LA PERMISSION DE CHASSE

QUARANTE-SIXIÈME PROVERBE.

Trois livres le Volume.

M. DCC. LXXI. Avec Approbation et Privilège du Roi.

de CARMONTELLE.

À PARIS, chez Sébastien JORRY, vis à vis le Comédie Française, chez Le JAY, rue Saint Jacques, près celle des Mathurins.


Texte établi par Paul FIEVRE mai 2021.

Publié par Paul FIEVRE juin 2021.

© Théâtre classique - Version du texte du 31/07/2021 à 20:08:32.


PERSONNAGES

MONSIEUR DUGRÉPONT, en habit du matin.

MONSIEUR DEVILLERVAL, en habit du matin.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE, en habit du matin.

SAINT-ÉLOY, Piqueur, dressant des chevaux pour tout le monde.

La Scène, est le matin, sur le Rempart, à Paris.

Texte extrait de "Proverbes dramatiques...", Louis de Carmontelle, Paris : Jorry, Lejay, 1774. pp. 44-75.


LA PERMISSION DE CHASSE

SCÈNE PREMIÈRE.
Monsieur Dugrépont, Saint-Éloy.

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Hé bien, Saint-Éloy, mon cheval, comment va-t-il ?

SAINT-ÉLOY.

Pas mal, il commence à se bien mettre, je crois que vous en serez content ; il aura une allure agréable.

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Et je pourrai tirer dessus ?

SAINT-ÉLOY.

Oui, il sera fort sage.

MONSIEUR DUGRÉPONT.

C'est bon ; mais quand ?

SAINT-ÉLOY.

Avant un mois.

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Il fait aujourd'hui un joli temps pour la chasse !

SAINT-ÉLOY.

C'est vrai.

MONSIEUR DUGRÉPONT.

On parle des Terres loin de Paris, et voilà où l'on en est, on n'en peut pas profiter.

SAINT-ÉLOY.

Comment, est-ce que la vôtre ?...

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Elle est à vingt-cinq lieues ; il faut y aller la veille qu'on veut y tirer.

SAINT-ÉLOY.

C'est loin.

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Quand vous en avez une plus près, on dit que ce n'est qu'une maison de campagne, et qu'on n'y peut pas chasser.

SAINT-ÉLOY.

Mais, celle de Monsieur de Villerval est tout près d'ici, et l'on y chasse.

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Oui, mais qui ?

SAINT-ÉLOY.

Tout le monde.

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Il n'aime pas cela.

SAINT-ÉLOY.

Je vous assure qu'il donne même des permissions très facilement.

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Lui ?

SAINT-ÉLOY.

Oui, j'y ai chassé, moi.

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Parce que vous lui dressiez un cheval.

SAINT-ÉLOY.

Il est vrai.

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Pour moi, je ne lui en demanderai pas.

SAINT-ÉLOY.

Pourquoi donc ? Il serait charmé de vous faire ce plaisir-là.

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Oui, vous le connaissez bien. Il ne chasse jamais, lui ; mais je suis sûr qu'il me refuserait.

SAINT-ÉLOY.

Le voilà, parlez-lui ; je vais monter votre cheval.

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Je ne lui en parlerai sûrement pas ; je le connais.

SCÈNE II.
Monsieur Devillerval, Monsieur Dugrépont.

MONSIEUR DEVILLERVAL.

Ah, bonjour, Dugrépont. Tu te promènes donc ce matin ?

MONSIEUR DUGRÉPONT, s'en allant.

Oui, bonjour.

MONSIEUR DEVILLERVAL.

Hé bien, où vas-tu ? Il ne me répond pas seulement.

SCÈNE III.
Monsieur Devillerval, Monsieur Debonnière.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

J'ai fermé la porte du jardin, voilà la clef. Qu'est-ce que tu as donc ? Qu'est-ce que c'est que cet air étonné ?

MONSIEUR DEVILLERVAL.

C'est Dugrépont que je viens de trouver ici.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Hé bien ?

MONSIEUR DEVILLERVAL.

Je l'aborde, je lui parle ; à peine me répond-il, et il s'en va.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Et qu'est-ce que tu lui as fait ?

MONSIEUR DEVILLERVAL.

Moi, rien du tout ; et je ne vois pas pourquoi il serait fâché contre moi.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Il ne l'est sûrement pas.

MONSIEUR DEVILLERVAL.

Je n'en sais rien : il m'a regardé d'un air sombre, qui me fâche ; car je l'aime et je l'ai aimé de tout temps.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Que diable peut-il avoir ? Éloigne-toi, il vient par ici en rêvant, je vais lui demander.

MONSIEUR DEVILLERVAL.

Je le veux bien.

SCÈNE IV.
Monsieur Debonnière, Monsieur Dugrépont.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Qu'est-ce que tu fais donc là tout seul, Dugrépont ?

MONSIEUR DUGRÉPONT.

J'attends mon cheval que Saint-Éloy est allé monter.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Ah, ah. Mais tu as l'air de mauvaise humeur.

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Ce n'est rien : il faut s'attendre à tout dans la vie, et ne compter sur personne, pas même sur les gens que l'on croit ses meilleurs amis.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Cette maxime-là est un peu désobligeante pour moi.

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Je ne dis pas cela pour toi.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Est-ce que tu serais fâché contre Villerval ?

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Moi, point du tout. Chacun est maître de ce qu'il a.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Mais encore, il est inquiet de la manière dont tu l'as reçu.

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Je te dis que je ne lui en veux point du tout ; mais je n'aurai jamais affaire à lui.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Qu'est-ce qu'il t'a fait ?

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Il le sait bien.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Non, d'honneur, et il voudrait savoir s'il a quelque chose à se reprocher vis-à-vis de toi.

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Hé parbleu sans doute, suis-je homme à me fâcher sur rien ? En un mot, c'est très mal à lui, et je devais m'y attendre.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Mais, qu'est-ce que c'est ?

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Puisque tu veux absolument le savoir, je vais te faire juge de ce procédé-là. Tu me diras si, entre amis, tu as jamais rien vu de pareil.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Voyons ?

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Je le rencontre ici, tout à l heure ; nous parlons du temps qu'il fait : je lui dis que c'est un joli temps pour chasser. Il me répond que oui ; je me plains de ce que ma Terre est trop loin, pour que je puisse y aller d'un moment à l'autre.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Fort bien.

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Je lui dis qu'il est bienheureux de ce que la sienne n'est qu'à trois lieues de Paris ; que, si la mienne était aussi près, j'irais tout à l heure pour y tirer quelques perdreaux.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Il ne t'a pas offert d'y aller ?

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Bon, offert !...

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Comment ?

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Bien loin de cela, il m'en a refusé la permission.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

C'est incroyable !

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Cela est pourtant vrai ; Saint-Éloy était avec moi, qui en a été confondu, et qui le dira.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Je ne reconnais pas là Villerval.

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Oh, je le reconnais bien, moi, il est jaloux de sa chasse, il n'en fait pas toujours semblant.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Il y a, sûrement, dans tout cela, quelque chose que je n'entends pas, ni lui, non plus ; et je ne veux pas que vous restiez brouillés : laissez-moi un peu, je veux éclaircir tout ceci.

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Moi, cela m'est bien indifférent ; et si je n'attendais pas mon cheval, je ne resterais pas ici, je vous assure.

Il s'éloigne.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Villerval ?

SCÈNE V.
Monsieur Debonnière, Monsieur Devillerval.

MONSIEUR DEVILLERVAL.

Hé bien, qu'est-ce qu'il dit ?

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Ma foi, il dit... Je trouve qu'il a raison.

MONSIEUR DEVILLERVAL.

Comment, il a raison ?

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Oui, rappelle-toi.

MONSIEUR DEVILLERVAL.

Mais, à propos de quoi, quand lui ai-je manqué en rien ?

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Tout à l heure, ici.

MONSIEUR DEVILLERVAL.

Mais, il n'a pas voulu me parler, ne te l'ai-je pas dit tantôt ?

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

C'est vrai ; cependant il se plaint de toi et très sérieusement.

MONSIEUR DEVILLERVAL.

Je ne saurais deviner pourquoi.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

C'est sur la chasse.

MONSIEUR DEVILLERVAL.

Sur la chasse ? Mais je ne l'aime point du tout, et j'y suis très indifférent.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Pourquoi donc lui as-tu refusé de le laisser chasser chez toi, à Villerval ?

MONSIEUR DEVILLERVAL.

Je lui ai refusé une permission de chasse ?

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Oui, voilà de quoi il se plaint.

MONSIEUR DEVILLERVAL.

Et quand ?

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Aujourd'hui.

MONSIEUR DEVILLERVAL.

Il faut qu'il soit fou, absolument. Il faudrait qu'il m'eût parlé pour cela, et je te le répéterai cent fois, si tu le veux, il m'a tourné le dos, dès qu'il m'a vu.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Je m'en vais lui dire que tu ne comprends rien à tout cela.

MONSIEUR DEVILLERVAL.

Dis-lui qu'il chassera chez moi tant qu'il voudra, qu'il ne saurait me faire un plus grand plaisir.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Il vaut mieux que tu le lui dises, toi-même, il ne me croirait pas. Je vais te l'amener.

Il va à Monsieur Dugrépont.

MONSIEUR DEVILLERVAL.

J'y consens.

SCÈNE VI.
Monsieur Débonnière, Monsieur Dugrépont, Monsieur Devillerval, un peu loin des deux autres.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Hé bien ! Dugrépont, viens donc ici.

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Je ne comprends pas ce qui est arrivé à mon cheval, et pourquoi Saint-Éloy ne revient point.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

Je viens de parler à Villerval, il est fort étonné de tout cela. Il dit que tu ne lui as seulement pas voulu parler.

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Il dira tout ce qu'il voudra, il a tort.

MONSIEUR DEVILLERVAL, s'approchant.

J'ai tort, c'est bientôt dit ; pouvais-je te deviner ?

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Comment deviner, quoi ?

MONSIEUR DEVILLERVAL.

Que tu avais envie de chasser ?

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Je crois que cela n'était pas difficile.

MONSIEUR DEVILLERVAL.

Mais, quand je t'ai trouvé ici, m'as tu parlé seulement, ne t'es-tu pas en allé comme un fou ?

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Je conviens que tu ne m'as pas entendu.

MONSIEUR DEVILLERVAL.

Il me ferait tourner la tête ! Mais dis donc si tu m'as demandé d'aller chasser à Villerval.

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Demandé ?... Non.

MONSIEUR DEVILLERVAL.

Pourquoi dis-tu que je t'ai refusé ?

MONSIEUR DUGRÉPONT.

Parce que... Parce que je suis sûr que si je t'en avais parlé, tu ne l'aurais pas voulu ; voilà tout.

Il s'en va.

MONSIEUR DÉBONNIÈRE.

On ne le tirera jamais de là. Allons nous promener.

Ils s'en vont.

Explication du Proverbe : 46. A laver la tête d'un mort, on perd sa lessive.

 


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