CANTIQUE DES CANTIQUES

PIÈCE EN UN ACTE.

1939. Tous droits de reproduction, de traduction et de représentation réservés pour tous pays, y compris la Russie.

JEAN GIRAUDOUX

PARIS BERNARD GRASSET

aCHEVÉ D'IMPRIMER LE 2 JANVIER 1939 PAR L'IMPRIMERIE FLOCH À MAYENNE (FRANCE).


Texte établi par Paul FIEVRE, février 2020.

Publié par Paul FIEVRE, mars 2020.

© Théâtre classique - Version du texte du 29/05/2021 à 21:20:42.


IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE QUATRE CENT QUATORZE EXEMPLAIRES,DONT : SEIZE EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL, NUMÉROTÉS JAPON 1 à 10 ET I à VI ; VINGT-TROIS EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE, NUMÉROTÉS HOLLANDE 1 à 15 ET 1 à VIII ; QUARANTE EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL 1 à 30 ET 1 à X ; TRENTE-CINQ EXEMPLAIRES SUR VÉLIN HÉLIOTROPE, NUMÉROTÉS HÉLIOTROPE 1 à XXXV, ET TROIS CENTS EXEMPLAIRES SUR ALFA NAVARRE, NUMÉROTÉS ALFA 1 à 250 ET I à L.


PERSONNAGES.

FLORENCE, Mlle Madeleine RENAUD.

LA CAISSIÈRE Mlle Béatrice BRETTY.

LA DAME SPECTRE DES BIJOUX, Mlle Lise DELAMARE.

PREMIÈRE GITANE, Mlle Gisèle CASADESUS.

SECONDE GITANE, Mlle Nadine MARZIANO.

LE PRÉSIDENT, M. DEBUCOURT.

JÉRÔME, M. DUX.

VICTOR, M. LEDOUX.

LE GÉRANT, M. LAFON.

LE CHAUFFEUR, M. VALBOIS.

LE CHASSEUR, Le petit MONTIGNY.


CANTIQUE DES CANTIQUES

Belle terrasse de café de luxe. Au Bois ou sur la Seine. Heureuse après-midi. Il est quatre heures.

SCÈNE PREMIÈRE.
Le Président.
Victor.

LE PRÉSIDENT.

Quelle table me conseillez-vous, garçon ?

VICTOR.

Celle qui vous plaira.

LE PRÉSIDENT.

Le thé est bon, chez vous ?

VICTOR.

J'ignore. Je bois de la bière.

LE PRÉSIDENT.

Dès que vous apercevrez une jeune femme, dirigez-la vers moi. La plus charmante des jeunes femmes.

VICTOR.

Les charmantes jeunes femmes ici se dirigent parfaitement toutes seules...

Il s'éloigne.

LE PRÉSIDENT.

Garçon ! Approchez ! Vous savez, vous n'avez pas le droit de parler ainsi aux clients !

VICTOR.

Je leur parle comme ils me parlent.

LE PRÉSIDENT.

Je viens ici parce que j'ai besoin aujourd'hui d'une heure supraterrestre, d'un balcon de sérénité, d'une terrasse d'euphorie. Voilà comme vous me la préparez, ma terrasse !

VICTOR.

Je l'ai dentelée à la sciure. Mon service s'arrête là.

LE PRÉSIDENT.

Mais enfin, mon ami, est-ce que vous êtes tous bornés, vous, les garçons !... Non, non, vous ne me ferez pas taire. Je suis bien connu pour être l'orateur le plus obstiné d'Europe !... Est-ce que vous persisterez à méconnaître ce qu'ils sont envers vous, vos clients ! Est-ce que votre corporation se rendra enfin compte que le café le plus digne, - le vôtre, si vous voulez, - n'est finalement qu'une maison de rendez-vous, - laissez-moi parler ! - de rendez-vous entre le garçon et le client ? Qu'est-ce qu'ils viennent chercher au café, les clients ? Ce n'est pas votre café, qui est toujours immonde, - je vous prie de vous taire ! - C'est vous !... La tête de leur garçon - Dieu sait pourtant que vous n'êtes pas beaux...

VICTOR.

Monsieur !

LE PRÉSIDENT.

Je parle.

LA CAISSIÈRE, qui entre temps a gravi un haut comptoir avec les précautions d'un cocher d'omnibus.

Monsieur parle. Laissez-le parler. Il parle en général. D'ailleurs, en particulier, vous n'êtes pas non plus Apollon... La tête de leur garçon...

LE PRÉSIDENT.

Merci, Madame ! La tête de leur garçon est plus puissante à les tirer de leur maison que les faces du cinéma. Banquiers, romanciers, colonels, tous se disent : - J'en ai assez de dîner avec des écuyères, des épéistes, avec le secrétaire du Comité des Forges : allons à mon café. Là-bas, du moins, je serai seul, seul avec Isidore, ou René, ou Gustave... Comment vous appelez-vous ?

VICTOR.

Je m'appelle Victor, cher monsieur.

LA CAISSIÈRE.

Il s'appelle Charles. Mais le gérant aussi s'appelle Charles. Chaque fois qu'on commandait à Victor - quand il s'appelait Charles - Charles le gérant aussi se retournait. Cela enlevait sa dignité au service... Alors nous l'avons appelé Victor.

LE PRÉSIDENT.

Ce n'est pas mal, Victor. Cela veut dire victorieux... Et tous ils viennent, Victor...

LA CAISSIÈRE.

Le vrai Victor a été écrasé, voilà six mois... Juste après l'incendie de sa villa de Maisons-Laffite... Pardon, Monsieur... Et tous ils viennent, Victor...

LE PRÉSIDENT.

Merci... Et ils viennent, Victor ! Et ils ont enfin une minute de bonheur, de paix, d'entr'acte, entre les devoirs de la carrière, du foyer, et de la nation. Dieu sait pourtant si vous les servez mal ! Vous essuyez vos fronts avec la serviette à essuyer les verres. Pas un café sans bain de pieds. Pas une infusion où ne flottent les feuilles de l'infusion adverse. Vous distribuez l'échiquier aux bridgeurs, aux beloteurs le jeu de dames. Et cependant, ils vous aiment. Et toute la réserve de bonne humeur dérobée sournoisement à la famille, toute la bonté intérieure qu'ils ont pu sauver de nos crises et de nos cataclysmes, ils la gardent pour cette confrontation avec vous, aussi muette, mais aussi fervente que celle de Tristan et Yseult, n'est-il pas vrai, Madame ? dans laquelle ils ne prononcent que votre petit nom et celui du filtre que vous leur faites boire.

LA CAISSIÈRE.

Ce n'est pas tout à fait exact, Monsieur. Le verre s'essuie à la cuisine. Si le garçon le ressuie, c'est à ses risques et périls et avec son linge personnel. Mais pour Tristan et Yseult, la métaphore s'impose, c'est la vérité même.

VICTOR.

Cher Monsieur, alors il y a un malentendu. Car nous, les clients, je parle de l'habitué, nous ne les aimons pas, nous les adorons. Pourquoi croyez-vous que nous, les garçons, arrivons à rester là toute notre vie à distribuer sans soif des liquides, et sans faim des sandwiches ? Nous sommes aussi doués que les autres, cher Monsieur. Nous avons notre salon de peinture. Nous avons des bacheliers. Moi, j'avais beaucoup de disposition comme sauveteur. Je ne sais pas nager, mais, dans le sauvetage, c'est le sang-froid qui compte, pas la nage. Non, au lieu de peindre, au lieu de sauver, nous demeurons là, dans la cohue, l'engueulade et le suint, parce que nous savons que chacune à leur heure, nous verrons soudain à leur place, sorties des murs, les têtes souriantes de nos habitués. Elles ne sont pas toujours belles non plus, Monsieur le Président. Grâce à elles, nous savons ce qu'est la calvitie, la jaunisse et le lupus sur un visage aimé. Mais elles sont là... Elles redonnent leur goût à toutes ces consommations éventées pour nous. C'est elles qui sont notre grenadine de l'aube, notre armagnac de midi, notre verveine du soir... Nous n'échangeons avec elles que des monosyllabes, des regards, des sourires, mais nous les aimons, Monsieur le Président, et un café sans habitués, la caissière aussi vous le dira, c'est une église sans chapelles.

LA CAISSIÈRE.

Sans ses saints, veut dire Victor. Sa métaphore est moins précise que celle de Monsieur le Président.

VICTOR.

Moi je veux dire sans ses saints ? Évidemment ! Je veux dire sans ses saints. Mais des saints qui ne nous ont jamais dit leurs prénoms, Monsieur le Président, et souvent, dans les jours tristes, nous avons envie de les savoir !

LA CAISSIÈRE.

J'en sais un, j'en sais deux.

VICTOR.

Ainsi j'en suis réduit à vous appeler Monsieur le Président, au hasard à la vue. Vous êtes Président, il n'y a pas à s'y tromper. Mais je ne sais pas si c'est d'une société, d'un conseil, ou de la République ! Si ça ne va pas, n'y voyez que ma déférence.

LE PRÉSIDENT.

Cela va, Victor. C'est justement mon titre... Alors, pourquoi ne vouliez-vous pas me parler tout à l'heure ?

VICTOR.

Parce que vous n'étiez pas un habitué, cher Monsieur le Président. Maintenant, vous l'êtes. Reposez vos trois questions. Vous allez voir si nous ne le préparons pas, le balcon d'euphorie !

LE PRÉSIDENT.

Quelle table me conseillez-vous, Victor ?

VICTOR.

Pas celle où vous êtes, Monsieur le Président ! C'est la table des brouilles. Allez au deux.

LA CAISSIÈRE.

Surtout si vous attendez une femme. Au Deux, elles sont douces. C'est la lumière, m'a expliqué le contrôleur des finances. Au deux la lumière leur attaque la pommette en biaisant. Alors elles sont douces.

LE PRÉSIDENT.

La table sous le tilleul ?

VICTOR.

Le Neuf ? Je ne vous conseillerai pas le Neuf, Monsieur le Président. C'est la table maudite.

LA CAISSIÈRE.

Quand on trouve un suicidé dans les environs, il est toujours venu prendre au Neuf son dernier rhum.

VICTOR.

Il le paye, généralement.

LA CAISSIÈRE.

Voyons, Monsieur le Président ! Je vois très bien ce que vous voulez. Nous l'avons quelquefois votre état d'esprit, toute caissière que nous sommes. Vous voulez une table où tout soit facile, simple ?

VICTOR.

Et extraordinaire ?

LE PRÉSIDENT.

Exactement.

LA CAISSIÈRE.

Où la nature soit pour vous, de ses feuilles à ses racines, où le vulgaire ne compte point, de ses cheveux à ses orteils.

VICTOR.

Où la vie soit un jeu et une bénédiction, ce qu'elle devrait être, Monsieur le Président, et ce qu'elle n'est pas ?

LA CAISSIÈRE.

Où vous vous sentiez jeune,beau ?

LE PRÉSIDENT.

Si possible.

VICTOR.

Allez au Deux, Monsieur le Président !

LA CAISSIÈRE.

Allez au Deux !

VICTOR.

Je ne vois ici que le Deux, mais je vous le garantis.

LA CAISSIÈRE.

Je m'installe souvent au Deux, aux heures creuses, rien que pour attendre. Et, pourtant, moi, je n'attends rien.

Le Président s'assied au Deux.

LE PRÉSIDENT.

Allons au Deux !... Le thé est bon chez vous, Victor ?

VICTOR.

Moins bon qu'en Chine, meilleur qu'en face.

LE PRÉSIDENT.

Si vous voyez la plus charmante des jeunes femmes, Victor, dirigez-la sans retard par ici !

VICTOR.

Elle ne s'égarera pas, Monsieur le président. Je la porterai plutôt.

LE PRÉSIDENT.

Portez-la doucement... Elle est toute ma joie.

SCÈNE II.
Le Président.
Jérôme.

JÉRÔME.

Vous attendez Florence, Monsieur ?

LE PRÉSIDENT.

Oui, j'attends Mademoiselle Florence.

JÉRÔME.

Je me présente. Je suis Jérôme.

LE PRÉSIDENT.

Enchanté. Quoique je ne saisisse pas très bien le rapport entre ces deux prénoms.

JÉRÔME.

Vous allez le saisir. Il est intime. On ne peut plus intime. Un trait d'union seul les sépare. Je suis son fiancé.

LE PRÉSIDENT.

Florence se marie !

JÉRÔME.

Les bans sont publiés.

LE PRÉSIDENT.

Je vous félicite... Vous épousez la femme la plus charmante qui existe.

JÉRÔME.

Merci ! Florence m'avait assuré en effet que vous aviez bonne opinion d'elle.

LE PRÉSIDENT.

Ah ! C'est Florence qui vous envoie ?

JÉRÔME.

Elle m'a dit qu'elle vous avait donné rendez-vous. Elle me délègue en avance. Elle veut sans doute que vous me connaissiez.

LE PRÉSIDENT.

Elle a toutes les attentions.

JÉRÔME.

Pour vous, toutes. Vous ne croyez pas si bien dire. Elle vous adore, Florence. Elle ne parle que de vous. Elle ne se souvient que de vous. Elle ne juge que d'après vous. Adorer est un mot stupide : elle vous aime, Florence.

LE PRÉSIDENT.

J'apprécie le bonheur d'être aimé de Florence.

JÉRÔME.

Combien vous étiez bon pour elle, combien vous l'aidiez à être heureuse, comme vous l'encouragiez à vivre, c'est sa seule conversation. Elle n'avait peur de rien grâce à vous, Florence ! Même encore maintenant, elle ne compte que sur vous !

LE PRÉSIDENT.

À homme bon, femme sensible.

JÉRÔME.

Elle est fière de vous, Florence. Elle dit que vous êtes le premier orateur du monde. Elle ne va voir un film, même de dessins animés, que si vous êtes aux actualités. Quand vous paraissez, je sens sa main sur mon bras qui se crispe. J'ai dû couper à la radio votre discours d'avant-hier sur les changes, j'ai cru qu'elle allait pleurer. Bref, il n'y a que vous pour Florence !

LE PRÉSIDENT.

Vous m'en voyez heureux.

JÉRÔME.

C'est comme pour les robes. Je sens très bien que pour sortir elle choisit les vêtements que vous auriez choisis. C'est vous qui faites pour elle le temps et la couleur. Le soir, quand je suis déjà couché, je la vois qui enlève sa robe, qui la pend, qui l'admire. On sent très bien que c'est à vous qu'elle pense. Elle s'habille pour vous, Florence !

LE PRÉSIDENT.

Je suis privilégié.

JÉRÔME.

C'est pour cela qu'elle est en retard. Elle veut être parfaite. Vous allez la voir. Elle a la bleue stricte, avec le renard. Vous les aimez particulièrement, les bleues strictes, je crois ?

LE PRÉSIDENT.

Tout particulièrement.

JÉRÔME.

Je ne parle pas du restaurant. Je me demandais pourquoi au restaurant, Florence a ses habitudes précises, immuables. C'est parce qu'elle mange votre nourriture, qu'elle boit vos vins. Moi, je me trompe toujours. Avec mes menus, j'arrive à la rendre irritable, distraite... Avec les vôtres, elle est tout de suite docile, tendre.

LE PRÉSIDENT.

Alors elle vient ? Elle a choisi le jour de sa fête pour m'annoncer son mariage ? Comme vous dites, elle a toutes les attentions pour moi, Florence !

JÉRÔME.

Sa fête ? C'est la fête de Florence aujourd'hui ?

LE PRÉSIDENT.

Vous me semblez pas être très au courant de la vie de Florence ?

JÉRÔME.

Je l'avoue. La conversation n'est pas encore tombée sur ce sujet... Son anniversaire ?

LE PRÉSIDENT.

Florence est née le huit janvier. À minuit. On a dû la frotter toute la nuit pour qu'elle vive. Elle était toute noire.

JÉRÔME.

On l'a bien frottée. Il n'en reste vraiment rien.

LE PRÉSIDENT.

On lui souhaite sa fête le dix octobre. Ce n'est pas la Sainte-Florence, c'est le jour de Saint-Bruno. Mais c'est une tradition de famille. Sa mère l'exigeait de son vivant.

JÉRÔME.

Ah ! Sa mère est morte ? Comme c'est dommage ! À Paris ?

LE PRÉSIDENT.

Non. À Mayenne. Où vit son père.

JÉRÔME.

Ah ! Son père vit ? Comme c'est bien ! À Mayenne ? Comme c'est curieux !

LE PRÉSIDENT.

Il vit. Pour votre gouverne, elle va le voir chaque mois, le quinze. Elle prend le train de 10 heures 33 à Montparnasse. La voiture est la troisième en partant du guichet. Au-dessus de sa place habituelle, il y a la photographie du dolmen de Gisors. Son frère tous les deux mois l'accompagne.

JÉRÔME.

Un frère aussi ? Tant mieux. Elle n'est pas seule dans la vie. Ah ! c'est sa fête ? Qu'est-ce qu'elle aime boire pour sa fête. Florence ?

LE PRÉSIDENT.

Je n'en ai plus le moindre souvenir.

JÉRÔME.

Qu'aime-t-elle qu'on lui offre pour sa fête, en général ?

LE PRÉSIDENT.

De cela aussi, j'ai perdu toute idée.

JÉRÔME.

Une azalée ?

LE PRÉSIDENT.

Aime-t-elle les azalées, les hortensias, les orchidées ? Le zinnia l'attendrit-il ? Le réséda la déchaîne-t-il ? Cela tout d'un coup est sorti de ma mémoire. J'ai des défaillances de ce genre... Voyez, j'avais oublié mon Conseil de cinq heures, un conseil important. J'ai juste le temps d'arriver.

JÉRÔME.

Florence sera navrée d'être en retard.

LE PRÉSIDENT.

Dites-lui mes regrets. Faites-lui mes voeux. Une voiture, Victor !

JÉRÔME.

Pas de voiture, Monsieur le Président. Ma prochaine voiture sera sûrement celle qui amènera Florence, Madame Florence. Pardon, je veux dire Mademoiselle. Le mieux, me semble d'attendre.

LA CAISSIÈRE.

Restez, Monsieur le Président. Fiez-vous au Deux.

JÉRÔME.

D'ailleurs, je crois que la voilà !...

LA CAISSIÈRE.

Sans aucun doute. Si, comme le dit Monsieur le Président, Mademoiselle Florence est la plus charmante des jeunes femmes, la voilà !

JÉRÔME.

Le Président est ici, Florence !

LA CAISSIÈRE.

Monsieur le Président est au Deux, Mademoiselle Florence.

VICTOR, à la caissière.

Je crois que je n'ai plus à la porter dans mes bras.

LA CAISSIÈRE.

C'est une chance. Vous laissez tout tomber.

SCÈNE III.
Florence, Le Président, Jérôme.

LE PRÉSIDENT.

Bonjour, Florence.

FLORENCE.

Bonjour, Monsieur le Président.

JÉRÔME.

Tu peux y aller franchement, Florence. J'ai dit au Président tout ce qu'il est pour toi. Je lui ai raconté, pour son discours sur les changes.... À tout à l'heure ! Je vous laisse...

LE PRÉSIDENT.

Pourquoi nous laisser ?

JÉRÔME.

Florence va vous parler de moi. J'aime mieux être absent. Et aussi je n'ai pas votre genre de parole. Elle, elle parle comme vous. Vous m'avez dit trois mots, mais cela m'a suffi pour voir qu'elle parle comme vous. Les mêmes liaisons. Le même accent. Elle a votre glotte, Florence, votre palais. Sur ses dents, sa charmante langue...

FLORENCE.

Très bien. Laisse-nous.

JÉRÔME.

Combien de temps vous faut-il ?

LE PRÉSIDENT.

Cinq minutes, je pense.

JÉRÔME.

Vous plaisantez ! Vous ne connaissez pas Florence ! Elle est bavarde, dès qu'il s'agit de vous. Combien veux-tu, Florence ?

FLORENCE.

Dix minutes.

JÉRÔME.

Entendu. La demi-heure, et je suis là.

SCÈNE IV.
Florence, Le Président.

LE PRÉSIDENT.

Bonjour, Florence...

FLORENCE.

Bonjour, Claude...

LE PRÉSIDENT.

Adieu, Florence !...

FLORENCE.

Pourquoi vous appelez-vous Claude ? Ce n'est pas un nom pour séparation, Claude !

LE PRÉSIDENT.

Excusez-moi. On m'a appelé Claude parce qu'on savait qu'un jour je vous trouverais. On n'a pas pensé que je vous perdrais. On ne m'a pas appelé Alfred.

FLORENCE.

Tant pis. Cela nous aiderait.

LE PRÉSIDENT.

Vous êtes mieux pourvue : Florence est à deux fins. Cela s'entend très bien : Adieu, Florence. Cela vous ravage. Cela vous tue. Mais cela s'entend.

FLORENCE.

Pourquoi adieu ? On se rencontre, à Paris ?

LE PRÉSIDENT.

On se rencontre au Sahel, à la gare régulatrice de Mont-de-Marsan. À Paris, c'est plus rare.

FLORENCE.

Nous nous rencontrions.

LE PRÉSIDENT.

Nous nous rencontrions parce qu'une amie soudoyait, pour faire croiser nos routes, les couturiers, les directeurs de théâtre, le parlement, le beau temps, la pluie. Une amie qui était l'amitié. Elle nous poussait constamment l'un vers l'autre, chaque seconde, chaque minute, la nuit, le jour. Aussi nous nous rencontrions environ une fois par quinzaine, pour une heure.

FLORENCE.

Vous êtes si occupé. Je n'osais vous distraire. Je ne voyais personne autre.

LE PRÉSIDENT.

J'en suis bien sûr.

FLORENCE.

Ce n'est pas moi qui vous apprendrai qui vous êtes, qu'on ne vous loge pas dans l'espace. Vous n'êtes jamais là tout entier, quand vous êtes présent ; ce qui me restait de vous, dans votre absence, était beaucoup.

LE PRÉSIDENT.

Beaucoup trop. Cela vous suffisait.

FLORENCE.

C'était une absence douce, pleine, présente. Je vous consacrais mes cent travaux, même ceux qui n'avaient rien à faire avec vous. Je tricotais les chandails de mon frère pour vous. Je tapissais pour vous mes armoires d'étoffe. Je les connais maintenant, les étoffes d'absence, le crin, l'organdi, la lustrine. Je donnais à l'orgue de barbarie pour vous. Cela tenait de l'attente, de la typhoïde, de la béatitude. C'était votre absence.

LE PRÉSIDENT.

Avec lui, ce n'est plus la même ?

FLORENCE.

Non. Avec lui, c'est terrible.

LE PRÉSIDENT.

C'est que vous n'étiez pas jalouse, Florence. C'est que vous l'êtes.

FLORENCE.

Jalouse de Jérôme ? Quelle opinion avez-vous de moi pour me croire jalouse de Jérôme ? Qu'est-il, Jérôme ? Vous l'avez vu... Que peut-il rester de Jérôme quand il n'est pas là ? L'absence ne le défigure même pas, elle le disperse. Il est dissous, Jérôme, quand il n'est pas là. Je me demande ce que j'ai de lui, en ce moment où il est à vingt mètres, à part son nom !

LE PRÉSIDENT.

J'espère qu'il ne vous quitte pas souvent ?

FLORENCE.

Il m'a quittée une après-midi depuis vingt jours.

LE PRÉSIDENT.

C'est très mal. Où allait-il ?

FLORENCE.

À son conseil de révision.

LE PRÉSIDENT.

Ils l'ont pris ? Il vous quittera, pour les guerres ?

FLORENCE.

Ils l'ont pris ? Il est aveugle pour tout ce que je vois, il est sourd pour tout ce que j'entends, mais ils l'ont pris. Il est ce qu'il y a de plus naïf, de plus exposé, de plus condamné. Mais eux n'ont rien vu.

LE PRÉSIDENT.

La guerre verra sûrement.

FLORENCE.

Il se brûle à tout. Il se cogne à tout. Toutes les portières le pincent. Tous les parapluies l'éborgnent. Depuis un mois, je connais toutes les variétés de frictions, de sutures, d'embrocations. En pleine nuit, des panaris lui poussent. Je passe mon temps à l'oindre, à le calfater. Avec les pointes, les clous d'autos, j'ai à sucer son sang dix fois par jour. Si une vipère avait mission de le piquer sans arrêt, je n'aurais pas plus à faire. C'est le dieu des petits malheurs.

LE PRÉSIDENT.

C'est un dieu modeste. Remerciez-le.

FLORENCE.

Vous, jamais un rhume, jamais un souffle. Vous aviez en vous, sur vous, quelque chose d'immortel, d'invulnérable...

LE PRÉSIDENT.

Une heure par quinzaine. Peut-être que le reste du temps je n'étais que plaie.

FLORENCE.

Vous n'avez jamais eu de double escarbille dans l'oeil. Vous n'avez jamais eu de dent froide. Même quand vous découpiez, quand vous claquiez les portières, quand vous ouvriez des caisses, l'aspic des appartements ne vous piquait pas, le vautour du logis ne vous becquetait pas, la panthère des ascenseurs rentrait ses griffes. Votre coeur battait doucement, lentement, sans fin...

LE PRÉSIDENT.

C'est vrai. Vous avez entendu battre mon coeur...

FLORENCE.

Le sien galope, trotte, s'arrête. S'arrête des secondes, des siècles. Le sien résonne sinistrement dans tout le corps, du crâne aux pieds... On ne sait plus où poser la tête...

LE PRÉSIDENT.

Les coeurs localisés ont de grands avantages.

FLORENCE.

Comment est-il, Jérôme, joli ?

LE PRÉSIDENT.

Vous ne l'avez pas vu ?

FLORENCE.

Je l'ai vu une fois une seconde, je l'ai aperçu une fois. Il m'en reste une image. Depuis, non.

LE PRÉSIDENT.

Il est bien.

FLORENCE.

J'en doute. Il est peut-être joli. Il n'est pas bien... Vous, vous êtes bien ! Vous l'on vous voit chaque fois. Impossible de ne pas vous voir, chaque fois. Vous avez un beau visage sévère avec un sourire. Vous avez un front impitoyable avec la tendresse. Vous avez une bouche indomptable toujours prévenante. Vous avez tout ce que j'admire, le cou royal, la sérénité, les jambes droites. Lui, s'il n'est pas cagneux, c'est tout juste. Cela je le vois.

LE PRÉSIDENT.

Comment vous a-t-il séduite, il chante ?

FLORENCE.

Il chante faux comme jamais on n'a chanté faux. Vous n'avez jamais chanté devant moi. Je n'espérais pas d'ailleurs qu'un maître du monde chantât jamais devant moi. Mais je sais ce que cela serait, si vous chantiez. Je le sais parce que je vous ai entendu chanter parfois Don-Juan ou Othello à l'Opéra, en fermant les yeux, pendant vos lointains voyages. Lui siffle. Il sifflait du moins. Depuis midi trois quarts, il a une gerçure à la lèvre.

LE PRÉSIDENT.

Où l'avez-vous trouvé ?

FLORENCE.

Nous nous sommes heurtés de face sur le Boulevard. Il courait de toutes ses forces... Il m'a fait mal.

LE PRÉSIDENT.

Il venait de loin. On l'avait lancé voilà vingt ans...

FLORENCE.

Vingt et un... Il m'a fait mal... Je ne peux encore arriver à savoir si cet épuisement en moi c'est l'amour ou la courbature, Avec vous...

LE PRÉSIDENT.

Avec moi ?

FLORENCE.

Rien... C'est le refrain... Sautons-le... Comment est-il, Jérôme ? Intelligent ?

LE PRÉSIDENT.

L'oeil est vif. La parole aisée.

FLORENCE.

Le front vide...

LE PRÉSIDENT.

Qu'est-ce qu'il fait, de ce front ?

FLORENCE.

Rien. Un notaire lui donne un mois médiocre. Il s'en tire.

LE PRÉSIDENT.

Dans la vie, qu'est-ce qu'il fait ?

FLORENCE.

Rien. Il est là : c'est son métier. Il ne bouge pas de l'appartement. Il utilise les meubles au suprême degré. On comprend avec lui comment et pourquoi les hommes ont créé les patères, les tiroirs, les tirettes. Un bouton de manchette lui est une énigme qu'il met la journée à résoudre. Il entretient, avec une espagnolette, une roue de lit, des intrigues qui le font veiller jusqu'à minuit. Les jouets aussi l'amusent. Si je mets un canard en caoutchouc dans la baignoire, il n'en sort plus. Il n'a jamais aucun projet. Il étudie constamment le temps, minutieusement, à la fenêtre, au baromètre, au thermomètre, mais jamais il ne sort, ne s'envole, ne se volatilise. Il est comme un aviateur du temps où les avions n'existaient pas.

LA CAISSIÈRE, comme le regard de Florence a rencontré le sien.

Une espèce d'archange...

FLORENCE.

Avec vous, je n'avais conscience que des grands métiers, des grandes entreprises. Je savais, je suivais les luttes du monde, ses soifs, ses trésors. Avec vous, c'était le pétiole, l'or, le fer. Avec lui, c'est le celluloïd, le vernis chromé, le fixé, l'aluminium. Il a un établi de poche. Il sait toutes les soudures pour chaînes de montre, tous les alliages pour cadenas. C'est le dieu des petits métaux.

LE PRÉSIDENT.

Les journées doivent passer vite.

FLORENCE.

Oui. Comme des années. Ma semaine se compose de sept années. Ce n'est point parce que je n'ai pas eu le temps que je ne vous ai pas prévenu. C'est parce que notre passé, après le premier jour avec lui, était déjà trop loin.

LE PRÉSIDENT.

Il est jaloux, de ce passé ?

FLORENCE.

Il ignore le passé. Jamais il ne m'a posé une question. Il doit ignorer le sien aussi. Jamais il n'en parle. Il a l'air de croire que je suis née le jour où il m'a rencontrée. Il m'a fait oublier que j'ai été petite, que j'ai eu d'autres lits, d'autres maisons. Je suis née avec ma taille, mes boucles, mes bas. Cette paire-là, pas une autre. Il a mis de l'inéluctable jusque sur ma brosse à dents.

LE PRÉSIDENT.

Jaloux du présent ?

FLORENCE.

Il n'a pas d'imagination. Il a la candeur des monstres. Il est sans suspicion. Il ignore le bien, le mal. Il ignore que la fiancée la plus fidèle peut écrire à un tiers des lettres d'amour, que la femme liée par des cordes à son amant peut faire des signes au locataire d'en face, qu'une épouse loyale peut tromper dans le lit même son époux endormi. Il ignore la conquête, la défaite, il ignore tout.

LE PRÉSIDENT.

Il ne m'ignore pas ?

FLORENCE.

Il ignore que l'amitié peut être l'amour, l'entente la liaison, l'affinité la connivence. Il ne sait rien, il ne devine rien, de vous, de moi... En ce moment, naïvement, il croit que nous sommes là pour parler de lui.

LE PRÉSIDENT.

Quelle présomption !

FLORENCE.

Si peu jaloux qu'il m'a enlevé l'attention de moi-même. Avec vous j'étais toute à vous et je ne me sentais que faute. Vous étiez tout pour moi, et je passais près de chaque homme en frémissant. Vous seul existiez, et si une main dans le métro m'effleurait, j'étais sans force. Je peux traverser sans voiles la place de la Concorde, maintenant... Je ne croiserai même pas les bras... J'ouvre nue aux livreurs.

LE PRÉSIDENT.

Il a bien des désirs, des colères ?

FLORENCE.

Non. Tantôt une bonne humeur, un sourire uniforme, de l'empressement. Je le sens près de moi comme ces comparses qu'on met dans la cellule d'un suspect pour le pousser aux aveux. Il est là, comme eux, indifférent, aimable. Il mange ma nourriture. Il se lave à mon eau. Il couche dans mon lit. Il ne se donne même pas la peine de parler. Il attend que j'avoue.

LE PRÉSIDENT.

Que vous avouiez quoi ?

FLORENCE.

Ma félicité avant de le connaître. Ma complicité avec tant de choses belles, tant d'êtres bons, avec ce que l'on estime, avec ce que l'on caresse. J'en suis à ne plus passer les mains sur mes fourrures, à ne plus regarder une statue, un oiseau. J'avouerais ! Je ne le regarde plus lui-même quand il dort, quand il respire doucement, comme vous respiriez, quand il n'est plus lui-même. Je le réveillerais. J'avouerais. Tout mon bonheur ancien, mon insondable bonheur, s'engouffrerait dans notre chambre... Je serais perdue.

LE PRÉSIDENT.

Et c'est toujours ainsi ?

FLORENCE.

Non. Parfois c'est le contraire. L'humeur est à peine moins gaie. Le sourire baisse à peine. Mais il n'y a pas à s'y tromper... Cette fois, ils l'ont mis dans ma chambre pour que je n'avoue pas.

LE PRÉSIDENT.

Que vous n'avouiez pas quoi ?

FLORENCE.

Cela je l'ignore. Je compte sur vous pour me l'apprendre. Si j'en juge d'après mon malaise, cela doit être entre le recel, le tatouage, la fausse monnaie. En tout cas, je suis d'une bande qui vous exécute proprement si vous la donnez... Je vous étonne, Claude, je vous peine ?

LE PRÉSIDENT.

Je me renseigne sur l'amour, Florence. C'est toujours cher.

FLORENCE.

Voilà ce que je voulais vous faire dire. Car c'est l'amour, n'est-ce pas ? Ça n'est que ça, mais ça l'est bien ?

LE PRÉSIDENT.

Aucun doute.

FLORENCE.

Lui, je ne l'aime pas. C'est évident. Mais c'est l'amour ?

LE PRÉSIDENT.

Ce n'est pas votre amour. Votre amour est tout différent. Il vous ressemble. Il est un accord, un consentement, une aise. Celui-là, est le contraire. Mais c'est l'amour. Vous aimez Jérôme avec l'amour d'une autre.

FLORENCE.

Singulière personne dont j'ai pris l'amour ! Je demande à ne pas la connaître. Comme je suis loin d'elle !

LE PRÉSIDENT.

Vous vous rapprocherez avec le temps.

FLORENCE.

Avec le temps ? Non, il n'y a plus de temps, Claude ! C'est là le pire. Avec vous le temps passait. Il y avait les semaines, les mois ; le désir des robes, des manteaux, car il y avait les saisons ; des voyages, car il y avait l'espace. La terre tournait. Je sentais très bien la terre tourner. Nous avions trouvé le moyen pour le sentir, à la pension. Et aussi pour voir à oeil nu qu'elle est ronde. Avec lui, elle ne s'en avise pas, je vous assure. Avec lui, la minute ne passe pas, je vis un temps arrêté. Arrêté au point suprême, comme on dit dans les guides, mais ce n'est pas moins épouvantable. Une petite liaison comme celle-là, piteuse,modeste, ne mérite pas cette fin d'univers. C'est tout ce qu'il sait faire, cet être médiocre, avec son établi portatif, donner l'éternité, arrêter le monde... Alors, Claude, parfois... Personne ne nous écoute ?

LA CAISSIÈRE.

Non, non, personne !

LE PRÉSIDENT.

Alors ? Deux diseuses de bonne aventure, en costume romanichel, sont entrées brusquement. Chacune prend d'un geste subit, une main de Florence et une main du Président.

SCÈNE V.
Florence, Le Président, Les Gitanes.

LA PREMIÈRE GITANE, au Président.

Toi, tu as un trésor dans ta poche, un gros trésor.

LA SECONDE GITANE, à Florence.

Toi tu en as un dans ton sac. Il brûle mes yeux.

LE PRÉSIDENT.

Victor !

LA CAISSIÈRE.

Victor ! Chassez les Carmen !

LA SECONDE GITANE, à Florence.

Toi, trois hommes dans ta vie.

Comme si, elle lisait quelque chose d'horrible.

Oh, la la ! Oh, la la !

LA CAISSIÈRE.

Victor !

LA PREMIÈRE GITANE, au Président.

Dix francs. Je te dis si elle t'aime.

LA SECONDE GITANE, à Florence.

Je vois un mariage. Je vois deux corps...

LA PREMIÈRE GITANE.

Cinq francs. Je te dis quand tu meurs !

VICTOR, surgissant.

Allez, disparaissez !

LA PREMIÈRE GITANE.

Loiaichti Victor et carra Président betcha.

LA SECONDE GITANE.

Baiana Florence betcha Caissière.

LA CAISSIÈRE.

Yes, ma belle. C'est comme ça...

Les gitanes s'en vont, chassées par Victor.

LA CAISSIÈRE.

Je vous félicite, Victor. Comme terrasse d'euphorie, c'est réussi.

VICTOR.

Voilà, Monsieur le Président ! Tout est en règle.

LE PRÉSIDENT, à Victor, désignant une femme qui s'est mise à écrire une lettre à la table maudite.

Vous croyez ? Cela ne vous fait rien de laisser cette femme à la table des suicidés.

VICTOR.

Elle est si laide !... Je la déplace ?

LE PRÉSIDENT.

Oui. Vous m'obligeriez.

SCÈNE VI.
Florence, Le Président.

LE PRÉSIDENT.

Alors, parfois ?

FLORENCE.

Comment ?

LA CAISSIÈRE, avec émotion.

Alors, parfois...

LE PRÉSIDENT.

Vous en étiez à : Alors, parfois...

FLORENCE.

Alors, rien. Alors, c'est fini.

LE PRÉSIDENT.

Qui est fini ?

FLORENCE.

Mon petit lamento. Je l'ai bien chanté, n'est-ce pas ? Il n'était pas mal, mais un peu long déjà. Il est fini.

LE PRÉSIDENT.

Alors,... Parfois ?...

FLORENCE.

Non, c'est fini ! Ce que j'ai dit est dit. Mais n'en abusez pas.

LE PRÉSIDENT.

Comme vous voudrez.

FLORENCE.

Vous connaissez les femmes. J'ai été prise soudain de ce désir de me plaindre, de me plaindre à fond, jusqu'aux entrailles. Comme un besoin de m'étirer, de crier, de chanter. C'est cela, de chanter, j'avais un motif dans la tête, un motif pathétique. Je l'ai pris sous toutes ses formes, je l'ai traité en fugue. C'est ma fugue avec vous. Mais ça n'a pas d'importance, ni de raison. La femme la plus gaie un beau jour clame son désespoir, la femme la plus heureuse sa détresse. C'est une fonction de son corps, pas de son âme. Je n'y étais absolument pour rien.

LE PRÉSIDENT.

Comme vous voudrez. Tout à fait d'accord. Vous avez chanté... Je ne me rappellerai que la mélodie.

FLORENCE.

Oui. Parlons maintenant. Voici ce qui m'amène, Claude. Je me marie.

LE PRÉSIDENT.

Tous mes voeux, Florence.

FLORENCE.

J'épouse Jérôme, ce jeune homme. Nous nous entendons. Nous nous plaisons. Nous allons être heureux.

LE PRÉSIDENT.

C'est très possible.

FLORENCE.

Comment il m'a plu ? Parce qu'il est entré bien de face dans ma vie, dans mon corps, sur ce boulevard, comme un bolide. Il y est resté. Il Y est encastré. Je n'ai aucune raison de l'en retirer... Il y a des colonels de cavalerie qui vivent ainsi avec un éclat d'obus dans le coeur. S'ils évitent de se baisser pour tirer le vin à la cave, ils deviennent centenaires. Je vous promets de ne pas faire trop de gestes... Sans compter que Jérôme est charmant !...

LE PRÉSIDENT.

Il l'est.

FLORENCE.

Ce qu'il fait, dans la vie ? Il ne sera certes pas en peine. Il est adroit, ingénieux, industrieux. Il résoudra l'existence comme on résout un casse-tête chinois, par les mains. Dans la mécanique et l'électricité, il a son avenir. Vous ne le connaissez pas assez. Mais moi, toute ignorante, je sens qu'il est en ce bas monde des lueurs, des courts circuits, des fusions qui ne comptent plus que sur lui. Il n'est rien, mais il est de ceux qui auraient inventé le feu.

LE PRÉSIDENT.

Il n'est jamais trop tard...

FLORENCE.

Comment il m'a séduite ? Ce n'est pas parce qu'il est jeune. Tout le monde peut être jeune, tous les jeunes gens. Mais il a le talent de donner son âge à toute une série de figures qui auparavant étaient vos aînés, le chagrin, l'appétit, le plaisir. La mort avec peau fraîche, c'est très agréable...

LE PRÉSIDENT.

On séduirait à moins... Alors ?

FLORENCE.

Alors je veux entrer dans ce mariage digne de lui... C'est un être pur. Il est pur de soucis, de souvenirs. Il est pur d'âge. Il n'a qu'une valise. Il n'a qu'un mot pour dire qu'il pleut, pour dire qu'il aime. Le nom de Parsifal est un peu gros pour lui. Mais c'est un être sans précipité, sans dépôt. Je ne dois pas lui apporter en dot les objets du passé. Je ne parle pas des pensées, des sentiments. Ceux-là on est bien obligé de les prendre... Quoique lui n'en ait point pris... Ni des marques, cicatrices, maladies mortelles... Quoiqu'il n'en ait pas une... Mais des objets...

LE PRÉSIDENT.

Je vous écoute...

FLORENCE.

Je lui dois d'écarter de nous tout ce qui serait équivoque, ce que je ne pourrais expliquer qu'en mentant.

LE PRÉSIDENT.

Car vous ne lui mentirez jamais ?

FLORENCE.

La vie lui ment pour moi, en tout ce qui me concerne. Il ne faut surtout pas que je m'en mêle.

LE PRÉSIDENT.

Bref, vous êtes jalouse pour son compte, parce qu'il ne l'est pas ou en attendant qu'il le soit ?

FLORENCE.

Si vous voulez... Aussi tous les objets de mon passé, je les écarte. Je les rends à ceux de qui ils me viennent... Les voilà... !

LE PRÉSIDENT.

Voilà quoi ?

FLORENCE.

Vos bijoux... Pardon... Mes bijoux.

LE PRÉSIDENT.

Les bijoux que je vous ai donnés ?

FLORENCE.

Je n'en ai reçu que de vous.

LE PRÉSIDENT.

Parfait ! Votre gitane avait vu juste... Vous voilà comme je vous ai vue pour la première fois, Florence, avec deux mains nues.

FLORENCE.

Oui. Tout est nu. Le cou. Les poignets. La gorge.

LE PRÉSIDENT.

Que dois-je en faire ?

FLORENCE.

Il y a pas mal de mains nues en ce bas monde.

LE PRÉSIDENT.

J'étais disposé à croire que les bijoux devenaient pour les femmes la chair de leur chair, des cartilages, des excroissances... Cela ne vous fait rien ?

FLORENCE.

De m'arracher la chair de ma chair ? Non. Plus rien.

LE PRÉSIDENT.

Parfait !... Je vais sûrement les perdre.

FLORENCE.

Ils sont assurés.

LE PRÉSIDENT.

C'est une rançon que vous voulez payer au destin ? Il n'est pas dit qu'il acceptera. Si vous retrouvez les bagues dans vos poissons, vous saurez ce que cela veut dire.

FLORENCE.

Chez Jérôme le homard est de conserve.

LE PRÉSIDENT.

Il suffisait que vous vous en débarrassiez. Vous pouviez les jeter à l'eau.

FLORENCE.

Où irait le monde si les femmes oubliaient leurs devoirs envers les bijoux !

LE PRÉSIDENT.

Les donner à d'autres...

FLORENCE.

Alors, c'était vous que je trompais.

LE PRÉSIDENT.

C'est pénible de retrouver en une fois tant d'anniversaires, tant de lumières.

FLORENCE.

Je les retrouvais chaque soir. Dos à Jérôme, je les contemplais dans un coin de tiroir. Cela ne m'est plus permis.

LE PRÉSIDENT.

En un seul sac. En un sac. Il y a un bruit d'os là-dedans.

FLORENCE.

Ne les remuez pas. Je l'ai entendu.

LE PRÉSIDENT.

Cela ne vous a pas arrêtée, de vous dire : Il va rentrer chez lui avec tous mes bijoux dans sa poche droite ?

FLORENCE.

Si j'étais morte, je les emportais sans scrupule. Mais je ne suis pas morte. Jérôme vit.

LE PRÉSIDENT.

C'est dur. Et c'est lourd. Mon organisme va comporter désormais un élément insoluble. Aucune eau n'élimine le diamant... Ça n'est pas agréable... Savez-vous ce que vous allez faire, Florence, maintenant que vous me les avez donnés ? Les reprendre.

FLORENCE.

Vous ne me comprenez pas.

LE PRÉSIDENT.

Je vous comprends très bien. Vous prononcez vos voeux. Vous entrez dans le domaine où il n'est plus de volonté, de liberté. On donne aussi les bijoux à la porte. Les pierres précieuses ont une façon à soi de prendre la lumière, sous ce ciel, qui évidemment est une trahison pour celui qu'on aime... Mais je ne vous approuve pas.

FLORENCE.

Je me veux forte vis-à-vis de Jérôme.

LE PRÉSIDENT.

Mauvais moyen. Vous rendez vos armes. La broche est tout ce qui reste à votre sexe du bouclier, la bague du casse-tête. Les femmes n'ont aucun espoir de gagner qui veulent lutter nues avec les hommes.

FLORENCE.

J'ai déjà perdu.

LE PRÉSIDENT.

Vous n'avez plus de conscience. Votre corps, n'en parlons pas. Ne fût-ce que pour exister en face de Jérôme, il vous faut un noyau : un secret, un trésor.

FLORENCE.

J'en ai un : je vous aime.

LE PRÉSIDENT.

Vous voyez où celui-là vous mène. C'est celui-là dont il faut vous débarrasser. Rendez-moi, si vous le voulez, tout ce que j'ai fait en vous sensible, rendez-moi mon langage, comme dit Jérôme, rendez-moi la musique. Rendez-moi moi-même. Je ne sais pas trop ce que je ferai de moi, ce soir, mais cela me regarde. J'ai tiré parti de plus bêtes... Mes séraphins et moi, nous ne pouvons plus que vous rendre faible, esclave, sans force envers Jérôme. Ne nous voyez plus. Mais vous avez ces quelques moyens de lui échapper, de sauver votre indifférence, de ne pas souffrir, qui sont vos bijoux. Ne me les rendez pas.

FLORENCE.

Ils n'aiment pas JéRôme. Ils le trompent.

LE PRÉSIDENT.

Sans aucun doute. Ce sont les seuls. C'est la seule part de vous qui le brave, qui le trahit. Regardez-les. Ils n'entendent pas capituler, même dans ce sac.... Ils y sont aussi beaux que sur vous. Ô Florence, je ne comprends pas que vous fassiez du sentiment avec ces pierres. Elles sont les parties indifférentes, les parties dédaigneuses de vous, vos parts insensibles. Vous n'en avez pas trop. Ne les laissez pas échapper !... Prenez cette agrafe. C'est un diamant. C'est l'insensibilité même.

FLORENCE.

Si Jérôme a une concurrence personnelle, c'est le diamant.

LE PRÉSIDENT.

Très bien... Je vais les enfermer dans mon coffre-fort. Peut-être y aura-t-il des jours où vous voudrez les porter en pensée. Vous pourrez les porter avec provision complète.

FLORENCE.

J'en porterai toujours une en pensée.

LE PRÉSIDENT.

La perle ?

FLORENCE.

Oui, la première.

LE PRÉSIDENT.

La voilà...

FLORENCE.

Vous me l'avez donnée à Aix. Il y avait un grand tilleul, cet automne-là.

LE PRÉSIDENT.

Nous n'étions pas amis encore. Il y avait un grand châtaignier aussi.

FLORENCE.

Dix jours vous êtes venu respectueusement vous asseoir à ma table sur la terrasse. Le onzième, dès votre arrivée, vous m'avez pris la main. Vous l'avez renversée, la paume en l'air. Vous en avez fait une coquille, je croyais que vous alliez y mettre un sou. Non... Et la perle est née.

LE PRÉSIDENT.

Le maître d'hôtel était furieux.

FLORENCE.

Il avait raison. C'était François. Il veillait sur moi. Il m'admirait. Et tout d'un coup il aperçut cette perle sur ma main gauche. Il était sûr qu'elle n'y était pas cinq minutes plus tôt. Il avait apporté la bouteille en m'appelant Mademoiselle. Il la servit en m'appelant Madame.

LE PRÉSIDENT.

J'étais si ému que j'avais été obligé de me mettre face à vous pour calculer votre droite et votre gauche.

FLORENCE.

Nous n'avons plus dit un mot. C'était le cadeau parfait. Le cadeau entre inconnus, entre inconnus muets.

LE PRÉSIDENT.

Et vous êtes partie presque aussitôt, remettant pudiquement votre gant gauche pour traverser la salle. Il n'y avait que François et moi pour voir la petite bosse sous le chamois. Le coeur serré, je vous regardais disparaître, presque enceinte de moi, enceinte d'une perle.

FLORENCE.

Je vais la garder, celle-là... Tant pis pour François. Tant pis pour Jérôme. Vous permettez...

LE PRÉSIDENT.

Charmante femme, à laquelle on offre deux fois la même perle...

FLORENCE.

Pourquoi m'avez-vous couverte ainsi de bijoux, Claude ?

LE PRÉSIDENT.

Par fatuité. Chacun se monnaie comme il peut.

FLORENCE.

C'était l'époque de vos congrès. J'attendais avec angoisse votre retour pour savoir ce qu'il advenait du pays, du monde. Vous m'apportiez une émeraude.

LE PRÉSIDENT.

Une émeraude qui tout le jour m'avait servi, qui m'avait servi contre moi-même, contre mes passions, mes fureurs, comme elle vous servira contre Jérôme. Je l'avais dans ma poche, aux réunions. La voilà ! Que d'assauts elle m'a aidé à vaincre ! On me reprochait alors d'être trop large, trop généreux. - Qu'a-t-il à être bon ? disaient les adversaires. - Qu'a-t-il à être faible ? disaient les Français. - Qu'a-t-il à être juste ? disaient les neutres. J'avais que j'avais sur moi votre émeraude. Les autres avaient une boule de haine, de passion nationale, d'intérêt. Moi, je ne voulais même plus avoir d'idée, j'avais un talisman. J'avais sa vérité, sa pureté, son intransigeance. Dans ma poche je la touchais. C'était un chapelet à un seul grain. Je bravais amis et ennemis, de tout mon poids de carats... C'est un roc ! disait de moi l'assemblée... Voilà le roc...

FLORENCE.

Ma pensée n'aurait pas suffi ?

LE PRÉSIDENT.

On ne défend pas avec l'amour. On ne défend pas avec soi-même. L'homme d'État qui se met dans ses luttes est aussi vain que le romancier qui prétend souffrir, douter, ou aimer à son compte. C'est un niais et un orgueilleux. On ne connaît bien la vraie douleur, on ne défend bien son vrai pays qu'en mercenaire, qu'en remplaçant en soi le coeur par un coeur insensible, par un gage. Je n'étais pas le seul. Mon voisin l'Allemand roulait dans sa main une sorte d'oeuf en buis. Avec cela, il a reprisé l'Allemagne. Et heureux ceux à qui le gage inhumain, comme celui-là, au soir du combat, redonnait soudain une mémoire humaine. Après la séance, où courait l'Allemand, avec son oeuf, je l'ignore. Moi, je courais vers mon bonheur, je courais vers vous... Je la mets à la main droite, n'est-ce pas ?

FLORENCE.

Ce soir-là vous l'avez mise à la main droite.

LE PRÉSIDENT.

Voilà le rubis que j'avais le jour de ma plus grande défaite. Vous n'allez pas me le refuser ! Il a une revanche à prendre. Je me rappelle l'avoir regardé dans ma chambre avant le conseil, avoir ouvert de temps en temps l'écrin, comme un porte-cigarette, en plein débat. Je ne fume pas, je ne prise pas, j'ai bien le droit d'ouvrir des écrins en séance. Que le soleil de Versailles, de Genève était généreux à travers cette taille hollandaise ! Le bracelet va avec la bague, Florence. L'agrafe aussi. Une jeune et jolie femme est entrée, sans qu'on l'ait vue. Elle a surgi. Elle reste debout à sa place, ondulant.

FLORENCE.

Qu'est-ce qu'elle veut, celle-là ?

LE PRÉSIDENT.

Il surgit toujours une jolie femme quand on remue des bijoux en plein air. Je crois qu'elle est leur spectre. Elle est sans danger.

FLORENCE.

Elle est jolie.

LE PRÉSIDENT.

On le serait à moins. C'est à l'annulaire que vous mettez le saphir ?

FLORENCE.

Non, Claude, n'insistez pas. Je ne veux pas du saphir. C'est lui que je préfère !

LE PRÉSIDENT.

Son spectre vous regarde. N'allez pas lui faire un affront public ? À quel doigt ?

FLORENCE.

Au doigt du milieu... Elle sourit !... Elle comprend !... Elle se moque de moi !

LE PRÉSIDENT.

La turquoise ?

FLORENCE.

Je ne veux pas de la turquoise.

LE PRÉSIDENT.

Au petit doigt, n'est-ce pas ?...

LA DAME SPECTRE DES BIJOUX.

Les petits doigts, comme on sait, sont ceux qui portent le mieux les lourdes charges.

FLORENCE.

C'est mal ce que vous faites, Claude. Vous ne m'estimez pas. Vous ne voulez pas que je m'estime. Bel exploit, pour celui qui a su faire accepter nos bons de défense aux Suédois, Stresa à l'Allemagne, d'imposer des pierres précieuses à une femme. Vous tenez à vous prouver que je suis lâche, à me le prouver. Ce sera votre consolation. Peut-être même que vous n'avez pas besoin d'être consolé. Orner une femme, même avec ce qu'elle rejette, c'est un reflexe masculin.

LE PRÉSIDENT.

J'ai raison.

FLORENCE.

Très bien. Je les reprends. Je les reprends tous. Je n'ai pas à les avaler, non plus, pour qu'ils fassent davantage partie de moi-même ? Ils me protégeront contre Jérôme. Je vais pouvoir au moins lui refuser ce qui de moi n'est pas moi... Ils me protégeront aussi contre vous. Surtout contre vous. Ils me diront comment vous me préférez mon jour de noces. Toute innocente, avec le mensonge. Je me mettrai en blanc, pour les pousser au vif.

LE PRÉSIDENT.

Bien. Redonnez-les.

FLORENCE.

Non. Non ! Je les garde ! Vous n'en avez pas d'autres sur vous, peut-être ?

LE PRÉSIDENT.

Hélas si, Florence ! Ma gitane ne se trompait pas non plus. C'est la Saint-Bruno aujourd'hui.

FLORENCE.

Ma fête ? Je m'en doutais. Depuis ce matin la fête souffle autour de moi.

LE PRÉSIDENT.

Je ne savais pas que vous épousiez Jérôme. Je ne vous ai jamais donné votre collier... Je l'apportais.

FLORENCE.

Qu'il est beau ! Elle met le collier. La dame spectre des bijoux s'est approchée.

LE PRÉSIDENT.

Vous désirez, Madame ?

LA DAME.

Moi ? Rien. Il fait beau. Je respire...

VICTOR.

Le jeune homme est signalé, Monsieur le Président.

LA CAISSIÈRE.

Il vient à travers les gazons. Tigre et Bismarck, nos terribles chiens loups, gambadent autour de lui. Qu'il a l'air doux : il tue une abeille ! Qu'il est léger : il écrase les fleurs !

FLORENCE.

Enlevons notre armure.

Elle a assemblé dans le petit sac tous les bijoux.

LA DAME, au Président.

Ce rien de brise aussi est délicieux...

LE PRÉSIDENT.

Délicieux. On peut dire délicieuse. Les deux accords s'emploient.

La dame s'éloigne.

FLORENCE.

Alors, vous ne luttez pas, non ?

LE PRÉSIDENT.

Non, Florence. Je ne suis pas de force.

FLORENCE.

Vous voyez ce que je souffre, ce que j'ai souffert...

LE PRÉSIDENT.

Et ce que vous allez souffrir.

FLORENCE.

Vous m'avez aimée ! Vous m'aimez !

LE PRÉSIDENT.

Je pensais aujourd'hui vous dire à quel point. Mauvaise occasion !...

FLORENCE.

Et vous n'essayez pas ?

LE PRÉSIDENT.

Vous voulez vraiment que j'essaye ?

FLORENCE.

Je vous en supplie !

LE PRÉSIDENT.

Que Jérôme arrive tout à l'heure et ne vous trouve pas ?

FLORENCE.

Nous irons loin. Il est sans décision. Il lui faut deux jours pour prendre un train. Partons sans but, sans bagages. Nous vivrons comme nous pourrons : j'ai mes bijoux.

LE PRÉSIDENT.

Non... Je n'ai pas de chance. Je suis le seul en Europe qui sache reconnaître les vainqueurs.

LA CAISSIÈRE.

Il enjambe les ruisseaux. Ses lèvres sont comme un fil de pourpre. Il respire les roses. Oh ! Il s'est piqué !

FLORENCE.

Il est peut-être beau, mais je ne le vois point. Il est peut-être bon, mais sa bonté m'échappe. Il est peut-être généreux, de lui je ne reçois pas. Emportez-moi, Claude !

VICTOR.

Un mot, et les chiens se calment. Un geste, et les oiseaux viennent !

FLORENCE.

J'aime le pain et ses poches n'ont jamais contenu que des miettes. Pourquoi ne me croyez-vous pas, Claude ? Pourquoi ?

LE PRÉSIDENT.

Parce que ce n'est plus vous qui parlez. C'est la plainte qui recommence.

FLORENCE.

Mon lamento, voulez-vous dire ?

LE PRÉSIDENT.

Oui. Votre chant. Je l'écoute. Il est beau. Il a sa raison en soi. Vous seriez folle de croire que vous êtes venue ici aujourd'hui pour autre chose que pour chanter.

FLORENCE.

Vous ne me croyez pas !

LE PRÉSIDENT.

Comment savoir si en ce moment vous vous plaignez ou criez d'aise !

FLORENCE.

Vous n'êtes donc pas jaloux ! Vous êtes donc comme lui !

LA CAISSIÈRE.

Il effleure l'arrosoir tournant et toutes les eaux jaillissent.

FLORENCE.

L'établissement a de la chance. Pour moi, là où il passe, l'herbe est morte. Il me touche et tout en moi devient sec. Mes bijoux ? Vous allez voir ce qu'il va faire de mes bijoux. Non pas qu'il les verra jamais ! J'aurais pu les garder sur moi. Il ne verrait pas sur Saint-Sébastien ses flèches. Il les heurterait au passage, sans penser à dire pardon, pendant qu'elles vibrent. Pour mes bijoux, il va avoir une parole, il aura une idée qui me les rendra tout à coup ternes, faux, inutiles.

LE PRÉSIDENT.

Calmez-vous. Il vient.

LA CAISSIÈRE.

Il vient.

FLORENCE.

Oui, Madame, je vous entends. Ses lèvres sont comme un fil de pourpre. Sa bouche est charmante. Il vient. Les collines autour de lui gambadent comme des chiens-loups !... Il va me demander si je suis prête. C'est son seul mot. Chaque fois j'en sursaute. Il faudra que je lui demande un jour à quoi... Si je suis prête à la nuit sans sommeil, avec minutes soudées à l'établi portatif, à ma brosse à dents éternelle, grâce à vous, à la honte ! Prenez-moi dans vos bras, Claude ! Qu'il me trouve dans vos bras !

LE PRÉSIDENT.

Vous le voulez ?

VICTOR.

Le voilà.

FLORENCE.

Laissez-moi, Claude.

LA CAISSIÈRE.

Le voilà. Il siffle.

FLORENCE.

Parfait. Sa gerçure va mieux !

SCÈNE VII.
Florence, Le Président, Jérôme.

JÉRÔME.

Tu es prête Florence ?

FLORENCE.

Je suis prête.

JÉRÔME.

Florence vous a dit tout ce qu'elle avait à vous dire, Monsieur le Président ?

LE PRÉSIDENT.

Sans exception.

JÉRÔME.

Ne vous gênez pas. Continuez devant moi, j'en serai enchanté. J'entendrai enfin Florence dans sa vraie langue. Quand vous ne parleriez que du beau temps et de la pluie.

LE PRÉSIDENT.

Ce sujet aussi a été épuisé.

FLORENCE.

Le Président est un peu pressé, Jérôme.

JÉRÔME.

Je lui demande pourtant une minute. Il ne me la refusera pas. Puisque c'est lui qui m'a appris la nouvelle...

FLORENCE.

Quelle nouvelle ?

JÉRÔME.

Florence, c'est aujourd'hui ta fête. J'ai filé jusqu'à Saint-Cloud. J'ai trouvé cette bague.

FLORENCE.

Une bague ?

JÉRÔME.

C'est un zirkon. Il n'est pas gros. Même il est minuscule. Mais comme il est faux, ça n'a pas d'importance. Au contraire.

LA FEMME SPECTRE DES BIJOUX.

Au contraire.

Elle s'éloigne ostensiblement.

JÉRÔME.

Te donner un gros zirkon reconstitué, c'était une espèce de plaisanterie, n'est-ce pas, Monsieur le Président ?

LE PRÉSIDENT.

L'intention est tout.

JÉRÔME.

Intention est le mot. C'est, une intention vraie avec zirkon faux.

LA FEMME SPECTRE DES BIJOUX.

Elle y gagne.

Elle s'en va définitivement.

JÉRÔME.

Solide en tout cas. Et léger. Le bijoutier assure qu'on peut le porter jour et nuit, se laver les mains avec lui, même au savon anglais dont la potasse est forte. L'ennui est qu'il est sonore. Contre les rampes d'escalier, les verres, les assiettes" m'a dit le bijoutier, il résonne. Heureusement qu'il est petit, chérie. Avec un gros zirkon, on ne s'entendrait plus.

FLORENCE.

Merci, Jérôme.

JÉRÔME.

Remercie le Président. L'idée est venue de lui. Tu es prête, Florence ?

FLORENCE.

A quoi, Jérôme ?

JÉRÔME.

Je te demande si tu es prête.

FLORENCE.

Je suis prête.

JÉRÔME.

Alors, dis adieu.

FLORENCE.

Adieu, Monsieur le Président.

LE PRÉSIDENT.

Adieu, Florence.

Elle revient sur ses pas.

FLORENCE.

Oh, pardon, j'emportais votre sac.

Elle redonne le sac au Président.

JÉRÔME.

L'étourdie ! C'est tout elle.

SCÈNE VIII.
Le Président, Le personnel.

VICTOR.

À votre place, j'essayerais, Monsieur le Président.

LE PRÉSIDENT.

Vous essayeriez quoi, Victor.

VICTOR.

De reprendre Mademoiselle Florence à Jérôme. Ce n'est pas impossible.

LE PRÉSIDENT.

Ah ! Vous avez entendu ?

VICTOR.

Tout le monde a entendu. J'ai oublié de vous dire que la table Deux est sonore. Elle correspond même pour l'acoustique avec la table Onze à l'opposé. Vous auriez pu mettre au onze Mademoiselle Florence, et rester au Deux, elle n'aurait pas perdu un mot.

LE PRÉSIDENT.

C'était très bien comme cela.

VICTOR.

Ici tout le monde est pour vous. Y compris le gérant. Il est vrai que lui c'est à cause de votre titre.

LE GÉRANT, qui s'est rapproché.

Oh ! Pardon ! Je sais ce que je dois à Monsieur le Président. Si je n'étais pas pour lui, je me confinerais dans le silence : c'est la vérité des gérants. Je suis pour lui. Si j'étais une femme, j'abandonnerais illico Jérôme. Je me jetterais dans les bras de Monsieur le Président ! Je m'y cramponnerais malgré lui ! On ne m'en arracherait plus !

LE PRÉSIDENT.

Malheureusement, vous ne l'êtes pas, gérant.

LA CAISSIÈRE.

Vous êtes bien comme tous les gérants. Vous croyez à la possession, alors qu'en amour il n'y a que la présence.

LE PRÉSIDENT.

Et la force, gérant. Jérôme est le plus fort.

LE GÉRANT.

L'intelligence, la puissance, la bonté, ce sont pourtant des armes, cela !

LE PRÉSIDENT.

Hélas non, gérant ! C'est le train des équipages. Il n'y a même qu'une arme plus faible : le génie.

LA CAISSIÈRE.

Il se prend les pieds dans les racines et il ne tombe pas. Il a le soleil en plein visage et il ne sourcille pas.

LE GÉRANT.

Il l'embrasse ?

VICTOR.

Non...

LE GÉRANT.

Alors, elle l'embrasse.

LA CAISSIÈRE.

Pourquoi dites-vous cela ? Elle lui a pris la tête dans ses deux mains, elle a mis sa bouche près de sa bouche, ça peut très bien ne pas être pour l'embrasser.

LE PRÉSIDENT.

Cela peut très bien être pour souffler une escarbille.

LA CAISSIÈRE.

La campagne en est pleine...

Au chasseur qui arrive avec un chauffeur.

Que veux-tu, toi ?

LE CHASSEUR.

C'est le chauffeur du Président du Conseil qui vous demande, Monsieur le Président.

LE PRÉSIDENT.

Ah ! C'est toi, Laurent ? Qui cherches-tu ?

LE CHASSEUR.

Vous, Monsieur le Président. Monsieur le Président m'a recommandé de vous trouver, où que vous soyez, et de vous ramener. Aussi vite que la voiture roule. Il a dit en riant qu'il s'agissait de sauver la République.

LE PRÉSIDENT.

Il tombe à pic. J'y vole.

Il gagne la voiture, escorté par le personnel, gérant en tête, à travers des parterres.

 


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