******************************************************** DC.Title = L'AMATEUR, COMÉDIE DC.Author = BERTIN D'ANDILLY, Auguste-Louis DC.Creator = FIEVRE, Paul DC.Publisher = FIEVRE, Paul DC.Subject = Comédie DC.Subject.Classification = 842 DC.Description = Edition du texte cité en titre DC.Publisher = FIEVRE, Paul DC.Contributor = DC.Date.Issued content = DC.Date.Created = DC.Date.Modified = Version du texte du 30/11/2022 à 17:29:56. DC.Coverage = France DC.Type = text DC.Format = text/txt DC.Identifier = http://www.theatre-classique.fr/pages/documents/BARTHE_AMATEUR.xml DC.Source = https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58085553 DC.Source.cote = BnF LLA 8-YTH-588 DC.Language scheme = UTF-8 content=fr DC.Rights = Théâtre Classique, (creative commons CC BY-NC-ND) *************************************************************** L'AMATEUR COMÉDIE EN VERS ET UN ACTE Représentée pour la première fois par les Comédiens François Ordinaires du Roi, le 3 Mars 1764. Decepimur specie. Horace.. Prix 24 sols. M. DCC. LXIV. Avec Approbation et Privilège du Roi. Par Mr BARTHE, de l'Académie des Belles-Lettres de Marseille. Représenté pour la première fois au théâtre des Variété Amusantes. ACTEURS VALÈRE, Amateur. M. Molé. DAMON, Ami de Valère. M. Grandval. CONSTANCE, fille de Damon. Mlle. Doligni CÉLIANTE. Mde. Préville. PASQUIN, Valet de Valère. M. Préville. PLUSIEURS LAQUAIS. La scène est à Paris, dans une Maison commune à Valère et à Damon. L'AMATEUR SCÈNE PREMIÈRE. Damon, Constance. DAMON. Te voilà triste et bien rêveuse.Et tu quittais hier le couvent sans douleur ! Tu me parus même joyeuse ; Tu m'embrassais de si bon coeur ! CONSTANCE. Ah ! Vous ne m'aimez plus, mon père. DAMON. Moi, je ne t'aime plus ! CONSTANCE. Je n'en saurais douter. DAMON. Qui pourrait donc t'inquiéter !Je t'aime, mon enfant. CONSTANCE. N'aviez-vous pas fait faire.... DAMON. Quoi ? CONSTANCE. Ma Statue en marbre : oh ! Pour lors vous m'aimiez,De mon absence vous disiez Qu'elle vous consolait ; Eh bien ! Je l'ai cherchée Dans toute la maison, et j'ai perdu mes pas. DAMON. Que je te serre dans mes bras. Le reproche me plaît, mais ne sois point fâché ? Il rit. CONSTANCE. Quoi ! Vous riez ! DAMON. Je ris de ton étonnement, Et plus encor de ma folie.Tu connais Valère ? Au couvent, Nous nous entretenions de Valère souvent. CONSTANCE. Lorsqu'il partait pour l'Italie, Je m'en souviens, je le vis un moment. DAMON. On t'embrassait encor : tu n'étais qu'une enfant. CONSTANCE. Mais j'avais bien dix ans. DAMON. Et dis-moi, je te prie, Tu ne te souviens point qu'il te trouva jolie ? CONSTANCE. J'ai bien changé depuis. DAMON. Assez pour mon dessein. CONSTANCE, souriant. Je l'ai, je vous l'avoue, aperçu ce matin. DAMON. Quoi ! Malgré ma défense ! Et t'a-t-il aperçue ? CONSTANCE. Non. DAMON. Tant mieux. CONSTANCE. Pourquoi donc ? Et quel rapport enfinEntre Valère et ma statue ? DAMON. Laisse, laisse-moi faire : Oh ! J'ai quelque raison. CONSTANCE. Pourquoi me la cacher ? Et quel est ce mystère ? DAMON. J'avais résolu de le taire Mais il faut te céder. Eh bien, tu sauras donc Qu'il aime tous les Arts ; qu'il est fou de Peintures,D'Architecture, de Sculpture. CONSTANCE. Serait-ce un de ces gens qu'on appelle amateurs ? DAMON. Je ne le confonds pas avec la populaceDe ces modernes protecteurs, Qui des talents divers osent marquer la place,Des Artistes sont les tuteurs, Se forment une Cour où leur grave manie ; Daigne corriger le génie ; Qui jugent et peinture, et la prose et les vers,Et qui jugent tout de travers.Il n'est pas, lui, de cette espèce : Il critique sans air, il loue avec finesse ; Sait manier avec adresse, Le pinceau, le burin ; il use noblementSurtout de ses grandes richesses. Il saura secourir un Artiste indigent, L'animer, le produire et cacher ses largesses. Je crois que l'on peur estimer Un Amateur si jeune et de ce caractère. CONSTANCE. Je crois même qu'on peut l'aimer. DAMON. Oui, l'aimer, c'est mieux dit, et j'aime fort Valère.Aussi je lui prépare une bonne-leçon. Il est gâté par l'Italie, Charmant, mais un peu fou ; c'est une maladie,Que indiscrète passion, Dont... tu dois le guérir. CONSTANCE. Mais il ne m'a pas vue. DAMON. Et c'est bien mon intention Qu'il ne te sache pas même dans la maison.De ses gens tu n'es point connue.Mais il te verra, sans te voir.Je lui fais vendre ta statue Pour une Antique. Eh bien ! Sens-tu tout le pouvoir, Tout l'effet d'une Antique ? Elle aura son suffrage, Elle passe pour Grecque. Heureusement pour nous, La mode est pour le Grec ; nos meubles, nos bijoux, Étoffe, coiffure, équipage, Tout est Grec, excepté nos âmes ; et d'ailleurs, Ta Statue a trompé jusqu'à des Connaisseurs. CONSTANCE. Cela me réjouit d'avance. Pour lui je serai donc une Antique ? Je pense Qu'il sera bien surpris. Mais ne craignez-vous pas, De le blesser, de lui déplaire ?Les hommes, m'a-t-on dit, sont tous si délicats Sur l'amour-propre ! et c'est se moquer de Valère, Il ne faut point. DAMON, d'un ton ironique. Le pauvre enfant ! En effet, je le plains, et j'aime ton scrupule, Avec vivacité.Je te le dis encor, je veux absolumentLe corriger d'un ridicule. C'est un enthousiaste ! Ennuyé de Paris, Il brûle d'habiter l'Italie un pays, Où tout charme, dit-il, mes yeux et mes oreilles, Où je marche entouré des plus rares merveilles. Il n'a point de lien qui puisse l'arrêter. Feu son père, au retour de ce premier voyage,Se proposait de lui faire accepter Céliante, une veuve, et coquette et volage, Très bon parti du reste ; il cherche à l'éviter. Il faut avoir l'honneur de le fixer en France. CONSTANCE. Mais avez-vous quelque espérance ? Pour moi, je ne crois point. DAMON. Ma fille, il faudra voir. CONSTANCE. Mais quelle impression peut faire une statue ? DAMON. C'est-là ce que je veux savoir. Je l'attends : laisse-moi. Je t'ai bien entendue ? Et nous nous reverrons dans peu. CONSTANCE. Mon père, en vérité, cela passe le jeu. DAMON, seul. De quoi s'alarme-t-elle ? Ah ! bon, je vois paraître Pasquin. SCÈNE II. Damon, Pasquin. PASQUIN. Oh ! Pour le coup, Monsieur, voilà mon maître Épris, épris d'une Beauté ! DAMON. Comment donc ! Quelle nouveauté ! Valère est amoureux ? PASQUIN. Oui, Valère lui-même, Amoureux.... sans rivaux. DAMON. Tu m'étonnes. Qui ? lui ! Mais depuis quand ? PASQUIN. D'aujourd'hui. DAMON. D'aujourd'hui ! PASQUIN. C'est une passion subite mais extrême. DAMON. L'objet a donc bien des appas ? PASQUIN. Une merveille incomparable ! DAMON. Comment la nomme-t-on ? PASQUIN. Après avoir hésité.On ne la nomme pas. DAMON. Son nom est un secret ? Tu me fais une fable. Est-elle jeune ? PASQUIN. Oh ! Non ; mais sa beauté ! DAMON. Dis-moi du moins sa qualité. PASQUIN. Sa qualité ! Vraiment, c'est ce qui le captive, Ce qui rend son ardeur et si prompte et si vive. DAMON. Lui ! par la qualité se laisser éblouir ! Qui l'aurait soupçonné d'une telle faiblesse ? Doit-il bientôt conclure ? PASQUIN. Il conclut, il se presse, Il est ardent, il veut jouir. DAMON. Mais quelle est-elle enfin ? PASQUIN. Monsieur... c'est... une Antique. DAMON. Une Antique ! PASQUIN. Oui, Monsieur, la chose était comique, J'en ris encor ; cela faisait tableau. Par je ne sais quel homme il se laisse conduire Chez l'heureux possesseur de ce rare morceau. À peine on vient de l'introduire ;Tout-à-coup un objet nouveau, Le frappe, le saisit ; (ce n'est qu'une Statue,)Toute son âme est dans ses yeux ; Il se tait, il admire, il est rêveur, joyeux, Questionne, interrompt, et pour en juger mieuxChange vingt fois de point de vue.Oh ! Ce Marchand est un nigaud, Si, dans ce moment même, elle n'est pas vendueQuatre fois plus qu'elle ne vaut. DAMON. Elle lui plaît cette statue ? PASQUIN, d'un air important. Elle me plaît aussi ; car elle n'est pas mal : Je l'estime un original. DAMON. J'en crois Pasquin ; Pasquin doit s'y connaître. PASQUIN. Ma foi, je m'y connais, autant que lui peut-être ; Mais sans en perdre le sommeil, Comme lui. DAMON. Tout de bon ? Ton Maître.. .... PASQUIN. Vous n'avez rien vu de pareil ; Sans cesse il m'étourdit des Beaux-Arts, du génie. Oh ! Si je vous contais nos exploits d'Italie ? Au milieu d'une rue il s'arrêtait souvent,Pour lorgner, d'un oeil immobile,Une façade, un péristyle. Il n'apercevait pas tout un peuple ignorant,Qui le regardait en riant. Quelquefois, surveillant utile, Mes deux bras sans respect l'ont remué, poussé, Au moment où mon homme, admirateur tranquille,Sous une voiture incivile Impitoyablement eût été renversé. Et dans Herculanum ! Ô l'abîme effroyable !Il y faisait un froid du Diable.J'enrageais. Lui, charmé de ce lieu souterrain, Tout occupé du beau, tout rempli de l'histoire Il oubliait de manger et de boire, Et s'étonnait que j'eusse faim. SCÈNE III. Damon, Valère, Pasquin. VALÈRE. À Damon.Un moment, cher ami ; pardon. À Pasquin.Comment, coquin !Oses-tu t'offrir à ma vue ?Dois-je te retrouver céans ? Je t'ai dit d'appeler deux ou trois de mes gens, Pour transporter cette Statue. Faut-il te le redire ? DAMON, jouant l'étonné. Une statue ? VALÈRE. À moi !Le prodige de la sculpture ! À Pasquin.Va donc, cours, et prends garde à toi, Prends garde, si je vois la moindre égratignure. Je te.... PASQUIN. C'est un morceau, ma foi, Si précieux, de ce fini que j'aime. VALÈRE. Hé ! ne bavarde pas ; je t'attends ici même. En courant après lui.Écoute ; reviens vite au moins, Ne te hâte point trop, cependant : j'appréhende.... Entends bien, conçois bien que la chose demandeDe bons yeux, du zèle et des soins. PASQUIN. Oh ! Je le conçois à merveille.Monsieur, j'ai la tête et l'oreille Assez bonnes ; et puis, la Grèce... le respect... VALÈRE. Allons, veux-tu partir ? Pasquin sort. SCÈNE IV. Damon, Valère. VALÈRE. Je suis comblé de joie, Félicitez-moi donc. DAMON. Il faut que je la voie. VALÈRE. Quoi ! Mon suffrage est-il suspect ? Et, sur le transport qui m'enflamme,Craignez-vous d'admirer ? Monsieur est circonspect. DAMON. C'est donc une bien belle femme ? VALÈRE. Belle ! Vous la verrez. DAMON. Tant de morceaux exquis, Dont votre cabinet... VALÈRE. Le premier de Paris, J'en conviens, pour le choix : mais ma beauté nouvelleSera son plus bel ornement. Cette beauté fut un modèle !... Ces Grecs étaient heureux ! DAMON. Elle est Grecque ! VALÈRE. Oui vraiment.Nous nous y connaissons ; je la garantis telle. Jugez de mon enchantement ; Il embrasse Damon.Une Antique, mon cher ! DAMON. C'est votre bonne étoile. Mais si vous vous trompiez et si le temps dévoile... VALÈRE. Et le coin de l'antiquité ! Oui, quoique des ans respecté,Ce marbre même atteste une vieillesse auguste.Par intérêt pour moi ne soyez pas injuste. On ne me trompe point. Le moderne ciseau Rend-il ce simple, ce vrai beau,Ce moelleux des contours, ces attitudes fières ? [Note : Boulingrin : Parterre de gazon pour l'ornement d'un jardin. [L]]Nos Boulingrins et nos bosquets Sont remplis d'ébauches grossières, De vases, de colifichets :Rien de grand, rien de fort, nul choix dans les effets.Nous avons des Amours, de petites Laitières, Et surtout de jolis corsets. Nous excellons dans les misères. DAMON, ironiquement. Il est vrai, nous vivons dans de malheureux temps. Pigall[e] peut-il être un grand homme ? Rien n'est beau, s'il n'a deux mille ans, Et s'il ne vient ou d'Athènes ou de Rome. Girardon et Puget n'étaient que des enfants.Votre statue est Grecque, et du siècle peut-être De... Le nom de l'Artiste ? VALÈRE. Oh ! Je ne le sais pas, C'est un morceau si vieux ! mais il est d'un grand Maître :Il est de Praxitèle, ou bien de Phidias ; Oui, oui... de Phidias. DAMON. Je pourrai donc connaîtreDu Phidias ? parbleu j'en suis ravi. Mais d'où vient-il, ce marbre ?Il faut être éclairci : Car sans parler de ce qu'il coûte. VALÈRE, impatienté. Dans un Château royal, maintenant en oubli,(Ce marbre était enseveli ;) C'est quelqu'un de nos Rois, François premier, sans doute... Ce Prince aimait les Arts. DAMON. Et les femmes aussi. VALÈRE. Oh ! Les Arts, les beaux Arts. Doux charmes de la vie,C'est vous qui faites les heureux ; Vous êtes seuls dignes d'envie, Trésors des esprits généreux. DAMON. L'enthousiasme vous inspire. Je le respecte et me retire. Je reviendrai tantôt admirer. VALÈRE. Admirer,C'est le mot. DAMON, à part. Le voilà dans une erreur profonde, Jusqu'à présent tout me seconde : Le charme, opère, il faut le laisser opérer. SCÈNE V. VALÈRE, seul. Il se moque de moi ; mais il ne l'a pas vue.Je veux que bientôt ma Statue Me venge du railleur ; qu'il en soit enchanté. Après un silence.Du temps de ma Divinité, La Grèce avait peut-être cent mortelles Aussi belles, presqu'aussi belles ? Où trouver en Europe une telle beauté ? A cette heure même on l'apporte. Mais une roue, un choc peut faire chanceler, Mettre en pièces !... Moi-même il y fallait aller, J'entends du bruit à cette porte : C'est elle enfin, c'est elle apparemment. SCÈNE VI. Valère, Pasquin, plusieurs Laquais qui portent la Statut. VALÈRE, courant à eux. Là doucement, Messieurs. Avancez. Doucement. Mes amis, que chacun se tienne sur ses gardes. Pasquin fait exprès un faux pas et laisse presque tomber la Statue.Ah ! Malheureux, tu me poignardes ! PASQUIN. Je ne suis point blessé ; n'ayez aucun effroi. VALÈRE. Maraud, je pense bien à toi ! Je tremble pour elle. PASQUIN. Ah ! Je vous en remercie. VALÈRE, à ses gens. Sortez, sortez donc. Pasquin renvoie les autres Laquais d'un coup de main, impérieux, comme s'il leur disait : Sortez ignorants. Il va ensuite se placer vis-à-vis la statue et l'admire.Que d'amour Elle dût inspirer, et que de jalousie ! Apercevant Pasquin qui gesticule.Encore ? Que fais-tu là ? PASQUIN. Mais j'admire à mon tour. Notre voyage d'Italie M'a bien formé le goût ! elle est, elle est jolie ! D'un ton de connaisseur.La mollesse des chairs, les formes, le contour. VALÈRE. Paix. PASQUIN. Vous voyez pourtant que l'on n'est pas si bête. VALÈRE. Puis-je être seul ? PASQUIN. Monsieur veut être en tête à tête. À part.Je pourrais aller boire ou dormir tout le jour. SCÈNE VII. VALÈRE, seul. Ce drôle me gênait. Ah ! Quels sens et quelle âme ! Cela ne voit qu'un marbre, et je vois une femme,Telle qu'il n'en est plus.Il considère la statue de la tête aux pieds.Quel souris gracieux ! C'est la candeur d'une bergèreLe port de la Reine des Dieux. Comme la taille est noble, élégante et légère ! Les belles chairs ! Le sang y paraît circuler.Et la bouche ! Elle va parler. O Sculpteur immortel, à qui je rends hommage, Que de fois le ciseau dût tomber de ta main !Surtout en formant ce beau sein, Oui, tu devais toi-même adorer ton ouvrage. Après un silence.Ce marbre me semble animé. Grecque charmante ! Ah , si j'avais pu naîtreDans son temps ! Que sait on ? Peut-être..... Mais combien de rivaux dont le coeur enflamméM'aurait disputé sa conquête .... Elle ne m'entend point... Elle a sans doute aimé, Car, avec ces appas, le moyen ?... Quelle tête ! SCÈNE VIII. Valère, Damon. DAMON, à part. Quelle tête ! Il a bien raison. VALÈRE, se croyant seul. On parle d'un PygmalionQui fut l'amant de la Statue.C'est une fable, nous dit-on. Oui, pour les esprits froids c'est une fiction ; Mais moi, je sens combien l'on âme était émue. Ce n'était pas un fou que ce Pygmalion, Si la sienne égalait... DAMON, éclatant de rire. L'éloge que vousEst modéré. VALÈRE. Comment ! Vous étiez là ? Et vous avez entendu... DAMON. [Note : Fleurette : Fig. Propos galant. [L]]Vos fleurettes. Vous êtes éloquent pour cette beauté-là.Voilà donc le chef d'oeuvre ? VALÈRE. Oui, Monsieur, le voilà.Ai-je tort ? DAMON. Elle est bien. VALÈRE. Elle est bien ! Ah ! Barbare ! DAMON. Est-ce donc, après tout, une beauté si rare ? Pour vous plaire, faut-il en parler comme vous ? VALÈRE. Vous n'aimez pas les Arts, cher Damon, comme nous.Que n'avez-vous mes yeux pour saisir cet ensemble,Ces beaux détails ? Ce bras ! Ce pied ! Que vous en semble ? DAMON, à part. Ho ! Ho ! Serait-il près de devenir amant ? Ceci passe le jeu, comme disait Constance. VALÈRE. Il ne regarde pas. Quel flegme ! Quel silence ! DAMON. Parlons sans nous fâcher et sérieusement. Ces beaux Arts, dont votre âme est sans cesse occupée,Devraient au plus vous amuser. Ne peut-on vous désabuser ? Vous n'avez-là qu'une poupée. VALÈRE. Soit ; à vos traits malins je veux bien m'exposer ; Mais ma poupée au moins ne peut m'être infidèle. Je ne serai jamais contrarié par elle. On me parle de femme, en ai-je besoin, moi ?J'ai des mortelles, des Déesses,J'ai des Phrynés et des Lucrèces ;Je suis Amant, Époux et Roi ; Je suis même confiant pour toutes ces maîtresses : Ce que j'aimais hier, je l'adore aujourd'hui. Mon goût n'est pas de ceux qu'éteint la jouissance.L'esprit, l'esprit qui sent, qui pense A des plaisirs divins et qui ne sont qu'à lui. DAMON. D'accord, mais, mon ami, pourriez-vous méconnaître, Ces noms, ces liens si flatteurs, Premiers plaisirs, les seuls peut-être,Chers dans tous les climats, sentis par tous les coeurs ?Vos plaisirs, de l'esprit douce et vaine imposture,Valent-ils ces épanchements, Ces transports de l'amour que le devoir épure, Le souris d'une épouse et ceux de ses enfants,Tous ces délicieux moments, Qu'aux malheureux humains ménagea la nature ? Quelque temps avant de mourir Feu votre père allait vous établir. VALÈRE, fâché. Je le sais : il avoir de ces goûts-là, mon père ; Il s'était marié. DAMON. Mais, Monsieur l'Antiquaire, Si vous l'étiez vous-même un jour ? VALÈRE. L'amour m'a guéri de l'amour. Aime-t-on aujourd'hui ? DAMON. Mais vous faites la courJe pense, à Céliante ? VALÈRE. À cette jeune folle,Jouant l'étourderie, et la joie et l'humeur !Même aux yeux du grand monde ; elle paraît frivole.Elle sourit aux mots de génie et de coeur ; Va, sur tous les objets semant la parodie ;Juge un homme sur l'air, les grâces, le bon ton ; A tout son esprit en jargon,Et ne peut, sans vapeurs, voir une Tragédie. Pour qu'il songeât à ce parti, Qu'avais-je donc fait à mon père ?On sait que de ce choix il s'était repenti. DAMON. Céliante, il est vrai, ne va point à Valère, Et je la trouve folle aussi. Mais vous ne vous en devez guère : Il est tant de façons d'être fou, mon ami. SCÈNE IX. Valère, Damon, Un Laquais. VALÈRE. Que veux-tu ? LE LAQUAIS. Céliante. VALÈRE. Ô Ciel ! DAMON. Pour se voir peindre,Elle arrive fort à propos. VALÈRE. Toujours, toujours du monde et jamais de repos ! DAMON. Une femme à la mode ; et vous osez vous plaindre ! VALÈRE. Ce n'est pas moi qu'elle vient voir ; C'est mon Cabinet. Il est quelque temps rêveur. DAMON. Mais ; allez la recevoir. SCÈNE X. DAMON, seul. Il me plaît, il m'étonne ; et plus je l'envisage, Plus je vois qu'il n'a point d'égal.Peut-il être amené de l'amour de l'image À l'amour de l'original ?N'en désespérons point ; c'est ma fille qu'il aime Dans ce marbre à des yeux si beau. Mais il peut se tromper lui-même ;S'il n'aimait qu'une Grecque, et que l'art du ciseau ? Saisissons ce moment de pénétrer Constance ;Et voyons si son coeur, ainsi que je le crois, Avec Valère un jour sera d'intelligence. Il va du côte opposé à l'appartement de Valère.Holà ! Quelqu'un. SCÈNE XI. Damon, Constance. DAMON. Hé ! Ma fille, c'est toi. CONSTANCE. On a fait bien du bruit ; sans doute la Statue Est dans la maison ? DAMON, d'un air triste. Oui. CONSTANCE. Valère l'a-t'il vue ? DAMON. Oui. CONSTANCE. L'a trouvée... Antique ? DAMON. Oui. CONSTANCE. Vous semblez chagrin, Mon père, Eh quoi ! Votre dessein Ne réussit pas ? DAMON. Au contraire ; Il a bien réussi. CONSTANCE. ValèreEst donc content ? DAMON. Mais, oui ; du ciseau, du sculpteur. CONSTANCE. Je vous entends ; je n'ai pas le bonheur... La figure n'a point le bonheur de lui plaire. DAMON. Je ne dis pas cela ; mais je t'ai peint Valère Ne voyant que les arts, ivre de sa chimère. Tu parais triste ! CONSTANCE. Oh ! Non, eh ! Que m'importe à moi Le succès d'une Antique ? DAMON. Aussi de bonne foi, Je t'ai conté comment la chose s'est passée. Il a loué le marbre et le costume ancien. CONSTANCE. Il a loué le marbre ? Où l'a-t'il donc placée ? DAMON. La voici. Tu ne dis plus rien. CONSTANCE. Trouvez-vous qu'elle me ressemble ? DAMON. Parfaitement : les détails et l'ensemble, Tout cela me paraît assez bien. CONSTANCE. Assez bien, Si vous voulez ; mais il me semble Que cet air là n'est pas le mien. Je n'ai point ces traits, ce maintiens, C'est mieux que moi, j'en suis persuadée Mais, en un mot, ce n'est pas moi. DAMON, riant. Tant pis, car si Valère allait changer d'idée,Cela serait fâcheux. CONSTANCE. Pourquoi ? DAMON. Parce qu'il la trouve charmante. CONSTANCE. Lui !.. je n'ai pas besoin que vous me consoliez ? DAMON. Je le crois ; mais enfin tu dois être contente : J'ai voulu t'intriguer. CONSTANCE. Eh ! Quoi, vous badiniez ? DAMON. Oui ; car il t'aime fort. CONSTANCE. Vous me trompez peut-être DAMON. Non ; tu pourras bientôt connaître Qu'il est, qu'il est presque amoureux De son Antique ; il admire, il adore. CONSTANCE. À part.Ah !... Haut.Mais il peut venir, je dois craindre ses yeux Et je vais m'éloigner. Elle fait quelques pas. DAMON. Tu peux rester encore. Céliante avec lui parcourt son cabinet. CONSTANCE, revenant avec un air d'inquiétude. Quoi ! Céliante ! DAMON. Oui ; cela te déplaît ! Qu'a de fâcheux cette nouvelle ? CONSTANCE. Rien. Ne disiez-vous pas, mon père, qu'il devait... L'épouser ? DAMON. Ta mémoire est bien fidèle. CONSTANCE. Mon père, vous la connaissez : N'est-elle pas jolie ? DAMON. Assez ;Et dans Paris on la cite pour belle. CONSTANCE. Si je pouvais l'apercevoir ! DAMON. Tu la crains ? CONSTANCE. Je serais bien aise de la voir. DAMON. Allons, retire-toi bien vite ; Ils approchent tous deux. SCÈNE XII. Céliante, Damon, Valère. CÉLIANTE. Bonjour, Damon, j'irrite,Je désespère votre ami. DAMON. Il n'a pas l'air fort réjoui. CÉLIANTE. Il est excellent votre ami. De son Cabinet magnifique A peine ai-je vu la moitié. Pour me montrer je ne sais quelle Antique, Il m'en a fait sortir. C'est un homme noyé, S'il continue. Avec quelle grave importance, S'il vous montre en détail ses marbres ses tableaux !Il s'arrête avec complaisance Sur des chiffons qu'il trouve beaux. Si vous n'admirez pas les plus petits morceaux, Il pétille d'impatience. DAMON. Ce Cabinet pourtant lui fait honneur. CÉLIANTE. Le Cabinet d'un Amateur ! Où je n'ai pu m'asseoir ; pas un meuble commode, Pas un des bijoux à la mode. VALÈRE. Hé ! n'avez-vous pas vu les chefs d'oeuvre de l'Art ? Bas à Damon.Mais elle ne voit point. CÉLIANTE. Les chefs d'oeuvre de l'Art ! Dites moi, ces grands mots nous viennent d'Italie. À son âge, jouer le rôle d'un vieillard ! Depuis... trois jours entiers vous n'êtes nulle part. DAMON. Lui, Madame ! il passe sa vie Dans une auguste compagnie. N'a-t-il pas près de lui des Catons, des Césars ? CÉLIANTE. Et puis toute la Cour céleste. Sans doute une Vénus sourit à ses regards De quelque Diane modeste N'êtes-vous pas l'Endymion ? VALÈRE. Oh ! oui, j'ai tout l'Olimpe en ma possession. DAMON. Mais il vous manque un Dieu de cette Cour suprême. VALÈRE. Quel Dieu ? DAMON. Pouvez-vous l'ignorer ?C'est l'Hymen. VALÈRE, à Céliante. Après avoir lancé un regard de colère sur Damon.Ah ! L'Hymen ! Je le dois honorer. J'ai su que mon père lui-même En voulait orner mon séjour ; Et l'Hymen... avec vous.... aurait été... l'Amour. CÉLIANTE. Vous êtes trop galant : il est vrai votre père... Son amitié m'était bien chère. VALÈRE, l'interrompant. Voici quelque chose de mieuxQue tout mon Cabinet ; voyez : la belle Femme ! CÉLIANTE. Cela me semble à moi bien vieux. VALÈRE. C'est une Antique, une Grecque, Madame. CÉLIANTE. Elle a l'air étranger. Vous aimez ce minois ? VALÈRE. Je lui trouve cet air qui plaît d'abord, qui touche. CÉLIANTE. C'est être prévenu. La bouche... VALÈRE. Ah ! La bouche ! Lorsque sa voix... CÉLIANTE. Vous l'avez entendue ? VALÈRE. Heureux qui put l'entendre ! CÉLIANTE. Les yeux ne disent rien du tout. VALÈRE. Moi, je suis étonné que le marbre ait pu rendre..... CÉLIANTE, d'un ton railleur. À Damon.Pardon. Nous n'avons pas son goût. Jugez-nous, Damon, je suis sûre Que vous êtes de mon avis, Que vous trouvez cette figure Commune, ridicule, et laide en tout pays. DAMON, déconcerté. La taille... n'est point mal. CÉLIANTE. Oui, pas mal. Quant aux grâces, Je n'en vois point les plus légères traces : Cela n'en eut jamais. VALÈRE. Des grâces, dites-vous ? Des grâces ! Elle en est pétrie ; Ah ! C'est peut-être l'Aspasie Qui sut charmer Socrate et vit à ses genoux Le Dieu de la Philosophie. CÉLIANTE. Mais l'homme le plus sage eût été des plus fous... DAMON. à part. Il sera furieux. Haut en riant.Elle naquit en Grèce. CÉLIANTE, sérieusement. Elle fit bien ; car jamais cette espèce N'eut fait fortune en France. VALÈRE. Avec quelle rigueur... CÉLIANTE. Il n'en parlèrent pas avec plus de chaleur, S'il défendait une maîtresse. La défendez-vous pour l'honneur De votre goût et de la Grèce ?Comme elle tient sa tête ! Ah ! Dieu ! Quelle raideur ! Elle lui donne un coup d'éventail : Valère se jette entre la S[t]atue et Céliante.Il est son Chevalier. J'en ris de tout mon coeur. Ne rougissez-vous point d'un pareil personnage,De renoncer au monde ? un nouvel équipage, Des bals, des soupers, des plaisirs, De l'amour sans fades soupirs, Et de l'esprit sans étalage, D'un homme tel que vous, c'est là l'heureux partage,Je dis plus, le devoir. VALÈRE. Dans vos cercles brillants Qu'irais-je donc trouver ? L'oubli des grands talents,L'air du plaisir et non le plaisir même, Les efforts que l'on fait pour paraître amusé. Les tristes lieux communs d'un bel esprit usé, Des sots que l'on caresse et peu de gens qu'on aime. Chez moi je goûte un calme purs Je vis heureux, je vis obscur ; Loin des froides plaisanteries, Des airs d'un fat titré, des riens, des flatteries ;Je suis de vingt siècles divers ; Et, de mon Cabinet, je parcours l'univers. CÉLIANTE. Son extravagance est unique. Adieu, je vais revoir cet Opéra-comique Dont tout Paris déjà répète les couplets. Monsieur n'y viendra point, il est à son Antique. Revenu d'Italie, il doit à ses progrès D'estimer peu notre musique. Adieu donc ; aimez-la cette Grecque. Valère oublie de l'accompagner. Damon lui fait signe. Valère l'accompagne en silence et d'un air embarrassé. Elle sort avec des éclats de rire forcés. SCÈNE XIII. Valère, Damon. VALÈRE, fort ému. Monsieur, Veut-il encore que j'épouse ? Vous avez vu cette fureur jalouse. Les femmes ! DAMON. C'est une noirceur. VALÈRE. Se retournant vers la porte par laquelle Céliante vient de sortir.Je suis charmé de vous le dire,Madame, je l'aime, l'admire ;Elle est bien plus belle que vous. À la statue.Tu peux braver sa haine et ses propos jaloux. DAMON. Vous, la consolez bien. VALÈRE. Oh ! J'abhorre l'envie. DAMON. Sa gloire en est peut-être à vos yeux affaiblie.Les traits de Céliante.... VALÈRE. Ils me l'ont embellie. Ce prodige, une espèce ! Une espèce est fort bon. Je veux l'ôter de ce salon. Je veux, loin des yeux du vulgaire, Dans mon Cabinet solitaire, Dès aujourd'hui la placer de ma main, Mais quand j'y songe, tout est plein. Je vois cependant une espace Où je puis la placer avantageusement ;Mais j'ai mis là précisément Vénus... ma foi, Vénus lui cédera la place... DAMON. Vous serez bientôt de retour ? VALÈRE. Si vous veniez m'aider et juger de la grâce, De l'effet... DAMON. Je veux bien, ce jour est un grand jour. Seul.Monsieur le Connaisseur verra dans ma famille Le modèle de Phidias. Il veut suivre Valère, il aperçoit Constance. SCÈNE XIV. Damon, Constance. DAMON. Pourquoi donc reparaître ? CONSTANCE. Il est sorti. DAMON. Ma fille Vous écoutiez. CONSTANCE, riant. Vénus a pour lui moins d'appas ; Et contre Céliante il m'a bien défendue. DAMON. Elle a dit bien du mal. CONSTANCE. Lui plairait-elle moins. S'il là croyait moderne ? DAMON. Oh ! Tu prends trop de soins.Je ris de ta peur ingénue. Que t'importe après tout ? CONSTANCE. Mon père, en me voyant, S'il aimait mieux une statue ? DAMON. Le choix ne serait point plaisant.Crois-moi, l'original vaut au moins la copie.Mais tu me retiens ; il m'attend, Hâte-toi de rentrer. SCÈNE XV. CONSTANCE, seul. Demeurons un instant,Rien qu'un instant. Elle s'approche de la statue.Est-elle en effet si jolie ? Mes yeux la trouvent bien ; mon coeur n'est pas content.Il est sûr qu'une femme... est bien plus animée.Par exemple, sans vanité, Mes yeux doivent avoir plus de vivacité.Oh ! L'âme n'est pas expriméeSur un marbre ; jamais. Ce marbre cependant Peut-être est-il heureux de n'être pas sensible : Car, s'il cessait un jour de plaire c'est possible, Cela ne lui fait rien ; et moi, c'est différent. Il faut sortir ...On vient ; c'est lui ; je suis perdue ; Je ne puis l'éviter. SCÈNE XVI. Constance, Valère. VALÈRE, sans voir Constance, et près de la statue. Bientôt tout sera prêt. Pour recevoir ma nouvelle Statue, On change tout mon Cabinet. Elle va bien l'orner ; c'est le premier objet Qui d'abord en entrant viendra frapper ma vue. D'autres rangés plus bas composeront sa Cour.Je veux que de la tête entière Elle les passe tous ; les premiers feux du jourL'embelliront d'une douce lumière. À part. CONSTANCE. Comme il parle de moi !... Je ne sais par où fuir. VALÈRE. Allons... Mais Ciel ! Que vois-je ? Ô surprise ! Ô plaisir ! Je ne me trompe pas ; c'est elle, c'est bien elle. De mon Antique, vous, vous êtes le modèle.Quel prodige ! Vous existez ! Je suis de votre siècle ! On me trompait.... restez. Vous détournez les yeux ! Dites, daignez me dire. CONSTANCE. Monsieur !... Quel embarras ! À peine je respire. VALÈRE. Quel son de voix !... Comment ? Vous, dans cette maison ! Puis-je demander votre nom ? Et vos heureux parents ? Voilà votre Statue ; Elle est à moi ; mais vous !... Parlez ; vous l'aviez vue. CONSTANCE. Oui, même ce matin je la croyais perdue. VALÈRE. Je l'avais. Il court vers le Cabinet.Ah ! Damon ! Il revient.Le connaissez-vous ? CONSTANCE, souriant. Oui. VALÈRE. Il ne m'en parlait pas ! Le cruel ! Est-ce lui ?.... Oh, c'est lui, je vois tout. CONSTANCE. Monsieur, pourriez-vous croire ... VALÈRE. Je crois qu'il me trompait. Il en aura la gloire ; Aurai-je le bonheur de ... de vous plaire ? Non, Je n'ose l'espérer. SCÈNE XVII et dernière. Les Acteurs précédents, Damon et Pasquin qui sortent du Cabinet. VALÈRE. Cher ami, cher Damon. DAMON, apercevant sa fille. Ciel ! PASQUIN. Oh diable, voilà la Statue animée. VALÈRE. Dites-moi, de quel nom doit-elle être nommée ? DAMON. Je vous fais compliment. Nouveau Pygmalion,Vous aurez invoqué l'Amour, Vénus sa mère ; Vous aurez dit fatal amour, cruel vainqueur ! VALÈRE. Ce sont les mêmes traits. Damon, l'heureuse erreur ! Le coupable, c'est vous ? CONSTANCE. Je crains votre colère. DAMON. Vous m'obéissez joliment, Mademoiselle. CONSTANCE. Il est venu subitement ; J'allais me retirer. VALÈRE. Comment !Vous paraissez le craindre ! CONSTANCE. Oui, Monsieur, c'est mon père. VALÈRE. Se peut-il ? Votre père ! Ô jour ! Ô doux moment ! Voilà donc de vos tours, Monsieur. CONSTANCE. Oui, c'est mon pèreQui lui seul a voulu.... VALÈRE, à Damon. Vous cachiez tant d'appas ! À Constance.Il m'a joué. Vous que j'adore, Jouissez de mon embarras ; Je n'ose m'applaudir encore : J'étais si près de vous ! DAMON. Mais vous n'y pensez pas ; Ce n'est qu'une Française. VALÈRE. Il n'est pas temps de rire. De l'Amour, de l'Hymen je redoutais l'empire : Je ne l'avais pas vue ; elle eut changé mon coeur. Sans l'Hymen, disiez-vous, il n'est point de bonheur, À Constance.Les pères ont raison ; À Damon.Et je commence à croire Que le mien... Vous étiez unis. Si vous chérissez sa mémoire, Prouvez-le, en adoptant son fils. DAMON. Ce changement tient du miracle. Qui ! vous ! Vous parlez d'épouser ! À des plus grands destins pourquoi vous refuser ;D'ailleurs, je vois plus d'un obstacle. VALÈRE. Il s'amuse de ma douleur. À Constance.Par l'ami le plus cher me serez-vous ravie ? Cette Statue eut fait le bonheur de ma vie ; Elle va faire mon malheur. DAMON. Allons, je vois qu'il faudra bien se rendre. Valère est prêt à l'embrasser. Oui, dans deux ou trois ans... VALÈRE, effrayé. Deux ou trois ! Puis-je attendre Trois siècles ? Songez donc ...Je serai votre gendre : Vous m'aimez ; on le sait : dois-je craindre un refus ? À Constance.Vos voeux sont-ils pour moi ?... Vous gardez le silence. Votre timidité m'offense ; Mais non, c'est un charme de plus. CONSTANCE. De votre erreur mon père a fait un badinage ; Pour moi, ce n'était pas un jeu. Je ne sais si j'ai tort de faire cet aveu,Mais j'ai tremblé pour mon image. VALÈRE. À ce quelle inspirait combien vous ajoutez ! DAMON en riant. Et ton goût pour les Arts, si vif et si fidèle ? VALÈRE. En ce moment, les Arts sont éclipsés par elle. DAMON. Qui nous eut dit à tous les trois, Que ce jour fût celui de votre mariage ? Bas, à Valère.Dans de certains moments, assez doux à ton âge, Vous rirez tous deux quelquefois, Au souvenir de ta folie. VALÈRE. Volontiers ! Oh ! Souvent. Je suis donc votre fils ? PASQUIN. Monsieur, n'allons-nous pas partir pour l'Italie ? VALÈRE. À Pasquin.Tais-toi, faquin. Je suis guéri d'une manie... À Damon.Et voilà comme il faut corriger ses amis. ==================================================