ADAM

MYSTÈRE

[M. C. LXX.]


Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 03/01/2017 à 21:42:22.


ACTEURS

DIEU.

ADAM.

ÈVE.

SATAN.

ANGE.

ABEL.

CAÏN.

ABRAHAM.

MOÏSE.

AARON.

DAVID.

SALOMON.

BALAAM.

DANIEL.

HABACUC.

ISAÏE.

JÉRÉMIE.

LE JUIF.

NABUCHODONOSOR.

La scène est au jardin d'Eden.

D'après la traduction de Léon Palustre, Directeur de la Société Française d'Archéologie (1877). Le découpage en acte et scène est de Paul Fièvre pour Théâtre Classique.


DIEU, ADAM, ÈVE.

DIEU.

Adam.

ADAM.

Seigneur.

DIEU.

Je t'ai formé

Du limon de la terre.

ADAM.

Je le sais bien.

DIEU.

Je t'ai formé à ma ressemblance,

À mon image je t'ai fait de terre.

5   Jamais tu ne te dois mettre en hostilité contre moi.

ADAM.

Je n'en ferai rien, mais j'ajouterai foi à tes paroles.

Je suivrai en tout point ce que mon créateur me dira.

DIEU.

Je t'ai donné une bonne compagne :

Voici ta femme, elle a nom Ève ;

10   Voici ta femme et ton semblable ;

Tu lui dois garder une grande fidélité.

Aime-la et qu'elle t'aime,

Et moi je vous aimerai bien tous les deux.

Qu'elle soit toujours prête à t'obéir,

15   Et tous les deux soyez soumis à ma volonté.

Je l'ai formée de ta côte,

Ce n'est pas une étrangère, puisqu'elle est née de toi.

Je la formai de ton corps ;

Elle est sortie de toi et non pas d'ailleurs.

20   Toi, gouverne-la suivant la raison ;

Qu'il n'y ait jamais de dispute entre vous,

Mais grand amour et protection mutuelle ;

Telle est la loi du mariage.

DIEU, à Ève.

À toi je parlerai, Ève,

25   Prête grande attention à tout ce que je vais dire.

Si tu veux te conformer à mes désirs,

La bonté tu auras toujours en partage.

Aime-moi et honore ton créateur,

Et reconnais-moi pour ton Seigneur.

30   À me servir mets tout ton souci,

Toute ta force et toute ta raison.

Aime Adam, et qu'il te soit cher :

Il est ton mari et tu es sa femme.

Sois lui toujours soumise,

35   Ne te dérobe pas à sa direction ;

Sers-le et aime-le sans arrière-pensée,

Car c'est ainsi que l'on doit agir en ménage.

Si tu lui es d'un puissant secours,

Je te mettrai en état de gloire avec lui.

EVE.

40   J'agirai, Seigneur, suivant ton plaisir,

En rien je ne veux enfreindre ta volonté ;

Je te reconnaîtrai pour mon Seigneur,

Et Adam pour mon époux et mon maître ;

Je lui serai toujours fidèle,

45   Jamais il ne recevra de moi de mauvais conseils ;

Tout ce qui pourra te faire plaisir ou t'être utile,

Je le ferai, Seigneur, sans discuter.

Alors Dieu invitera Adam à s'approcher et lui parlera en appuyant sur chaque mot :

DIEU.

Écoute, Adam, et fais attention à ce que je dis ;

Après t'avoir formé, voici le don que je veux te faire :

50   Toujours tu pourras vivre, si tu observes ma loi,

Et ton corps, à l'abri de tous maux, ne vieillira point ;

Jamais tu n'auras faim, tu ne boiras pas par nécessité.

Jamais tu n'auras froid, ni ne souffriras de la chaleur ;

Tu seras toujours content, jamais tu ne te fatigueras.

55   Toujours tu seras en fête, la douleur te sera inconnue.

Toute ta vie tu passeras dans la joie ;

Ta vie sera sans terme par le plus grand privilège.

Je le dis à toi, et je veux qu'Eve l'entende ;

Si elle n'y prête attention, elle fera marque de folie.

60   Je te fais le maître de toute là terre,

Des oiseaux, des bêtes, de tout ce qui frappera tes yeux.

Peu t'importe qui te porte envie,

Car l'univers entier doit s'incliner devant toi.

Je remets entre tes mains le bien et le mal :

65   Qui possède un tel don jouit de sa liberté entière.

Pèse maintenant également tout en balance :

N'ajoute foi à rien qui me soit contraire.

Laisse le mal et applique-toi au bien,

Aime ton Seigneur et ne t'éloigne pas de lui,

70   N'abandonne jamais mon conseil pour celui d'un autre :

Si tu le fais, tu ne pécheras pas peu.

ADAM.

Grande grâce je rends à ta bienveillance,

Qui me forma et agit si tendrement envers moi,

Que bien et mal elle met en ma puissance.

75   À te servir je mettrai ma volonté.

Tu es mon Seigneur, je suis ta créature :

Tu me créas et je suis ton ouvrage.

Ma volonté ne sera jamais si pervertie

Qu'à te servir je ne mette tout mon souci.

Alors Dieu montrera de la main le paradis à Adam, en disant :

DIEU.

80   Adam.

ADAM.

Seigneur.

DIEU.

  Je vais te confier mon dessein.

Tu vois ce jardin.

ADAM.

Comment a-t-il nom ?

DIEU.

Paradis.

ADAM.

Qu'il est beau !

DIEU.

Je l'ai planté et arrangé moi-même.

Qui s'y maintiendra sera mon ami.

Je te recommande donc de veiller à n'en pas sortir,

Alors Dieu enverra dans le Paradis Adam et Ève, en disant :

85   Je vous place dedans.

ADAM.

  Pourrons-nous y rester ?

DIEU.

Sans aucun doute, vous y pourrez toujours vivre ;

Jamais vous n'y pourrez mourir ni tomber malade.

Le choeur chantera : Tulit ergo Dominas hominem. Alors, Dieu, étendant la main vers te paradis, dira :

De ce jardin je t'expliquerai la nature.

Vous y jouirez de tous les plaisirs imaginables ;

90   Il n'y a bien au monde convoité par la créature

Que chacun n'y puisse trouver suivant ses désirs ;

La femme de l'homme n'y sentira pas la colère,

Ni l'homme de la femme la fausse honte et la frayeur.

L'homme y engendrera sans péché,

95   Et la femme y enfantera sans douleur.

Tu y vivras toujours, tant le séjour y est bon ;

Jamais tu n'y pourras changer d'âge.

Tu ne craindras pas la mort, ni aucun autre accident ;

Je ne veux pas que tu sortes, ici tu feras ménage.

Le choeur chantera : Dixit Dominât ad Adam. Alors Dieu montrera à Adam les arbres du paradis, en disant :

100   De tous ces fruits tu peux manger à ton aise.

Puis il indiquera l'arbre dont le fruit est défendu, et dira :

Pour celui-ci il t'est défendu d'en user jamais.

Si tu en manges, de suite tu mourras,

Tu perdras mon amour, ton sort sera changé en mal.

ADAM.

Je me conformerai entièrement à ton commandement :

105   Ni moi ni Ève ne nous en départirons en rien.

Puisque pour un seul fruit on perd un tel séjour.

Il est juste que je sois jeté dehors sans égard aucun,

Pour une pomme si je renonce à ton amour ;

Que jamais je ne le fasse, dans mon bon sens ou égaré.

110   Il doit être jugé suivant la loi des traîtres

Celui qui se parjure et trahit son Seigneur.

Alors Dieu se dirigera vers l'église, tandis qu'Adam et Ève se promèneront tranquillement avec délices dans le paradis. De leur côté, les démons se répandront hors de la scène, faisant des gestes de circonstance. Tour à tour ils s'approcheront du paradis et montreront à Ève le fruit défendu qu'ils sembleront vouloir l'amener à manger. Enfin Satan abordera Adam et lui dira :

SATAN, ADAM.

SATAN.

Que fais-tu là, Adam ?  [ 1 La traduction du vers 112 a été revu et raccourci pour entrer dans un mètre standard. [PF]]

ADAM.

Une vie délicieuse.

SATAN.

Es-tu content ?

ADAM.

Je ne sens rien qui m'ennuie.

SATAN.

Tu peux être mieux encore.

ADAM.

Je ne vois pas comment.

SATAN.

115   Veux-tu savoir ?

ADAM.

  En serai-je plus avancé ?

SATAN.

Je puis te le montrer.

ADAM.

Et que m'importe.

SATAN.

Pourquoi non ?

ADAM.

Cela ne peut me servir de rien.

SATAN.

Cela te servira.

ADAM.

Je ne sais pas quand.

SATAN.

Je ne te le dirai donc pas pour l'instant.

ADAM.

120   Si, dis-le-moi maintenant.

SATAN.

  Je n'en ferai rien,

Tant que je ne te verrai pas fatigué de le demander.

ADAM.

Au reste, je n'ai nul besoin de le savoir.

SATAN.

Il est vrai, tu n'auras rien de plus que ce que tu as.

Tu possèdes tous les biens, mais ne sais en jouir.

ADAM.

125   Comment cela ?

SATAN.

  Veux-tu le savoir ?

Je te le dirai en particulier.

ADAM.

Sûrement.

SATAN.

Écoute, Adam, prête attention à mes paroles ;

C'est dans ton intérêt.

ADAM.

J'en suis persuadé.

SATAN.

130   Me croiras-tu ?

ADAM.

  Oui, très certainement.

SATAN.

En toutes choses.

ADAM.

Sauf en un point.

SATAN.

De quoi s'agit-il ?

ADAM.

Je vais te le dire ;

Je n'offenserai pas mon créateur.

SATAN.

Le crains-tu tant ?

ADAM.

Oui, en vérité,

135   Je l'aime et je le crains.

SATAN.

  Tu ignores donc

Ce que tu peux faire.

ADAM.

Le bien et le mal.

SATAN.

Tu as véritablement déraisonné, le jour

Où tu as cru qu'il pouvait t'arriver du mal.

N'es-tu pas dans l'état de gloire ? Tu ne peux mourir.

ADAM.

140   Dieu me l'a dit ; je mourrai

Si je viens à transgresser ses commandements.

SATAN.

De quelle importante transgression s'agit-il ?

Je veux l'entendre, sans nul retard.

ADAM.

Je te le dirai en toute sincérité :

145   Il m'a fait un commandement.

De tous les fruits du paradis

Je puis manger, m'a-t-il dit,

Excepté d'un seul : celui-là m'est défendu,

Sur celui-là je ne porterai la main,

SATAN.

150   Lequel est-ce ?

Alors Adam lèvera la main et montrera le fruit défendu, en disant :

ADAM.

  Le vois-tu là,

Celui auquel il m'a formellement défendu de toucher.

SATAN.

Sais-tu pourquoi ?

ADAM.

Moi, non certes.

SATAN.

Je vais t'en dire le motif.

Tous les autres fruits lui sont indifférents

155   Alors il montrera du doigt à Adam le fruit défendu, en disant :

À l'exception de celui qui pend là-haut.

Celui-là est le fruit de science,

Qui donne connaissance de toutes choses.

Si tu le manges tu feras bien.

ADAM.

160   Moi, en quoi ?

SATAN.

  Tu le verras.

Tes yeux seront de suite ouverts,

Tout l'avenir apparaîtra devant toi.

Tu pourras faire tout ce que tu voudras :

Tu feras donc bien de le cueillir.

165   Mange-le, tu agiras sagement,

Tu ne craindras plus en rien ton Dieu ;

Mais, au contraire, tu seras en tout son égal :

C'est pour cela qu'il a songé à te l'interdire.

Me croiras-tu ? Goûte de ce fruit.

ADAM.

170   Je ne le ferai pas.

SATAN.

  Tu plaisantes.

Tu ne le feras pas ?

ADAM.

Non.

SATAN.

Tu es un sot ;

Tu te souviendras de ce que je te dis.

Alors le diable se retirera et ira trouver les autres démons ; puis après s'être promené quelque temps hors de la scène, il reviendra tout joyeux vers Adam,qu'il essayera de tenter encore.

Adam, que fais-tu ? as-tu changé d'avis ?

Es-tu encore dans tes folles idées ?

175   Je croyais te l'avoir dit l'autre jour,

Dieu t'a donné la jouissance de tout ce qui est ici,

Ici il t'a mis pour manger de ce fruit.

As-tu donc d'autre distraction ?

ADAM.

Oui, certes, je n'en manque pas.

SATAN.

180   Tu ne monteras jamais plus haut :

Tu pourras te tenir pour très-heureux

De ce que Dieu t'ait fait son jardinier.

Dieu t'a fait le gardien de son jardin,

Comptes-tu toujours languir dans cette position ?

185   T'a-t-il formé uniquement pour ventre faire ?

Est-ce là le seul bien qu'il voudra jamais t'accorder ?

Écoute, Adam, prête attention à mes paroles ;

Je te conseillerai en toute conscience,

Afin que tu puisses devenir ton maître

190   Et l'égal de ton Créateur.

Je te donnerai tout ce qu'il est possible de te donner.

Si tu manges de la pomme.

Alors il étendra la main vers le paradis :

Tu régneras plein de majesté

Et tu partageras la puissance avec Dieu.

ADAM.

195   Fuis loin d'ici.

SATAN.

  Que dit Adam ?

ADAM.

Fuis loin d'ici, tu es Satan,

Tu me donnes de Mauvais conseils.

SATAN.

Moi, comment ?

ADAM.

Tu me veux livrer au supplice,

Tu me veux brouiller avec mon Seigneur,

200   Me ravir ma joie, me plonger dans la douleur.

Je ne te croirai pas, fuis loin d'ici !

Ne sois jamais si hardi

Que de te présenter devant moi :

Tu es un traître, un homme sans foi.

Alors, triste et la tête baissée, le diable s'éloignera d'Adam et se dirigera vers les portes de l'Enfer, où il s'entretiendra avec les autres démons. Puis, après avoir circulé au milieu de la foule, il se dirigera vers la partie du paradis occupée par Ève, à laquelle il s'adressera d'un air joyeux :

SATAN, EVE.

SATAN.

205   Ève, je suis venu ici à ta rencontre.

EVE.

Dis-moi, Satan, de quoi s'agit-il ?

SATAN.

Je vais cherchant ton profit, ton honneur.

EVE.

Dieu le veuille !

SATAN.

N'aie pas peur.

Il y a longtemps que j'ai appris

210   Tous les secrets du paradis,

Je t'en dirai une partie.

EVE.

Commence dès maintenant, je t'écoute.

SATAN.

Sûrement.

EVE.

Je t'écouterai attentivement,

Je ne t'interromprai en rien.

SATAN.

215   Me garderas-tu le secret ?

EVE.

  Oui, par ma foi.

SATAN.

Et s'il est découvert ?

EVE.

Je le jure, ce ne sera par moi.

SATAN.

Je vais donc mettre en toi ma confiance,

L'assurance que tu me donnes me suffit.

EVE.

Tu peux bien croire à ma parole.

SATAN.

220   Tu as été à bonne école ;

J'ai vu Adam, c'est un insensé.

EVE.

Il est un peu dur.

SATAN.

Il s'attendrira,

Mais pour l'instant il est plus dur que l'enfer.

EVE.

Il est très indépendant.

SATAN.

Au contraire, il est très servile.

225   Il ne veut prendre aucun souci de sa personne,

Mais j'en prendrai de la tienne, moi, si tu le veux.

Tu es faiblette et tendre chose,

Et tu es plus fraîche que la rose,

Tu es plus blanche que le cristal,

230   Que neige qui tombe sur la glace dans la vallée ;

Le Créateur vous a bien mal accouplés,

Tu es trop tendre et lui trop dur ;

Mais pourtant tu es la plus sage,

Et ton courage est uni à un grand bon sens ;

235   C'est pour cela qu'il est bon de l'approcher.

Je veux te parler.

EVE.

Rien ne t'en empêche.

SATAN.

Que nul ne le sache.

EVE.

Et qu'est-ce qui a besoin de le savoir ?

SATAN.

Pas même Adam.

EVE.

S'il le sait, ce ne sera pas par moi.

SATAN.

Je vais donc m'expliquer, écoute-moi ;

240   En réalité, nous sommes tous les deux seuls en ce lieu,

Car Adam ne fait aucune attention à nous.

EVE.

Tu peux parler haut, il ne s'apercevra de rien.

SATAN.

Je vous avertis d'une grande tromperie,

Dont vous êtes la victime dans ce jardin.

245   Le fruit que Dieu vous a donné,

En soi-même ne vaut pas grand'chose ;

Celui, au contraire, qu'il vous a interdit

Possède une vertu suréminente.

En lui est la grâce de vie,

250   De puissance et de seigneurie,

De tout savoir, bien et mal.

EVE.

Quelle saveur a-t-il ?

SATAN.

Céleste.

À ton beau corps, à ta figure,

Conviendrait bien telle aventure,

255   Que tu fusses reine du monde,

De ce qui est en haut et de ce qui est en bas,

Que tu susses tout ce qui doit être.

Que de tout tu fusses entièrement maîtresse.

EVE.

Ce fruit est tel que tu le dis ?

SATAN.

Oui, en vérité.

Alors Eve regardera avec empressement le fruit défendu, et dira :

EVE.

260   Rien que sa vue me fait du bien.

SATAN.

Si tu en manges, que feras-tu ?

EVE.

Moi, que sais-je ?

SATAN.

Crois-moi :

D'abord prends-le et donne-le à Adam :

Vous serez aussitôt les maîtres du ciel,

265   Vous serez semblables au Créateur,

Il ne pourra vous cacher aucun de ses desseins ;

Du moment que vous aurez mangé de ce fruit

Votre coeur sera pour toujours changé.

A Dieu vous serez, sans interruption,

270   Égaux en bonté et en puissance.

Goûte de ce fruit.

EVE.

Je ne cours aucun danger.

SATAN.

Ne crois Adam en aucune façon.

EVE.

Je ne le croirai pas.

SATAN.

Quand le mangeras-tu ?

EVE.

Souffre qu'auparavant Adam se retire.

SATAN.

Mange donc, n'aie pas de crainte,

275   Tarder encore serait de l'enfantillage

Alors le Diable s'éloignera d'Eve et ira en Enfer. Adam, au contraire, que le colloque du Diable et d'Eve a fortement impatienté, s'approchera et pariera ainsi :

ADAM, EVE.

ADAM.

Dis-moi, femme, que t'a-t-il demandé ?

Que te voulait ce maudit Satan ?

EVE.

Il m'a entretenu de notre bien.

ADAM.

Ne le crois pas, le traître ;

280   C'est un traître.

EVE.

Je le sais bien.

ADAM.

Toi, comment ?

EVE.

Parce que je l'ai entendu parler.

Mais, d'après ce qu'il m'a été permis de voir,

Il te fera changer d'avis.

ADAM.

Il ne le fera pas, car je ne le croirai

285   Absolument en rien jusqu'à nouvel ordre.

Ne te laisse jamais approcher par lui

Car il est tout à fait de mauvaise foi.

Il veut trahir son Seigneur

Et s'élever au-dessus de lui ;

290   Un gredin qui a agi de la sorte

Je ne veux pas que prés de vous il ait accès.

Alors un serpent construit avec art s'enroulera autour du tronc de l'arbre défendu. Eve s'en approchera et fera semblant de prêter l'oreille à ses discours ; après quoi elle cueillera une pomme et la présentera à Adam. Ce dernier refusera de la prendre, et Eve lui dira :

EVE.

Mange, Adam, tu ne sais pas ce que c'est :

Prenons ce fruit qui est préparé pour nous.

ADAM.

Est-il donc si bon ?

EVE.

Tu le sauras ;

295   Mais tu ne peux le savoir si tu n'y goûtes.

ADAM.

J'en suis tout tourmenté.

EVE.

Laisse-le alors.

ADAM.

Non, je n'en ferai rien.

EVE.

Tu es fatigant avec toutes tes hésitations.

ADAM.

Je vais le prendre.

EVE.

Manges en :

300   De cette manière tu connaîtras le bien et le mal ;

Mais moi je vais en manger tout d'abord.

ADAM.

Et moi après.

EVE.

Sûrement.

Alors Eve mangera une partie de la pomme, et dira à Adam :

J'en ai goûté ; Dieu ! Quelle saveur !

Jamais je ne mangeai rien d'aussi détectable !

305   Cette pomme a une saveur...

ADAM.

Laquelle ?...

EVE.

Jamais homme n'en a mangé de semblable.

Maintenant mes yeux sont si clairvoyants,

Que je ressemble au Dieu tout-puissant ;

Tout ce qui a été, tout ce qui doit être

310   Je le sais parfaitement, j'en suis maîtresse.

Mange, Adam, ne tarde plus,

Prends cette pomme pour ton plus grand bonheur.

Alors Adam recevra la pomme de la main d'Eve, disant :

ADAM.

Il faut bien que je te croie, toi, la moitié dé moi-même.

EVE.

Mange, n'aie plus d'hésitation.

Alors Adam mangera une moitié de la pomme ; après quoi il reconnaîtra aussitôt sa faute et baissera la tête. Ne pouvant plus supporter les regards du peuple, il dépouillera ses riches vêtements et se ouvrira de misérables habits formés de feuilles cousues ensemble. Il simulera une grande douleur et commencera sa lamentation :

ADAM.

315   Hélas ! Pécheur, qu'ai-je fait ?

Je suis mort maintenant sans retour.

Sans espoir de délivrance je suis mort,

Tant est grande la faute que j'ai commise.

Combien mon son est tristement changé ;

320   Jadis il fut très heureux, maintenant il est très dur.

J'ai abandonné mon Créateur

Par le conseil de ma coupable épouse.

Hélas ! pêcheur, que vais-je faire ?

Comment pourrai-je attendre mon Créateur ?

325   Comment me présenterai-je devant lui,

Après l'avoir follement abandonné ?

Jamais je ne fis une transaction si défavorable,

Je sais maintenant ce que c'est que le péché.

Hélas ! mort, pourquoi me laisser vivre,

330   Que ne délivres-tu le monde de ma personne ?

Pourquoi continuerais-je à souiller la terre ?

Il me faudra bien tâter du fond de l'enfer.

En enfer sera ma demeure,

Jusqu'à ce qu'un sauveur ne me vienne.

335   En enfer j'écoulerai mes jours ;

Mais, là, d'où pourra me venir aide ?

D'où pourra me venir en ce lieu secours ?

Qui m'arrachera à un pareil supplice ?

Après avoir mat agi envers mon Seigneur

340   il ne me doit rester aucun ami.

Personne ne sera assez puissant pour me tirer de là.

Je suis perdu sans retour.

J'ai si mal agi envers mon Seigneur,

Que je ne puis lui présenter ma défense ;

345   Car, moi j'ai tort et lui raison.

Dieu ! Quelle mauvaise cause est la mienne !

Qui aura jamais souvenir de moi

Après mon crime envers le roi de gloire ;

Envers le roi du ciel j'ai si mat agi

350   Que je ne puis m'excuser par aucun bon motif,

Que je n'ai ni ami, ni voisin

Qui puisse me tirer d'un si mauvais pas.

Quel secours maintenant invoquerais-je,

Après que ma femme elle-même m'a trahi ?

355   Elle que Dieu fit mon semblable,

Elle m'a donné un mauvais conseil ;

Ah ! Ève.

Alors il regardera Eve, sa femme, et dira :

Aïe ! Femme dévoyée ;

Combien funestement vous êtes née de moi !

Que n'a-t-eHe été brûlée cette côte

360   Qui m'a valu un si fâcheux destin !

Que n'a-t-elle été consumée par le feu, la côte

Qui m'a préparé un si malheureux débat !

Quand cette côte de moi Dieu prit,

Pourquoi ne t'a-t-il pas brûlée et ne m'a-t-il pas tué ;

365   La côte a trahi tout le corps,

Elle l'a affolé et mal gouverné.

Je ne sais plus que dire, ni que faire ;

Si le ciel ne vient à mon secours,

Je ne puis sortir d'embarras :

370   Tel est le souci qui me tourmente.

Hélas ! Ève, quel malheur tu as causé !

De quel grand châtiment n'ai-je pas été frappé,

Lorsque tu m'as été donnée pour épouse :

Maintenant je suis perdu par ta faute.

375   Ton mauvais conseil m'a plongé dans l'infortune,

Il m'a fait descendre des hauteurs où j'étais placé.

Aucun homme vivant ne me tirera de là

Si le Dieu du ciel ne s'interpose.

Que dis-je ? Ai-je droit de l'invoquer ?

380   Peut-il seulement me secourir ? je l'ai courroucé.

Je ne puis plus désormais attendre aucune aide,

Si ce n'est du fils qui sortira de Marie.

Nous n'avons certainement pas agi dans notre intérêt,

Lorsque nous avons été infidèles envers Dieu.

385   Maintenant, puisse cette détermination plaire a Dieu,

Le seul parti à prendre est de mourir.

Alors le choeur entonnera ; Dum ambutaret... Après quoi, Dieu s'avancera, vêtu d'une longue robe, et jettera, en entrant dans le paradis, un regard investigateur de tous côtés, comme pour chercher où est Adam. Pendant ce temps, Adam et Eve, qui semblent avoir le sentiment de leur faute, se tiendront blottis dans un lieu retiré, et Dieu dira :

DIEU, ADAM, EVE.

DIEU.

Adam, où es-tu ?

Alors tous les deux se présenteront devant Dieu, non plus la taille droite et haute, mais quelque peu courbés sous le poids de leur péché et profondément tristes. Adam répondra :

ADAM.

Me voici, beau sire.

Si je me suis caché c'est pour éviter ta colère ;

390   Et c'est aussi parce que je suis tout nu

Que je me suis blotti dans Un lieu retiré.

DIEU.

Qu'as-tu fait ? Comment t'es-tu écarté du droit chemin ?

Commentas-tu été dépouillé dé ton état bienheureux ?

Qu'as-tu fait ? Pourquoi as-tu honte ?

ADAM.

395   Comment entrerai-je en explication avec toi !

DIEU.

Tu n'avais rien l'autre jour

Dont tu dusses avoir honte ;

Maintenant je te vois triste et morne :

Qui demeure ainsi a quelque chose à se reprocher

ADAM.

400   Je suis si honteux devant toi, Seigneur,

Que je me cache.

DIEU.

Et pourquoi ?

ADAM.

Je suis tellement accablé sous le poids de ma honte.

Que je n'ose plus te regarder en face.

DIEU.

Pourquoi as-tu transgressé mes commandements ?

405   As-tu donc beaucoup gagné à cela ?

Tu es mon esclave et je suis ton maître.

ADAM.

Je ne puis te contredire en rien.

DIEU.

Je t'ai fait à ma ressemblance :

Pourquoi as-tu transgressé mon commandement ?

410   Je t'ai formé entièrement à mon image,

Ce qui rend l'outrage que tu m'as fait plus grand ;

Tu n'as en rien observé mes prescriptions,

Tu les as transgressées délibérément.

Tu as mangé du fruit que je t'avais dit

415   De ne jamais toucher en aucune occasion.

Par là tu t'es imaginé devenir mon égal ;

Tu as voulu plaisanter, je pense.

Alors Adam étendra la main vers Dieu, puis vers Eve, en disant :

ADAM.

La femme que tu m'as donné,

À la première commis cette désobéissance ;

420   Elle m'a donné la pomme et je l'ai mangé :

Maintenant il m'est avis que cela m'est tourné à mal.

Cette action m'a mal réussi :

J'ai mal agi par la faute de ma femme.

DIEU.

Tu as cru ta femme plus que moi ?

425   Tu as mangé le fruit sans ma permission ;

Voilà la récompense que je te donnerai maintenant :

La terre sera maudite ;

Partout où tu voudras semer

Tu en subiras les conséquences.

430   Elle est maudite sous ta main,

Tu la cultiveras en vain.

Tous ses fruits pour toi seront changés

En épines, transformés en chardons ;

Tu voudras changer la semence

435   Elle sera maudite par suite de l'arrêt porté contre toi.

Avec grand travail, avec grande douleur

Il te faudra manger du pain ;

Avec grande peine, avec grande sueur

Tu vivras nuit et jour.

Alors Dieu se tournera vers Eve et lui dira, plein de courroux :

440   Et toi, Eve, femme perverse,

Tu as commencé de bonne heure à me faire la guerre,

Tu as peu observé mes commandements.

EVE.

C'est le maudît serpent qui m'a trompée.

DIEU.

Par lui tu as cru devenir semblable à moi ;

445   Devines-tu bien ce qui va t'arriver ?

Autrefois vous aviez la domination

Sur tout ce qui a vie dans le monde :

Comment l'as-tu sitôt perdue ?

Maintenant te voilà triste et inquiète ;

450   As-tu, dis-moi, fait gain ou perte ?

Je te récompenserai suivant ton mérite,

Je te paierai suivant ce que tu as fait.

Des maux te viendront de toute manière :

Tu enfanteras dans la douleur,

455   Et ta progéniture sera éternellement malheureuse.

Tes enfants naîtront dans la douleur

Et mourront au milieu des plus grandes angoisses.

Tels sont les maux et les préjudices

Dont, par ta faute, vous souffrirez, toi et ta descendance ;

460   Tous ceux qui de toi sortiront

Pleureront ton péché.

Et Eve répondra, disant :

EVE.

J'ai mal agi, je me suis conduite follement ;

Pour une pomme je vais éprouver un si grand dommage.

Que moi et ma descendance en souffrirons beaucoup :

465   Pour peu de chose je subis une grande punition.

Si j'ai mal fait, ce n'est pas grande merveille,

Puisque j'ai été trompée par le séduisant serpent.

Il fait beaucoup de mal, il ne ressemble pas à la brebis ;

Mal est dirigé qui à lui se conseille.

470   J'ai pris la pomme, or je sais que j'ai agi follement

Contre ta défense, en cela j'ai commis une félonie

J'en goûtai à tort, maintenant je suis haïe de toi :

Pour un peu de fruit il faut que je perde la vie.

Alors Dieu menacera te serpent, en disant :

DIEU.

Et toi, serpent, sois maudit !

475   Sur toi je reprendrai bien mes droits.

Sur ton ventre tu te traîneras,

Tous les jours que tu vivras.

Tu te nourriras uniquement de poussière,

Dans les bois, les plaines, ou le désert.

480   La femme te portera haine,

Et sera pour toi d'un dangereux voisinage.

Tu chercheras à la piquer au talon,

Mais elle t'arrachera le dard ;

Elle te frappera la tête d'un marteau tellement lourd,

485   Qu'il te fera un mal épouvantable.

Enfin elle mettra tous ses soins

À se venger de toi comme elle pourra.

Parce que tu t'es réjoui de sa confusion,

Elle te fera courber la tête ;

490   Et un rejeton naîtra d'elle

Qui confondra tous tes artifices.

Alors Dieu les chassera du paradis, en disant ;

Maintenant, sortez du paradis,

Que vous avez échangé à tort contre un autre séjour.

Sur la terre vous établirez votre famille,

495   Vous n'avez plus aucun motif de demeurer en paradis.

Vous n'y pouvez plus rien revendiquer,

Vous allez en sortir et pour toujours.

Par jugement vous n'y possédez plus rien ;

Cherchez donc ailleurs un lieu d'habitation.

500   Vous en sortez à bon droit ;

Ne vous manque jamais faim, ni fatigue,

Ne vous manque jamais douleur ni peine,

Tous les jours de la semaine.

Sur la terre vous serez malheureux,

505   Puis vous mourrez, en fin de compte ;

Aussitôt que vous serez mort,

Sans retard vous irez en enfer.

Après l'exil de vos corps sur la terre,

Vos âmes subiront leur châtiment en enfer.

510   Satan vous aura sous sa direction.

Il n'y a personne qui puisse vous aider ;

Par qui seriez vous jamais secouru,

Si moi je ne prends pitié de vous.

Le Choeur chantera : In suâore vultus tui.

DIEU, ANGE.

Alors viendra un ange, tout de blanc habillé, une épée flamboyante à la main, que Dieu placera à la porte du paradis, en lui disant :

DIEU.

Gardez-moi le paradis de telle sorte

515   Que jamais cette engeance n'y puisse entrer ;

Qu'elle soit mise dans l'impossibilité complète

De jamais toucher le fruit de vie.

Avec cette épée qui flamboie

Barrez-lui le chemin sans pitié.

Après leur expulsion du paradis, Adam et Eve, tristes et confus, se tiendront accroupis sur leurs talons ; Dieu les désignera d'un geste à la foule, la figure tournée vers le paradis, et le choeur entonnera : Ecee Adam quasi unus.... Aussitôt après Dieu rentrera dans l'église.

Alors Adam prendra un hoyau et Eve un râteau, et tous deux commenceront à cultiver la terre et à semer du blé. Après quoi ils iront s'asseoir un peu à l'écart, en simulant la fatigue, et lèveront par intervalles des yeux larmoyants vers le paradis en se frappant la poitrine. Pendant ce temps le diable viendra mêler à leur culture des épines et des chardons, puis s'en ira. Adam et Eve saisis au retour d'une violente douleur, à la vue des épines et des chardons poussés de tous côtés, se prosterneront à terre et se frapperont la poitrine et les cuisses avec tous les gestes du désespoir ; puis Adam commencera sa lamentation.

ADAM.

520   Malheureux que je suis ! Il est donc arrivé le moment  [ Hoyau : Houe à lame forte, aplatie, taillée en biseau, employée au défoncement des terrains et aux façons de la petite culture qui demandent le plus de force. [L]]

Où mes péchés me sont hautement reprochés,

Parce que j'ai quitté le Seigneur que l'homme adore !

Qui s'interposera jamais pour qu'il me secoure ?

En cet endroit Adam fixera le paradis, vers lequel il étendra les deux mains, puis inclinant religieusement la tête, il dira :

Oh ! paradis, si beau séjour 1

525   Verger de gloire, que vous êtes beau à voir !

Je vous ai perdu par mon péché, en vérité,

Et de vous recouvrer j'ai perdu tout espoir.

J'ai été dedans, je n'ai pas su en jouir,

J'ai cru conseil qui me l'a fait bientôt quitter ;

530   Maintenant je m'en repens, et c'est justice ;

Mais c'est trop tard, mes soupirs ne servent de rien.

Où était donc mon bon sens, à quoi ai-je pensé,

Lorsque pour Satan j'ai abandonné le roi de gloire ?

Or j'en suis très affligé, mais cela me sert très peu ;

535   Mon péché sera marqué dans l'Histoire.

Alors Adam de la main montrera Eve placée à une petite distance sur une légère éminence, et remuant la tête avec une profonde indignation, il dira :

ADAM.

Oh ! Femme perverse, pleine de trahison,

Comme tu m'as mis promptement en grande perdition !

Comment m'as-tu fait perdre le bon sens, la raison !

Or je m'en repens, mais n'en puis obtenir pardon.

540   Misérable Eve, combien tu as été portée au mal,

Pour ajouter foi si vite au conseil du serpent !

Par ta faute je suis mort, j'ai perdu l'existence ;

Ton péché sera écrit dans les livres.

Vois-tu déjà les signes de grande confusion ?

545   La terre partout se ressent de notre malédiction ;

Nous avons semé du blé, et des chardons naissent ;

Le commencement de notre punition

Est grande douleur ; mais mort terrible nous attend.

Nous serons conduits en enter ; là, entends-le bien,

550   Nous ne manquerons ni de peines, ni de tourments.

Malheureuse Eve, que t'en semble ?

Voilà ta conquête, le douaire que tu t'es procuré.

Jamais tu ne sauras procurer du bien à l'homme ;

Jamais tu ne suivras les sentiers de la droite raison.

555   Tous ceux qui sortiront de notre race

Sentiront la punition de ton forfait ;

Ton crime est chose jugée aux yeux de tous,

Quelle peine ne coûtera pas ta réhabilitation !

Alors Eve répondra à Adam :

EVE.

Adam, beau sire, vous m'avez beaucoup blâmée,

560   Ma vilainie rappelé et reproché.

Si j'ai mal fait, j'en supporte le châtiment :

Je suis coupable, je serai jugée par Dieu.

J'ai mal agi envers Dieu et envers toi,

Mon méfait pendant très longtemps sera rappelé,

565   Ma faute est grande, mon péché me désole,

Je suis misérable, je suis privée de tout bien ;

Je n'ai pas de bonnes raisons à faire valoir devant Dieu.

Tout contribue à me faire paraître plus coupable.

Pardonnez-moi, car l'expiation m'est impossible ;

570   Si je pouvais, je ferais dans ce but des offrandes.

Pécheresse, infortunée, malheureuse que je suis,

Par mon forfait comme je suis coupable envers Dieu

Mort, que ne me prends-tu ? Ne souffre pas que je vive.

Je suis en péril, je ne puis aborder au rivage.

575   Le serpent félon, la guivre perverse,  [ 3 Guivre : (ou givre) Serpent en terme de blason. [L]]

M'a fait manger la pomme redoutable.

Je t'en donnai, je croyais par là bien agir,

Et je t'entraînai dans une faute dont tu ne peux te tirer.

Pourquoi n'ai-je été soumise au Créateur ?

580   Pourquoi ai-je négligé, Seigneur, tes enseignements ?

Tu as mal fait ; mais c'est moi qui suis la cause

De notre malheur, dont nous souffrirons longtemps.

Mon méfait, ma grande mésaventure,

Payera bien cher notre progéniture.

585   Le péché a été doux, la peine sera dure,

Mais, pourtant, en Dieu est mon espérance,

Il finira bien par me pardonner ma faute.

Dieu nous rendra sa grâce et sa présence,

Il nous tirera d'Enfer par son pouvoir.

Alors viendra Satan, suivi de trois ou quatre autres démons, portant des chaînes et des anneaux de fer qu'ils attacheront au cou d'Adam et d'Eve. Les uns les pousseront, d'autres les tireront vers l'enfer. D'autres, enfin, iront à leur rencontre jusqu'à la porte en s'entretenant bruyamment de la chute des deux pécheurs ; quelques-uns, les voyant venir, les montreront du doigt, puis les recevront et les introduiront dans l'Enfer. Alors une épaisse fumée s'élèvera et on entendra des cris de joie mêlés au bruit des chaudières et des casseroles. Peu après, les diables sortiront et se promèneront sur la place, à l'exception de quelques-uns qui resteront à l'intérieur.

CAÏN et ABEL.

Ensuite viendront Caïn et Abel. Caln sera vêtu d'habits rouges, tandis qu'Abel sera costumé de blanc. L'un et l'autre se mettront à labourer la terre préparée d'avance, puis ils prendront un moment de repos, après quoi Abel s'adressera à Cain de sa voix la plus douce et la plus caressante :

ABEL.

590   Frère, Caïn, nous sommes deux germains,

Et tous les deux nous sommes fils du premier homme.

C'est-à-dire d'Adam ; notre mère a nom Eve.

Dans le service de Dieu agissons noblement,

Soyons toujours soumis au Créateur,

595   C'est en le servant que nous conquerrons son amour.

Que nos parents ont follement perdu.

Qu'entre nous deux soit la plus étroite amitié

Et servons Dieu de manière à lui être agréable ;

Respectons ses droits, sans en rien retrancher.

600   Si de bon coeur nous voulons lui obéir,

Nos âmes n'auront pas peur de périr.

Offrons-lui la dîme et tout ce qui lui est dû,

Prémices, offrandes, dons, sacrifices ;

Si au contraire nous refusons d'agir ainsi,

605   Nous serons perdus en Enfer sans retour.

Entre nous deux qu'il y ait grande affection ;

Pourquoi y aurait-il entre nous deux dispute,

Toute la terre ne nous est-elle pas abandonnée.

Alors Caïn regardera son frère Abel avec un certain air moqueur, et dira :

CAÏN.

Beau frère Abel, bien savez sermonner,

610   Votre raison faire valoir et exposer ;

Quiconque voudrait se conformer à vos enseignements,

En peu de jours n'aurait plus que peu de choses à donner.

Payer dîme ne m'a jamais plu.

Tu peux faire des libéralités avec ce que tu possèdes,

615   Et moi je ferai ce que je voudrai de ce qui m'appartient ;

Pour mon péché tu ne seras pas damné.

De nous aimer nature nous enseigne

Entre nous il ne peut y avoir aucune dissimulation.

Celui de nous deux qui commencera la guerre

620   N'aura pas le droit de se plaindre de ce qui arrivera.

Abel de nouveau adresse la parole à son frère Caïn et lui répond d'une voix de plus en plus douce :

ABEL.

Caïn, beau frère, prête-moi attention.

CAÏN.

Volontiers, de quoi s'agit-il ?

ABEL.

Il s'agit de ton avantage.

CAÏN.

Rien ne peut m'être plus agréable.

ABEL.

625   Ne te révolte jamais contre Dieu,

Ne te laisse pas aller à des sentiments d'orgueil,

Je t'en supplie.

CAÏN.

Je le veux bien.

ABEL.

Crois mon conseil, allons offrir

Au Seigneur Dieu ce qui pEut lui être agréable.

630   S'il est satisfait de nous

Jamais nous ne tomberons dans Le péché,

Ni ne ressentirons de tristesse :

Il est très utile de rechercher son amour.

Allons offrir à son autel

635   Un don qui puisse attirer ses regards ;

Prions-le de nous accorder son amour,

Et de veiller sur nous nuit et jour.

Caïn fera semblant d'agréer le conseil d'Abel, et lui dira :

CAÏN.

Beau frère Abel, tu as parfaitement parlé,

Et ton discours est très bien écrit.

640   Je me conformerai à tout ce que tu as dit ;

Allons faire des offrandes, tu as grandement raison.

Que comptes-tu donner ?

ABEL.

Moi, un agneau.

Tout le meilleur et le plus beau,

Que je pourrai trouver à la maison.

645   Celui-là j'offrirai, c'est mon dessein ;

J'offrirai aussi à Dieu de l'encens.

Tu connais maintenant toute ma pensée.

Toi, que comptes-tu présenter ?

CAÏN.

Moi, du blé,

Tel que Dieu me l'a donné.

ABEL.

650   Du meilleur, sans aucun doute ?

CAÏN.

  Nenni, en vérité :

Je garde celui-là pour faire du pain le soir.

ABEL.

Semblable offrande n'est pas acceptable.

CAÏN.

Que dis-tu ? Te moques-tu de moi.

ABEL.

Tu es riche et tu as beaucoup de bestiaux.

CAÏN.

655   C'est vrai.

ABEL.

Que ne comptes-tu le nombre des têtes,

Et n'offres-tu le dixième de ce que tu possèdes ?

Ton offrande s'adresse à Dieu lui-même ;

Fais-le donc de bon coeur,

660   Et tu eN recevras une bonne récompense.

Est-ce ton intention ?

CAÏN.

Nenni,

Beau frère Abel. Es-tu fou ?

De dix il ne m'en restera que neuf,

Ce conseil ne vaut pas un oeuf.

665   Allons offrir chacun de notre côté

Ce qui nous conviendra.

ABEL.

Soit.

Alors ils iront vers deux grosses pierres préparées à cet effet et assez éloignées l'une de l'autre pour que Dieu, lorsqu'il se présentera, ait la pierre d'Abel à sa droite et celle de Cain à sa gauche. Abel offrira un agneau et de l'encens, dont il fera monter la fumée vers le ciel, et Caïn Une gerbe de blé. Alors Dieu se montrera, il bénira les présents d'Abel et rejettera ceux de Caïn. Aussitôt après, Caïn lancera un regard menaçant sur Abel, et, la cérémonie faite, chacun d'eux s'en ira de son côté. Caïn se rapprochera ensuite d'Abel, qu'il cherchera à entraîner dehors par ses paroles trompeuses, afin de le tuer. Il dira :

CAÏN.

Allons dehors.

ABEL.

Pourquoi faire ?

CAÏN.

Pour délasser nos corps

Et pour regarder notre travail,

670   Si nos blés ont cru, s'ils sont en fleur

Puis après nous reviendrons

Et nous serons plus allègres.

ABEL.

J'irai avec toi où tu voudras.

CAÏN.

Viens donc et tu feras bien.

ABEL.

675   Tu es mon frère aîné,

Je suivrai tes volontés.

CAÏN.

Marche devant, moi j'irai après,

À petits pas, sans me presser.

Alors ils iront tous les deux vers un lieu retiré et presque caché, où Caïn, comme un furieux, se précipitera sur Abel avec l'intention de le tuer ; il lui dira :

Abel, tu es mort.

ABEL.

Moi, et pourquoi ?

CAÏN.

680   Je voudrais me venger de toi.

ABEL.

Quel méfait ai-je commis ?

CAÏN.

Un assez grand :

Tu es un traître bien reconnu.

ABEL.

Certes, je ne le suis pas.

CAÏN.

Dis-tu que non ?

ABEL.

Jamais je n'ai eu l'intention de trahir qui que ce soit.

CAÏN.

685   Tu l'as fait.

ABEL.

  Moi, et comment ?

CAÏN.

Tu vas le savoir.

ABEL.

Je ne comprends pas.

CAÏN.

Je vais te le faire comprendre bientôt.

ABEL.

Tu ne le pourras jamais prouver, en vérité !

CAÏN.

La preuve n'est pas loin.

ABEL.

Dieu m'aidera.

CAÏN.

690   Je te tuerai.

ABEL.

  Dieu le saura.

Alors Caïn élèvera sa main menaçante contre lui, en disant :

CAÏN.

Voilà qui en fera l'épreuve.

ABEL.

En Dieu est toute ma confiance.

CAÏN.

Contre moi il te sera de peu de secours.

ABEL.

Il peut bien s'opposer à tes desseins.

CAÏN.

695   Il ne pourra pas te garantir de la mort.

ABEL.

Je me soumets entièrement à sa volonté.

CAÏN.

Veux-tu savoir pourquoi je vais te tuer ?

ABEL.

Oui, dis-le moi.

CAÏN.

Je vais te le dire :

Tu vis trop dans l'intimité dé Dieu,

700   À cause de toi il m'a tout refusé,

À cause de toi il n'a pas accepté mon offrande ;

Penses-tu donc que je ne me vengerai pas ?

Je vais te récompenser comme tu le mérités,

Et t'étendre mort sur le sol.

ABEL.

705   Si tu me tues ce sera à tort,

Dieu vengera sur toi ma mort.

Je n'ai pas fait de mal, Dieu le sait bien,

Je n'ai point contribué à te brouiller avec lui ;

Je t'ai, au contraire, dit comment tu devais agir

710   Pour te rendre digne de sa miséricorde ;

Qu'il te fallait lui accorder ce qui lui était dû,

Dîmes, prémices et offrandes ;

De cette façon tu pourrais conserver son amour.

Au lieu de cela, maintenant tu te mets en colère.

715   Dieu ne ment pas, qui bien le sert

Est comblé de tous dons et n'a rien à redouter.

CAÏN.

Tu as trop parlé, tu vas mourir.

ABEL.

Que dis-tu, frère ? Tu me menaces ?

Et moi qui suis venu ici sur ta foi !

CAÏN.

720   Jamais tu n'auras plus besoin d'avoir confiance en moi.

Je vais te tuer, tiens-le pour certain.

ABEL.

Je prie Dieu qu'il ait pitié de moi.

Alors Abel fléchit le genou vers l'Orient ; sous ces vêtements il aura une outre cachée que frappera Caïn, comme s'il voulait tuer Abel. Abel se laissera ensuite choir tout de son long, comme mort. Le choeur chantera : Ubi est Abel, frater tuus ? Après, Dieu sortant de l'Église s'approchera de Caïn, et le choeur ayant fini ses chants, il lui dira plein de colère :

DIEU, CAÏN.

DIEU.

Caïn, où est ton frère Abel ?

Es-tu déjà entré en révolte ?

725   Tu as commencé à t'élever contre moi ;

Montre-moi maintenant ton frère vivant.

CAÏN.

Je ne sais point, Seigneur, où il est allé,

S'il est à la maison ou dans ses blés.

Est-ce à moi d'ailleurs à aller à sa recherche ?

730   Je n'ai jamais été chargé de veiller sur lui.

DIEU.

Qu'en as-tu fait ? Où l'as-tu mis ?

Je sais bien que tu l'as tué :

Le cri de son sang s'est élevé jusqu'à moi,

Et son âme est venue me trouver dans le ciel.

735   Tu as commis là un acte de grande félonie

Qui te fera maudire tant que tu vivras ;

La malédiction te poursuivra toujours,

La récompense sera proportionnée à ton crime.

Aussi je ne veux pas que jamais homme te tue,

740   Mais que tu passes toute ta vie dans la douleur ;

Quiconque tuera jamais Caïn

Sera puni quatorze fois plus sévèrement que lui.

Tu as tué ton frère parce qu'il m'était agréable

Ta punition sera épouvantable.

Alors Dieu ira vers l'église. Des diables viendront après et entraîneront, en le bousculant, Caïn en enfer ; tandis qu'ils conduiront Abel avec beaucoup de ménagements. Alors les prophètes seront tenus tout prêts dans un lieu secret, suivant l'ordre dans lequel ils doivent paraître. Le choeur récitera : Vos inqum, etc. ; puis chaque prophète, préalablement appelé par son nom, s'avancera avec majesté et débitera ses prophéties d'une voix claire et nette. Abraham paraîtra le premier, sous la figure d'un vieillard à barbe longue, vêtu d'amples habits. Il s'assiéra quelques instants sur un banc, puis commencera à haute voix sa prophétie :

Postidebit semai tuum portas inimleorum tuorum, et benedicentur in semine tuo omnes gentes terra

(Gen. XXII, 17 et 18).

ABRAHAM.

ABRAHAM.

745   Je suis Abraham, tel est mon nom.

Or écoutez bien ce que je vais dire.

Quiconque met tout son espoir en Dieu,

Garde sa foi et sa croyance,

Quiconque a une inébranlable confiance en Dieu,

750   Dieu sera avec lui, je le sais par expérience.

Il me tenta, je me laissai aller à ses désirs,

J'accomplis exactement sa volonté.

Je voulus tuer pour lui mon fils ;

Mais par lui j'en fus empêché.

755   Je le voulais offrir en sacrifice,

Dieu en a tiré occasion de me glorifier.

Dieu me l'a promis, et cela arrivera sûrement,

De moi sortira un jour un rejeton

Qui vaincra tous ses ennemis :

760   Aussi sera-t-il fort et puissant.

Il tiendra dans ses mains leurs portes,

Et leurs châteaux ne pourrontlui faire de résistance.

Un homme sortira de ma race

Qui changera la sentence portée contre nous.

765   Par lui le monde sera sauvé ;

Adam sera délivré de son supplice,

Les gens de toutes nations

Seront bénis par son entremise.

Cela dit, après un court instant de repos, des diables viendront et entraîneront Abraham en Enfer. Alors paraîtra Moïse, une verge dans la main droite et les tables de la loi dans la gauche. Après s'être assis, il dira sa prophétie : Prophetam de gente tua et de fratribus tuis sicut me, suscitabit tibi Dominus Deus tuus ; ipsum audies.(Deut.xvm, 15)

MOÏSE ET LES PROPHÈTES.

MOÏSE.

Ce que je vous dis, Dieu me le fait voir :

770   Parmi nos frères, parmi ceux qui suivront notre loi.

Dieu voudra susciter un homme.

Il sera prophète, il résumera toutes qualités en lui.

Du ciel il connaîtra tous les secrets ;

Vous devez ajouter foi à ses paroles plus qu'aux miennes.

Le diable conduira ensuite Moïse en Enfer et ainsi fera-t-il pour tous les autres prophètes. Alors viendra Aaron en vêtements épiscopaux, une verge chargée de rieurs et de fruits à la main. Après s'être assis, il dira :

775   Haec est virga gignens florem

Qui salutis dat odorem ;

Hujus virga dulcis fructus

Nostroe mortis terget luctus.

AARON.

Cette verge sans être plantée

780   Peut donner des fleurs et porter des fruits.

Telle verge sortira de ma lignée

Qui à Satan fera dommage,

Qui sans charnel enfantement,

Revêtira la nature humaine.

785   Celle-là sera le fruit de salut

Qui tirera Adam de prison.

Après Aaron s'avancera David, revêtu des insignes royaux et la tête ornée du diadème. Il parlera ainsi :

Veritas de terra orta est ; et justitia de coelo prospexit. Et enim Dominus dabit benignitatem : et terra nostra dabit fructum (Psal. LXXXIV, 12 et 13).

DAVID.

De terre sortira la vérité

Et la justice du ciel.

Dieu donnera sa bénédiction,

790   Et notre terre son blé ;

De son froment sera formé le pain

Qui sauvera les fils d'Eve.

Celui-là sera le maître de toute la terre,

Celui-là fera la paix et anéantira la guerre.

Ensuite s'avancera Salomon, revêtu des mêmes ornements que David, mais d'apparence plus jeune ; après s'être assis, il dira :

Quoniam cum essetis ministri regni iilius, non recte judicastis, nec custodistis legem justitiaa, neque secundum votuntatem Dei ambutastis, horrende et cito apparebit vobis : quoniam judicium durissimum his, qui praesunt, fiet. Exiguo enim conceditur misericordia (Sap. VI, 5,6, 7).

SALOMON.

795   Juifs, à vous Dieu a donné sa loi,

Mais vous ne lui êtes pas demeurés fidèles ;

De son royaume il vous a fait maîtres,

Parce que vous lui sembliez des esprits raisonnables

Mais vous n'avez pas jugé suivant la justice,

800   Vous vous êtes élevés contre Dieu dans vos arrêts,

Vous n'avez pas fait sa volonté,

Grande a été votre iniquité.

Ce que vous avez fait sera dévoilé entièrement,

Car la vengeance sera très dure.

805   Pour ceux qui furent élevés le plus haut,

Ils feront tous un mauvais saut.

Des petits Dieu aura pitié,

Il les remplira de joie.

Il vérifiera la prophétie,

810   Quand le Fils de Dieu mourra pour nous.

Ceux qui sont les maîtres de la loi

Le tueront par mauvaise foi.

Contre toute justice, contre la raison,

Ils le mettront en croix comme un larron.

815   Pour cela ils perdront la domination,

Qu'il leur avait donnée de son vivant.

D'une grande hauteur ils seront précipités en bas,

Ils se pourront tenir pour bien abattus ;

Du pauvre Adam il aura pitié,

820   Il le délivrera du péché.

Après cela viendra Balaam, vieillard couvert d'amples habits, qui s'avancera au milieu de la scène sur son ânesse et prophétisera sans mettre pied à terre :

Orietur Stella ex Jacob, et consurget virga de Israël : et percutiet duces Moab ; vastabitque omnes filios Seth. (Num. xxiv. 17)

BALAAM.

De Jacob sortira une étoile

Que rougiront les feux du ciel ;

Et vous, chefs du peuple d'Israël,

Vous vous élèverez contre Moab

825   Et abaisserez son orgueil.

Car d'Israël sortira le Christ,

Qui sera une étoile brillante.

Tout sera par lui éclairé,

Il guidera bien ceux qui lui sont fidèles,

830   Mais il confondra tous ses ennemis.

Ensuite viendra Daniel, jeune d'âge, mais vêtu comme un vieillard ; après qu'il se sera assis, il dira sa prophétie, en étendant la main vers ceux à qui il s'adresse :

Cum veneritSanctus sanctorum, cessabit unctio vestra.

DANIEL.

Ce que je pense je le dirai, à vous, Juifs,

Qui envers Dieu vous êtes montrés trop infidèles :

Des saints quand viendra de beaucoup le plus grand,

Qui vous fera éprouver de grandes calamités,

835   Vous cesserez d'être un peuple privilégié,

Ce dont vous ne pourrez demander compte.

Et par le saint dont je parle j'entends le Christ,

Qui arrachera le monde aux ténèbres de la mort.

Il viendra sur la terre pour son peuple,

840   Mais votre nation lui fera une cruelle guerre ;

Elle lui fera subir le dernier supplice.

Et pour cela elle sera déchue de sa royauté.

Elle n'aura plus ni évêque ni roi

Et avec elle entraînera la perte de la loi.

Après Daniel viendra Habacuc, vieillard vénérable qui commencera sa prophétie en levant les mains vers l'église, avec des témoignages d'admiration et de respect. Il dira :

Dominé, audivi auditionem tuam, et timui ; Domine opus tuum consideravi et expavi. In midio duorum animalium cognosceris. (Habacuc, III, 2)

HABACUC.

845   Je viens d'entendre la parole de Dieu,

Ma tète en est toute troublée.

J'ai prêté tant d'attention à ce qu'il disait,

Que de peur le coeur me fend.

Entre deux bêtes il sera connu,

850   Par tout le monde il sera craint.

Celui dont j'ai entendu dire tant de merveilles,

Sera indiqué par une étoile ;

Les bergers le trouveront dans une crèche

Qui sera formée de pierres sèches,

855   Où les bêtes mangeront du foin.

Mais une clarté divine l'indiquera avec certitude.

L'étoile y conduira les rois :

Qui apporteront tous trois des offrandes.

Alors viendra Jérêmie portant un rouleau de papier à la main, il dira :

Audite verbum Domini, omnis Juda, qui ingredimini per portai has, ut adoretis Dominum (Jérém., VII, 2). Et de la main il montrera les portes de l'église : Max dicit Dominus exercituum, Deus Israël : Bonas facile vias vestra : et studia vestra : et habitabo vobiscum in loco isto (Jérém., VII, 3)

JÉREMIE.

Écoutez de Dieu la sainte parole,

860   Vous tous qui êtes ses disciples.

Écoutez le plus illustre des enfants de Juda,

Vous qui êtes de la même famille que lui ;

Par cette porte vous qui voulez entrer

Pour votre Seigneur adorer.

865   Le Seigneur des armées vous en avertit,

Lui le Dieu d'Israël, qui règne au plus haut des cieux,

Améliorez vos voies,

Qu'elles soient droites comme les rayons du soleil ;

Que vos actions soient irréprochables

870   Afin que vous ne subissiez aucun dommage ;

Que tous vos désirs aient le bien pour objet,

Et que ta félonie n'entre jamais dans nos coeurs.

Si vous agissez ainsi. Dieu viendra au milieu de vous.

Avec vous il habitera.

875   Le fils de Dieu tout plein de gloire,

Sur la terre descendra vers vous ;

Au milieu de vous il sera comme un simple mortel.

Lui le maître du ciel.

Il tirera Adam de sa prison,

880   Il donnera son corps pour rançon.

Après cela viendra Isaïe un livre à la main, revêtu d'un grand manteau. Il dira sa prophétie :

Et egrédictur virga de radice Jesse, et flos de radice ejus ascendet et requiescet supereum spiritus Domini (Isaïe, XI, 1 et 2).

ISAÏE.

Je vous dirai, maintenant, de merveilleuses paroles :

La tige de Jessé se développera,

Un rejeton en sortira qui donnera naissance à une fleur.

Qui sera digne de grand honneur.

885   Le Saint-Esprit la couvrirai

Sur cette fleur il se reposera.

Alors un Juif, sortant de la synagogue, prendra à partie Isaïe et dira :

LE JUIF.

Réponds-moi maintenant, maître Isaïe.

Est-ce fable ou prophétie,

Tout ce que tu viens de nous dire ?

890   L'as-tu trouvé quelque part ? Ou est-ce écrit ?

Tu viens de dormir et tu as rêvé sans doute ;

Est-ce chose certaine ou un effet de ton imagination ?

ISAÏE.

Ce n'est point une fable, mais la pure vérité.

LE JUIF.

Fais-le-nous donc toucher du doigt.

ISAÏE.

895   Ce que j'ai dit est une prophétie.

LE JUIF.

Est elle écrite dans un livre ?

ISAÏE.

Oui, dans le livre de vie.

Je n'ai rien imaginé, j'ai tout vu.

LE JUIF.

Toi, comment ?

ISAÏE.

Par la puissance de Dieu.

LE JUIF.

Tu me sembles un vieux radoteur,

900   Et ta raison est toute troublée,

Tu me sembles un vieux ramolli

Qui découvre l'avenir dans un miroir ;

Regarde-moi donc dans la main

Il lui montrera alors sa main.

Pour voir si j'ai le corps malade ou sain.

ISAÏE.

905   Tu as le mal de félonie,

Dont jamais tu ne guériras en ta vie.

LE JUIF.

Suis-je donc malade ?

ISAÏE.

Oui d'erreur.

LE JUIF.

Quand en guérirai-je ?

ISAÏE.

Jamais, jamais.

LE JUIF.

Fais-nous donc part maintenant de ta devinaille.  [ 4 Devinaille : Art ou profession de devin. [L]]

ISAÏE.

910   Tout ce que je dis arrivera.

LE JUIF.

Redis-nous donc ta vision :

Est-ce d'une verge ou d'un bâton que tu veux parler,

Et de sa fleur que pourra-t-il sortir ?

Nous te tiendrons tous pour notre maître,

915   Si une semblable génération s'accomplit.

Et je croirai ensuite ce que tu me diras.

ISAÏE.

Écoutez donc la grande merveille,

Qui surpasse tout ce qui a jamais frappé nos oreilles ;

Jamais on n'a qui rien de pareil,

920   Depuis que le monde existe.

Ecce virgo concipiet, et pariet filium, et vocahitur nomen ejus EMMANUEL (Isaïe, VII, 14).

Le temps est proche, il est tout près,

Il ne tardera pais à venir le voilà qui arrive.

Qu'une vierge concevra

Et vierge un fils enfantera.

925   Il aura nom Emmanuel,

Sa venue sera annoncée par Saint-Gabriel.

La pucelle sera la Vierge Marie ;

Elle portera en elle le fruit de vie,

Jésus, notre Sauveur,

930   Qui tirera Adam du séjour de douleur.

Et le réintégrera en Paradis :

Ce que je vous dis, je l'ai appris de Dieu,

Et tout cela sera accompli en vérité,

Vous pouvez le croire en toute confiance.

Alors viendra Nabuchodonosor vêtu comme un roi.

Nonne fret viras misimus in médium ignis compeditos ? Qui respondentès régi, dixerunt : Vero rex. Respondit et ait : Ecce ego video quatuor viros sotutos, et ambulantes in medio ignis, et nihil corruptionis in eis est, et species quarti similis filio Dei (Daniel, III, 91 et 91).

NABUCHODONOSOR.

935   Écoutez le récit du merveilleux spectacle,

Qui surpasse tout ce qu'homme a jamais entendu.

Dont me rendirent témoin les trois enfants

Que je fis jeter dans une fournaise ardente.

Le feu était vif et d'une grande intensité,

940   La flamme claire et crépitante ;

Et cependant les trois enfants, tout joyeux

Au milieu des flammes dévorantes,

Chantaient d'une voix claire et pure,

Qui les faisait ressembler à des anges venus du ciel.

945   Comme je les regardais, j'en vis un quatrième

Qui leur prodiguait toutes sortes de consolations.

Sa figure était si resp[l]endissante,

Qu'il semblait le fils de Dieu tout-puissant.

     ***

Écoutez, Seigneur, également,

950   Ce dont Notre-Seigneur nous reprend :

De ce que de toutes créatures,

Chacune, selon sa nature,

Reconnaît mieux Notre-Seigneur

Que ne fait l'homme, c'est grande douleur ;

955   L'homme, en effet, fait semblant de le servir,

Ce dont Notre-Seigneur se plaint

Lui qui nous aime si tendrement.

De tout ce qui est sous le firmament

Il nous a donné la seigneurie ;

960   Mais chacun de nous lui fait la guerre.

Bêtes muettes, chats, ours, lions,

Oiseaux, serpents et poissons de mer,

Accomplissent leurs devoirs sans tristesse

Et rendent tous grâce à leur créateur.

965   Le ciel et la terre, le soleil et la lune,

Toutes les étoiles sans aucune exception,

Font tout ce qu'ils doivent faire.

Mais l'homme plus clairvoyant que fait-il ?

La perversion a atteint chez lui un tel degré

970   Que les douleurs d'un Dieu ne le touchent plus.

Plus volontiers il entendrait chanter

Comment Rolland alla jouter

Ainsi qu'Olivier son compagnon,

Qu'il ne ferait la passion

975   Que souffrit le Christ infortuné

Pour le péché que commit Adam.

Pourquoi sommes-nous orgueilleux ?

Hélas ! Malheureux, il nous faudra mourir.

Qui pour nous fera de bonnes oeuvres,

980   Quand notre âme s'échappera de notre corps ?

Nous devrions mourir auparavant

Que le Seigneur Dieu ne soit courroucé contre nous.

Tous nous ne commettons que des crimes

Dont nous serons grandement punis au jugement.

     ***

985   Si je ne craignais de vous ennuyer

Ou de vous arracher à quelque utile occupation,

Des quinze signes qui annonceront le jugement dernier,

Avant de vous dire un adieu définitif,

je tracerais lentement le tableau devant vous.

990   Seigneurs, vous serait-il agréable

D'entendre Le récit de la fin du monde ?

Car toutes choses finiront.

Il n'y a pas sous le ciel homme si félon

Pourvu qu'il élève un peu sa pensée vers Dieu,

995   Et qu'il écoute ce que je vais dire

Qui ne se mette aujourd'hui promptement à pleurer ;

Car quand ce siècle sera prêt de finir

Notre-Seigneur l'indiquera par des signes,

Ainsi que nous le racontent Jérémie,

1000   Zorobabel, Isaïe,

Aaron et Moïse,

Et tous les autres prophètes à leur suite :

Daniel l'a prédit à Babylone,

Et Ézéchiel de son côté l'affirme,

1005   Un peu avant le dernier jugement

Tous les gens infidèles à la loi de Dieu seront punis ;

Dieu manifestera sa puissance

Sur la terre, du haut du ciel.

Qui veut maintenant ouïr la merveille

1010   Que doivent redouter ceux qui ne seront pas préparés.

Lève la tête et me regarde :

Je lui dirai de quel côté

Viendra la grande mésaventure

Qui dépassera toute mesure.

1015   Or écoutez le récit de la journée

Qui doit être tant redoutée.

Du ciel tombera une pluie sanglante,

Ne croyez pas que je vous mente ;

Toute la terre en sera colorée,

1020   Sa surface disparaîtra comme sous une épaisse rosée

Les enfants qui ne seront pas nés

De dedans le ventre de leurs mères crieront

À voix claire, très hautement :

« Pitié, Seigneur Dieu tout-puissant !

1025   Désormais nous ne cherchons plus à naître,

Mieux aimerions-nous ne jamais être,

Que de naître en un tel jour

Qui plonge dans la douleur tout l'univers. »

Les enfants à leur tour crieront aussi,

1030   Et diront tous : « Pitié, Jésus. »

     ***

Nous venons de voir ce que sera le premier jour,

Le second sera bien plus effrayant encore ;

Car du ciel tomberont les étoiles :

Et ce sera un spectacle merveilleux.

1035   Aucune ne sera si bien fixée

Que dans ce jour elle ne tombe du ciel ;

Et elles courront sur la terre,

Aussi vite que la foudre quand elle éclate.

Dessus les monts elles iront courant,

1040   Comme de grandes larmes qui s'épandent au loin,

Et néanmoins ne font pas de bruit ;

Jusqu'aux abîmes elles descendront ;

Elles auront perdu leur grande clarté,

Qui les fait luire dans les nuits d'été ;

1045   Elles seront noires comme le charbon.

Hélas ! Dieu Père ! que ferons-nous alors,

Nous qui sommes tout accablés

Sous le poids des plus affreux péchés.

     ***

Le troisième signe tiendra du prodige,

1050   Et enfantera la douleur et les larmes ;

Car le soleil que vous voyez,

Qui brille avec tant d'éclat

Et illumine tout l'univers,

Qui chaque jour frappe vos yeux

1055   Et tire le monde de l'obscurité,

Dieu nous purifie de nos péchés !

Sera plus noir que nul cheveu,

Ici je ne vous en fais pas accroire.

Car le soleil en plein midi

1060   Le peuple verra si noirci,

Qu'ils n'y verront goutte

Ceux qui dans ce jour seront.

Dieu ! Que feront alors ceux

Qui des milliers de péchés dégoûtants ont commis.

1065   Et par là se sont attirés le courroux de Dieu ?

En ce jour ils seront irrités.

En vain ils crieront merci,

Eux qui ont tant commis de péchés.

Il conviendrait qu'il fasse pénitence,

1070   Celui qui voudra plaire à Dieu,

Qu'il donne ses biens aux pauvres,

Et chaque jour qu'il prie Jésus-Christ

Afin qu'à sa mort il aille en Paradis :

Comme il est bon de prier toujours !

     ***

1075   Le quatrième signe sera très redoutable

Et un des plus épouvantables ;

Car la lune, qui est si belle,

Au commencement du mois, quand elle est nouvelle,

Sera changée en sang vermeil

1080   Et en couleur semblable à de la fange.

Elle descendra tout près de la terre

Mais y demeurera peu de temps ;

Elle viendra en courant droit à la mer,

Dans le sein de laquelle elle voudra entrer par force.

1085   Afin d'éviter le jour de colère

Choisi par Dieu pour nous juger.

La même crainte s'emparera de tous les êtres,

Car ce jour sera celui du jugement.

Hélas ! Quel malheureux sort attend

1090   Ceux qui n'obtiendront pas de Dieu miséricorde.

Qui sont demeurés pécheurs

Tous les jours de leur existence !

     ***

Le cinquième sera le plus horrible,

De tous le plus capable de faire naître l'épouvante ;

1095   Car toutes les bêtes muettes

Vers le ciel lèveront la tête.

À Dieu elles voudront demander grâce,

Mais elles ne pourront pas parler ;

Elles iront droit vers de grands fossés,

1100   Au fond desquels elles se précipiteront par peur.

L'une d'elles poussera un gémissement plus fort,

Que dix-sept à la fois ne le feraient maintenant ;

Et toutes avec angoisse attendront

L'arrivée du terrible juge.

1105   Alors il n'y aura plus de gaieté,

Tout l'univers sera plongé dans la tristesse.

     ***

Le sixième jour je ne tairai pas,

Que dans l'univers entier les hauteurs s'abaisseront,

Tandis qu'au contraire les vallées s'élèveront

1110   Et se mettront de niveau avec les montagnes.

Alors, dans le temps que je vous dis,

Je vous en fais, Seigneur, la confidence,

La guerre se déchaînera sur le monde ;

Et un tel bouleversement se fera à sa suite,

1115   Qu'il n'y a sous le ciel si haute tour

Qui ne soit renversée en ce jour,

Et tous les arbres seront abattus,

Ainsi que les palais bâtis de marbre.

     ***

Le septième jour sera terrible.

1120   Plus qu'aucun de ceux qui l'ont précédé.

Les arbres qui seront tombés

Se redresseront en sens inverse ;

En haut ils tourneront leurs racines,

Et contre terre seront leurs cimes ;

1125   Puis ils retomberont avec si grand fracas,

Que toute là terre en frémira.

Ils ne conserveront aucune de leurs feuilles

Et leur tronc se divisera par le milieu.

Que deviendront alors vos maisons,

1130   Vos belles habitions ?

Toutes seront nécessairement renversées,

Et il ne restera plus au monde entier qu'à disparaître ;

Pour les humains ils périront

Dans les plus épouvantables tourments.

     ***

1135   Le huitième jour sera très redoutable,

Plus que tous les autres plein d'angoisses.

De son canal la mer sortira ;

Elle voudra fuir, mais ne pourra.

Au hasard elle se précipitera avec tant de furie,

1140   Qu'elle noiera tout sans exception,

Si nous n'avons pas ce qui nous est recommandé,

C'est Moïse qui l'a écrit.

Jusqu'au ciel s'élèvera la mer,

S'efforçant d'y pénétrer par force ;

1145   Les poissons qui sont dans son sein,

Dont nous faisons souvent grand éloge,

Dedans la terre feront leur trou,

Et croiront se dérober aux regards de Dieu.

Alors la mer reviendra en arrière,

1150   Comme toute chose dont ta fureur est grande,

Elle rentrera dans ses limites,

Toutes les eaux se resserreront dans leurs rives.

     ***

Le neuvième jour sera très varié,

Tous les signes s'y manifesteront à la fois.

1155   Car tous les fleuves parleront,

Et voix d'homme en parlant auront.

J'en prends pour garant Saint-Augustin,

Qui à donné l'explication de ces signes.

Ils diront tous au Créateur :

1160   « Seigneur, grâce, au nom de ta bonté.

Toi qui as l'éternité en partage

Et te montre toujours envers nous secourable,

Qui es Dieu et sera toujours ;

Seigneur, aie pitié de nous.

1165   Nous n'existons que par un effet de ta miséricorde.

Et nous sommes en retour bien peu reconnaissants. »

     ***

Le dixième sera si terrible

Qu'il n'est nul saint, tant bien soit-il

Au ciel, auprès de son Créateur,

1170   Qui ne soit épouvanté par ce signe ;

Ainsi nous l'affirment Saint-Grégoire,

Et le noble clerc Saint-Jérôme.

Alors le chérubin sera jeté à terre,

Et le séraphin tremblera,

1175   Ainsi que toutes les puissances du ciel.

En ce jour Saint-Pierre sera muet,

Un seul mot ne sortira de sa bouche,

Tant il sera frappé d'épouvante ;

Car il verra le ciel se partager,

1180   Et on pourra entendre la terre

Se lamenter très douloureusement.

Elle criera : « Seigneur Dieu, je me fends. »

Alors ceux qui sont dans l'Enfer verront clair.

Et ils seront tous épouvantés.

1185   Tous en sortiront, excepté le diable ;

Saint-Paul le dit, ce n'est pas une fable.

Or, écoutez ce qu'ils diront

À cause de la peur qu'ils auront :

« Seigneur père, qui nous donna

1190   Le ciel pour demeure et puis nous le ravit,

À cause de notre folie ;

Dans son accablement vers toi crie merci

Cette plaintive créature

Qui supporte les tourments du feu ;

1195   Elle est très infortunée, et elle souffre de plus en plus ;

Elle ne peut obtenir miséricorde de toi

Rends-nous notre premier séjour ;

Je ne sais quelle force nous en a chassés. »

     ***

Le onzième jour sera très mouvementé.

1200   Les vents viendront de toutes parts

Et souffleront si fortement

L'un contré l'autre furieusement,

Qu'ils bouleverseront la surface de la terre,

Qui sera ébranlée sur sa base ;

1205   Ils rejetteront dehors les morts nouvellement enterrés,

Puis ils emporteront leurs corps dans les airs

Et les feront s'entrechoquer.

Alors descendra du ciel la ceinture

Que nous appelons arc en ciel,

1210   Elle étalera ses fauves couleurs

Et s'engagera entre les vents

Qu'elle entraînera au fond de l'Enfer ;

C'est là aussi qu'elle entassera les démons

Et leur fera souffrir les tourments

1215   Du chaud, du froid, de la douleur,

Des grincements de dents et des pleurs.

Puis leur dira : « Ici vous demeurez,

Sur la terre jamais vous ne reviendrez plus ;

Le montent approche où vous aurez

1220   Abondance de liens dans ce séjour. »

Alors ils commenceront tous à rire :

Dieu le Père ! Toi qui es le maître de toutes choses,

Protège nous contre cette joie,

Car ils seront bien à plaindre

1225   Ceux qui participeront à cette gaieté

Dont le diable a le privilège.

     ***

Le douzième sera tout différent.

Nulle personne au monde n'est si hardie,

En présence de toute la vérité,

1230   Qui ne doive avoir le coeur troublé,

Et n'amende aussitôt sa vie

En servant Dieu, le fils de Marie.

Le ciel sera déjà fermé

Et tous les hommes se demanderont

1235   Les uns aux autres maintes fois conseil.

Chacun dira avec étonnement :

« Comment pourrons nous demeurer ici,

Quant toute chose finira. »

Et tous crieront merci au Roi

1240   Qui est le maître de toutes choses ;

Quand les anges auront peur,

Les pécheurs, hélas ! Que feront-ils ?

     ***

Le treizième sera par trop effrayant ;

Car ceux qui ont eu le don de prophétie,

1245   Tels que Japhet, le fils de Tharé,

Et Abraham, le fils de Nachor,

Ne pourraient dire la moitié

De la grande et terrible colère,

Que notre Seigneur montrera,

1250   Quand ce signe adviendra ;

Car toutes les pierres qui sont

Et dessus la terre par tout l'univers,

Et dessous entièrement,

Et jusqu'au fond des abîmes,

1255   Commenceront une bataille

(Ne croyez pas que je vous trompe}

Et s'entrechoqueront très violemment

En imitant le bruit de la foudre qui tombé.

Elles se frapperont à grande force ;

1260   Tout prendra un air de tristesse

Qui durera tout un jour ;

Tout prendra un air de grande douleur.

     ***

Le quatorzième sera très dur à supporter,

Il couvrira le monde entier

1265   De neige, de grêle et d'orage,

Et d'épouvantables tempêtes.

Alors viendront la foudre et les éclairs

Qui jetteront de la perturbation dans l'atmosphère.

Les nuages, dont la course est si rapide,

1270   Se grouperont comme une armée rangée en bataille,

Puis droit à la mer iront fuyant,

Et donneront naissance à une affreuse tempête.

Ils sembleront fuir le jour du jugement.

Plus vite iront que vent de bise,

1275   Droit à la mer iront fuyant,

Arbres et terre confondant.

Alors les vallées seront mises à nu,

Et ouvertes à toute créature.

     ***

Je vous dirai le quinzième signé,

1280   Car j'entrevois fort bien le bouleversement

Que le Seigneur du ciel doit faire naître

Quand ce signe se manifestera.

Le nom qu'il aura nous vous dirons :

Ce sera Consommation.

1285   La terre et le ciel seront consommés par les flammes,

Il n'en restera absolument rien.

La mer endiguée par les continents,

Toutes les eaux et tous les flots,

Seront réduits entièrement à néant.

1290   Comme c'était au commencement.

Alors on entendra des voix,

Semblables à des symphonies,

Qui diront à vous, pécheurs :

« Fuyez tous, voici le jour,

1295   Tout plein de grandes mésaventures. »

Dieu n'eût jamais fait cette créature,

S'il eût pu supposer ce qui est arrivé,

Que jamais il ne pût jouir de quelque tranquillité.

Alors sonneront les trompettes,

1300   Qui annonceront l'approche de nos maux,

Et feront sortir les morts de leurs tombeaux,

Le sort de chacun sera fixé par écrit ;

Notre-Seigneur alors refera

Le ciel et la terre qu'il aura anéantis ;

1305   Puis il prononcera son jugement,

Sachez-le bien, avec beaucoup de dureté.

S'il nous est donné de parvenir jusque-là,

Puissions-nous être suivant son désir.

     ***

 


Notes

[1] La traduction du vers 112 a été revu et raccourci pour entrer dans un mètre standard. [PF]

[2] Hoyau : Houe à lame forte, aplatie, taillée en biseau, employée au défoncement des terrains et aux façons de la petite culture qui demandent le plus de force. [L]

[3] Guivre : (ou givre) Serpent en terme de blason. [L]

[4] Devinaille : Art ou profession de devin. [L]

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