LA MORT DES ENFANTS DE BRUTE

TRAGÉDIE

M. DC. XLVIII. AVEC PRIVILÈGE DU ROI.


Texte établi par Amandine Chevreau-Martin, dans le cadre d'un travail d'édition critique sous la direction de Georges Forestier. (Université Paris-Sorbonne)

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 29/12/2016 à 19:49:42.


Personnages

BRUTE, Père de Tite et de Tibère.

TITE, fils de Brute et de Junie.

TIBÈRE, fils de Brute et de Junie.

VITELLE, gendre de Tarquin.

JUNIE, femme de Brute et soeur de Vitelle.

TULLIE, Fille de Tarquin.

MARCELLE, Confidente de Junie.

LIVIE, Confidente de Tullie.

MARCELLIN, Suivant de Brute.

JULIE, Suivante.

Troupe de gardes..

La scène est dans une des Salles de la maison de Vitelle.

Julie est un personnage ne figurant pas sur cette liste dans l'édition originale.


ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.
Tite, Vitelle, Tibère.

TITE.

Oui Rome est inflexible et cette criminelle

Joint le titre d'injuste à celui de rebelle,

Elle ne rend jamais ce qu'elle a dévoré,

Ce Monstre infatigable est toujours altéré  :

5   Enfin son intéressé la rend inexorable.

VITELLE.

Ah ! Malheureux Tarquin, ah ! Prince déplorable !

Où rencontreras-tu quelque fidèle appui,

Si tes meilleurs amis te quittent aujourd'hui ?

Rome monstre formé de rang d'âmes changeantes,

10   Qui fais à notre État cent faces différentes,

Et t'osant dispenser de nos premières lois  :

Élève l'insolence et détrône les Rois.

Si le dessein d'agir contre la tyrannie,

Nous fait voir maintenant la Royauté bannie,

15   Rend au moins, rend les biens aux Rois que tu bannis.

Et ne fais pas contre eux le mal que tu punis.

Pinces, souffrirons nous que l'audace Romaine,

Contre nos Souverains fasse éclater sa haine ?

Par des crimes plus grands et plus noirs mille fois,

20   Que ceux dont sa malice ose charger les Rois.

Quel prétexte, quel droit peut avoir sa manie,

D'étendre sur leurs biens sa lâche tyrannie ?

Ce n'est plus l'intérêt de notre liberté,

Qui doit servir d'excuse à cette cruauté.

25   Romains, Tarquin n'est plus sur ce trône adorable,

Que tes impiétés ont rendu misérables  :

Mais quel droit avez-vous de retenir son bien ?

En cessant de régner il devient citoyen.

Vous, si vous prenez part aux sentiments de Rome,

30   Ne considérez plus ce que fut ce grand homme  :

Et si régner en lui n'est plus qu'un titre vain,

Abandonnez un Roi, mais servez un Romain.

Cet orgueil insolent qui chasse nos Monarques,

Laisse de la fureur d'assez sanglantes marques  :

35   Après avoir chassé les Tarquins de leur rang,

Banni tous leurs parents, versé son plus beau sang,

Le débris éclatant d'une illustre couronne

Doit borner ses horreurs, et sauver sa personne.

Quoi Princes verrons nous un Roi précipité

40   D'un trône si superbe à la mendicité ?

Verrons-nous ce héros plus craint que le tonnerre,

Le favori des Dieux, et le Dieu de la terre,

Le sang de tant de Rois, et de vos Fondateurs,

Tout seul abandonné de ses adorateurs,

45   Profanant malgré lui sa majesté de Prince,

Mendier du secours, de Province en Province ?

Et peut-être privé d'un si honteux secours,

Consommer lentement le reste de ses jours.

Romains si vos rigueurs qui vont jusqu'à l'extrême,

50   Refusent à ce Roi jusqu'à la pitié même,

Ma mort qui préviendra ses suprêmes malheurs,

Armera mes amis, et touchera vos coeurs.

TIBÈRE.

Ceux à qui vous parlez, ne sont pas inflexibles,

Nos coeurs pour les Tarquins ne sont que trop sensibles.

55   Et notre déplaisir s'accroît de la moitié,

De n'avoir pour leurs maux qu'une vaine pitié.

Car quoi qu'il soit nouveau que les enfants de Brute,

Travaillent pour Tarquin et relèvent sa chute  :

Et que voyant en Brute une main qui les perd,

60   On rencontre en ses fils une autre qui les sert,

Toutefois pour son bien et pour vous satisfaire,

Les fils ont combattu les sentiments d'un Père ;

Mais qui peut résister aux traits de sa fureur,

Si le seul nom de Roi lui donne tant d'horreur ?

65   Nous avons reconnu jusqu'où va cette haine.

Ce grand adorateur de la vertu romaine,

S'arracherait le coeur s'il avait consenti

A servir un tyran et prendre son parti,

Voila de sa vertu l'illustre caractère.

TITE.

70   Seigneur, pour confirmer tout ce qu'a dit mon frère,

Et que ce qu'ont d'horreur les plus noirs assassins,

Brute le trouve tout au seul nom des Tarquins ;

Apprenez, qu'aussitôt que l'ardeur de mon zèle

Eût parlé pour Tarquin et fait Rome infidèle,

75   Son austère vertu par un dépit soudain,

Interrompt mon discours et blâme mon dessein  :

Quoi, dit-il, mes enfants osent accuser Rome ?

Mes enfants ont parlé pour un si méchant homme ?

Me forcent-ils d'aimer le tyran des Romains,

80   Et d'élever son trône avec mes propres mains ?

Trouvez-vous la pitié d'un si facile usage,

Qui ne saurait servir qu'à son désavantage,

Qui ne fait des présents que pour s'empoisonner,

Qui presse l'instrument pour nous assassiner,

85   Et qui piquant nos coeurs d'une fausse clémence,

Enrichit l'ennemi dont on craint la puissance ?

Qu'on ne m'en parle plus et qu'on sache aujourd'hui,

Que qui sert un tyran, ne l'est pas moins que lui.

Vitelle, j'obéis à ce devoir sévère,

90   Qui soumet les enfants aux volontés d'un Père ;

Mais s'il faut obéir à ses commandements,

S'il faut suivre les lois, malgré vos sentiments,

Nous suivrons pour le moins Tarquin et sa fortune,

Ne la pouvant changer nous la rendrons commune.

95   Il nous sera permis, ne l'osant secourir.

De partager un mal que l'on ne peut guérir.

VITELLE.

Ah ! Princes ces raisons que Brute vous oppose,

Ce zèle public dont il soutient la cause,

Dans cette extrémité son un faible devoir.

100   Contre les sentiments d'un juste désespoir.

Vous intéressez-vous pour cette république,

Dont la rébellion effroyable et tragique,

Plus loin que sur le trône étalant ses horreurs,

Dans le sang de Tullie a saoulé les fureurs,

105   Et tranchant tout l'espoir d'une illustre famille,

En bannissant le Père, a fait mourir la fille ?

Voulez-vous maintenant pour comble de ses maux,

Abandonner son Père et flatter ses bourreaux ?

TITE.

Hélas !

VITELLE.

Épargnez-vous ces inutiles larmes.

110   Ayez, ayez recours à de plus fortes armes,

Et changeant vos douleurs en un juste courroux,

Vengez d'un même coup Tarquin, Tullie, et vous.

Belle ombre de Tullie, amante infortunée,

De tes plus chers amants Princesse abandonnée !

115   Ah ! Ce ne sont pas là ces efforts généreux,

Que ta bouche en mourant demandait à tous deux !

Et toi, ma Servilie épouse généreuse,

Fille d'un malheureux, soeur d'une malheureuse !

Toi qu'un peuple mutin par un cruel effort

120   T'arrachant de mes bras, mit dans ceux de la mort !

Ne me reproche plus que j'ai pu te survivre,

La soif de te venger m'empêcha de te suivre.

Me voyant maintenant sans secours, sans espoir,

Tu me dispenseras d'un si juste devoir.

125   Le désespoir d'un bien qui bornait mon envie,

Précipite mon sort, et m'arrache à la vie.

Princes, je vais mourir et puisqu'il faut quitter

Le glorieux espoir dont j'osais me flatter,

Puisqu'à cette vengeance on ne peut vous résoudre,

130   Je l'abandonne au ciel, je la remets au foudre,

Je cours joindre Tullie et flattant son courroux,

Tâcher de détourner ses yeux de dessus vous,

Pour lui cacher l'horreur de votre perfidie.

TIBÈRE.

Pourquoi me parlez-vous du malheur de Tullie ?

135   Que vous avons-nous fait pour nous entretenir

D'un objet si cruel à notre souvenir ?

TITE.

Frère ingrat à Tullie autant qu'à votre gloire,

Que vous a-t-elle fait pou bannir sa mémoire ?

Aimons un souvenir qui nous doit affliger,

140   Et qui met dans nos coeurs l'ardeur de nous venger.

TIBÈRE.

Ah ! Que de votre part ce reproche me touche !

Qu'un soupçon m'est cruel venant de votre bouche,

Vous que j'ai fait témoin de ma fidélité !

M'osez-vous soupçonner de quelque lâcheté ?

145   Je bannis de mon âme un souvenir que j'aime,

Et Tullie a voulu s'en bannir elle-même,

Sachant que cet objet n'élève dans mon coeur,

Qu'un effroyable amas de tristesse, et d'horreur,

Qu'un désordre impuissant, qu'une inutile rage

150   Indigne de Tullie, et de notre courage.

Oserai-je penser à ce funeste jour,

Qui fit évanouir l'espoir de notre amour,

Où mille factieux, où Rome toute en armes,

Remplit tout le Palais et de sang et des larmes ;

155   Et jusques sur Tullie élevant son courroux,

Porta dedans nos coeurs le plus grand de ses coups ?

Quand cette belle morte à mes yeux se présente,

Pouvons-nous voir couler le sang d'une innocente,

Sans qu'un amour outré lui fasse à même temps,

160   Un sacrifice entier du reste des vivants ;

Et qu'entre les bourreaux rencontrant notre Père,

Son aveugle fureur tâche à se satisfaire ?

Puisqu'un tel souvenir nous rend criminels,

Mon frère, épargnons nous des remords éternels  :

165   Et sans souiller nos mains de crimes exécrables,

Apaisons d'un sang pur ses mânes adorables.

Mourons.

TITE.

Mourons Tibère, et qu'un beau désespoir  :

Fasse sans plus tarder notre premier devoir ;

La vengeance nous plaît, mais l'amour est plus forte,

170   Laissons le trône à bas puisque Tullie est morte  :

En vain, et contre Rome, et malgré les destins,

Je voudrais rétablir la grandeur des Tarquins  :

Car quand avec mes mains je l'aurais rétablie,

Je haïrais un bien qui n'est pas pour Tullie ;

175   Et je ne pourrais voir qu'avec la larme à l'oeil,

Le Père sur le trône, et la fille au cercueil.

Mourons.

SCÈNE II.
Tullie, Tite, Tibère, Vitelle.

TULLIE.

Ah vous vivrés Princes, si votre vie

Par ma mort seulement vous peut être ravie.

TITE.

Ah ! Mon frère ! Ah Seigneur.

TIBÈRE.

Mon frère ! Justes Dieux !

TULLIE.

180   Me méconnaissez-vous ?

TITE.

  Que voyez-vous mes yeux ?

TIBÈRE.

Est-ce notre princesse ?

VITELLE.

Oui, Princes ; c'est Tullie,

Et c'est ce qui me reste encore de Servilie.

Dans l'effroyable nuit du crime des Romains,

C'est tout ce que je pus arracher à leurs mains ;

185   Encore fallut-il qu'une esclave en sa place,

Arrêtât les fureurs de cette populace.

TULLIE.

Oui, c'est votre Tullie, elle que son bonheur,

Et Vitelle ont sauvé du destin de sa soeur.

Et que son amitié sollicitait de suivre,

190   Si votre souvenir ne l'eût forcée à vivre ;

Et si pouvant par vous surmonter son malheur,

Elle eut pu sans rougir écouter sa douleur.

Mais vous vous étonnez ! D'où vient ce grand silence ?

Quoi ? Cette belle ardeur s'éteint en ma présence !

195   Estes-vous sans amour ou bien sans souvenir ?

Rompez vous votre foi quand il la faut tenir ?

Et ne me montrez-vous cette ingrate faiblesse,

Qu'alors qu'il faut remplir une illustre promesse ?

Vivrai-je pour souffrir la honte d'un refus ?

200   Et n'ai-je votre amour que quand je ne suis plus ?

Allez, délivrez-vous du soin de ma vengeance ;

N'y prenez plus de part, ma mort vous en dispense,

Je puis être mourant ce qu'autre fois je fus,

Cruels ! Vous m'aimerez quand je ne serai plus.

TIBÈRE.

205   Avec trop d'ardeur vous blâmer un silence  :

Qui vient de notre loi, et de votre préférence,

Un esprit qu'a surpris un si grand changement ?

Ne revient pas si tôt de son étonnement.

Est-ce vous ma Princesse ! Et si je l'ose croire,

210   Me considérez-vous sans coeur, et sans mémoire !

Si votre feinte mort a bien eu le pouvoir

D'armer contre nous même un si prompt désespoir,

Que fera votre venue au moment que les flammes,

Avec plus d'ardeur ressaisissent nos âmes ?

215   Et que l'impression d'un désir glorieux,

Redouble son effort par celui de vos yeux.

Quel coeur, quel bras Madame aurait tant de faiblesse,

Qui ne la surmontât auprès d'une maîtresse ?

Pour moi je sens déjà qu'une pressante ardeur,

220   Vient insensiblement s'emparer de mon coeur.

Je brûle de servir et le Père et la fille.

Sus, mon frère, vengeons cette auguste famille !

Et servant à Tarquin de victime ou d'appui,

Relevons sa fortune, ou tombons avec lui.

TITE.

225   Vengeons-les  : mais Madame en cette conjoncture,

Que direz vous des fils qui forçant la nature ;

Et se laissant conduire à la seule fureur,

Pour servir votre Père, abandonnent le leur ?

Avant qu'on entreprenne, avant qu'on exécute,

230   S'il faut servir Tarquin jetons les yeux sur Brute,

S'il le faut rendre au trône et lui servir d'appui,

Considérons un Père entre le trône, et lui.

Pardonnez, ma Princesse, un sentiment rebelle,

Je ne manque envers vous ni de coeur ni de zèle ?

235   Mais.

TULLIE.

  Vous vous abusez, j'aime trop votre honneur,

Pour vouloir par sa perte acheter mon bonheur.

Et je n'accepterais qu'avec un oeil timide,

Le bien que m'offrirait une main parricide.

Épargnez votre Père, et dans tous vos desseins,

240   Princes, n'entreprenez que contre les Romains.

Ayant banni Tarquin, et brisé sa couronne,

Vous voyez que leur rage attente à sa personne,

Et que l'avidité de leur brutale faim

Jette dans l'indigence un Monarque Romain.

245   Quoique de son exil Brute ait été complice,

Il n'avouera jamais une telle injustice ;

Et déjà son remords blâme secrètement

Les violents effets de son ressentiment.

Car enfin pensez-vous qu'en ce besoin extrême,

250   On abandonne ainsi l'honneur du diadème ?

Cent Rois pour prévenir un semblable revers,

Viendrons jusques ici du bout de l'univers,

Porter qu'avec fureur le flambeau de la guerre,

Contre une seule ville armer toute la terre ;

255   Et remettant Tarquin dedans son premier rang,

Par des degrés couverts de carnage, et de sang,

Apprendre le respect aux sujets infidèles,

Et les faire trembler du destin des rebelles.

Quand nous verrons nos champs couverts de pavillons  :

260   Et fumer sous les pas de mille bataillons,

Que fera Brute alors ? Et pour sauver sa teste,

Quel port trouvera-t-il contre cette tempête ?

Prévenez tant de maux par un coup généreux,

Vengez-vous des Romains en combattant pour eux,

265   Et par un soin utile au salut d'un seul homme,

Sauvez à même temps Brute, Tullie, et Rome.

TIBÈRE.

Je n'y balance point, le sort en est jeté,

Vous, Tite, soupirez d'avoir tant résisté.

TITE.

Je cède avec raison à ces raisons puissantes

270   Qui rendent nos ardeurs et nos mains innocentes,

Et qui sachant unir l'amour de nos parents,

Détruisent le motif de tous nos différends.

Belle et sage Tullie, en l'état où nous sommes,

Nous n'avons plus besoin que du secours des hommes.

275   La vertu que les Dieux font éclater en vous,

Nous persuade assez qu'ils combattront pour nous.

VITELLE.

Les hommes, et les Dieux tous conspirent de même  :

A remettre en vos mains la puissance suprême,

Et Rome envers nous-mêmes au moins juste une fois  :

280   Nous preste assez de mains pou secourir nos Rois.

Cent illustres Romains pleins de coeur, et de zèle,

Qui s'offrent à venger cette juste querelle,

Ayants par mille exploits signalé leur pouvoir,

Soutiennent nos desseins d'un légitime espoir.

285   Tout ce que l'Italie a de brave jeunesse,

Dans la même entreprise avec nous s'intéresse.

Cependant au sénat pour la dernière fois,

On propose aujourd'hui la demande des Rois.

Collatin nous y doit servir avec adresse,

290   Mais pour vaincre sa haine, il a trop de faiblesse.

Quoiqu'il puisse arriver, allons écrire au Roi,

Et qu'au moins nos écrits lui marquent notre foi.

Grands Dieux vengeurs des Rois conduisez cette trame

Voyons les conjurez, vous cachez-vous Madame ;

295   La haine des Romains nous pourrait soupçonner.

TULLIE.

Au point d'avoir le trône, ou de l'abandonner,

Je ne paraîtrai point dans ce désordre extrême.

TITE.

Non, ne paraissez plus qu'avec le diadème.

Bientôt, si ce grand coup ne dépend que de nous,

300   Vous pourrez sans rougir paraître aux yeux de tous.

TIBÈRE.

Bientôt si le succès répond à notre attente  :

Tarquin sera remis, et vous serez contente,

Vous verrés toute Rome, et la haine des Rois

Venir d'un pas tremblant se soumettre à vos lois.

ACTE II

SCÈNE PREMIERE.
Brute, Tite, Tibère.

BRUTE.

305   Mes enfants, les Romains se rendent à vos larmes,

Si l'orgueil des Tarquins leur fit prendre les armes,

Les pitoyables pleurs que vous versez pour eux,

N'ont pas moins su toucher ce peuple généreux :

De Vitelle, et de vous il a souffert les plaintes,

310   Et sachant de quel coup vos âmes sont atteintes,

Il condamne l'excès de ce noble courroux,

Qui perdant les tyrans passa jusques à vous.

Ce que vous voulez rendre aux mânes de Tullie

Et ce que doit Vitelle à ceux de Servilie,

315   Sollicitant pour vous, obtient de sa bonté,

Ce que pour les Tarquins vous avez souhaité;

On leur rend tout leur bien ; quoi, Tite ? Quoi Tibère ?

Vous soupirez !

TITE.

Hélas !

TIBÈRE.

Ah ! Mon frère !

TITE.

Ah ! Mon frère !

BRUTE.

Quoi, Tibère ? Quoi, Tite ? Est ce avec des soupirs,

320   Que l'on reçoit un bien qui bornait vos désirs ?

N'auriez vous employé de si puissantes larmes,

Et ce que la nature a de force et de charmes,

A poursuivre un bonheur dont le refus vous perd,

Que pour en soupirer quand il vous est offert ?

325   Quoi ? Rome à vos désirs jusque là complaisante ;

Qu'elle en a négligé sa liberté naissante,

N'aura-t-elle envers vous témoigné tant d'ardeur,

Que pour en recevoir cette ingrate froideur ?

Fils ingrats !

TIBÈRE.

Ah ! Seigneur en l'état déplorable ;

330   Où nous met la rigueur d'un sort inexorable,

Prenez pour vos Enfants des sentiments plus doux.

Qu'a fait, Rome, Seigneur, qu'a-t-elle fait pour nous ?

Ses mains fument encore du sang de ma Princesse,

Tullie à mon esprit se présente sans cesse.

335   Non pas comme autrefois avec sa majesté

Qui faisait adorer sa divine beauté,

Mais avec les horreurs d'une ombre misérable,

Où la mort a gravé ce qu'elle a d'effroyable,

Je le vois ce beau corps de blessures couvert,

340   Et je caresserais une main qui me perd.

Ah ! Que plutôt, Seigneur.

BRUTE.

Que dîtes-vous Tibère !

TITE.

Excusez la douleur qui fait parler mon frère  :

Nous savons bien, Seigneur, que la tragique mort

Qu'il impute aux Romains, est un crime du sort.

345   Et malgré cette ardeur qui tous deux nous consume,

Il fait ce que pour nous a voulu faire Rome :

Mais tout ce que pour nous elle a fait en ce jour,

Ne nous redonne pas l'objet de notre amour.

Soit ou crime de Rome, ou de la destinée,

350   Notre âme est pour jamais aux soupirs condamnée ;

Et de quelques bienfaits qu'on flatte nos douleurs,

Nous ne les recevrons qu'en rependant des pleurs.

BRUTE.

Puisque votre douleur ne saurait se contraindre,

Plaignez-vous, sans que Rome ait sujet de se plaindre.

355   Elle n'a pas causé les maux que vous sentez ;

Mais quand ils lui seraient injustement imputés,

Si vous aviez pour Rome un véritable zèle,

Il vous faudrait chérir les maux qui viendraient d'elle ;

Et loin de la blâmer par de lâches douleurs,

360   Dévorer par respect vos soupirs, et vos pleurs  :

Voilà d'un vrai Romain le généreux langage.

TITE.

Ces vertus sont pour nous de difficile usage,

Seigneur, mais le respect qu'on doit à vos bontés,

Nous fera triompher de ces difficultés ;

365   Nous vous obéirons.

BRUTE.

  Eh bien voyez Vitelle :

Donnez-lui de ma part cette heureuse nouvelle,

Maintenant les Romains me demandent ailleurs,

Adieu, prenez pour eux des sentiments meilleurs.

SCÈNE II.
Tibère, Tite.

TIBÈRE.

Quel est votre dessein ?

TITE.

Et le votre mon frère ?

TIBÈRE.

370   J'ai voulu par mes pleurs attendrir notre père,

Et lui faisant quitter le parti des Romains,

Le rendre favorable à nos derniers desseins.

Bien que pour les Tarquins sa haine soit extrême,

Je connais ses bontés et sais comme il nous aime.

375   Mais par un mouvement qu'on ne peut excuser,

Vous avez  :

TITE.

J'ai tâché de vous désabuser,

Osez-vous espérer qu'à l'aspect de vos larmes,

En faveur des Tarquins Brute prenne les armes  :

Et relève lui-même avec ses propres mains,

380   Le joug dont son courage affranchit les Romains ?

Nous sommes arrivés dans cette conjoncture,

Où trouvant contre nous l'amour, et la nature,

Pressé de deux devoirs si sacrés, et si saints

Vous ne ferez des veux que pour ce que je crains  :

385   Et dans ce triste état quels voeux pouvez-vous faire ;

Est-ce contre Tullie, ou contre votre Père ?

Qui de deux pour victime a choisi votre bras ?

Est-ce Brute, ou Tullie ?

TIBÈRE.

Ah ! Ne me pressez pas.

Je puis venger Tullie, et respecter mon Père.

TITE.

390   Cessez de vous flatter d'un bien imaginaire ;

L'espoir de ce bonheur ne nous est plus permis,

L'un ou l'autre, ou tous deux seront nos ennemis.

La fatale rigueur du sort qui nous opprime,

A levé le bandeau qui couvrait notre crime.

395   À nos derniers complots tout prétexte est ôté,

Rome rend aux Tarquins ce qu'ils ont souhaité :

Et pour comble de maux cette heureuse rebelle,

Nous ôte tout sujet de murmurer contre elle.

TIBÈRE.

Et c'est de ses faveurs dont il la faut punir,

400   J'ai donné ma parole, et je la veux tenir :

Je remettrai Tarquin, je vengerai Tullie.

Que Rome à son secours appelle l'Italie,

Que pour favoriser ce peuple révolté,

Les Dieux dans les combats marchent à son côté,

405   A servir mon amour ma main est toute preste,

Que pour dernier secours Brute soit à leur teste,

J'irai sans balancer.

TITE.

Où mon frère ?

TIBÈRE.

À la mort.

Puisque malgré l'ardeur de ce bouillant transport  :

Avec quelques beautés que je la considère,

410   Elle ne me saurait armer contre mon Père.

TITE.

Ah que notre destin est digne de pitié !

Sentiments étouffez d'amour, et d'amitié,

Cher et sacré respect, belle et divine flamme ;

Triomphez l'un ou l'autre, et régnez dans nôtre âme  :

415   Où puisque l'un et l'autre a pour nous tant d'appas,

En déchirant nos coeurs, donnez-nous le trépas.

TIBÈRE.

Que ne connaissez-vous trop aimable Tullie,

De quels divins transports notre âme est assaillie !

De quels combats l'amour reste victorieux !

TITE.

420   Allons, mon frère, allons l'exposer à ses yeux :

Sans doute que. Mais las ! Quel destin est le notre ?

Sans sortir d'un malheur nous tombons dans un autre :

Que deviendra Tullie à l'aspect de nos pleurs ?

Quelque attendrissement qu'elle ait pour nos malheurs,

425   Ce remède est pour nous pire que le mal même,

Puisqu'enfin vous l'aimez, et qu'avec vous je l'aime.

TIBÈRE.

Me considérez-vous comme votre rival ?

TITE.

Je sais qu'à tous les deux ce pensé est fatal,

Mais de quelque façon que je vous considère,

430   Je ne puis séparer mon rival de mon frère,

Et si je veux pour vous la fin de votre mal,

Quand vous serez heureux, je verrai mon rival.

TIBÈRE.

Ah ! Ne vous faites point un sort si déplorable ;

Tullie entre nous deux sera juge équitable,

435   Connaissant vos vertus, et le peu que je vaux,

Je dois craindre pour moi ce dernier de nos maux.

Oui, sur moi doit tomber une telle disgrâce ;

Mais de quelque malheur que ce coup me menace,

Puisqu'enfin la perdant, je dois perdre le jour,

440   Je ne balance point à servir mon amour.

Quand quelque autre que vous devrait m'ôter Tullie,

Pour la servir encore, je donnerais ma vie,

Et pour la rétablir dedans son premier rang,

Pour elle, et mon rival je donnerais mon sang.

445   Que si je la servais entre les bras d'un autre,

Que ne ferais-je point quand je la croirais votre ?

Trop heureux en mourant, et pour elle, et pour vous,

Je verrais vos plaisirs sans en être jaloux.

TITE.

Que je mérite peu cette amitié parfaite !

450   Vous me la souhaitez, et je vous la souhaite ;

Puisqu'il n'est de bonheur que pour l'un de nous deux,

Me choisisse le ciel pour être malheureux,

Et vous, belle Tullie, objet incomparable,

A cette belle ardeur rendez-vous favorable,

455   Et d'un frère si cher couronnant les désirs,

Payez en même temps ses pleurs, et mes soupirs.

Allons à ses genoux demander cette grâce,

Je l'obtiendrai pour vous.

TIBÈRE.

D'où vous naît cette audace ?

Pouvons-nous espérer un si superbe prix,

460   Nous qui pour l'acquérir n'avons rien entrepris ?

Autant que demander une faveur si rare,

Et que pour l'un de bous sa bonté se déclare,

Il faut par des exploits dignes de notre ardeur,

Tâcher à mériter cette insigne faveur.

465   Il faut qu'à sa maison la Royauté rendue,

L'insolence de Rome à ses pieds confondue,

Son Père, et nos travaux portant son intérêt,

Lui demandent pour nous ce glorieux Arrêt :

Allons y travailler, que tardons-nous mon frère ?

TITE.

470   Pouvez-vous approuver cet effort téméraire ?

TIBÈRE.

Pouvez-vous balancer après l'amour promis ?

TITE.

Nous devions la servir contre ses ennemis,

Contre des révoltez dont la fureur extrême

Arrachait à Tarquin plus que le diadème :

475   Mais Rome maintenant lui redonnant son bien,

D'un superbe Tyran veut faire un Citoyen ;

Tarquin le doit souffrir, puisque le Ciel l'ordonne :

Pour n'y pas consentir la Princesse est trop bonne.

Si tôt qu'elle saura le dessein des Romains,

480   Elle fera tomber les armes de ses mains ;

Et nous pourrons enfin dans cette conjoncture,

Satisfaire à l'Amour, sans blesser la nature :

Il ne faut que la voir.

TIBÈRE.

Dieux ! Quel aveuglement,

Tullie écouterait un si bas sentiment ?

485   Elle perdrait l'espoir de se voir couronnée,

Et verrait sa maison lâchement détrônée

Se soumettre au pouvoir de ce peuple mutin,

Et souffrir les horreurs d'un si lâche destin ?

Et vous et moi par qui cette belle affligée,

490   Croit se voir sur le trône et pleinement vengée,

Nous l'abandonnerons en cette extrémité ;

Et pour mieux signaler notre infidélité,

Devenus à ce point à nous-mêmes contraires,

Nous irons lui parler de souffrir ses misères ?

495   Par ce lâche discours lui traverser le sein ?

Suivez, suivez tout seul, ce barbare dessein,

Je ne la verrai point.

TITE.

Vous la verrez, mon frère.

TIBÈRE.

Ah ! Ce n'est pas l'aimer.

TITE.

C'est perdre notre Père.

TIBÈRE.

Dures extrémités qu'on ne peut accorder !

TITE.

500   J'aperçois la Princesse, il la faut aborder.

Arrêtez.

TIBÈRE.

Faudra-t-il qu'à ce point je m'oublie !

SCÈNE III.
Tullie, Tibère, Tite.

TULLIE.

Et bien, Princes, quel est le destin de Tullie ?

TIBÈRE.

Et le votre et le notre, et celui des Romains,

Quoiqu'il puisse arriver, sont en vos seules mains :

505   Oui, sur Rome, et sur nous régnez en souveraine,

Princesse prononcez son pardon ou sa peine,

Et pour exécuter votre commandement,

Vous verrez l'un et l'autre agir aveuglément.

Quelque sacré respect que Rome vous oppose,

510   Quelque puissant démon qui défende sa cause,

Ni force ni devoir ne sauraient arrêter,

Ce qu'un zèle bouillant brûle d'exécuter.

Nous entreprendrons tout pour venger votre injure,

Sourds à l'amour de Rome, et sourds à la nature,

515   Nous n'avons d'autres voeux que ceux que vous ferrez,

Et porterons nos coups partout où vous voudrez.

Mais, Madame, souffrez qu'au milieu de mon zèle,

J'ose vous annoncer une triste nouvelle,

Sans doute qu'arrêtant le cours de vos desseins,

520   Elle fera tomber les armes de vos mains ;

Et vous donnant pour Rome un sentiment contraire,

Vous pourrez.

TULLIE.

Poursuivez.

TIBÈRE.

Las !

TULLIE.

Dites tout, Tibère.

Ne me déguisez point l'excès de mon malheur ;

Que vous perdez bientôt cette aimable chaleur !

525   Tibère, dîtes tout.

TIBÈRE.

  Je ne saurais, mon frère

J'en ai déjà trop dit pour craindre sa colère.

Achevez.

TULLIE.

Quel malheur vous oblige à me fuir ?

Ah ! Tibère arrêtez.

TIBÈRE.

Ce serait vous trahir,

Madame, je ne puis, vous l'apprendrez de Tite.

SCÈNE IV.
Tullie, Tite.

TULLIE.

530   Dans quel nouveau malheur le sort me précipite !

Aurait-il sur Tarquin porté ses derniers coups ?

Que si mon père est mort, Tibère, pensez-vous

Que dans un sang si cher ma haine ensevelie,

Puisse faire la paix entre Rome et Tullie ?

535   Vous me connaissez mal. Tite, apprenez moi tout.

TITE.

Ne vous l'a-t-il pas dit, de l'un à l'autre bout ?

TULLIE.

Prince songez à vous. Tibère m'a quittée.

TITE.

Pour fuir le déplaisir de vous avoir irritée,

Tibère sans parler s'est éloigné de vous,

540   Et je dois comme lui craindre votre courroux.

TULLIE.

Et bien, Tite, fuyez, fuyez impitoyable,

Abandonnés Tullie au malheur qui l'accable :

Mais pour le moins touché de sa forte douleur,

Prince, en l'abandonnant, dîtes lui son malheur.

TITE.

545   Ne me reprochez point que je vous abandonne,

Je fais en vous quittant ce que l'Amour m'ordonne :

Quand sans considérer, Brute ni ses desseins,

Je cours braver sa haine et celle des Romains.

TULLIE.

Quel est donc ce malheur dont je suis poursuivie,

550   Parlez Tite, Tarquin a-t-il perdu la vie ?

TITE.

Madame, Tarquin vit; mais Brute et les Romains.

TULLIE.

Ah ! J'aperçois le coup dont nous sommes atteins :

Donc Brute et les Romains ont juré votre perte ?

Vous estes donc trahis, et je suis découverte,

555   Brute épargne tes fils : et vous venez sur moi,

Romains, Monstres voici le sang de votre Roi.

TITE.

Ah ! Madame perdez ces injustes alarmes.

SCÈNE V.
Tullie, Vitelle, Tite.

TULLIE.

Cher Vitelle, est-ce assez de vous donner des larmes ?

Et puisque je vous pers après de tels malheurs,

560   Devrais-je pas verser mon sang au lieu de pleurs ?

VITELLE.

D'où vous naissent ; ma soeur, des peurs si dangereuses ?

TITE.

Ah ! Ne prodiguez pas ces larmes précieuses,

Ménagez des soupirs dont nous aurons besoin,

Les maux que vous pleurez sont encore trop loin,

565   Vitelle, le malheur dont je l'ai menacée,

Et pour qui je craignais de la voir couronnée.

C'est que rendant au Roi le bien de ses aïeux

Les Romains vont cesser de nous être odieux.

Leur bonté s'accordant avec notre prière,

570   Désarme nos desseins.

VITELLE.

  Je l'ai su de Tibère ;

Et j'ai su qu'à ce point vous osiez vous flatter,

De croire que Tarquin s'en pourra contenter.

On veut que vous perdiez l'espoir de la Couronne,

Et l'on veut que Tarquin comme vous, l'abandonne,

575   Et ce Prince de qui vous faisiez tant de cas,

Tite le veut, Madame.

TITE.

Ah ! Ne le croyez pas.

Princesse que plutôt.

TULLIE.

Cher Vitelle, de grâce

Prévenons les malheurs dont le Ciel nous menace,

Plutôt que d'exposer ces Princes généreux,

580   Soyons persécutés et toujours malheureux.

Que nous soyons bannis, et que toute la terre

En faveur des Romains nous déclare la guerre ;

Que tous mes tristes jours soient pires que la nuit,

Où pendant les horreurs d'une effroyable bruit,

585   Et d'un Palais en feu l'objet épouvantable,

Je vis couler le sang d'une soeur trop aimable.

Que tous mes jours soient tels, ils me seront plus doux,

Que s'il fallait pleurer, et pour eux et pour vous :

Ne me réduisez pas à ce malheur extrême.

TITE.

590   Donc vous prenez parti pour nous contre vous-mêmes,

Et trône, et père, et soeur vous sont moins chers que nous :

Hélas ! Avec quel oeil me regarderez-vous ?

Ha ! Princesse, oubliés ce que j'ai voulu faire,

Ne vous souvenez plus que j'ai chéri mon père ;

595   Ou s'il vous en souvient, songez que c'est pour vous,

Que je choque un devoir et si saint et si doux :

Allons, Vitelle, allons.

TULLIE.

Ah ! Vitelle.

VITELLE.

Princesse,

Ces indignes frayeurs marquent trop de faiblesse ;

Prenez des sentiments plus hardis et plus forts,

600   Et du moins par vos voeux secondez nos efforts :

Aussi bien à tel point l'entreprise est venue,

Qu'il nous faut malgré nous en attendre l'issue.

Les chefs des conjurez, sans désordre et sans bruit,

Chez les Aquiliens s'assemblent cette nuit.

605   Pour choisir le signal, l'ordre et le temps propice,

A punir des Romains l'orgueilleuse malice,

En avertir Tarquin, qui sans perdre un moment,

Déjà suivi des siens s'avance sourdement :

L'affaire en cet état, que voulez-vous qu'on fasse ?

TITE.

610   La pousser jusqu'au bout, réparer sa disgrâce

La venger des Romains.

TULLIE.

Et pour le moins songer,

Prince, à vous conserver autant qu'à nous venger.

TITE.

Que je mérite mal une bonté si rare !

VITELLE.

Princesse, Adieu ! La nuit veut que l'on se sépare.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.
Tite, Tibère, Livie.

TIBÈRE.

615   Avertis la, Livie, il sera fort aisé,

De dissiper l'ennui que ce songe a causé :

Hé quoi ! Mon frère, hé quoi ! Lorsque tout favorise,

Et conduit à sa fin notre illustre entreprise,

Faut-il faire paraître un visage étonné ?

TITE.

620   Ah ! Laisse soupirer ce coeur infortuné,

Et dans un attentat qui n'est pas légitime,

Souffre que le remords amoindrisse le crime.

J'aime, j'aime Tullie, et le Ciel m'est témoin,

Que je n'ai de plus cher ni de plus noble soin,

625   Qu'à son moindre intérêt j'immolerais ma vie,

Et mourrais trop content après l'avoir servie :

Mais je ne puis sans troubler écouter un courroux,

Qui nous fait attaquer un ennemi si doux,

Funeste conjoncture, et qui me désespère,

630   Que ne faut-il agir contre un autre qu'un père !

TIBÈRE.

Ah ! Ne nous rendons point criminels sans sujet,

Brute de nos efforts n'est point ici l'objet,

Et si Tullie osait nous demander sa teste,

Ma main à la servir maintenant toute preste

635   Traverserait mon sein plutôt que d'obéir,

Et je ferais effort pour la pouvoir haïr.

Nous voulons seulement par notre obéissance,

Remettre la Princesse aux droits de sa naissance.

Et relever l'éclat de ce trône abattu,

640   Que le Ciel avait fait le prix de sa vertu.

TITE.

Cessons de nous flatter, et connaissons mieux Brute,

L'ennemi des Tarquins, et l'auteur de leur chute.

De quel oeil verra-t-il que son sang ait osé

Remettre Rome au joug que sa main a brisé ?

645   Il a crû suggéré par un cruel Génie,

En bannissant les Rois bannir la tyrannie :

Ainsi blesser l'objet de sa plus tendre Amour,

C'est plus que lui ravir la lumière du jour.

Oui dans son sentiment être à Rome perfide,

650   C'est être plus qu'impie et plus que parricide.

TIBÈRE.

Que fera donc Tullie en ce pressant besoin ?

Voulez vous de sa cause abandonnez le soin ?

Et violant la foi que nous avons donnée,

Ne prêter que des voeux à cette infortunée ?

655   Enfin que ferons-nous.

TITE.

  Mon frère sur ce point,

Quoiqu'il puisse arriver, je ne balance point  :

En faveur du pays ma raison s'intéresse;

Du combat qu'elle rend naît toute ma tristesse  :

Mais pour ne pas trahir l'espoir de sa maison,

660   Je veux par son amour surmonter ma raison,

Pour l'élever au trône, aller au précipice,

Et de ce qui m'est cher, lui faire un sacrifice.

Tullie, objet ensemble et doux et rigoureux,

De tes tristes vengeurs plains-toi si tu le peux !

665   Ou plutôt modérant l'excès de ta colère,

En faveur des enfants, ne hais pas tant le père :

Nous lui sommes plus chers que la clarté du jour,

Et nous lui préférons ta gloire et notre amour  :

Mais après cet effort ne trouve point étrange,

670   Sortant de te venger qu'un même bras le venge ;

Et que pour l'apaiser t'ayant gardé ma foi,

Je répande le sang que j'expose pour toi.

C'en est fait, il nous faut satisfaire Tullie,

Il faut que jusque-là l'un et l'autre s'oublie,

675   Qu'elle règne mon frère : et vous vivez heureux

J'expierai le crime et mourrai pour tous deux.

TIBÈRE.

Que je meure plutôt, et vous vivez mon frère,

De si beaux sentiments vous la rendront prospère  :

Et je croirais Tullie injuste au dernier point,

680   De voir tant de vertus, et de ne les aimer point :

Mais quel nouveau sujet ramène ici mon père ?

Ses yeux étincelants nous font voir sa colère,

Sa garde l'accompagne, ah ! Grands Dieux quel est ceci ?

SCÈNE II.
Brute, Tite, Tibère, Troupe de Gardes.

BRUTE.

Qu'on saisisse Vitelle, et qu'on l'amène ici :

685   Le Ciel a mis au jour ses lâches artifices ;

Il mourra le perfide ainsi que ses complices,

Mes bontés ont causé son horrible attentat,

Mais ma justice enfin en vengera l'État.

Je veux pour apaiser mes transports légitimes,

690   D'autant de conjurés faire autant de victimes ;

Et sans considérer alliance, ni rang,

Éteindre la révolte en un fleuve de sang.

Fils ingrats, n'aviez vous corrompu mon Génie,

En faveur de Vitelle, et de la tyrannie,

695   Et n'avait-il tâché d'en conserver les biens,

Que pour en suborner nos meilleurs Citoyens ?

Ah ! Dans la juste rage où mon âme est réduite,

D'un projet si fatal je romprai bien la suite,

Et vengerai sur eux avec sévérité,

700   Leur noire perfidie et ma facilité.

Rome j'ai par mes soins brisé ton esclavage,

Mais crois que je saurai soutenir mon ouvrage,

Et pour le faire choir, il faudra qu'aujourd'hui,

D'un semblable revers Brute tombe avec lui.

TITE.

705   Seigneur.

BRUTE.

  M'oseriez-vous parler en leur défense,

Voyez en quel péril nous met trop d'indulgence :

Trésor si précieux et qui m'a tant coûté,

Bien le plus grand des biens, charmante liberté !

Rome par les effets d'une fraude imprévue,

710   Sortant de t'acquérir, t'a donc presque perdue !

Hélas ! À ce penser je sens avec terreur,

Couler dedans mes os une secrète horreur

Et vous restez confus après cette nouvelle ?

Tout coupable qu'il est regrettez-vous Vitelle ?

715   Ah ! De grâce, perdez pour un homme sans foi,

Cette tendresse indigne et de vous et de moi.

Par un noble courroux soutenez mon estime,

Qui plaint le criminel, prend la part de son crime ;

Et nous devons enfin loin d'en avoir pitié :

720   Pour un perfide ami perdre toute amitié.

Oui, bien que votre esprit aujourd'hui s'intéresse,

Pour un homme autrefois cher à votre maîtresse,

Au zèle du pays immolez tous vos soins :

La victime étant moindre il éclaterait moins :

725   Que si malgré l'ardeur qu'un Père vous inspire,

Votre bouche en sa perte et gémit et soupire ;

Si Rome est la plus faible et ne l'emporte pas,

Plaignez-le pour son crime et non pour son trépas  :

Mais plutôt, mes Enfants, imités votre Père,

730   Montrez que de vous deux aucun ne dégénère

Et pour venir à bout de ce monstre nouveau,

Si le fer ne suffit, portons-y le flambeau :

Suivez les mouvements d'une si belle audace.

Lâches à ce discours vous paraissez de glace !

735   Honte de ma famille, allés enfants sans coeur,

Je saurai bien sans vous soutenir mon honneur.

Le voici, le voici ce dangereux rebelle,

Bientôt vous entendrez sa sentence mortelle ;

Et puisque son salut borne votre désir  :

740   Je hâterai sa perte avec plus de plaisir.

SCÈNE III.
Vitelle, Brute, Tite, Tibère, Troupe de Gardes.

BRUTE.

Vitelle ? Car enfin le soin de la vengeance

M'ôte les sentiments que donne l'alliance ;

Dans cette occasion cessez d'être étonné,

Si j'use du pouvoir que Rome m'a donné.

745   De votre perfidie elle est assez instruite,

Et le Ciel de sa gloire ayant pris la conduite,

Lui donne les moyens de pouvoir triompher,

Des Titans orgueilleux qui veulent l'étouffer.

C'est par son ordre exprès que ma main vous arrête,

750   Ou justifiez-vous, ou livrez votre tête :

Mais comment pourrez-vous vous laver d'un dessein,

Que vous avez osé tracer de votre main.

J'en porte avec moi les funestes indices,

Et par là nous savons le nom de vos complices.

755   Chez les Aquiliens un serf plus serf que vous,

Et de sa liberté mille fois plus jaloux,

A découvert enfin la fatale entreprise,

Qui du peuple Romain attaquait la franchise :

Et les Ambassadeurs qui portaient vos écrits,

760   On été par Valère heureusement surpris.

Le Tyran que nos maux auraient fait pâmer d'aise,

N'en apprendra jamais un succès qui lui plaise,

Il aura le dépit de voir d'un oeil trompé,

Ses Partisans frappez du bras qui l'a frappé.

765   Je veux résolument sans que rien m'en dispense,

Aux siècles à venir transmettre ma vengeance,

Et pour chers qu'ils nous soient, il faut qu'également

Tous subissent l'arrêt d'un juste châtiment.

TIBÈRE.

Et bien Brute.

TITE.

Osez-vous irriter sa colère ?

VITELLE.

770   En faveur de Vitelle apaisez-vous mon frère.

Rome usant envers moi d'une telle rigueur,

N'imprime en mon esprit ni surprise ni peur.

Je n'ai pas seul senti sa rage envenimée,

A de tels attentats elle est accoutumée,

775   Et je me sens heureux si son cruel effort,

Fais que de nos Tarquins je partage le sort.

Il est vrai j'ai voulu d'un coup digne d'estime,

Redonner à son peuple un Prince légitime ;

Et par ce grand dessein l'affranchir aujourd'hui ;

780   De ceux qui sont plus fiers et plus Tyrans que lui.

Car en un mot fût-il un Monstre sur la terre,

Digne d'être embrasé par le feu du Tonnerre,

Est-ce à vous à punir, est-ce à vous à juger ?

Les Dieux portent la foudre, et savent se venger.

785   Pourquoi si leurs bontés et leurs soins nous conservent,

Voulez-vous usurper un droit qu'ils se réservent.

Quelque rude qu'il fut, c'est avoir trop osé

D'avoir rompu le joug qu'ils nous ont imposé ;

Et nos zèles ici sont des zèles profanes.

BRUTE.

790   Souvent de leur courroux nous somme les organes,

Les Dieux ne daignant pas les frapper de leurs mains,

Ont voulu se servir de celle des Romains ;

Et s'ils eussent voulu condamner notre ouvrage,

Son rétablissement en rendrait témoignage.

VITELLE.

795   Ah ! Ne vous flattez point d'un faux raisonnement

Puisqu'ils n'ont désiré ce rétablissement,

Que pour mieux faire un jour éclater leur justice,

Et pour avoir sujet d'agrandir le supplice ;

Qui semble d'eux sans cesse exiger par ses cris,

800   Le sang des innocents cruellement meurtris.

Ah ! Chère Servilie à mes yeux égorgée,

Les Dieux n'ont pas permis que ma main t'ait vengée,

Mais s'ils laissent la vie à nos persécuteurs,

Crois qu'eux-mêmes sans doute en seront les vengeurs  :

805   Mes complices et moi bientôt verrons ton ombre,

Et quand nous serons joints dans le Royaume sombre  :

Le Ciel pour apaiser notre sang répandu,

Lancera sur leur chef son foudre suspendu.

Ne désirez donc plus de punir ce beau crime,

810   Brute, portez le coup, vous voyez la victime,

Je n'appréhende point la fureur de vos mains,

C'est pour vous seulement, c'est pour vous que je crains,

Enfants infortunés d'un si dangereux Père,

Qu'un même sort expose aux traits de sa colère,

815   Et que je vais plonger dans ce mortel danger,

Après qu'en mon dessein j'ai pu vous engager.

Cruel, s'il faut du sang pour assouvir vos haines,

Pour épargner le tien prends celui de mes veines,

Que ton brûlant courroux en soit désaltéré.

BRUTE.

820   Quoi ? Donc mes enfants ont aussi conspiré !

Mes enfants ont conçu cet attentat horrible !

Grands Dieux me faites-vous un destin si terrible ?

Comment avez vous pu choisir dans ma maison,

Les lâches partisans de cette trahison ?

825   Comment par vos décrets ais-je pu naître Père,

De ces fiers vipéreaux qui déchirent leur Mère ;

Et qui par les efforts de leurs cruels desseins,

Songent à renverser l'ouvrage de mes mains ?

Ah ! Non, non ; mes enfants ont une âme plus pure,

830   Éloignez-vous de moi, Monstres de la nature !

Elle se donne ici des soins trop superflus,

Elle me nomme Père, et je ne le suis plus.

Ah ! Valère, en cachant un crime épouvantable,

D'une lâche pitié m'avez-vous cru capable,

835   Donc pour m'avoir vu trop zélé pour leur bien,

Vous m'avez estimé si mauvais Citoyen ?

J'effacerai bientôt cette honteuse tache,

Vous n'aurez plus pour moi de sentiment si lâche,

Vous le verrez bientôt ce Brute infortuné,

840   Lui-même se punir pour vous l'avoir donné.

Oui puisque votre esprit à ma gloire si traître,

Croit qu'il est trop bon Père, il cessera de l'être.

TIBÈRE.

Vitelle cessez d'être et surpris et fâché,

Pour avoir découvert ce qu'on n'eût pas caché,

845   Il devait éclater par quelque conjecture.

Vous, si vous méprisez la voix de la nature,

Et si pour nous convaincre il en a dit trop peu,

En qualité de juge écoutez notre aveu.

Vous le savez, Tullie est l'objet de nos flammes,

850   Toute morte qu'elle est, elle embrase nos âmes :

Son ombre qui gémit sous la nuit du tombeau,

Seule à cette révolte a presté le flambeau :

Son sang ne pouvait être apaisé par des larmes ;

Il fallait recourir à de meilleures armes,

855   Perdre les destructeurs de son illustre rang,

Rendre affront pour affront, et du sang pour du sang.

Nous ne l'avons pas fait : mais malgré notre Père,

Nous le ferions encore si nous le pouvions faire.

TITE.

Ayons mon frère ayons un esprit plus soumis,

860   Et mourons innocents, autant qu'il est permis.

TIBÈRE.

Mais mon frère plutôt cessons de nous contraindre ;

Si nous n'espérons rien, nous n'aurons rien à craindre :

Par un illustre trait de générosité,

Faisons que notre flamme agisse en liberté :

865   Et montrons aux Romains de qui l'orgueil nous brave,

Qu'on peut chérir des Rois sans qu'on devienne esclave :

Il faut que Brute voit en ce funeste jour,

Dedans toute sa force éclater notre amour :

Il faut que jusqu'au bout l'un et l'autre l'irrite

870   Et justifie ainsi le crime qu'il médite.

Brute, je vous déclare ici tous nos desseins,

S'il nous était permis ; nous perdrions les Romains.

BRUTE.

Ah ! C'en est trop, fuyez, Monstres remplis d'audace,

De peur qu'en ce moment ainsi qu'un autre Horace,

875   Je ne fasse aveuglé du zèle de l'État,

D'un acte de justice, un horrible attentat,

Et que je monstre à tous par un crime contraire,

Et contre mon dessein, que je suis votre Père.

SCÈNE IV.
Brute, Vitelle, Tullie, Tite, Tibère, Troupe de Gardes.

TULLIE.

Épargne-toi ce crime, esprit dénaturé,

880   Le Ciel te donne plus que tu n'as désiré.

Pour te donner encore moyen de me poursuivre,

Et pour te mieux saouler, vois qu'il me fais revivre;

Si tu veux sur Tarquin redoubler ta fureur,

Commence par sa fille à lui percer le coeur.

885   Cet illustre ennemi n'est pas en ta puissance,

Déjà tous nos voisins s'arment pour sa défense :

En me faisant mourir tâche à mieux mériter

Le supplice qu'un jour tu ne peux éviter.

Mais de dessus tes Fils détourne la tempête.

890   Pour prix de mon amour quand j'ai voulu ta teste,

Ils n'ont pu se résoudre à cette cruauté,

Ne leur sois pas plus dur, qu'ils ne te l'ont été ;

Et me voulant punir dans ta fureur extrême,

Cruel ne punis pas ton pays et toi-même.

BRUTE.

895   Que vois-je, justes Dieux ! Veillais-je ou si je dors !

Du tombeau pour ma peine arrachés vous les morts ?

Après avoir du Père autorisé la chute,

Souffrez-vous que sa fille encore nous persécute ?

Fils, qu'une aveugle ardeur à ce crime conduits,

900   Je vois bien qui vous perd, et qui vous a séduits.

Fille du vrai Tarquin, c'est ton intelligence,

Qui m'ôte mes enfants leur ôtant l'innocence :

Mais tu perdras bientôt ton infâme larcin,

Ce coup d'art affété sera leur assassin :

905   Ils seront exposez à toute ma colère,

Parce que tu leur plais, et qu'ils ont pu te plaire.

TITE.

Qu'avez-vous fait Princesse, et que demandez-vous ? 

TIBÈRE.

Seigneur, n'irritez point un injuste courroux.

On n'en peut contre un Père avoir de légitime,

910   Ne nous donnez pas lieu d'accroître notre crime.

Sous l'horreur des tourments faites nous expirer,

Nous en écouterons l'arrêt sans murmurer ;

Mais n'attaquez jamais l'honneur de la Princesse,

Pour elle l'un et l'autre à ce point s'intéresse ;

915   Que s'ils l'osaient choquer d'un mot injurieux,

Nous nous révolterions même contre les Dieux.

TULLIE.

Modérez ces transports et rentrez en vous mêmes,

Toi loin de condamner ces innocents blasphèmes  :

Prends Brute, prends pitié de leur aveuglement,

920   Leur amour aujourd'hui me sert de truchement

Viens-t-en jusqu'en mon sang en chercher l'origine,

Et pour ôter le mal en couper la racine.

VITELLE.

Puisque seul j'ai causé leur illustre attentat,

Fais que je serve seul de victime à l'État.

BRUTE.

925   Ce qui doit vous punir, est tout votre refuge,

Je me modère ici parce que je suis Juge,

Et pour mieux balancer votre noire action,

Brute veut envers tous agir sans passion.

Qu'on veille sur Tullie, encore qu'elle me brave  :

930   Je ne veux pourtant pas la traiter en esclave,

Que Rome seulement lui serve de prison,

C'est de vous qu'au Sénat on me fera raison,

Qu'on ôte de ses yeux mes Enfants et Vitelle.

TITE.

Ô rigoureux arrêt !

TIBÈRE.

Ô sentence mortelle !

TITE.

935   Si nous mourons tous seuls, que notre sort est doux !

TULLIE.

Je ne vivrai jamais un moment après vous.

ACTE IV

SCÈNE PREMIERE.
Tullie, Julie, Livie.

JULIE.

Un père peut fléchir.

TULLIE.

Ah, frivole espérance !

Ne m'as-tu pas déjà fait voir qu'elle est sa violence,

Et la bouillante ardeur dont son zèle effronté,

940   Précipite l'effet de son impiété ?

Pour la mort de ses fils il monstre plus d'envie,

Qu'un Père moins cruel n'en aurait pour leur vie.

Il les veut perdre enfin, mais las ! Il fait bien pis,

Sa bouche parricide a condamné ses fils.

JULIE.

945   La voix de la nature a d'invincibles charmes.

TULLIE.

Sa soif ne s'éteint point avec l'eau de nos larmes ;

Pour la désaltérer ce Tigre veut du sang.

Que ne viens-tu Barbare en puiser dans ce flanc ?

Éteins du sang des Rois cette fureur avide,

950   Et du moins sauve-toi du nom de parricide.

Mais ce n'est pas à toi d'ordonner de mon sort,

J'aurai seule l'honneur de ce dernier effort.

Livie, il faut mourir : à ce malheur extrême,

Nous devons apporter un remède de même.

955   Tombons avec le trône, et son dernier appui,

L'espoir me faisait vivre, et je meurs avec lui  :

Ne pouvant me venger, je renonce à la vie.

LIVIE.

Perdez au nom des Dieux cette funeste envie,

Si Brute est sans pitié, Rome en aura pour lui.

TULLIE.

960   Dieux ! Quel est notre espoir, si Rome est son appui ?

LIVIE.

Le sénat étonné de sa rigueur extrême,

De la mort de ses fils plus touché que lui-même,

A son impiété ne consent qu'à regret,

Et son aveu contraint marque un remords secret.

965   Puis la voix des Parents, et surtout d'une Mère,

Qui par de tendres pleurs combattent sa colère ;

Malgré l'amour de Rome, et l'honneur de son rang,

Obtiendront sur son coeur la victoire du sang.

Cette dernière grâce exprime sa tendresse,

970   Puisqu'il leur a permis de revoir leur Princesse.

TULLIE.

Hélas ! Nous nous verrons pour faire nos Adieux,

N'importe voyons les, et mourons à leurs yeux :

Mais hélas ! De quel art verrai-je ces victimes,

Que pour m'avoir aimée on veut charger de crimes ?

LIVIE.

975   J'aperçois Tite.

SCÈNE II.
Tullie, Tite, Livie.

TULLIE.

  Hé bien chers Princes je vous perds,

Et c'est moi, qui vous livre à tant de maux divers  :

J'ai hasardé vos jours pour rétablir mon Père,

Pour régner à mon tour, et pour me satisfaire ;

Et si j'osais au sort imputer nos douleurs,

980   Le cruel non content de mes derniers malheurs,

Ose encore sans respect s'attaquer à ma flamme,

Il vient porter ses traits jusqu'au fond de mon âme  :

Et voyant que mon coeur s'intéresse pour vous,

Soudain il vous destine au plus grand de ses coups.

985   Il est votre ennemi, parce que je vous aime,

Comme mon amitié, sa fureur est extrême ;

Ou plutôt condamnant ce que vous estimés,

Il est votre ennemi, parce que vous m'aimez.

Pour punir une ardeur contraire à son envie,

990   Quand vous me faites vivre, il vous ôte la vie ;

Et lors que vous servez ma gloire et mon bonheur,

Il vous frappe d'un coup, qui vous ôte l'honneur.

TITE.

Ne faites point coupable une ardeur légitime ;

Et sauvez notre amour de reproche et de crime ;

995   Respectez un devoir qui force tous les coeurs

D'avoir pour vos beautés de pareilles ardeurs.

Que s'il faut que le sort par une lâche envie,

Pour punir nos ardeurs attente à notre vie,

Si cette sainte amour le fait notre ennemi,

1000   Sa rage pour le moins n'agira qu'à demi.

Rome plus complaisante aux douleurs d'une Mère,

Par la mort d'un seul fils assouvit sa colère,

Et nous faisant justice et grâce à même jour

Elle sait contenter sa haine et votre amour.

TULLIE.

1005   Donc, Tibère n'est plus, et vous osez survivre

Un frère si charmant que je brûle de suivre ?

S'il est mort, et si Tite a bien pu le souffrir,

Tibère devait vivre, et Tite eut dû mourir.

TITE.

Tibère vit, Madame, et le Ciel plus propice

1010   Remet entre vos mains sa vie et son supplice  :

Vous pouvez avancer, ou reculer sa fin.

TULLIE.

Comment ?

TITE.

Apprenez donc quel est notre destin.

Le Sénat trop jaloux du sang de notre race,

Veut sauver l'un de nous, et lui donne sa grâce :

1015   Cependant notre Mère aux pieds de son Époux,

Tâche de le fléchir et vaincre son courroux :

Mais Rome ne sachant quel prendre pour victime,

Nous en remet le choix dans un semblable crime  :

C'est donc à vous, Madame, à régler notre sort,

1020   Vous portez dans vos mains et la vie et la mort  :

C'est à vous à choisir ou l'un ou l'autre frère.

Rome qui sur tous deux se pouvait satisfaire,

N'en immolant qu'un seul, conserver l'un de nous,

Et par cette pitié se dégage envers vous.

TULLIE.

1025   Hélas ! Que sa pitié me doit être funeste,

De deux frères si chers quel faut-il qui me reste !

Dans la nécessité de faire un malheureux,

Sa pitié redoublait à les perdre tout deux.

Rome, il te suffisait pour comble de ma peine,

1030   Que ma cruelle amour les livrât à ta haine,

Sans que ta cruauté m'obligeant à ce choix,

Je les fisse périr une seconde fois.

Tite à quoi songez-vous ? Qu'est-ce qui vous oblige

D'irriter mes douleurs par un choix qui m'afflige ?

1035   Venez-vous pour un choix faire épreuve d'un coeur,

Qui brûle pour tous deux d'une pareille ardeur ?

M'y voulez-vous forcer, et par votre présence,

Faire pencher vers vous cette juste balance ?

Êtes-vous vers un frère infidèle et jaloux,

1040   Est-ce là l'amitié qu'il attendait de vous ?

Hé bien, Tite : mais las !

TITE.

Prononcez, ma Princesse,

Prononcez contre moi, puisque ce choix vous blesse :

Si vous me soupçonnez de trop peu d'amitié,

Je mérite la mort et lui votre pitié.

1045   Donnez à son ardeur le prix qu'elle mérite ;

Mon amour y consent et vous en sollicite,

Conservez par ma mort un frère généreux,

S'il meurt pour me sauver, vous nous perdrez tous deux  :

Et l'étroite amitié, qui m'attache à sa vie

1050   Me va faire périr sans vous avoir servie.

Souffrez donc que ma mort lui conserve le jour,

Et me rende part là digne de votre amour.

Adieu, s'il m'est permis d'expliquer vos pensées,

Qu'un reste de pitié tient encore balancées,

1055   Je lis déjà l'Arrêt que vous devez porter,

Et pour vous obéir, je vais l'exécuter.

TULLIE.

Arrêtez, arrêtez, Prince trop magnanime,

Si vous cherchez la mort ; montrez moi votre crime,

Il faut pour mériter la mort que vous voulez,

1060   Me cacher vos vertus et ce que vous valez :

Puisqu'un frère rival si proche du supplice,

Envers un frère absent garde cette justice ;

Et puisqu'à tous les deux ce choix est destiné,

Je vous rends le pouvoir que vous m'avez donné.

1065   Prince, pour me sauver d'un déplaisir extrême,

Faites, faites ce choix, je le laisse à vous même ;

Je ne soupçonne point celui que vous ferrez,

Et j'accepte l'Arrêt que vous prononcerez.

TITE.

Dieux ! De quel nouveau coup mon âme est abattue,

1070   Pour vous faire justice, il faut que je me tue !

Et n'osant refuser d'ordonner de mon sort,

Vous voulez dérober cet éclat à ma mort.

Que je mourrais content si cette bouche aimable

Disposait à son gré du sort d'un misérable !

1075   Il est vrai que l'Arrêt qui m'impose ce choix,

M'apprend votre justice, et ma mort à la fois ;

Eh bien ce sera moi qui serai la victime.

TULLIE.

Ah ! Ce choix me surprend, il n'est pas légitime

Je reprends le pouvoir que je vous ai rendu,

1080   Je ne rougirai point de vous avoir perdu,

Non vous ne mourrez point.

TITE.

Que deviendra Tibère ?

SCÈNE III.
Tibère, Tite, Tullie, Julie.

TIBÈRE.

N'en soyez point en peine, il mourra pour son frère,

Cher Tite consentez à ce juste projet,

Par ce Dieu de nos coeurs par ce charmant objet,

1085   Par l'illustre vengeance où l'amour vous engage,

Et que le Ciel réserve à votre grand courage,

Par un Roi malheureux que vos vaillantes mains

Rendront heureusement au trône des Romains.

TITE.

Quoi l'un et l'autre ici conspirent pour m'abattre ;

1090   Assez faible contre un, j'en ai deux à combattre ?

Mais sans rien hasarder qui blesse mon devoir,

Je n'oppose que vous à ce faible pouvoir.

Mon frère qu'ai-je fait pour mériter la vie,

Vous Princesse à quel point vous puis-je avoir servie,

1095   Pour mériter de vous toute votre pitié ?

Avez-vous l'un pour l'autre une moindre amitié ?

Pour faire à tous les deux une entière justice,

Faites que par ma mort notre combat finisse.

TULLIE.

Hélas ! Que ce combat a pour moi de rigueur !

1100   Où la mort seulement est le prix du vainqueur.

Grands Dieux ! En quel état me vois-je ici réduite !

Je ne puis faire un voeu sans en craindre la suite,

La grâce que je fais ; me procure un malheur,

Si je fais un présent, c'est avec douleur :

1105   Et la même pitié qui pour vous s'intéresse,

Par un contraire effet frappe l'autre et me blesse.

Qui me délivrera d'un si pressant souci ?

Sera-ce vous que j'aime, ou vous que j'aime aussi ?

Romains, si vos rigueurs veulent une victime,

1110   Rejetez en le choix sur l'auteur de leur crime.

Faites choir sur mon chef ce foudre suspendu,

Et renversez sur moi ce qu'ils ont attendu.

TIBÈRE.

Que cent foudres plutôt tombent dessus nos testes.

À les souffrir pour vous, elles sont toutes prestes :

1115   Pourvu que notre mort vous garde de périr ?

Qu'importe, quel de deux le sort fera mourir ?

S'il faut une victime à ce grand sacrifice  :

Ce choix n'est pas à nous, que Rome la choisisse.

Ah ! Si tu connaissais Rome combien ce coeur

1120   Au-delà de tout autre, a pour toi de l'horreur !

Ton choix déterminé par cette différence,

Tu te ferais justice au gré de ta vengeance,

Et je pourrais.

SCÈNE IV.
Tullie, Junie, Tibère, Tite, Julie, Marcelle.

TULLIE.

Hé bien ! Madame.

JUNIE.

Il faut mourir.

.......

JULIE.

1125   Est-ce un d'eux ou Tullie ? Est-ce tous trois ensemble ?

JUNIE.

Triste éclaircissement !

TULLIE.

Ah je frémis ! Je tremble !

JUNIE.

Délivrez-vous enfin d'un si cruel souci.

C'est vous Tite.

TIBÈRE.

Ah ! Rigueur.

JUNIE.

Et vous Tibère aussi.

Oui je vous perds tous deux.

TULLIE.

Vos deux fils ?

JUNIE.

L'un et l'autre.

TULLIE.

1130   Ô comble de malheur !

TITE.

  Quel bonheur est le nôtre ! 

JUNIE.

Mes pleurs et les Romains sauvaient l'un de vous deux;

Mais Brute pour pouvoir s'acquitter envers eux,

Leur fait de tous les deux un entier sacrifice.

TIBÈRE.

Ce zèle officieux enfin nous fait justice,

1135   Nous voilà délivrés d'un si funeste choix.

Adieu Princesse.

TITE.

Adieu, pour la dernière fois.

Princesse nous mourrons sans vous avoir servie ;

Mais au moins c'est pour vous que nous perdrons la vie ;

Trop heureux si pour vous allant perdre le jour,

1140   Notre dernier soupir est un soupir d'amour.

TULLIE.

Adieu, Princes, Adieu, je meurs pour l'un et l'autre,

Vous êtes ma victime, et je serai la votre.

TITE.

Ah ! vivez : va Julie, et prends soin de ses jours,

On nous garde, et sans toi Tullie est sans secours.

SCÈNE V.
Junie, Tibère, Tite, Marcelle.

JUNIE.

1145   Mes fils, je ne viens pas arracher des larmes,

Ni jeter dans vos coeurs d'inutiles alarmes,

Votre Père insensible à toutes nos douleurs,

A vu choir à ses pieds le reste de mes pleurs.

Je regarde vos maux d'un oeil constant et ferme,

1150   Et voyant mes enfants si proches de leur terme,

Je force la nature et par un noble effort,

J'apprends à tous les deux à mépriser la mort.

Surtout qu'aucune plainte injuste ou légitime

N'ôte rien à l'honneur d'un trépas magnanime :

1155   Qu'un si beau sang versé par l'effort des Romains,

Fasse rougir leurs fronts, aussi bien que leurs mains  :

Si Brute a pu faillir, et si vous l'osez croire,

Sauvez l'honneur du nom et soutenez sa gloire :

Montrez envers un Père autant de piété,

1160   Que son zèle envers vous monstre de cruauté,

Qu'il admire en ses fils dans ce péril extrême,

Quels sont les droits du sang, qu'il méprise lui-même.

Ne pouvant triompher de son inimitié,

Rendez-vous pour le moins dignes de sa pitié,

1165   Et que d'un front égal votre peine soufferte

Lui fasse voir enfin la grandeur de sa perte.

TIBÈRE.

Hélas !

JUNIE.

Quelle douleur mes fils ! Quels déplaisirs

Font sortir devant moi ces indignes soupirs !

TITE.

Madame.

JUNIE.

Craignez-vous d'abandonner la vie ?

TITE.

1170   Oui, puisque nous mourons sans secourir Tullie.

Elle n'est pas vengée et nous perdons le jour,

Souffrez donc qu'un soupir échappe à notre amour,

Que je mourrais heureux, si le coup qui m'accable

Faisait à ma Tullie un sort plus favorable !

TIBÈRE.

1175   Que le mien serait doux si mon sang répandu

Lui pouvait redonner tout ce qu'elle a perdu !

Voir périr à nos yeux l'honneur de sa naissance,

La voir sans aucun rang, sans nom, sans espérance,

La laisser en mourant exposée au malheur,

1180   N'est-ce pas le sujet d'une extrême douleur ?

Pour comprendre à quel point le sort nous persécute ;

Ne considérez pas l'horreur de notre chute,

Ni le coup, ni la main dont nous devons périr ;

Regardez seulement ce qu'elle doit souffrir.

JUNIE.

1185   Puisqu'à vos propres maux vos coeurs inaccessibles,

Pour les malheurs d'autrui paraissent si sensibles,

Il faut dans un malheur qui nous afflige tous,

Qu'une égale pitié s'intéresse pour vous.

Qu'on trouve rarement une Mère constante,

1190   Quand la mort de ses fils lui paraît si présente !

J'ai vu le cher Vitelle, et ses derniers malheurs,

Ont à peine à mes yeux arraché quelques pleurs.

Hélas ! Que les enfants sont chers au prix d'un frère  :

Une soeur est sans pleurs, où gémit une Mère,

1195   Et cette amour de Mère agit si fortement,

Qu'elle étouffe en mon coeur tout autre sentiment

Ciel ! Faut-il que le sang m'inspire des tendresses,

Qui font voir à mes fils ces indignes faiblesses :

Lorsque ces sentiments dans un Père assoupis

1200   Ne sauraient obtenir un pardon pour ses fils.

Quel Astre si malin dedans cette occurrence,

Entre les deux parents met cette différence ?

Et pourquoi mes enfants faudra-t-il qu'aujourd'hui,

Le sang si fort sur moi soit si faible envers lui ?

1205   Ah ! Mes fils.

TIBÈRE.

  En faveur d'une vertu si rare,

Quelque supplice affreux que Rome nous prépare,

Quelques maux que Tullie ait encore à souffrir,

Vous ne rougirez point en nous voyant périr :

Mais.

JUNIE.

Que vois-je ? Grands Dieux je lis sur ce visage,

1210   De nos derniers malheurs l'infaillible présage.

SCÈNE VI.
Tite, Marcellin, Junie, Tibère.

TITE.

Que veux-tu Marcellin ?

MARCELLIN.

Princes il faut partir,

L'ordre presse, et je viens pour vous en avertir.

Brute, qu'on voit assis au milieu de la place,

Assemble autour de lui toute la populace,

1215   Qui tantôt dans ses yeux contemple avec horreur

Les présages affreux d'une noire fureur.

Et tantôt s'aperçoit qu'un reste de tendresse,

Dessus le coeur d'un Père imprimant sa faiblesse,

Et si prés du péril redoublant ses douleurs,

1220   A son âpre vertu veut arracher des pleurs.

Mais quelque sentiment qui règne sur son âme,

Il demande ses fils.

JUNIE.

Cruel !

TIBÈRE.

Adieu, Madame ;

Nous nous quittons, la mort nous éloigne de vous.

TITE.

Vivez, Madame, au moins plus heureuse que nous.

JUNIE.

1225   Faites, faites pour moi des voeux plus légitimes :

Vous allez donc mourir innocentes victimes ?

Adieu, pour vous laisser toute votre vertu,

Je dérobe à vos yeux un courage abattu.

Adieu mes fils.

TITE.

Alors qu'il faut aux yeux des hommes,

1230   Signaler notre amour et montrer qui nous sommes,

On me verra périr d'un courage si fort,

Que j'en ferrai trembler les auteurs de ma mort.

TIBÈRE.

Qu'on redouble la honte et l'horreur du supplice,

Rien ne peut m'ébranler au bord du précipice :

1235   Dans ce moment affreux à tout autre qu'à nous

Ma confiance et ma mort feront mille jaloux.

ACTE V

SCÈNE PREMIERE.
Junie, Marcelle.

JUNIE.

Laisse-moi préparer au coup qui me menace,

Et ne m'entretiens plus de l'espoir de leur grâce.

MARCELLE.

Quand le Ciel se dispose à finir leur malheur,

1240   Vous laisser si longtemps en proie à la douleur,

C'est vous rendre, Madame, un dangereux office.

JUNIE.

Et bien dis moi leur sort rigoureux ou propice :

Mais ne déguise rien.

MARCELLE.

Si tôt que vos deux fils

D'un nombre d'affligés confusément suivis,

1245   Ont paru sur les bords de la place publique,

La foule qui fermait ce théâtre tragique,

S'est ouverte soudain : Brute les voit venir  :

Et malgré des soupirs qu'il ne peut retenir,

Il les voit ; mais d'un oeil tout ardent de colère,

1250   Qui leur fait voir leur Juge, et leur cache leur Père.

Le Peuple, que Vitelle et d'autres conjurés,

Qui si prés de la mort se montraient assurés,

Remplissaient du regret de voir tant de noblesse,

Payer si chèrement un crime de jeunesse,

1255   Jetant de cet objet ses yeux de toutes parts,

Sur les fils de son Brute attache ses regards.

Une fière douleur sur leur visage peinte

Faisait naître autour d'eux le respect et la crainte.

Et leur maintien superbe imprimait à l'abord,

1260   Aux coeurs les plus Romains l'image de leur mort.

La crainte et la douleur erraient dans cette place,

Où les seuls condamnez exprimaient de l'audace ;

De sorte qu'il semblait à nos sens étonnés,

Que les seuls assistants étaient les condamnés.

1265   Cependant à l'aspect d'un objet si terrible :

Parmi tant d'affligés leur Père est insensible,

Son visage est égal, et sa mâle fierté

Dans le coeur des Romains porte la fermeté :

Il voit son plus beau sang prêt à couler par terre :

1270   Il peut ou retenir, ou lancer le tonnerre;

Mais plus pour ses enfants il souffre des combats,

Plus son zèle cruel demande leur trépas.

De tous les sentiments les plus tendres d'un Père,

Il dresse un beau Trophée à sa vertu sévère :

1275   Et quand sur son esprit le sang est le plus fort,

Il prononce à ses fils la sentence de mort.

Il presse les bourreaux de hâter leur supplice,

Et lors qu'ils semblent lents à faire leur office,

Ces enfants trop soumis d'un Père trop cruel,

1280   Demandent à l'envie le premier coup mortel.

Ils s'offrent l'un et l'autre au coup qui les menace ;

Mais Tite le premier occupant cette place,

Après quelques soupirs donnez à son amour,

Adresse ces propos aux peuples d'alentour :

1285   Voici l'unique Auteur du crime de Tibère,

Sauvez un fils à Brute, et que ce soit mon frère :

Tibère est innocent, et pour perdre deux fils,

Votre Brute, Romains, vous a trop bien servis.

Empêchez malgré lui le mal qu'il se veut faire.

1290   Le peuple était tout prêt d'accorder sa prière,

Quand Tibère indigné contre son amitié,

Refuse également leur grâce et sa pitié.

Tite plaint son malheur, et soudain il s'apprête

D'obéir à son Père en lui donnant sa teste :

1295   L'exécuteur tout prêt à faire son devoir.

Lève le bras.

JUNIE.

Hélas ! Quel est donc notre espoir ?

Donc Tite n'est plus, Brute, Rome, Tullie,

Qui de vous trois m'enlève une si chère vie ?

Cher Tite.

MARCELLE.

Il vit encore, modérez ce transport.

JUNIE.

1300   Et quel Dieu favorable a détourné sa mort ?

MARCELLE.

Sur le bras du bourreau l'on voit sauter Tibère :

Arrête lui dit-il, et me laisse mon frère  :

Pendant que je vivrai, Tite ne peut mourir.

JUNIE.

Ah ! Ce n'est pas ainsi qu'il les faut secourir,

1305   Tendresse, Amour, Pitié, que la Nature inspire

Sur un Père cruel étendez votre Empire,

Autrement vos efforts ne les sauraient sauver.

MARCELLE.

Oyez ce que les Dieux font pour les conserver,

On voit douze licteurs s'avancer vers la place :

1310   Au respect que leur rend toute la populace,

On connaît Collatin, qui fait signe des mains,

Pour imposer silence, et parler aux Romains.

Que faites vous, dit-il, quel dessein est le votre,

Brute a fait son devoir ; mais nous manquons au notre,

1315   S'il immole ses fils au devoir de son sang,

Nous sommes obligés à conserver son rang.

Par ce pressant discours cette grande assemblée,

Comme d'un coup de vent puissamment ébranlée,

Se pousse enfin vers Brute, et tous humiliez,

1320   Lui font voir pour ses fils toute Rome à ses pieds.

Cet objet l'attendrit, et l'on voit ce grand homme

Sourd à la voix du sang, prêter l'oreille à Rome :

Il ne se défend plus, et d'un air plus remis,

Il allait accorder le pardon de vos fils,

1325   Quand pour vous délivrer de douleur et de crainte,

Sachant le désespoir dont vous étiez atteinte,

Mon zèle m'a ravi le loisir de l'ouïr.

JUNIE.

Doux espoir dont mon coeur ose à peine jouir,

Dont la triste clarté tient encore des ténèbres,

1330   Succède heureusement à des pensées funèbres :

Marcelle, mon salut était désespéré,

Pour peu que ton secours eut été différé.

Pour arracher Tullie à l'ennui qui l'accable,

Allons lui faire part d'un sort si favorable :

1335   Je le dois à mes fils.

MARCELLE.

  Madame, je la vois.

SCÈNE II.
Talluie, Junie, Marcelle.

TULLIE.

On me garde, Madame, et je ne sais pourquoi,

Brute m'avait promis liberté toute entière ;

Cependant je connais que je suis prisonnière.

JUNIE.

Madame, l'on vous tient ce qu'on vous a promis,

1340   On vous garde, mais c'est contre vos ennemis ;

Ceux qui sont prés de vous, y sont pour vous défendre.

TULLIE.

Et de qui ?

JUNIE.

Des Romains qui vous pourraient surprendre.

TULLIE.

Les Romains contre moi ne sauraient faire pis ;

Je suis en leur pouvoir puisqu'ils tiennent vos fils,

1345   Et par leurs cruautés et votre bonté même,

Je souffre ici, Madame, et prés de ceux que j'aime.

Veuillez pour amoindrir les peines que je sens,

Que je ne souffre rien qu'auprès de vos Enfants ;

Permettez que je sorte, et que par ma présence,

1350   Je puisse des Romains divertir la vengeance.

Quelque attendrissement qu'ils montrent pour vos fils

Des sentiments si doux sont rarement suivis ;

Le sacrifice est prêt pour expier ce crime,

Et leurs Dieux rarement se passent de victime,

1355   J'irai sur les autels de ce peuple mutin :

Pour les enfants de Brute offrir ceux de Tarquin  :

Je m'offrirai pour eux, ou plutôt pour moi-même,

Pour expier mon crime, et sauver ce que j'aime.

JUNIE.

Ah ! Madame perdez cet injuste transport,

1360   Pensez-vous les sauver en courant à la mort ?

Ils ne vivent qu'en vous, et leurs dernières larmes,

M'ont assez confirmé le pouvoir de vos charmes,

Laissez faire aux Romains, à Collatin, aux Dieux,

Vous les verrez encore soupirer à vos yeux :

1365   Et se plaindre du sort qui leur sauvant la vie,

Leur ravit le bonheur de mourir pour Tullie.

TULLIE.

Las ! De quelque succès que je m'ose flatter,

Mon coeur sent des frayeurs qu'il ne peut surmonter !

De leur injuste amour, le bizarre caprice

1370   À mon timide espoir n'offre rien de propice.

Et deux frères rivaux si fortement unis

Se verront l'un par l'autre également punis,

L'un de se voir privé du bonheur qu'il espère,

Et l'autre d'être heureux par le malheur d'un frère

1375   Si bien qu'à peine encore échappé de leurs mains,

Ils ont des ennemis pires que les Romains.

JULIE.

C'est à vous à régler leur destin et le votre,

Vous pouvez hardiment couronner l'un et l'autre :

Sans craindre que l'arrêt qui partira de vous,

1380   En faisant l'un heureux, fasse l'autre jaloux :

Ne me le cachez plus.

TULLIE.

Faut-il que je m'explique ?

MARCELLE.

Madame, Marcellin.

SCÈNE III.
Marcellin, Junie, Tullie, Marcelle.

MARCELLIN.

Ô fin vraiment tragique !

JUNIE.

Qu'est ceci Marcellin ?

MARCELLIN.

Hélas ! Tout est perdu.

JUNIE.

Quoi ! Mes fils.

MARCELLIN.

C'en est fait.

TULLIE.

Ô Dieux ! Qu'ai-je entendu ?

MARCELLIN.

1385   Ne me demandez point un récit si funeste.

Brute vient, et lui seul vous peut dire le reste.

SCÈNE IV.
Brute, Tullie, Junie, Marcellin, Marcelle.

BRUTE.

Laisse-moi soupirer tyrannique vertu,

Je t'ai donné mes fils, Rome, que me veux-tu ?

J'ai donné tout mon sang à tes moindres alarmes,

1390   Souffre qu'à tout mon sang je donne quelques larmes !

TULLIE.

Donc ces Princes si chers.

MARCELLIN.

Ils ont perdu le jour.

De Brute et des Romains l'espérance et l'amour,

Par son ordre aux Romains ont servi de victime.

JUNIE.

Ah ! Marcelle est-cela cet espoir légitime ?

MARCELLIN.

1395   Tout le monde, Madame, espérait comme vous,

Brute exprimait déjà des sentiments plus doux :

D'un juge rigoureux la Majesté sévère,

Semblait avoir fait place aux tendresses d'un Père,

Quand au lieu du pardon qui flattait notre espoir,

1400   Il commande aux bourreaux de faire leur devoir :

Tout le monde en frémit, Collatin s'en offense ;

Mais malgré leurs frayeurs, malgré sa résistance,

Il fait mourir ses fils en Juge rigoureux,

Et les pleure après leur mort en Père malheureux.

TULLIE.

1405   Ah ! Tigre.

JUNIE.

  Ah ! Mes enfants.

TULLIE.

  Mais hélas ! C'est leur Père,

J'entre dans vos respects cher Tite, cher Tibère,

Frères qui partagez mon amoureux désir,

Vous m'ôtez en mourant la peine de choisir,

Mais aussi votre mort trop prompte et trop cruelle,

1410   Me laisse envers tous deux ingrate, et criminelle.

Effaçons dans mon sang ces titres odieux ;

Chers Princes, je vous suis, et vous suis en des lieux,

Où malgré les Romains, Brute, et mon malheur même,

Vous me posséderez et j'aurai ce que j'aime.

SCÈNE V.
Junie, Brute.

JUNIE.

1415   Qu'as-tu fait de ton sang, Brute ?

BRUTE.

  Je l'ai versé,

Femme viens achever ce que j'ai commencé  :

Viens expier mon crime et viens te satisfaire,

Il me poursuit partout, je ne m'en puis défaire :

Ce rigoureux remords, et ce grand désespoir,

1420   M'apprennent, mais trop tard quel était mon devoir  :

Je le connais, mes fils, quand je ne le puis faire  :

Quand je ne le suis plus, je sens que je suis Père,

Et toujours pour moi-même, et pour vous inhumain

Je le suis, quand il faut, ni Père ni Romain.

JUNIE.

1425   Rends-moi mes fils, cruel.

BRUTE.

  Ils ont perdu la vie,

Et la mienne par toi me doit être ravie.

JUNIE.

Hélas !

BRUTE.

Que tes douleurs font un puissant effet,

Qu'estes vous devenus mes enfants, qu'ai-je fait ?

Combien leur triste mort dans les pleurs d'une Mère,

1430   Grave l'énormité du crime de leur Père.

Mère, vois le bourreau des enfants que tu plains,

Est-ce après tes fils pour toi-même que tu crains ?

Tu me fuis, et l'horreur dont me couvre ce crime,

Fait un monstre à tes yeux d'un Époux légitime,

1435   Fuis de moi, femme, fuis et cachant tes douleurs,

Souviens-toi qu'un Romain punit jusques aux pleurs.

JUNIE.

Hé bien punis moi donc.

SCÈNE DERNIÈRE.
Livie, Junie, Brute.

LIVIE.

Ah ! Père impitoyable !

De ton zèle cruel vois la suite effroyable :

La Princesse n'est plus, songe à son désespoir,

1440   Et lis dedans son sang ton crime et ton devoir.

Et vous de ses Amants Mère trop affligée,

Si d'un crime innocent ce fer vous a vengée,

Ne vous souvenant plus qu'elle a fait vos malheurs,

Oyez ce qu'en mourant vous demandent ses pleurs :

1445   Qu'aux cendres de vos fils sa cendre confondue,

Montre qu'en les perdant, son amour l'a perdue.

BRUTE.

Je déplore sa perte autant que mes malheurs,

Mais aussi je rougis d'avoir versé des pleurs.

Dans ce pressant péril dans ce désordre extrême,

1450   Pour servir ma vertu Brute revient lui-même.

Femme, permets moi donc de jouir d'un honneur

Acheté par mon sang et par tout mon bonheur.

Si mon repentir dure il détruira ma gloire :

Souffre que nos neveux adorent ma mémoire,

1455   Et qu'ils disent de moi voyant ce que je fis,

Il fut Père de Rome, et plus que de ses fils.

JUNIE.

Malgré le désespoir qui règne dans mon âme,

Je prends tes sentiments, et suis enfin ta femme.

BRUTE.

Ta vertu rend ici mon esprit confondu,

1460   Et me redonne enfin plus que je n'ai perdu.

Allons à ces Amants donner la sépulture,

Et pour quelques moments prêtés à la Nature,

Pour rendre notre nom vénérable aux humains,

Faisons que tous nos jours ne servent qu'aux Romains.

 


Extrait du Privilège du Roi

Par grâce et privilège du Roi, donné à Paris le vingtième jour de Novembre 1647. Signé par le Roi en son Conseil Le Brun. Il est permis à Toussaint Quinet Marchand libraire de Paris, d'imprimer ou faire imprimer une pièce de Théâtre intitulée La mort des Enfants de Brute, Tragédie, durant le temps et l'espace de sept ans, à compter du jour que ladite pièce sera achevée d'imprimer et défenses sont faites à tous autres d'en vendre ni distribuer d'autre Impression que de celle qu'aura fait ou fait faire ledit Quinet, à peine de trois mile livres d'amande ainsi qu'il est plus amplement porté dans les lettres ci-dessus datées. Achevé d'imprimer pour la première fois le 28 mai 1648.

Les exemplaires ont été fournis.

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