MONOLOGUE EN VERS
1870 TousDroits de reproduction, de traduction et de représentation réservés.
PAR M. ÉMILE GUIARD.
PARIS, PAUL OLLENDORF, ÉDITEUR 28 bis rue de Richelieu, 28 bis.
ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HERISSEY.
Texte établi par Paul FIEVRE, avril 2026.
Publié par Paul FIEVRE, mai 2026.
© Théâtre classique - Version du texte du 30/06/2026 à 19:02:46.
À mon ami C. COQUELIN,
Souvenir affectueux et reconnaissant.
ÉMILE GUIARD.
PERSONNAGES
UN HOMME.
La scène se passe à Paris, dans le jardin des Plantes.
LA MOUCHE
Manqué ! - Mon mariage est manqué ! Mes corvées
À midi ce matin devaient être achevées ;
Je touchais au bonheur. - À midi ce matin
Je devais prendre femme ; et mon mauvais destin
| 5 | A voulu que, d'un seul revers de main, je fisse |
Devant monsieur le maire écrouler l'édifice.
- Mes témoins ont eu beau proclamer en sortant
Que le meilleur était d'en rire, moi pourtant
Je ne peux pas trouver l'aventure plaisante.
| 10 | - J'avais pendant six mois fait une cour pressante, |
Et, pendant ces six mois, mis mon habileté
À ne me faire voir que de mon beau côté ;
J'avais dissimulé mes goûts, mon caractère ;
Je plaisais. - J'arrivais au Paradis sur terre,
| 15 | Le bonheur en ménage ; une femme en tout point |
Parfaite ; de la grâce, un aimable embonpoint,
Une femme de choix, simple s'il en est une ;
Je l'aimais ; elle avait une grosse fortune :
C'était un excellent mariage d'amour.
| 20 | - Eh bien ! En un instant, après six mois de cour, |
Tout s'écroule, et l'auteur du désastre... une mouche!
Mais morbleu ! Si jamais une seule me touche,
Je réponds !...
Ce matin, en habit de gala,
J'arrive à la mairie ; une mouche était là !
| 25 | Cette mouche m'avise, et brusquement s'élance |
Dans mon cou. - Sans répondre à cette violence,
Sans voir là de projets hostiles de sa part,
Je veux complaisamment seconder son départ,
Je fais un mouvement d'épaule. - Elle en profite
| 30 | Pour venir sur mon nez s'installer au plus vite. |
- Je me contiens d'abord, persuadé qu'au moins
Elle ira par instants s'attaquer aux témoins.
Point du tout ! C'était moi le héros de la fête,
C'est à moi qu'elle veut faire perdre la tête.
| 35 | Vingt fois elle m'attaque et, reprenant son vol, |
Nargue mes pieds pesants qui me tiennent au sol.
Rien ne peut m'affranchir de son joug despotique ;
Elle semble vouloir s'enfuir ; - pure tactique,
Simple ruse de mouche ; - elle revient d'un bond ;
| 40 | Et, tandis qu'au milieu d'un silence profond |
Le maire prononçait les paroles d'usage,
Elle fait à pas lents le tour de mon visage.
C'en est trop ! La fureur m'aveugle, je suis pris
De vertige, il me faut ma vengeance à tout prix,
| 45 | Et ma main, que dans l'air je lance à l'aventure |
Pour attraper la mouche, attrape ma future !
Le beau-père sur moi s'élance, hors de lui.
« Une mouche, lui dis-je, une mouche »... Ah ! Bien, oui !
L'impétueux vieillard, d'une voix énergique :
| 50 | « Battre ma fille ! » Il prend l'aventure au tragique ; |
Tout autre qu'un beau-père en aurait plutôt ri :
Cinq minutes de plus, et j'étais son mari ;
Si j'avais dû la battre un jour, en conscience,
Cinq minutes encor j'aurais pris patience.
| 55 | Point de raisonnements ! Il m'appréhende au corps, |
Me fait faire deux tours, et me voilà dehors.
Manqué !
Dans mon malheur ce qui surtout m'enrage,
C'est l'écueil contre quoi je viens faire naufrage,
C'est cet immense effet et ce chétif ressort :
| 60 | Une mouche se fait l'arbitre de mon sort ! |
- Et nous faisons la guerre aux panthères farouches,
Aux tigres, aux lions... et non la guerre aux mouches !
Voilà nos ennemis véritables ! - Pourquoi
En cherche-t-on si loin quand on en a chez soi ?
| 65 | Les tigres, les lions, dont on poursuit la race, |
Ça vit dans le désert, ça se tient à sa place.
Les mouches sont chez nous, dans nos appartements,
Le jour, la nuit, au lit, à table, à tous moments,
S'introduisent partout, se croient partout chez elles,
| 70 | Sous prétexte que Dieu leur a donné des ailes ! |
Hein ! Quoi ! N'entends-je pas bourdonner !... Dieu clément !
C'est ma mouche, c'est elle !..
Ah ! Que péniblement
Tu t'en iras gagner ta demeure dernière,
Si jamais dans mes doigts je te tiens prisonnière !
| 75 | Descends donc ! De là-haut tu me peux à ton gré |
Narguer encor. Descends un peu ! Je t'apprendrai
Que tu n'es qu'un insecte, ô mouche diabolique,
Et que mon nez n'est pas une place publique !
- Elle approche, se pose...
- Oui, morbleu ! Cette fois
| 80 | Je la tiens. - Je te tiens, ô mouche, dans mes doigts ; |
Tu n'échapperas pas, bien que tu te débattes.
Devant tes petits yeux ne croise pas tes pattes ;
Pas de crise de nerfs ! Pas de bourdonnements !
Rien ne peut m'attendrir. Dans d'horribles tourments
| 85 | Tu t'en vas faire à Dieu, sans que ton sort me touche, |
La restitution de ton âme de mouche.
Et rien de théâtral, tu m'entends ; le trépas
Le plus hideux, le plus grotesque, le plus bas.
Tu n'auras, pour mourir, ni le fer ni la flamme ;
| 90 | C'est entre mes deux doigts que tu vas rendre l'âme. |
Le martyre effroyable où tes jours vont finir
Servira de leçon aux mouches à venir,
Et découragera ta race vagabonde
D'aller de nez en nez persécuter le monde.
| 95 | - Par toi me voilà seul, perdu, désespéré !... |
Je ne veux pas, par là, dire que j'en mourrai ;
Mais rien n'est, en tout cas, plus triste sur la terre
Que de rentrer chez soi seul et célibataire,
Quand, pour se marier, on en était sorti.
| 100 | Je m'étais fait du coeur, j'avais pris mon parti, |
J'étais prêt ! Ma future apportait en ménage
Toutes les qualités qu'on recherche à mon âge ;
Certes, elle n'était pas une de ces beautés
Sur qui tous les regards se tiennent arrêtés,
| 105 | Loin de là ! Mais j'étais sur le point de me faire |
À son expression de visage... sévère,
Très sévère... - Elle avait un peu trop d'embonpoint ;
Mais sa rotondité ne me déplaisait point :
J'y voyais le garant d'une conduite austère.
| 110 | Peut-être avais-je tort... Mais quel bon caractère ! |
Qu'elle agréable humeur !.. Sans doute, il se peut bien
Qu'elle cachât son jeu : moi, je cachais le mien.
Et ce n'est qu'en faisant plus ample connaissance...
Alors un coup de dés ? Une affaire de chance ?
| 115 | Ça pouvait tourner bien... mais tourner mal aussi ! |
Et si le coup de dés n'avait pas réussi ?...
C'était à redouter ! Il se pouvait bien faire
Que la fille, après tout, fût de l'humeur du père,
Et le père est brutal, emporté, pour le moins :
| 120 | Il m'a presque frappé, - frappé devant témoins ! |
Si la future encore eût été vraiment belle !
Mais non ! Quand j'examine, et que je me rappelle...
Son port majestueux, son faux air de grandeur,
Sa farouche beauté... s'appelle la laideur!
| 125 | Elle était vraiment laide, et grosse et mal tournée ; |
À s'épaissir encore elle était destinée,
Elle allait devenir obèse, c'est fatal !
- Une femme grotesque ! Un beau-père brutal !
Ma bonne affaire alors ne valait pas le diable !
| 130 | Et, sans toi, je tombais dans ce piège effroyable, |
Et je me mariais, et j'allais, comme un fou,
Serrer ce lien-là, cette corde à mon cou !
Adieu tous les plaisirs ! Adieu toutes les joies !
- Le Capitole, un jour, fut sauvé par les oies ;
| 135 | Par toi, je suis sauvé, je ne l'oublierai pas. |
Viens troubler désormais mon sommeil, mes repas,
Mon travail ; nuit et jour, bourdonne à mes oreilles,
C'est ton droit. Envers toi, comme envers tes pareilles,
Dieu me garde à jamais d'être injuste et cruel !
| 140 | Mouche, faite d'azur, messagère du ciel, |
Tu n'as fait jusqu'ici manquer qu'un mariage,
Ah ! Ne t'arrête pas à ton début, voyage !
Ton temps est précieux ; ne perds pas un instant.
Qui sait ? Peut-être ailleurs on t'espère, on t'attend ;
| 145 | Va, mouche, dévouée à ton oeuvre féconde, |
De mairie en mairie émanciper le monde.
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