LE JEU D'ESMORÉE

FILS DU ROI DE SICILE

DRAME du XIII SIÈCLE

Traduit du flamand par C. P. SERRURE. Conservateur des Archives de la Province de la Flandre Orientale.

1835. Tous droits réservés.

GAND, IMPRIMERIE DE D. DUVIVIER FILS, RUE AUX MARJOLAINES, N° 3.


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 25/07/2019 à 23:28:09.


DRAME FLAMAND DU XIII° SIÈCLE.

L'Histoire du Théâtre au moyen-âge est encore à faire. Ce n'est que depuis un demi-siècle que quelques savants laborieux s'en sont occupés. Leurs efforts ont prouvé qu'il n'était pas sans intérêt d'exhumer, de nos vieux manuscrits, les pièces dramatiques dont la représentation avait sans doute, pour nos ancêtres, le même attrait qu'offre pour nous celle des chefs-d'oeuvre de l'école moderne.

L'abbé De la Rue (1a) a réfuté dernièrement, d'une manière victorieuse, l'opinion de ceux qui attribuaient l'origine du Théâtre en France, aux pélerins revenus de la terre sainte. En effet le goût pour les spectacles avait passé, à l'époque la plus reculée, de Rome dans les Gaules et s'était répandu, de là, dans le reste de l'Europe. Malheureusement nous n'avons que très-peu de notions sur cette partie de la littérature avant le XIIIe siècle. Antérieurement à cette période on trouve seulement la mention de quelques vies de saints dramatisées que l'on représentait dans les églises, et le nom de quelques auteurs devenus célèbres dans ce genre de compositions.

Adam De le Hale, surnommé le Bossu d'Arras, Jean Bodel, de la même ville, et Rutebeuf, de Paris, trois poètes contemporains du XIII° siècle, sont les plus anciens auteurs dont les pièces nous soient parvenues. On doit, au premier, le Jeu de Robin et de Marion, espèce d'opéra comique et celui connu sous le nom de Jeu d'Adam ou de la Feuillée. Le second est auteur du Jeu de Saint-Nicolas. Quant à Rutebeuf, il nous a laissé, outre le Miracle de Théophile, la Dispute du croisé et du non-croisé, dans lequel ne figurent que deux interlocuteurs, qui, tour-à-tour disent un ou deux couplets. Le grand d'Aussy (1b) a donné une analyse de toutes ces pièces ainsi que le texte de Robin et de Marion. On connaît encore de nom le Jeu du Pèlerin (2b). En ajoutant à cela le charmant fabliau d'Aucassin et Nicolette, composition qui est mêlée alternativement de vers et de prose, on a indiqué tout ce qui peut appartenir à cette première période (3b).

En Angleterre, durant les XIVe et XV° siècles, on donna des représentations dans les églises et il paraît que le genre des mystères y eut long-temps la préférence. En effet, les pièces profanes n'y remontent pas à une époque fort reculée. Un point assez intéressant pour nous, c'est qu'en tête de celles que l'on cite ordinairement on place une farce intitulée : A merye jest of a man that was called Howleglas (1c), qui, comme le dit la préface, est traduite du flamand (2c). Ces aventures d'Uilenspiegel sont loin de valoir les compositions d'Adam de la Hale, de Bodel ou le drame flamand que nous publions aujourd'hui. Aussi rentrent-elles dans un genre moins sérieux dont nous avons conservé différents exemples chez nous.

Un fait remarquable c'est que l'Allemagne, qui offre d'ailleurs pour le moyen-âge une littérature si riche et si variée, n'ait pas une seule pièce dramatique à citer avant le XVI° siècle. Nous n'ignorons pas que l'on donne comme telle le poème de Wolfram von Eschilbach, intitule der Krieg aus Wartzburg (3c) qui se trouve dans le manuscrit n°7266 de la bibliothèque du roi à Paris et que l'on connaît par la publication qui en a été faite dans la collection des Minnesingern, mais cette jolie composition n'a rien du drame que le dialogue. En effet, ce n'est qu'un concours qui a lieu en 1207, à la cour de Thuringue, devant le duc Herman et son épouse Sophie, et auquel prennent part les principaux chantres de l'Allemagne.

Les auteurs qui ont écrit sur l'histoire et la littérature (4c) de notre pays n'ont parlé jusqu'ici que des Mystères, des Moralités et des Vies de Saints représentés, depuis la fin du XIV° siècle jusqu'à celle du XVI°, dans les églises, sur les cimetières ou sur les marchés. Les acteurs de ces sortes de jeux étaient ordinairement des ecclésiastiques qui formèrent peut-être les premiers ces sortes de corporations devenues célèbres sous le nom de Chambres de Rhétorique, dont l'origine cependant ne paraît pas remonter au-delà de l'époque des ducs de Bourgogne. La composition la plus ancienne que l'on ait conservée des Rhétoriciens est inédite et se trouve dans un manuscrit appartenant à M. Lammens, bibliothécaire de l'université de Gand ; elle paraît avoir été jouée à Bruxelles vers 1444 par ordre du magistrat. Dans le prologue, on lui donne le titre de Première joie de Marie. L'histoire de Lierre et celle de Courtrai font plus d'une fois mention de spectacles de cette nature (1d). Dans les comptes de la première de ces villes de 1428 à 1478, on porte à différentes reprises parmi les dépenses, les honoraires payés à Henri Bal, de Malines, et à certain maître Wautier, comme auteurs de différents Jeux de Saint Gommaire. A Courtrai des prêtres représentaient en 1478 et 1481 le Mystère ou le Jeu de la Résurrection.

On ne s'est pas douté jusqu'à présent qu'il ait existé chez nous, comme en France, un genre de pièces qui n'a rien de commun avec celles dont nous venons de parler et qui appartiennent à la période brillante de l'ancienne poésie flamande, c'est-à-dire à celle antérieure à l'année 1350. Quels étaient les acteurs de ces pièces ? Dans quel endroit les représentations avaient-elles lieu ? C'est ce que nous n'avons pu découvrir. Toujours est-il certain qu'elles n'ont pas eu des prêtres pour acteurs puisque toutes roulent sur des sujets profanes, qui souvent sont loin d'être édifiants. Elles n'étaient pas non plus jouées en plein air, ni dans une église, mais bien dans la partie supérieure d'une maison où on pouvait se procurer des rafraîchissements. Cela se voit clairement par les derniers mots du Jeu d'Esmorée.

Les pièces dramatiques antérieures aux chambres de Rhétorique, se divisent en deux classes très-distinctes : 1° en Jeux ou compositions sérieuses. Nous en connaissons quatre de cette espèce, dont une seule : de l'Été et de l'Hiver (1e), est à personnages allégoriques. 2° en Sotties ou farces qui roulent généralement sur un sujet assez trivial. Celles-ci sont au nombre de sept. Le spectacle qui commençait par une pièce du premier genre se terminait par une sottie.

Il nous reste à dire quelques mots sur le drame, dont nous offrons la traduction. Le texte original (2e), qui est en vers, se trouve dans un manuscrit du XV° siècle, qui m'a été communiqué par feu M. Van Hulthem. Ce volume qui contient plus de deux cents pièces en vers flamands, presque toutes inédites, forme à lui seul, pour ainsi dire, une anthologie de notre poésie, depuis le XII° siècle jusqu'au XV°. Il commence par un grand fragment du Voyage de Saint Brandan au Paradis terrestre, espèce d'Odyssée monastique qui existait dans plusieurs langues dès le XII° siècle, époque à laquelle la version flamande appartient peut-être également. Deux complaintes, l'une sur la mort de Wenceslas, duc de Brabant, arrivée en 1383, et l'autre sur celle de Louis de Male, comte de Flandre, 1384, sont, à en juger par le style, ce que le volume renferme de plus-moderne. En effet, on s'aperçoit aisément que ces deux poèmes n'appartiennent plus à la belle période de l'ancienne littérature flamande. Peut-être Jacques Van Maerlant, ennemi prononcé de tout ce qui était fable et tançant vertement les romanciers qui donnaient un essor un peu libre à leur imagination, avait-il beaucoup contribué à faire remplacer les fictions brillantes de ses devanciers par des sujets plus graves à la vérité , mais bien moins poétiques. Revenons à Esmorée. Ce drame appartient selon nous, pour les motifs que nous venons d'énoncer, au XIII° siècle.

Par qui a-t-il été composé ? C'est ce que nous n'avons pu découvrir. Dans quelle ville a-t-il été représenté ? C'est là encore une énigme. Toujours sait-on, comme nous l'avons déjà dit, qu'il n'a pas été joué sur une place publique. L'épilogue nous apprend que le spectacle ne se bornait pas à un seul jour, puisqu'on engage le public à revenir le lendemain.

Apparemment a-t-il eu lieu à l'occasion de l'une ou l'autre fête publique. Le hasard nous apprendra peut-être toutes ces petites particularités.

Le sujet de cette pièce semble être entièrement de l'invention de l'auteur : du moins nous n'avons pas rencontré, dans l'histoire de Sicile, ni les noms des principaux personnages, ni le récit d'un événement qui puisse avoir donné lieu à cette fiction.

Le style nous ferait attribuer la composition d'Esmorée à un habitant des Flandres. L'auteur fait usage de quelques mots peu connus dans les autres parties de la Belgique où l'on parle la langue flamande. Le dialecte ressemble le plus à celui de Gand.

Dans le texte original on ne trouve que l'indication des personnages qui parlent et rien de plus. Aucune indication du changement de scène, etc. Le copiste a cru sans doute qu'il était inutile d'en faire mention, puisque la pièce était destinée plutôt à être jouée, qu'à être lue, et qu'il était facile aux acteurs de suppléer par leurs actions et leurs gestes à une foule de petits détails, que celui-ci pouvait difficilement expliquer par écrit. Cette omission rend malheureusement ce jeu moins intelligible pour nous, qui ignorons complètement de quelle manière les théâtres étaient disposés à une époque si reculée. Nous ne savons pas, par exemple, comment un acteur faisait pour se trouver tantôt en Sicile, et tantôt à Damas ; si cela avait lieu avec ou sans changement de décorations. Afin de mieux faire comprendre la marche du drame, nous avons cru pouvoir le diviser en deux parties. Cela s'établit assez naturellement par une espace de dix-huit ans qui s'écoule depuis la naissance d'Esmorée jusqu'à ses amours avec Damiette. Nous avons également indiqué les scènes. Au reste on serait libre de couper la pièce en actes ou en tableaux, comme on le juge convenable.

La naïve simplicité du prologue et de l'épilogue prouverait seule l'époque reculée à laquelle cette pièce a été composée. Ce sont bien là les caractères du XIII° siècle.

Le Jeu de Saint-Nicolas (1g), qui date incontestablement de ce temps, commence à-peu-près de la même manière qu'Esmorée.

Quelques noms propres ont peut-être besoin d'un mot d'explication. Les poètes du moyen-âge faisaient deux personnages différents de Mahom et de Mahomet. Apolin et Tervogant sont des divinités païennes que l'on rencontre dans presque tous les romans de chevalerie composés en français, en anglais (2), en flamand, etc. M." Eloi Johanneau croit que le mot Tervogant est une corruption du mot extravagant, par aphérèse et métathèse (1). Cette supposition nous paraît un peu hasardée.

On s'apercevra aisément que la traduction du Jeu d'Esmorée est aussi littérale que possible. Nous n'avons rien voulu changer aux éternelles répétitions de l'original. C'est là un défaut que les poètes du moyen-âge ont de commun avec le chantre de l'Iliade. Il aurait été plus facile et plus agréable peut-être de ne donner cette pièce que par extrait, mais comme on a fait un reproche à Le Grand d'Aussy d'avoir tronqué en quelque sorte les productions des anciens auteurs, nous donnons notre Jeu en entier, au risque d'ennuyer nos lecteurs.

(1a) Essai sur les Bardes, les Jongleurs et les Trouvères. Caen, 1834 , t. I. p. 159.

(1b) Fabliaux et Contes , éd. de Paris, 1829. t. I.

(2b) Roquefort, de l'état de la poésie française dans les XII° et XIIIe siècles, p. 261.

(3b) Le libraire Techener, de Paris, a publié dernièrement une collection de Farces, Moralitez, Sermons ioyeux, composée de pièces extrêmement intéressantes, mais qui toutes appartiennent aux XV° et XVI° siècles. Nous regrettons que ces opuscules soient tous tirés à un très petit nombre d'exemplaires, ce qui, en les rendant fort chers, empêche de répandre davantage le goût pour ce genre d'études.

(1c) Les faits plaisants d'un homme nommé Uilenspiegel.

(2c) Percy , Reliques of ancient engl. poetry. Lond. 1794, t. I. p. 129.

(3c) Vonder Hagen, Grundrisz zur Geschichte der deutschen Poesie, p. 521.

(4c) Il n'est question, ici, que de la partie de la Belgique où l'usage de la langue flamande est général. On sait que dans ces provinces le théâtre français est d'une époque très-moderne. Le premier, celui de Bruxelles, n'existe que depuis 17oo, celui de Gand ne remonte qu'à 175o. Antérieurement à cette époque les Chambres de Rhétorique, qui jouaient en flamand, avaient le privilège exclusif de donner des représentations. Les troupes françaises n'étaient qu'ambulantes. Ainsi à Gand en 1660, lors de l'inauguration de l'évêque Charles van den Bosch, on fit venir de Paris la troupe de Mademoiselle d'Orléans pour jouer devant le prélât. Voir Cannaert, Bydragen tot het oude Strafregt, p. 2O5.

(1d) Van Lom, Beschryving van Lier, p. 227 et 228, et Goethals Vercruysse, jaerboek van Kortryk, vol. II.

(1e) C'est peut-être une imitation de celle qu'indique l'abbé De la Rue, t. I. pag. 189.

(2e) Le texte d'Esmorée ainsi que celui de quelques autres Jeux paraîtra sous peu dans un premier volume d'une Collection de poésies flamandes des XIIIe, XIVe et XVe siècles, ouvrage que l'auteur de cet article va publier par souscription, chez l'imprimeur du Messager des Sciences et des Arts.

(1f) Le Grand d'Aussy, Fabliaux et Contes, t. 1. p. 185.

(2f) Les Anglais donnent le nom de Termagaunt à Tervogant. Percy, Reliques, t. I. p. 62 et 67. .4

(1g) Des XXIII manières de Vilains, pièce du XIII siècle accompagnée d'une traduction en regard, par Achille Jubinal, suivie d'un commentaire par Eloi Johanneau. Paris, 1834. p. 32.

C. P. SERRURE.


PERSONNAGES D'ESMORÉE.

LE ROI DE SICILE, ou le Roi Chrétien.

LA REINE, son épouse.

ESMORÉE, leur fils unique.

ROBERT, neveu du Roi de Sicile.

LE ROI DE DAMAS, ou le Roi Maure.

DAMIETTE, sa fille.

PLACUS, Astrologue du roi de Damas.

La scène se passe tantôt en Sicile et tantôt à Damas.

Quant aux personnages muets, qui peuvent figurer dans cette pièce, le lecteur pourra aisément les placer là où il paraissent nécessaires.


PROLOGUE.

INVOCATION.

Dieu, né de la vierge, ne voulant pas livrer à la perdition ce qu'il avait créé de ses mains, voulut bien mourir de la mort de la croix.

ALLOCUTION AU PUBLIC.

Messieurs et Mesdames, je vous prie de faire silence et de m'écouter.

EXPOSITION DU SUJET.

Autrefois régnait en Sicile un prince dont vous allez entendre des merveilles. Son épouse mit au monde un fils. Le roi avait auprès de lui un méchant homme nommé Robert, le fils de son frère. C'était à lui que le royaume devait échoir, si le roi venait à mourir sans postérité. Mais la naissance de cet enfant excita dans le coeur de Robert une colère et une jalousie implacables. Vous allez entendre ce qui advint au jeune homme ; comment Robert, en le vendant aux Sarrasins, le plongea dans l'infortune et l'affliction, et comment la mère qui le porta dans son sein, vécut pendant vingt ans, privée de la lumière du soleil et des astres, sans que le sourire parut sur ses lèvres. Tout cela fut l'oeuvre de Robert. Faites silence et écoutez le commencement de cette histoire.

PREMIÈRE PARTIE.

En Sicile.

SCÈNE PREMIÈRE.

ROBERT.

Malheur, malheur à moi, par cette fatale naissance d'Esmorée, mon neveu ! Moi qui me flattais d'être roi après la mort de mon oncle ! Et voilà que ce vieillard vient d'avoir un enfant de sa femme. Ô Sicile, jardin de délices, si riche en bois majestueux, noble royaume, frappé du sort d'un bâtard, jamais je ne pourrai te posséder ! Mon coeur en est tellement accablé, que je finirai par succomber... Mais, de par le Dieu qui gouverne tout, dussé-je me tourmenter nuit et jour, j'entraînerai cet enfant à sa perte ; il faut que je l'étouffe ou que je le noie ; j'y travaillerai sans relâche, dussé-je y périr moi-même. Oui, je veux être roi de Sicile, roi de ce beau pays. Commençons par mettre tout en oeuvre pour diffamer la reine, afin que cette femme ne partage plus la couche de mon oncle, de ce vaillant guerrier... C'est ainsi que j'obtiendrai ses états, si je parviens à atteindre mon but.

SCÈNE II.
L'Astrologue, Le Roi Maure.

L'ASTROLOGUE.

À Damas.

Où êtes-vous, illustre seigneur, puissant roi de Damas ? Mon coeur saigne des choses que j'ai vues.

LE ROI MAURE.

Savant Placus, d'où vous vient cet air soucieux ? Que doit-il arriver ?

L'ASTROLOGUE.

Sire roi, cette nuit, à l'heure des matines, je me trouvais dans les champs où je regardais les régions célestes. Je lus dans les planètes qu'un enfant d'une naissance illustre venait de voir le jour et qu'il vous donnerait la mort par le fer. Votre fille deviendra son épouse et se fera chrétienne.

LE ROI.

Apprenez-moi, maître, quand naquit cet enfant.

L'ASTROLOGUE.

Sachez, ô roi, que cet enfant est né la nuit dernière. Son père, homme puissant dans la chrétienté, est roi de Sicile.

LE ROI.

Dites-moi, maître, ces événements doivent-ils advenir ?

L'ASTROLOGUE.

Par Apolin ! Oui sire, sans le pouvoir de grandes précautions. Cependant si vous voulez agir avec prudence, je vous donnerai un conseil qui pourra vous sauver , car le cas exige des mesures habiles.

LE ROI.

Malheur à moi ! Mon déshonneur est donc inévitable. Ce que vous me dites me trouble tellement le coeur, que je ne sais quel parti prendre. Mais vous Placus, cher ami, vous qui êtes un homme si habile et qui m'avez servi si longtemps avec fidélité ; vous m'avez toujours donné des conseils dont la sagesse a constamment maintenu ma dignité. Je vous prie donc, mon bon et loyal maître, de trouver sur le champ un moyen qui sauve mon honneur, et me délivre des alarmes que cet enfant, d'après vos prédictions, doit me causer quelques jours.

L'ASTROLOGUE.

Sire roi, vaillant guerrier, mon illustre seigneur, écoutez ; vous me donnerez de suite une forte somme d'argent, avec laquelle je vais sans tarder me transporter en Sicile. Le pouvoir de mon art fera venir entre mes mains ce jeune homme de haute naissance. Je conjure Mahomet de m'accorder son assistance et de seconder mes projets. Je ne reparaîtrai pas devant vous, sans vous remettre cet enfant. À cet effet, vous allez me confier beaucoup d'or et d'argent, au moyen duquel j'emmènerai le jeune homme ; et même, s'il le faut, je saurai me servir de la ruse : tel est mon projet. C'est ainsi que je compte bientôt vous rendre maître de sa destinée : il deviendra un franc païen ; nous l'instruirons dans notre religion, et vous maintiendrez de la sorte votre dignité. Il croira que vous êtes son père. Mais le temps presse, je pars sur le champ.

LE ROI.

Votre projet est excellent, Placus, partez, hâtez-vous, n'épargnez rien, puisez à volonté dans mes trésors et amenez moi cet enfant. Ne craignez pas surtout de les prodiguer, car je brûle de le voir.

L'ASTROLOGUE.

Assurément, sire, je ferai mon possible pour réussir.

SCÈNE III.
Robert, L'Astrologue.

ROBERT.

En Sicile.

Voilà donc mon attente remplie et mes désirs satisfaits. Je le tiens cet enfant si cher à mon oncle, ce vieillard tout cassé, et à sa mère qui ne cessent tous deux de vanter sa beauté sans égale. Je détruirai leur allégresse qui me déchire le coeur. Soyez maudit ainsi que celle qui vous mit au monde ! Depuis votre naissance mon coeur n'a plus connu la joie. Dussent-ils en perdre l'esprit, je vous ôterai la vie : vous périrez dans les eaux, ou d'une mort plus cruelle.

L'ASTROLOGUE.

Ce serait fâcheux, mon ami, cet enfant me paraît si beau. Vous feriez une folie de lui ôter la vie. Je vois bien à votre figure que vous lui en voulez. Veuillez, je vous prie, me dire les raisons qui vous indisposent si fortement contre lui.

ROBERT.

Sachez, mon ami, que lorsque sa mère le mit au monde, j'appris dans un songe qu'il devait me faire mourir. Voilà ce qui me causa depuis une crainte si vive, que je n'eus plus le moindre repos. J'ai profité d'un moment opportun pour le dérober à sa mère. Je ne compte pas m'en dessaisir tant qu'il sera vivant.

L'ASTROLOGUE.

Mon ami, si vous voulez m'écouter, je vous donnerai un conseil plus sage. Apprenez-moi, je vous en conjure par Apolin, quelle est son origine. S'il était d'une certaine naissance je l'achèterais sur le champ, pour l'emmener avec moi loin d'ici, chez les Maures, dans la ville de Bagdad, située au-delà de la Turquie.

ROBERT.

Voulez-vous, ami, acheter cet illustre rejeton ? Je vous ferai connaître son père et sa mère. Apprenez que son père est roi de Sicile et guerrier de haute naissance, et que sa mère est fille du roi de Hongrie.

L'ASTROLOGUE.

Si telle est sa condition, il me convient à merveille. Je l'achèterai si vous voulez. Parlez, quel prix exigez-vous ?

ROBERT.

Mille livres d'or comptant, et je vous l'abandonne.

L'ASTROLOGUE.

Tenez, les voici, et donnez-moi l'enfant. Mais veuillez m'instruire d'un point. Quel est son nom ?

ROBERT.

Esmorée est le nom de cet enfant illustre.

L'ASTROLOGUE.

Je vous garantis qu'il restera éternellement payen. Je pars avec lui ; que Mahomet me protège.

SCÈNE IV.

ROBERT.

Me voilà donc délivré de ce qui causait mes alarmes. Il sera, comme je n'en doute point, pour jamais enseveli dans le pays des Maures. Car la ville de Bagdad est située dans une contrée lointaine, bien au-delà de la Turquie ! Que Dieu l'abreuve d'opprobre ! Combien il m'a tourmenté ! Je vais déposer tout cet or dans un lieu de sûreté ; dussé-je ne jamais posséder le royaume, l'argent que je viens de recevoir m'assure un rang élevé. J'ai rempli mon attente, car la Sicile ne saurait m'échapper.

SCÈNE V.
Le Roi Maure, L'Astrologue.

À Damas.

L'ASTROLOGUE.

Où êtes-vous, illustre guerrier, puissant roi de Damas ? Venez, voyez cet enfant issu de noble sang.

LE ROI MAURE.

Jamais je n'éprouvai un contentement pareil à celui que me donne cette précieuse capture. Je l'élèverai comme s'il était mon propre fils et le confierai à ma fille.

L'ASTROLOGUE.

Surtout cachez à votre fille le nom de ses parents. Ne lui confiez jamais ce secret, il pourrait, après de longues années, vous causer de cuisantes alarmes. Le coeur d'une femme est faible. Ne lui faites pas connaître la haute naissance de cet enfant : car si plus tard l'amour inquiète son coeur et lui inspire de la passion pour lui, elle pourrait bien lui révéler comment il est venu dans ces lieux. Lorsque le jeune homme aura grandi, les feux de l'amour pourraient bien enflammer le coeur de votre fille. Contentez-vous donc de lui dire que c'est un enfant trouvé : ainsi elle s'en souciera peu.

LE ROI MAURE.

Par Tervogant ! Placus, j'approuve fort vos conseils ; cachons éternellement ce mystère à ma fille : par là je vivrai toujours en paix. Où êtes-vous, Damiette ? Venez promptement, ma fille. Par Mahom ! J'ai à vous parler.

SCÈNE VI.
LE ROI MAURE, DAMIETTE.

DAMIETTE.

Très volontiers, mon père ; parlez : quels sont vos ordres ?

LE ROI MAURE.

Par notre Dieu ! Regardez cet enfant que nous venons de trouver : sa bouche a la fraicheur de la rose. Mahomet me l'a envoyé. En me promenant au verger, j'entendis ses cris et le trouvai sous un cèdre. Damiette, je le confie à vos soins : traitez-le comme un frère et soyez à la fois, pour lui, sa soeur et sa mère. Son nom est Esmorée.

DAMIETTE.

Par Tervogant ! Mon père, jamais je ne vis de plus bel enfant : si Mahomet nous l'a envoyé, je lui en serai reconnaissante ainsi qu'à Apolin. Je lui servirai volontiers de soeur et de mère. Céleste enfant, vous êtes la plus belle créature que mes yeux aient jamais vue : certes Mahomet a droit à ma reconnaissance, pour m'avoir donné un frère : oui, je serai sa soeur et sa mère. Esmorée, ô bel enfant, combien votre aventure m'étonne : vos langes semblent révéler une naissance illustre, et l'on vous délaisse, privé de tout secours ! Venez, mon bel enfant, vous serez mon frère.

SCÈNE VII.
Le Roi chrétien, Robert.

LE ROI CHRÉTIEN.

En Sicile.

Où êtes-vous, Robert, mon vaillant neveu ? Venez, j'ai à vous parler. Il me semble que mon coeur se brise des profonds chagrins qui l'accablent.

ROBERT.

Eh ! Puissant seigneur, quel est le sujet de votre trouble ?

LE ROI CHRÉTIEN.

Mon coeur est déchiré de peines si violentes, que je crains d'y succomber. J'ai perdu mon bel enfant ; j'ai perdu Esmorée, mon fils. Non, rien n'égale ma douleur. La perte de tous mes biens et même de mon royaume, me causerait infiniment moins de regrets que celle de mon bel enfant. Ô douleur amère ! Malheur à moi! malheur à mon épouse ! Je crois que cette perte sera cause de ma mort et de celle de la reine, cette noble femme, tant sa douleur est grande ! Oui, je préférerais la mort à ce tourment.

ROBERT.

Ô vous, dont la renommée s'étend au loin, ne vous affligez pas tant. Je sais bien ce qui en est. Quoique la reine paraisse inconsolable, sa douleur n'est pas sincère, j'en suis convaincu : elle est indisposée contre vous, parce que vous devenez vieux. Souvent, sans qu'elle s'en doutât, je l'ai entendue faire des plaintes à ce sujet. Je crois, que, par ses artifices, elle vous ôtera la vie. Je prévois qu'elle vous empoisonnera. Plus d'une fois, lorsqu'elle se croyait seule, j'ai su l'épier, et lui ai entendu proférer des menaces contre vous. Cependant, ma bouche demeura aussi close que la vôtre l'est en ce moment. Je sais qu'elle même a mis à mort cette innocente créature. Toujours elle vous eut en horreur, parce que votre barbe commence à blanchir. Elle a sans doute d'autres penchants pour quelque jeune homme.

LE ROI CHRÉTIEN.

Par les cendres de mon père ! Si j'en était assuré, ni prières, ni trésors ne sauraient la racheter de la mort à laquelle je vouerais cette exécrable femme.

ROBERT.

Ma tête répond de la vérité de ce que je vous avance. Je sais depuis nombre d'années que son coeur ne vous est pas attaché.

LE ROI CHRÉTIEN.

Hélas ! Qu'ai-je fait pour le mériter ? Mes plaintes ne sont que trop fondées ! En voyant ses nobles traits, je crus voir ceux d'un ange, tandis qu'ils cachaient une âme si noire. Certes, mon neveu, tout cela me surprend au dernier point. Allez et amenez-la moi. Je veux l'entendre parler.

ROBERT.

Où êtes-vous, illustre dame, approchez du roi mon oncle. Ah ! Noble femme, ayez soin de lui, car ses esprits sont troublés.

SCÈNE VIII.
Le Roi, La Reine et Robert.

LA REINE.

Hélas ! Grand roi, qui nous consolera du deuil amer où nous plonge la perte de notre enfant.

LE ROI.

Taisez-vous : que le ciel vous couvre d'infamie ! Femme éhontée et méchante ! C'est vous qui êtes cause de mes regrets et de mes afflictions : il vous en arrivera malheur. Je sais comment tout s'est passé. Vous-même avez étouffé mon enfant : vous seule avez commis ce meurtre : oui, il vous en coûtera la vie ! Vous êtes sans contredit la femme la plus méchante qui fût jamais au monde.

LA REINE.

Ô mon roi, ô mon époux ! Comment mon coeur pourrait-il consentir à faire le malheur de celui que j'ai porté dans mon sein ?

LE ROI.

Taisez-vous, méchante femme, il suffit : je ne veux plus vous entendre parler. Je vous ferai jeter dans une fosse. Robert, emmenez-la en prison.

LA REINE.

Le Dieu qui mourut en croix, viendra à mon secours, et dévoilera mon innocence, car j'ignore tout.

ROBERT.

Certes, Reine, j'en suis désolé.

LA REINE.

Ô mon Dieu, ayez pitié de mes grandes infortunes. J'ai perdu mon enfant, et c'est moi qu'on accuse de ce forfait. Ô Dieu puissant, dont tout relève, et qui, dans votre humilité, avez souffert que l'on vous attachât à la croix, au moyen de trois clous, sans que vous l'eussiez mérité : Dieu de miséricorde, je vous conjure de dévoiler la vérité et de mettre mon innocence dans tout son jour. Reine des cieux, je vous fais la même prière. Hélas ! Comment pourrai-je conserver mon courage ? Grand Dieu ! Qui donc a si méchamment lancé sur moi ses traits empoisonnés ? Ô mon Dieu, source de toute justice et de toute vérité, faites que l'on découvre et que l'on reconnaisse mon innocence.

DEUXIÈME PARTIE.

18 ans se sont passés.

À Damas.

SCÈNE PREMIÈRE.

ESMORÉE.

Par Tervogant et par Apolin ! Comment, ma soeur, cette femme charmante, peut-elle pousser la chasteté au point de n'aimer aucun homme et même de ne connaître dans les pays soumis au prophète, personne dont elle veuille faire son époux ? Par Tervogant ! Ou bien sa nature céleste est inaccessible à l'amour, car elle ne sent de penchant pour aucun homme ; ou bien elle aime en secret et à mon insu. C'est à Mahomet sans doute qu'elle doit ce noble caractère. Voici le verger de mon aimable soeur, le lieu de sa promenade favorite. Par mon dieu Apolin, je veux aussi profiter de sa fraîcheur. Le sommeil me gagne, j'en veux goûter le repos.

Il essaie de s'endormir.

SCÈNE II.
Esmorée, Damiette.

DAMIETTE, sans apercevoir Esmorée.

Hélas ! Quel pesant fardeau je porte en secret au fond de mon coeur ! Je brûle des feux d'un amour violent. C'est à vous, ô Apolin, que j'avoue la passion que j'éprouve pour un homme dont je ne connais ni la naissance, ni l'origine ! Telle est la puissance de l'amour qui m'enchaîne en ses liens, depuis que mon père trouva ce jeune homme, et qu'il me le remit comme un enfant trouvé, pour que je lui servisse de mère et de soeur. Il se croit mon frère, mais il ne m'appartient par aucun lien du sang. Cependant, je l'ai aimé par-dessus tout, car il a un caractère noble et un courage éprouvé : il possède la vaillance propre aux rangs illustres. Quoiqu'il soit un enfant trouvé, mon coeur me dit intérieurement qu'il est d'une haute naissance. Heureux Esmorée ! Noble et beau guerrier ! Dix-huit ans se sont écoulés depuis que mon père vous trouva : je le me rappellerai éternellement ; vous ne cessâtes jamais d'être l'objet de mon amour. Brave guerrier, le chagrin sera éternel pour moi, car je ne veux point vous le confier : cette confidence porterait mon père à m'ôter la vie.

ESMORÉE, se relevant.

Femme charmante, suis-je donc un enfant trouvé ? Je croyais, noble dame, que le roi mon maître était mon père, et que vous étiez ma soeur. Oui, je croyais que nous étions nés d'un même sang. Hélas ! Quel chagrin j'éprouve. Certes, par Tervogant ! Je suis l'être le plus malheureux qui naquit jamais. Malheureux ! Suis-je donc un enfant trouvé ? Non, il ne fut jamais sur la terre homme plus affligé que moi. Je me croyais d'une naissance illustre et j'apprends main tenant ma basse origine. Je vous en conjure, que votre bouche vermeille me raconte en détail comment votre père me trouva.

DAMIETTE.

Esmorée, beau guerrier, je suis aussi affligée que vous. Je ne vous savais pas si près de moi, quand je poussai ces plaintes. Ne vous en offensez pas, noble guerrier, c'est l'amour qui me les arrachait.

ESMORÉE.

Illustre dame, apprenez-moi comment les choses se sont passées ? J'avais coutume de vous appeler ma soeur ; ce nom ne m'est plus permis : il faut que je change de ton, et que je vous parle comme un homme qui vous est étranger. Toutefois, je dois rester éternellement votre ami, et vous rendre mes hommages de préférence à toutes les autres femmes. Parlez, princesse, et apprenez-moi où je fus trouvé.

DAMIETTE.

Ô Esmorée ! Noble jeune homme ! Vous dont le caractère est si magnanime ; d'après ce que vous avez appris, je veux vous dire où mon père vous trouva : ce fut dans le verger, pendant qu'il y respirait le frais.

ESMORÉE.

Ô noble dame ! Apprenez-moi une chose, n'avez-vous jamais appris dans la suite que des épouses, ou de jeunes filles se soient plaintes d'avoir perdu un enfant ?

DAMIETTE.

Non, je n'appris jamais rien à cet égard.

ESMORÉE.

Hélas ! Je crains fort d'être né dans une condition obscure, ou dans un pays lointain. Veuille Mahomet me faire surmonter cet opprobre : qu'il m'apprenne celui qui a déshonoré ma naissance en m'abandonnant à mon sort malheureux. Cette nuit et celle de demain ne se seront pas écoulées, avant que je n'aie appris de quel sang je suis issu et quel est mon père.

DAMIETTE.

Ô Esmorée, restez prés de moi : je vous en conjure par l'honneur sacré d'une femme. Si mon père mourait, je vous prendrais pour époux et vous deviendriez ainsi le puissant roi de Damas.

ESMORÉE.

Illustre dame, un tel déshonneur ne vous arrivera pas. Loin de vous l'opprobre de vous allier à un enfant trouvé. Votre père est un grand roi, et votre beauté l'emporte sur celle de toutes les autres femmes du monde. Mon coeur frémit, lorsque je songe au déshonneur attaché à mon existence.

DAMIETTE.

Je vous en conjure, Esmorée, calmez cette excessive douleur : jamais je ne vous reprocherai l'état d'abandon dans lequel mon père vous trouva : nous vivrons ensemble dans un bonheur sans bornes.

ESMORÉE.

Noble femme, je vous en serai éternellement reconnaissant ; mais, par Tervogant ! jamais je ne m'unirai au sort d'aucune femme, quelque brillant qu'il soit, avant que je ne connaisse celui qui me donna la vie et celle qui me porta dans son sein. Beauté céleste, je ne me suis arrêté que trop longtemps en ces lieux ; adieu, je vais à la recherche.

DAMIETTE.

Hélas ! Quel sort malheureux m'est réservé ! Me voilà donc seule, abandonnée à mes infortunes ! C'est un défaut que de trop parler ; j'en ai fait l'expérience : la prodigalité des paroles a souvent causé des malheurs et occasionné la perte d'un grand nombre de personnes. Si j'avais gardé le silence, j'aurais passé toute ma vie au sein du bonheur avec Esmorée, que mes discours indiscrets viennent d'éloigner de moi. Certes, avec raison je puis me plaindre de ce que ma langue ne se soit pas glacée dans ma bouche, lorsque je prononçai ces funestes paroles.

ESMORÉE.

Illustre dame, il me faut partir : que Mahomet veille sur votre chaste beauté : veuillez, je vous prie, saluer de ma part le roi, mon seigneur : car je ne reviendrai pas avant d'avoir connu mon origine, ainsi que la personne qui m'exposa au lieu où je fus trouvé.

DAMIETTE.

Beau jeune homme, je vous prie humblement de revenir près de moi, quand vous en serez instruit.

ESMORÉE.

Par Tervogant, belle Damiette, coeur généreux, je me ferai un devoir de revenir promptement, quand j'aurai découvert la vérité.

DAMIETTE.

Ô Esmorée, prenez cette ceinture qui vous enveloppait lorsqu'on vous trouva. Croyez-moi, portez-la en évidence autour de la tête : il pourrait se faire que quelqu'un vous reconnût à ce signe : pensez à moi, ô mon Esmorée, car loin de vous je serai accablée de soucis.

SCÈNE III.
La Reine , avant la fenêtre d'une prison, Esmorée.

ESMORÉE.

En Sicile.

Le Dieu à qui rien n'est caché doit être mon consolateur. Mahomet, Apolin, Mahom, Tervogant, venez tous à mon secours ! Si les belles armoiries qui sont brodées sur cette ceinture m'appartenaient, j'en serais ravi, car elles attesteraient ma noble origine. Je le présume, puisque je portais ce bandeau lorsque je fus exposé. Oui mon coeur me le dit, et cette ceinture qu'on a trouvée sur moi en est un indice infaillible. Je ne saurais goûter de bonheur avant que je n'aie découvert mon origine, et que je ne sache quel est celui qui, dès ma naissance, me livra à mon sort malheureux. Par Apolin, il en recevrait la récompense. Ô que mon coeur serait soulagé si je pouvais trouver mon père et ma mère. S'ils appartenaient à un rang illustre, je serais entièrement délivré de soucis.

LA REINE.

Noble jeune homme, venez près de moi : expliquez-vous, car de loin je vous ai entendu pousser des plaintes.

ESMORÉE.

Ô belle dame, quels motifs vous ont fait enfermer dans cette prison.

LA REINE.

Généreux jeune homme, des traîtres, en m'accusant d'un crime que je n'ai point commis, me retiennent dans cette prison. Apprenez-moi comment vous êtes venu dans ces lieux et qui vous donna cette ceinture.

ESMORÉE.

Par Mahomet, mon maître, je veux volontiers vous satisfaire. Nous pouvons échanger nos chagrins : vous êtes en prison et moi je souffre cruellement : car étant encore enfant je fus exposé et l'on me trouva enveloppé dans cette ceinture : je la porte en évidence, parce qu'il se peut que l'on me reconnaisse quelque jour à ce signe.

LA REINE.

Dites-moi, savez-vous où vous fûtes trouvé ?

ESMORÉE.

Noble dame, ce fut à Damas, dans un verger, où le roi de ce pays me trouva : ce fut aussi lui qui m'a retenu dans son palais.

LA REINE.

Soyez béni, ô Dieu, de qui provient toute vertu ! Quel bonheur d'avoir vécu jusqu'au jour où je revois mon enfant. Mon coeur ne peut supporter l'excès de sa joie : je contemple, j'entends parler mon fils, pour qui j'endure ces tourments. Soyez le bien venu, mon cher fils Esmorée, apprenez que je suis votre mère et que vous êtes mon enfant. Ma propre main a brodé cette ceinture que vous portiez lorsqu'on vous trouva : elle vous enveloppait au moment où vous fûtes enlevé d'auprès de moi.

ESMORÉE.

Ô ma chère mère, faites-moi connaître sans tarder celui à qui je dois le jour.

LA REINE.

Votre père, beau jeune homme, est le grand roi de Sicile, et le mien est roi de Hongrie. Vous ne pourriez prétendre à une plus illustre naissance dans toute la chrétienté.

ESMORÉE.

Ô ma mère, dites-moi pourquoi vous-êtes en prison ?

LA REINE.

Ô mon cher enfant, je dois mon sort à un traître, méchant et perfide, qui fit accroire à votre père que moi-même je vous avais étouffé.

ESMORÉE.

Crime abominable ! Celui qui donna ce conseil à mon père fut aussi cause que l'on m'abandonna à mon malheureux sort. Ah ! Si l'auteur de ce forfait m'était connu, par mon dieu Apolin, la mort serait sa récompense. Non, ma chère mère, je ne veux plus tarder à travailler à votre délivrance. La première grâce que je demanderai à mon père, à cet illustre seigneur, sera celle de vous tirer de cette prison. Que Mahomet et Apolin soient loués, ainsi que le Dieu qui me créa ! Il m'a fait retrouver ma famille et celle qui me porta dans son sein. C'est avec raison que mon coeur tressaillit de joie au moment où je vis cette femme bien aimée.

LA REINE.

Dieu d'humilité, soyez loué et béni à toute heure. J'ai retrouvé le cher enfant qui doit me délivrer. La joie qui enivre mon coeur est sans bornes.

SCÈNE IV.
Le Roi Chrétien, Robert.

ROBERT.

Hélas ! Le supplice du malfaiteur qu'on met à mort n'est pas plus terrible que celui que j'endure en ce moment : un opprobre éternel va me couvrir. Si mes mains l'eussent tué au lieu de le vendre, son existence ne me causerait plus de tourments. Je crains fortement qu'il ne m'en advienne malheur : car si l'on découvre que je l'ai vendu à un Sarrasin, c'en est fait de moi.

LE ROI CHRÉTIEN.

Allez, Robert, mon neveu, allez trouver la reine, mon épouse, que je vais éternellement aimer avec fidélité, et à laquelle je veux être soumis pour toujours ; car sans qu'elle l'ait mérité, je l'ai gardée en prison. Mon coeur est en butte à mille reproches pour avoir été si cruel à l'égard de cette femme innocente. Allez, amenez-la moi sur le champ, et qu'elle voie son fils bien-aimé.

ROBERT.

Sire roi, certes, je le ferai volontiers. Venez, noble dame, sortez de cette prison que vous habitâtes si longtemps. Vous verrez Esmorée, votre fils ; vous verrez ce jeune guerrier. Mon coeur fut comblé de joie, lorsque son air belliqueux frappa mes regards.

SCÈNE V.
Le Roi Chrétien, La Reine, Robert.

LE ROI CHRÉTIEN.

Noble femme, donnez-moi la main et daignez me pardonner mon crime. Je veux vous être soumis, tant que je vivrai. Je vois clairement que les torts sont de mon côté : car notre fils Esmorée est revenu plein de jeunesse et de force. Je vous en conjure, par le Dieu qui mourut par amour pour nous, pardonnez-moi mes torts !

LA REINE.

Puissant seigneur, coeur généreux, je vous les pardonne volontiers, car toutes mes souffrances, mes malheurs et mes chagrins sont passés ; où est mon cher enfant Esmorée ? Appelez-le, que je le voie.

ROBERT.

Noble dame, vous allez être obéie. Où êtes-vous Esmorée, mon neveu ?

ESMORÉE.

Par Apolin, me voici. Par Mahomet et Mahom, je vous salue, ô mes illustres parens, que je vois aujourd'hui pour la première fois. Tous les chagrins que mon coeur éprouva sont oubliés. Lorsque j'appris que j'étais enfant trouvé, j'étais l'homme le plus malheureux de la terre : mais tout a tourné à mon avantage.

LE ROI CHRÉTIEN.

Ô Esmorée, faites-moi connaître où vous avez séjourné.

ESMORÉE.

Chez le roi qui porte la couronne de Damas, ô mon père. Cet illustre Sarrasin me trouva dans son verger : il a une fille d'un caractère généreux : elle m'adopta avec le plus grand empressement, quand le roi, son père, m'eut recueilli, elle me tint lieu de mère et me traita comme un frère. C'est elle qui m'a fait connaître de quelle manière son père me trouva et comment j'étais enveloppé dans cette ceinture, quand je lui fus confié.

LA REINE.

Cette ceinture, Esmorée, moi-même je l'ai brodée : je dessinai en trois endroits différents les armes de votre père et celles de la maison de Hongrie, dont vous descendez. Je vous aimais si tendrement, que moi-même j'achevai ce travail. Mais bientôt, Esmorée, lorsque je vous perdis, ma joie se changea en douleur. Je supplie le Dieu qui choisit la mort de la croix, de pardonner à celui qui fut cause des douleurs amères dans lesquelles j'ai vécu si longtemps.

ESMORÉE.

Par Apolin , ma mère, jamais il ne fut ni meurtre ni méfait qui ne vînt au grand jour et ne reçût enfin sa digne récompense.

ROBERT.

Par notre seigneur qui fut couronné d'épines, Esmorée, mon neveu, si l'auteur de ce crime m'était connu, il recevrait la mort de mes mains, à moins que la terre ne vînt à l'engloutir : oui, mon épée le tuerait et mettrait fin à son indigne vie. Ah ! Si je connaissais le méchant qui vous couvrit de cet opprobre, il ne saurait m'échapper dans aucun lieu de la chrétienté.

LA REINE.

Vivons désormais dans un contentement parfait et oublions toutes nos douleurs, car mon coeur ressent une joie sans bornes.

LE ROI.

Allons, Esmorée, ne songeons plus qu'à notre bonheur. Mais il faut que vous abjuriez Apolin et Mahomet, et que vous croyiez en la Vierge Marie et en Dieu le père éternel qui nous a tous créés et qui, par sa science divine, a fait naître tout ce qui respire sur la terre. Le soleil, la lune, le jour et la nuit, le ciel et la terre, les arbres et les plantes, tout doit l'être à sa puissance : c'est en lui que vous devez croire.

ESMORÉE.

Je le conjure donc, ce Dieu tout-puissant, de veiller avant tout sur les jours de la belle Damiette : elle a droit à ma reconnaissance , cette jeune et noble reine de Damas, qui m'a élevé avec tant de soins : car elle est bonne et sensible. Je dois l'aimer par-dessus toutes les femmes du monde. C'est à tort que je ne l'aimerais pas, car elle me chérit de tout son coeur.

ROBERT.

Cela n'est que trop juste, Esmorée : oublions toutes nos peines. Le repas est servi, mettons-nous gaiement à table.

SCÈNE VI.

DAMIETTE.

À Damas.

Hélas ! Qu'est-ce qui retient Esmorée et l'empêche de revenir près de moi ? Je crains qu'il ne soit perdu ou qu'il n'ait fait une mauvaise fin. Peut-être vit-il au sein du bon heur et ne songe plus à moi. Je connaîtrai la vérité sur tout ce qui le concerne, dussé-je parcourir le monde. Où êtes-vous Placus, savant maître ?

SCÈNE VII.
Damiette, L'Astrologue.

L'ASTROLOGUE.

Bonne et aimable princesse, me voici prêt à vous servir.

DAMIETTE.

Maître, je veux aller chercher Esmorée dans tous les pays, dussé-je endurer la faim et la soif, des revers et des humiliations. J'y suis résolue. Un amour légitime m'y force. Je vous prie, mon cher Astrologue, de ne pas me quitter, et de m'aider de vos conseils pour le retrouver.

L'ASTROLOGUE.

Rassurez-vous, princesse; puisque telle est votre volonté et que le jeune homme vous est si cher, nous le chercherons.

DAMIETTE.

Allons donc, mon maître, mettons-nous en route, en pèlerins.

SCÈNE VIII.
Esmorée, Damiette, L'Astrologue.
Les deux derniers en habits de pèlerins.

DAMIETTE ET L'ASTROLOGUE.

En Sicile.

Hélas ! N'y a-t-il personne qui veuille donner l'aumône à deux pèlerins égarés et dépouillés par les brigands ?

ESMORÉE.

Ah ! Il me semble entendre Damiette : ne l'entends-je pas ? Par la sainte Vierge Marie ! Comme cette voix ressemble à celle de Damiette, cette jeune reine de Damas, que j'adore par-dessus toutes les femmes du monde. Parlez, que j'entende votre voix : elle ressemble à la sienne d'une manière étonnante.

DAMIETTE.

Si j'étais au palais de Damas, vaillant et beau jeune homme, vous me reconnaîtriez mieux que sous ce costume de pèlerin.

ESMORÉE.

Ô noble femme, ô ma chère Damiette, est-ce bien vous ? Rien ne saurait plus mettre obstacle à mon bonheur. Jamais, à aucun hôte du monde, je n'accordai l'hospitalité avec tant de joie. Racontez-moi, noble princesse, comment vous êtes arrivée dans ce pays.

DAMIETTE.

Vaillant guerrier, je conçus le projet de vous chercher. Mais comme je ne pouvais l'exécuter sans m'exposer à de grands dangers, je pris le costume de pèlerin et j'errai à l'aventure dans le pays, ayant pris avec moi Placus, pour qu'il me protégeât.

ESMORÉE.

Où êtes-vous, mon père bien aimé ? Venez voir celle qui m'aime si tendrement et avec tant de constance : il est juste que je la paie de retour, elle a tant fait pour moi.

SCÈNE IX.
Le Roi Chrétien, Esmorée, Damiette, Robert, L'Astrologue.

LE ROI CHRÉTIEN.

Aussi je veux lui faire un accueil cordial : soyez la bienvenue, charmante Damiette, vous seule serez Reine de Sicile. Je mettrai la couronne sur la tête de mon fils et vous deviendrez son épouse : car je suis trop avancé en âge pour en supporter plus longtemps le fardeau.

ROBERT.

Par Saint-Jean, ô mon oncle et mon roi, Esmorée en est digne ; il est devenu un chevalier renommé qui manie bien les armes. Le projet de lui céder votre couronne me paraît sage. Approchez, Damiette, soyez l'épouse du jeune roi.

PLACUS.

Aidez-moi, Mahomet ! Je m'étonne de me posséder dans un pareil moment. Ô Esmorée, noble et loyal chevalier, c'est lui qui est cause de tous vos malheurs : au fond du coeur il désavoue les discours de sa bouche. C'est lui qui vous vendit à moi, et mille livres d'or furent le prix de notre marché.

ESMORÉE.

Dites-moi, maître, ce qui en est.

PLACUS.

Par Apolin, il y a dix-huit ans, je me transportai au même endroit que vous voyez d'ici. Écoutez quels étaient les projets de ce méchant : sans aucun doute, il vous aurait fait périr dans une fosse; il vous accablait de malédictions parce que votre naissance lui enlevait tout espoir à la couronne. Son air me fit connaître que vous lui apparteniez par les liens du sang.

ESMORÉE.

Maître, je vous en conjure, racontez-moi tout en détail. Je suis au désespoir de ne pas savoir la vérité et d'ignorer quel est celui qui a causé à ma mère tant de peines et à moi tant d'opprobre.

PLACUS.

Par Mahom, Robert lui-même est l'auteur de tout. Par mon Dieu Tervogant ! Il vous aurait ravi la vie : il était sur le point de consommer ce crime. Je l'entendis et lui dis que c'eût été un lâche forfait de faire mourir ce jeune et illustre enfant ; de sorte que je vous achetai mille livres d'or fin.

ESMORÉE.

Par le seigneur qui gouverne tout, ce crime sera vengé avant qu'une goutte de vin désaltère ma soif. Robert votre dernier jour est arrivé : où êtes-vous, mon père, noble baron, et vous assassin perfide ?

ROBERT.

Par Dieu, mon neveu, cela est faux. J'ai toujours été bon et loyal serviteur, et je ne fus jamais ni traître ni assassin.

ESMORÉE.

Taisez-vous, fils d'une mère débauchée ! Le crime que vous avez commis est bien plus exécrable : comment a pu vous venir l'idée de vendre celui que les liens du sang vous attachaient si étroitement et de faire croire à mon père que ma mère avait commis ce crime ?

ROBERT.

S'il est quelqu'un dans le pays qui m'accuse, je veux entrer en lice avec lui pour soutenir mon innocence.

PLACUS.

Taisez-vous, homme perfide; vous l'auriez assassiné, si je n'étais pas arrivé près de vous.Jamais je ne fus si satisfait, que lorsque je parvins à le tirer de vos mains à prix d'argent. Je vous le donnai, sans le compter, dans une cassette d'ivoire. Je parie ma tête qu'on la retrouverait encore dans vos coffres.

ESMORÉE.

Malheur à vous, Robert, monstre abominable, je vous hais à juste titre. Voici le jour de votre supplice; l'univers entier ne saurait vous en arracher.

Ici on pend Robert.

ÉPILOGUE.

ESMORÉE.

Ainsi l'on voit toujours à mauvaise vie mauvaise fin : les coeurs purs et vertueux finissent par triompher. Je vous conseille donc tous, qui que vous soyez hommes ou femmes, de ne jamais quitter le sentier de la droiture : ainsi vous serez un jour unis à ce Dieu dont le trône sublime est dans les cieux où vous entendrez les concerts divins des anges. Que le père céleste nous donne cette grâce ! Et nous, répétons tous Amen.

PLACUS, au public.

Que Dieu nous accorde à tous sa protection, vous avez pu voir, hommes sages et prudents, quelle vengeance Esmorée a prise de Robert, son oncle. Que personne ne quitte sa place pour retourner chez lui, car nous allons jouer une Sottie qui sera courte. Ce pendant si quelqu'un d'entre-vous est pressé par la faim ou la soif, qu'il aille prendre des rafraîchissements en descendant par cet escalier. Si vous vous êtes bien amusés, revenez tous demain.

 


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