LE BUIS

1894. Tous droits réservés.

de GEORGES COURTELINE.

PARIS, ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR, 26, rue RACINE, près l'Odéon.

ÉMILE COLIN - Imprimerie de Lagny.


Texte établi par Paul FIÈVRE, décembre 2021

Publié par Paul FIEVRE, janvier 2022

© Théâtre classique - Version du texte du 01/03/2022 à 22:20:49.


PERSONNAGES.

LE PRÉSIDENT.

LARILLETTE.

Extrait de COURTELINE, Georges, "Ombres parisiennes", Paris, Ernest Flammarion, 1894. pp 37-41


LE BUIS

J'vends du buis le jour des rameaux.

En correctionnelle.

LE PRÉSIDENT.

Larillette, levez-vous. Vous êtes prévenu de de tromperie sur la nature de la marchandise vendue.

LARILLETTE.

Je suis trop poli pour vous démentir.

LE PRÉSIDENT.

Vous avez déjà subi une certaine quantité de condamnations.

LARILLETTE.

Dix-neuf, Monsieur le Président, mais jamais pour des choses infamantes, toutes pour vol... ou escroqueries. Ni coups, ni blessures, ni outrages aux agents, ni attentats à la pudeur, rien ! Je peux dire qu'au point de vue des moeurs, de la morale et du respect d'autorité, celui-là qui me fera la pige n'est pas en beurre fondu...

Se reprenant.

Encore fondu, pardon.

LE PRÉSIDENT.

On vous a arrêté le dimanche des Rameaux devant l'église Notre-Dame de Lorette.

LARILLETTE.

Où je vendais du buis... en principe.

LE PRÉSIDENT.

Vous faites bien de la dire : « En principe ». En fait, le buis que vous vendiez tout en criant : « Buis bénit ! Buis bénit ! » était du cresson.

LARILLETTE.

De fontaine.

LE PRÉSIDENT.

De fontaine, c'est la vérité. Si c'est là toute votre excuse !...

LARILLETTE.

Mon Dieu, Monsieur le Président, je suis plus à plaindre qu'à blâmer. Vous pensez, moi, j'aurais vendu du buis aussi honnêtement qu'un autre ; qu'est-ce que ça aurait pu faire ? Seulement voilà, j'avais acheté, aux Halles, la veille, une cargaison de cresson de fontaine qui m'était restée pour compte. Je me suis dont tenu ce raisonnement bien simple : « Ce cresson là ne vaut plus rien ; c'est de la marchandise flambée. Si je la vendais pour du buis ! En somme ça ne trompera jamais que les personnes affligées de myopie, et l'intention étant réputée pour le fait, ce n'est bien sûr pas le bon Dieu qui ira, au jugement dernier, leur chercher des poux dans la tête pour l'histoire d'une malheureuse botte de cresson. » Est-ce vrai ? Alors, ma fois, j'ai mis mon cresson dans un sac et je suis allé le faire bénir.

LE PRÉSIDENT.

Vous avez fait bénir votre cresson !!

LARILLETTE.

Tiens, parbleu ! Vous savez bien comment ça se passe ; y a le curé qui vient sur le seuil de l'église et qui bénit à droite et à gauche, comme ça.

Il faut le simulacre de la bénédiction.

Mon cresson a été bénit avec le reste.

Le tribunal délibère.

J'suis pas un homme à faire des blagues avec les choses de sainteté. Quoi, après tout, du cresson consacré, ce n'est plus comme de la salade.

 


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