HOMMAGE À RACINE

VERS QUI DEVAIENT ÊTRE LUS AU THÉÂTRE-FRANÇAIS POUR L'ANNIVERSAIRE DE SA NAISSANCE LE 21 DÉCEMBRE 1855

1855

PAR M. H. DE BORNIER

PARIS, IMPRIMERIE DE E. BRIÈRE et Cie, rue Saint-Anne, 55.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 28/05/2020 à 12:05:40.


DU MÊME AUTEUR

LES PREMIÈRES FEUILLES, poésies (2e édition),

DANTE ET BÉATRIX, drame en cinq actes et en vers.

LE MONDE RENVERSÉ, comédie en vers.

LA MUSE DE CORNEILLE, à-propos, en vers.


EXTRAIT DU MONITEUR DU 27 décembre 1854, feuilleton dramatique de M. Edouard THIERRY.

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La date a été consacré sur l'affiche du Théâtre français. Il y a mieux, une pièce d evers devait être lue, et le maître de Campistron, de Chateaubrun, de l'abbé Leblanc, qui n'a eu d'autres torts que d'avoir de tels disciples, a failli être loué publiquement par un jeune poète élevé dans la tradition de 1830.

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L'année dernière, sur la scène de l'Odéon, M. de Bornier adressait déjà un public hommage au vieux Corneille.

(Suivent des citations.)

Ce sont là des vers de bonne veine, des vers généreux et sonores, sincères et pleins du souffle heureux de la jeunesse. Beauvallet les aurait récités avec son grand art ; il était prêt pour la représentation ; il devait faire applaudir tour à tour le récit de Théramène et les vers de M. de Bornier, double hommage rendu à Racine ; mais si le théâtre a ses solennités, la vie a ses misères : la vie impérieuse n'a pas rendu le comédien aux jeux de la scène, et, pour fêter l'anniversaire de Racine, il est resté Racine lui-même et Melle Rachel.


PERSONNAGES

LE RÉCITANT, M. BEAUVALLET (pressenti).


HOMMAGE A RACINE

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Hier, c'était Corneille à qui nous faisions fête ;

Pour les fronts glorieux la palme est toujours prête,

Et nous, pieux enfants du vénérable aïeul,

Nous n'épuiserons pas le laurier pour lui seul ;

5   Nous l'honorons en toi, pouvant l'y reconnaître ;

Toi, l'élève d'abord, puis l'émule du maître,

Car Dieu, ne souffrant pas qu'il mourût tout entier,

Te fit son successeur, et mieux, son héritier !

Jamais aucun de nous, malgré la calomnie,

10   N'a follement nié l'éclat de ton génie ;

L'astre remplace l'astre à l'horizon humain,

Soleil couchant ce soir, soleil levant demain !

Au vaste champ de l'art, où croît l'épi superbe,

Nous devons applaudir quiconque fait sa gerbe,

15   Car de la bien nouer tous n'auront pas l'honneur :

Nombreuse la moisson, rare le moissonneur !

Ton génie, à la fois tendre, grave, énergique,

Reçut du grand aïeul le grand souffle tragique ;

Fouillant le coeur humain de ton regard profond,

20   De replis en replis tu descendis au fond ;

Rien ne te fut caché des abîmes de l'âme,

Ta pensée en chassa les ombres à sa flamme ;

Mais, à nos faibles yeux ménageant le flambeau,

Tu nous fis voir l'horrible à la lueur du beau !

25   Craignant de nous glacer d'un effroi légitime,

Tu ne suivis Néron que sur le seuil du crime,

Tu plaças à côté l'honneur même, et tu crus

Ne pouvoir pas montrer Narcisse sans Burrhus !

Lorsque, dans un accès de sanglante folie,

30   Le temple du vrai Dieu s'étonne d'Athalie,

Devant la sombre reine un royal orphelin

Sourit, tranquille et doux dans sa robe de lin !

Quand Phèdre ploie, enfin, faiblesse en vain cachée,

Sous Vénus tout entière à sa proie attachée,

35   Surprise d'un remords chrétien qui l'embellit,

De sa coupable ardeur la païenne pâlit !

- Oui, c'est là le secret du pouvoir qui fascine

L'observateur penché sur ton oeuvre, ô Racine !

Puis, tu prends les plus forts, les plus grands, les meilleurs,

40   Tu tempères l'éclat des hauts faits par les pleurs,

Du tribut de ses maux tu n'exemptes personne :

Achille s'attendrit, Agamemnon frissonne,

Et, comme un aigle au coeur par une flèche atteint,

Dans les pleurs de l'époux Mithridate s'éteint !

45   Comme au coeur des héros,tu lus au coeur des femmes

Fureurs et dévouements, folles et douces flammes :

Iphigénie en pleurs, Eriphile en courroux,

Hermione écrasant Andromaque à genoux,

Bérénice si douce avec tant de noblesse,

50   Et l'humble Esther domptant un roi par sa faiblesse !

- Ainsi tu pénétras, tu connus, tu conquis

La vérité, trésor si rarement acquis ;

Épuisant du passé l'enseignement suprême.

Tu trouvas des leçons dans ton siècle lui-même ;

55   Les pompes s'y mêlaient aux revers inouïs,

Siècle que couvre au loin l'ombre du grand Louis !

Si tu vivais au temps où nous vivons, ô maître !

L'éclat s'en étendrait sur tes oeuvres peut-être ;

Ce siècle, jeune encor, contient tant de splendeurs

60   Qu'il pourrait à tes vers prêter d'autres grandeurs ;

Le tien est tout entier descendu dans la tombe ;

Ce qui rampait s'élève et ce qui planait tombe ;

Le paysan, courbé sur la glèbe autrefois,

S'est dressé, maigre et fier, sur le chemin des rois ;

65   Leurs enfants dans leurs bras, sans attendrir les âmes,

Des reines ont pleuré comme de simples femmes ;

Et, par la faim conduite, au milieu des troupeaux,

La louve est apparue avec ses louveteaux !

Mais nulle histoire n'est plus grande que la nôtre ;

70   Le guerrier, au besoin, se changeant en apôtre ;

Deux fantassins barrant le chemin d'Attila,

En deux langues disant un même halte-là ;

Un prêtre sage, en qui le siècle se révèle,

Prêchant pour le croissant la croisade nouvelle ;

75   L'humble soldat, gardant son sublime maintien,

Frappé comme un héros, mourant comme un chrétien

Et dans tous un instinct de dignité profonde,

Soeur de la charité, qui sauvera le monde !

Dans un siècle, si rude au mal bien combattu,

80   Tu le vois, comme au tien, abonde la vertu ;

Pour que la France reste illustre et souveraine,

Nous avons nos Condé, nous avons nos Turenne,

Nos poètes aussi !... Je t'en atteste, ô toi

Qui mourus d'un regard sévère du grand roi !

85   Si tu vivais encor, maître aux oeuvres augustes,

Tu ne subirais plus de ces dédains injustes ;

Les beaux-arts, que la paix seule croyait aimer,

Surpris de toujours vivre et de toujours charmer,

Ne souffrent pas des soins que la lutte réclame ;

90   On serait fier de toi qui sus agrandir l'âme,

Et l'on pourrait, honneur à nos temps réservé,

Triomphant, t'accueille dans le Louvre achevé !

HENRI DE BORNIER

De la Bibliothèque de l'Arsenal.

 


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