LA BELLE INVISIBLE

ou LA CONSTANCE PROUVE

TRAGI-COMDIE

M. DC. LVI. Avec Privilge du Roi.

par Boisrobert.

PARIS, Chez GUILLAUME DE LUYNE, Libraire jur, au Palais, dans la Salle des Merciers, la justice.

Reprsente pour la premire fois Paris sur le Thtre de l'Htel de Bourgogne en 1653.


Texte tabli pour le Mmoire de Matrise de Florence DUWAT, dirig par Georges Forestier, Paris, 2000.

Publi par Paul FIEVRE, dcembre 2020

© Thtre classique - Version du texte du 28/02/2024 23:49:43.


MONSEIGNEUR DE BELLIEVRE, PREMIER PRESIDENT.

MONSEIGNEUR,

Il n'est pas juste que cette Belle Invisible se cache davantage devant vous ; puisqu'avec toutes ses beauts et ses ornements, elle n'a os se montrer vous sur le Thtre, souffrez qu'elle se prsente sur ce papier, et si elle est assez heureuse pour trouver grce devant vous, souffrez qu'elle se montre aprs en public, sous une protection aussi favorable, et aussi glorieuse que la vtre. Comme elle craint d'avoir eu quelque part la disgrce de son auteur, Agrez s'il vous plat, MONSEIGNEUR, qu'elle reprenne de la gloire de votre approbation, les grces qu'elle pourrait avoir perdues par le malheur de son loignement. Si vous lui rendez justice, je ne doute point qu'elle ne la reoive de tout le monde, et que les plus grands critiques mmes ne se rendent avec une entire dfrence au jugement que vous en ferez. Si elle vous peut dlasser l'esprit, et vous donner un moment de joie, aprs le chagrin que vous devez quelque fois recevoir de vos pnibles occupations, elle fera, MONSEIGNEUR, une charit publique, et n'aura pas peu servi la France, si elle peut fournir quelque matire au divertissement d'un si grand homme. Je serai peut-tre un jour plus heureux, et dans la vritable passion que j'ai de vous plaire plus utilement je ne dsespre pas de trouver des forces, quand je me sentirai assez de courage pour vous consacrer de plus nobles veilles. Je ne connais quasi plus que vous aujourd'hui, MONSEIGNEuR, qui fasse cas des gens de mrite, ni qui ait une vritable estime pour la vertu ; aussi vous puis-je protester fort sincrement que je borne toute l'ambition de mes muses au seul avantage de vous plaire, et toutes les passions de mon me l'honneur de me faire croire autant que vritablement, je le suis,

MONSEIGNEUR,

Votre trs humble et trs obissant Serviteur,

BOIS-ROBERT, Abb de Chtillon.


NOMS DES ACTEURS

OLYMPE, La Belle Invisible sous le nom et l'habit d'Alexis Amoureuse de D. Carlos.

DON CARLOS, Cavalier Espagnol parent du Duc d'Ossonne Amoureux de La Belle Invisible.

LA DUCHESSE D'OSSONNE, Vice-Reine de Naples.

LUCILLE, Parente de la Vice-Reine, aime de Don Pedre.

DON PEDRE, Ami et confident de D. Carlos Amoureux de Lucille.

MARCELLE, cousine d'Olympe, aime de D. Alvare.

DON ALVARE, Cavalier de Naples Amoureux de Marcelle.

DON LONARD, Pre de Marcelle, et oncle d'Olympe.

ALFONCE, vieux valet confident d'Olympe.

DEUX DAMES.

QUATRE GARDES.

UN PAGE.


ACTE I.

SCNE PREMIRE.
Don_Carlos d'Aragon, Don Pedre.

DON CARLOS.

Vous vous tes tromp Don Pedre assurment !

DON PEDRE.

Mais j'ai fait cette enqute assez exactement,

Cette maison d'ailleurs est assez remarquable,

DON CARLOS.

Ce que vous m'avez dit me parat une fable.

5   Quoi, celle qui l'habite, soixante ans passs ?

DON PEDRE.

Oui, brave Don Carlos, on la connat assez,

Quoi qu'elle passe aux champs les deux tiers de sa vie :

DON CARLOS.

Ce mystre cach redouble mon envie.

Celle qui dans ce lieu m'a de nuit appel,

10   Et d'une grille basse obligeamment parl,

Sans doute est jeune et belle, ailleurs je l'ai connue,

Quoi qu'elle ait drob son visage ma vue ;

Son port, sa bonne mine, et son esprit charmant,

Tous seuls d'un insensible auraient fait un amant,

15   Cependant, dites vous Don Pedre, la matresse

De ce logis est vieille ?

DON PEDRE.

Oui, mais par sa noblesse,

Par son esprit sublime, et par ses grands trsors,

Elle peut rparer tous les dfauts du corps.

DON CARLOS.

Enfin ce n'est pas l le charme qui m'attire :

20   Celle qui m'a rang dj sous son empire

A l'esprit admirable, et j'en puis juger mieux

Que des attraits qu'un voile a cach mes yeux.

Mais je suis fort tromp si ce voil visage

N'a sur l'esprit visible encor quelque avantage :

DON PEDRE.

25   Puisque vous m'honorez de votre affection,

Rendez moi plus savant de cette passion.

DON CARLOS.

Oui, quoI qu'on m'ait Don Pedre ordonn le silence,

Je veux bien vous en faire entire confidence ;

Je vois que vous m'aimez, je vous connais discret.

30   Oyez donc l'aventure, apprenez mon secret.

Vous avez dj su qu'aprs cette campagne,

A dessein de voir Naples tant parti d'Espagne,

Le brave Duc d'Ossonne qui j'ai cet honneur

D'appartenir un peu, m'en a fait Gouverneur.

35   Comme il a cet hiver avec magnificence,

En faveur de Philippe tal sa puissance

Pour son avnement aux Royaumes divers

Qui le font quasi voir matre de l'Univers,

J'ai reu tant de gloire en honorant la fte,

40   Que les prix des Tournois ont t ma conqute.

Ces sublimes honneurs que je n'attendais pas

Ont fait trouver en moi je ne sais quels appas.

Les Dames l'envi clbrant ma Victoire,

Par dessus mon mrite ont lev ma gloire ;

45   Je me suis vu par tout honor, caress,

Mais comme en la faveur on se trouve encens,

Jugeant que ces honneurs me venaient en partie

Du sang du Vice-Roi, j'ai cru ma modestie.

Plus on m'a veu modeste, et plus on a cherch

50   De montrer en son jour l'clat que j'ai cach ;

Vous l'avez vu Don Pedre, et savez que Lucille

Le plus Riche parti de cette grande Ville

M'est dj destine, et que le Vice-Roi

Veut que je lui consacre, et mon coeur et ma foi.

DON PEDRE.

55   Hlas !

DON CARLOS.

Vous soupirez.

DON PEDRE.

  Souffrez que je soupire.

DON CARLOS.

Pourquoi ?

DON PEDRE.

Je perds par l le seul bien o j'aspire.

DON CARLOS.

Quoi, vous aimez Lucille ?

DON PEDRE.

Oui, je suis son amant,

Je l'aime, Don Carlos, et l'aime perdument,

Et comme en vos faveurs je trouve un grand obstacle,

60   Je ne puis possder Lucille sans miracle ;

Je ne veux rien cacher ce noble vainqueur,

Qui m'aime avec tendresse, et qui m'ouvre son coeur.

DON CARLOS.

Aimez la, cher ami ! Servez la sans contrainte :

Je n'y prtends plus rien, bannissez toute crainte.

65   Oui, oui, je vous la cde, et ne veux aspirer

Qu' ce trsor cach qui me fait soupirer ;

Quand Lucille serait la matresse du monde,

Ce n'est pas sur ses biens que mon espoir se fonde :

Si celui qui me flatte est vain et dcevant,

70   Adorons la chimre, et paissons nous de vent ;

Mais je veux mieux penser de l'aimable inconnue,

A qui j'ai dcouvert mon me toute nue :

Si ses charmes cachs qu'aveuglment je sers

Valent ceux de l'esprit qu'elle m'a dcouverts,

75   Elle est toute divine, elle est toute adorable,

Et l'Univers n'a rien qui lui soit comparable.

DON PEDRE.

Mais comment l'aimez vous avecques tant d'ardeur ?

Qui d'un feu si bizarre a fond la grandeur ?

Comment peut on aimer une chose invisible ?

80   Certes comme mon feu vous paraissez sensible,

Je veux aider au vtre, et ferai mon devoir,

Le zle supplera peut-tre mon pouvoir.

DON CARLOS.

Oyez donc, cher Don Pedre, oyez mon aventure

Qui parat une fable, un songe, une imposture.

85   Comme la Vice-Reine en ce jour solennel

O j'acquis mon Nom un honneur ternel,

Avait donn licence aux Dames de paratre

Sous le voile du masque, et sous l'habit champtre,

Pour sauver la dpense, et voir en libert

90   Ce qui se passerait dans la solennit,

Aprs que j'eus gagn tous les prix de la fte,

Glorieux des lauriers qui me couvraient la tte,

Faisant partout la presse aux lieux o je pass,  [ 1 Presse : Foule, multitude de gens qui se pressent.[F]]

Je sentis d'un carrosse assez embarrass

95   Qu'une voix m'appelait, je m'avanai vers elle.

Une Dame en portire, et qui paraissait belle,

Quoi qu'elle fut masque, avec un ton de voix,

Qui seul au plus rebelle aurait donn des lois,

Me dit, brave Espagnol, vous avez la victoire !

100   Le Ciel en soit lou, vous m'en devez la gloire :

J'ai fait des voeux pour vous, ces voeux sont exaucs,

Vous avez tous les prix ; mais ce n'est pas assez.

Madame, cet honneur m'achve de confondre,

Lui dis-je, et lui voulant plus amplement rpondre,

105   Je vis que tout  coup cet embarras cessa,

Vite comme un clair le carrosse passa,

Et suivant avec l'oeil la belle disparue,

Je demeur confus au milieu de la rue.

Je vous jure, Don Pedre, avec sincrit,

110   Que l'amour jusques-l ne m'avait rien t ;

J'prouvai de ce jour son pouvoir manifeste :

Vous me croirez assez si vous oyez le reste.

Cette beaut voile en mon coeur s'imprima,

Et mon amour bizarre aussitt s'y forma :

115   J'aimais sans connaissance une invisible amante,

Et l'aimais toutefois d'une ardeur vhmente.

Les visibles objets m'taient moins prcieux,

J'avais plus de crance ma foi, qu' mes yeux ;

Ainsi que sans espoir j'aimais sans apparence,

120   Et cette foi pourtant flattait mon esprance :

Un jour sortant d'un Temple, et rvant fortement

l'objet inconnu de qui j'tais amant,

J'aperus qu'une Dame tant sur mon passage

J'ai Don Carlos, dit-elle, vous faire un message :

125   Elle en suivait une autre en qui la majest

Marquait une naissance gale sa beaut.

Un vieillard la menait superbement vtue :

Je crus voir ce mme oeil qui me charme et me tue,

Au travers de son voile, et ce brusque penser

130   Me fit vite vers elle aussitt avancer.

Cavalier, me dit-elle, avez vous quelque ide

De m'avoir vue ailleurs ? L'ayant bien regarde,

Encor que son visage en ce lieu fut voil,

Oui, lui dis-je, Madame, et je vous ai parl.

135   Mon carrosse, dit-elle, cette heure imprvue

M'enlevant malgr moi, vous droba ma vue :

Mais nous pouvons ici quelque place choisir

Pour nous entretenir avec plus de loisir.

ces mots je connus mon aimable inconnue

140   Le vieillard me quitta sa main qu'elle avait nue,

Et je voulus porter sur ce marbre anim,

Quelque marque du feu qu'elle avait allum,

Lors qu'en la retirant : Don Carlos, me dit-elle,

J'aime qu'on soit discret, mais plus qu'on soit fidle,

145   Aimez vous ? Oui Madame, oui, vous m'avez charm,

Avant que de vous voir je n'avais rien aim.

Vous m'imposez, dit-elle, on sait les bruits de ville

Avant que de me voir, vous recherchiez Lucille.

On m'offre ce parti, le Duc l'a rsolu,

150   Mais je cde l'amour qui ne l'a pas voulu

Lui dis-je, il vous a faite ici ma Souveraine,

Je vous y reconnais dessus la Vice-Reine.

Puis-je dans vos discours, dit-elle, m'assurer ?

N'aimerez vous que moi, l'oserez vous jurer ?

155   J'en jure tous les Dieux (lui dis-je) h bien dit-elle,

Je connatrai bientt si vous m'tes fidle,

Je n'ignore pas un des lieux o vous entrez,

Mritez mon Amour, et vous me connatrez,

Adieu, dans peu de jours vous saurez davantage,

160   On vous dcouvrira mon nom et mon visage.

En vain je la pressai ; c'est tout ce que j'en eus.

DON PEDRE.

Et ses charmes depuis vous furent ils connus ?

DON CARLOS.

Je fus cinq ou six jours sans rien apprendre d'elle,

Et cela m'affligeait d'une douleur mortelle,

165   Quand selon ma coutume, un soir me retirant

Du jeu, dans le quartier o j'tais demeurant,

Passant par une rue , o tous les soirs je passe,

J'ous qu'on m'appelait par une grille basse

Qui donne sur la rue en ce mme logis,

170   Dont, avec tant de soin, vous vous tes enquis.

Carlos, me dit la voix, commandez que l'on tire

Votre flambeau plus loin, j'ai deux mots vous dire :

Je le fis donc teindre, et m'approchant de l

Je ne reconnus plus la voix qui me parla,

175   Don Carlos, me dit-elle, ayez bonne esprance,

Ma matresse connat votre persvrance :

On s'est avec grand soin de vos moeurs inform,

On sait que jusqu'ici vous n'avez rien aim,

Que Lucille vous est assez indiffrente,

180   Et que hors ma matresse, il n'est rien qui vous tente :

Venez demain au soir dedans ce mme lieu

Et vous la connatrez, retirez vous Adieu !

Je voulus repartir, et ne vis plus personne.

DON PEDRE.

Certes ce procd me surprend, et m'tonne.

DON CARLOS.

185   Apprenez ce qui reste : tant donc revenu

Devant ce grand logis qui m'tant inconnu

Appartient, dites vous, cette riche veuve,

La mme voix me dit qu'on voulait faire preuve

Encor de ma constance, et que dans aujourd'hui

190   Je verrais sans manquer la fin de mon ennui.

Pressant cette suivante aprs ce tmoignage,

Pour voir si j'en pourrais apprendre davantage,

Don Carlos, me dit-elle, aimez en sret,

Et croyez qu'en noblesse, en richesse, en beaut

195   Pas une ma matresse Naples ne surpasse,

Se tirant, l'inconnue aussitt prit la place.

Mais quand puis-je, lui dis-je, esprer de la voir ?

Si vous ne me voyez, dit-elle, au bal ce soir,

Ds qu'il sera fini, quelque heure qu'il puisse tre,

200   Revenez en ce lieu, je me ferai connatre.

Cependant gardez-vous de vous trop enqurir ;

Car vous perdriez un bien, au lieu de l'acqurir.

Oui, j'y viendrai, lui dis-je, adorable inconnue !

Mais puis-je dans le bal esprer votre vue ?

205   Je marquai mes transports, en termes superflus,

Car elle tait partie, et ne parolait plus.

DON PEDRE.

Nous pourrons dans le bal la voir tantt paratre.

DON CARLOS.

Mais diffrant encor se faire connatre,

Jugez vous de ma peine !

DON PEDRE.

Oui, car voulant chercher

210   Celle que vous aimez, et qui se veut cacher,

Vous pourrez vous trompant, en cajoler quelqu'une

Qui dtruira peut-tre enfin votre fortune.

DON CARLOS.

Enfin quoi qu'il arrive il faut nous prparer

Pour ce bal magnifique,

DON PEDRE.

Allons donc nous parer ;

215   Mais comme on vous observe, et sait ce que vous faites,

On pourra dcouvrir peut-tre nos enqutes,

Faites d'un soin exact, touchant ce rendez-vous,

DON CARLOS.

Qui le dcouvrira ? Je ne l'ai dit qu' vous.

SCNE II.
Olympe, sous le nom d'Alexis, Alfonce.

ALFONCE.

Voil ce Don Carlos, Madame !

OLYMPE.

Ah l'imprudence !

220   qui de mes secrets ai-je fait confidence ?

Madame en pleine rue ? H ne songez-vous pas

Que vous m'tez par an trente mille ducats

En dcouvrant mon sexe ?

ALFONCE.

Il faut bien que je sache

Ce que j'ai fait pour vous, et qu'il faut que je cache,

225   Je n'y prenais pas garde.

OLYMPE.

  Hlas pour mon repos

Je ne l'ai que trop vu cet aimable Carlos !

Alfonce, vous savez tout ce que j'ai dans l'me,

Je vous ai dcouvert le secret de ma flamme :

Vous avez su comment cet aimable vainqueur

230   Avecque tous les pris ayant gagn mon coeur,

J'osai me prvaloir de la libert pleine

Qu'aux Dames ces jours l donnait la Vice-reine.

Comme je pris alors mon vritable habit,

Et comme votre fille en tous lieux me suivit,

235   Masque, brave, leste, et si bien ajuste,

Que de force galants je fus sollicite :

Enfin vous avez su tout ce qui s'est pass

Comme un jour mon carrosse tant embarrass,

J'abordai Don Carlos, et comme en certain Temple

240   Avec lui j'eus encor un entretien plus ample.

Bref, comme en l'appelant d'un logis emprunt,

J'achevai d'emporter toute sa libert,

Sans que jusques ici je me sois fait connatre.

ALFONCE.

J'ai su, depuis le jour que je vous ai vu natre,

245   Tous vos secrets, Madame, et comme celui-ci

Vous donne de la peine, il m'embarrasse aussi.

Vous galez Don Carle, en mrite, en naissance,

Mais vous assembler je vois peu d'apparence ;

Car le contrat sign de Marcelle et de vous

250   Ne vous permettra pas d'en faire votre poux.

OLYMPE.

Les biens que ce contrat assure en nos familles

Ne peut pas assurer l'Hymen entre deux filles,

Ma cousine Marcelle a bien reu ma foi

Mais lui puis-je donner ce qui n'est point en moi

255   Alfonce ? Et dois-je pas aprs sa vaine attente

Dsabuser enfin cette amante innocente ?

Outre que j'ai le coeur trop noblement assis

Pour la fourber encor sous le nom d'Alexis.  [ 2 Fourber : Tromper en fourbe. [L]]

Il n'est plus temps de feindre, il faut qu'on la dtrompe

260   Il faut que dans ce jour notre contrat se rompe :

ALFONCE.

Mais en la dtrompant vous perdez votre bien,

Et qui voudra de vous quand vous n'aurez plus rien ?

DON ALEXIS.

Oui, je perds les deux tiers du bien que je possde,

Mais je trouve ce mal encor quelque remde

265   Sans moi Marcelle est riche, Alvare est amoureux,

Et nous avons affaire des coeurs gnreux.

De plus en Don Carlos mettant ma confiance

Pour peu qu'il persvre montrer sa constance,

Que je veux jusqu'au bout prouver aujourd'hui

270   Je borne espoir, faveur, gloire et fortune en lui.

ALFONCE.

Mais il vous faut du bien pour maintenir ce lustre,

Car vous tes tous deux d'une naissance illustre.

OLYMPE.

Carlos parent du Duc peut-il manquer de bien ?

Avec tant de mrite, est-ce peu que du mien ?

275   Mon tiers, au pis-aller, nous peut mettre notre aise,

Nous vivrons trop contents pourvu que je lui plaise.

Je vois Don Lonard mon oncle, et je le crains,

Car il me va presser d'accomplir des desseins,

Dont l'excution n'est pas en ma puissance.

SCNE III.
Don Lonard, Don Alexis, Alfonce.

DON LONARD.

280   Mon neveu, vous prenez un peu trop de licence !

A la fin vous mettrez ma patience bout

Depuis huit ou dix jours on vous cherche par tout.

Est-ce que vous avez quelque autre amour en tte ?

Est-ce que vous cherchez faire autre conqute ?

285   Ne nous dguisez rien, parlez nous franchement ;

Cette bizarre humeur m'afflige infiniment,

dire vrai, ma femme en est fort dgoute,

Votre cousine mme en parat rebute,

Quelque inclination qui la puisse engager

290   Si vous ne vous changez, vous la verrez changer ;

Quoi ! Ce libertinage encore continue

Depuis que vous voyez la dispense venue ?

C'est trop nous mpriser, il est d'autres poux

Qui sont aussi bien faits, aussi riches que vous,

295   Si vous avez au coeur quelque autre fantaisie,

Parlez, nous vous verrons changer sans jalousie :

S'il faut nous sparer, le plutt vaut le mieux.

DON ALEXIS.

Le change mon esprit fut toujours odieux :

Le temps vous fera voir que je suis fort fidle,

300   Je m'expliquerai mieux quand je verrai Marcelle.

DON LONARD.

Allez doncques vers elle, et sans plus l'abuser.

Si vous tes coupable, allez vous excuser ;

Allez, vous la verrez la plus triste du monde,

Gurissez son esprit de sa douleur profonde,

305   Parlez coeur ouvert ; dites la vrit

Si vous avez raison de vous tre absent,

Elle est tendre, elle est bonne, et lui parlant sans ruse

Vous ferez recevoir sans doute votre excuse.

Vous la connaissez bien, elle a l'esprit trop doux

310   Elle a trop d'indulgence et de bont pour vous.

OLYMPE.

J'ai plus de zle encore et d'amiti pour elle,

Je lui paratrai sage, et sincre et fidle,

Je la rendrai contente, ou je ne vivrai pas,

DON LONARD.

Allez donc Alexis la trouver de ce pas !

315   Aux jardins du Palais elle est en promenade

Pour divertir l'ennui de son esprit malade.

OLYMPE.

Se doit-elle parer pour le grand bal ce soir ?

DON LONARD.

Oui, vous l'y conduirez. Allons vite la voir.

Il s'en va.

OLYMPE.

J'ai quelque ordre donner, je vous suis tout l'heure,

320   Dans ce beau logis neuf que j'ai pris pour demeure,

Faites qu'avec grand soin on pare promptement

Six pices de plein pied dans mon appartement.

Qu'on y fasse trouver un concert magnifique,

Que la collation rponde la musique,

325   Sur tout, que votre fille y mne quand et foi

Quelque amie, et bien faite, on lui dira pourquoi.

ACTE II

SCNE PREMIRE.
Don Lonard, Marcelle.

DON LONARD.

coutez ses raisons, ne le condamnez pas

Avant que de l'entendre, il marche sur mes pas.

Ma fille, le voici qui vient par cette alle,

330   Quand vous l'orrez parler, vous serez console.

Tout de bon il vous aime, et doit bien s'excuser,

MARCELLE.

Plut au Ciel ! Mais mon pre il vient pour m'abuser.

He ! que me peut-il dire, aprs huit jours d'absence,

Qui puisse avec succs marquer son innocence ?

335   Non, non, c'est un volage, il n'a boug d'ici

Pour faire le coquet et l'amoureux transi ;

Et depuis qu'il a vu la dispense arrive,

Offrant son coeur partout, seule il m'en a prive,

Cependant tel qu'il est, je n'ose le har ;

340   Vous me le destin, et je dois obir.

DON LONARD.

C'est le plus grand parti qui soit dans la Province,

Dedans tout ce Royaume il n'est ni Duc ni Prince

Qui le surpasse en biens, ni qui puisse aujourd'hui

Contester de mrite et de grce avec lui.

345   Et puis c'est notre sang, traitez-le sans rudesse :

Quand il serait coupable, excusons sa jeunesse,

Il dira les raisons qui l'ont fait absenter,

S'il vient de bonne grce, il le faut couter.

Le voici, je vous laisse, allez, allez, Marcelle,

350   Avec lui doucement vider votre querelle,

Libre et seul avec vous il s'expliquera mieux.

Je vois son repentir crit dedans ses yeux.

SCNE II.
Don Alexis, Marcelle.

MARCELLE.

D'o vient Don Alexis aprs huit jours d'absence ?

Aurais-je sur son me un reste de puissance ?

355   Prendrait-il pour me plaire encor quelque souci ?

Non, non, il est ailleurs, quand mme il est ici ;

Vous n'avez point paru tant qu'a dur la fte ?

Ah ! Vous cherchiez sans doute faire une conqute !

Ne me dguisez rien, parlez moi franchement.

DON ALEXIS.

360   Oui, je vous ouvrirai mon coeur sincrement.

Belle et chre cousine admirez ma faiblesse,

Par un caprice fol qu'excuse ma jeunesse,

Inhabile aux Tournois, je me suis avis

De courir par la ville en femme dguis.

MARCELLE.

365   Ah ! Vous vous dguisez encore ici, volage

Et sous ce feint discours vous cachez quelque outrage.

Je vois bien tout de bon que je vous ai perdu ;

Quand on aime Alexis, on est plus assidu ;

Quoi huit jours sans me voir, et me payer encore

370   D'une excuse grossire, et qui vous dshonore ?

Devriez vous malheureux avoir autre penser

Que celui de me plaire, et ne point m'offenser ?

Chercher d'autres plaisirs dans la propre journe,

Que pour nous joindre ensemble on avait destine.

375   Quoi ! Sans penser moi, quoi ! Sans penser vous,

Vous ngligez le jour qui vous fait mon poux.

Quoi ! Huit jours sans me voir, n'avez vous point de honte ?

Ah ! D'un terme si long rendez moi meilleur compte,

Ou, sans perdre le temps en discours superflus,

380   Avouez franchement que vous ne m'aimez plus.

DON ALEXIS.

Je souillerais mon nom d'une trop noire tache

Si je me condamnais par un aveu si lche,

Tout de bon je vous aime, et m'attache vos lois

Autant que je le puis, autant que je le dois,

385   Si mon coeur se drobe quelqu'autre pense,

Marcelle, avec raison n'en peut-tre offense :

MARCELLE.

L'nigme, quoi qu'obscur, marque pourtant assez,  [ 3 nigme est parfois masculin.]

Que vers quelqu'autre objet vos yeux sont adressez.

DON ALEXIS.

Hlas !

MARCELLE.

Vous soupirez, j'en devine la cause :

390   Vous me voulez trahir, votre coeur s'y dispose,

Et sens par ce soupir qui vous vient d'chapper,

Que c'est avec regret que vous m'allez tromper.

DON ALEXIS.

Ah pensez mieux d'un coeur o l'amour fait son temple

Et de qui la constance est pure et sans exemple,

395   Je soupire de voir qu'on me fait votre poux

Et qu'en effet je suis trs indigne de vous.

MARCELLE.

La raison me parat injuste et criminelle,

Vous me mritez trop si vous m'tes fidle :

Plt au Ciel que l'Amour et la fidlit

400   galassent en vous la grce et la beaut,

Et qu' vos yeux charmants je fusse aussi parfaite

Que de vos qualits mon me est satisfaite,

Alexis que le Ciel prit plaisir de former,

N'aurait point de dfaut s'il savait bien aimer :

405   Mais de quelque air flatteur qu'il orne son langage

Je vois bien qu'il m'abuse, et qu'il n'est qu'un volage.

Vous excuserez bien ce mouvement jaloux ;

Parlez sincrement Alexis, m'aimez-vous ?

La dispense est venue, il n'est plus temps de feindre ;

410   M'aimez-vous Alexis ? parlez sans vous contraindre.

DON ALEXIS.

Oui, je vous aime trop, j'ai pour vous dans le coeur

Des tendresses de frre,

MARCELLE.

Et vous m'aimez en soeur ?

Ah ! C'est ne m'aimer point que m'aimer de la sorte.

Je demande une flamme et plus vive et plus forte.

415   Non, vous ne savez pas aimer parfaitement

Quand on n'aime qu'en frre, on est mauvais amant.

Pour moi, quoi que d'amour j'ignore le mystre,

Je sens je ne sais quoi qu'on n'a point pour un frre,

Et ce titre me semble et trop fade, et trop doux

420   Pour tre compatible avec celui d'poux,

DON ALEXIS.

Mais ne pourrions nous pas, trop aimable Marcelle,

Nous unir sans l'hymen d'une chane ternelle ?

Ce noeud, de qui je crains les fatales douceurs

Est il si ncessaire lier nos deux coeurs ?

MARCELLE.

425   Quoi vous craignez l'Hymen ? la grande innocence !

DON ALEXIS.

Je crains le trop d'Amour dans la double alliance.

Comme vous ne pourriez, si vous n'tiez ma soeur

M'tre plus proche, enfin, cet Hymen me fait peur,

La flamme jointe au sang, doit tre vhmente,

430   Et je crains cet excs, si la mienne s'augmente.

MARCELLE.

Plt au Ciel, Alexis, que je n'eusse jamais,

A redouter de vous, que cet aimable excs ?

La flamme jointe au sang est plus pure, et plus belle,

Mais vous n'en avez pas au coeur une tincelle :

435   Vous craignez votre Amour dans cette double ardeur,

Moi qui vous connais mieux, je crains votre froideur :

Mais qu'avons nous craindre aprs notre dispense,

Qui sur ce vain scrupule emporte la balance,

Qui le purgeant, dtruit la peur que vous feignez,

440   Et nous met couvert des feux que vous craignez ?

SCNE III.
Don Alvare.
Don Alexis, Marcelle.

DON ALVARE.

Alexis ?

DON ALEXIS.

Qui m'appelle ?

DON ALVARE.

Avec votre licence,

Madame, j'ai deux mots d'extrme consquence

Qu'on ne peut diffrer lui dire en secret.

MARCELLE.

Parlez-lui.

DON ALEXIS.

Je reviens, et vous laisse regret.

MARCELLE, bas.

445   Vous me viendrez rejoindre auprs de ce bocage ;

Admirez justes dieux quel homme on m'engage.

SCNE IV.
Don Alvare, Don Alexis.

DON ALVARE.

Quoi perfide, est-ce l ce qu'on m'avait promis ?

Nous nous quittmes hier apparemment amis,

Mais ce fut sur la foi que vous m'aviez donne

450   Que vous n'achveriez jamais votre hymne ;

Cependant vos discours m'ont grandement surpris,

Ils m'ont montr votre me, et j'en ai trop appris ;

Vous ne me voyez pas, j'tais en embuscade

Derrire l'paisseur de cette palissade,

455   D'o j'ai vu que la dame en termes assez doux

Vous flattait du beau titre, et d'amant, et d'poux ;

Alexis, vous savez que j'adore Marcelle,

Vous savez qu'en un mot je ne vis que pour elle,

Si vous faites dessein de me la contester,

460   Il faut m'ter la vie avant que me l'ter,

DON ALEXIS.

Vous tes chaud, Alvare, et vous allez bien vite,

Si je la sers encor, ma mort est donc crite.

Si j'aime, je ne puis viter mon malheur,

Laissez moi vivre encor,

DON ALVARE.

Vous faites le railleur ?

465   Ce jardin m'est sacr, je respecte Marcelle,

Allons en autre lieu vider cette querelle.

Il faut que hors d'ici, vous me fassiez raison

D'un manquement de foi qui sent sa trahison.

Sortons.

DON ALEXIS.

Je ne le puis, Marcelle en ce bocage

470   M'a donn rendez-vous, ma parole m'engage.

DON ALVARE.

Quoi ! Lche tu croirais aprs ce mauvais tour

M'ter impunment l'espoir de mon amour ?

DON ALEXIS.

Ah! vous tes trop prompt, Alvare, ce caprice

Croyez moi, vous va rendre un trs mchant office ;

475   Je songe vous servir, et vous me querellez.

Bien ; soyez mal heureux, puis que vous le voulez !

Je ne vis jamais homme emport de la sorte.

DON ALVARE.

Excusez Alexis l'amour qui me transporte.

Quoi ! Vous me serviriez, quoi ! vous me feriez voir

480   Encor en cet amour quelque rayon d'espoir ?

DON ALEXIS.

Oui, mais par votre humeur qui se rend importune

Vous allez ruiner votre bonne fortune.

Vous ne mritez pas qu'on vous dtrompe, Adieu ;

Quand nous nous reverrons tantt hors de ce lieu,

485   Si vous croyez par moi votre attente trompe,

Je vous satisferai, nous tirerons l'pe.

Vous pensez qu'on vous craint, je suis homme pour vous.

DON ALVARE.

Excusez Alexis, ce mouvement jaloux,

Demeurez un moment.

DON ALEXIS.

Pour our vos injures ?

490   Pour me voir mettre au rang des tratres, des parjures ?

DON ALVARE.

Je demande pardon de ma lgret,

Oui, trop brutalement je me suis emport.

Je souffre ce reproche il est trs lgitime.

Ne m'abandonnez pas, je confesse mon crime.

495   Hlas ! S'il est bien vrai que vous ne brlez pas

Pour celle en qui mes yeux ont trouv tant d'appas ;

Si vous voyez Marcelle avec indiffrence,

Pour qui j'ai tant d'amour, et de persvrance.

Si je ne suis par vous trahi, ni travers,

500   Prenez piti d'un coeur que ses yeux ont perc.

Souffrez cher Alexis ce coeur qui s'humilie.

Je me jette vos pieds, j'accuse ma folie ;

Excusez mon dsordre, excusez mon transport,

Plus il vous parat grand, plus mon amour est fort,

505   Jamais pour vous fcher je n'ouvrirai la bouche.

DON ALEXIS.

C'est assez, levez-vous, ce repentir me touche :

Et je vous vois d'ailleurs si constant amoureux,

Que s'il ne tient qu' moi, vous serez plus heureux.

DON ALVARE.

Que je baise vos pieds !

Il s'en va.

DON ALEXIS.

Je vais trouver Marcelle

510   Allez, laissez moi faire, et je vous rponds d'elle.

DON ALVARE.

S'il me tient sa promesse Dieux, Dieux tout Puissants

Souffrez que je partage avec lui votre Encens.

SCNE V.
Marcelle, Don Alexis.

MARCELLE.

Que vous voulait Alvare, et quelle est l'importance

Du secret qu'il m'a fait d'extrme consquence ?

DON ALEXIS.

515   Ou vous le savez bien, ou vous vous en doutez ;

Car il est votre esclave, et meurt pour vos beauts.

MARCELLE.

Je ne devine pas tout ce qu'il a dans l'me.

DON ALEXIS.

Vous savez qu'il vous aime, et connaissant sa flamme,

Il vous est fort ais, me semble, de juger

520   quoi ce pauvre amant me voulait engager ?

MARCELLE.

quoi ?

DON ALEXIS.

L'osai-je dire ? le mettre en ma place,

MARCELLE.

Et qu'avez vous promis ?

DON ALEXIS.

Rien qui le satisfasse :

Mais, comme il fait dessein d'tre de mes amis,

Je parlerais pour lui s'il me l'tait permis,

MARCELLE.

525   Quoi ? Parler pour Alvare ? Avez-vous l'me saine,

Qu'entends-je ?

DON ALEXIS.

En vrit, j'ai piti de sa peine,

Je vois qu'il vous adore, il est fort amoureux.

MARCELLE.

Il est brave, de plus il est fort dangereux,

Ah lche et vil amant, voil toute ma crainte.

530   Je dcouvre la peur dont votre me est atteinte,

Et vous aviez tantt raison de m'avouer,

Quand j'ai si faiblement cherch de vous louer,

Que d'un si noble amour vous vous sentiez indigne,

Par cette lchet qui me parat insigne ;

535   Je vois le fonds d'une me en qui j'ai vainement

Cherch les sentiments d'un gnreux amant ;

Ce teint effmin, cette dlicatesse

Marquaient certainement en vous quelque mollesse :

Mais je n'eusse pas cru qu'elle allt jusqu'au coeur,

540   Je croyais que l'amour fit seul cette langueur,

Qui forme dans vos yeux une grce nouvelle :

Mais je vois qu'en votre me elle est plus naturelle,

Et que cette faiblesse et d'esprit et de corps,

Parat mille fois plus au dedans qu'au dehors.

545   Quoi donc vous me cdez, et parlez pour Alvare ?

L'office est sans exemple et parat assez rare.

C'est pour fuir un combat que vous l'osez cder :

Mais offert par vos mains le puis-je regarder,

Il est noble, il est brave, et je sais bien qu'il m'aime.

550   Qu'il vienne sans votre aide et s'offre de lui-mme,

L'occasion est belle, il peut tout esprer.

DON ALEXIS.

Quel plaisir prenez vous me dshonorer

Marcelle ? en m'accusant de crainte et de mollesse,

Vous faites voir ici votre propre faiblesse,

555   Et si vous m'coutez plus attentivement,

Vous avouerez l'erreur de votre emportement.

J'aime, je cours au change, et ne suis point volage,

Et je sers un rival sans manquer de courage.

Alexis vous adore, et songe vous cder

560   Par ce qu'il ne vous peut en effet possder.

C'est trop feindre aprs tout et trop vivre en contrainte.

Jusqu'ici la fortune a seule fait ma feinte :

Mais forc par l'amour, par la ncessit,

Je vous ouvre mon me avec sincrit :

565   Nature entre nous deux a mis un grand obstacle,

Et si le Ciel pour nous ne fait un grand miracle,

Vos voeux sont superflus, je ne puis tre vous,

C'est pourquoi je vous cherche un plus sortable poux :

Sachez que je suis fille.

MARCELLE.

lche et vaine excuse !

570   Je vois votre dfaite, et connais votre ruse.

Alvare vous querelle, et vous manquez de coeur.

Vous offensez mon sexe, il a plus de vigueur,

C'est, mais grossirement me faire un double outrage,

Que dguiser ainsi votre peu de courage.

DON ALEXIS.

575   Belle et chre cousine o vous emportez vous ?

Voyez ce que je suis !

MARCELLE.

dieux !

DON ALEXIS.

Voici l'poux

Que l'on vous destinait pauvre fille abuse !

MARCELLE.

Que vois-je ?

DON ALEXIS.

He bien enfin tes vous apaise ?

En dcouvrant mon sexe, et vous disant comment

580   J'ai de notre oncle Albert tromp le testament,

Je m'te les deux tiers de son riche hritage :

Mais je ne vous puis plus abuser davantage,

Vous avez dj su que votre oncle, et le mien,

Voyant ma mre grosse, assura tout son bien

585   Au mle qui natrait, par ce qu'en nos familles

Il avait dplaisir de ne voir que des filles,

Que ma mre perdit la lumire du jour

En me mettant au monde, et faisait son sjour

Pour lors la campagne.

MARCELLE.

Oui, j'en ai connaissance.

DON ALEXIS.

590   Oyez dont ce qui reste. Au point de ma naissance,

Mon pre qui voyait dans le lit de la mort,

Ma mre fort malade, et qui craignait son sort,

Sentant qu'on la veillait pour voir si dans sa couche

Il lui natrait un fils qui vous fermt la bouche,

595   Il trompa votre pre avant l'accouchement,

Et le fit par Alfonce assez subtilement ;

Il fit cacher un fils qui lui venait de natre

Au lit de la malade, et le faisant paratre

Par la garde gagne, Albert crut comme vous,

600   Que tout son bien lgu n'appartenait qu' nous,

Je naquis mme heure ma mre mourante.

Albert suivit son sort comme avait fait ma tante,

Mon pre s'est depuis de leur bien empar,

Qui m'est aprs sa mort tout entier demeur :

605   Car je repris ma place en ne faisant que natre,

Au lieu de cet enfant que l'on fit disparatre ;

Et j'ai depuis ce temps tout le monde abus,

Ayant sous ces habits mon sexe dguis :

Mais mon bien est vous, et le testament cesse,

610   Par ce dguisement qu'enfin je vous confesse.

Belle et chre cousine, il est vrai que le bien

Touche peu mon esprit, je le conte pour rien,

Et je crains seulement que sa perte n'attire,

Celle de Don Carlos, qui vit sous mon Empire.

MARCELLE.

615   Don Carlos ? Eh ! comment l'avez-vous peu charmer,

Comment sous cet habit a-t-il peu vous aimer ?

DON ALEXIS.

Sachez que j'ai couru pour mieux sonder son me,

Tant qu'a dur la fte, avec l'habit de femme.

Je vous dirai le reste avec plus de loisir,

620   Comme en mon entretien, il a pris du plaisir,

Comme j'ai fait durer un feu que j'ai fait natre ;

Bref comme il meurt d'amour pour moi sans me connatre ;

Mais avant toute chose, il faut me pardonne

Ma supposition qui doit vous tonner.

MARCELLE.

625   C'est vous d'excuser l'erreur d'une me prompte,

Mon fol emportement me fait mourir de honte,

Belle et chre cousine, en me dsabusant,

Vous gurissez mon coeur d'un amour fort cuisant ;

Mais vous le regagnez d'une faon nouvelle,

630   Une amiti solide, immuable, ternelle

Succdera sans peine cet amour trompeur

Que je sens disparatre ainsi qu'une vapeur.

Vous regardez le bien avec indiffrence,

Et moi je ne mets pas seulement en balance,

635   Si je prendrai la part dont semble vous priver

Un sexe suppos. Je vous la veux sauver.

Oui, s'il ne tient qu'au bien que Carlos ne soit vtre,

Avec celui d'Albert, prenez encore le ntre,

Je jure, que quiconque aura dessein pour moi,

640   S'il ne cde ce bien, n'aura jamais ma foi.

DON ALEXIS.

Sans ce bien mal acquis, je puis me rendre heureuse,

fille vraiment noble, et vraiment gnreuse !

Laissez moi tmoigner par mes embrassements,

Que j'ai le coeur touch de vos beaux sentiments.

SCNE VI.
Don Alvare, Don Alexis, Marcelle.

DON ALVARE.

645   Quoi perfide, est-ce ainsi qu'on m'offre son service,

Est-ce l le fidle, et charitable office

Que je devais attendre ? Ah tratre il faut mourir !

DON ALEXIS.

Mais si vous tes fol, je ne vous puis gurir.

DON ALVARE.

Toute ma patience enfin m'est chappe,

650   Rien ne peut drober ta vie mon pe.

Je n'ai plus de respect, je le perds vos yeux,

Je l'aurais perdu mme en prsence des Dieux,

Madame ! Je ne puis retenir mon courage,

Et je ne veux plus vivre aprs un tel outrage.

MARCELLE.

655   Comment, en ma prsence ? Arrtez insolent !

DON ALEXIS.

Je vous ai figur son amour violent,

Je l'ai peint tel qu'il est, me fait-il pas justice,

De me payer si bien mon charitable office ?

DON ALVARE.

Joindre la raillerie avec la trahison,

660   Ah lche ! Hors d'ici tu m'en feras raison.

DON ALEXIS.

Ce bouillant mouvement prouve assez bien sa flamme,

Et je vois le respect qui rentre dans son me,

Pardonnez lui Marcelle !

MARCELLE.

Alvare qu'est-ceci,

Est-ce amour ou fureur qui vous emporte ainsi ?

665   J'ai part plus qu'Alexis votre extravagance,

Considrez Alvare o va votre imprudence.

Sans juger qui je suis, vous osez mal penser

D'un parent qui me quitte et qui peut m'embrasser,

Quand nous nous sparons avec un adieu tendre

670   Comme des criminels vous croyez nous surprendre ?

Ah vous m'offensez trop dans cet emportement !

Je veux plus de respect dans le coeur d'un amant,

La jalouse fureur part d'un mauvais courage,

Et vous montrez ici moins d'amour que de rage,

675   Alexis tout de bon parlait ici pour vous,

DON ALVARE.

Pour moi ? cher Alexis j'embrasse vos genoux,

L'extrmit Madame, o mon me est rduite,

MARCELLE.

Il faut me mriter avec plus de conduite,

Adieu !

DON ALVARE.

Cher Alexis ne m'abandonnez pas !

DON ALEXIS.

680   Pleurez, repentez-vous, courez aprs ses pas :

DON ALVARE.

Mais est-ce tout de bon que vous l'avez quitte ?

DON ALEXIS.

Oui, mais votre fureur s'est trop prcipite.

DON ALVARE.

Venez voir mes respects, je m'en vais l'adorer.

DON ALEXIS.

Avec ce repentir on peut tout esprer.

ACTE III

SCNE PREMIRE.
Olympe, Marcelle.

OLYMPE.

685   He bien chre cousine enfin qu'en dites-vous,

Ai-je fait en Carlos un choix digne de nous ?

Avez vous observ son adresse et sa grce ?

MARCELLE.

Certes je ne vois rien dans ce lieu qu'il n'efface,

Comme il a mrit tous les prix des Tournois,

690   Pour les honneurs du bal je lui donne ma voix,

Qu'il a l'air noble et doux, qu'il danse en honnte homme !

OLYMPE.

Plus que sa grce encor sa vertu le renomme,

En lui les qualits qui ne paraissent pas,

Passent infiniment ce qu'on lui voit d'appas :

695   Mais je crains un dfaut, qui s'il en est capable,

Dtruira dans mon coeur tout ce qu'il a d'aimable.

MARCELLE.

Quel serait ce dfaut qu'en lui vous craignez tant ?

OLYMPE.

Ah cousine, j'ai peur qu'il ne soit inconstant !

Comme je vois par tout qu'on l'aime et qu'on l'estime,

700   J'ai peur que sa bont n'autorise son crime,

Le voyant complaisant, civil, officieux,

Son mrite connu me fait peur en tous lieux,

Et tendre comme il est, je crains qu'il ne rponde

la juste amiti qu'a pour lui tout le monde.

MARCELLE.

705   Tant qu'a dur le bal, il a toujours rv,

OLYMPE.

Comme il me touchait plus je l'ai mieux observ,

Il a de cent beauts considr la grce,

Le voyant inquiet changer souvent de place,

Jalouse je croyais le suivant en tous lieux,

710   Que son coeur y volait aussi bien que ses yeux.

MARCELLE.

Il me faisait piti, n'en soyez point trouble.

Il ne cherchait que vous dedans cette assemble,

Comme il est amoureux d'un objet inconnu,

Avec les plus charmants il s'est entretenu.

715   Croyant que celle l qui se montrait sensible,

De moment en moment tait son invisible ;

Ignorant son destin, il cherchait en tous lieux

Un bien, qu'en vain son coeur demandait ses yeux,

M'a-t-il pas cajole aussi bien que les autres ?

720   N'a-t-il pas dans mes yeux aussi cherch les vtres ?

C'est ce qui le rendait inquiet et rveur.

OLYMPE.

J'ai remarqu sur tout qu'il a reu faveur

D'une certaine blonde en beaut sans pareille,

Qu'en ce bal je n'ai peu regarder sans merveille.

725   Comme ce rare objet il s'est plus arrt,

J'ai plus que de toute autre observ sa beaut,

Pour our leurs discours de mon manteau cache,

Je me suis d'eux, trois fois, doucement approche,

Et j'ai vu qu'ils parlaient avec tant d'action,

730   Qu'on s'est presque aperu de mon motion.

Ce qui l'a redouble, est qu'aprs leur courante,

Cette fire beaut faisant l'indiffrente,

N'a pas laiss pourtant d'couter loisir

Les douceurs qu'il disait, et d'y prendre plaisir ;

735   Elle a plus fait encore, un ruban tombe terre,

Don Carlos le ramasse, on lui en fait la guerre,

On le souffre, il s'chauffe, il revient l'assaut :

Mais j'ai vu qu' la fin parlant d'un ton plus haut,

La Dame s'est fche, et qu'il a quitt prise.

MARCELLE.

740   Vous seule avez fond toute cette entreprise,

Et la brune et la blonde ont fait galement

La peine et les transports de cet aveugle amant.

Enfin il est constant qu'il vous parlait en elles,

Et qu'il ne vous cherchait que parmi les plus belles,

745   Quand vous sentirez mieux tout ce qui brille en vous

Vous perdrez aisment ces sentiments jaloux,

Puisque c'est vous qu'il cherche, et que c'est vous qu'il aime,

Vous tes seulement jalouse de vous-mme.

OLYMPE.

Mais comment nommez vous celle qui l'a touch ?

750   laquelle j'ai vu qu'il s'est tant attach.

MARCELLE.

C'est la Belle Julie,

OLYMPE.

Il est vrai qu'elle est belle.

MARCELLE.

Dans Naples on ne voit rien de plus aimable qu'elle,

Le Marquis de Saint Ange homme riche et puissant,

N'a plus que cette fille unique, et s'il consent

755   Que Carlos la recherche il peut tre son gendre.

Avec l'appui du Duc il la pourra prtendre,

Pour couper donc racine ces soupons jaloux,

Belle et chre cousine enfin dclarez-vous !

En vous seule Carlos bornera ses conqutes,

760   S'il vient dcouvrir une fois qui vous tes,

Nulle ici ne vous passe en biens, en qualit,

Et passez de bien loin les autres en beaut.

OLYMPE.

Ce discours est flatteur, mais certes il me touche,

Quand je le vois sortir d'une si belle bouche.

765   Oui ma belle cousine enfin je me rsous

Pour tcher d'acqurir un si parfait poux,

De dcouvrir mon sexe, et de me rendre heureuse,

Puisque vous vous montrez vers moi si gnreuse,

Et que vous persistez me cder un bien,

770   Sans qui je perds l'espoir, sans qui je ne puis rien,

Je vais au rendez-vous o Carlos doit se rendre :

MARCELLE.

Mais n'est-il point trop tard ?

OLYMPE.

J'ai promis de l'attendre,

Quelque heure qu'il puisse tre ; il est embarrass :

Dans la salle du bal encor je l'ai laiss

775   Avec la Vice-reine il la devait conduire,

Je vais voir s'il doit vivre encor sous mon Empire,

Je vous ai dit comment j'prouverai sa foi,

Et comment je verrai s'il est digne de moi.

MARCELLE.

L'preuve est dangereuse.

OLYMPE.

Oui je vous le confesse :

780   Mais s'il persiste encor fidle en sa promesse,

Il n'est point dans le Ciel d'immortelle beaut,

Qui se puisse galer ma flicit.

Alvare vient nous, Adieu je me retire.

SCNE II.
Don Alvare, Olympe, Marcelle.

DON ALVARE.

Si je suis importun, vous n'avez qu' le dire.

OLYMPE.

785   Non Alvare, au contraire on vous souhaite ici.

DON ALVARE.

Qui, vous Don Alexis ?

OLYMPE.

Et ma cousine aussi.

Elle m'a bien promis de n'tre plus cruelle,

Son carrosse l'attend, remenez-la chez elle.

Adieu.

SCNE III.
Don Alvare, Marcelle.

DON ALVARE.

J'aurai l'honneur de vous donner la main.

MARCELLE.

790   Si vous allez ailleurs, suivez votre dessein.

DON ALVARE.

Vous savez mon dessein, le seul but o j'aspire,

Est de servir l'objet pour qui seul je soupire.

Voyant votre entretien, je m'tais recul,

J'attendais par respect que vous eussiez parl.

795   Comme de vos discours je connais l'innocence,

J'tais sans jalousie, et sans impatience ;

Et n'aspirais Madame, l'honneur de vous voir,

Que pour vous tmoigner mon zle et mon devoir.

MARCELLE.

Vous tes bien chang ? De paratre si sage

800   Allons je n'en veux pas apprendre davantage,

Vous verrez comme en vous, en moi grand changement,

Si vous persvrez dans ce beau sentiment.

DON ALVARE.

Que je baise vos pieds !

MARCELLE.

La Vice-reine passe,

J'ai peur qu'elle m'arrte, et cela m'embarrasse,

805   Allons, il est bien tard, sortons sans lui parler,

Si mes femmes sont l, qu'on les fasse appeler.

SCNE IV.
Don Carlos, Don Pedre.

DON CARLOS.

Je meurs d'impatience ! ah que je suis en peine,

DON PEDRE.

Pourquoi ?

DON CARLOS.

Vous avez vu comme la Vice-reine,

M'a dit de lui parler aprs la fin du Bal ?

810   A ses yeux je n'ai pu dissimuler mon mal,

Je manque au rendez-vous, mon aimable inconnue

En vain aprs le bal attendra ma venue,

Et vous savez ami ! qu'il m'est trs important,

D'tre mieux clairci par celle qui m'attend.

DON PEDRE.

815   Puisqu'elle vous attend, vous n'avez rien craindre,

Vous n'aurez que trop tt matire de vous plaindre.

Si, comme vous croyez, et que je l'ai pens,

Ce grand bal gnral sans elle s'est pass,

Sans doute elle n'est pas ce qu'elle se dit tre,

820   Vous avait elle dit qu'on l'y pourrait connatre ?

DON CARLOS.

Non, elle m'a jur seulement par deux fois

Qu'elle y viendrait cache, et que je l'y verrais,

Ce qui m'a fait penser que ce serait possible,

Celle qui m'a d'abord paru douce et sensible,

825   Sous le nom de Julie et que j'ai fait danser,

Plus souvent que nulle autre afin de la presser :

Mais enfin j'ai bien vu que ce n'tait pas elle.

DON PEDRE.

Certes aprs Lucille elle tait la plus belle.

DON CARLOS.

Mais si Lucille enfin m'avait jou ce tour,

830   Pour connatre mon coeur, pour sonder mon amour ?

DON PEDRE.

Ah ne le croyez pas, je connais bien Lucille,

Elle est trop glorieuse, et n'est pas si subtile.

Elle a fort bien tantt reconnu vos mpris,

Et j'observais ses yeux qui m'en ont trop appris,

835   Vous n'avez pris sa main qu'une fois la danse.

J'ai vu qu'on vous blmait de cette ngligence,

Je ne vous cle pas que j'en ai profit,

Et que m'ayant permis d'adorer sa beaut,

J'ai su prendre ce temps pour lui faire connatre

840   Que vous aimiez ailleurs ; oui je connais le tratre,

M'a dit cette emporte, et j'ai dit hardiment

Que je ne voulais plus d'un infidle amant.

Au moment que je parle il est fort raisonnable,

Que sur votre sujet la Duchesse l'accable,

845   Et qu'elle lui dira tout ce qu'elle m'a dit.

DON CARLOS.

Quoi !

DON PEDRE.

Qu'elle sait fort bien o vous allez de nuit.

DON CARLOS.

Ah vous m'aurez trahi !

DON PEDRE.

Don Carlos je vous jure

Qu'elle m'a racont toute votre aventure.

DON CARLOS.

Je l'ai dite vous seul.

DON PEDRE.

Mais ne jugez vous pas

850   Qu'elle aura pu la nuit faire suivre vos pas ?

Et que dans la douleur de se voir nglige,

Sur ce prtexte enfin elle s'est dgage.

DON CARLOS.

Ah si Lucille enfin vous a dit en courroux,

Que j'allais seul de nuit chercher ce rendez-vous,

855   C'est celle que je sers, c'est celle que j'ai vue,

C'est, je n'en doute plus, mon aimable inconnue,

Et j'ai perdu l'esprit d'aller si loin chercher

Un bien qui s'offre ici, qui l se veut cacher.

DON PEDRE.

Ah ne le croyez pas ! Vous offensez sa gloire.

DON CARLOS.

860   Enfin je ne sais plus qu'en penser ni qu'en croire.

DON PEDRE.

La voici.

SCNE V.
La Vice-Reine, Lucille, Don Carlos, Don Pedre.

LA VICE-REINE.

Mon cousin demeurez un moment !

De grce attendez moi dans mon appartement.

DON CARLOS.

Bien Madame, ah Don Pedre il faut que je demeure

Dans mon aveuglement, je sens passer mon heure ;

865   Manquant au rendez-vous je ne m'claircis pas,

Et je me vois toujours dans le mme embarras.

SCNE VI.
La Vice-Reine, Lucille.

LA VICE-REINE.

Lucille d'o vous vient cette morne tristesse ?

Qu'avez-vous dans l'esprit qui vous gne et vous blesse ?

Tant qu'a dur le bal j'ai jet l'oeil sur vous,

870   Sur ce que j'ai senti qu'ils vous observaient tous.

Lucille disaient-ils n'a rien qui ne lui rie,

Elle est riche, elle est belle, et le Duc la marie

Avec un cavalier beau, galant, accompli,

Cependant de chagrin son visage est rempli.

875   Don Carlos, a-t-il dit, a-t-il fait quelque chose,

Qui cause en votre esprit cette mtamorphose ?

Je l'ai vu toujours gai, d'o vient son changement ?

Dans un jour de plaisir d'o vient qu'il se dment ?

LUCILLE.

Quel plaisir voulez-vous qu'ait une misrable

880   Madame, qui le sort est si peu favorable ?

Et comment puis-je avoir ici l'esprit content ?

Vous m'avez ordonn d'aimer un inconstant.

Chacun voit son mpris, et son indiffrence,

L'effet aux yeux de tous rpond l'apparence.

885   De moi, moins que de vingt il a paru l'amant,

Il ne m'a fait danser qu'une fois seulement,

D'un air vain, nglig comme s'il m'et fait croire,

Que ce m'tait encor trop de grce et de gloire,

Pendant que sans me craindre mes yeux irrits,

890   Il a fait le galant de cent autres beauts.

S'il a vu prs de moi quelque fille plus belle,

Il n'a point affect de paratre fidle,

D'abord sans se contraindre il a fait le transi,

Et j'ai vu que par tout il en a fait ainsi.

LA VICE-REINE.

895   Il a feint galamment ces obligeantes flammes,

Pour attirer l'estime et l'amiti des Dames ;

Et se considrant dj pour votre poux,

Il promenait un coeur qu'il n'a donn qu' vous,

LUCILLE.

Quand vous pardonneriez ses indiffrences,

900   Il faut Madame, il faut sauver les apparences !

L'amant d'un seul objet doit paratre touch,

Et doit cet objet toujours tre attach.

Si j'approuvais la flamme errante, et vagabonde,

Qu'en croiriez-vous Madame, et qu'en dirait le monde ?

LA VICE-REINE.

905   Mais s'il a le coeur fixe, et que ses yeux errants

Marquent de vains transports et des feux apparents,

S'il m'a pour vous sa flamme en secret avoue ?

N'excuserez-vous pas son humeur enjoue ?

LUCILLE.

Non, Madame, un amant n'en use point ainsi,

910   J'aime mieux qu'en public il fasse le transi,

Qu'il s'attache moi seule et me serve avec pompe,

Et s'il a le coeur faux, qu'en secret il me trompe.

LA VICE-REINE.

Le voici ce volage,

LUCILLE.

Ah dieux qu'il est charmant !

Que n'a-t'il trouv l'art d'aimer plus constamment !

SCNE VII.
Don Carlos, La Vice-Reine, Lucille, Don Pedre.

DON CARLOS.

915   Rompons leur entretien, je meurs d'impatience.

Il fait signe Don_Pedre de se retirer.

LA VICE-REINE.

Approchez mon cousin, parlons en confidence,

Est-il vrai que Lucille ait eu lieu de penser,

Que vous avez fait gloire ici de l'offenser,

Affectant ses yeux de paratre infidle ?

920   Il s'offrait des partis plus grands, plus dignes d'elle,

Que par notre conseil elle a tous rejetez,

Est-ce pour se soumettre vos indignits ?

Parlez.

LUCILLE.

Que dirait il ? son silence l'accuse.

Et je l'aime encor mieux qu'une mchante excuse.

925   Ah Madame, il sait bien que j'en ai trop appris,

Laissons le dans sa haine, et dedans son mpris,

Vous lui faites chercher des dfaites trompeuses,

Qui certes me seraient encore plus honteuses.

Je connais bien sa vie, il parat inconstant :

930   Mais un objet sur tous l'arrte ici pourtant,

On le suit tous les soirs, on sait ce qui se passe

Dedans certaine rue en une grille basse.

DON CARLOS.

Ah si vous savez tout, touffez ce courroux :

Car vous connaissez bien que je n'aime que vous.

LUCILLE.

935   Que moi?

DON CARLOS, bas.

  Je suis tromp si d'une voix pareille,

Cet objet inconnu n'a frapp mon oreille.

LUCILLE.

Ah volage, imposteur, si vous n'aimiez que moi,

Vous ne me lairriez pas douter de votre foi,

Et vous feriez du moins cesser les bruits du monde.

940   On connat votre coeur plus agit que l'onde,

On voit qu'aveuglment vous aimez en tous lieux,

Sans vous vouloir cacher seulement mes yeux.

On voit qu' vos mpris je demeure expose,

Que je suis de la Cour la fable et la rise,

945   Et vous me soutenez encore effrontment,

Qu'avec fidlit vous tes mon amant.

Si je perds le respect, pardonnez moi Madame !

Il sait que je connais les dfauts de son me,

Il sait qu'il a paru volage aux yeux de tous,

950   Et feint qu'il est fidle, et discret devant vous,

Comme s'il n'avait pas ce tratre, ce parjure,

tal devant vous toute son imposture.

LA VICE-REINE.

He bien, s'il a failli, souffrez le repentant.

LUCILLE.

Madame, je ne puis le souffrir inconstant.

DON CARLOS.

955   Lorsque dedans le bal j'ai cajol ces belles,

Vous devinez pourquoi je vous cherchais en elles.

Si vous me reprochez encor ce rendez-vous,

Vous savez qu'en ce lieu je ne cherchais que vous.

LUCILLE.

Quoi dans ce rendez-vous, Don Carlos m'a cherche ?

DON CARLOS.

960   Et devine pourquoi vous tiez l cache.

LUCILLE.

Il s'extravague ici, qu'il dise donc pourquoi,

DON CARLOS.

Suffit que vous voulez des preuves de ma foi !

Vous en aurez Madame ! Et les aurez si belles,

Qu'on ne me mettra plus au rang des infidles.

LA VICE-REINE.

965   Il ne peut mieux parler, oublions le pass,

S'il sert fidlement, qu'il soit rcompens.

LUCILLE.

Mais qu'il s'explique au moins, s'il m'ose encor prtendre

Et sur ce rendez-vous se fasse mieux entendre.

DON CARLOS.

Mon sens est assez clair, on l'a bien entendu,

Il la tire part pour lui parler.

DON PEDRE, fort.

970   Il le faut interrompre, ou bien je suis perdu,

Ce qu'a fait l'inconnue, Lucille il l'applique.

LA VICE-REINE.

Lucille, entre nous trois il faudra qu'il s'explique.

Ce tmoin survenu veut que nous nous taisions,

Et qu'avec tout loisir nous nous satisfaisions.

975   De plus, il est si tard, qu'il faut qu'on se retire.

Me promettez-vous pas, s'il vit sous votre empire,

Et vous sert avec zle, avec discrtion,

Que vous reconnatrez enfin sa passion ?

LUCILLE.

Oui, venez-moi revoir, puis qu'il plat Madame.

DON CARLOS.

980   Si nous nous expliquons, vous connatrez mon me.

SCNE VIII.
Don Carlos, Don Pedre.

DON CARLOS.

Je m'en suis bien dout, Don Pedre assurment,

C'est l'objet inconnu de qui je suis amant.

DON PEDRE.

Vous me faites piti, Don Carlos de le croire,

Je vous l'ai dj dit, Lucille a trop de gloire,

985   Pour prtendre au Roi mme elle ne voudrait pas

Sous un voile tranger dguiser ses appas,

DON CARLOS.

Me serais-je abus ?

DON PEDRE.

Comment est-il possible

Qu' des attraits cachs vous soyez si sensible,

Et qu'on ne vous ait vu qu'insensibilit

990   Pour une si visible, et si rare beaut ?

Enfin quoI qu' ces yeux votre coeur se dguise,

Je vois qu'il aime ailleurs, vous me l'avez promise.

Ou tenez moi parole, ou donnez moi la mort :

Mais vous ne ferez pas sur vous un grand effort,

995   En me cdant Lucille, il est vrai qu'elle est belle :

Mais puis qu'une autre ailleurs vous charme et vous appelle,

Cdez moi par raison, si je vous fais piti,

Ce qu'on m'avait dj cd par amiti.

DON CARLOS.

Oui, oui, je vous la cde, et suis votre pense.

DON PEDRE.

1000   Allez au rendez-vous, l'heure n'est point passe.

Lucille n'y peut-tre.

DON CARLOS.

Oui j'y vais de ce pas.

DON PEDRE.

Je vous suivrai Carlos !

DON CARLOS.

Non ne m'y suivez pas.

On me demande seul.

DON PEDRE.

J'ai peur qu'on vous affronte.

DON CARLOS.

Adieu je ne crains rien, je vous rendrai bon conte

1005   Demain de l'aventure.

DON PEDRE.

  tes-vous prs du lieu ?

DON CARLOS.

Nous entrons dans la rue. Allez vous-en Adieu.

SCNE IX.
Don Carlos, Olympe en la grille basse.

DON CARLOS.

Ma flamme pour Lucille tait peu naturelle.

Il est vrai que je sens qu'ailleurs Amour m'appelle.

l'objet inconnu mes voeux sont attachs.

1010   Ses charmes sont plus forts quoi qu'ils soient plus cachez,

Je la vois qui fait signe, Amour sois moi propice,

Et ne me permets pas de lui faire injustice,

tes vous l Madame ?

OLYMPE.

Oui Don Carlos, c'est moi,

DON CARLOS, bas.

Voici la mme voix, Don Pedre, je vous crois.

1015   Vous n'avez point t dans ce Bal convie,

Vous auriez l, Madame, t trop envie,

Et je serais mort d'aise en voyant vos appas.

OLYMPE.

Vous devez m'avoir vue,

DON CARLOS.

Ah je ne le crois pas.

OLYMPE.

Vous en avez cont d'abord Cornelie,

1020   Vous avez cajol Marcelle, et puis Julie.

Mais ce dernier objet sur tout vous a touch,

Jusques l qu'un ruban par hasard dtach,

Est tomb dans vos mains, est-il vrai ?

DON CARLOS.

Je l'avoue,

En l'une de ces trois, souffrez-vous qu'on vous loue ?

OLYMPE.

1025   Non.

DON CARLOS.

  Pour Lucille enfin je viens de la quitter,

Madame, et sur ce point je n'ose contester.

OLYMPE.

Enfin vous avez cru cajoler les plus belles,

DON CARLOS.

Madame, innocemment je vous cherchais en elles.

OLYMPE.

Mais est-il bien constant, ne cherchiez vous que moi ?

DON CARLOS.

1030   Je puis sincrement vous en donner ma foi.

Pendant qu'il parle il se sent lier les bras par derrire, et voit des hommes masqus.

SCNE X.
Quatre hommes masqus, Don Carlos, Olympe.

DON CARLOS.

Ah tratres !

OLYMPE.

Accourrez, venez vite son aide !

LES QUATRE HOMMES MASQUS.

Suivez-nous Cavalier, c'est un mal sans remde.

Entrez dans ce carrosse,

DON CARLOS.

Ah monstres inhumains !

Si vous m'aviez laiss la libert des mains,

1035   Je vous tranglerais, vous gardez le silence,

On m'entrane, et je cde cette violence.

ACTE IV

SCNE PREMIRE.
Le Masque, Don Carlos.

Don Carlos enferm sans lumire dans un bel appartement, avec un homme masqu des quatre qui l'avaient arrt.

LE MASQUE.

Ne vous emportez plus Don Carlos je vous prie,

Vous blmeriez tort cette supercherie.

Ce serait vouloir mal, qui vous veut du bien,

1040   Ne vous tonnez pas, et n'apprhendez rien.

C'est pour vous rendre heureux qu'on a pris la licence

De vous faire une douce, et juste violence

Par quelque enchantement vous vous croirez charm,

Dans ce lieu de dlice, o vous tes aim :

1045   Mais vous y jouirez d'un heur inconcevable,

Qui sera toutefois solide, et vritable,

Et vous bnirez ceux qui vous ont arrach

D'un plaisir incertain qui vous tait cach.

Il s'en va.

DON CARLOS.

Mais souffrez que par vous au moins je puisse apprendre

1050   O je suis, et qui m'aime. Il ne veut pas m'entendre

Il fuit, et mon esprit doublement agit,

N'est pas moins que mes yeux dedans l'obscurit,

La bizarre aventure ! Ah si je l'avais sue !

Tchons de nous sauver, dcouvrons quelque issue,

Il ttonne.

1055   Je crois que j'en viendrai malaisment bout,

Je sens de bons verrous, et des grilles par tout,

Ma patience ici trouve une ample matire,

O suis je ? Enfin je vois venir de la lumire.

Deux Dames viennent masques avec deux flambeaux qu'elles mettent sur la table et lui font une profonde rvrence :

Mais je crois que mes yeux sont encore enchantez,

1060   Dieux ! sont-ce illusions, ou sont-ce vrits ?

Puis qu'elles ont plac ces flambeaux sur la table,

Voyons si cette chambre est feinte ou vritable,

Si j'y suis prisonnier, ou si certainement

Je m'y trouve charm par quelque enchantement.

1065   Cette porte est ouverte, Dieux, j'y vois des gardes,

Masquez et rsolus avec leurs hallebardes,

Qui ferment le passage, et qui me font trop voir

Qu'ici ma libert n'est plus en mon pouvoir.

Je n'ai pas de ce mal la moindre conjecture,

1070   Attendons jusqu'au bout la fin de l'aventure.

Ah que j'en ai de honte, et de confusion,

Sans doute que je souffre ton occasion !

On m'enlve tes yeux adorable inconnue !

On veut avec ton coeur me drober ta vue :

1075   Mais c'est en vain qu'on cherche me solliciter,

Je mourrai mille fois avant que te quitter.

SCNE II.
Deux dames masques, Don Carlos.

Deux autres dames aussi masques entrent en faisant la rvrence avec tous les prparatifs pour un superbe couvert ; un Page masqu les prcde avec deux flambeaux qu'il met sur le buffet ; on apporte les salades, et Don Carlos croyant que ceci n'tait que pur enchantement, il dit ces dames.

DON CARLOS.

Mes dames, pour qui donc prpare-t-on la fte,

Si ce n'est que pour moi que ce couvert s'apprte

Vous le pouvez lever, tez-le s'il vous plait,

1080   Je ne mange jamais telle heure qu'il est.

UNE DAME MASQUE.

Vous pouvez toutefois manger en assurance,

Seigneur, et prendre en nous entire confiance !

Nous ferons devant vous l'essai de tous les mets.

DON CARLOS.

Non mes dames, la nuit je ne mange jamais,

1085   J'avais soup devant qu'aller l'assemble, bas.

dieux que cette chambre est belle, et bien meuble !

LA DAME.

Si vous ne voulez rien que du fruit seulement,

Seigneur, on vous en va servir abondamment

Compotes, massepains, la pte, et la conserve.

DON CARLOS.

1090   Il n'en est pas besoin, s'il vous plat qu'on dserve.

Je n'ai besoin ici que d'un peu de repos,

Pendant qu'on leve le couvert, on fait signe des Musiciens de chanter, il se fait un beau concert auquel une de ces dames masques, qui a la voix belle, rpond de fort bonne grce, et pendant qu'un Page masqu met un superbe des-habiller sur une riche toilette, on chante cet air.

CHANSON.

Dfaites-vous d'une amiti

Qui parest bizarre, et fantasque,

Votre chimre est digne de piti,

1095   Du visage voil le coeur a pris le masque, Don Carlos.

     

Je vois mon aventure en ces mystiques mots.

Voyez au moins qui vous aimez,

Pour conserver un feu durable,

Et vous laissant charmer o vous charmez,

1100   Servez une beaut visible, et vritable.

     

DON CARLOS.

Le Vice Roi n'a point de semblable musique ;

Que tout ce que je vois me parat magnifique !

Ou ce Palais superbe est vain et enchant,

LA DAME.

Sous ce dshabiller coulez-la cassolette,

1105   Page, et sur cette table tendez la toilette,

Monsieur veut reposer, nous le connaissons bien.

Demeurez prs de lui, qu'il ne manque de rien,

Notre prsence ici peut-tre l'embarrasse.

DON CARLOS.

Ce trop grand soin me charme, et je vous en rends grce

1110   Un moins sensible coeur s'en laisserait toucher.

LA DAME.

Seigneur quand vous aurez dessein de vous coucher,

Faites le moindre signe, on vous quitte mme heure,

DON CARLOS.

S'il vous plat de veiller, j'aime autant qu'on demeure.

Le jour mon avis est si prt venir,

1115   Qu'il me sera plus doux de vous entretenir.

Comme je souffre en l'me une peine assez rude,

Je ne dormirais plus qu'avec inquitude :

Mais mes dames, mon mal serait bien adouci,

Si je savais au moins qui me dtient ici.

1120   J'ai dplaisir de voir qu' mes yeux on se cache,

On ne veut pas peut-tre encor que je le sache,

Je le demanderais s'il me l'tait permis,

Je vois bien que je suis parmi mes ennemis.

On ne me rpond point. Au moins si la matresse

1125   Voulait paratre ici, je verrais quelle htesse

La fortune me donne, et par l j'apprendrais,

S'il est bon d'viter, ou de suivre ses lois ;

Pourriez-vous l'avertir qu'elle est fort dsire ?

LA PREMIRE DAME.

Seigneur, elle sera peut-tre retire :

1130   Mais sur votre dsir, il lui sera bien doux

De se rendre visible, et de venir vers vous,

Qui dira si Madame est encore veille ?

LA SECONDE DAME.

Je la viens de laisser demi dshabille.

LA PREMIRE DAME.

Je m'en vais l'avertir.

DON CARLOS.

Je lirai cependant,

LA SECONDE DAME.

1135   Quels livres voulez-vous Monsieur en l'attendant ?

Vous plat-il des romans, des vers, ou quelque histoire ?

DON CARLOS.

Faites moi s'il vous plat donner une critoire,

Je porte ici sur moi de quoi m'entretenir.

LA SECONDE DAME.

La voil : dedans peu Madame va venir,

1140   Sortons.

DON CARLOS, seul.

Il s'assied et tale sur une table les lettres qu'il a reu de sa dame invisible.

Puisque le sort me drobe ta vue,

Relisons ton billet, adorable inconnue !

Au dfaut de ton corps, admirons ton esprit,

Dont le charme est si doux, que d'abord il me prit.

1145   En lui, d'un premier feu, je marquai l'innnocence,

Qui ne reconnatra jamais d'autre puissance ;

Mditons quelque chose, bauchons quelques vers

Sur le bizarre effet de mes destins divers,

Il rve.

Je sens comme l'esprit la muse embarrasse :

1150   Mais je ne veux pas perdre une belle pense.

MADRIGAL.

Il crit.

Quand ce Palais serait la demeure des Dieux,

Si c'est pour me rendre sensible,

Qu'une divinit m'attire en ces beaux lieux,

Qu'elle sache que j'aime, et qu'il m'est impossible,

1155   J'adore une invisible,

Et je dfre plus ma foi qu' mes yeux.

Mais insensiblement les pavots gracieux

Du sommeil qui m'abat, se glissent dans mes yeux :

Son charme tout  coup me gagne et me possde,

1160   Je lui rsiste en vain, il faut que je lui cde.

Pendant son sommeil la Musique chante encore un couplet de la chanson.

SCNE III.
Olympe, Un Page.

LE PAGE.

Vous le verrez Madame, abattu de sommeil !

OLYMPE.

Voyons ce qu'il faisait, prvenons son rveil,

Je vois qu'il a laiss deux lettres sur sa table :

Sans doute il doit m'aimer d'une amour vritable,

1165   Ce sont les deux billets qu'il a reus de moi,

Elle lit.

Ces vers prouvent encor qu'il me garde sa foi,

Jusqu'ici sa constance est vraiment sans pareille,

Voyons la jusqu'au bout, je sens qu'il se rveille,

Reprenons donc le masque, et tentons le destin,

1170   Pour voir s'il paratra ferme, jusqu' la fin,

Faisons de sa constance une preuve dernire :

Page, coulez-vous vite avec cette lumire ;

Puisqu'il ne m'a point vue, il me faut retirer.

DON CARLOS.

Mon esprit en repos n'a su longtemps durer,

1175   Plein d'une inquitude, et si juste, et si forte,

Quelle grande lumire claire cette porte,

Que vois je, quelle pompe et quelle majest !

C'est celle assurment qui me tient arrt :

Je n'en puis plus douter je sens bien que c'est elle

1180   Qui des trois que je vois me parat la plus belle.

Ici un page et deux dames masques prcdent Olympe avec deux flambeaux.

Et qui vers moi tout droit adresse ici ses pas,

Si ce qu'on voit rpond ce qu'on ne voit pas,

Je juge par son port, et par sa bonne-mine,

Que son masque me cache une beaut divine :

1185   Et tout ce que je vois, marque sa qualit,

Il la faut saluer avec humilit.

Olympe passe gravement devance par ces filles masques avec leurs flambeaux, elle va dans l'estrade, o il y a deux fauteuils, et s'assied dans l'un.

Don Carlos se met au dessous de l'estrade, et veut prendre un tabouret.

OLYMPE.

Don Carlos approchez, et prenez cette chaise.

DON CARLOS.

Souffrez !

OLYMPE.

Non vous serez ici plus votre aise,

Avancez-vous, vous di-je

DON CARLOS.

Ah souffrez un respect

1190   Qu'un dieu mme en ce lieu prendrait votre aspect.

Don Carlos s'obstine vouloir prendre un tabouret.

OLYMPE.

C'est pour moi cette chaise, et, c'est pour vous cette autre

Il faut absolument que vous preniez la vtre,

Si vous tiez plus loin, vous ne m'entendriez pas,

Et pour certains respects je vous dois parler bas.

Ici le Page et les dames se retirent.

DON CARLOS.

1195   J'obis.

OLYMPE.

  Don Carlos, si de pleine puissance,

Je vous fais enlever ici par violence,

C'est qu'on ne vous pouvait autrement arracher

D'un lieu qui m'est funeste, et qui vous est trop cher,

Je veux vous dtromper de l'erreur o vous tes.

1200   Quoi ? Vous vous amusez de vaines conqutes,

Pendant qu' vos vertus on prpare des prix

Que vous ne regardez que d'un oeil de mpris ?

Quel est donc votre but, que prtendez-vous faire ?

Vous servez en aveugle une ombre, une chimre,

1205   Un fantme invisible, et ne regardez pas

De visibles trsors de grces et d'appas,

Qui moins pour leur plaisir, que pour vos avantages,

Cherchent vous gurir de ces vaines images.

Cet aveu qui m'chappe assez ingnument,

1210   Vous doit tirer enfin de votre tonnement ;

Et vous excuserez ma violence extrme,

Si vous considrez Carlos ! Que je vous aime.

Oui, c'est par jalousie autant que par Amour,

Que je vous ai tir d'un indigne sjour,

1215   Voyant qu'aveuglment votre erreur continue ;

Je connais mieux que vous cette belle Inconnue,

Et je ne cle point qu'elle a beaucoup d'appas:

Mais enfin Don Carlos je ne lui cde pas.

Que si je ne suis pas vos yeux aussi belle,

1220   J'ai du moins plus d'amour et de franchise qu'elle.

Elle lve ici son masque.

Par ce masque lev je le prouverai mieux ;

Si je n'ai point d'attraits qui plaisent vos yeux,

Je suis sincre au moins, plus que cette ruse,

Qui s'obstine paratre vos yeux dguise.

1225   Carlos, cette inconnue a des dfauts cachs,

Puis qu'un voile la suit lors que vous l'approchez.

La beaut n'aime point paratre voile,

Croyez moi ! vous aimez une dissimule :

Et si vous la servez encore aveuglment,

1230   Je fais de votre esprit un mauvais jugement.

DON CARLOS.

Ah Madame, l'aspect de tant de puissants charmes,

Je perdrais la constance, et je rendrais les armes ;

Si dj succombant sous un autre vainqueur,

Je ne l'avais pas vu disposer de mon coeur.

1235   Si c'est une chimre, une ombre qui m'emporte,

Madame, confessez que sa puissance est forte,

Puis qu'admirant en vous un chef d'oeuvre des Cieux,

Je suis cette chimre, et cette ombre vos yeux.

Au travers de son voile elle a jet sa flamme,

1240   Des qu'elle a dcouvert les beauts de son me.

Comme un foudre d'abord son esprit m'a frapp,

Le visage y rpond, ou je suis bien tromp :

Mais je serais pour elle, et constant, et sensible,

Quand je n'aurais connu que son charme invisible.

OLYMPE.

1245   De mon trop libre aveu vous vous trouvez surpris,

Une beaut qui s'offre, attire le mpris.

He bien persvrez dans votre extravagance,

Ainsi que sans espoir, aimez sans connaissance :

Mais apprenez Carlos dans votre aveuglement,

1250   Qu'on ne me mprisa jamais impunment,

Je devais par un tiers me sauver cette honte.

Ayant sond le coeur d'un ingrat qui m'affronte

Je n'aurais pas lch ces soupirs innocents,

Et j'aurais mieux cach ces attraits impuissants,

1255   Vengeons-nous puis qu'enfin j'ai montr ma faiblesse

Et faisons voir ici que je suis la matresse.

Elle s'en va.

DON CARLOS.

Madame, au nom des Dieux ! Elle sort en courroux,

Et je crains la fureur de cet esprit jaloux :

Mais Dieux, si c'tait mon aimable invisible,

1260   Qu'aurait elle penser me voyant insensible ?

Et la taille, et les yeux que j'ai vu par deux fois,

Y rpondent, me semble, aussi bien que la voix.

Elle l'avait pourtant plus douce, et plus aise ;

Mais ne peut-elle pas me l'avoir dguise ?

1265   Elle pourrait enfin m'avoir jou ce tour,

Pour sonder ma constance et pour voir mon amour.

Il faut que sur ce doute encor je la revoie,

Et si je m'claircis, je dois mourir de joie.

Justes Dieux qu'elle est belle ; chappant de ces lieux

1270   Je crois que toutefois je m'claircirais mieux.

Allant au rendez-vous, je connatrais sans peine,

Si je me suis flatt d'une crance vaine,

Si je ne puis sortir dcouvrons pour le moins,

Si quelqu'un suborn supplerait mes soins.

SCNE IV.
Une dame, Don Carlos.

DON CARLOS.

1275   Dites moi si Madame est encore en colre,

LA DAME.

Quel plaisir prenez-vous Seigneur lui dplaire ?

DON CARLOS.

Pourrais-je la revoir ?

LA DAME.

Non pas de ce matin,

S'il vous plat toutefois faire un tour de Jardin,

Je vais voir de ce pas si la chose est possible.

1280   Et je reviens vous si Madame est visible.

DON CARLOS.

Je puis donc au Jardin aller fort librement,

LA DAME.

Oui Seigneur,

DON CARLOS.

Cet avis mrite un Diamant.

Recevez celui-ci, ce n'est qu'un petit gage,

Si vous me servez mieux, je ferai davantage.

LA DAME.

1285   Oui je vous servirai, car vous le mritez,

Et ne refuse pas vos libralits ;

Passez donc au Jardin cette porte est ouverte,

DON CARLOS, seul.

Prenons l'occasion puisqu'elle m'est offerte.

Ce jardin rpond bien au Palais enchant

1290   O j'ai si doucement perdu ma libert.

Le Soleil qui dj commence sa carrire,

Me fait voir mille objets dignes de sa lumire.

Que leurs diversits sont douces mes yeux,

Je crois que c'est ici la demeure des Dieux !

1295   Mais je crois dcouvrir au bout de cette alle,

Qui de toutes parat tre la plus foule,

Une porte qui s'ouvre : allons y promptement,

Et tchons par ce lieu d'chapper brusquement ;

Cette grce du Ciel ne m'est point accorde,

1300   Par quatre hommes masquez je vois qu'elle est garde,

Que me veut un d'entreux ? J'ai vu qu'il s'est baiss ?

SCNE V.
Un garde, Don Carlos.

LE GARDE, haut.

Ce papier est vous et je l'ai ramass,

Quand je l'ai vu tomber.

DON CARLOS.

moi ?

LE GARDE, bas l'Oreille.

C'est une lettre

Qu'un vieillard en vos mains m'a pri de remettre,

1305   Et m'a pour ce sujet donn trente ducats.

DON CARLOS.

De cet office ami tu ne te plaindras pas ;

LE GARDE.

Enfin je suis vous Seigneur et sans rserve,

Ne lisez pas ici je vois qu'on nous observe.

DON CARLOS.

Va, de tous mes secrets je te veux faire part,

1310   Pour lire en libert tirons nous l'cart.

Il ouvre le billet.

C'est de mon inconnue : dieux se peut-il faire,

Je reconnais sa main, voil son caractre.

LETTRE AU BRAVE Don CARLOS.

Ignorant votre sort, et craignant tout pour vous

Aprs de vains regrets et d'inutiles larmes,

1315   Vous cherchant d'un esprit inquiet et jaloux,

Mon Amour m'a force recourir aux charmes.

Venez de cet Amour savoir la vrit,

Je ne me cache plus, dissipez mes alarmes ;

L'art magique m'apprend qu'on vous tient arrt

1320   Que la superbe Olympe admirable en beaut,

Vous a priv de votre libert,

Et que vous tes prt lui rendre les armes

Dedans son Palais enchant,

Si vous ne vous sauvez promptement de ses charmes.

DON CARLOS.

1325   Oui si de ma prison je puis rompre les fers,

J'irai chercher ces biens puisqu'ils me sont offerts,

De ces trsors cachez j'aurai la jouissance,

Et mpriserai ceux qui sont en ma puissance.

Ma gelire est sans doute admirable en beaut ;

1330   Mais par sa violence elle m'a rebut :

Ce palais est charmant, mais j'y souffre la gne,

Et je veux tout tenter pour sortir de ma chane.

SCNE VI.
Don Carlos, un garde.

DON CARLOS.

Il rappelle ce garde.

Camarade en ces lieux as tu quelque pouvoir ?

Ma matresse m'appelle, il la faut aller voir,

1335   Ce lieu dlicieux m'est un sjour funeste,

Il lui donne de l'argent.

Tiens, prends attendant mieux tout l'argent qui me reste

Et tire moi d'ici,

LE GARDE.

Seigneur je ne le puis,

Et ne sais que vous plaindre en l'tat o je suis.

DON CARLOS.

Tu peux me dire au moins le nom de ta matresse,

LE GARDE.

1340   Elle se nomme Olympe, et sais que sa richesse,

Ainsi que sa naissance gale sa beaut,

DON CARLOS, bas.

L'inconnue ce conte dit la vrit,

Et je sens qu'elle accrot mes dsirs, et mes flammes.

LE GARDE, qui est toujours Alfonce.

Je vois venir vers vous quelqu'une de ses Dames,

DON CARLOS, bas.

1345   C'est celle qui tantt m'a donn quelque espoir.

SCNE VII.
Don Carlos, La Dame, Olympe.

LA DAME.

Comme Madame a su que vous la voulez voir,

Quoi que mme pour nous elle fut retire,

ce doux entretien elle s'est prpare,

Et la voici qui vient.

OLYMPE.

tes vous converti ?

1350   la fin Don Carlos prenez-vous mon parti ?

Aurez-vous vu dans moi quelque attrait qui vous pique

Et vous fasse oublier votre amour chimrique ?

Venez-vous mes pieds repentant et confus ?

DON CARLOS.

Madame je le suis, si jamais je le fus !

1355   Je vois de mon amour l'aveuglement extrme,

Mon erreur m'est connue aussi bien qu' vous-mme ;

Je vois quel tort je fais vos divins appas ;

Enfin j'en meurs de honte et ne m'en repens pas.

Madame, au nom d'Amour, mettez-vous en ma place,

1360   Peut-on avec honneur, peut-on de bonne grce,

Au mpris de sa foi violant son serment,

Aprs qu'on s'est donn, courir au changement ?

Mes yeux de vos beauts reconnaissent l'empire,

Je ne vois pas en vous un trait que je n'admire,

1365   Le respect m'a port jusqu' vous adorer :

Mais puis-je vous aimer, sans me dshonorer ?

OLYMPE.

Puisqu'en vain j'ai tent la force et l'artifice,

Pour corrompre ce coeur, je lui rendrai justice.

Ce roc inbranlable a certes mrit,

1370   Les Couronnes qu'on offre sa fidlit.

J'en prparais pour lui d'une main amoureuse :

Mais il les recevra d'une autre plus heureuse.

Je perds un grand trsor que je n'ai pu gagner.

Carlos va pour jamais de mes yeux s'loigner,

1375   Et ces pleurs malgr moi lui montrent ma faiblesse ;

Qu'il s'en aille, il est libre, ah je meurs de tristesse !

Sa bouche de ma mort a prononc l'arrt.

UNE DAME.

Quand vous voudrez partir, le carrosse est tout prt :

Mais souffrez que sur vous tous les rideaux on tire.

1380   De ce qui s'est pass jurez de ne rien dire,

Le cocher vous va mettre vingt pas de chez vous,

Ne lui demandez rien, il ne sait rien de nous,

Ne servant que d'hier, il ne sait pas encore

Le nom de sa matresse, et le reste il l'ignore .

DON CARLOS, bas.

1385   S'il l'ignore, pour moi je ne l'ignore point,

Oui Madame, on suivra vos ordres de tout point,

Il lui fait la rvrence.

Tantt dans le Palais on saura qui peut-tre,

Cette superbe Olympe, on doit bien la connatre.

ACTE V

SCNE PREMIRE.
Don Carlos, Don Pedre.

DON PEDRE.

On vous a Don Carlos par ce nom abus,

1390   Oui, oui, le nom d'Olympe est un nom suppos.

Dans Naples, sous ce nom on ne connat personne

Qu'une de peu d'clat que pas un ne souponne.

DON CARLOS.

Ce trait est bien gaillard : mais je ne puis penser

Que celle qui l'a fait songet m'offenser.

1395   Il est peu de beauts que la sienne n'efface.

DON PEDRE.

Ce nom si peu connu plus que vous m'embarrasse,

L'aventure est bizarre, et ne sais qu'en juger :

Mais quelque courtisane en vous voyant lger,

Vous a-t-elle point fait cette plaisanterie ?

1400   J'en sais, de qui l'esprit plein de galanterie,

Se porteraient assez de semblables tours,

DON CARLOS.

L'inconnue a fond mes premires amours,

Et doit tre l'objet de ma dernire flamme,

Ce trait ne peut venir que d'une Illustre Dame,

1405   Qui m'a cach son nom avec sa qualit,

Et qui n'a pas voulu me cacher sa beaut.

DON PEDRE.

Ce trait est su partout, et je vois que Lucille

En sme avec plaisir le bruit parmi la ville,

Votre mpris tout seul qui l'y peut obliger,

1410   Non sans quelque raison la porte se venger.

DON CARLOS.

Vous lui deviez sur tout cacher cette aventure.

DON PEDRE.

La peut-elle ignorer ? tout le monde en murmure,

Ce bruit des le matin remplit tout le Palais,

Jusques devenir l'entretien des valets.

DON CARLOS.

1415   Je n'ai pri que vous de faire cette enqute,

DON PEDRE.

Ds le matin Lucille avoir martel en tte,

Et son esprit jaloux paraissait alarm,

De ce bruit qui sans moi s'tait dj sem :

M'oyant assez prs d'elle enquerir qui peut tre

1420   Cette superbe Olympe, elle m'a fait connatre

En se tournant vers moi que votre enlvement

tait de votre orgueil le juste chtiment.

DON CARLOS.

Ah si Lucille a su l'effet d'un tel caprice,

Il faut que du dessein elle ait t complice :

1425   Ce n'est pas elle enfin puisque je la connais,

Et qu'Olympe sans masque, a paru devant moi :

Mais elle est son amie et vous verrez qu'ensemble

Elles m'ont fait la pice, ami que vous en semble ?

DON PEDRE.

Je ne sais qu'en juger, mais du moins je sais bien

1430   Que de votre aventure on n'ignore plus rien.

Olympe s'est peut-tre elle-mme oublie,

Et l'a par ses amis au Palais publie.

DON CARLOS.

Sous ce nom qu'on suppose une autre pense nous,

J'espre m'claircir tantt au rendez-vous.

1435   Je souponne qu'Olympe est la mme inconnue,

Qui jusqu' cette nuit m'a drob sa vue,

J'ai l'esprit seulement embarrass d'un point,

C'est qu'un si beau visage au Bal ne brillait point.

Si cette Dame tait une Dame de marque,

1440   Comme elle est digne en tout de l'amour d'un monarque,

L'aurait-on oublie et moi qui perds mes pas,

En la cherchant par tout, la connatrais-je pas ?

DON PEDRE.

Mais si la fausse Olympe, et celle qui dispose

Dj de votre coeur sont une mme chose,

1445   Quelle bizarrerie, et quelle nouveaut

De vous voir mpriser la visible beaut,

Pour ne vous attacher qu' l'objet invisible ?

Il faut donc se cacher pour vous rendre sensible !

Bon, voici votre fait, vous vous en tonnez.

1450   Celle qui vient nous le masque sur le nez,

Vous en veut vous seul,

DON CARLOS.

Je crois la reconnatre.

SCNE II.
Don Carlos, Don Pedre, Une dame masque.

LA DAME MASQUE.

Si j'ose Don Carlos encore ici paratre,

C'est pour vous accuser de votre vanit,

He quoi, de notre Amour vous vous tes vant ?

1455   Aprs tous vos serments, aprs la foi donne ?

Olympe ma matresse en est fort tonne,

On la connat ici mieux que vous ne pensez.

Apprenez qu'elle a su jusqu'o vous l'offensez,

D'une langue indiscrte elle est fort outrage :

1460   Mais elle m'a jur qu'elle en serait venge.

Quoi donc m'a-t-elle dit, le plus vain des esprits

Ose encore ajouter l'insolence au mpris ?

Il se vante au Palais, qu'il ddaigne nos charmes,

Qu'il a vu d'un oeil sec nos soupirs et nos larmes ?

1465   Un objet inconnu qu'il m'ose prfrer,

Le porte insolemment nous dshonorer ?

Qu'il sache cet ingrat, cette me faible et vaine,

Que mon amour enfin se convertit en haine,

Et que je puis venger sur celle qui l'a pris,

1470   Ces injustes ddains, ces insolents mpris.

Il doit peu s'mouvoir si je lui fais outrage,

Car en dfigurant les trais de son visage,

Son esprit dont le charme a seul gagn son coeur,

Conservera toujours sa force et sa vigueur ;

1475   Allez, annoncez-lui cette bonne nouvelle.

Aprs ce coup au moins je serai la plus belle.

DON CARLOS.

Pourquoi fait-on de moi ce mauvais jugement ?

LA DAME.

Aprs avoir reu ce divin traitement,

D'une Dame en mrite, en beaut sans seconde,

1480   Qui pour vous aimer seul mprisait tout le monde ;

Avoir si peu d'honneur et de discrtion,

Que publier par tout sa folle passion ?

D'elle, et de votre foi faire si peu de conte ?

Esprit vain, coeur ingrat n'avez-vous point de honte ?

1485   Attendez la vengeance, on vous fera sentir,

Qu'on ne s'apaise point par un vain repentir.

Elle s'en va.

SCNE III.
Don Carlos, Don Pedre.

DON CARLOS.

Don Pedre qu'est-ceci, quelle trange injustice !

Qui m'a rendu prs d'elle un si mauvais office ?

Je vous ai seul enquis, je n'ai parl qu' vous,

1490   Et je vois ce secret en la bouche de tous.

DON PEDRE.

J'y sens quelque mystre, et l'on verra peut-tre,

Lucille vient vers nous, vous allez bien connatre

Qu'elle sait le secret d'un autre que de moi,

SCNE IV.
Don Carlos, Don Pedre, Lucille.

LUCILLE.

C'est pour me conserver, et le coeur et la foi,

1495   Que vous avez Carlos mpris cette belle,

Qui cherche vous gagner d'une faon nouvelle ?

Me l'oserez-vous dire, et me soutiendrez-vous

Que vous ddaignez tout pour tre mon poux ?

Quoi n'avoir en amour jamais ni paix ni trve ?

1500   Des que l'une vous quitte, une autre vous enlve ?

Vous tes bienheureux d'tre de tous cts,

L'amour et le dsir des plus rares beauts.

Pour moi qui n'ai pour vous qu'une beaut commune,

Enfin je ne veux plus troubler votre fortune,

1505   Ni faire obstacle aux biens qui vous sont prpars.

Vous faites le cruel dans les Palais dorez,

Si l'une vous caresse, une autre vous adore,

Et j'oserais penser vous prtendre encore ?

Je ne suis pas si vaine, il vaut bien mieux songer

1510   Comment avec honneur je puis me dgager.

Possdez la chimre o votre feu s'adresse,

Adorez et servez cette obscure matresse,

Et laissez dsormais mon esprit en repos,

Que vos lgrets troublent tous propos,

1515   Adieu.

DON CARLOS.

  Considrez adorable Lucille !

LUCILLE.

Adieu je sais les bruits qui courent par la ville,

Et ne puis plus souffrir qu'on vienne incessamment

M'accabler des dfauts d'un si lger amant.

Remenez moi Don Pedre et rendez tmoignage

1520   Que selon son mrite on traite ce volage,

Je sais votre constance allons, je suis vous,

Croyez que dans ce jour vous serez mon poux.

DON PEDRE.

Je me jette vos pieds.

LUCILLE.

Je vous mets en sa place,

Vous la mritez mieux.

DON PEDRE.

Puis-je aprs cette grce,

1525   En demander une autre ?

LUCILLE.

  H que prtendez-vous ?

DON PEDRE.

Seul, j'ai su son secret touchant ce rendez-vous.

De qui l'avez-vous su, faites le nous connatre,

Vous me rejetteriez si je passais pour tratre.

LUCILLE.

Une fille qu'Olympe aime parfaitement,

1530   M'a cont son histoire et son enlvement.

Je sais tout, il suffit, croyez mon tmoignage,

Je ne puis pour ce coup en dire davantage.

SCNE V.
Don Carlos, Alfonce.

DON CARLOS.

Me voil balott d'une trange faon,

Je ne m'arrte plus mon premier soupon ;

1535   Cette Olympe qui crot qu'on l'a dshonore,

De l'autre objet cach doit tre spare ;

Mais que me veut cet homme ?

ALFONCE.

Agrez Don Carlos,

Qu'on puisse en libert vous dire ici deux mots.

DON CARLOS.

De quelle part ami ?

ALFONCE.

De la Dame cache,

1540   Dont jusqu'ici votre me a paru si touche.

DON CARLOS.

De la Dame cache ?

ALFONCE.

Oui, je suis ce vieillard,

Qui suis venu la nuit corrompre de sa part,

Un des Gardes d'Olympe avec quelques pistoles,

Pour vous rendre un billet qui contient ces paroles.

Il commence lire le billet.

1545   Ignorant votre sort et craignant tout pour vous,

Aprs de vains regrets et d'inutiles larmes,

Vous cherchant d'un esprit inquiet et jaloux,

Mon Amour m'a force recourir aux charmes.

DON CARLOS, l'arrte et dit.

Oui certes, j'ai reu ce billet obligeant.

ALFONCE.

1550   J'ai donc bien employ ma peine et mon argent.

Cet autre de sa part je viens encor vous rendre,

Par lequel vous pourrez ses volonts apprendre.

Billet.

Carlos on nous pie, et je vous donne avis,

Qu'outre, que nous sommes suivis,

1555   L'amour d'Olympe en rage s'est change,

Gardez-vous de venir ce soir au rendez-vous ;

Car comme elle a jur d'tre aujourd'hui venge,

Il faut viter son courroux,

Vous me verrez ce soir prs de la Vice-Reine,

1560   L vous serez tir de peine,

Et verrez en son jour l'amour qu'on a pour vous.

DON CARLOS.

Prs de la Vice-Reine ? Oui je m'y trouverai,

Et l de votre avis je vous remercierai.

Cependant assurez votre belle matresse,

1565   Que jusques la mort je tiendrai ma promesse,

Qu'on m'a jusqu' cette heure en vain sollicit,

Et que j'aurai toujours la mme fermet.

Il s'en va.

Ce rendez-vous me plat, que j'ai d'impatience,

Par l je juge mieux d'elle, et de sa naissance.

SCNE VI.
Don Carlos, Don Lonard, Don Alvare.

DON LONARD.

1570   S'il est vrai qu'Alexis en ait si mal us,

S'il a mon alliance, et mon bien mpris,

Il est je le confesse indigne de Marcelle,

En ce cas vous l'aurez, et je vous rponds d'elle.

DON ALVARE.

Ce billet qu'en partant Alexis a laiss,

1575   Monstre assez quel point vous tes offens :

Je ne lui rendrais pas un si mchant office,

Si je n'avais connu qu'il vous rend injustice :

Mais voici Don Carlos qui nous claircira.

DON LONARD.

Voyons ce qu'il en pense, et ce qu'il en dira,

1580   Pouvons nous le tirer de cette rverie ?

DON CARLOS.

Que me veulent ces gens ?

DON ALVARE.

Don Carlos je vous prie,

Puisqu'on vous nomme ici, de grce, expliquez nous

Ce billet fort obscur qui nous a troublez tous.

DON LONARD.

Alexis disparu l'a laiss sur sa table,

1585   D'o lui vient ce mpris qui m'est insupportable ?

DON ALVARE.

De nous, et de vous-mme il s'est voulu moquer.

DON CARLOS.

Lisez, et je verrai s'il se peut expliquer.

DON ALVARE, lit le billet d'Alexis.

Si je ne parais plus, si je quitte Marcelle,

Pour suivre Don Carlos. Je fuis de vous, et d'elle,

1590   Il fait mon changement comme il fait vos soucis,

Par son Olympe dcouverte,

Vous allez dcouvrir la perte,

Et la ruine d'Alexis.

DON CARLOS, aprs avoir relu ce billet dit.

Quel embarras nouveau, quelle trange aventure,

1595   Je vois bien qu'on me nomme en cette nigme obscure :

Mais vous l'expliquer je suis fort empch.

Il le relit encor.

Ce sens mystrieux plus qu' vous m'est cach,

Allons nous claircir, c'est chez la Vice-Reine

Que l'on me doit tirer d'embarras et de peine.

1600   Sachez, si cette Olympe aime cet Alexis,

Que ce n'est pas de l que naissent mes soucis.

SCNE VII.
Don Lonard, Don Alvare.

DON ALVARE.

Il conoit moins que nous ce sens qui nous tonne.

DON LONARD.

Je ne conois que trop qu'Alexis m'abandonne.

Ce billet, quoi qu'obscur marque son changement,

1605   Que tout seul je regarde avec tonnement.

DON ALVARE.

Moi j'en suis peu surpris, dj cet infidle,

Sans peine et sans regret m'avait cde Marcelle :

Mais comme je vous crois bon, juste, et gnreux,

C'est par vous seulement que je veux tre heureux.

DON LONARD.

1610   Oui, vous serez mon gendre, et par ce mariage,

Nous chtierons l'orgueil de ce jeune volage.

J'avais peine souffrir dj ses vanits,

Il trouve des dfauts en toutes les beauts.

Ne vante que la sienne, en conte des miracles :

1615   Il tranche ici du Dieu, s'expliquant par oracles,

Il veut dans son billet qu'on devine pourquoi

Sans raison ni justice, il nous manque de foi.

Enfin je ne veux plus que jamais il me voie,

S'il me perd sans regret, je le quitte avec joie.

DON ALVARE.

1620   Marcelle vient ici, Monsieur souffrirez-vous

Que je lui rende hommage en qualit d'poux ?

SCNE VIII.
Don Lonard, Marcelle, Don Alvare.

DON LONARD.

He bien, votre Alexis enfin vous a laisse ?

De ce mpris injuste tes vous point blesse

Ma fille ?

MARCELLE.

Non mon pre, et je n'ai rien perdu,

1625   Ce coeur noble et fidle a fait ce qu'il a d.

DON ALVARE.

Ce qu'il a du, Madame ? Ah vous tes trop bonne,

tant si peu svre qui vous abandonne

Un coeur qui vous adore, a droit de prsumer,

Que vous serez fort juste qui sait mieux aimer.

MARCELLE.

1630   Alvare, plt au Ciel que ce feu si durable

celui d'Alexis pt tre comparable !

Je connais mieux que vous ce coeur franc, gnreux

Et qui de la constance est sur tout amoureux.

Montrez moi ce billet qu'on a pris sur sa table,

1635   Et je vous ferai voir que je suis vritable.

DON LONARD.

Pourriez-vous expliquer son sens mystrieux ?

MARCELLE.

Oui sa pure clart va paratre vos yeux :

Mais jurez Don Alvare avant que je l'explique,

S'il est vrai que mes yeux ont un feu qui vous pique,

1640   Et que mon pre approuve, et vos soins, et vos voeux,

Que vous m'accorderez une grce tous deux.

DON LONARD.

Oui, nous vous l'accordons j'en donne ma parole.

DON ALVARE.

Et j'en donne la mienne,

MARCELLE.

Alexis ne me vole

Ni le coeur qu'il m'offrit, ni l'honneur, ni la foi:

1645   Mais il m'enlve un bien qui devait tre moi.

Sans plus rien dguiser, apprenez qu'il est fille ;

Ainsi le bien d'Albert rentre en notre famille,

Je ne puis tre vous, si vous ne m'accordez

Que comme je le cde, aussi vous le cdez.

DON LONARD.

1650   Qu'apprends-je ici ma fille, Dieux est-il possible ?

MARCELLE, prend le billet.

Ici la vrit vous paratra visible.

Elle relit.

Si je ne parais plus, si je quitte Marcelle,

Pour suivre Don Carlos je suis de vous et d'elle,

Il fait mon changement comme il fait vos soucis,

1655   Par son Olympe dcouverte,

Vous allez dcouvrir la perte,

Et la ruine d'Alexis.

Alexis est Olympe, elle aime Don Carlos,

Et de nous trois dpend leur bien et leur repos.

1660   Vous verrez au Palais la fin de l'aventure,

Qui doit passer pour fable la race future.

Cdant le bien d'Albert, vous tes mon poux,

Si vous ne le cdez, je ne puis tre vous,

Je l'ai promis Alvare, il faut que je le tienne !

DON LONARD.

1665   J'ai donn ma parole,

DON ALVARE.

  Et j'ai donn la mienne,

Nous avons sans ce bien de quoi vivre contents,

Ces visibles trsors sont ceux que je prtends.

DON LONARD.

Alexis est Olympe ?

MARCELLE.

Oui, la chose est certaine.

DON LONARD.

Mais dites nous comment ?

MARCELLE.

C'est chez la Vice-Reine

1670   Qu'elle brille prsent avec tous ses appas,

Je vous conterai tout, allons-y de ce pas.

SCNE IX.
La Vice-Reine, Olympe, Lucille, etc.

LA VICE-REINE.

J'admire en vrit cette bizarre histoire,

Les sicles venir auront peine la croire.

Carlos en fermet passe tous les amants,

1675   Et des sicles passez, et des nouveaux romans,

Et certes il mrite aprs tant de constance,

De recevoir le prix de sa persvrance.

Pour vous qui n'aspirez qu' ma protection,

Et qui la recherchez avecques passion,

1680   Faites tat d'avoir belle Olympe avec elle

Encor mon amiti qui doit tre ternelle !

Et croyez que chez moi vous avez rencontr,

Contre qui que ce soit un refuge assur,

Oui, croyez qu'il n'est rien que pour vous je ne fasse.

OLYMPE.

1685   J'avais de vos bonts, espr cette grce,

Madame, et dsormais je ne craindrai plus rien,

Puisque vous me sauvez, et l'honneur, et le bien.

LA VICE-REINE.

Voici votre cousine et son pre avec elle.

SCNE X.
La Vice-Reine, Olympe, Lucille, Marcelle, Don Lonard, Don Alvare.

LA VICE-REINE.

Cdez vous pas le bien que nous cde Marcelle ?

DON LONARD.

1690   C'est l'unique sujet qui nous amne ici.

Je le cde Madame,

DON ALVARE.

Et je le cde aussi.

LA VICE-REINE.

En ce cas je consens ce juste hymne,

Et nous l'achverons dedans cette journe.

LE PAGE.

Don Carlos vient ici.

LA VICE-REINE.

Je vous laisse penser,

1695   Si j'ai plus que jamais lieu de l'embarrasser,

Toutes remasquez-vous, htez-vous je vous prie,

Je veux avoir ma part de cette Comdie.

SCNE DERNIRE.
Don Carlos, La Vice-Reine, Lucille, Marcelle, Don Lonard.
Don Alvare, etc.

LA VICE-REINE.

Je sais bien mon cousin que vous venez chercher

Un objet qui vous aime et qui se veut cacher.

1700   Je sais toute l'histoire, et la sais de sa bouche,

Et prends beaucoup de part tout ce qui vous touche,

Olympe, et l'inconnue o s'adressent vos voeux,

Pour vous embarrasser sont ici toutes deux,

Vous tes bienheureux que deux si belles Dames

1705   Viennent jusques chez moi vous tmoigner leurs flammes.

Si parmi ces beauts vous pouvez discerner

Celle qui vous a pris, je vous la veux donner.

Ici Don Carlos les regarde toutes.

DON CARLOS.

C'est me combler Madame, et de grce, et de gloire,

1710   Voici qui sur mon coeur emporte la Victoire,

Voici mon inconnue, et suis trop glorieux,

De voir encor son coeur au travers de ses yeux.

LA VICE-REINE.

Dmasquez-vous Madame, et vous rendez visible,

Vous choisissez Olympe,

DON CARLOS.

Dieux est-il possible ?

LA VICE-REINE.

1715   Mais vous choisissez bien, ne vous repentez pas,

Les voici toutes deux sous les mmes appas.

DON CARLOS.

Dieux que jugerez-vous de mon extravagance ?

OLYMPE.

Je ne voulais juger que de votre constance,

Enfin j'en suis charme, et je me donne vous,

LA VICE-REINE.

1720   Oui Carlos, dans ce jour vous serez son poux,

Sa naissance est illustre, et vous comble de gloire

Venez d'elle, et des siens savoir toute l'histoire.

 


Extrait du privilge du Roi

Par grce et Privilge du Roi, donn Paris le 8. Mai 1656. sign Guitonneau, il est permis au sieur de Bois-Robert Abb de Chtillon, de faire imprimer une pice de Thtre de sa composition, intitule, la Belle Invisible, ou la Constance prouve, par tel Imprimeur et Libraire qu'il avisera bon tre, pendant le temps de neuf ans entiers et accomplis, commencer du jour que ladite pice sera imprime, et dfences sont faites toutes autres personnes de quelques qualits et conditions qu'ils soient, de faire imprimer, vendre ni dbiter d'autre impression que celle dudit exposant, ou de celui qui aura droit de lui, peine de deux mille livres d'amende, confiscation des exemplaires, et de tous dpens, dommages et intrts, comme il est plus amplement port par lesdites Lettres.

Et ledit sieur de Bois-Robert a cd et transport le droit de son privilge Guillaume de Luyne Marchand Libraire, pour en jouir, suivant l'accord fait entre-eux.

Achev d'imprimer le premier Juin 1656. Les exemplaires ont t fournis.


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Notes

[1] Presse : Foule, multitude de gens qui se pressent.[F]

[2] Fourber : Tromper en fourbe. [L]

[3] nigme est parfois masculin.

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