LA MAISON DES DIMANCHES

COMÉDIE

1906. Tous droits réservés.

Par M. CLOVIS HUGUES

PARIS LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE.

SOCIÉTÉ ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE DE ROUERGUE, Jules Bardoux, Directeur.


Texte établi par Paul Fièvre en mars 2018

Publié par Paul Fièvre © Théâtre classique - Version du texte du 30/03/2019 à 21:16:19.


PERSONNAGES.

FANNY.

VALENTIN, gardien chef de prison.

MADAME VALENTIN.

HENRIETTE, fille de M. et Mme Valentin.

RENÉ, frère d'Henriette

FINOT, inspecteur de prison.

BONHOMME, docteur.

ROGNELARD, entrepreneur.

VISITEURS ÉTRANGERS.

La scène se passe au pays des bons geôliers.

Extrait de "Les Joujoux du Théâtre, comédie enfantine, illustration de Louis Bailly", 1906. pp 114-153


LA MAISON DES DIMANCHES

Le théâtre représente une cour de prison. à gauche, une cellule dont on ne voit que la porte munie de gros verrous. Au fond, une guérite pour le service des sentinelles. Des deux côtés entrée et sortie sur le devant. Au lever du rideau, Valentin est assis devant une table sur laquelle se trouve une bouteille à demi vidée. Dans la guérite, René, en militaire, l'arme au bras, enveloppé d'un grand manteau dont le capuchon se rabat sur les yeux.

SCÈNE PREMIÈRE.
Valentin, René.

VALENTIN.

Ah ! Comme l'on dédaigne avec peu de raison

Les aimables loisirs d'un gardien de prison !

C'est par le dehors seul, dans le siècle où nous sommes,

Qu'on juge du bonheur ou du malheur des hommes.

5   Parce que ce château, vieux débris du passé,

A l'air sauvage et dur derrière son fossé,

Parce qu'il a des tours où le hibou se pose,

Il faut, bon gré, mal gré, que je sois très morose,

Très bourru, très farouche, et que l'ombre des murs

10   Rende sombres comme eux mes rêves les plus purs.

Qu'ils sont naïfs ceux-là qui croient qu'une bouteille

Contient moins de trésors dans sa panse vermeille,

Parce qu'elle est logée au fond d'un château fort,

Noir comme ses corbeaux, triste comme la mort !

Prenant la bouteille.

15   Viens ici, ma mignonne, et laissons dire.

Réfléchissant.

  Diable !

S'il est vrai que chacun doive aimer son semblable,

Cet amour du prochain dont on rit aujourd'hui

Doit au moins se prouver en trinquant avec lui.

Sentinelle, approchez !

RENÉ.

Le mot d'ordre ?

VALENTIN.

Trombone

20   Et cornet à pistons !

RENÉ.

  Mystère et Carcassonne !

VALENTIN.

J'ai là d'un vin exquis.

Allant vers La guérite.

Vous ne m'entendez pas :

Un vin délicieux !

RENÉ.

Faites encore un pas,

Et je fais feu.

VALENTIN.

Vraiment ?

RENÉ.

Quand il est au port d'arme,

Un soldat ne boit pas : je vais donner l'alarme !

VALENTIN.

25   Voilà comme on accueille un vin de quarante ans,

Qui ressusciterait un mort des anciens temps

Et ferait en plein air tituber son squelette !

Ah ! si mon fils René, qui, sur un coup de tête,

Pour un rien, pour un mot, est allé, pauvre oison,

30   S'enfermer loin de nous dans une garnison,

Se trouvait comme vous là, dans cette guérite,

Certes de ma bouteille il s'approcherait vite.

À propos, n'avez-vous pas connu mon René ?

C'est un brave garçon, très joyeux, bien tourné,

35   Qui doit faire à cette heure un parfait militaire...

RENÉ.

Quand il est au port d'arme, un soldat doit se taire.

Bas.

Mon bon père !

VALENTIN.

Voilà le refrain revenu !

Ainsi, mon cher ami, vous n'avez pas connu.

RENÉ.

Dites encore un mot, et je fais feu.

VALENTIN.

Quel homme !

40   Allons boire tout seul. C'est qu'il le ferait comme

Il le dit.

RENÉ, bas.

Mon bon père ! Il n'a pas soupçonné

Que sous ce capuchon se cache son René,

Et que, muet, drapé dans ma capote grise,

Je ménage à son coeur la plus douce surprise.

VALENTIN, après avoir bu.

45   Ce vin dans mon gosier glisse comme un velours ;

Mais j'ai beau m'étourdir, je me souviens toujours

La fuite de René rend mes gaîtés moins franches.

SCÈNE II.
Valentin, René, Fanny.

FANNY.

Je reviens habiter ma maison des dimanches :

Bonjour.

VALENTIN.

Bonjour, Fanny ! QuoLJ de si grand malin ?

FANNY.

50   On est si bien ici, bon papa Valentin !

AIR de Muselle, de Murger.

L'abeille, repliant son aile,

Dort dans les pétales ouverts ;

Au bord de nos toits l'hirondelle

Attend le retour des hivers ;

55   Le rossignol au creux des branches

Porte son nid et sa chanson ;

Moi, j'ai ma maison des dimanches :

J'ai fait mon nid d'une prison.

     

À l'orpheline vagabonde

60   Nul astre du ciel n'a souri.

Que deviendrais-je dans le monde,

Si je n'avais pas cet abri ?

Pour avoir des visions blanches

Dans un plus étroit horizon,

65   Je retourne tous les dimanches

Bercer mes rêves en prison.

     

Ici je trouve la famille

Autour du foyer triomphant,

Et, comme je suis bonne fille,

70   On me traite comme une enfant.

J'entre, les deux poings sur les hanches,

Et je dis bonjour sans façon

À ceux qui me font les dimanches

L'aumône de cette prison !

     

VALENTIN.

75   C'est parfait : nous savons que tu chantes comme une

Fauvette chante au bois, la nuit, au clair de lune ;

Mais tu n'as pas encore à mes yeux étalé

Un ordre un peu précis de la mettre sous clé...

FANNY, lui tendant un papier.

Un ordre ? Le voilà. Le parquet est bonhomme :

80   J'arrive, je lui dis de quel nom je me nomme,

Que je suis une enfant sans mère, qu'il fait froid,

Que les vents de novembre ont emporté le toit

De feuillages mouvants où, sans gêner personne,

Je m'endors dans le mois où le ciel bleu rayonne ;

85   Et le parquet, sachant que l'on est bien chez vous,

Me donne un logement derrière vos verrous.

VALENTIN, prenant le papier.

Cet aimable parquet !

FANNY.

Que voulez-vous ! j'adore

Les grilles, je me plais avoir lever l'aurore

À travers des barreaux : chacun a sa façon

90   D'être heureux ici-bas. Moi, je dis ma chanson,

Non quand je cours les bois, mais quand je suis en cage

VALENTIN.

C'est un goût comme un autre.

FANNY.

On prétend au village

Que j'ai l'esprit troublé, que je devrais rougir.

Rougir ? Rougir de quoi ? Faites-moi le plaisir

95   De me dire pourquoi je devrais rougir d'être

Couchée en un bon lit, les pieds chauds, la fenêtre

Bien close, entre ces murs d'un château fort très vieux,

Qu'a peut-être hantés l'ombre de mes aïeux.

Fanny n'est plus ! je suis marquise et châtelaine ;

100   Un petit page tient ma pelote de laine ;

Un troubadour pensif erre sous mon balcon ;

Des chevaliers, portant sur la dextre un faucon,

Bardés de fer, les yeux sur une panoplie,

Commentent le blason de ma race, et j'oublie

105   Ma petite maison sans foyer et sans toit

Qu'un enfant de dix ans renverserait du doigt.

VALENTIN.

Es-tu spirituelle et folle !

FANNY.

Un conseil, sire :

Oh ! trouvez moins d'esprit à mes éclats de rire,

Ébahissez-vous moins devant mes troubadours ;

110   Sire, ouvrez moins l'oreille à mes méchants discours,

Croyez moins à mon coeur, conseiller de ma tête,

Et faites-moi plus vite embrasser Henriette !

VALENTIN.

La voici juste avec madame Valentin :

Je te quitte.

FANNY.

Le temps est très beau ce matin :

115   Sortez-vous du château ?

VALENTIN, s'inclinant.

  Je vous quitte, madame.

FANNY.

Le service avant tout.

VALENTIN.

C'est lui qui me réclame ;

Mais je reviens, prenant mes jambes à mon cou,

Une fois votre nom sur mon cahier d'écrou.

FANNY, jouant l'importance.

Allez. Je glisserai quatre mots à la reine,

120   Et votre dévouement...

VALENTIN, se retirant.

  Mes respects, châtelaine.

SCÈNE III.
René, Fanny, Henriette, Mme Valentin.

HENRIETTE.

Cette chère Fanny !

MADAME VALENTIN.

Tu reviens donc nous voir ?

FANNY.

Je m'ennuyais, j'ai pris mes hardes, et bonsoir !

Jamais le même nid, toujours une autre branche !

MADAME VALENTIN.

On aime à visiter sa maison du dimanche !

FANNY.

125   À cause des bons coeurs qui l'habitent.

HENRIETTE, l'embrassant.

  Merci.

RENÉ, sans quitter la guérite.

Mais on va l'étouffer à l'embrasser ainsi !

FANNY.

Que chante ce soldat ?

MADAME VALENTIN.

Chut !

HENRIETTE.

Est-ce toi, mon frère ?

RENÉ, rejetant son manteau.

Présent, mon colonel ! Donne ta main, la mère ;

Rapproche-toi, la soeur : tout est-il ordonné ?

HENRIETTE.

130   Tout va bien.

RENÉ.

  N'a-t-il pas un instant soupçonné

Que vous allez ce soir couronner notre ligue

En tuant le veau gras pour son enfant prodigue ?

MADAME VALENTIN.

Il ne s'attend à rien.

RENÉ.

Chut !

MADAME VALENTIN.

Chut !

HENRIETTE.

Chut !

FANNY.

Chut ! ma foi,

Puisque chacun dit : chut ! je ne vois pas pourquoi

135   Je ne dirais pas : chut !

RENÉ, tendant la main à Fanny.

  Soyons deux camarades :

J'adore la gaîté.

FANNY.

Je hais les gens maussades.

RENÉ, à voix basse.

AIR : Dans mon verre, de Darcier.

Le rire, notre vieil ami,

Chante dans toutes les poitrines ;

Il ne dort jamais qu'à demi

140   Sous nos cendres et nos ruines ;

Il est le fruit d'or du jardin,

La corde d'argent de la lyre :

Lorsque l'homme perdit l'Éden,

Nature lui laissa le Rire.

     

145   Même à nos soupirs et nos pleurs

Le rire quelquefois se mêle ;

Toutes les lèvres sont des fleurs

Quand il les caresse de l'aile.

Sa présence au milieu de nous

150   Provoque un aimable délire ;

Et la mère tombe à genoux

Lorsque l'enfant commence à rire.

     

Dans la création tout rit,

L'astre, l'insecte et le nuage :

155   Les passereaux font de l'esprit

Sous le dôme vert du feuillage ;

L'éclat de rire de l'été

Sort de la chanson de Zéphyre ;

Et, s'il n'avait pas existé,

160   Un merle eût inventé le Rire.

     

FANNY, riant.

Rions donc.

HENRIETTE, même jeu.

Rions donc.

MADAME VALENTIN.

Oui, mais n'oublions pas

Notre petit complot : le temps marche à grands pas,

Et bientôt sonnera l'heure douce à notre âme...

FANNY.

Bon ! j'allais oublier que nous jouons un drame !

165   Vos airs mystérieux me donnent le frisson :

Est-ce sur le poignard, la corde ou le poison

Que nous allons jurer ? Faut-il, comme au théâtre,

Conspirer, déclamer, rugir, tonner, se battre ?

Me voilà.

Elle va de long en large sur la scène.

Messeigneurs, mon épée est à vous !

170   Je descends de don Ruy Badilva que les loups

D'Aragon saluaient de hurlements funèbres.

Notre blason rayonne au milieu des ténèbres.

Mon bisaïeul prenait par les cornes un boeuf

Et, l'ayant assommé, l'avalait comme un oeuf.

175   J'eus pour ancêtre Hernan, qui fut un Grand d'Espagne,

Épervier dans la plaine, aigle sur la montagne,

Et dont le bras dompta trente rébellions.

Mon aïeule Armanda faisait par des lions

Traîner son char d'airain. Voici notre devise :

180   « Je vise qui m'atteint, et j'atteins qui me vise ! »

Les rois autorisaient mes aïeux à s'asseoir

Sur les marches du trône ; et c'est pourquoi, ce soir,

À l'heure où le sorcier pâlit sur son grimoire,

On verra des éclairs luire dans l'ombre noire !

MADAME VALENTIN.

185   Charmante folle, va !

HENRIETTE.

  Puisqu'on s'est de plain-pied

Introduit dans le drame, écoutez, comme il sied,

Les ordres que je donne aux gens de mon escorte.

Ma mère et vous, mon frère, entrez par cette porte,

Et laissez-nous ici. C'est notre bon plaisir.

MADAME VALENTIN.

190   Allons nous préparer : ton père va venir*.

RENÉ.

Mais pendant ce temps-là, qui montera ma garde ?

HENRIETTE.

Nous nous chargeons de tout.

RENÉ, à Fanny.

Adieu, la babillarde !

Madame Valentin et René entrent dans la cellule, à gauche.

SCÈNE IV.
Fanny, Henriette.

HENRIETTE, prenant le manteau de René.

Dis-moi, chère Fanny, me reconnaîtrais-tu,

Une fois ce manteau sur mon front rabattu ?

FANNY.

195   Moi ? Pas le moins du monde ! Aurais-tu le caprice

De prendre ce manteau pour aide et pour complice ?

HENRIETTE, s'enveloppant dans le manteau.

Oh ! c'est merveilleux ! Vois, ces plis raides et longs

Tombent comme à dessein jusque sur mes talons ;

Puis, il est d'une ampleur à m'envelopper toute :

200   Je monterai la garde, et l'on n'y verra goutte.

Il faut bien que mon père, en retournant ici,

Trouve sa sentinelle et n'en ait plus souci.

Elle se place dans la guérite.

FANNY.

Eh quoi ! c'est sans fusil, monsieur le militaire,

Que vous montez la garde ?

HENRIETTE, troublée.

Est-il bien nécessaire

205   De porter un fusil ?

FANNY, lui présentant le fusil.

  Vous dites ? Palsambleu !

Prenez-moi ça, troupier.

HENRIETTE, prenant le fusil.

S'il allait faire feu !

S'il allait éclater !

FANNY.

Au port d'arme, mignonne !

HENRIETTE.

M'y voilà.

FANNY.

Je te trouve un faux air de Bellone.

HENRIETTE.

Ce fusil !

FANNY.

Allons donc ! chante pour t'aguerrir.

210   Quand on sert son pays, il faut vaincre ou mourir.

HENRIETTE, hors de la guérite.

AIR. Du Chalet.

Au son des trompettes de cuivre,

Le soldat français aime à suivre

Ses fiers drapeaux ;

Qu'il ait petite ou grande taille,

215   Il est à livrer la bataille

Toujours dispos.

     

Marchons au pas, au bruit des canons sourds :

Sonnez, clairons ; battez, tambours !

     

Afin de gagner l'épaulette,

220   Il sait qu'il faut dans la tempête

Rester debout

Et sous la mitraille qui grêle,

Sans reculer d'une semelle,

Être partout.

     

225   Marchons au pas, au bruit des canons sourds :

Sonnez, clairons ; battez, tambours !

     

Lorsque la famine l'assiège,

Il a, sous le vent et la neige,

Le coeur content,

230   Et, le sourire sur la bouche,

Brûle sa dernière cartouche

Tout en chantant.

     

Marchons au pas, au bruit des canons sourds :

Sonnez, clairons ; battez, tambours !

     

FANNY.

235   Eh bien ! cette chanson t'a-t-elle mis dans l'âme

Un peu de cette audace étrangère à la femme

Qui nous fait sans pâlir, sans nous épouvanter,

Embrasser un fusil qui pourrait éclater ?

HENRIETTE.

Ma foi, je suis guerrière autant qu'on le peut être,

240   Voyant que mon fusil commence à me connaître.

FANNY.

Parlons alors sans crainte, ouvrons-nous notre coeur.

HENRIETTE, s'appuyant sur son fusil.

Moi, je prends, pour t'entendre, un petit air vainqueur !

FANNY.

Toi seule sais ici quel devoir me ramène

Dans cette forteresse, après chaque semaine.

245   Un soir, une étrangère et sa fille arrivant

On n'a jamais su d'où, par la pluie et le vent,

Hors d'haleine, encor loin des maisons de la ville,

À ces pauvres vieux murs demandèrent asile.

Ce château n'était pas encore une prison,

250   Et ses libres créneaux, tapissés de gazon,

Laissaient circuler l'air et flotter la lumière.

La fille avait six ans ; la mère était ma mère.

L'orage qui grondait, terrible, autour de nous,

Me faisait chanceler d'effroi sur mes genoux ;

255   Nous fûmes nous blottir dans une cour déserte,

Tremblantes, au hasard, sur un lit d'herbe verte.

Là je vis tout à coup ma mère s'affaiblir,

Sa tête s'incliner, son visage pâlir ;

Je pris la fuite, ayant senti frissonner l'aile

260   De la mort qui planait, prête à fondre sur elle.

Hélas ! quand je revins, son front était glacé ;

Mais elle put me dire : « Enfant, j'ai déposé

Un souvenir de moi dans ces murs en ruines ;

Comme il pèserait trop à tes mains enfantines,

265   Tu reviendras le prendre un jour, quand tu seras

Grande comme ta mère et que tes petits bras

Seront plus forts. Je sens qu'il faut que je m'en aille,

Je me meurs... » Et, du doigt me montrant la muraille,

Elle expira.

Un silence.

HENRIETTE.

Mon Dieu ! comme tu dois avoir

270   L'âme triste en ces lieux !

FANNY.

  J'accomplis un devoir ;

Et puis, même en contant leur infortune amère,

Les enfants sont heureux, s'ils parlent de leur mère.

J'ai vécu bien longtemps loin de ces affreux murs ;

Mais les champs les plus beaux et les cieux les plus purs

275   N'ont pas fait à l'enfant que son destin emporte

Oublier ce château plein de sa mère morte,

Et malgré ma jeunesse et malgré mon orgueil,

J'en ai fait ma prison pour en franchir le seuil

Et pour trouver enfin à travers ces ruines

280   Ce souvenir trop lourd à mes mains enfantines.

HENRIETTE.

Séparons-nous. J'entends un bruit de pas.

SCÈNE V.
Henriette, Fanny, Rognelard, Bonhomme.

ROGNELARD.

Docteur,

Serez-vous sans pitié pour un entrepreneur ?

BONHOMME.

Hé ! Monsieur Rognelard ! Vous me fendez la tête.

ROGNELARD.

Hé ! Monsieur le docteur ! Je suis un homme honnête,

285   Et vous me dépouillez.

BONHOMME.

  Moi, monsieur ? c'est trop fort !

Lisant une note.

Cette enfant est malade et chétive...

ROGNELARD.

Elle a tort.

BONHOMME.

Il lui faut de bons soins.

ROGNELARD.

Mais, docteur, je vous jure

Que j'ai fait un contrat de dupe.

Sortant un calepin qu'il montre au docteur.

Nourriture,

Chaussures, vêtements... Vous n'entendez donc rien

290   Aux affaires, Monsieur ?

BONHOMME.

  Je les entends très bien.

ROGNELARD.

Ainsi, vous laisserez figurer sur vos livres

Ces deux oeufs à la coque et ce pain de trois livres ?

BONHOMME.

Mais !

ROGNELARD.

Vous me ruinez !

BONHOMME.

Quand vous aurez fini !

ROGNELARD.

Et tout cela, grands dieux, pour leur chère Fanny !

FANNY.

295   Eh quoi ! Votre colère à mon sujet s'allume ?

HENRIETTE, à part.

Ô falsificateur patenté du légume !

BONHOMME, à Fanny.

J'inscris un oeuf de plus.

ROGNELARD.

Passez donc des marchés !

FANNY, à Rognelard.

Monsieur, figurez-vous...

HENRIETTE, sans quitter la guérite.

Que c'est pour vos péchés !

Bonhomme sort avec Rognelard qui gesticule.

SCÈNE VI.
Henriette, Fanny, Finot, Valentin, Visiteurs étrangers.

VALENTIN.

Silence dans les rangs, monsieur le militaire !

300   Quand il est au port d'arme, un soldat doit se taire.

FINOT.

Fus nous tissiez, monsir, que fus afres ici

Te crands andiguidés ?

LE VISITEUR ANGLAIS.

Vo avoir dit aussi

Montrer le cage-fer du cardinal Balue ?

FANNY, faisant la révérence.

Tous ces gens ne voient pas même qu'on les salue.

LA VISITEUSE ALLEMANDE.

305   Moi che temante à foir Tiane te Boidiers.

LE VISITEUR ANGLAIS.

Vo avoir, paraît-il, un bannière-métiers ?

LE VISITEUR ITALIEN.

La coulote del ré Dagobert ?

LE VISITEUR ESPAGNOL.

La houlette

De Juana d'Arc ?

LA VISITEUSE ANGLAISE.

Moa vouloir toucher la tête

De Cinq-Mars !

FINOT.

Les gefeux tu gefelu Glofis !

LA VISITEUSE ALLEMANDE.

310   Le rassoir t'Olifier le Taim !

LE VISITEUR ITALIEN.

  Le flor da lis

Del drapel d'Henri quatre !

FINOT.

Allez-fus bas nous tire

Guelgue chosse, monsir ?

Bas.

Ah ! Nous allons bien rire !

Haut.

Tides-nous guelgue chosse.

VALENTIN, emphatiquement.

On vous montrera tout !

Ici, sous ces vieux murs, des siècles sont debout,

315   Et vous frissonnerez, quand vous saurez l'histoire

De ce château...

LA VISITEUSE ALLEMANDE.

Fraiment ?

FINOT, à part.

Je finis par y croire !

VALENTIN.

Mais, pour la lire à livre ouvert, pour pénétrer

Dans l'horreur d'un seul coup, c'est là qu'il faut entrer !

Il se précipite avec les visiteurs vers la cellule où se trouvent René et sa mère.

SCÈNE VII.
LES PRÉCÉDENTS, PLUS M"" VALENTIN ET RENÉ.

RENÉ, dans les bras de son père.

Mon père !

VALENTIN.

Mon René !

LE VISITEUR ITALIEN, riant.

C'est oune histoire horrible.

LA VISITEUSE ANGLAISE, avec dépit.

320   Il a promis à nous une chose terrible.

RENÉ.

Mon père !

VALENTIN.

Mon René !

FINOT.

C'est drès tiferdissant.

MADAME VALENTIN.

Mais où donc est ma fille ?

RENÉ, appelant

Henriette !

HENRIETTE, s'avançant, le capuchon rejeté en arrière.

Présent !

FINOT.

Te blus vort en blus vort !

FANNY.

La chose les intrigue.

RENÉ, aux visiteurs.

Mesdames et messieurs, je fus l'enfant prodigue :

325   Je reviens au foyer, et nous sommes heureux !

FINOT, insinuant.

On ne verra donc pas ce cachot ténébreux ?

FANNY.

Monsieur, on vous l'eût fait visiter à votre aise

Quand vous parliez moins bien notre langue française.

FINOT.

Pincé !

VALENTIN.

Mais pourquoi donc nous avez-vous...

FINOT.

Pour rien.

330   Ce château fort et moi nous nous connaissons bien,

Et je puis arracher son couvercle de pierre

Au moindre des secrets qu'il cache à la lumière.

Quand j'étais tout gamin, j'y venais très souvent

Interroger l'écho dans les rumeurs du vent ;

335   J'avais une complice, et la petite Berthe

Partageait avec moi la moindre découverte

FANNY, à part.

C'est le nom de ma mère.

FINOT.

Un jour elle partit.

Je ne l'ai plus revue : on était si petit !

Tout est ici pour moi sujet à rêverie.

340   Tenez, ce mur...

FANNY.

Ce mur ?

HENRIETTE.

Parlez.

FANNY.

  Je vous en prie.

HENRIETTE.

Parlez.

FINOT.

Eh bien ! ce mur s'ouvre à discrétion.

FANNY, à part.

Ô ma mère ! J'ai peur, je tremble...

FINOT.

Attention !

Il touche du doigt le bas du mur. Une petite boite s'ouvre dans le fond, laissant voir une cassette, et sur la cassette une feuille de papier.

FANNY, se jetant dans les bras d'Henriette.

C'était là ! C'était là !

HENRIETTE.

Là !

FINOT.

L'histoire est complète :

Qui donc a fourré là cette étrange cassette ?

Il lit à haute voix la feuille de papier.

345   « Ma fille, ma Fanny, je confie à ces murs

Cette cassette : ils sont inébranlables, sûrs,

Dévoués, ayant vu sourire mon enfance.

J'ai, ton père étant mort, voulu revoir la France,

Et j'expire a deux pas de mon pays natal.

350   Sois bonne, fais le bien, plains ceux qui font le mal.

Mon frère Valentin, s'il vit, t'aimera certes

Comme sa fille. Adieu. Ta pauvre mère : Berthe. »

VALENTIN, embrassant Fanny.

Ma nièce !

MADAME VALENTIN.

Notre enfant !

LE VISITEUR ANGLAIS.

Tout cet émotion

Fera grand préjudice à mon digestion !

FANNY, embrassant la lettre de sa mère.

355   Ô relique chérie !

VALENTIN, à Finot.

  À propos, vous qui faites

Pirouetter les murs et bâiller les cachettes,

Dites-nous, cher monsieur, à qui l'on a l'honneur...

FINOT.

Je suis tout simplement monsieur votre inspecteur.

VALENTIN, se levant.

Diable !

FINOT.

Ici, je le vois, tout se passe en famille.

360   Ce gaillard fait monter la garde par sa fille !

Ah ! Sans l'événement qui vous charme si fort,

Je lançais contre vous un terrible rapport !

LA VISITEUSE ANGLAISE.

Shocking !

LE VISITEUR ANGLAIS.

Moa vouloir, n'ayant pas la berlue,

Voir le grand cage-fer du cardinal Balue.

FINOT, riant.

365   Fus nous tissiez, monsir, que fus nous feriez foir

Te crands adrocidés ?

VALENTIN, même jeu.

Fus basserez ce soir.

RENÉ, prenant la main de Fanny.

Ma cousine, un baiser sur vos menottes blanches.

LA VISITEUSE ALLEMANDE.

Z'est une brisson, zà ?

FANNY.

La maison des dimanches.

FINOT.

J'y viendrai quelquefois passer un jour d'été.

MADAME VALENTIN, à Fanny.

370   Et nous te garderons ?

FANNY.

  À perpétuité.

 


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