et me cote dj la perte de deux jours :

Il est temps qu'en ces lieux j'achve ma conqute ;

Et que j'y fasse choir la dernire tempte.

35   Je ne puis qu'avec honte, ayant trop attendu,

Rpondre ma valeur du temps que j'ai perdu.

Puisque c'est aujourd'hui que doit finir la trve,

Que Porus en profite avant qu'elle s'achve ;

Je vais donner bon ordre ce dernier combat.

40   Et toi mets pour demain les troupes en tat.

SCNE II.
Perdiccas, Oronte.

PERDICCAS.

Que je combatte encor le pre de Clairance !

Ah ! Mon amour s'oppose cette obissance ;

Et malgr ses rigueurs, et malgr mon devoir

Elle prend sur mon coeur un absolu pouvoir,

45   Fidle confident de ma secrte flamme

Que d'ennemis cruels tyrannisent mon me !

Alexandre et Clairance y rgnent leur tour ;

Et quand je n'y voudrais recevoir que l'amour,

Un jaloux dsespoir avec elle y prside.

50   Clairance (me dit-il) n'est que pour Arsacide.

ORONTE.

Je vous plains. Mais, Seigneur, comment l'avez-vous su ?

PERDICCAS.

Alors que sur l'avis que j'en avais reu ;

Avec cinq cent chevaux dans la fort prochaine,

Je surpris les soldats qui conduisaient la Reine ;

55   Attale en combattant du cheval renvers,

Allait tre des miens de mille coups perc ;

Je lui sauv le jour, et pour ce bon office

Il m'a depuis rendu ce signal service ;

Sachant quel rang Porus lui donne dans sa Cour ;

60   Je crus que je devais lui fier mon amour ;

Il m'crit que Clairance est ailleurs engage.

Mais pour rendre le calme mon me afflige,

Il flatte mon espoir, et contre mon rival

Me promet un secours qui lui sera fatal ;

65   Je m'en tais par son ordre, et je cache Clairance

De mes jaloux soupons la juste dfiance.

Mais adieu ; cet objet se prsente mes yeux.

SCNE III.
Perdiccas, Clairance s'enfuit en le voyant.

PERDICCAS.

Faut-il que mon abord vous chasse de ces lieux ?

Quoi ? Serez-vous toujours ce point insensible ?

70   Dieux quel est mon destin ! Hlas est-il possible !

Que ce coeur qui pour vous souffre mille trpas,

Trouve tant de rigueurs o rgnent tant d'appas ?

CLAIRANCE.

Perdiccas c'en est trop ; ce procd m'offense :

Si vous aviez pour moi la moindre complaisance ;

75   Aprs ce que j'ai dit pour en rompre le cours,

Vous ne me devriez plus adresser ce discours.

Loin de vous souvenir que Porus est mon pre ;

Que vous mtes aux fers et ma soeur et ma mre.

PERDICCAS.

Madame.

CLAIRANCE.

Laissez-moi, considrez mes fers ;

80   N'tes-vous pas l'auteur des maux que j'ai soufferts ?

Et cependant.

PERDICCAS.

Hlas ! Considrez Clairance

Si c'est ou mon malheur, ou moi qui vous offense ;

L'aveugle dit qui prside aux combats

M'a fait vous offenser, ne vous connaissant pas ;

85   J'attaque en ennemi l'ennemi d'Alexandre ;

Aprs un long combat je le force se rendre ;

Un succs que mon coeur abhorre avec raison,

Fait tomber en mes mains toute votre maison :

Vous tes prisonnire ; et bien voil mon crime ;

90   Votre haine, Madame, est-elle lgitime ?

L'amour punit-il pas assez cruellement

Ce malheur arriv sans mon consentement ?

peine le Dieu Mars amoureux de ma gloire ;

Semblant vous attacher au char de ma victoire,

95   Que votre oeil adorable amusant ma raison

Dans mon char triomphant me menait en prison ;

Ne vous connaissant pas je vous ai desservie,

Vous pour qui maintenant je donnerais ma vie.

Vous pour qui.

CLAIRANCE.

Brisons l ; je n'en ai que trop su.

PERDICCAS.

100   Ah ! Vous ne savez pas tout ce que j'ai conu.

Je veux vous satisfaire au dpens de ma vie ;

Votre injuste rigueur dans mon sang assouvie

Perdra le souvenir de ce funeste jour,

Qui me vit offenser l'objet de mon amour.

105   Oui, ce bras pour Clairance moi-mme funeste

Va tirer de ce flanc tout le sang qui lui reste,

Et puisque ma douleur ne la satisfait pas,

Je ne balance point courir au trpas :

Trop heureux, si ma mort, inhumaine Clairance,

110   Signalant mon amour plat votre vengeance ;

Trop heureux, si je puis en me privant du jour,

Servir votre haine, autant qu' mon amour.

Mais pourrai-je percer ce coeur qui vous adore ?

Mais vous me l'ordonnez, et je conteste encore !

115   Ah ! J'y cours, j'obis, et le trpas m'est doux,

Puisqu'il le faut souffrir et par vous et pour vous.

C'est le seul avantage o mon amour aspire ;

Je verse avec plaisir le sang qui vous st nuire ;

Et voyant par mes voeux votre esprit offens

120   Je rougis du regret d'avoir tant balanc.

CLAIRANCE.

Ah ! Plutt rougissez d'en avoir la pense ;

Par votre dsespoir vous m'avez offense ;

Et souponner en moi tant d'inhumanit,

C'est plus que de m'avoir t la libert.

125   Prince connaissez mieux les bonts de Clairance.

PERDICCAS.

Et c'est de ces bonts, dont je dois la vengeance.

CLAIRANCE.

Mais vous m'offrez en vain un secours tranger,

Quand celui de mon pre est prt me venger ;

Dedans votre dfaite il cherche sa victoire ;

130   Ne vous drobez point l'clat de sa gloire ;

Vous cherchez un trpas, que j'empche aujourd'hui ;

Pour le rendre plus noble, et pour nous et pour lui.

Porus vous va rduire au point de vous dfendre ;

Il vous cherche plutt, qu'il ne cherche Alexandre ;

135   Ne vous drobez point sa juste douleur.

PERDICCAS.

Et bien je vais m'offrir, Madame, sa valeur ;

Ce coeur infortun lui doit cette victime.

CLAIRANCE.

Mais hlas pourrait-il vous immoler sans crime !

Le coup qu'il porterait serait trop inhumain,

140   Et je ferais des voeux, pour dsarmer sa main.

Vous avez adouci la prison de Clairance ;

Elle vous doit au moins cette reconnaissance,

Et les soins obligeants qu'elle a reus de vous

touffent la moiti de son juste courroux.

145   Mais.

PERDICCAS.

Et bien prononcez.

CLAIRANCE.

  Dieux que je suis sensible !

Je devais le har, mais il m'est impossible.

PERDICCAS.

Ne me faites point grce ou justice demi.

CLAIRANCE.

Je commence le voir sans voir mon ennemi.

Calmez ce dsespoir, vivez.

PERDICCAS.

Hlas ! Princesse

150   Que la faible piti qui pour moi s'intresse,

En dtournant ma mort me sait mal secourir ;

Vous devez me laisser esprer, ou mourir.

L'un des deux doit finir mes mortelles alarmes :

Parlez.

CLAIRANCE.

Que je sais mal rsister vos larmes !

155   Mais aussi dans l'tat o nous rduit le sort,

Que j'ai peu de pouvoir d'empcher votre mort !

Ce que vous demandez n'est pas en ma puissance,

Pourrai-je vos dsirs donner quelque esprance ?

Je suis fille d'un Roi, contre qui le malheur

160   Encore tous les jours arme votre valeur.

Jetez les yeux sur lui, regardez Alexandre ;

Et me dites aprs, que pouvez-vous prtendre ?

Vivez, Prince vivez, mais sans songez moi ;

Abandonnez Clairance ; et servez votre Roi.

PERDICCAS.

165   Je l'ai quitt pour vous, dans ce dsordre extrme

Je puis bien le quitter en me quittant moi-mme ;

Je ne suis plus lui ; je ne suis plus moi ;

Et vous seule avez droit de me donner la loi.

Mon amour m'a rendu malgr ma rsistance,

170   De sujet d'Alexandre esclave de Clairance,

Esclave tmraire infidle sujet ;

Pouvais-je rsister ce divin objet ?

Non ; puisqu'il fallait tre insensible ou rebelle !

Fallait-il pas quitter Alexandre pour elle ?

175   Comme si sa rigueur s'oppose mon amour,

Si Clairance me hait ; il faut quitter le jour.

CLAIRANCE.

Ah ! Je ne vous hais point.

PERDICCAS.

Mais votre indiffrence

M'ordonne de mourir en m'tant l'esprance.

Ou souffrez que j'espre, ou ne prtendez pas

180   Que je puisse un moment diffrer mon trpas.

CLAIRANCE.

Esprez.

PERDICCAS.

bont qu'il faut que je rvre !

CLAIRANCE.

Mais puis-je ainsi traiter l'ennemi de mon pre ?

PERDICCAS.

Vous voulez donc ma mort.

CLAIRANCE.

Ah que vous me pressez !

PERDICCAS.

Hlas je connais bien vos soupirs forcs,

185   Que vous m'allez dfendre un espoir lgitime.

CLAIRANCE.

Je ne vous dfends rien, prince je vous estime.

Esprez j'y consens ; mais cachez bien vos feux.

Peut-tre que les Dieux rpondront vos voeux.

PERDICCAS.

De quel plus doux espoir peut-on flatter mon me ?

CLAIRANCE.

190   Prince la Reine vient, cachez lui votre flamme.

PERDICCAS.

! Dieux que cet abord me cote de plaisirs !

SCNE IV.
Argire, Perdiccas, Oraxne, Clarice.

ARGIRE.

Quelque juste douleur qui forme nos soupirs,

Nous cessons de trouver notre sort dplorable ;

Depuis qu' nos ennuis vous tes favorable.

PERDICCAS.

195   Pour l'tre avec succs que ne m'est-il permis

De vous offrir ce bras contre vos ennemis ?

Et de la mme main qui fit natre vos peines

Leur rendre vos malheurs et dtacher vos chanes ?

Que ne puis-je gurir tout le mal que j'ai fait ?

200   H bien injuste sort n'es-tu pas satisfait ?

Je voudrais ; et ne puis lui rendre sa victoire,

Il ne m'a fait jouir que d'une fausse gloire

Que mon coeur indign ne peut que dtester,

Puisqu'au prix de vos fers il fallait l'acheter.

205   Ah ! Combien le regret m'en est insupportable !

Mais las que ce regret vous est peu profitable !

vos maux effectifs, vos ennuis pressants

Il n'offre que des voeux, et des voeux impuissants.

ARGIRE.

Bientt votre secours nous sera plus utile ;

210   notre Ambassadeur vous rendrez tout facile ;

Et quoi qu'il puisse offrir pour notre libert,

J'espre moins de lui, que de votre bont.

PERDICCAS.

De mon peu de crdit il ne faut rien attendre ;

Mais j'ose vous jurer connaissant Alexandre,

215   Qu'il n'est pas en tat de vous rien refuser.

Et de tout mon pouvoir je vais l'y disposer.

SCNE V.
Argire, Oraxne, Clairance.

ARGIRE.

Que les Grecs ont sur nous des avantages rares !

Et que c'est bon droit qu'ils nous nomment barbares !

ORAXENE.

Ce Prince vaut beaucoup.

CLAIRANCE.

Enfin le Ciel nous rit :

220   Mais votre tonnement me trouble, et m'interdit.

ARGIRE.

Ah ! Clairance.

ORAXENE.

Ah ! Ma soeur.

CLAIRANCE.

Un espoir plein de charmes

Doit-il essuyer le reste de nos larmes ?

Le sort nous traite-t-il avec trop de respect ?

Le bien qu'il nous promet vous devient-il suspect ?

ARGIRE.

225   Dans l'tat o tu vois et ta soeur et ta mre

Apprends que le destin devient si contraire ;

Que malgr la rigueur de tant de maux soufferts

Notre moindre malheur est celui de nos fers.

CLAIRANCE.

Que peut-il ajouter au mal qui nous outrage ?

230   N'a-t-il pas dploy sa plus cruelle rage ?

Enfin notre constance a lass son courroux ;

Qu'aurions-nous souffrir, et qu'apprhendez-vous ?

ARGIRE.

Je prvois des malheurs dont la funeste suite

Rend avec ma raison ma constance interdite.

235   Porus que ton mpris m'est aujourd'hui fatal !

Qui te peut obliger nous traiter si mal ?

Tu vois mille maux ta femme abandonne.

Le dbris malheureux de ton triste hymne,

Ta famille, ton sang languir dans la prison,

240   Le destin rsolu d'accabler ta maison ;

Et ton coeur insensible ces rudes alarmes

Regarde avec courroux nos soupirs et nos larmes.

CLAIRANCE.

Madame, jugez mieux d'un pre et d'un poux.

ARGIRE.

Hlas si tu savais.

CLAIRANCE.

De quoi l'accusez-vous ?

ARGIRE.

Clairance.

245   Clarice conte lui ce que je voulais taire,

Apprends la cruaut d'un poux et d'un pre.

CLARICE.

Quand la Reine eut mand Phradate devers lui ;

Pour lui faire savoir l'excs de votre ennui,

Le Roi triste et pensif fait en ouvrant sa lettre

250   Tout ce qu'en ce moment la douleur peut permettre,

S'engage bien avant dedans vos dplaisirs,

Et mle vos sanglots ses pleurs et ses soupirs ;

Mais peine a-t-il lu, qu'il crie et qu'il dteste,

Qu'on m'loigne (dit-il) cet objet si funeste.

255   Phradate alors surpris de ce grand changement ;

Et ne sachant d'o vient ce prompt ressentiment

Quoiqu'il se trouve seul avec lui dans sa tente,

Croit qu'il parle quelque autre, et son me tremblante

Cherche de tous cts cet objet odieux,

260   De qui le Roi se plaint, et qui blesse ses yeux.

Mais il connat enfin o vient fondre l'orage,

Il s'carte et voyant la colre et la rage,

Qui dans le coeur du Roi par de brlants transports

Contre la Reine mme envoyait ses efforts

265   Il coute de loin ce qu'elle lui fait dire

Il l'entend murmurer. Dieux souffrez-vous qu'Argire

Me traite indignement ; et que cette prison

Cote tant de dsordre toute ma maison ?

Que je suis sans secours, que le Ciel me trahisse,

270   Que les miens soient aux fers, que mon trne prisse,

Mais faut-il. ces mots il se tait ; et soudain

Il reprend son discours sans ordre et sans dessein.

CLAIRANCE.

Dieux !

CLARICE.

Phradate n'a pu comprendre davantage

De ce discours confus, qu'interrompait sa rage.

275   Lors Attale approchant le Roi, pour lui parler ;

Aprs un long conseil on le fait rappeler.

Phradate, dit le Roi, rapportes la Reine,

Que mes Ambassadeurs vont terminer sa peine ;

Dis-lui. ne lui dis rien ; retire-toi d'ici ;

280   Phradate alors s'carte, et s'en revient ainsi.

CLAIRANCE.

Imputez au regret de notre servitude

Ces violents transports et son inquitude,

Se trouvant accabl du poids de nos malheurs,

Il ne peut autrement exprimer ses douleurs ;

285   Si vous n'avez d'ailleurs de sujet de vous plaindre.

ARGIRE.

O l'on coute Attale, Argire doit tout craindre.

CLAIRANCE.

Quelque tat que le Roi fasse de ces conseils,

Que peut-il contre vous ?

ARGIRE.

Que peuvent ses pareils !

Prfrant dans les voeux qu'il fit pour Oraxne,

290   Ceux d'Arsacide aux siens, j'ai mrit sa haine ;

Et voyant que le Roi s'obstine l'couter

Sa haine est un malheur que je dois redouter ;

Mais quoi que sa fureur contre moi puisse dire,

Rien ne peut branler la confiance d'Argire,

295   Ni Porus m'imposer d'assez svre loi ;

Pour me faire oublier mon poux et mon Roi.

ACTE II

SCNE I.
Porus, et Arsacide inconnus.

ORONTE s'en allant.

Oui Seigneur de ce pas je m'en vais vers la Reine.

PORUS.

Quoi verrai-je grands Dieux cet objet de ma haine !

Sachant sa perfidie, et voyant que son coeur

300   Au milieu de ses fers adore ce vainqueur.

Non, perfide, non, non, brle pour Alexandre.

Lche.

ARSACIDE.

Seigneur je crains qu'on ne vous puisse entendre.

Dvorez vos douleurs, ne parlez qu' demi ;

Tout doit tre suspect dans un camp ennemi.

305   Alexandre pourrait par quelque dfiance

Vous faisant observer tromper votre esprance.

PORUS.

On nous prend pour suivants de mon Ambassadeur.

ARSACIDE.

Mais on pourrait enfin sortir de cette erreur.  [ 1 On lit et au lieu de cette erreur. Remarque : " Erreur est du masculin, " dit Marg. Buffet, Observ. p. 191, en 1668. Erreur, en effet, a t masculin au XVIe sicle, alors qu'on refit du masculin, d'aprs le latin, les substantifs en eur qui venaient de noms latins en or, qui taient tous fminins dans l'ancienne langue et qui ont presque tous repris leur genre ancien, except quelques-uns, par exemple, amour, honneur, labeur, etc. [L]]

PORUS.

O penses-tu mon coeur, et qui t'oblige feindre ?

310   clate, il n'est plus temps d'esprer ni de craindre

Argire me trahit, fais ton dernier effort ;

Assure d'un seul coup ma vengeance et sa mort.

De l'clat d'un vainqueur orgueilleux de ma perte

Argire est blouie, Argire s'est offerte

315   ce cruel flau de tous les Potentats,

De qui l'ambition dvore mes tats.

Oui, c'est elle mon coeur, oui c'est cette infidle ;

touffe les soupirs, que tu pousses pour elle.

ce coup ma raison ne m'abandonne pas ;

320   Parle-moi de son crime en cachant ses appas.

Je crains qu'en sa faveur mon amour s'intresse,

Que l'ingrate m'arrache une indigne tendresse,

Et que tous ses attraits venant pour me trahir,

Ne me fassent aimer ce que je dois har.

325   Argire, lche Argire, est-ce ainsi que ton me

Soutient la puret de sa premire flamme ?

Va perfide il est temps ; sors enfin de mon coeur.

Sers d'infme trophe au char de mon vainqueur.

Puisqu'il faut son tour que ma haine s'exprime,

330   Je ne te connais plus travers de ton crime,

Et mon coeur convaincu d'un si grand changement

S'abandonne sans peine son ressentiment.

ARSACIDE.

Oui, Seigneur, je l'avoue ; il est vrai que la Reine

Se rend par cet amour digne de votre haine.

335   Mais sur quel fondement vos soupons sont forms ?

Est-ce sur des billets que l'envie a sems ?

C'est de vos ennemis le lche stratagme.

PORUS.

Je ne le sais que trop. Arsacide elle l'aime.

ARSACIDE.

Donnez vos soupons plus d'claircissement.

PORUS.

340   Je donne mes soupons un meilleur fondement,

J'assure ces billets sur sa premire lettre ;

J'y vis un certain feu qui commenait de natre ;

Et son me en dsordre agissant lchement

Cder sans rsistance cet embrasement,

345   Mais dois-je plus douter de son injuste flamme ?

Et qu'Alexandre enfin ne rgne dans son me,

Elle ne m'crit plus que ses fers sont pesants,

Et ne m'entretient plus que de riches prsents,

Que du bon traitement que lui fait Alexandre ;

350   Que sa prison n'a rien qui puisse la surprendre,

Qu'il n'appartient qu' lui de ranger sous ses lois

Par sa rare douceur les Reines et les Rois.

Je versai sur sa lettre un dluge de larmes ;

Malgr sa trahison voyant encor ses charmes,

355   Je me persuadai que mes yeux imposteurs

Enveloppaient mes sens en des songes trompeurs :

Mais enfin ma raison se voyant dgage

De cette aveugle amour o je l'avais plonge,

Et tranant aprs elle une suite d'horreurs,

360   Me fit voir de plus prs son crime et mers malheurs.

Mon me en ce moment sembla voir Alexandre,

Qui malgr mes efforts voulaient tout entreprendre.

Je le vis triomphant de ses rares appas ;

Arsacide que vis-je ? Ou que ne vis-je pas ?

ARSACIDE.

365   Cet objet qui vous trompe, et qui vous pouvante

N'est rien qu'une vapeur que votre amour enfante.

La Reine vous a vu trop sensible ses pleurs ;

Ressentir la moiti de ses vives douleurs ;

Et pour vous loigner de ce triste partage

370   Vous parle d'Alexandre avec tant d'avantage.

PORUS.

Ah ! Non, non, dis plutt que son coeur amoureux

N'a pu parler de lui sans dcouvrir ces feux,

Dont malgr le devoir une me rvolte

De l'estime l'amour se voit prcipite.

375   Mon esprit prvoyait ce sensible malheur :

Du mal qui l'approchait il souffrait la douleur,

Et le pressentiment de cette grande perte

Ne l'affligeait pas moins, que s'il l'avait soufferte.

ARSACIDE.

Quoi Seigneur, ce grand coeur se rend-il sans combat ?

380   Un soupon lui fait peur, un fantme l'abat ?

Formez-vous un penser avec si peu de peine

Si peu digne de vous, si mortel la Reine ?

Et loin d'tre venu pour la dsabuser,

Ne voudriez-vous la voir qu'afin de l'accuser ?

385   Si c'est votre dessein, une fureur si grande

Mrite plus de maux qu'elle n'en apprhende.

Seigneur pardonnez-moi, si je sors du respect ;

Le discours d'un flatteur vous doit tre suspect ?

Mais celui qu'a form la grandeur de mon zle

390   S'il est moins complaisant, est d'autant plus fidle.

PORUS.

Ah ! Soupons trop cruels qui m'avez alarm ;

Dans quel gouffre d'horreurs m'avez-vous abm ?

Enfants tumultueux de mon amour extrme,

Ou souffrez que je meure, ou souffrez que je l'aime,

395   Apaisez le dsordre o vous m'avez rduit,

Et ne dtruisez pas celle qui vous produit.

N'tes-vous pas lasss de causer mon martyre ?

Qu'avez-vous observ dans la prison d'Argire ?

Que lui reprochez-vous ? Ah ! Que vous me pressez !

400   Argire est criminelle, et vous me punissez.

Juges, tmoins, bourreaux, de mon sort dplorable

Vous perdez l'innocent et sauvez la coupable.

Vous venez m'exposer l'horreur de son forfait,

Et vous vengez sur moi le tort qu'elle me fait.

ARSACIDE.

405   Mais Seigneur vous devez.

PORUS.

  Que veux-tu que je fasse ?

Pse mes dplaisirs, regarde ma disgrce.

ARSACIDE.

Hlas ! Je tche en vain de flatter vos malheurs.

Je sens que vos soupirs rveillent mes douleurs

Voulant vous consoler ma constance se trouble :

410   Plus je combats vos maux, plus le mien se redouble.

Oui Seigneur, mes malheurs sont sans comparaison,

Et de mon dsespoir j'attends ma gurison

Qui pourrait rsister mon sort dplorable ?

Vous m'avez accorde une fille adorable,

415   L'hymen dj tout prt d'allumer son flambeau ;

Promettait mes feux le destin le plus beau.

Un excs de bonheur allait suivre ma peine,

Et les Dieux assembls pour former Oraxne,

N'avaient jamais uni par de si doux accords

420   Les charmes d'un esprit la beaut d'un corps.

Et cependant le sort dployant ses caprices

De mes plus doux plaisirs a form mes supplices.

Oraxne est captive, et ce malheur fatal

Dans le camp ennemi me suscite un rival.

425   Mais un rival aim.

PORUS.

  L'on te trompe Arsacide.

D'o te nat un penser si bas et si timide ?

ARSACIDE.

Je sais. mais non, souffrez que malgr ma douleur

J'pargne ma Princesse un affront plein d'horreur.

Il faut qu'auparavant sa bouche m'en assure :

430   Je pourrais toutefois sans lui faire une injure.

PORUS.

Quoi.

ARSACIDE.

Je me plains, Seigneur de mon sort rigoureux,

Et je dis seulement que je suis malheureux.

SCNE II.
Oronte, Porus, Argire, Clairance.

ORONTE s'en allant.

Madame les voici.

ARGIRE.

Dieux que vois-je Clairance !

CLAIRANCE.

Ah ! Madame.

PORUS, bas.

Peux-tu soutenir ma prsence !

435   Perfide me trahir.

ARGIRE.

  Est-ce vous ? Ah ! Seigneur.

Comment puis-je acquitter cette extrme faveur ?

Mais las ! Quelle terreur vient surprendre ma joie ?

Dans ces lieux ennemis faut-il que je vous voie ?

Pourquoi vous faites-vous un sort si rigoureux ?

440   Et pourquoi m'offrez-vous un bien si dangereux ?

Puis-je voir sans trembler dans ce pril extrme

Un poux qui m'est cher cent fois plus que moi-mme ?

Retirez-vous, Seigneur, de ces dangers pressants,

Et dlivrez mon coeur des troubles que je sens,

445   Fuyez, qu'avez-vous fait Arsacide ?

PORUS.

  Madame.

ARGIRE.

Que de craintes en foule entrent dedans mon me ?

Je vois de tous cts des gouffres entrouverts ;

Et tout me parle ici de prisons et de fers,

De l'excs de mes maux ma constance trouble

450   Par cet abord fatal est enfin accable.

Sauvez-vous, et souffrez.

PORUS.

Arrtez.

ARGIRE.

Je ne puis.

PORUS.

M'abandonnerez-vous en l'tat o je suis ?

Non, je ne dois pas craindre un traitement si rude ;

Vous tes trop sensible mon inquitude.

ARGIRE.

455   Laissez-moi.

PORUS.

  Cet accueil est un peu surprenant.

ARGIRE.

Je ne puis vous sauver qu'en vous abandonnant.

Considrez, Seigneur, que mon amour extrme

Ne pourrait s'empcher d'agir contre vous-mme.

Mes sanglots, vos regards, mes soupirs et vos feux

460   Sont ici centre nous des tmoins dangereux.

Mnageons mieux Seigneur, quelque espoir qui nous reste,

Et puisque le destin nous est encore funeste,

Attendons que le Ciel touch de nos tourments

Accorde notre amour de plus heureux moments.

PORUS.

465   Je connais, je connais la crainte qui te blesse.

Cette fausse piti, qui pour moi s'intresse,

Ces sanglots malforms, et ces brlants soupirs

Me dclarent assez quels sont tes dplaisirs ;

Va perfide, va, cours aprs ton Alexandre.

ARGIRE.

470   Qu'entends-je ?

PORUS.

  Ce reproche a droit de te surprendre.

ARGIRE.

Quoi, Seigneur, est-ce ainsi.

PORUS.

Je ne t'coute plus,

Tu fais pour t'excuser des efforts superflus.

ARGIRE.

Ce sont donc les soupons dont votre me est saisie ?

C'est donc la trahison de votre jalousie,

475   Qui vous donnent en proie tous ces mouvements,

Et vous font consentir ces dguisements ?

Quoi, Seigneur, non content de mortelles alarmes

Que m'a fait ressentir le malheur de vos armes.

PORUS.

Alexandre t'attend, va donc, je te promets

480   Pour ne te plus choquer de ne te voir jamais.

Perfide qu'attends-tu ? Qui peut donc te contraindre ?

Si tu ne crains que moi, tu n'as plus rien craindre.

Va lche.

ARGIRE.

Justes Dieux !

PORUS.

Vole aprs ton amant.

Sa passion se plaint de ton retardement.

485   Mais ton crime te suit, et ton me tourdie

Par les remords affreux de cette perfidie

T'occupant pleinement arrte ici tes pas.

ARGIRE.

Ah ! Barbare, ah ! Cruel je ne m'tonne pas

Si ton Ambassadeur pour rompre notre chane

490   Prsente une ranon indigne d'une Reine.

PORUS.

Si l'offre que je fais est au-dessous de toi,

Je puis abandonner ce qui n'est plus moi.

ARGIRE.

Puisque mon innocence a perdu l'avantage

De se faire connatre celui qui l'outrage,

495   Suivez aveuglement votre jalouse humeur :

Argire aime Alexandre, Argire est dans son coeur,

Je presse votre haine, et sers votre vengeance,

J'arme votre fureur contre mon innocence ;

Mais je puis mettre fin mon sort inhumain ;

500   Puisqu'il me reste encor et mon coeur et ma main

Pour punir vos soupons et me rendre justice,

Je me dois moi-mme un si beau sacrifice ;

Et mon sang souponn de cette lchet

Brle de vous montrer quelle est sa puret.

PORUS.

505   Dieux un reste d'amour entreprend sa dfense

Et dans sa trahison cherche son innocence ;

Ma haine s'affaiblit sous son premier effort :

Je sens qu'elle chancelle, et qu'il se rend plus fort.

Revenez mes soupons, voyez, voyez qu'Argire

510   Sur ma rage lasse tablit son Empire.

Que ne redonnez-vous mon coeur abattu

Malgr tous ses appas un reste de vertu ?

Vous rendez-vous si tt l'clat de ses charmes,

Et pour me secourir n'avez-vous que des larmes ?

ARGIRE.

515   Ah ! Si vous ne voulez me rendre mon honneur.

Du moins pour m'arracher aux dsirs d'un vainqueur,

Percez ce coeur, chassez cette indigne tendresse.

Hassez, hassez avec moins de faiblesse.

Argire doit mourir puisque vous le voulez,

520   Portez le dernier coup ses sens dsols.

Mais Alexandre vient, Dieux mon me abattue

Pourra-t-elle cacher la douleur qui la tue ?

touffez ces transports. Ne me regardez-pas.

Cachez-vous.

PORUS.

Moi !

ARGIRE.

Seigneur il dresse ici ses pas.

SCNE III.
Alexandre, Porus, Argire, Arsacide, Clairance, Troupe des Gardes.

ALEXANDRE.

525   Qu'on nous laisse ici seuls, gardes qu'on se retire.

PORUS.

Arsacide !

ARSACIDE.

Seigneur.

PORUS.

Quoi lui quitter Argire !

Non, il faut par sa mort l'arracher de ses bras.

ARSACIDE.

C'est se perdre, Seigneur, et ne se venger pas.

SCNE IV.
Alexandre, Argire.

ALEXANDRE.

Je ne puis vous celer ce que je viens d'apprendre,

530   L'offre de votre poux me fait peine comprendre

M'offrant une ranon, que je n'ose accepter

Je doute avec raison s'il veut vous racheter.

Je m'tonne qu'un Roi dont l'amour est extrme,

Qui perd en vous perdant la moiti de soi-mme

535   Ait pour vous des pensers jusques l ravals,

Et qu'il offre si peu pour ce que vous valez.

ARGIRE.

Seigneur, pour m'affranchir s'il t'offrait davantage ;

Ta gnrosit recevrait quelque outrage :

D'elle seule aujourd'hui j'attends ma libert,

540   Tu vois qu'elle s'oppose ma captivit.

Ne lui drobe pas une illustre matire,

Qu'elle doit pleinement exercer la premire.

ALEXANDRE.

Un qui vous connatrait bien moins que je ne fais

Sur l'offre qu'il me fait ne vous rendrait jamais.

545   Si j'tais comme lui pour vous tirer des chanes

J'offrirais et mon trne et le sang de mes veines ;

Et mon coeur mprisant le sceptre et le danger

quel prix que ce ft vous irait dgager.

Mais pourrait-il tomber dans ce dsordre extrme.

550   Votre vertu vous rend seule gale vous-mme ;

Et je ne puis souffrir de semblables revers

Puisqu'il n'est qu'une Argire en tout cet Univers.

ARGIRE.

Argire vaut si peu, que je crois qu'Alexandre

Ne ferait qu' regret ce que je viens d'entendre.

555   Porus fait ce qu'il doit ; et j'estime qu'aussi

Si vous la connaissiez vous agiriez ainsi.

ALEXANDRE.

Je connais mieux que lui le mrite d'Argire,

Et pour vous confirmer ce que je viens de dire

Je vous laisse vous-mme, il ne tiendra qu' vous

560   De me faire accepter l'offre de votre poux.

SCNE V.
Clairance, Argire.

CLAIRANCE.

! Dieux fut-il jamais me plus gnreuse !

ARGIRE.

Dieux fut-il jamais Reine plus malheureuse !

CLAIRANCE.

Sa gnrosit va finir vos ennuis.

ARGIRE.

Ah ! Que tu juges mal de l'tat o je suis !

565   Que l'offre qu'il me fait est peu digne d'envie !

Si d'un plus grand malheur cette grce est suivie ;

Et s'il faut que ce coeur en cette extrmit

De mme que ses fers craigne la libert.

Vois quel est de mon sort le bizarre caprice :

570   Le comble de mes voeux fait mon plus grand supplice.

Je trouve un ennemi si je cherche un poux.

Si je fuis mon vainqueur ; c'est pour suivre un jaloux.

Profitons toutefois des faveurs d'Alexandre ;

Allons, allons presser ce que j'en ose attendre.

575   Pour prir promptement abandonnons ces lieux ;

Exposons-nous entiers aux traits d'un furieux ;

Et sans examiner le courroux qui l'anime,

Allons ses soupons offrir cette victime.

ACTE III

SCNE I.
Porus, Arsacide.

PORUS.

H bien cher Arsacide, en dois-je plus douter ?

580   Diras-tu dsormais que j'ai tort d'clater ?

Et que je dois bannir l'injuste dfiance,

Dont la vertu d'Argire et mon amour s'offense

Elle le suit l'ingrate, et je suis dans ces lieux

Un objet importun son coeur, ses yeux.

585   Mais lche que je suis ! Alexandre a pu dire

Qu'on nous laisse ici seuls ; soldats qu'on se retire ;

Et loin de l'immoler mon ressentiment

J'obis en esclave son commandement.

Quoi dans le temps qu'il faut signaler ma vengeance,

590   J'coute des discours si remplis d'insolence ?

Qui s'oppose sa perte et qui retient mon bras ?

Puis-je vivre, le voir, et ne me venger pas ?

Quoi Porus, quoi ce Roi qui sut se faire craindre

Cherche et voit son rival, et s'amuse se plaindre !

595   Et sans me souvenir ni de lui, ni de moi,

J'obis en esclave et je reois sa loi.

Que suis-je devenu ! Je me cherche moi-mme ;

Et ne me trouve plus dans ce dsordre extrme.

Vous ai-je donc quitts trne, sceptre, grandeur,

600   Pour servir mon rival et mon Ambassadeur ?

Mais gardez-vous encor de montrer ma naissance :

Vous quittant je vous sers autant que ma vengeance.

Trne ? Pour t'asservir un rival massacr

Doit tre ma victime et ton premier degr ;

605   Enfin sceptre, grandeur, je ne puis vous reprendre

Que je ne sois veng d'Argire et d'Alexandre.

C'est toi seulement que ce coeur maltrait

Demande du secours en cette extrmit ;

C'est par toi, c'est par toi que cette me outrage

610   Doit tre pleinement satisfaite et venge.

Arsacide fais voir que pour me secourir

Tu sais.

ARSACIDE.

Oui je saurai vous venger ou mourir.

Mais pensez-vous qu'Argire.

PORUS.

Oses-tu la dfendre ?

ARSACIDE.

Sparez sa vertu du crime d'Alexandre,

615   Et perdant ce rival Seigneur ne souillez pas

Par des soupons si noirs de si divins appas ;

coutez la raison autant que votre haine.

Encor que Perdiccas soit aim d'Oraxne,

Et qu'un mme destin pour accrotre nos maux,

620   De ces deux ennemis ait fait nos deux rivaux ;

Aussi press que vous du mal qui nous possde,

Malgr mon dsespoir, j'en pse le remde ;

Et celui-ci, Seigneur, est si peu de saison ;

Qu'il avance la mort, et non la gurison.

625   Allons.

PORUS.

  Et bien sans perdre un moment davantage,

Retourne dans le camp et laisse agir ma rage :

Tiens nos soldats tous prts combattre demain ;

Les traits sont rompus, cependant de ma main

Par ma juste douleur puissamment anime

630   Je cours perdre Alexandre au coeur de son arme.

ARSACIDE.

C'est moi qu'appartient ce dangereux emploi

Vous.

PORUS.

Va pars Arsacide ; obis ton Roi.

ARSACIDE.

Quoi vous abandonner ; et trahir ma querelle !

Non, non, l'obissance est ici criminelle ;

635   Double intrt m'engage courir ce danger :

J'ai mon Prince servir ; mon amour venger ;

Ces devoirs opposs mon obissance

De leur ct sans peine emportent la balance.

Et m'instruisant par eux de vos commandements.

640   Je sens qu'ils sont d'accord avec mes sentiments.

Vous plutt en qui seul tout notre espoir se fonde ;

Dont le salut importe la moiti du monde,

Qui de l'autre moiti redoutant le malheur ;

Oppose son tyran votre seule valeur ;

645   Mnagez pour son bien une tte si chre ;

Je suffis au dessein que l'amour nous suggre.

Et vous, en qui l'Indie a mis tout son espoir :

Rservez-vous, Seigneur, ce premier devoir.

Retournez dans le camp, et par votre prsence

650   Rendez vos soldats leur premire assurance ;

Demain, si le dmon qui veille en sa faveur,

Sauve votre ennemi des traits de ma fureur ;

Vous pourrez pour finir cette sanglante guerre,

Disputer contre lui l'empire de la terre ;

655   Le dfier en Roi, le vaincre aux yeux de tous.

Mais tout autre dessein est indigne de vous.

PORUS.

Hlas ! Quand tes discours chauffent mon courage

Que je hais les desseins que m'inspire ma rage !

Mais aussi quand je vois l'excs de mon malheur,

660   Que tes discours sont froids auprs de ma fureur :

Autrefois au seul bruit de ses grandes merveilles ;

Quand le nom d'Alexandre eut frapp mes oreilles

Avec le mme effet je sentis dans mon coeur

Allumer le dsir d'attaquer ce vainqueur.

665   Quand j'appris qu'il venait fondre sur cette terre,

Mon me avecque joie embrassa cette guerre,

Et me voir prvenu par ce fameux vainqueur

Est le seul dplaisir qui troubla ce bonheur.

Mais depuis quand le Ciel ennemi de ma gloire.

670   Ds le premier combat lui livra la victoire ;

Au malheureux moment qu'il mit dans sa prison

Ma femme et mes enfants ; je perdis la raison.

Comme d'un gouffre affreux de ce malheur extrme

S'levrent des maux pires que ce mal mme ;

675   Je reste sans vertu, sans coeur, sans jugement ;

Et tu vois un effet de ce drglement.

Mon dessein quel qu'il soit ne doit plus le surprendre ;

Je cherche mon rival ; et non pas Alexandre,

Et je cherche en rival, en amant, en jaloux ;

680   Un tyran qui ravit sa femme son poux.

Le dlai d'un moment redouble mon offense ;

Et tu veux d'une nuit reculer ma vengeance.

Ce conseil me nuirait, plus que mon dsespoir :

Aussi pour arracher Argire son pouvoir

685   Sans en plus consulter que ma fureur extrme,

Je cours perdre Alexandre, et l'ingrate et moi-mme.

Enfin pour amoindrir l'excs de mon malheur

Je veux tout accorder ma forte douleur.

SCNE II.
Argire, Porus, Arsacide, Oraxne.

ARGIRE.

Ne lui refuse rien, fais ce qu'elle t'inspire ;

690   La cruelle qu'elle est a soif du sang d'Argire ;

Je viens pour te l'offrir, Seigneur, que tardes-tu

Dj de cette main je l'aurais rpandu ;

Si ne te pouvant montrer mon innocence,

Je ne t'avais voulu rserver ta vengeance.

PORUS.

695   Va mon honneur la veut devoir mes efforts ;

Et non pas l'effet de tes lches remords ;

Si tu veux m'obliger, songe te mieux dfendre

Appelle ton secours la valeur d'Alexandre,

Je la veux gorger ses yeux dans ses bras ;

700   Et sa mort autrement ne me vengerait pas.

ARGIRE.

Ah ! Porus est-ce ainsi que ton amour m'offense ?

Vengez Dieux immortels, vengez mon innocence,

Mais o m'emporte ici mon premier mouvement ?

Dieux ne la vengez pas sauvez-la seulement.

705   Mon me au dsespoir vous demandait un crime :

C'est mon Roi qui l'offense et mon Roi qui l'opprime :

Conservez-la grands Dieux, et soyez son appui ;

Ce serait m'accabler, que la venger sur lui.

Que t'ai-je fait cruel, pour tre ainsi traite ?

PORUS.

710   De quels divers transports mon me est agite :

Fuyons.

ARGIRE.

N'espre pas d'chapper mes pleurs ;

Il faut ici finir ma vie, ou mes malheurs ;

J'y veux vivre innocente ou mourir en coupable,

Ta haine ou ton amour me sera favorable,

715   Je t'aimerai toujours dans l'un et l'autre sort.

Dtromp d'un faux crime, ou veng par ma mort.

PORUS.

Dieux pourquoi fallait-il qu'elle fut infidle !

ARGIRE.

Ne puis-je.

PORUS.

Ne crains rien trop chre criminelle :

Malgr ta trahison je t'aime, et ma douleur

720   Sent bien que t'outrager c'est crotre mon malheur.

Vis, et souffre qu'ailleurs je porte ma vengeance.

ARGIRE.

Ah ! Plus que tes rigueurs je hais cette indulgence.

Rends-moi mon innocence, ou me prive du jour.

Mais tu fuis ; est-ce ainsi qu'on trait mon amour ;

725   Je te suivrai partout.

ARSACIDE.

  Qu'allez-vous entreprendre ?

Voulez-vous le livrer au pouvoir d'Alexandre ?

Vous l'allez dcouvrir.

ORAXENE.

Madame o courez-vous ?

ARGIRE.

Quel obstacle nouveau m'arrache mon poux ?

Que dois-je devenir Arsacide, Oraxne,

730   Je vous entends, la mort doit terminer ma peine.

SCNE III.
Oraxne, Arsacide.

ORAXENE.

Quoi Prince, dans nos fers loin de nous soulager

Le Roi n'est-il venu que pour nous outrager ?

Est-ce l ce secours, cet effort salutaire

Que nos maux attendaient d'un poux et d'un pre ?

735   Vous, qui vtes former, et crotre son erreur,

Prince vous nous devez compte de sa fureur.

Loin de vous opposer.

ARSACIDE.

Hlas ! Ma rsistance

Loin de la ralentir a cru sa violence ;

Et malgr mes efforts sur l'esprit de ce Roi

740   Attale le flattant a plus gagner que moi.

ORAXENE.

Ah ! Le lche !

ARSACIDE.

Un billet qu'on trouve dans sa tente

Donna le premier branle son me flottante,

Prte tout prsumer de l'heur de son rival ;

Et vos lettres enfin achevrent ce mal.

745   La Reine en crivant lui parlait d'Alexandre

Comme d'un conqurant, qui tout se doit rendre ;

qui seul appartient de ranger sous ses lois

Par sa rare douceur les Reines et les Rois.

Nous vmes ces mots dans son me trouble

750   Repasser les soupons qui l'avaient branle,

Et suivant des pensers conues sans fondement,

Il se prcipita dans son aveuglement.

Tous ces doutes ainsi changs en assurance,

Il ne respire plus que haine, que vengeance ;

755   Et de tous nos conseils il ne veut recevoir

Que celui qui s'accorde avec son dsespoir ;

Attale en est l'auteur, pour racheter la Reine,

Ou plutt pour servir sa dtestable haine.

Il dpute en ces lieux, suit son Ambassadeur ;

760   Moi qui vis ce dessein conforme mon ardeur,

Je le suis dans l'espoir que toutes nos alarmes

S'enfuiraient l'clat de tant d'aimables charmes.

Mais hlas ! Je sens bien, que loin de les gurir

Notre abord en ces lieux n'a fait que les aigrir.

ORAXENE.

765   Vous parlez pour le Roi !

ARSACIDE.

Madame.

ORAXENE.

Quoi ?

ARSACIDE.

  Princesse

Il est vrai que je sens la douleur qui le presse :

Mais aussi.

ORAXENE.

Mais comment a-t-il pu dans son coeur

Recevoir des soupons mortels son honneur.

Sur un billet qu'aura sem la mdisance,

770   Une lettre, o la Reine avec reconnaissance

Parle du traitement que nous font nos vainqueurs

A-t-il lieu de former de pareilles erreurs.

ARSACIDE.

Il est vrai ses soupons ont fort peu d'apparence,

les examiner avec indiffrence ;

775   Mais aussi qu'un esprit conduit par son malheur

Y trouve des sujets d'une extrme douleur ;

ORAXENE.

Il est vrai que l'on voit dans la Cour d'Alexandre

Des charmes, dont l'esprit peine se dfendre ;

Mais quelque grand qu'il doit en est-il d'assez doux

780   Qui puisse justement alarmer un poux ?

ARSACIDE.

H bien Porus a tort, une chane si sainte

Doit vaincre ses soupons, et sa jalouse crainte,

Mais que puis-je esprer ? O sera mon recours ?

Si contre un plus grand mal j'ai demand secours ?

785   On trouve, dites-vous, dans la Cour d'Alexandre

Des charmes, dont le coeur a peine se dfendre ;

Et le vtre contre eux s'est si mal dfendu,

Qu'il le faut confesser Princesse ; il s'est perdu.

Au moins est-il perdu pour le triste Arsacide ;

790   Perdiccas me le vole ; et vous-mme perfide

Vous lui tenez la main, pour me voler mon bien

Et lui livrer un coeur qui me cote le mien.

Ingrate, car enfin il est temps de se plaindre ;

Et mon ressentiment ne doit plus se contraindre ;

795   O sont tant de serments et donns et reus

Que mon timide amour avait si bien conus.

Serments qui m'assuraient d'une foi si durable

Par tout ce que le Ciel a de plus vnrable ;

Il ne t'en souvient plus, ou sans les rappeler

800   Il ne t'en souvient plus que pour les violer,

Rends-moi, rends-moi ta foi perfide.

ORAXENE.

Je me lasse

D'entendre des discours de si mauvaise grce ;

Ces reproches loquents sont si mal invents,

Que qui peut les souffrir, les a bien mrits ;

805   Bizarre dfiant, esprit faible et timide

Que je t'ai mal connu, c'est dont vous Arsacide ?

Qui pour autoriser votre drglement

Avez plong le Roi dans son aveuglement.

Je n'en accuse plus Attale, ni quelque autre :

810   Sa fureur, nos malheurs tout ce dsordre est vtre.

C'est vous, par qui je vois la Reine au dsespoir.

Ah ! Ne m'obligez plus dsormais vous voir.

Va.

ARSACIDE.

Princesse arrtez ; est-ce ainsi qu'on s'excuse ?

ORAXENE.

Tu ne mrites pas que je te dsabuse.

ARSACIDE.

815   Perfide dis plutt qu'on ne peut t'excuser ;

Et qu'il n'est pas en toi de me dsabuser ;

H bien volage cours ta nouvelle flamme :

Ou si quelque piste loge encor dans ton me,

Donne au moins un moment voir couler mes pleurs ;

820   Je n'en espre pas d'adoucir mes malheurs ;

Ni de mon mauvais sort changer l'ordre barbare ;

Puisque tu l'as voulu, mon esprit s'y prpare ;

Et je ne veux jouir du plaisir de te voir

Que pour en redoubler mon juste dsespoir ;

825   Triste et funeste effet d'une chre prsence

Oui je sens tes yeux crotre sa violence

Par le poids des malheurs mon esprit offerts

Quand je vois de quel prix est le bien que je perds.

ORAXENE.

Arsacide.

ARSACIDE.

Il est tel que quelque tyrannie

830   Qu'exerce sur mon coeur ta puissance infinie,

Je ne puis rsister au juste mouvement

Qui me fait rvolter contre ton changement.

Je sens tous mes transports cder cette envie ;

Pour m'ter ma Princesse, il faut m'ter la vie,

835   Et dans mon dsespoir je me sens assez fort

Pour garder ma Princesse et dtourner ma mort.

Oui rival tu sauras qu'on n'acquiert Oraxne

Qu'aprs de grands travaux qu'avec beaucoup de peine ;

Qu'il reste, aprs avoir triomph de son coeur,

840   Un ennemi plus fort que sa molle rigueur.

ORAXENE.

Quoi Prince ?

ARSACIDE.

Je vois bien que ce dessein vous blesse ;

Mais que m'ordonnez-vous inhumaine Princesse ?

Faut-il par un dsordre mon honneur fatal

Que pour vous contenter je serve mon rival ?

845   N'attendez point de moi de si sotte indulgence ;

Vous m'avez tout t laissez-moi ma vengeance.

ORAXENE.

Non.

ARSACIDE.

Voulant obir jusqu' mon trpas

Je ne puis la garder qu'en ne t'coutant pas.

ORAXENE.

coute et souffre enfin que je te dsabuse

850   Arrte Prince aveugle ; ah ! Que je suis confuse !

Qu'ai-je fait ?

SCNE IV.
Oraxne, Clairance.

ORAXENE continue.

Ah ma soeur suis ce dsespr

Empche son trpas, que je vois assur ;

Dis-lui pour l'arracher sa fureur extrme.

Qu'Oraxne pour lui sera toujours la mme ;

855   Que je l'aime au moment qu'il souponne ma foi,

Plus que je n'ai promis, et plus que je ne dois.

Va.

CLAIRANCE.

Quoi ma soeur descendre cette complaisance ?

ORAXENE.

Pardonne une piti dont ma gloire s'offense

J'ai cru que pour finir son mortel dsespoir

860   Je pouvais faire un pas au-del du devoir ;

Mais j'y rentre, et l'amour banni de ma mmoire

J'abandonne ce Prince, et prends soin de ma gloire ;

Meurs, meurs, et par un coup qui te sera fatal

Immole un innocent que tu vois ton rival.

865   Porte sur Perdiccas ta fureur et tes armes

Meurs et n'attends de moi que d'impuissantes larmes.

CLAIRANCE.

Sur Perdiccas.

ORAXENE.

C'est l ce rival suppos.

CLAIRANCE.

Ah ! Vous deviez ma soeur l'avoir dsabus ;

Faire si peu d'tat du salut d'Arsacide

870   L'abandonner ingrate au courroux, qui le guide.

Hlas ?

ORAXENE.

O courrez-vous ?

CLAIRANCE.

Faire votre devoir.

Et par vos repentirs chasser son dsespoir.

ORAXENE.

Pour un ingrat descendre cette complaisance !

CLAIRANCE.

Que tu mrites bien le soupon qui l'offense.

875   Il faut plaindre Arsacide, et son aveuglement

Est digne de piti, non pas de chtiment ;

Et quand bien ses soupons mriteraient sa peine ;

Que t'a fait Perdiccas insensible, Oraxne ;

Et pourquoi l'exposer aux redoutables coups ;

880   D'un amant furieux, dsespr, jaloux.

ORAXENE.

Ah ! Ma soeur je vois bien, la piti qui te touche.

CLAIRANCE.

Toute celle que j'ai s'explique par ma bouche.

Et je ne parle ici que pour votre intrt.

ORAXENE.

H bien je ne veux pas entrer dans tes secrets.

885   Suis-le.

CLAIRANCE.

Est-ce ainsi ma soeur.

ORAXENE.

  C'est perdre temps Clairance.

Va tche dtourner sa mort, ou sa vengeance

Mais.

CLAIRANCE.

Quoi.

ORAXENE.

Ne lui dis rien qui me fasse rougir.

CLAIRANCE.

J'apprends de ton orgueil comme je dois agir.

ACTE IV

SCNE I.
Perdiccas, Oraxne.

PERDICCAS.

Encor pour quelque temps vous serez prisonnires ;

890   Ce n'est pas que le Ciel n'ait reu vos prires ;

Mais au point qu'Alexandre allait tour accorder,

Les vtres ont cess de lui plus demander.

Rompant tous les traits d'assez mauvaise grce,

Ils ont d'abord pass de l'offre la menace ;

895   Mais par un changement si superbe et si prompt,

Qu' peine le vainqueur s'est sauv de l'affront.

Par son Ambassadeur Porus a fait entendre

Que son bras peut forcer les prisons d'Alexandre ;

Que c'est par ce moyen qu'il vous veut secourir,

900   Et qu'il prtend par l vous ravoir ou prir.

ORAXENE.

Il vaut mieux en effet que son coeur en ordonne,

Il sied mal de prier portant une couronne :

Et le Roi possd de ce beau sentiment

Croit nos fers moins honteux, que cet abaissement.

905   Argire est en vos mains il hasarde sa gloire

S'il prtend la ravoir , que par une victoire ;

Et nous nous trouverions dans un pire malheur,

Si votre libert nuisait sa valeur,

Ne plaigniez point, Seigneur, cette heureuse disgrce.

PERDICCAS.

910   Je donne ces soupirs au mal qui me menace,

Quand je vois que le Ciel de mon bonheur jaloux

Me force encor un coup m'armer contre vous.

ORAXENE.

Vos gnrosits.

SCNE II.
Clairance, Arsacide, Oraxne, Perdiccas.

CLAIRANCE, retenant Arsacide.

Quoi Prince ?

ARSACIDE.

Non Clairance ;

Il lui chappe et met l'pe la main.

Je ne puis perdre un temps si cher ma vengeance.

CLAIRANCE.

915   Au secours.

ORAXENE.

Justes Dieux !

PERDICCAS, va contre lui.

Ah barbare !

ORAXENE, l'arrte.

  Seigneur.

PERDICCAS.

Ah ! Ne m'empchez pas de venger votre soeur.

ARSACIDE.

C'est toi que j'en veux garde-toi d'Arsacide.

PERDICCAS.

Ah rival ! Penses-tu que ton nom m'intimide ?

J'accepte le combat et malgr moi je perds

920   Le respect que tu dois celle que tu sers.

ARSACIDE.

Ils se battent.

Contre mon dsespoir songe te mieux dfendre.

ORAXENE.

Ah Clairance !

CLAIRANCE.

Ah ma soeur ! J'aperois Alexandre.

SCNE III.
Alexandre, Perdiccas, Arsacide, Oraxne, Clairance.

ALEXANDRE.

Partout des assassins ma table mon lit.

Viens-tu pour m'achever ? Il chancelle ; il plit ;

925   Qu'on voit bien dans ses yeux les horreurs de son crime,

Plus il veut le cacher plus sa fureur s'exprime,

Amener son complice Oronte. Fiers destins

Livrez-vous Alexandre ces noirs assassins ?

Mais o m'emporte ici cette fureur extrme ?

930   Pardonnez-moi, grands Dieux, cet imprudent blasphme ;

Si formant contre vous des soupons mal fonds

J'ose vous attaquer quand vous me dfendez.

Je vous dois mille autels et mille sacrifices.

Vous m'avez dcouvert le tratre et ses complices ;

935   Vous avez empch leurs efforts inhumains ;

Et vos rares bonts m'arrachent de leurs mains.

Tratre tu venais donc.

PERDICCAS.

Son nom a trop de gloire

Pour le dshonorer d'une tache si noire ;

J'ai si bien reconnu sa gnrosit

940   Que si on a sur vous lchement attent

Il n'est point de complot, non Seigneur ; et je jure

Que pour un tel forfait il a l'me trop pure ?

Un bien plus gnreux et plus noble dessein

Lui mettait en ces lieux les armes la main ;

945   Laisse-le sur sa foi ; que tien ne le retienne ;

Et ma tte partout rpondra de la sienne.

ARSACIDE.

Ma fureur qui n'a pu jusqu'ici s'exhaler ;

Enfin se relchant me permet de parler.

On te trompe Alexandre et Perdiccas lui-mme

950   Se trompe en m'arrachant ce pril extrme ;

Et ne me connaissant seulement qu' demi

Sauve ton assassin sauvant son ennemi.

Mais en vain ignorant ou cachant mon envie

Il aspire l'honneur de me sauver la vie :

955   J'aime bien mieux prir, que s'il s'osait vanter

Qu'il m'et donn le bien que je lui veux ter :

Mes malheurs ont laiss mon me toute entire :

Mon coeur n'a rien perdu de sa grandeur premire ;

Et toute sa faveur l'aidant plus puissamment

960   Prte un nouveau secours son ressentiment.

Non, non ; ne dfends plus un mortel adversaire.

Puisque pour ton repos sa mort est ncessaire ;

En le tirant des fers dont tu veux l'arracher

Ta gnrosit te coterait trop cher.

ALEXANDRE.

965   Quand ce tratre t'attaque, et qu'il ose entreprendre

Sue un destin plus cher que celui d'Alexandre ;

Faut-il que ses remords assurant ton destin

Malgr lui malgr toi livrent cet assassin.

Qu'on le charge de fers.

PERDICCAS.

Seigneur.

ALEXANDRE.

Point de Clmence.

PERDICCAS.

970   Voulez-vous m'exposer souffrir cette offense,

Qu'il me soit dsormais justement imput,

D'avoir dans son malheur cherch ma sret.

Connaissant son dessein, son coeur et sa franchise

Je ne crains de sa part trahison ni surprise ;

975   Et de l'air dont ce Prince attente sur mes jours

Ce fer sans ta faveur m'offre assez de secours.

ALEXANDRE.

Ce Prince !

PERDICCAS.

Qu'ai-je dit ?

ARSACIDE.

Ce repentir m'offense ;

Arsacide est mon nom ; apprte ta vengeance :

Oui, oui, si quelque orage a menac ta tte,

980   Sache que j'ai moi seul mu cette tempte.

J'en voulais par ta mort dlivrer l'Univers

Qui soupire et gmit sous le poids de tes fers ;

Que si le Ciel ailleurs n'et dtourn mes armes

Dj dedans ton sang j'aurais noy ses larmes ;

985   Puisque pour achever un si noble dessein,

Je crois l'assassinat digne de cette main.

ALEXANDRE.

Prince indigne du rang o les Dieux t'ont fait natre,

Mais voici l'assassin. Connais-tu bien ce tratre ?

SCNE IV.
Porus, Alexandre, Perdiccas, Arsacide, Oraxne, Clairance.

PORUS.

Ah ! Reproche sanglant qui dchires mon coeur,

990   O m'avez-vous conduit, amour, haine, fureur ?

Arsacide.

ORAXENE.

Ah ma soeur, avertissons la Reine ?

Elles s'en vont.

SCNE V.
Alexandre, Arsacide, Porus, Perdiccas.

ALEXANDRE, Arsacide.

Le connais-tu ? Son nom.

ARSACIDE.

Il n'en vaut pas la peine :

Tu le peux renvoyer.

ALEXANDRE.

Qu'on le fasse mourir.

ARSACIDE.

Arrte.

PORUS.

Ah ! Tu me perds, loin de me secourir ?

995   Abandonne mes jours et prends soin de ma gloire.

ALEXANDRE.

Qu'on dpche.

ARSACIDE.

Sa mort fltrira ta mmoire,

Et c'est pour ton malheur que le Ciel a permis

Qu'on compte un vil esclave entre tes ennemis.  [ 2 Vers 998, on lit conte dans l'dition originale. Littr signale que : Proven. contar, comtar ; catal. espagn. et portug. contar ; ital. contare ; du latin computare (voy. COMPTER) ; compter ayant pris, par une drivation facile saisir, le sens de conter. On trouve souvent dans des textes anciens conter et compter confondus.]

Donne d'autres objets ta noble colre ;

1000   Tu vois en moi l'auteur du coup qu'il n'a su faire

Et ce lche n'a rien digne de ton courroux.

ALEXANDRE.

Qu'on l'te de mes yeux.

PORUS.

Soldats que tardez-vous ?

SCNE VI.
Argire, Alexandre, Porus, Perdiccas, Arsacide, Oraxne, Clairance.

ARGIRE, Alexandre.

Prends plus de soin, Seigneur, d'une si belle vie.

PORUS.

Viendrait-elle mes maux ajouter l'infamie ?

ARGIRE, continue.

1005   Porus est en tes mains, et le sort a voulu

Que d'Argire et de lui tu sois matre absolu :

Mais lorsque sa rigueur insolemment nous brave ;

Souviens-toi qu'il est Roi plutt que ton esclave ;

Et ne prtendant pas de lui donner la loi,

1010   Songe le moins traiter en esclave qu'en Roi.

ALEXANDRE.

Quoi ? Porus en infme attente sur ma vie ?

Porus a pu former une si lche envie ?

Et dressant sa gloire un monument d'horreur,

En tratre, en assassin exercer sa fureur !

PORUS.

1015   Ah de mon mauvais sort, rigueur insupportable,

Qu'ai-je fait ! Ou plutt suis-je coupable !

Dans le noble dessein qui m'a conduit ici,

Mon crime est seulement d'avoir mal russi.

Venge-toi, sauve-toi des efforts de ma haine,

1020   Si je suis dans tes fers je puis rompre ma chane ;

Crois-moi, n'pargne point un puissant ennemi,

Tu n'en a jusqu'ici triomph qu' demi,

Achve et par ma mort assure ta victoire.

ALEXANDRE.

Ah ! Que ta trahison est funeste ma gloire !

1025   Grands dieux ! Me faites-vous un si cruel destin ?

Si je dois triompher est-ce d'un assassin ?

PORUS.

Mon me de dpit et de rage enflamme

M'oblige te chercher au coeur de ton arme,

N'ayant pu jusqu'ici te rencontrer ailleurs.

ALEXANDRE.

1030   Donne ta trahison de meilleures couleurs,

De ton noir attentat tu sais mal te dfendre,

Il n'est pas malais de trouver Alexandre ;

Tu ne le peux trouver, lui, qui dans les combats

S'expose tous les jours au moindre des soldats ;

1035   Lui qui vient de si loin fondre comme un tonnerre

Au coeur de tes tats te dclarer la guerre.

PORUS.

Lui qui fait en tyran tout ce qu'il entreprend,

Lui qui n'ose attaquer et fait le conqurant,

Qui n'employant jamais de moyens lgitimes

1040   Usurpe les tats la faveur des crimes.

ALEXANDRE.

Je ne dois qu' ce coeur, je ne dois qu' ce bras,

Ma gloire, ma grandeur, ta perte et tes tats,

Qu'appelles-tu tenter des moyens lgitimes ?

Est-ce te rtablir la faveur des crimes ?

1045   Est-ce entrer dans mon camp, suivre un Ambassadeur ?

Descendre de ton trne, oublier ta grandeur ?

Te cacher dans ma tente et m'attaquer en tratre ?

Perfide, est-ce par l que tu te fais connatre ?

La poudre qui s'lve en mille tourbillons

1050   Sous les pas triomphants de mes fiers bataillons,

Tant de forts renverss et tant de murs superbes

Dont le fameux dbris est cach sous les herbes

Tes soldats par ce fer de mille coups percs,

Tes escadrons toujours pliants et renverss,

1055   Font voir pour ton malheur que du moins Alexandre

Attaque beaucoup mieux que tu ne sais dfendre.

PORUS.

Joins ces vanits celle de ton amour :

C'est par l que se perd et l'honneur et le jour ;

Tu n'eus que ce moyen pour conqurir l'Indie ;

1060   Et tu n'eus que par l du pouvoir sur ma vie.

ALEXANDRE.

Ah ! Porus, j'ai piti de ton aveuglement.

PORUS.

Et moi j'ai de l'horreur de ton drglement.

ALEXANDRE.

Ah ! C'est faire ma gloire un trop sensible outrage.

ARGIRE.

Ah ! Seigneur.

ARSACIDE.

Dans mon sang vient assouvir ta rage,

1065   Que tous ses traits mortels se dtournent sur moi :

Frappe.

ALEXANDRE.

Va, tu suivras le destin de ton Roi.

Alexandre s'en va avec Perdiccas.

SCNE VII.
Argire, Alexandre, Porus, Perdiccas, Arsacide, Oraxne, Clairance.

ARGIRE.

Quel sera ce destin, consulte avec ta gloire

Comme tu dois user des traits de ta victoire !

Ne laisse pas languir un Roi dans ses liens,

1070   Tire-le de ses fers et redouble les miens ;

Et puisque c'est pour moi qu'il s'expose l'orage,

Accable-moi des maux o son amour l'engage,

Pour rendre mes ennuis un peu moins rigoureux,

te mon mauvais sort au moins un malheureux.

ALEXANDRE.

1075   Oui Reine.

PORUS, Argire.

  Garde-toi de suivre son envie,

Lche, ma libert te coterait la vie,

Il faut finir mes jours, et non pas ma raison,

Porte jusques au bout ta noire trahison,

Tu m'as mis dans les fers, achve ton ouvrage.

ARGIRE.

1080   Moi ?

PORUS.

Toi perfide-toi ?

ARGIRE.

  Justes Dieux quelle rage !

Quoi Porus ?

PORUS.

Ne feins point de rpandre des pleurs

Ton remords les arrache, et non pas mes malheurs :

Mais chasse ces remords et cesse de te plaindre,

Alexandre est sauv ; tu n'as plus rien craindre.

1085   Mon rival est paisible et par ta lchet

Contre tous mes efforts il est en sret ;

Garde, garde ces pleurs que tu devais rpandre,

Si j'eusse triomph de ce grand Alexandre.

Argire si le sort vient le traverser

1090   Tu maudiras tes yeux, qui n'en pourront verser.

ARGIRE.

O ce coeur innocent trouvera-t-il des armes

Puisque mme tu fais un crime de mes larmes ?

Soupirs, larmes, sanglots vous tes sans effort ;

Et je n'ai du secours que celui de la mort,

1095   J'y cours. Porus au nom de ta premire flamme

Prends les derniers soupirs de ta mourante femme.

PORUS.

Laisse-moi.

ARGIRE.

Quoi cruel tu ne m'coutes pas.

Un tigre. Cependant que je cours au trpas,

Que mon sang va montrer quelle est mon innocence,

Alexandre.

1100   Daignez dire, Seigneur, un mot en ma dfense.

PORUS.

Arrte-la, Clarice.

CLARICE.

Ah Madame ! Un moment.

ALEXANDRE.

Que je me sens touch de son aveuglement !

PORUS.

Argire, arrte encor.

ARGIRE.

Que me veux-tu barbare ?

ALEXANDRE.

Commence mieux traiter une vertu si rare.

1105   tes derniers soupons mesure le premier.

Tu vois dans cet crit qui t'a fait prisonnier.

Madame esprez mieux.

PORUS.

Ciel qui vois mon martyre

Prends contre ma fureur la dfense d'Argire.

Il lit.

Alexandre prends garde toi

1110   Deux hommes par l'ordre du Roi

Sont alls dans ton camp t'immoler sa haine,

Dfais-toi de ces inhumains,

Et ds lors sans aucune peine

Si tu me donnes Oraxne

1115   Je mets l'Indie entre tes mains.

Attale, Dieux vengeurs prtez-moi votre foudre.

Ah ! Tratre, quand leurs coups te rduiront en poudre ;

Aprs ta trahison, aprs tes attentats

Leurs coups les plus cruels ne me vengeraient pas.

ARGIRE.

1120   Attale l'a trahi.

ALEXANDRE.

C'est lui-mme.

ARGIRE.

  L'infme !

PORUS.

Que de troubles nouveaux s'lvent dans mon me !

Mon esprit attentif cette trahison

Contre ma jalousie arme encor ma raison.

Tratre ne dois-je pas ta lche conduite

1125   De ma jalouse ardeur la naissance et la suite ?

N'est-ce pas ton conseil qui m'amne en ces lieux ?

M'as-tu pas inspir ce dessein furieux ?

Et cependant Attale ta trame est dcouverte !

Mais elle l'est trop tard, pour empcher ma perte.

1130   Viens lche, viens jouir du mal que tu m'as fait.

O dois-je commencer d'expier mon forfait

Partout galement envers vous envers elle,

Je vois mon coeur coupable et ma main criminelle,

Ici lche assassin, l barbare, jaloux

1135   Que n'ai-je point commis contre vous contre vous ?

Vengez-vous, vengez-vous, que rien ne vous retienne,

N'avez-vous point de main qui ressemble la mienne ?

l'exemple cruel que je vous ai donn

N'oseriez-vous prter qu'un esprit tonn ?

1140   Ce fut en moi fureur ; mais en vous c'est justice.

Par piti tirez-moi de ce noir prcipice ;

Plus j'en veux fuir l'abme et plus avec terreur

D'un timide regard j'en mesure l'horreur.

Plus ma raison m'arrache cet tat coupable,

1145   Plus l'objet mon coeur en parat effroyable.

Argire, de quel oeil vous dois-je regarder ?

ARGIRE.

Ah ! C'est moi Seigneur vous le demander.

De quelque trahison dont on accuse Attale,

Puisque c'est votre amour qui vous la rend fatale.

1150   J'ai caus vos malheurs, et loin de les gurir,

Peut-tre ai-je vcu d'un air les aigrir ?

De tous les deux, Seigneur, je vous demande grce,

Souffrez qu'avec mes pleurs mon amour les efface.

PORUS.

Ah ! Reine Ce n'est pas comme il me faut punir :

1155   Mais tu laisses le soin mon ressouvenir.

Il te servira bien, et vous Roi magnanime

Perdez un criminel.

ALEXANDRE.

Ne parlons plus de crime.

Vous n'avez rien commis qui mrite ce nom

Si l'amour n'en est un, indigne de pardon.

PORUS.

1160   Mon coeur en juge mieux que ne fait ta clmence.

Et je n'ai pas dessein de frustrer ta vengeance,

La mienne te regarde, et je laisse ton choix

De venger hautement la Majest des Rois.

Tu sais les trahisons et les crimes d'Attale,

1165   J'en laisse la vengeance ton me Royale ;

Quelque indigne qu'il soit de mon ressentiment,

Mon coeur avec plaisir attend son chtiment.

ALEXANDRE.

H bien va dans ton camp chtier ce rebelle ;

C'est toi de punir un sujet infidle ;

1170   Puisque tu n'as des fers que par sa trahison.

Il est de mon devoir de rompre ta prison.

Permets qu' ce devoir j'ajoute quelque chose,

Puisqu'il plat au hasard que d'elle je dispose,

Avecque tous les tiens, Prince je te la rends.

1175   Souffre pour la ranon celle de tes enfants.

Que j'ajoute aux tats qui sont sous ta couronne

Ceux que sur tes voisins ma conqute me donne.

J'aurai beaucoup gagn, si je puis ce prix

Compter le grand Porus au rang de mes amis.

ARGIRE.

1180   gnrosit qui tout se doit rendre !

coeur vraiment Royal !

PORUS.

Tu sais vaincre Alexandre.

Et le Ciel assemblant tant de vertu en toi.

Sans doute l'Univers ne veut donner qu'un Roi.

cet auguste loi j'obis sans contrainte ;

1185   Rgne ; porte partout ou l'amour ou la crainte :

Rien ne puisse arrter ton destin glorieux ;

Toutefois sans choquer l'ordonnance des Cieux

Trouve bon que ce coeur plein de reconnaissance

Ose se prvaloir de ta magnificence ;

1190   Il choisit ; et des biens que m'offre ta bont,

Je te veux seulement devoir ma libert,

Je la reois de toi, mais si pleine et si belle

Que mon premier orgueil me revient avec elle ;

Et n'ayant jusqu'ici combattu qu' demi,

1195   Je brle de t'avoir encor pour ennemi.

Aprs ce que pour moi ta bont vient de faire ;

Ce dsir est ingrat, injuste, tmraire,

Dont tout autre que toi se pourrait outrager.

Mais le grand Alexandre en saura mieux juger.

1200   Par ta rare faveur mon me dlivre

Des soupons qui l'avaient si fort dfigure,

Reprend ses sentiments et la noble chaleur

De vouloir d'Alexandre prouver la valeur.

Souffre donc qu'un combat achve notre guerre ;

1205   Non pour te disputer l'Empire de la terre.

Tu peux seul y porter tes dsirs justement ;

Les Dieux te l'ont promis, et je veux seulement

Que quelque grand exploit heureux ou magnanime

Avant ton amiti m'acquitte ton estime.

1210   Ainsi charm d'un bien que je n'ose accepter

Je ne te combattrai que pour le mriter.

ALEXANDRE.

Ton dessein me ravit, adieu. Quoi qu'il arrive

Suivez ou demeurez, soyez libre, ou captive.

SCNE VIII.
Porus, Argire.

PORUS.

Demeurez.

ARGIRE.

Ah ! Souffrez.

PORUS.

Ah ! Laissez-moi l'honneur

1215   De vous tirer des mains d'un illustre vainqueur.

Aprs tant de bienfaits je fais tort ma gloire.

Si je ne vous obtiens des mains de la victoire ;

Puis je dois d'autant plus recevoir de l'clat

Du succs, que j'attends de ce dernier combat,

1220   Que j'y dois signaler mon devoir et ma flamme,

Relever mon Empire et racheter ma femme.

ARGIRE.

Quoi ? Faudra-t-il, Seigneur, aprs tant de hasards

Tenter encore un coup la fortune de Mars ?

Cet honneur dlicat dont votre me s'abuse

1225   mon timide amour est une forte excuse.

PORUS.

Argire mon devoir ne s'en peut dgager ;

Mais n'en redoutez rien qui vous puisse affliger,

Adieu. Toi cependant viens voir notre vengeance,

Et dans le sang d'Attale amoindrir mon offense.

ACTE V

SCNE I.
Argire, Clarice, Oraxne, Clairance.

ARGIRE.

1230   H bien Attale est mort.

CLARICE.

  Phradate m'a tout dit.

Et m'a fait de sa mort un fidle rcit.

ARGIRE.

Parle.

CLARICE.

Sa trahison tait si bien tissue,

Que les Dieux seuls pouvaient en dtourner l'issue.

Je ne vous dirai pas par quelle trange erreur

1235   Il fit natre du Roi la jalouse fureur ;

Mais enfin ce fut lui qui sema dans sa tente

Des billets troubler l'me la plus constante ;

Et st avec tant d'art ses soupons mnager

Que le Roi n'a depuis song qu' se venger.

1240   Dans la mme entreprise il engage Arsacide ;

Ils viennent dans ces lieux. Cependant le perfide

Avertit Alexandre et couvrant ses desseins

Sous des noms inconnus cache les assassins,

Afin que dans l'erreur de leur basse naissance

1245   Alexandre en tirt une prompte vengeance.

Et que lui par leur mort seul matre des soldats

Il peut sans nul obstacle usurper vos tats.

ARGIRE.

Quelle suite grands Dieux d'attentats et de crimes ?

CLARICE.

Il croyait que l'amour les rendrait lgitimes.

1250   Ne pouvant l'obtenir ni du Roi ni de vous.

Il voulait l'acqurir par la perte de tous.

Dj depuis longtemps il formait cette trame ;

Et le peu de combat que rendit cet infme

Quand il dut vous sauver des mains de Perdiccas,

1255   Fut le commencement de ces noirs attentats.

CLAIRANCE, Oraxne.

Ainsi de ma prison je vous suis oblige.

ORAXENE.

Mais vous n'en n'tes pas ma soeur trop afflige.

ARGIRE.

Achve.

CLARICE.

Cependant par l'absence du Roi

Tout le camp se remplit de tristesse et d'effroi.

1260   Jusques aux plus zls tout le monde en murmure,

Quelques sditieux passent jusqu' l'injure :

Et gagns par Attale ils portent les soldats

demander au Roi qui ne les quitte pas.

Faisons, dit-il, un Roi qui nous puisse dfendre,

1265   Et qui sachant flchir ou combattre Alexandre,

Aprs tant de prils et des travaux soufferts

Nous rende nos enfants, et nous sauve des fers.

Ces mots volants partout excitent leur furie ;

Araspe s'opposant la mutinerie

1270   Perc de mille coups tombe ; et par son malheur

De vos meilleurs sujets ralentit la chaleur.

Voyant que rsister c'est crotre le tumulte :

Ils cdent, et d'abord on s'assemble, on consulte :

Attale est lu Roi, ses voeux sont satisfaits.

1275   Pour gagner les soldats il leur promet la paix.

ARGIRE.

Est-ce l le succs que tu m'as fait attendre ?

CLARICE.

coutez tout. Croyant l'obtenir d'Alexandre

Lui-mme il vient l'offrir ; mais il est arrt

Par Porus et par ceux qui l'avaient escort.

1280   Reconnaissant le Roi ; d'abord il perd courage ;

Mais aussitt tournant son dsespoir en rage

Il crie avec fureur, Aux armes mes amis

Voici le plus cruel de tous vos ennemis ;

Il vient de vendre aux Grecs vos femmes et vos vies,

1285   Mais le Ciel pour punir ces noires perfidies

Sans dfense en vos mains le livre cette fois

Frappez, et par sa mort confirmez votre choix.

Il est hors de saison de s'en pouvoir ddire :

Et votre sret dpend de mon Empire.

1290   Eux cependant presss de leur noir attentat

Par des regards affreux s'animent au combat ;

D'autre ct les Grecs voyant leur contenance

Pour secourir leur Roi se mettent en dfense ;

L Porus l'objet de cette trahison

1295   Sent frmir tout son corps et troubler sa raison.

Tout son sang vers le coeur se ramasse et se presse ;

Il plit ; mais ce sang d'une mme vitesse

Se rpand au dehors avec tant de chaleur

Qu'on ne peut de son front soutenir la lueur,

1300   Ses yeux tincelants de colre et de flamme

Vont porter la terreur jusques au fond de l'me.

Amis, (dit-il) parlant aux Macdoniens,

Ce n'est pas me servir que d'attaquer les miens.

De leur perfide chef laissez-moi la vengeance.

1305   Avec tant de fureur ces mots il s'avance,

Qu'Attale et tous les siens frapps d'tonnement,

Confus, pouvants restent sans mouvement :

Mais voyant le Roi seul ils reprennent courage,

Soudain pour profiter d'un si grand avantage

1310   Font mine d'attaquer. Loin de parer leurs coups

Le Roi jette son casque, et se fait voir tous.

Amis (leur crie-t-il) qu'on enchane ce tratre :

Lors Attale tremblant la voix de son matre

Comme un cerf fugitif, qui se sent approcher,  [ 3 Vers 1315, L'original porte serf, on remplaons par cerf pensant tre plus proche du sens.]

1315   Dans la foule des siens tche de se cacher.

Mais en vain ; le Roi suit ; et les siens sans dfense

Livrent ce criminel sa juste vengeance.

Seul parmi tous les Chefs d'un parti rvolt

Le Roi pour les dompter n'a que sa Majest.

1320   Mais admirez l'effet de sa force Royale ;

Ses plus chers confidents se tournent vers Attale.

Et portent contre lui tant de coups inhumains

Qu' grand peine le roi l'arrache de leurs mains.

Lors ce tratre ses pieds au point de rendre l'me

1325   Dcouvre aux yeux de tous son infidle trame.

Tout le monde en frmit, quand d'un ton lev

Grces (dit-il) destins tout n'est pas achev.

Mon rival Arsacide cumant de furie

Il perd avec ces mots et la voix et la vie.

ORAXENE.

1330   Ah ! Mot plein pour mon coeur de menace et d'effroi.

Clarice que faisait Arsacide ?

ARGIRE.

Et le Roi.

CLARICE.

Porus voyant enfin les deux camps en prsence

Dpche aux ennemis avecque diligence ;

Et sans perdre un moment leur offre le combat.

1335   L soudain chaque chef anime le soldat.

ORAXENE.

Mais dis-moi promptement que faisait Arsacide ?

CLARICE.

On l'ignore.

CLAIRANCE.

Ma soeur vous tes trop timide.

CLARICE.

Il est vrai que l'on croit qu'avec Perdiccas.

CLAIRANCE.

Ah ! Je t'entends.

ORAXENE.

Ma soeur ne vous alarmez pas.

ARGIRE.

1340   Porus est donc aux mains ; quel destin est le ntre ?

Sans sortir d'un malheur nous tombons dans un autre.

Nous abandonnez-vous et pouvez-vous grands Dieux

Veillant pour tout le monde tre pour nous sans yeux ?

ORAXENE.

Dieux vous qui contemplez du haut de votre gloire

1345   Qui de nous ou du sort emporte la victoire ;

Jusqu' quand voulez-vous crotre nos dplaisirs ?

Et d'un pre ddain rejeter nos soupirs ?

SCNE II.
Argire, Phradate, Oraxne, Clairance, Clarice.

ARGIRE.

Mais Phradate revient ; je vois sur son visage

D'un malheureux succs le sinistre prsage :

1350   H ! bien le Roi Phradate, ah ! Tu ne rponds pas :

Ce silence cruel m'annonce son trpas.

PHRADATE.

Rien ne peut rsister au destin d'Alexandre.

Tout est perdu, Madame, il est temps de se rendre.

ARGIRE.

Quoi ? Porus est donc mort ; ne me dguise rien.

PHRADATE.

1355   Le Dmon de la Grce est plus fort que le sien.

Il vit. Mais las.

ARGIRE.

Phradate apprends-moi sa disgrce.

PHRADATE.

Madame ; puisqu'il faut que je vous satisfasse.

Aussitt que le Roi parut aux yeux de tous,

On voit tous ses soldats tomber ses genoux.

1360   Renouveler le voeu de leur obissance,

Et d'un cri pitoyable implorer sa clmence.

Selon qu'ils avaient pris son parti dans leur coeur.

On voit leur front serein, et couvert de frayeur.

Et lui par les effets d'une clmence rare

1365   Confondre tous les siens, que le crime spare.

Amis (leur a-t-il dit) vous tes innocents ;

Attale a seul failli. Ces mots doux et pressants

Les font lever de terre ; et leur cachant leur honte

Raniment tous leurs fronts d'une ardeur vive et prompte,

1370   Porus en peu de mots les anime au combat ;

Leur parle de vos fers, de l'honneur, de l'tat,

Et sans leur amoindrir le pril, ni crotre,

Leur disant seulement ce qu'il en faut connatre.

Suivez-moi, reprend-il, je vais vous exhorter

1375   Par les coups glorieux que mon bras va porter :

Il dit. Et cependant Alexandre s'avance ;

On voit mme temps ces deux Rois en prsence ;

Qui sans perdre un moment se considrer

D'une gale valeur se viennent mesurer.

1380   L d'un commun accord une louable rage

Dessus ce sang Royal exerce leur courage.

L'espoir de la victoire excitant leur ardeur

Relve le vaincu, renverse le vainqueur.

Tantt Porus triomphe, et tantt Alexandre.

1385   Mais press de tous deux ne sait qui se rendre,

N'ose se dclarer, et laisse en cet instant

Le succs du combat incertain et flottant.

De ce choc furieux et l'une et l'autre arme

Chacune pour son Chef puissamment alarme,

1390   Opposant sa valeur leurs sanglants efforts

Prsente leur courroux tout un monde de morts.

Lui fait voir que Hydaspe en ravageant la plaine,

Enfl de tant de sang qu'a rpandu leur haine,

Dans son dbordement entrane flots presss

1395   Des montagnes de morts l'un sur l'autre entasss.

Mais rien ne pt calmer cette funeste envie ;

Et leur fureur lasse et non pas assouvie

Pour donner leurs coups plus d'espace et de temps

Drobe l'un et l'autre aux yeux des combattants,

1400   L par l'ardeur de vaincre encore rallume

La valeur de leur sang devient plus affame.

Ils reviennent aux mains avec plus de fureur ;

Par des coups redoubls signalent leur valeur ;

Et la chute du Roi seulement les spare.

1405   Pour Alexandre enfin le destin se dclare ;

Ce Roi tombe ses pieds ; il veut le relever ;

Et descend de cheval afin de le sauver.

ARGIRE.

! Gnrosit favorable et funeste,

Que je bnis cent fois, que cent fois je dteste.

PHRADATE.

1410   Mais le roi ddaignant un secours ennemi,

Ne se croit malheureux ni vaincu qu' demi ;

Et son coeur ramassant le reste de ses forces

De ses soins obligeants repousse les amorces.

Il fait tout ce qu'il peut, mais son corps abattu

1415   Par des coups languissants trahissant sa vertu

Et sa faible vigueur semant mal son courage

Fait de l'autre ct voler tout l'avantage.

ARGIRE.

Hlas ! Mais pour le moins puis-je bien esprer

De le revoir encor.

PHRADATE.

J'ose vous l'assurer,

1420   Les Dieux ont trop de soin de cette illustre vie,

Qu'un sort capricieux a longtemps poursuivie.

ARGIRE.

Quoi ? Tu crois que les Dieux qui l'ont perscut

Esclaves d'Alexandre et de leur cruaut

Dont l'aveugle fureur ne peut tre assouvie

1425   Abandonnant sa gloire ayant pris soin de sa vie ?

SCNE III.
Argire, Phradate, Alexandre, Oraxne, Clairance, Clarice.

ARGIRE, continue.

Non, non, pour m'achever ils offraient mes yeux

Son vainqueur teint d'un sang qui m'est si prcieux.

Le vois-tu pas enfl de l'orgueil de sa gloire,

Qui vient mon malheur taler sa victoire ?

1430   Mais quelle tyrannie, et quelle cruaut.

Viens-tu vanter ce coup que ton bras a port ?

ALEXANDRE.

Madame.

ARGIRE.

Achve enfin ; signale ton courage

Par les plus noirs degrs o peut monter ta rage ;

Et si tu n'as assez de ce malheureux flanc,

1435   J'offre ta cruaut le reste de son sang.

Oui, s'il te faut encore Oraxne et Clairance ;

Je ne drobe rien au cours de ta vengeance ;

Elle a ravi le pre, et doit en ce moment

Entraner les enfants dans son dbordement.

SCNE IV.
Porus, Argire, Phradate, Alexandre, Oraxne, Clairance, Clarice.

PORUS.

1440   Reine que faites-vous.

ARGIRE.

  Ah ! Moment plein de joie

Ah ! Seigneur se peut-il qu'encore je vous revoie ?

Pardonnez, grand Monarque, l'injuste courroux

Que ma douleur sduite a press contre vous.

C'est elle malgr moi qui m'inspirait ce crime.

ALEXANDRE.

1445   Votre ressentiment tait trop lgitime.

CLAIRANCE.

Ah : Seigneur ! Que de pleurs vous nous avez cot.

PORUS.

Princesses ce vainqueur vous rend la libert,

Il fait plus, il me rend la puissance Royale,

Mais avec tant d'excs, que sa main librale

1450   Joint ce que l'Inde enferme mes anciens tats.

ARGIRE.

Il a trop fait pour nous il a fait des ingrats.

ORAXENE.

Nous ne pouvons, Seigneur, tant dans l'impuissance

Montrer que par des voeux notre reconnaissance.

PORUS.

Je harais le sceptre, et le titre de Roi

1455   S'il fallait les tenir d'un autre que de toi.

Mais pour me consoler du sort de cette guerre,

Je n'ai qu' regarder tous les Rois de la terre.

Ils ont tous mrit ta haine ou ta piti ;

Et j'ose me vanter d'avoir ton amiti.

1460   Ma perte en cet tat vaut mieux qu'une victoire,

De ce dernier combat natra toute ma gloire,

Et bien que je me voie tes pieds abattu

Je suis trop glorieux de t'avoir combattu.

Alexandre dont l'me est toute gnreuse,

1465   A rendu par son bras ma dfaite orgueilleuse.

Enfin cet invincible et qui dans les hasards

N'oppose que son bras la fureur de Mars.

ALEXANDRE.

Ces loges grand Roi surprendraient Alexandre

S'il ne savait la source o vous les allez prendre.

1470   C'est de votre vertu, qui fait mille jaloux

D'o naissent ces ruisseaux qui retournent chez vous.

C'est elle qui fait voir aux plus puissants Monarques

De son clat fameux les plus brillantes marques.

Elle vous les inspire, et ne vous en instruit

1475   Que par le grand amas qu'elle a dj produit.

SCNE V.
Oronte, Clairance, Oraxne, Argire, Alexandre, Porus, Arsacide, Perdiccas.

ORONTE.

Ah ! Seigneurs rsistez leur sanglante envie.

CLAIRANCE.

Perdiccas.

ORAXENE.

Arsacide.

ARGIRE.

Dieux quelle furie !

ALEXANDRE.

Qu'est-ce ci Perdiccas.

PORUS.

Arsacide arrtez.

ALEXANDRE.

D'o nat ce diffrend ?

PORUS.

Quoi vous vous emportez ?

ARSACIDE, Alexandre.

1480   Qu'il ne prtende pas, vainqueur magnanime,

De prendre quelque part cet honneur sublime ;

Dont un si grand succs vous couronne aujourd'hui.

Il n'a rien fait ni pour vous ni pour lui,

Si vous ne permettez que ma propre dfaite

1485   Rende avec vos exploits sa victoire parfaite ;

Mais vous le souffrirez, son honneur vous est cher

Et vous ne voudriez pas qu'on peut vous reprocher,  [ 4 Vers 1488, l'emploi de l'indicatif pour pouvoir serait actuellement fautif.]

Que priv de l'honneur qu'attend votre victoire,

Il eut suivi de loin le char de votre gloire,

1490   Et que l'on prit enfin ce Prince gnreux

Pour un tmoin oisif d'un combat si fameux.

PERDICCAS.

Si votre Majest pour conserver ma vie

Lui dfend d'achever sa gnreuse envie,

Et si votre pouvoir agissant pleinement

1495   Songe me drober son ressentiment.

Ces soupons dlicats, et mortels ma gloire

D'un reproche ternel souilleraient ma mmoire,

Et fltrissant mon nom me feraient voir tous

Indigne des honneurs que j'ai reus de vous.

1500   Quoi ? L'on aurait pour moi des sentiments si lches ?

Et je serais noirci de ces honteuses taches !

Il ne sera pas dit : non il ne dira pas,

Que jusqu' votre tente il poussa Perdiccas,

Et que l ne pouvant assouvir sa colre

1505   Lass de tant poursuivre un si faible adversaire

Son coeur avec ddain reprochait ses yeux

Une lche dfaite, un triomphe odieux.

ALEXANDRE.

Quelle aveugle fureur vous pousse l'un et l'autre ?

Quel est ce diffrend qui dure aprs le ntre ?

1510   Nos discords sont finis vous combattiez pour nous.

ARSACIDE.

Mais dans notre combat l'un de l'autre jaloux

N'tant pas bien d'accord de tout ce qui s'y passe,

votre Majest demeure cette grce,

Que ce dernier effort lui soit encor permis.

ALEXANDRE.

1515   Je veux vous accorder gnreux ennemis.

PERDICCAS.

Souffrez, souffrez grand Roi que je le satisfasse.

Puisqu'il se plaint de moi faites-moi cette grce.

ALEXANDRE.

Perdiccas c'est assez me faire demander,

Quel est ce diffrend que je veux accorder ?

PERDICCAS, Clairance.

1520   C'est.... Madame.

CLAIRANCE.

Parlez.

PERDICCAS.

  C'est que la mme flamme

Dont son coeur est pris rgne dedans mon me.

Alexandre.

Il est autant aim que je puis tre amant ;

Seigneur, et son bonheur fait mon ressentiment,

Clairance me surprit l'clat de ses charmes.

ARSACIDE.

1525   Quoi Clairance ! ce mot Prince je rends les armes.

Oraxne.

Madame, mon esprit justement interdit

Cherche encor incertain ce que le Prince a dit.

ARGIRE.

Il est temps de finir votre injuste querelle.

Porus.

Permettez qu'il espre en soupirant pour elle.

1530   Un noeud si glorieux et si bien assorti

Vous dfend d'incliner tout autre parti.

ALEXANDRE, Porus.

Grand Roi si ma prire a chez vous quelque place.

Et si j'ose pour lui demander cette grce.

PORUS.

Puisque vous le voulez en l'tat o je suis

1535   Vous pouvez disposer de tout ce que je puis.

J'accepte avec plaisir cet heureux hymne.

Alexandre et les Dieux vous l'avaient destine.

Prince je vous l'accorde.

PERDICCAS.

! Justes immortels

Que je vous dois de voeux, et d'encens et d'autels.

1540   Ah ! Divine Clairance, adorable Princesse.

ARSACIDE, Oraxne.

Madame de quel oeil verrez-vous ma faiblesse ?

Que dois-je devenir ? Et n'est-ce pas assez

Maltraiter un amant pour des soupons passs.

ORAXENE.

Oui, puisque Perdiccas les rendait lgitimes,

1545   Et que l'infme Attale ajoutait ses crimes

Cette fatale erreur qui vous rompait tous deux.

PORUS.

Rendons grce aux bonts d'un vainqueur gnreux,

Puisse-t-il jamais plus craint que le tonnerre

Faire tout l'Univers une aussi douce guerre ;

1550   Et puissent par son bras cent Princes tonns

Se voir mme temps captifs et couronns

ALEXANDRE.

Puisse-t-il en tous lieux et dans chaque victoire

Combattre et triompher avec tant de gloire.

Aimer si justement ceux qu'il aura soumis,

1555   Et rencontrer partout de pareils ennemis.

 


Acheve d'imprimer pour la premire fois le vingt-huitime Fvrier 1648. Les Exemplaires ont t fournis.

Notes

[1] On lit et au lieu de cette erreur. Remarque : " Erreur est du masculin, " dit Marg. Buffet, Observ. p. 191, en 1668. Erreur, en effet, a t masculin au XVIe sicle, alors qu'on refit du masculin, d'aprs le latin, les substantifs en eur qui venaient de noms latins en or, qui taient tous fminins dans l'ancienne langue et qui ont presque tous repris leur genre ancien, except quelques-uns, par exemple, amour, honneur, labeur, etc. [L]

[2] Vers 998, on lit conte dans l'dition originale. Littr signale que : Proven. contar, comtar ; catal. espagn. et portug. contar ; ital. contare ; du latin computare (voy. COMPTER) ; compter ayant pris, par une drivation facile saisir, le sens de conter. On trouve souvent dans des textes anciens conter et compter confondus.

[3] Vers 1315, L'original porte serf, on remplaons par cerf pensant tre plus proche du sens.

[4] Vers 1488, l'emploi de l'indicatif pour pouvoir serait actuellement fautif.

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