CANDIDE MARIÉ, OU IL FAUT CULTIVER SON JARDIN.

COMÉDIE en deux Actes, en Prose et Vaudevilles

M. DCC. LXXXVIII.

Par MM. RADET et BARRÉ

À PARIS, Chez BRUNET, Libraire, rue de Marivaux, Place de la Comédie Italienne.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 07/04/2017 à 09:56:43.


PERSONNAGES, ACTEURS.

CANDIDE, M. d'Orsonville.

MADAME CANDIDE, Mde Desforges.

JUSTIN, leur fils, Mlle Carline.

PANGLOSS, M. Rosiere.

MARTIN, M. Favart.

CACAMBO, M. Raymond.

CALEB, M. Courcelle.

ZULMIS, fille de Caleb, Mlle Desbrosses.

ZÉLIE, autre fille de Caleb, Mlle Buret.

OSMIN, mari de Zulmis, M. Solier.

La scène est en Turquie, près de Constantinople.


ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.

Le Théâtre représente l'intérieur d'une chambre rustique. Elle doit, par sa décoration, annoncer que la scène est en Turquie. L'action commence un peu avant le jour.

CACAMBO, seul.

Air : Fanfare de Saint-Cloud.

Nos Philosophes sommeillent,

Exempts de maux et de soins ;

Moi, les chants des coqs m'éveillent

Pour songer à leurs besoins.

5   De même que la science

Doit instruire l'ignorant;

De même c'est l'ignorance

Qui doit nourrir le savant.

Ce que c'est pourtant que la destinée, et comme le hasard se plaît à disposer de nous ! Qui croirait que sur les bords de la Propontide, à quelques milles de Constantinople, cette petite métairie renferme le Seigneur Candide, élevé jadis en Westphalie, dans le château de Monsieur le Baron de Tundertentronck ; la fille de ce même Baron, devenue femme de ce même Candide ; le docteur Pangloss, leur ancien précepteur ; le savant Martin, qui travailla jadis pour les libraires d'Amsterdam ; et enfin, moi, Cacambo, né en Espagne, qui, après avoir fait tous les métiers dans tous les pays, suis aujourd'hui réduit à servir ces gens-là ? Ah ! Que voilà un beau sujet de réflexion, et comme on voit que... les effets et les causes... sont produits par un certain rapport... qui fait que... les événements de la vie... Eh bien, ne voilà-t-il pas que je raisonne, et que par conséquent je ne sais ce que je dis ! Je suis si accoutumé à entendre nos philosophes, que leur manie me gagne. Songeons bien plutôt à porter vendre à la ville le produit de notre petit jardin... Allons, Cacambo, du courage, mon garçon, de la gaieté.

Pendant les couplets suivants, il arrange des fruits et des fleurs dans un panier.

Air : Mes enfants, travaillons gaiement.

Toujours dispos, toujours joyeux,

10   Bravons le sort, s'il est contraire ;

Aimons la paix, fuyons la guerre,

Sans projets, sans former de voeux.

Un homme sage doit connaître,

Qu'en ce monde, pour être heureux,

15   Il ne faut pas chercher à l'être.

Il ne faut pas chercher à l'être.

Le travail est notre soutien ;

Heureux l'homme qui sans relâche,

Sait tous les jours remplir sa tâche,

20   Sans jamais murmurer de rien :

Il trouve au bout de la semaine

Qu'il est moins de mal que de bien,

Et plus de plaisir que de peine.

Et plus de plaisir que de peine.

25   Si la fortune aveuglément

Place les biens qu'elle dispense,

Jouissons-en avec prudence,

Comme du bonheur d'un moment.

Bien sot est celui qui s'y fie.

30   Manquant de tout, souffrir gaiement,

C'est la bonne philosophie.

C'est la bonne philosophie.

Voilà, je pense, tout ce qu'il me faut. Eh ! J'oubliais bien l'essentiel, ma foi ; les manuscrits des docteurs Pangloss et Martin, que je dois vendre à Constantinople. Le produit de ces chef-d'oeuvres suffira, disent-ils, pour faire notre fortune à tous : je le souhaite, mais j'en doute. J'entends du bruit dans le jardin... C'est sans doute l'aimable Justin, mon jeune maître, que les ennuyeuses leçons de ses deux précepteurs ont fait déserter la maison paternelle, et qui vient tous les matins, avant le jour, placer en secret des fleurs dans le bosquet chéri de sa mère.

SCÈNE II.
Cacambo, Justin.

JUSTIN entr'ouvrant doucement la porte.

Air : Toujours seule, disait Nina.

Es-tu seul, ami Cacambo ?

CACAMBO.

Oui : vraiment, c'est lui-même.

35   Nous apportez-vous du nouveau ?

JUSTIN.

D'une mère que j'aime

Je viens embellir le séjour,

Et par-là, j'espère qu'un jour

Elle verra,

40   Elle saura

Qu'en tous temps son fils l'aura

Montrant son coeur.

Là.

CACAMBO.

Le bon coeur ! Ah ! Monsieur, les fleurs que vous donnez à Madame votre mère lui font grand plaisir ; elle est bien éloignée de deviner qui les lui apporte.

JUSTIN.

Donne-moi promptement des nouvelles de mes chers parents : comment se portent-ils ?

CACAMBO.

À merveille. Madame votre mère grondant, selon sa coutume, du matin au soir ; Monsieur votre père l'endurant avec peine, et vous regrette tant sans cesse.

JUSTIN.

Mon bon père ! Pangloss et Martin se disputent toujours ?

CACAMBO.

Comme vous dites.

Air : Il est toujours le même.

Dans ce logis toujours tout est de même :

Chaque savant

45   S'en va souvent

Rêvant,

Ou bien désapprouvant

De l'autre le système.

Candide, comme avant,

50   Près d'eux tourne à tout vent,

Et n'oserait penser d'après lui-même.

JUSTIN.

Air : La fête des bonnes gens.

Combien est préférable

La sage et simple raison

Du vieillard respectable

55   Qui m'admet dans sa maison !

Près de lui tout est tranquille ;

Point de bruit, point de savant.

Le bonheur n'a pour asile

Que le toit des bonnes gens.

60   Le bonheur n'a pour asile

Que le toit des bonnes gens.

CACAMBO.

Eh, dites-moi, Monsieur, je vous prie, ce vieillard respectable a-t-il des enfants ?

JUSTIN.

Deux filles.

CACAMBO.

Je m'en doutais... Grandes ?

JUSTIN.

L'aînée est mariée.

CACAMBO.

Et la cadette, en âge de l'être ?

JUSTIN.

Je le crois.

CACAMBO.

Fort bien.

Air : Vous autres jeunes fillettes.

Tenez, Monsieur, je devine

Que l'Amour, ce Dieu malin,

Vous conduit à la sourdine ;

65   Convenez-en.....

JUSTIN.

Eh mais...

CACAMBO.

  Hein ?

JUSTIN.

Eh mais...

CACAMBO.

Quoi ? mais, c'est oui ?

Mon doute est évanoui.

JUSTIN.

Air : De Joconde.

Eh bien, s'il faut te l'avouer,

Oui, j'adore Zélie.

CACAMBO.

70   Monsieur, je ne saurais louer

Une telle folie ;

Outre qu'il est à craindre ici

Plus d'une catastrophe,

Croyez-vous qu'on devienne ainsi

75   Un docte Philosophe ?

JUSTIN.

Air : Regard vif et joli maintien.

Je respecte fort les leçons

De la grave philosophie ;

Mais je préfère les chansons

De la douce et tendre Zélie.

80   Un Philosophe en sait beaucoup ;

Oh ! sa science est infinie ;

Il raisonne fort bien de tout ;

Un Philosophe en sait beaucoup.

Qui sait plus encor ?... Douce amie.

85   J'ai lu, dans un livre nouveau,

Une histoire que je révère :

Un jeune homme bien fait et beau

Faisait le malheur de son père ;

Aucun maître ne pouvait rien

90   Sur son ignorance infinie ;

Il était gauche en son maintien ;

Il ne pouvait apprendre rien.

Que lui manquait-il ?... Douce amie.

Dans un vieux et triste château

95   Végétait le pauvre Sargine ;

Mais par bonheur dans ce château,

Était une aimable cousine.

Il devint un homme nouveau

Par les leçons de sa Sophie ;

100   Il devint grand et généreux ;

Il devint brave et valeureux.

Qui sut le former ?... Douce amie.

CACAMBO.

Eh, voilà donc le précepteur que vous choisissez ?

JUSTIN.

Air : Rien ne me plaît, s'il ne vient de Lisette.

Pourquoi faut-il qu'à des maîtres sévères,

Presqu'en naissant, nous soyons asservis ?

105   Discours plus doux, préceptes moins austères,

SerAient bien mieux écoutés et suivis.

Les leçons que sitôt on oublie

Se graveraient en traits puissants ;

Sous les dehors de la folie

110   La raison charmerait nos sens :

C'est en sortant d'une bouche jolie

Qu'elle a des droits sur un coeur de quinze ans.

CACAMBO.

Air : De tous les Capucins du monde.

De tous les jeunes gens du monde,

Ainsi la conduite se fonde

115   Sur des principes condamnés.

Ils quittent, dans leur folle ivresse,

Les maîtres qu'on leur a donnés,

Pour se donner une maîtresse.

JUSTIN.

Le jour va bientôt paraître... Je crains qu'on ne m'aperçoive, et je m'enfuis. Adieu, continue à me garder le secret.

CACAMBO.

Soyez tranquille, allez... Mais, j'entends quelqu'un. Oh ! Oh ! Déjà le Seigneur Candide !

SCÈNE III.
Cacambo, Candide.

CANDIDE.

Air : Que ne suis-je la fougère ?

D'une triste destinée,

120   Quand le malheur nous poursuit,

Les peines de la journée

Se retracent dans la nuit.

Pour le tourment de mon âme

Deux grands maux sont réunis ;

125   La présence de ma femme,

Et l'absence de mon fils.

CACAMBO.

Il est grand jour. Ce n'est pas tout de se désoler, il faut encore aller à la ville et rapporter de quoi dîner. N'est-il pas vrai, Monsieur ?

CANDIDE.

Je n'avais que mon fils pour me consoler, et il m'a quitté sans que je sache ce qu'il est devenu ! Ah ! Mon cher Cacambo, je suis bien à plaindre !...

CACAMBO.

Vous aimez à vous chagriner aussi... Par exemple, à l'égard de votre femme, vous êtes, je crois, trop regardant... Tenez, mon cher maître...

Air : Tu croyais en aimant Colette.

Moi, je tiens, pour règle première,

Qu'un bon mari, peu curieux,

Doit, pour dormir la nuit entière,

130   Pendant le jour fermer les yeux.

CANDIDE.

Cela m'empêcherait-il d'être en bute à sa mauvaise humeur, à son caractère intraitable ?

CACAMBO.

Ah ! Monsieur, il y a des moyens de remédier à tout cela.

Air : Du pas redoublé.

Si j'avais malheureusement

Une méchante femme ;

Au lieu d'être complaisamment

Aux ordres de Madame ;

135   Savez-vous ce que je ferais

Dans cette circonstance ?

Avec fermeté je prendrais...

Je prendrais... patience.

Il sort.

SCÈNE IV.

CANDIDE, seul.

Air : Du pauvre monde.

J'ai voyagé,

140   J'ai tout vu, tout jugé ;

Partout les hommes sont les mêmes ;

Faux et trompeurs,

De mensonges, d'erreurs,

Appuyant d'absurdes systèmes.

145   Ils m'ont persécuté,

Rebuté,

Rejeté ;

Moi, j'obligeais, suivant mon habitude ;

Eh bien, on m'a trompé,

150   Dupé,

Et, sans égard, volé,

Pillé ;

Je n'ai rencontré qu'ingratitude.

De tout mon bien,

155   Il ne me reste rien,

Que ma petite métairie :

Là, sans projets,

Sans désirs, sans regrets,

Je croyais terminer ma vie,

160   Espérant qu'en ces lieux

Tout serait pour le mieux.

De cet espoir enfin je me défie.

Quel est mon embarras !

Hélas !

165   Quoi ! Ne trouver jamais

La paix

Dans la paisible Philosophie.

SCÈNE V.
Candide, Pangloss, Martin.

PANGLOSS ET MARTIN.

Air : Monsieur Charlot.

Grâce au Traité

Que je viens de produire,

170   Mon siècle va s'instruire,

Et la postérité.

Bien imprimé,

Bien estimé,

L'ouvrage, avec délire

175   Doit être famé.   [ 1 Fame : Vieux terme de Palais qui signifie réputation. il est d'usage en cete phrase : il a été rétabli en sa bonne fame et renommée. Et de là est venu l'adj. Famé, qui ne se dit qu'avec l'adverbe bien ou mal. [F]]

Les envieux,

Bien furieux,

Contre lui vont médire ;

Il n'en ira que mieux.

CANDIDE.

Air : On compterait les diamants.

180   Eh ! De quoi vous occupez-vous !

PANGLOSS.

Le projet n'est point illusoire,

Puisqu'il fera venir chez nous

De l'argent avec de la gloire ;

Et dans ce monde, en vérité,

185   Il est bien doux, ne vous déplaise,

Allant à l'immortalité,

De passer sa vie à son aise...

De passer sa vie à son aise...

CANDIDE.

Vous avez raison. Mais, en attendant....

Air : De mes moutons le nombre augmente.

De mes chagrins, le nombre augmente.

190   L'Hymen a trompé mon attente :

D'un lien formé par l'amour,

Le plaisir a fui sans retour.

C'en est fait ; j'ai vu disparaître,

Et pour jamais, le bonheur de ces lieux.

195   Ah ! Dis-moi donc, dis-moi, mon maître, bis.

Pourquoi ma femme est changée à mes yeux.

PANGLOSS.

Air : Tout roule aujourd'hui dans le monde.

De pareilles métamorphoses

Ne m'étonnent pas, Dieu merci ;

Car, pour le bon ordre des choses,

200   Cela doit arriver aussi.

MARTIN, à Candide.

Mon cher, votre erreur est extrême,

Il faut l'avouer entre nous :

La Baronne est toujours la même

Mais vous, vous êtes son époux.

CANDIDE.

Je la préviens en tout.

PANGLOSS.

En tout absolument ?

CANDIDE.

Que voulez-vous dire ?

PANGLOSS.

Tenez, mon cher élève, vous êtes un bon humain, le meilleur enfant du monde : mais cela ne suffit pas toujours.

Air : J'ignorais comme on fait l'amour.

205   La femme boude pour un rien ;

On l'apaise aussi par un rien ;

Mais pour faire valoir ce rien,

Il est une manière.

Oui, mon cher, essayez, vous pourrez plaire

210   Avec ce moyen ;

C'est un rien,

Mais ce rien,

Encore faut-il bien

Le faire.

CANDIDE.

Vous croyez ?

MARTIN.

Eh oui, conseillez-lui la douceur, il en fera de belles.

Air : Je n'aimais pas le tabac beaucoup.

215   Quand une femme a dans son esprit

Quelque dessein que l'on contredit,

Quoi qu'on puisse représenter,

Elle veut l'emporter,

Et fait, en disputant,

220   Tant,

Qu'on la craint à jamais ;

Mais,

Pour lui donner d'abord

Tort,

225   Il faut crier plus fort.

PANGLOSS.

Air : Valet chez une fermière.

Eh ! non, non, soyez docile,

Évitez tout ce tracas ;

Cédez toujours.

MARTIN.

Ne cédez pas.

Quoi donc, époux imbécile,

230   Pour se rendre honteusement,

Faut-il se vaincre à tout moment ?

PANGLOSS.

Oui, Monsieur.

MARTIN.

Quelle chimère !

PANGLOSS.

Un homme prudent, confrère,

Ne doit combattre jamais,

235   Quand, pour les frais de la guerre,

Il peut acheter la paix.

CANDIDE.

Eh quoi, Messieurs, toujours d'opinion contraire dans les conseils que vous me donnez !

PANGLOSS.

C'est mon avis qu'il faut suivre.

MARTIN.

C'est le mien.

PANGLOSS.

Air : Pierrot sur le bord d'un ruisseau.

Allez, reposez-vous sur moi ;

Je saurai bien vaincre sa résistance ;

Votre femme sera, ma foi,

240   Soumise en tout à votre loi :

Croyez-en mon expérience ;

Retirez-vous un instant, la voilà ;

À votre gré, croyez que tout ira.

CANDIDE.

Ah ! Ah ! Je n'espère pas ça.

MARTIN.

245   Ah ! Ah ! Je voudrais bien voir ça.

Candide et Martin sortent.

SCÈNE VI.
Pangloss, Madame de Candide, ensuite Martin paroissant au fond du théâtre.

MADAME DE CANDIDE.

Air : Jupiter un jour en fureur.

Avec Candide je vous vois,

Et chacun de vous deux, je gage,

De tout son coeur ici l'engage

À s'irriter contre moi.

PANGLOSS.

Mais non, c'est lui qui vous accuse....

MADAME DE CANDIDE.

250   Monsieur, quand un mari déclame

Contre une épouse injustement,

On plaint son aveuglement,

En consolant sa femme.

On plaint son aveuglement,

255   En consolant sa femme.

PANGLOSS.

Mais votre mauvaise humeur....

MADAME DE CANDIDE.

Eh qui n'en aurait pas ! Loin de mon pays, sans parents, sans État, sans fortune, habiter tristement une misérable chaumière, et pour surcroît de peine, un mari... Ah !...

PANGLOSS.

Il est donc bien changé ?

MADAME DE CANDIDE.

Air : Pour qu'sa prétention soit bannie.

Jadis il se faisait connaître

Par les soins les plus assidus ;

Mais on aura pour moi peut-être

Les attentions qu'il n'a plus.

260   Qu'un mari néglige sa femme,

Bientôt d'autres à genoux

S'empressent d'offrir à Madame

Ce que refuse l'époux.

PANGLOSS.

Eh bien, c'est peut-être ce qui pourrait arriver de plus heureux.

MARTIN, au fond de la scène.

Écoutons un peu comment Maître Pangloss s'y prend pour faire entendre raison à Madame.

MADAME DE CANDIDE.

Vous savez que dans notre jardin....

Air : Nous avons une terrasse.

Il est un certain bocage,

265   Un réduit secret,

Dont le séjour me plaît ;

C'est sous ce charmant ombrage

Qu'en paix

Souvent je me distrais.

270   La fraîcheur d'un sombre feuillage,

De divers oiseaux le ramage

Y répand un calme enchanteur,

Qui passe jusque dans mon coeur :

J'éprouve une douce langueur,

275   Un sentiment dont la douceur

Me fait oublier mon malheur.

Or, ce bosquet est depuis quelque temps

Tous les matins orné de fleurs nouvelles ;

J'y vois briller les trésors du printemps,

280   Le lys, l'oeillet, les roses les plus belles.

Cacambo de soins si fidèles

Connaît seul l'auteur en ces lieux.

MARTIN, à part.

Le valet est le confident ; c'est dans l'ordre.

MADAME DE CANDIDE.

Quelqu'un qui vous aime

D'une ardeur extrême,

285   Dit-il, à vos yeux

Craint de s'offrir lui-même ;

Sensible et timide,

Le respecte, le guide ;

Mais il est heureux

290   S'il a rempli vos voeux.

MARTIN, à part.

Fort bien.

PANGLOSS.

Peut-être est-ce Candide lui-même, qui voulant vous surprendre...

MADAME DE CANDIDE.

Air : Pour la Baronne.

Pour son épouse,

Un mari se met-il en frais !

Grondant chez lui, d'humeur jalouse,

S'il est galant, ce n'est jamais

295   Pour son épouse.

PANGLOSS.

En ce cas-là...

Air : Le premier du mois de Janvier.

C'est quelque Turc de ce canton,

Et ces amoureux-là, dit-on,

Sont bien plus polis que les nôtres ;

Près de l'objet de leurs amours,

300   Chaque petit soin est toujours

Accompagné de plusieurs autres.

MADAME DE CANDIDE.

On le dit.

PANGLOSS.

Je vous conseille de suivre cette affaire-là.

MARTIN, à part.

À merveille, Maître Pangloss. Allons chercher Candide.

Il sort.

MADAME DE CANDIDE.

Mais, Docteur, songez donc que l'honneur de ma maison....

PANGLOSS.

Tout cela ne sera qu'en apparence et pour éveiller la jalousie de votre mari.

MADAME DE CANDIDE.

Après tout, vous avez raison.

Air : Est-il de plus douces odeurs.

À feindre de prendre un amant,

Eh bien, je me décide ;

Je ferai naître en l'écoutant

305   Les soupçons de Candide.

PANGLOSS.

Mais du moins avec votre époux

Soyez donc plus affable :

Un homme n'est jamais jaloux

Que d'une femme aimable.

MADAME DE CANDIDE.

Je vous promets que dorénavant... Le voici, vous allez voir...

SCÈNE VII.
Les Mêmes, Candide, Martin.

MARTIN, à Candide.

Venez, venez, vous allez apprendre du nouveau.

MADAME DE CANDIDE.

Air : La bonne aventure.

310   Vous voilà, mon cher mari !

MARTIN, à part, avec ironie.

Son cher mari !

CANDIDE, à Pangloss.

C'est de bon augure.

MADAME DE CANDIDE.

Ah ! Loin d'un objet chéri,

Comme le temps dure !

CANDIDE.

Quel changement inouï !

315   Que mon coeur est réjoui !

La bonne aventure.

TOUS.

Oh oui !

La bonne aventure.

MADAME DE CANDIDE.

Air : Je suis Carmélite, moi.

Mon bon ami, d'être toujours la même,

320   Je vous donne ma foi.

MARTIN, à Pangloss.

Docteur fameux et d'une adresse extrême,

Honneur à votre emploi.

PANGLOSS.

Qu'importe ici qu'un pédant m'apostrophe :

Je suis philosophe, moi,

325   Je suis philosophe.

MARTIN.

Air : Quelques-uns prirent le cochon.

Quelques-uns nomment autrement

Cette philosophie.

CANDIDE, à Pangloss.

Ah, mon cher maître, assurément,

Vous me rendez la vie.

MARTIN.

330   Bravo ! Remerciez-le bien :

De vaincre Madame il connaît le moyen,

Et vous verrez, si ses avis

Sont suivis,

Que Monsieur n'est pas à demi

335   Votre ami.

PANGLOSS.

Eh pourquoi pas, Monsieur !

CANDIDE.

Comment, est-ce que je serais ?....

MARTIN.

Apparemment, et vous auriez dû deviner à l'air dont Madame vous a reçu tout à l'heure....

CANDIDE.

Mais qu'est-ce que cela signifie ?

MARTIN.

Que Madame vous caresse aujourd'hui, parce qu'elle vous trompe ; qu'elle a un amant ; que cet amant lui fait des cadeaux.... M'entendez-vous ?

CANDIDE.

Est-il possible ?

MARTIN.

Oh que non ; cela ne s'est jamais vu.

MADAME DE CANDIDE.

Je vous jure, mon ami....

PANGLOSS.

Mais n'écoutez donc pas Monsieur Martin ; il rêve, selon sa coutume.

Bas à Madame de Candide.

Vous voyez ? Le moyen réussit.

MADAME de CANDIDE, à part.

Il est jaloux ! Bon.

SCÈNE VIII.
Les Mêmes, Cacambo.

PANGLOSS.

Eh ! Voici l'ami Cacambo !

MARTIN.

Déjà de retour !

PANGLOSS.

As-tu bien vendu mon ouvrage ?

MARTIN.

M'apportes-tu beaucoup d'or ?

CACAMBO.

Air : Il a voulu.

Messieurs, tout doux ;

Préparez-vous

À ce que je vais dire.

J'ai vendu les fleurs et les fruits,

340   Mais quant à vos deux manuscrits,

On a voulu,

On n'a pas pu

Achever de les lire.

Et les voici.

PANGLOSS.

Air : Ton humeur est, Catherine.

345   Ô Ciel, quelle est ma surprise !

Mon ouvrage est rejeté.

MARTIN.

Dans ce siècle de sottise

Tout n'est que frivolité.

Pour qui ne veut rien d'utile,

350   Un livre a bien peu d'attraits.

CACAMBO.

Eh pourtant il s'en vend mille

Qui ne se lisent jamais.

PANGLOSS.

Qu'est-ce que cela fait ? On les prône, on en dit du bien ou du mal, on les achète, on les paye, et tout est pour le mieux.

MARTIN.

Que les temps sont changés !

PANGLOSS.

C'est ma faute aussi, j'aurais dû aller proposer mon ouvrage moi-même.

CACAMBO.

Écoutez, Messieurs, tout n'est pas encore désespéré. On m'a assuré que si vous pouviez avoir l'approbation d'un fameux Derviche, qui passe pour le meilleur philosophe de la Turquie, vos manuscrits se vendraient aisément : informez-vous du lieu de sa demeure, qui n'est pas loin d'ici, et allez le trouver.

MARTIN.

Soit. Si ce Derviche est vraiment un Sage, il pensera comme moi.

PANGLOSS.

S'il est grand philosophe, je pourrai raisonner avec lui des effets et des causes, du meilleur des mondes possibles, de l'harmonie préétablie et de la raison suffisante.... Qu'en dites-vous, mon cher élève ? Écoutez donc, vous êtes-là à rêver...

CANDIDE.

Air : Sans le savoir.

Eh, sais-je ce que je dois faire !

PANGLOSS.

Allons, tâchez de vous distraire.

CANDIDE.

355   Mon sort ne peut se concevoir ;

Ce Martin m'a déchiré l'âme.

Ah ! C'est un cruel désespoir

Que d'être trompé par sa femme,

Et le savoir.

MARTIN.

Il y a quelqu'un ici qui peut encore mieux vous instruire. Le prudent Cacambo est dans la confidence.

CANDIDE.

Lui ?

CACAMBO.

Quoi ! Quelle confidence ?

MARTIN.

Tu fais l'ignorant.... et ce galant qui fournit à Madame de si belles fleurs.... là.... dans le petit bosquet du jardin ?

CACAMBO.

Air : Guillot a des yeux complaisants.

360   Quoi ! L'on ose accuser ainsi

L'innocence elle-même !

À Candide.

Apprenez donc, Monsieur, qu'ici

Votre erreur est extrême.

Pauvres femmes ! Voilà comment,

365   Dans maintes circonstances,

On vous condamne injustement

Sur la simple apparence.

MARTIN.

Sur la simple apparence ! Il est bon-là.

CACAMBO.

Sachez, Monsieur, que ce prétendu galant, qui vous cause tant d'ombrage, n'est autre que votre fils.

CANDIDE.

Est-il possible ?

MADAME DE CANDIDE et PANGLOSS.

Ô Ciel !

MARTIN.

Cela ne se peut pas.

PANGLOSS, à Martin.

Eh bien, Monsieur le visionnaire....

CACAMBO.

C'est cet aimable enfant, qui vient tous les matins apporter à sa mère les fleurs qu'il fait qu'elle aime, et qu'il prend plaisir à cultiver pour elle.

MADAME DE CANDIDE, à part.

Voilà mon projet manqué.

CANDIDE, à Cacambo.

Tu sais donc où il est ?

CACAMBO.

Non pas précisément, mais je sais que vous ne tarderez pas à le voir.

CANDIDE.

Je reverrai mon fils, et ma femme est fidèle ! Ah ! Pardonne, chère épouse...

MADAME DE CANDIDE.

Laissez-moi, laissez-moi.

Air : Du matin au soir dans ce château.

Dieux ! Que mon destin est affligeant !

Suis-je faite

370   Ainsi pour la retraite ?

Chaque jour notre état indigent

Nous présente un besoin plus urgent.

Ah ! Si du moins sa tendresse

Était la même toujours,

375   Ici, malgré ma détresse,

J'aurais encor de beaux jours ;

Mais, hélas ! De son coeur

La froideur

Augmente

380   L'ennui qui me tourmente ;

Et comment n'être pas en courroux,

De n'avoir que l'ombre d'un époux ?

Elle sort.

CANDIDE.

Eh bien, la voilà plus furieuse que jamais.

PANGLOSS.

Air : Non, je n'aimerai jamais que vous.

Mon ami, ce n'est rien que cela ;

Tout ce grand courroux n'est qu'un léger nuage.

385   Mon ami, ce n'est rien que cela,

Et j'apaiserai cette bourrasque là.

MARTIN.

C'est fort bien dit, employez son message,

Monsieur Pangloss est un homme inventif ;

Morbleu, jamais n'aurez-vous de courage

390   Pour commander à cet esprit rétif !

CANDIDE.

Tous ces froids discours sont superflus,

Vos raisonnements ne sont que verbiages.

Tous ces froids discours sont superflus ;

Laissez-moi, messieurs, je ne vous croirai plus.

395   Mon seul espoir

Est d'aller voir

Ce Derviche si grand, si sage.

PANGLOSS.

Eh bien, allons,

Nous le verrons,

400   Et tous nous le consulterons.

CANDIDE, à Cacambo.

S'il est, comme on dit, docteur fameux,

Il rétablira la paix dans mon ménage.

S'il est, comme on dit, docteur fameux ;

Il me donnera le moyen d'être heureux.

PANGLOSS, à Martin.

405   S'il est, comme on dit, docteur fameux,

Il approuvera sans doute mon ouvrage.

S'il est, comme on dit, docteur fameux.

Moi, je vais paraître un grand homme à ses yeux.

ACTE II

Le théâtre représente un verger, et de chaque côte de la scène, sur le devant, un petit carré de jardin. On voit la maison de Caleb sur la droite, et un berceau d'orangers à la porte : le verger est enclos d'une espèce de haie qui a une porte au milieu ; par-delà est une chaîne de montagnes : tous les arbres doivent être abondamment garnis de fruits.

SCÈNE PREMIÈRE.
Justin, Osmin, Zulmis, Zélie.

Ils sont occupés à différents travaux du jardinage.

OSMIN.

Air :

Des riches dons de la nature

410   Comme ce verger s'embellit !

À nos soins, à notre culture

Tout répond et sourit.

JUSTIN.

De l'automne les doux présents

Se joignent aux fleurs du Printemps,

415   Et dans ces lieux

Délicieux,

Tout charme le coeur et les yeux.

ZULMIS.

Si l'apparence

De l'abondance

420   Brille sur ces riants coteaux,

C'est l'assistance,

C'est l'influence

Du Ciel qui bénit nos travaux.

ZÉLIE.

Sa bienfaisance,

425   Sur l'innocence,

Avec bonté s'étend toujours ;

Nos coeurs sensibles,

Doux et paisibles,

Ont droit à ses tendres secours.

OSMIN, JUSITN.

430   Oui, tout fleurit,

Tout mûrit

Et promet le bonheur.

ZULMIS, ZÉLIE.

Dieux ! protégez,

Ménagez

435   Cet espoir enchanteur.

TOUS.

Des riches dons de la nature, etc.

ZULMIS.

Que ces fleurs sont belles ! Qu'elles sont fraîches ! Ah ! C'est que leur culture est l'ouvrage de mon époux.

OSMIN.

Ô ! Ma Zulmis ; cet espace de terrain est destiné à ton amusement ; travailler à l'embellir est le plus grand, le plus cher de mes plaisirs.

ZÉLIE.

Je me flatte, ma soeur, que mon jardin est tout aussi beau que le vôtre, malgré que je sois seule à le cultiver.

JUSTIN.

Il ne tiendrait qu'à vous, belle Zélie, de trouver un aide.

ENSEMBLE.

OSMIN.

Air : Vraiment oui, c'est demain (de Richard.)

Ici, chaque matin,

Tu viens parer ton sein ;

Le bouton qu'on y laisse

440   S'ouvrira demain.

Ainsi, de ton Osmin,

L'amour sera sans fin

Tel il est ce matin.

Tel il sera demain.

ZULMIS.

445   Ici, chaque matin,

Je viens parer mon sein :

Le bouton que je laisse,

S'ouvrira demain.

Ainsi, de mon Osmin,

450   L'amour sera sans fin

Tel il est ce matin.

Tel il sera demain.

JUSTIN, à Zélie.

Air : Vivre sans amour.

Mais pourquoi,

Dis-moi,

455   T'opposes-tu sans cesse

Aux soins que Justin

Voudrait prendre de ton jardin ?

ZÉLIE.

En refusant à ta tendresse

De partager ici mon loisir,

460   De ces fleurs je suis la maîtresse ;

À t'en offrir

J'ai plus de plaisir.

OSMIN, ZULMIS, à Justin.

Air : Vraiment oui, c'est demain.

Sois sage, aime-la bien,

Et le plus doux lien

465   Couronnant ta tendresse,

Son bien

Sera le tien ;

Oui, Justin,

Sois certain,

470   En méritant sa main,

Que tous les droits d'Osmin

Seront à toi demain.

ZÉLIE.

Voilà mon père.

SCÈNE II.
Les Mêmes, Caleb, apportant des arbustes.

OSMIN, allant au-devant de lui et le débarrassant.

Air : Vaudeville des deux Jumeaux.

Prendre tant de peine à ton âge !

Ah ! Permets-nous de te gronder :

475   Mon père, ici tout ton ouvrage

Doit être de nous commander.

ZULMIS.

Te voir tranquille est notre envie,

Ne sais-tu pas que les travaux

Sont les plaisirs de notre vie,

480   S'ils te procurent le repos ?

Sont les plaisirs de notre vie,

S'ils te procurent le repos ?

CALEB.

Je le sais, mes enfants, je le sais.

Air : Nous sommes précepteurs d'amour.

Mais je voudrais, de ce côté,

Augmenter s'il se peut, l'ombrage ;

485   Il faut, des chaleurs de l'été,

Garantir l'hiver de mon âge.

OSMIN, JUSTIN.

Air : Fournissez un canal au ruisseau.

Pour trouver ces arbustes choisis,

Souffre, papa, que je m'empresse.

CALEB.

Eh bien, soit, allez donc, mes amis,

490   Suppléez tous deux à ma faiblesse.

Ils sortent.

Ainsi l'homme, malgré les ans,

Malgré sa démarche peu sûre,

Grâce à la loi de la nature,

Est jeune encor dans ses enfants.

495   Grâce à la loi de la nature,

Est jeune encor dans ses enfants.

SCÈNE III.
Zulmis, Zélie, Caleb, Candide, Madame Candide, Pangloss, Martin, Cacambo.

Ces derniers arrivent sur le penchant d'une colline, au fond du théâtre. Candide et Cacambo se détachent de la troupe et entrent dans le verger : les autres restent assis sur la montagne.

CACAMBO.

Air : Or nous dites, Marie.

Enseignez-nous, de grâce,

Un Derviche savant,

Qui dans le pays passe

500   Pour un homme étonnant.

CANDIDE.

S'il coule ici sa vie,

S'il y fixe ses pas,

Que je vous porte envie !

CALEB.

Je ne le connais pas.

CACAMBO.

On nous a cependant bien indiqué...

CANDIDE.

Comment pouvez-vous méconnaître ce grand homme ?

CACAMBO.

Vous n'êtes donc pas Philosophe ?

CALEB.

Non, Monsieur.

CACAMBO.

Vous n'êtes pas Philosophe ! À votre âge ! Vous ne raisonnez pas ! Vous ne disputez pas sans cesse sur les moyens de vivre en bonne intelligence ?

ZÉLIE.

Air : Êtes-vous de Chantilly ?

505   Celui que l'on cherche ici,

N'est-ce pas un vieillard ?

CACAMBO.

Oui.

ZÉLIE.

Dont la figure est austère,

Qui parle d'un ton sévère ?

CACAMBO.

Chacun le désigne ainsi.

ZÉLIE.

Air : Il était une fille.

510   Souvent, dans la campagne,

Quand nous nous promenons,

Nous le voyons,

Mais nous fuyons.

Par-delà la montagne,

515   On dit qu'en ce vallon

Demeure le barbon.

CACAMBO.

Bon.

Avant que j'en approche...

Ma belle enfant, pardon.

520   Monsieur Pangloss, écoutez donc.

Montez sur cette roche,

Vers ce coteau qui fuit,

Voyez-vous son réduit ?

PANGLOSS, du haut de la montagne.

Oui, j'aperçois une chaumière isolée, qui m'a tout l'air de la demeure d'un derviche.

CACAMBO.

C'est sûrement cela.

Air : C'est la petite Thérèse.

Adieu donc, mesdemoiselles.

CANDIDE.

525   Puissiez-vous être à jamais

Autant heureuses que belles.

ZÉLIE.

Grand merci de vos souhaits.

CACAMBO, à Caleb.

Vous trouvez des avantages

À rester en paix chez vous ;

530   Mais nous, pour devenir sages,

Nous courons comme des fous.

Cacambo et Candide rejoignent les autres, et tous s'en vont.

SCÈNE IV.
Caleb, Zulmis, Zélie, Osmin, Justin.

OSMIN, JUSTIN, occupés à placer autour du berceau d'oranger des arbustes qu'ils rapportent : pendant le Couplet suivant les autres parlent bas.

Air : Une jeune fillette.

Notre ouvrage prospère,

Et l'on pourra bientôt,

Dans ce bosquet, j'espère,

535   Se garantir du chaud.

JUSTIN.

En servant ce bon père,

C'est satisfaire

À tous

Nos goûts.

540   Le travail est pour nous

Bien doux.

OSMIN.

Et puis, dans cette affaire,

Ici

Nous gagnerons aussi ;

545   Car d'un feuillage

Épais,

L'ombrage

Frais,

En modérant les feux du jour,

550   Double ceux de l'amour.

ENSEMBLE.

Oui d'un feuillage

Épais,

L'ombrage

Frais,

555   En modérant les feux du jour,

Double ceux de l'amour.

OSMIN, à Zulmis, qui a les yeux fixés sur son jardin.

Que regardes-tu donc là ?

ZULMIS.

Air : D'l'instant qu'on nous mit en ménage.

De ces fleurs que ta main rassemble

Afin d'embellir mon jardin,

Depuis quelque temps, il me semble

560   Qu'il en manque chaque matin.

Cher Osmin !

Bis.

Cette inquiétude

Me tourmente, et c'est malgré moi ;

Mais je fais mon unique étude

565   De garder ce qui vient de toi.

OSMIN.

Ma bonne amie, ce secret....

ZULMIS.

Un secret pour ta femme !

OSMIN.

Air : Sous le nom de l'Amitié.

C'est celui de l'amitié ;

Je n'en suis pas le maître.

JUSTIN.

Moi, je le fais connaître

Ce secret de l'amitié.

570   Le chagrin doit-il naître

Au coeur de ta moitié,

Sous le nom de l'amitié ?

C'est à moi qu'Osmin a donné ces fleurs.

ZÉLIE.

À vous !... Mais mon père veut savoir ce que vous en avez fait.

CALEB.

Moi ? Point du tout. N'est-il pas maître de disposer à son gré de ce que son ami lui donne. Je le crois trop raisonnable pour en faire un mauvais usage.

JUSTIN.

Ah ! Bien au contraire.

CALEB.

Mais, s'il veut garder le silence sur l'emploi de ces fleurs, ai-je le droit de le faire parler ? Je ne suis pas son père.

JUSTIN.

Air : Résiste-moi, belle Aspasie.

Tout à vous m'engage et me lie ;

Tout dit que je suis votre fils. (bis.)

575   Vos bontés, dont je sens le prix,

Et ma tendresse pour Zélie.

Vous approuvâtes mon amour :

Et, depuis ce moment prospère,

Dans ses yeux je lis chaque jour

580   Que vous devez être mon père.

CALEB.

J'en aurai toujours les sentiments, et j'espère que tu n'en seras jamais indigne.

JUSTIN.

Oh ! Non, jamais.

OSMIN, à Zulmis.

Tu n'as plus d'inquiétude ?

ZULMIS.

Ô ! Mon ami, ce sentiment était trop pénible.

Air : L'amour est un enfant trompeur. (de M. Martini.)

Le secret le plus innocent,

La moindre bagatelle

Nous peut, hélas ! causer souvent

Une peine cruelle :

585   Nous formons de fâcheux soupçons ;

Injustement nous offensons

Le coeur le plus fidèle.

Le coeur le plus fidèle.

OSMIN.

Zulmis, ô toi, que je connais

590   Sensible autant que belle,

Garde-toi bien d'avoir jamais

Cette peine cruelle.

Ton Osmin t'a donné sa foi ;

Osmin sera toujours pour toi

595   L'époux le plus fidèle.

L'époux le plus fidèle.

ENSEMBLE.

ZULMIS.

Eh bien, d'un soupçon importun,

Mon coeur veut se défaire ;

Mais, pour notre bonheur commun,

600   Ami, plus de mystère.

Au titre de fidèle époux,

Joins encore un titre bien doux,

Celui d'époux sincère.

Celui d'époux sincère.

OSMIN.

605   Oh ! Oui, d'un soupçon importun,

Ton coeur peut se défaire ;

Mais, pour notre bonheur commun,

N'ayons plus de mystère.

Au titre de fidèle époux,

610   Je veux joindre un titre bien doux,

Celui d'époux sincère.

Celui d'époux sincère.

CALEB.

Osmin, viens avec moi parcourir le verger et voir quels sont les fruits qu'on peut cueillir aujourd'hui.

OSMIN.

Allons. Toi, ma femme, prépare des corbeilles pour les mettre.

ZULMIS.

J'y vais.

Elle entre dans la maison. Caleb sort avec Osmin.

SCÈNE V.
Justin, Zélie.

JUSTIN.

Vous me boudez, Zélie ?

ZÉLIE.

Non, Monsieur, mais j'admire votre discrétion.

JUSTIN.

Air : N'en demande pas davantage.

Pourquoi ce soupçon offensant ?

À mon amour c'est faire outrage.

615   Du secret le plus innocent,

Vous ne devez point prendre ombrage :

J'en fais le ferment ;

Mais, pour le moment,

N'en demandez pas davantage.(bis.)

ZÉLIE.

620   À bien garder un tel secret,

Moi-même aussi je vous engage :

Monsieur, j'y prends peu d'intérêt ;

Oui, j'entends fort bien ce langage,

Et sens qu'en effet,

625   Mon coeur satisfait

N'en demande pas davantage.(bis.)

JUSTIN.

Ma chère Zélie....

ZÉLIE.

Et vous me faites un mystère....

JUSTIN.

Soyez sûre que celle qui en est l'objet...

ZÉLIE.

Celle qui en est l'objet ! C'est une femme ?

JUSTIN.

Ah oui ; mais croyez....

ZÉLIE.

Comme vous en parlez avec feu !

JUSTIN.

Air : Non, non, Doris ne pense pas.

Ah ! sans faire couler vos pleurs,

Je puis vous peindre mon ivresse ;

Celle à qui j'ai donné ces fleurs

630   A tant de droits à ma tendresse !

Dans mon coeur elle règne aussi ;

Autant que vous elle m'est chère ;

Et je dois m'exprimer ainsi,

Puisque je parle de ma mère.

ZÉLIE.

De votre mère !

JUSTIN.

Eh ! Oui.

ZÉLIE.

Ah ! Je respire.

Même Air.

635   Pourquoi le taire si longtemps ?

Mon ami, que pouvais-tu craindre ?

Du plus tendre des sentiments,

Aurais-je donc voulu me plaindre

Combien pour ta mère en ce jour,

640   J'estime ton amitié pure !

Ah ! Ce n'est pas voler l'amour,

Que rendre hommage à la nature. (bis.)

Puisque ces fleurs étaient pour votre mère, il fallait donc les prendre dans mon jardin.

JUSTIN.

Les ayant reçues de vous, j'aurais peut-être eu peine à les donner.

ZÉLIE.

Mais, vous avez dit à mon père que vous étiez orphelin.

JUSTIN.

Il est vrai : je craignais qu'il ne refusât de me recevoir chez lui, s'il apprenait que mon père et ma mère ne sont pas loin d'ici, et que je les ai quittés sans qu'ils sachent ce que je suis devenu ; mais, belle Zélie, si Caleb se détermine à nous marier ensemble, j'irai sur-le-champ me jeter aux pieds de mes parents, et les prier de consentir à notre union.

ZÉLIE.

Eh ! Pourquoi ne m'avoir pas dit cela d'abord ?

JUSTIN.

Air : Une Abeille toujours chérie.

Ah ! pardonne-moi, chère amie,

D'avoir eu ce secret pour toi.

ZÉLIE.

645   Va, de tout mon coeur je l'oublie,

Puisque tu m'as gardé ta foi.

Si soupçonner ce que l'on aime

Est le plus grand tourment du coeur,

Mon ami, le bonheur suprême

650   N'est-il pas de sortir d'erreur ?

SCÈNE VI.
Les Mêmes, Caleb, Osmin, Zulmis, sortant de la maison.

CALEB.

Oh ça, mes enfants, vous allez vous mettre à cueillir les fruits ; et moi, pendant ce temps-là, je vais ici près visiter nos champs.

JUSTIN.

Nous aurons bientôt fait, papa.

Caleb sort du verger par le fond du théâtre.

SCÈNE VII.
Les Mêmes, excepté Caleb.

ZULMIS.

Allons, allons à l'ouvrage.

OSMIN, montrant un arbre qui est sur le bord de la scène.

Il est isolé et a un banc de gazon au pied.

Commençons ici.

JUSTIN.

Moi, je vais monter sur l'arbre.

Air : Toujours va qui danse.

Mais afin de nous mettre en train,

Et doubler notre zèle,

Il faut chanter quelque refrain,

Quelque chanson nouvelle.

655   Quand on s'occupe tristement

La main est nonchalante ;

On travaille bien mieux gaîment ;

Car toujours va qui chante.

OSMIN.

Il a raison. Place-toi là, Zélie ; toi, là, ma femme, et moi ici. C'est bien.

Justin est dans l'arbre ; Zélie est montée sur le banc de gazon ; elle reçoit les fruits de Justin, les donne à Osmin, qui les passe à sa femme, et celle-ci les arrange dans un panier.

OSMIN.

Air Béarnais.

Oui, ce n'est que dans nos asiles,

660   Nos bois et nos champs,

Qu'on a des jours purs et tranquilles,

Et des biens constants.

Voyez les riches et les grands ;

Voyez les habitants des villes :

665   Ils ont quelques plaisirs aussi ;

Mais le bonheur n'est qu'ici.

ZULMIS.

Air : Ô ma chère Musette.

Dès que le jour éclaire

Nos paisibles coteaux,

Nous embrassons mon père,

670   Et courons aux travaux ;

Chacun a son ouvrage,

Dont il presse la fin,

Pour avoir l'avantage

D'aider à son voisin.

OSMIN.

Air Béarnais.

675   À midi, nous quittons la plaine

Pour un bois épais,

Où Zéphir, de sa douce haleine,

Vient souffler

Sur un gazon bien vert, bien frais

680   Le repas s'apprête sans peine ;

Fruits et laitage sont les mets

Dont l'appétit fait les frais.

ZÉLIE.

Air : Ô ma chère Musette.

Pendant l'ardeur brûlante

Des rayons du soleil,

685   Chacun, l'âme contente,

Donne une heure au sommeil.

JUSTIN, à Zélie.

Pour nous, ce temps se passe

À quelques jeux nouveaux ;

Et ce qui nous délasse,

690   Ce n'est pas le repos.

OSMIN.

MÊME AIR Béarnais.

On s'éveille, on reprend bien vite

Le travail gaiement ;

Et, sans être las, on le quitte

Au soleil couchant.

695   Nous revenons chantant,

Dansant ;

L'amour, qui nous attend au gîte,

Tout bas sourit,

Se réjouit

700   À l'approche de la nuit.

SCÈNE VIII ET DERNIÈRE.
Les Mêmes, Caleb, Candide, Madame Candide, Pangloss, Martin, Cacambo.

CALEB, invitant Candide et sa suite à entrer dans le verger.

Air : Laissez paître vos bêtes.

Cédez à ma prière,

Reposez-vous dans ce séjour ;

Et près de ma chaumière,

Bravez les feux du jour.

À sa famille.

705   Çà, mes enfants,

Venez céans

Présenter à ces étrangers

Les plus beaux fruits de nos vergers.

Cédez à ma prière,

710   Reposez-vous dans ce séjour ;

Et près de ma chaumière,

Bravez les feux du jour.

CANDIDE et sa Suite.

Cédons à sa prière,

Reposons-nous dans ce séjour ;

715   Et près de sa chaumière,

Bravons les feux du jour.

JUSTIN, à Zélie, qui lui fait signe de descendre de l'arbre.

Ô ciel ! Mon père et ma mère !

Il se blottit dans l'arbre.

ZÉLIE, à part.

Est-il possible !

PANGLOSS, à Caleb.

Mais, vous n'avez pas répondu à ma question sur l'aventure arrivée à ce Muphti.   [ 2 Mufti : religieux de la religion musulmane.]

CALEB.

Je n'ai jamais su le nom d'aucun Muphti, ni d'aucun Vizir. J'ignore absolument l'aventure dont vous me parlez ; je ne m'informe point de ce que l'on fait à Constantinople ; je me contente d'y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive.

Osmin, Zulmis et Zélie, apportent des corbeilles garnies de fruits et de fleurs, et en offrent à Candide et aux autres.

ZULMIS, OSMIN.

Air : Ainsi donc loin d'acquiescer.

On pourrait vous offrir ailleurs   [ Cette phrase est copiée mot à mot dans le Roman de Voltaire, ainsi que quelques autres de la même scène.]

Des mets de toute espèce :

Ici, des fruits ornés de fleurs,

720   Voilà notre richesse.

ZÉLIE, à Candide, lui montrant les fruits.

Nous les avons cueillis exprès

D'une main diligente ;

Trouveriez-vous rien de plus frais ?

CANDIDE.

Celle qui les présente.

Candide et sa femme s'assoient au pied de l'arbre sur lequel est monté Justin.

PANGLOSS, à Caleb.

Vous ne connaissez donc pas votre voisin, ce Derviche atrabilaire, qui vient de nous recevoir si mal ?   [ 4 Atrabilaire : Mélancolique, qui est d'un tempérament où la bile noire domine. [F]]

CALEB.

Non : je vis tranquillement ici avec ma famille, et je ne vois personne.

MARTIN.

Ah ! Que vous avez bien raison ! Les hommes sont méchants, les femmes sont perfides, et je vais vous prouver...

CALEB.

Non, je vous remercie : si c'est une vérité, elle est bien affligeante.

PANGLOSS.

N'écoutez pas Monsieur Martin, c'est un radoteur. Moi, je veux vous prouver que tout est au mieux, dans le meilleur des mondes.

CALEB.

Monsieur, cela se peut bien.

À part.

Quelle espèce de gens !

CACAMBO, à part, apercevant Justin dans l'arbre.

Eh mais... Je ne me trompe pas... Non, vraiment, c'est Justin !

JUSTIN, lui faisant signe de se taire.

Chut.

ZÉLIE, à Cacambo.

Paix donc.

CACAMBO.

Et voilà sans doute la charmante Zélie.

CANDIDE, à Caleb.

Vous devez avoir une grande et magnifique terre ?

CALEB.

Je n'ai que vingt arpents ; je les cultive avec mes enfants ; le travail éloigne de nous trois grands maux, l'ennui, le vice et le besoin.   [ 5 Arpent : certaine mesure de la surface des terres, qui est différente selon les provinces, et qui est ordinairement de cent perches carrées. L'arpent de Paris a cent perches, et la perche a vingt deux pieds. [F]]

MADAME DE CANDIDE, à part.

Que je me plais parmi ces bonnes gens !

CANDIDE.

Votre famille est-elle nombreuse ?

CALEB.

Le Ciel ne m'a donné que deux filles ; l'aînée a épousé cet honnête garçon que vous voyez près d'elle.

MADAME DE CANDIDE.

Ils paraissent, quoique mariés ensemble, s'aimer bien tendrement.

OSMIN.

Air : Andante d'un symphonie d'Haydn.

725   Chez nous sans effort on s'aime,

On s'aime de bonne foi ;

De s'aimer toujours de même

On se fait la douce loi :

D'une constance pareille

730   Chacun a l'espoir certain,

Et plus encor que la veille,

On s'aime le lendemain.

ZULMIS, ZÉLIE.

Mineur.

Le chant des oiseaux,

Le bruit des ruisseaux,

735   Les arbres naissants,

Les vents frais et caressants,

Les brillantes fleurs,

Leurs douces odeurs,

Tout dans ce séjour

740   Invite à l'amour.

ZULMIS, ZÉLIE, OSMIN, CALEB.

Aussi nous sans effort on s'aime,

On s'aime de bonne foi ;

De s'aimer toujours de même

On se fait la douce loi :

745   D'une constance pareille

Chacun a l'espoir certain,

Et plus encor que la veille,

On s'aime le lendemain.

CALEB.

Je compte bientôt unir la cadette à un jeune orphelin que j'ai adopté.

CANDIDE.

Que je vous porte envie ! Vous augmentez votre famille, et moi, je n'avais qu'un fils, je l'ai perdu.

MADAME DE CANDIDE, à Caleb.

Vous êtes donc bien heureux ?

CALEB.

J'ignore si l'on peut l'être davantage, mais je n'ai jamais désiré de changer mon sort contre celui d'un autre homme.

MADAME DE CANDIDE.

Que j'aime à entendre ce bon vieillard !

CANDIDE.

Voilà cette félicité parfaite, que j'ai vainement cherchée jusqu'à ce jour.

MADAME DE CANDIDE.

Eh bien, mon ami, ne pourrions-nous donc la trouver encore ? Ah ! L'exemple de ce respectable vieillard m'éclaire et m'apprend mon devoir.

Air : Ô toi qui suis partout mes pas.

Richesse, éclat, vaine grandeur,

750   Ah ! pour jamais je vous oublie.

CANDIDE.

D'une fausse philosophie

Je ne poursuivrai plus l'erreur ;

Cette sagesse simple et pure,

Qui seule fait le vrai bonheur,

755   Elle est en nous, dans notre coeur,

C'est un présent de la nature.

MADAME DE CANDIDE.

Ô mon ami, daigneras-tu oublier...

CANDIDE.

Ne pensons plus qu'à l'avenir.

MADAME DE CANDIDE.

Hélas ! Une chose encore va troubler notre félicité.

CANDIDE.

Ah oui, l'absence d'un fils.

MADAME DE CANDIDE.

N'est-ce pas que s'il était avec nous...

CANDIDE.

Je n'aurais plus rien à désirer.

MADAME DE CANDIDE.

Ni moi.

JUSTIN.

Que je suis ému !

MADAME DE CANDIDE.

Ce sont les leçons ennuyeuses de ces maudits raisonneurs qui ont causé sa fuite.

PANGLOSS et MARTIN, se montrant l'un l'autre.

C'est Monsieur.

CANDIDE ainsi que sa femme, toujours assis au pied de l'arbre où est caché Justin.

Air : Sous un ormeau.

Ah ! mon cher fils !

Sur ton départ quand je gémis,

Loin de nous aussi,

760   As-tu le même souci !

JUSTIN, toujours caché.

Oui...

MADAME DE CANDIDE.

C'est toi seul désormais

Qui cause mes regrets.

JUSTIN.

Si j'osais...

MADAME DE CANDIDE.

Près d'un fils, d'un époux,

Que mon sort serait doux !

JUSTIN, descendant.

765   Montrons-nous.

MADAME DE CANDIDE, CANDIDE.

Aimable enfant,

Mon coeur t'appelle en ce moment,

Vois ma peine, hélas !

Viens dans mes bras.

JUSTIN, les embrassant.

770   M'y voilà.

MADAME de CANDIDE, CANDIDE.

Ah ! Mon fils !

CALEB, MARTIN, PANGLOSS.

Son fils !

JUSTIN, à son père et à sa mère.

Pardonnez-moi le chagrin que vous a causé mon absence.

CANDIDE.

Il est oublié, puisque je te revois.

MADAME DE CANDIDE.

Nous ne songeons plus qu'au plaisir que nous fait ton retour.

CALEB, à Justin.

Vous m'avez donc trompé en vous donnant pour orphelin ?

JUSTIN.

Pardon, mon cher Caleb.

PANGLOSS, à Justin.

J'espère que vous n'avez pas oublié mes principes de philosophie ?

MARTIN.

Je crois qu'il ne se souvient plus guère des miens.

JUSTIN.

Vous l'avez dit.

MADAME DE CANDIDE.

Eh, Messieurs, laissez-le tranquille.

CALEB.

Aux discours de ces Messieurs, je conçois facilement le motif de ton départ, et je te pardonne ton petit mensonge.

À Candide.

Puisque je l'avais choisi pour gendre, le croyant orphelin, je ne retirerai point ma promesse au moment où il retrouve ses parents ; si vous y consentez, rien ne sera changé.

ZÉLIE, à Candide et à sa femme.

Voudrez-vous bien de moi pour votre fille ?

MADAME DE CANDIDE.

De tout mon coeur.

CANDIDE.

Nos deux métairies sont peu distantes l'une de l'autre ; nous ne ferons qu'une même famille.

MADAME DE CANDIDE.

Oui, sûrement : et Messieurs Pangloss et Martin peuvent maintenant chercher fortune ailleurs.

CALEB.

Pourquoi donc ? Ces Messieurs se portent bien, ils sont forts, ils travailleront : les cultivateurs ne sont jamais à charge.

CANDIDE.

Mais surtout plus de philosophie.

PANGLOSS.

À la bonne heure, moi, je travaillerai.

CACAMBO, à Martin.

Et vous, papa ?

MARTIN.

Il le faut bien.

PANGLOSS, à Martin.

Ne vous inquiétez pas, nous trouverons encore de temps en temps des occasions de nous disputer.

CACAMBO.

Oh que oui, aux heures de récréations.

CANDIDE.

Je vais donc enfin être heureux !

PANGLOSS.

Mais certainement, je vous l'ai toujours dit.

VAUDEVILLE.

PANGLOSS.

Air : Par sa légèreté.

Tout est bien.

MARTIN.

Tout est mal :

Je le soutiens encore.

PANGLOSS.

D'un fils qui vous adore

Le retour... .

MARTIN.

Est fatal.

PANGLOSS, MARTIN.

775   Par mon système

Vous voyez enfin,

CANDIDE.

Je vois qu'il faut soi-même

Cultiver son jardin.

CALEB.

Des intérêts des grands

780   L'homme obscur s'inquiète ;

Il détruit, il projette

Cent rêves différents :

Quelqu'aventure

L'éveille à la fin,

785   Quand faute de culture,

A péri son jardin.

CACAMBO.

Travaillant lentement,

Soupirant sans relâche,

Bien des gens de leur tâche

790   Se plaignent constamment ;

Moi, je m'empresse,

Content du destin,

Et je chante sans cesse,

Cultivant mon jardin.

MADAME DE CANDIDE.

795   Quand la femme en tout temps

Soigne bien son ménage,

Et chérit sans partage

Son époux, ses enfants,

Le mari sage

800   Doit soir et matin,

Toujours avec courage,

Cultiver son jardin.

JUSTIN.

Sans peine dans nos champs,

Pour m'aider à l'ouvrage,

805   Je trouverais, je gage,

Bien des gens

Obligeants ;

Mais je possède

Un petit terrain,

810   Et j'espère, sans aide,

Cultiver mon jardin.

EN CHOEUR, au Public.

Aujourd'hui, tout tremblant,

Un Auteur, pour vous plaire,

Dans le parc de Voltaire,

815   Entre furtivement,

Vole en cachette ;

Mais l'heureux larcin !

S'il a, d'une fleurette,

Orné notre jardin.

820   Ah ! Qu'il répète

Cet heureux larcin,

S'il a, d'une fleurette,

Orné notre jardin.

 


Notes

[1] Fame : Vieux terme de Palais qui signifie réputation. il est d'usage en cete phrase : il a été rétabli en sa bonne fame et renommée. Et de là est venu l'adj. Famé, qui ne se dit qu'avec l'adverbe bien ou mal. [F]

[2] Mufti : religieux de la religion musulmane.

[3] Cette phrase est copiée mot à mot dans le Roman de Voltaire, ainsi que quelques autres de la même scène.

[4] Atrabilaire : Mélancolique, qui est d'un tempérament où la bile noire domine. [F]

[5] Arpent : certaine mesure de la surface des terres, qui est différente selon les provinces, et qui est ordinairement de cent perches carrées. L'arpent de Paris a cent perches, et la perche a vingt deux pieds. [F]

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